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reconnaissable dans Ages, le maître-voleur de la mythologie allemande, dans le Kuveras indien, le Fritra ou Yritra des poèmes védiques, et dans l'Agdistis phrygien. Mais il importe surtout de mesurer le travail créateur de Wagner.Parti des éléments que lui fournissait lalégende, et qui sont essentiellement la possession de l'Or par le gnome et la perte de cet Or, la convoitise sensuelle (symbolisée par le rapt de nymphes des eaux, comme dans les Védas, ou de jeunes filles quelconques, comme dans beaucoup de légendes germaniques) et des caractères généraux d'agitation, de sauvagerie, de ruse, il a si fortement transformé ces éléments primitifs que le personnage d'Alberich témoigne de sa puissance de compréhension, d'invention poétique et de réalisation, non moins que les autres figures dramatiques du Ring.
Dans l'œuvre de Wagner, Alberich ne possède pas l'Or au moment où commence le drame; il en ignore même complètement la puissance, et, ici, il faut admirer l'art de Wagner, faisant coïncider la louange de l'Or chantée par les Filles du Rhin, ainsi que la révélation de son pouvoir, avec le flamboiement du métal au sein des eaux, l'éblouissemeut d'aurore irradiant le fleuve entier.
L'erreur des Filles du Rhin, après avoir raillé les entreprises d'Alberich, sa course maladroite à leur poursuite, est de confondre sa sensualité avec le principe immortel de l'Amour (1). Elles savent que, pour conquérir le monde au moyen de l'Or, il faut renoncer à la douceur de l'Amour. Aucun être, pensent-elles, ne formulera le vœu fatal; en tout cas, jamais le gnome qui les poursuivait tout à l'heure, affolé de désirs lascifs, ne sera tenté d'y consentir. Aussi, sans crainte, les imprudentes dévoilent le terrible secret. Wellgunde dit : «Celui qui ferait avec l'Or l'Anneau tout-puissant gagnerait en propre
(1) J'ai indiqué pour la première fois celle erreur, cette confusion initiale entre Luat leplaisir; <'t Llebe (l'amour), dans Richard Wagner et le Drame contemporain, pp. 2u5 2u0.
l'héritage du monde (1). » Et Woglinde chante: « Celuilà seul qui renonce au pouvoir de l'Amour, — celui-là qui éloigne de lui la douceur de l'Amour, — celui-là seul, maître du charme magique, pourra faire avec l'Or l'Anneau (2) . »
Tel est l'oracle, telle est la loi d'incompatibilité entre le principe de l'Amour, — le don, le dévouement, le bonheur du sacrifice — et celui delà convoitise, dont l'Or apparaît comme le symbole fascinateur, que cette convoitise soit le désir grossier des sens, ou l'ambition, le rêve mauvais de la force. Les Filles du Rhin n'ont pas compris ce départ essentiel entre les deux aspirations maîtresses de l'àme humaine; mais Alberich, lui, ne s'y trompe pas; au moment de saisir l'Or, il s'écrie: « Si je ne puis me conquérir l'Amour, du moins je saurai habilement conquérir la joie des sens. » Plus tard, au troisième tableau, il exprimera brutalement la même idée: « Vos femmes séduisantes, le nain les contraindra à son plaisir, puisque l'Amour ne peut lui sourire désormais! » La suite des événements confirme d'ailleurs la vérité de ce point de vue. En effet, l'amour uniquement sensuel ou vénal n'est pas atteint parla malédiction que prononce le Nibelung lorsqu'il arrache l'Or du rocher : « So verflucli ick die Liebe! » Alberich engendrera un fils, d'une femme que lui a conquise l'appât de l'Or; et ce fils d'Alberich et de Grimhilde est Hagen, le futur meurtrier de Siegfried.
L'oracle qu'a chanté Woglinde, sur les accords conte-
(1) Der Well Erbe
gew&nne zO eigen,
wer sus dem Rheingold
schufe den Ring
der masslose Uachl ilim verlieh.
