‹ L'art de Richard Wagner: l'œuvre poétiqueChapitre 35 sur 40 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ALCEIUCH. HAGEN. — KL1NGS0R

Ain«i — je maudis l'Amour.

/. Or du /{/tin, scène i.)

Dans les ténèbres souterraines, au cœur des montagnes, sous l'abîme des eaux, s'agite le peuple des Nibelungfin, les Nains, que leur nom même qualifie les Issusdes-vapeurs-obscures (1). Ils apparaissent parfois aux. bouches des cavernes, au fond des précipices; on les entend frapper à coups redoublés dans l'intérieur du sol et du rocher. Parfois aussi, ils changent de forme, et, comme d'étranges poissons, ils glissent dans les eaux transparentes, émergent des remous, en l'écume des chutes. Leur figure habituelle est celle des hommes; petits de taille, d'aspect malingre et décrépit, ils n'en détiennent pas moins une puissance redoutable. Immémoriale, leur race remonte aux premiers âges du monde.

D'innombrables légendes disent la ruse, la science et la méchanceté des nains, les trésors, les mystères de leur .existence et de leurs travaux. L'imagination populaire, au cours des siècles, en a fait tantôt une particulière variété d'hommes, tantôt des esprits élémentaires, — et aussi des démons. "Wagner connaissait à merveille ces

(i) Rappelons l'analogie que Wagner a voulue entre les idées exprimées par les mots « nuit » et « brouillard », « Racht » et » Seôel » (d'où Xtbelung) :

Narht und Nébd,

Niemand gleich. —

(Rhcingold, scène m.)

légendes; il leur a emprunté quelques traits, mais c'est dans ÏEdda que le personnage d'Alberich s'est nettement imposé à son attention.

Déjà, dans le Nibelungenlied, le nom d'Alberich, sa nature, certains détails, avaient dû frapper le poète-musicien : en la huitième « aventure », Siegfried s'empare d' « Alberich le hardi » — le « nain sauvage » (1) et le charge de liens. Dans l'Edda, ce nom germanique, Alberich, n'existe pas; mais le personnage auquel il correspond est Andvari, un nain des eaux; c'est Andvari qui prononce la malédiction de l'Or, malédiction essentielle dans le récit légendaire, élément capital également de la trilogie wagnérienne. On trouvera ce passage de VEdda dans le Deuxième chant de Sigurd (Sigurdarkvidha //)(2).

Les nains gardent l'Or et les richesses diverses de la terre. L'Andvari de VEdda, qui nage dans une chute d'eau sous la forme d'un brochet, veille sur l'Or qu'il possède et qu'il a caché aux profondeurs du fleuve. La légende enfouit souvent les trésors au lit inexploré des eaux, et le Rhin surtout est réputé pour ses merveilles. A cette traduction poétique d'un fait matériel, — l'or véritablement charrié dans les sables du Rhin et de plusieurs autres cours d'eau, — se rattache le réciljdn Nibelungenlied, où Hagen jette dans le Rhin le « trésor des Nibclungen ».

Wagner, en même temps qu'il réduit l'action de ses drames au développement et au conflit de passions humaines caractéristiques, sait résumer par un détail de mise en scène, par une phrase du texte, les traits com-

(1) L'expression du texte est « Ein wildèz gelwprc » au v. 507 de Ia8* aventure, dans le Nibelungenlied (Das Nibelungenlied, Text mit gegenuberstehender Ueberselzung von Karl Sitnrnck, l'J8 édition, 1868). Au vers 515, Siegfried attache Alberich; au vers 508, Alberich est montré portant un lourd fléau d'or à la main ■ eine geisel swoere von Gold in siner Haut ». Ce détail a été utilisé par Wagner [Rheingold scène ni).

Il Richard Wagner et le Drame contemporain, pp. 105-106.

