LE HOLLANDAIS — LOI1EXGRLX
il ne peut point ne pas- paraître merveilleux. L'étonnement de la multitude, le venin de l'envie jettent leurs ombres jusque dans le cœur de la femme aimante; le doute et la jalousie lui prouvent qu'il ne peut pas être compris, mais seulement adoré; alors il avoue sa divinité, et retourne anéanti dans sa solitude (I). »
De nombreux points de vue seraient à marquer en ce rôle de Lohengrin, qui tous montreraient clairement la beauté de la conception poétique et la compréhension morale de Wagner. Par exemple, n'y a-t-il point une idée de vrai poêle en cette puissance que Wagner donne à Lohengrin '? Le Chevalier du Gral peut traverser miraculeusement les espaces, vaincre Frédéric, sauver Eisa, confondre par sa prière les maléfices d'Ûrtrude et délivrer le jeune Gottfried, captif de funestes enchantements; mais tout son pouvoir échoue devant le doute, devant l'intangible liberté de l'âme, qui demeure maîtresse de se refuser, de posséder le bonheur ou de le perdre : Lohengrin ne peut retenir la question fatale sur les lèvres d'Eisa.
Un rapprochement s'impose, fécond en similitudes et en oppositions, entre Lohengrin et le Hollandais, comme entre Senta et Eisa. Le .Maudit et 1 Elu viennent tous deux de l'infini, — iniini de paix ou de souffrance; — ils apparaissent, en une sorte de prodige, appelés, exigés, l'un par la charité et la foi, l'autre par la foi et l'espérance. Tous deux s'éloignent lorsqu'ils ont dit leur nom, car il n'y a pas d'union possible entre l'absolu de
(1) On lira utilement, sur cette question et le> questions con-
les commentaires de M. Georges Noufflard, en son livre,
Richard Wagner d'après lui-même. Varis, Fischbacher, 1885,in-16.
Il esl intéressant d'observer que le symbolisme relatif i Lohengrin peut être étendu à l'œuvre d'art elle-même, et spécialement à l'œuvre nftisicale, qu'il faut sentir, sur toutes en la-
quelle l'auteur et les auditeurs doivent croire s'ils veulent en goûter le charme vivant.
la gloire ou de la douleur, et les conceptions toutes relatives de l'ordinaire existence ; mais la pitié de Senta lui fait oublier cette existence; nier le monde, — figuré sous sa forme la plus noble par Erik, et sous son aspect le plus bas par Daland, — tandis que la,foi d'Eisa défaille et que son espérance n'a plus de raison d'être, puisque le bonheur était présent et que sa perte seule est désormais possible. L'âme humaine est plus capable de s'abaisser amoureusement vers le malheur que de s'élever sans hésitation vers une félicité pure, incompréhensible, trop céleste. Le Hollandais est sauvé par la mort de Senta, unie à lui dans le pardon divin; Lohengrin n'a pu sauver Eisa d'elle-même, du doute et du tourment moral; son union avec elle est brisée sans retour, et, seul, il part, indiciblement triste, pour le monde de lumière qu'il ne doit plus quitter.
Mais les interprétations symboliques ne doivent pas faire oublier la directe vérité humaine dont Wagner a imprégné les personnages de son drame, même ce Chevalier merveilleux qui semble étranger à notre nature ; ou plutôt le symbole n'est qu'une expression très élevée, très générale de cette vérité. Il la continue, la prolonge, en dégage la signification. Lohengrin, quoi qu'en aient dit de savants commentateurs, doit être humain, véritablement, à partir de l'instant où Eisa jure de se donner à lui, de croire en lui, de ne jamais l'interroger (1). L'abime qui le sépare des hommes lui semble comblé par cet abandon d'amour, et lui aussi il aime sans réserve, sans arrière-pensée. Avec quelle intensité d'expression sa tendresse ne se révèle-t-elle pas. au deuxième acte, quand, pour la seconde fois, il remet son sort entre les mains
(1) Parmi tons les interprètes du personnage de Lohengrin.M. Van . est jusqu'à présent '-''lui qui a su le mieux marquer cette
succession de l'aspoct humain, passionné, à l'as] t séraphique,
purement surnaturel, qui frappe tout d'abord les assistants de ravissement et de stupeur. Cesl d'ailleurs lui aussi, qui. le premier, a ds< se conformer aux indications de Wagner, et nous rendre le Lohengrin jeune, imberbe, que le maître avait rêve.
LE HOLLANDAIS — LOHENGRI* 341
d'Eisa, et, pour la seconde fois, obtient l'absolue promesse de la jeune fille! 11 faudrait analyser en tous ses détails dramatiques l'immense crescendo passionnel de la scène dans la chambre nuptiale, depuis les doux aveux, l'illusion du bonheur tout proche (1) , jusqu'aux éloquentes supplications d'amour, et enfin à la tragique angoisse de la catastrophe inévitable. La sainteté radieuse du Gral ne ressaisit Lohengrin que lorsqu'il proclame son origine et son nom. Alors les harmonies éthérées du prélude reparaissent : le motif qui dit l'adorable Relique, et ce monde céleste, dont elle est la splendeur et la vie, plane aux hauteurs les plus aériennes de l'instrumentation; puis les sonorités grandissent, des timbres plus vibrants fulgurent, et c'est comme une révélation de l'éblouissante Merveille ; Lohengrin, transfiguré d'extase, paraît affranchi de tout ce qui l'entoure; ses yeux ne voient plus les réalités présentes; il parle, il énonce le Mystère, il chante la Vérité radieuse; sa nature, sa destinée se manifestent dans un épanouissement de gloire, — immortellement étrangères à l'univers de douleur où nous vivons. Puis, l'éclat tombé, la vision disparue, lorsque la détresse d'Eisa, etla sienne l'étreignent une fois encore, on sent que des larmes voilent son regard, que son cœur se gonfle d'une ineffable souffrance. C'est l'adieu suprême à Eisa. Le Gral a repris son chevalier. L'armure blanche rayonne au lointain du fleuve, de moins en moins distincte... Et cette impression dernière que laisse en nous le drame en estla moralité artistique: malgré son charme son exquise séduction extérieure, — et par cette séduction même, — Lohengrin, écrit en des heures de mélancolie, d'inquiétude et de doute (2), est l'œuvre la plus triste que Wagner ait composée.
ri) Wir sind allein — zum er>-ten Mal aUeinl...
(Lohengrin, acte III, scène h.) (2) Cf. H. -S. Chamberlain, Notes sur Lohengrin (Revue Wagnérienne, U" année, n° Xtl, janvier 1886).