[Das Rheingold, scène i.) {-) Nur wer der Miiine
Machl entsagt, nur wer der Liebe l.ust verjagt, nur der erziell sich den Zauber, nun Reife zu cwingen das Gold.
(Dan lihoingnld. «cône i.)
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I nus des tubca : (? Nur iver der Minne Macht entsayt, » ; plane comme une sombre fatalité sur le quadruple drame. Après le rapt de l'Or, sa mélodie revient, gémie lugubrement par le cor anglais. Ce même instrument la redira lorsque \Yotan,se séparant de Biùnnhilde, renoncera à sa prédilection vivante, et, avec elle, à toute joie du cœur. La voix de Siegraund la fait retentir, quand le ; héros, étreint par la suprême détresse, trouve dans la victoire momentanée de son amour et de son courage l'illusion du salut désiré. La partie caractéristique de cette mélodie, plus ou moins modifiée, reparaît à chaque instant, au long de l'œuvre, mêlant l'idée du renoncement à tous les bonheurs, à tous les transports de la passion (i). Comme tous les personnages de Wagner, Alberich est d'une grande vérité humaine. Un deses caractères essentiels, que le spectacle de la vie présente souvent à l'observateur, est la violence du désir et de la haine dans l'extrême faiblesse physique. D'où une opposition très importante entre lui et Wotan. Celte opposition, Wagner a pris soin de la marquer: si l'on désigne, avec le poète, par le terme général « Alben » des êtres surnaturels, issus d'autres origines que les hommes, et doués de pouvoirs plus ou moins mystérieux, on conçoit qu'il ait donné à Wotan le surnom de a Licht- Alberich"» ^ distinguant alors le chef des Nibelungen par le vocable « S'iuvarz-Alberich» (2). Wotan et Alberich veulent tous les deux régner
(1) Pour ne citer que deux ou trois exemples très démonstratifs, on la retrouve : à 1 origine du motif dit de t la Fin des dieux » ou du t Crépuscule des dieux » (tre apparition d'Erda, au 4* tableau du Rheinyoid) ; dans la Walhjrie (acte III. scène m), lorsque Wotan s'écrie : « Inden Trùmmern der eiy'nen Welt — meine eirige Traiter zu enden ! »; dans Siegfried (acte III, scène m), lorsque le
i'eune héros veut réveiller Briinnhildc d'un baiser, et dit : « Quand lien même cela devrait être ma mort! — solW ich auch sterbend vergeh'n! »
(2) Licht-Alberich signifie « Albcrichde-lumineux », c'est-àdire Celui qui commande aux Alben de lumière, appelés aussi « dieux » ou « Ases » [Asen), tandis que ïcluoarz-Alberich signifie « Alberich-le-noir », Celui qui commande aux Alben sombres, qui soutles Nuinsou Nibelungen. L'oppusitiou des deux ti-
sur le monde, — ce monde qu'ils n'ont créé ni l'un ni l'autre, Wotan a pour moyens d'action la force, et la sagesse également, celle qui dicte les conventions, les lois, les règles employées à maintenir l'ordre établi. Alberich, être inférieur, dépourvu de toute force immédiate, n'a que la ruse et la persévérance à sa disposition. L'Or, en quelque façon, est prédestiné à lui servir d'instrument, et bientôt la lutte des deux ambitions concurrentes se résumera en l'opposition de deux symboles matériels : l'Anneau et l'Epée.
