‹ L'art de Richard Wagner: l'œuvre poétiqueChapitre 25 sur 40 · LE HOLLANDAIS — LOHENGRIN · texte numérisé non relu

LE HOLLANDAIS — LOHENGRIN

égal un symbole, une image atténuée de la Divinité. Ainsi l'Etre supérieur éprouve, si l'on peut dire, le désir de racheter la créature, de s'abaisser jusqu'à elle, de s'unir à elle, de vivre avec elle, pourvu qu'elle croie, qu'elle s'abandonne à lui. Le symbole de cette foi, de cette soumission, c'est la promesse que fait Eisa de ne pas interroger Lohengrin, de ne pas l'offenser d'un doute, de ne jamais le mettre dans la nécessité de démontrer sa grandeur, sa noblesse, sa puissance, son titre surnaturel, par d'autres preuves que les bienfaits répandus, le salut gratuitement accompli.

Et, dans un sens très général aussi, Lohengrin, c'est la personnification visible de l'Idéal, — c'est l'Idéal luimême se manifestant, cherchant à s'incorporera la Réalité, l'absolu voulant s'unir au relatif. Or, l'Idéal désiré, appelé par notre àme dans le monde réel, que représente ici l'ensemble des personnages dramatiques, ne peut durablement s'unir à ce monde. Du jour où il n'est plus invoqué par la prière, défendu par la foi, accepté et possédé par l'amour, son mariage avec la Réalité est rompu. Il ne saurait désormais vivre sur terre; il se retire de cette vie, rappelé par l'infini et l'éternité, — par le Gral. Il doit partir, dès qu'on prétend le connaître, dès qu'on le discute, et qu'on se refuse à son mystère sacré. 11 part donc, et, on réponse à la question qui profane irréparablement le charme de sa présence, il dévoile, avec sa divinité radieuse, l'inaccessibilité de son essence, l'incommunicabilité de sa gloire: « In fernem Land, unnahbar euren Schritten — licgl eine Burg, die Monsalvat genanntl »

Ces interprétations du personnage de Lohengrin ne sont nullement artificielles; elles résultent directement de l'œuvre, et sont légitimées par les circonstances où Wagner composa son œuvre, ainsi que par les commentaires que lui-même a écrits sur le rôle du Chevalier au Cygne. Dans lespagesé mues d'Une Communication à mes

amis (1), où il explique comment, après Elisabeth, idéal de pureté vers lequel tendait l'aspiration douloureuse de Tannhàuser, il conçut Eisa, vers laquelle Lohengrin veut redescendre, il établit une analogie entre le désir de Lohengrin pour l'amour humain, pour Eisa, et le désir angoissé du Hollandais Maudit, appelant la femme qui le doit racheter par la fidélité de l'amour. S'identitiant avec ses héros, — ses héros n'étaient-ils point d'ailleurs de vivantes personnifications de ses propres états d'âme? — il déclare qu'un désir naquit en lui « d'échapper à l'éblouissant éclat de la pureté absolue » ; lui aussi, il apercevait « la femme à laquelle aspirait le Hollandais, errant au gouffre d'un océan de souffrances»; et il ajoute: « lorsque j'entrepris la composition de Lo/tengri». j'étais devenu conscient de ma solitude... Lohengrin cherchait la femme qui crût en lui, qui ne lui demandât pas qui il était, ni d'où il venait, mais qui l'aimât comme il était, et parce qu'il était tel qu'il lui paraissait. Il cherchait la femme près de laquelle il n'eût pas besoin de s'expliquer, ni de se justifier,, mais qui Yaimât sans condition. Pour cela,, il fallait qu'il cachât la supériorité de sa nature, ou,, pour parler plus exactement, la supériorité à laquelle elle était parvenue ; car là était pour lui la seule garantie qu'il n'était pas un objet de surprise et d'admiration, un être auquel on rend hommage et qu'on adore parce qu'on ne le comprend pas, mais qu'il avait obtenu la seule chose qui pût le délivrer de son isolement : qu'il était aimé et compris par amour. Avec sou sens supérieur, sa conscience clairvoyante et son savoir, il ne voulait être rien autre chose qu'un homme, pleinement, complètement... Ainsi, il désirait la femme. Quand, audessous de lui, au milieu de l'humanité, il entend le cri de détresse de cette femme, il descend donc de sa solitude délicieuse, mais déserte. Malheureusement la supériorité qu'il a acquise l'a marqué d'un trait ineffaçable:

ili Eine Mittkeilung an meinen Freimden (Gesammelte Schriflen,

i i IV, pp. 360 et suivantes).

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