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muns aux innombralcs légendes, récits el poi'mes, d'où il a dégagé ses créations vivantes. La double existence des nains, souterraine et sous-fluviale, est montrée, à propos d'Alberich surtout, aux premier et troisième tableaux du Rheingold. La convoitise sensuelle, l'obscénité, pour ainsi dire, que la tradition prête à ces gnomes (et dont le poisson est maintes fois l'emblème), ressort des paroles d'Alberich, de la raillerie que lui adressent les Filles du Rhin, et de la poursuite qu'il essaye de leur donner. Leurs travaux de mineurs, de forgerons, d'orfèvres mystérieux, nous sont présentés au troisième tableau, dans les explications de iMime et le rythme persistant sonné par les enclumes de Nibelhcim. La liaison que l'on croyait exister entre ces êtres élémentaires et les principes du feu (phénomènes volcaniques, explosions de grisou, chaleur croissante au fond des mines, vitrifications observées de substances minérales) est également précisée par Wagner en quelques phrases des Ondines (1), puis, essentiellement, par les sifflantes vapeurs qui s'échappent de la crevasse conduisant à Nibelheim (et que Loge nomme « die Schwefelklufl », la « faille du soufre »), puis encore par la rouge lueur de flamme empourprant la demeure des Nihelungen. Elle l'est aussi dans le discours où Loge rappelle à Alberich les services constants qu'il lui a rendus (le Feu nécessaire au travail des métaux), et se déclare son parent (2). La légende prête aux nains la possibilité de se

jtl) Au premier tableau du Rheinr/old, Wellgundo qualifie Alberich de « Sc/uce/elgezirerg » (« nain du soufre »> et plus loin, elle le décrit ainsi :

Fin Schwefelbrand

in (1er- Wogen Schwall :

v, ,r Zorn der Liebe

zivi-ht or tout.

«Untison de soufre dans le flux des vagues! en sa colère d'amour il siffle bruyamment. »

(-2) Kennsi du mirh gut,

kindischer Alp)

Wa«s hiilf dir dein Schmieden,

faire invisibles et de changer déforme, dès qu'ils mettent sur leur tète un certain capuchon magique : nous assistons à toutes ces merveilles, — que Wagner a su rattacher à l'action de son prologue, — au troisième tableau du Rheingold (1). Le caractère décrépit des nains, leur laideur, leur petitesse relative, leur travail silencieux, leur servitude par rapport à leurs rois, se trouvent signifiés, dans la mesure du possible, en la mise en scène des troisième et quatrième tableaux, au même ouvrage (2). Leur ruse perverse, leur lâcheté, leur expérience et leur science sont réunies dans le personnage de Mime, développé surtout au premier acte de Siegfried; et la querelle entre Mime et Alberich (Siegfried, 2e acte), reproduit bien les aigres disputes et les glapissements. — comme de furieuses voix de vieilles femmes, — entendus, selon maint conte, au voisinage des endroits hantés par les nains (3).

L'Alberich de Wagner, qui procède à quelques égards de l'Alberich du Ntbelungenlied, et surtout de l'Andvari de l'Edda,est sans doute une importante figure mythique,

heizt'ich die Schmiede dir nicht?

Dir bin ich Tetter,

und war dir Frcund ..

(Das Rheingold, scène m.)

(1) Signalons particulièrement le conte du Chut botté, où le Chat feint d'être épouvanté lorsque l'Ogre se change en lion, pais le défie de se changer en souris, et le dévore lorsque cette dernière métamorphose est accomplie. Ici. l'Ogre joue le rôle des nains dans le plus grand nombre des légendes analogues, et d'Alberich dans le Rheingold. Loge simule la peur lorsqu'Alherich se change en dragon, et le saisit lorsqu'il s'est changé en crapaud

(2) La laideur des nains (ou du moins celle d'Alberich et celle de Mime) est aussi décrite par les Filles du Rhin dans le Rheingold et par Siegfried dans Siegfried (1er et -2° actes).

(3) Pour toutes ces origines, on consultera avec fruit les travaux classiques de Griinm. la mythologie allemande de Simroi k, les nombreux recueils de Kassmànn, Menzel, Fr. Millier, Wackernagel, Panzer, Mutin, Bechstein, Alpenburg, etc , et, au point de vue spécial qui nous occupe, l'excellent livre de E. Meinck. DiÀ sagenwisxenschaft lichen Grundlagen der Nibelungendichtung llicl, uni Wagners, Berlin, Felber, 1892, in-8. Le cri même d'Alberich ■ Uel Ih! " se retrouve dan.- plusieurs légendes sur les nains.

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