Déjà, au début de VOr du Rhin, la rage impuissante d'Albcrich nous est montrée. La première entreprise du Nibelung, — la poursuite desOndines, — demeure vaine, et sa colère de vaincu ignominieusement raillé s'exhale en injures, en menaces inutiles(l).Mais, si la satisfaction directe de sa convoitise lui échappe, — car il n'a pu ni séduire ni dompter, — l*0r le mettra à même d'obtenir ce qui lui est refusé maintenant. Au troisième tableau, Albcrich règne sur les Nains par la puissance de l'Anneau magique : comme tous les méchants, il asservit et brutalise ceux qui sont plus faibles que lui, Mime et le peuple des Nibelungen. L'orgueil de commander, la joie haineuse de faire souffrir d'autres êtres éclatent en chacune de ses paroles (2). Cette tyrannie s'accuse d'une manière
très et des deux races (LicJitalben und Sckwarzalben) se trouve précisée par Wotan lui-même (le Voyageur) dans ses réponses à Mime {Siegfried, acte I, scène u). En d'autres passages de la Tétralogie, Alberich est aussi appelé Nacht- Alberich, et la correspondance antithétique de son rôle avec celui de Wotan est clairement indiquée.
(1) De même que l'on peut utilement comparer la scène du travail de Nibelungen kau troisième tableau du Rheingold) au chœur des Vieillards pygmées dans le second de Faust (Nuit classique de Walpurgis), « Ihr bnsen aile, rùhrig un Schwalle, Schaffï uns Melalle », il y a lieu de rapprocher la scène d'Alberich poursuivant les Ondines et bafoué par elles, de la scène de Méphistophélès et des Lamies (également dans la nuit de Walpurgis).
(2) Quelques passages du rôle, en ce qui concerne la domination d Alberich sur les Nibelungen et les résultats merveilleux qu'il obtient par le prestige de l'Anneau, peuvent avoir été suggérés à Wagner par la lecture du Heldenbueh de Simrock (Dus Lied cou Uielleib, personnage de Laurin, roi des Nains).
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saisissante par la scène où nous voyons les Nibelungen s'attarder auprès du trésor, silencieux, sourds à la voixdu : maître, puis s'enfuir avec des hurlements de douleur, ' lorsque Alberich, appelant à son aide le prestige de l'An- I neau, les chasse, les balaye d'un seul geste : le motif de l'Anneau, — dont le tortueux déroulement de tierces, s'échclonnant sur les degrés d'accords brisés de septième et de neuvième, glisse mystérieusement dans la Tétralogie entière, — manifeste ici son redoutable miracle, en se résolvant tout à coup, après avoir oscillé sur les harmonies du Frohnmotiv, par un crescendo irrésistible, sur un i tonnant accord de dominante, où les trompettes et les trombones sont renforcés des cymbales et du tam-tam. Ces motifs de l'Anneau et delà servitude (ftingmotiv, Frohnmntiv) accompagnent souvent les discours d'Alberich, 1 car ils expriment son pouvoir dissimulé, et aussi sa lamentable faiblesse, son humiliation, la raye stérile de sa 1 révolte, l'asservissement qu'il subit dès le commencement ( du drame et dont il se venge en le faisant subir aux Nii; belungen (1). Quant à la parenté du motif de servitude i et de celui qui correspond à la joie de l'Or (motif chanté i| par les Filles sur les paroles : « Rkeingoldl Bheingold!) (elle exprime une idée profonde et juste, une sorte de I vérité morale, sur laquelle il n'est pas besoin d'insister. Le caractère démoniaque d'Alberich est pleinement il réalisé en la scène avec Loge et Wotan, où le Nibelung I expose ses projets et se répand en menaces ; rien, dans D la légende, ne préparait la lugubre et grandiose création ■ de Wagner, faisant dire au nain chétif ces effrayantes pâli rôles: « De même que j'ai dû renoncer à l'Amour, tout • ce qui existe doit y renoncer avec moi! » Et tandis qu'il Irugità Wotan et à tous les dieux son ironique : » Prenez [garde! », tandis qu'il leur dépeint « l'armée de la Nuit », I montant vers le jour, du sein « des profondeurs muet- I tes » . un motif, le thème du trésor, monte lentement
(1) Le Frohnmolii apparaît dèsle premier tableau du n/teingold, | (Itius la plaint'' d'Alberich raillé par loi Nixes : « We/te! Wenel »
sous la pédale obstinée de la tonique, jusqu'à ce qu'éclate la fanfare de l'Or, comme si le flot des fatales richesses, patiemment gonflé dans les ténèbres, submergeait enfin le monde, dominant toutes choses de son sinistre éblouissement.
Voici le moment où Àlberich va perdre le talisman de sa puissance cachée : chargé de liens, il est dépouillé de ses richesses par Wotan et par Loge; seul, l'Anneau brille encore à son doigt. Wotan réclame ce trésor dernier... Alors l'affreux vaincu des dieux accuse ses oppresseurs avec une véhémence de plainte, une éloquence de légitime rage qui donne littéralement le frisson. « En la plus horrible angoisse, au paroxysme de la fureur, j'ai pu entrer en possession du charme épouvantable, et toi, tu voudrais gaiement jouir de mon œuvre? L'action inouïe dumalheureux devrait servir à ton plaisir? ta joie serait faite de ma malédiction?... Prends garde à toi, dieu souverain! Le crime originel, je l'ai librement commis envers moi-même!... Mais toi, qui te prétends éternel, c'est envers tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera que tu vas le commettre ! »
Wotan lui arrache l'Anneau, et aussitôt la terrible royauté du talisman emplit d'orgueil le cœur du dieu (1). Alberich, débarrassé de ses liens, maudit le trésor qu'il a perdu. Ici encore, Wagner trouve des accents que nul autre poète n'a égalés : « Gomme par une malédiction je le réalisai, que maudit soit maintenant cet Anneau! Comme son or me donnait un pouvoir sans mesure, que son charme donne maintenant la mort à qui le portera ! Nul joyeux ne se réjouira de l'avoir ; à nul heureux son éclat ne doit rire; qui le possède soit rongé par le souci! qui ne l'a point soit par l'envie dévoré (2) ! Que chacun
(1) Voir ici la phrase si ferme et pourtant si modulante, avec la quinte augmentée, à deux reprises, comme accord de passagtl qui suit à l'orchestre la voix de Wotan, sur 1«'S paroles : « Sun halCich, was mich erhebt — der \Màchtigen mâchtigsten Uerrn .'»
(2) Cf. Sophocle : Œdipe à Colone, v. 410-418 :
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Convoite ce bien, et que nul utilement n'en bénéficie ! Qu'il soit gardé sans profit par son maître, et que vers ce maître il attire le meurtrier (1)! Que la peur enchaîne son possesseur voué à la mort, et qu'aussi longtemps que celui-ci vivra, il meure véritablement, en l'angoisse de son désir, maître de l'Anneau, esclave de l'Anneau ! Jusqu'à ce qu'un jour je tienne de nouveau dans ma main le talisman qui m'est volé, — ainsi, dans sa détresse suprême, le Xibelung bénit son Anneau ! »
Deux motifs nouveaux, ont surgi : l'un, réduit à une trouble harmonie et à la saccade d'un rythme patiemment obstiné, dit le travail destructeur du Xibelung, son effort continu dans l'ombre, pour la reprise de l'Anneau dérobé ; l'autre, qui dérive du motif de l'Anneau, est donné par l'imprécation d'Alberich (« Wie durcit Flucher mir '/ci ielh, verfluchl sei dieser Ring! »); il viendra souveutau timbre menaçant des trombones. C'est la Malédiction ile-môme, qui se dressera, sinistre, fatalité de malheur it de mort, en mainte scène des quatre drames. Nous ne ■everrons désormais Alberich que deux fois au second Ijicte de Siegfried, et une fois au deuxième acte de la Gôtp'dâmmerung; maissa malédiction est toujours présente, ht sa haine s'est créé un instrument actif, le guerrier qui loit JVapper Siegfried, Hagen.
I Hagen est fils d'Alberich. Au deuxième acte de la WaU mfire, Wotan avoue sa peine à Brùnnhilde : « Loin de moi, s'écrie-t-il, la gloire souveraine ! Que tout ce que t'ai édifié s'écroule ! J'abandonne mou ouvrage, je ne
[lewgiEV, o5t 7.1 c'Jîi/.r./.-jOt'i; t.jj.vi ï,h:\ jtcr'aSOi;.
Kt-à-dirc : « do sorte que celui qui tient à présent le sceptre et ne puisse rester, et que celui qui s'en est allé ne puisse ■.mais retourner ] ù ïhèbesî. »
, (2; Littéralement, « l'étranylcur, » « l'égorgé ur » [Dec Warger),
49i L'ART DE RICHARD WAGNER
veux plus qu'une chose, une seule, la Fin ! » Et il ajoute : « La Fin — Alberich y pourvoit ! maintenant je comprends le sens obscur contenu au farouche oracle de] Wala [Erda] : « Quand le ténébreux ennemi de l'Amour « engendrera un fils dans sa colère, la Fin des dieux sera « proche ! » Récemment, j'ai appris que le nain s'est soumis une femme, dont l'Or a payé les faveurs. Une femme porte en elle le fruit de la haine; en son sein grandit le pou voir de l'âpre convoitise; ce prodige s'est réalisé pour l'être sans amour... Sois donc béni de moi, Fils du Nibelung ! Ce qui fait ma profonde lassitude, mon dégoût, je te le donne pour héritage : l'éclat menteur de ma divi-f nité, ce néant, je te le livre : que ta haine avide le dévore! »
Hagen conserve quelques traits caractéristiques desî Nibelungen. Sans doute il est grand et fort, courageux, hardi (1), mais la ruse et la trahison n'en sont pas moins ses armes préférées. Gunther vante ses conseils et le reconnaît sage (2) ; Gutrune parle de son ironie et de sa méchanceté. 11 est pale, « vieux d'aspect, v comme la tradition figure les Nibelungen (3), à la taille et à la force près, bien entendu, puisque Hagen est pareil aux autres hommes, et a mérité la réputation d'un guerrier redoutable.
Hagen est antithétique à Siegfried, comme Alberich à Wotan. L'opposition de l'Ombre à la Lumière, delà ruse ténébreuse et du pouvoir éclatant, existe entre le fils du
(1) Les épithètes « mulhig, kràflig, zaglos,k!lhn »,sont employées à propos de Hagen, significatives de force et d'audace; etGun-<% Hier le qualifie de « héros — lîeld ».
(2) Weisheit ward dirnlloin.
[Gôtterdàmmerung, acte I, scène i.)
Dans la même scène, Gunther dit a Hagen : « Deinem Ralh nur rede ich Lob » et se félicite de l'avoir pour demi-frère : Gepriesen Sei Grimhild' die ans den Brader gab '■
(3) Voir les èpithères « f ni hait, /'a fil and bleich », que Hagei s'applique à lui-même, dans la conversation avec Alberich (Gtfjj lerdàmmerung, acte II, scène l.)
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Nibelung et le Walsung issu des dieux, comme entre les deux mondes adverses du Nibelheim et du Walhall 1 . Siegfried est la joie vivante, l'action heureuse, gaiement irréfléchie; Hagen est sombre, mécontent, sarcastique, méchamment calculateur. Les vassaux de Gunther l'appellent, du sens même de son nom,« l'épine de la haie — der Hagedorn » ; ils le qualifient « der Grimme » (le maussade, l'irrité), et lorsqu'il se permet une plaisanterie (la convocation des guerriers en armes pour la fête des noces), non seulement il la dit avec un sérieux lugubre, mais encore cette plaisanterie a une signification cachée tellement sinistre, que nous y devinons, avant même de la comprendre entièrement, toute la menace des catastrophes prochaines (2).
L'opposition de Hagen et de Siegfried est précisée par Wagner. Siegfried, que Gunther appelle v der ûberfrohe Held — le héros joyeux à l'excès ». a bien pour contre-partie celui qui ne connaît pas la joie, et que Gunther nomme « der unfrohe Mann s (3). Au premier acte de la Gôtterdâmmerung, Siegfried veut associer Hagen à la fraternité d'armes qu'il vient de jurer au fils de GibicJi; mais le fils du Nibelung lui répond : a .Mon sang troublerait votre breuvage! Il ne coule pas dans mes veines authentique et noble comme le vôtre ; paresseux et froid je le sens en mon être : il ne veut point rougir ma joue ; — aussi je me tiens à l'écart de votre ardente alliance. >) A ce moment, dans l'orchestre, trois motifs se juxtaposent, celui qui chantait les pommes
(f) On pourrait dire aussi que l'opposition des dieux et des Nibelunaen se continue, dans sis grandes lignes, entre les Wâlsungen (dont Siegfried est le représentant) et la rue des Gibichungen à laquelle appartient également Hagen.
(2] Wagner a exprime cette antithèse de Siegfried et de I!
Sar la musique comme par la poésie. Sans entrer dans le détail e la partition, je rappellerai l'opposition des deux fanfares de chasse, des deux appcls.le corde Siegfried et la trompe de Hagen, au commencement surtout du troisième acte.
(3) Gunther emploie la première de ces expressions au troisième acte (scène m) ; il applique l'autre à Hagen au premier acte, dans ne du serment (scène n .
d'or de Freia, c'est-à-dire la jeunesse des dieux, celui qui rythmait le travail des nains, aux forges souterraines de Nibelheim, et le thème mystérieux de l'Anneau. Ainsi est | marquée, dans la symphonie comme dans les mots, l'ir- I réductible antithèse des deux hommes et de leurs origines. Quelques instants après, Hagen est seul, veillant sur la demeure des Gibichungen, et son court mo- 1 nologue n'accuse pas moins son caractère (1). Au début de l'acte suivant, après le formidable prélude où le thème de la servitude est suivi du motif évoquant la lente destruction, le labeur d'anéantissement que mènes Alberich, le Nibelung vient parler à son fils, son héros, l'exécuteur de ses vengeances : « Je hais les joyeux, lui répond Hagen, et jamais je ne me réjouis (2)! » Alberich dit encore : «Je t'ai élevé pour la haine ; c'est toi qui fl me vengeras, qui dois conquérir l'Anneau, pour l'humiliation du Walsung et de ^Yotan ; me le jures-tu, Ha- ^ gen, mon fils ? — Attends en repos; l'Anneau me revient ; je l'aurai. — Hagen, me le jures-tu, mon fils ? — Fais taire tes soucis : je me le jure à moi-même ! »
Au point de vue mythique, Hagen est une personnification de la Mort, de l'Hiver et de la Nuit. Il guette sa victime, et la frappe par derrière ; il est, comme son nom l'indique, le danger caché, en apparence insignifiant, l'épine mortelle aux inguérissables piqûres. L'épine, le buisson acéré, sont d'ailleurs des symboles de l'Hiver, et la mort de Siegfried, le héros lumineux par excellence, personnification du soleil et du printemps, est la fatale victoire de la nuit sur le jour, des mois obscurs sur la
(1) Voir, en particulier, la phrase :
Ihr freien Sôhue, frohe Gesellën, segell nur bustig dahin !
La mélodie de cette phrase reparait dans l'interlude symplionique qui précède le second tableau du premier acte.
(2) Frilhalt, Fahl und bleich, hass'ich die Frohen, freue miel) nie !
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saison joyeuse. Wagner savait les mythes, et en conservait la signification en son œuvre, mais, dramaturge passionné pour l'humanité de ses héros, il n'a jamais subordonné à de telles considérations la vérité vivante des sentiments et des actes : le drame se déroule devant nous, puissant et poignant, et ce n'est que par la mort de Siegfried à la fin du jour, par la sinistre descente des ténèbres sur la forêt et sur le fleuve, que le sens du mythe devient évident à nos veux.
Le Hagen de Wagner réunit trois figures voisines, le Hagen du Nibelungenlied. le Hôgni et le Guttorm de la Vôlsunga-Saga et de VEdda. Hôgni est frère de Gunnar (Gunther) et de Gudrun. Le Hagen du Nibelungenlied [«von Tronje Hagen »j,estsimplement une sorte de vassal, un guerrier serviteur de Gunlher. Wagner, lui, en a fait le demi-frère de Gunther : il est issu de la même mère, Grimhilde; quant à son père, ce û'est point le roiGibich, mais Alberich le Nibclung (I). Le Nibelungenlied a fait de Hagen un héros de terrible stature épique, dont l'effrayante grandeur domine le groupe redouté des vaillants, Gernôt, Volker, Rudiger, Giselhêr; aussi, bon nombre de critiques allemands reprochent naïvement à Wagner de ne pas l'avoir fait revivre dans la Gotterdâmmerung. Pour nous, il nous convient d'admirer, au contraire, le poète qui n'a pas voulu dramatiser vainement quelques pages de l'épopée germanique : Wagner a retrouvé le sens humain de la sombre figure mythique, altérée, et, si l'on peut dire, héroïsée par \e Nibelungenlied, et, tout en remontant aux conceptions des Sagas primitives, l'a marquée à sou empreinte personnelle, tr.Voriginale, très neuve. Il faut
(1) Cette filiation Alberich-Hagcn était nécessaire au poèt? pour l.i signification et l'unit/' de son œuvre. Il importe donc assez peu de savoir si elle est esquissée en d'autres récits dans le Nibelunaenlied, le père de Hagen s'appelle Aldriân, nom qui semble identique à celui d'Âlbriân dans Ecken Ausfahrt, lequel Albriân ne ferait qu'un avec I'1 nain Alberich) u"n seul poini esl à retenir, fc parenté de EJagenet de Gunther dans la Vôlsunga-Saga, l'Edda pt la Wilkina-Saga, où tous deux uni Grimhilde pour mère.
voir le rôle de Hagen, aux deuxième et troisième actes de la Gôtterdiïmmerung , pour apprécier la transformation opérée sur ce point par Wagner; il faut assister au meurtre de Siegfried, entendre le cri du guerrier noir, lorsque les corbeaux de Wotan traversent l'espace de leur vol effaré : « Rache rielhen sic mir /» pour comprendre l'énergique création du poète-musicien. Lorsque Siegfried tombe atteint par répieu, il semble que Hagen grandisse tout à coup, que la Nuit et la Mort, incarnées en lui, surgissent aux regards des assistants. Une stupeur a glacé les âmes; deux interrogations terrifiées sortent machinalement de toutes les bouches, avec, de l'une à l'autre, la notion de l'irréparable accompli : « Hagen, que fais-tu ? — Hagen, qu'as-tu fait? » Et l'unité du rôle s'affirme violemment devant le cadavre de Siegfried, au palais des Gibichungen, quand Gunther conteste à Hagen la propriété de l'Anneau fatal, « l'héritage de Gutrune»: Hagen alors brandit l'épée ; il fond sur son frère et letue... « L'héritage du Nibelung — ainsi le réclame son fils ! »
Le personnage de Klingsor, de l'aveu même de Wagner, a pour prototype Alberich. Le Nibelung, qui renonce à l'Amour pour posséder l'Or et la puissance de l'Or, est une figure d'où dérive clairement celle de l'enchanteur qui se inutile pour échapper aux tentations de la passion, s'affranchir de la femme, pénétrer les secrets de son art maudit, et réaliser le rêve d'une criminelle ambition. Dans l'un et l'autre cas, le charme magique « der Zauber » ne peut être exercé qu'au prix d'un effroyable pacte, d'un formel attentat contre la nature humaine.
Wagner avait rencontré le personnage historico- légendaire de Klingsor dans la genèse de Tannhâuser, en compulsant l'histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie et le poème/ter Warièurgkrieg. Le savant Klingsor de Hongrie
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vint en effet à la cour de landgraf de Thuringe, et il y annonça, en contemplant les étoiles, la naissance de la Sainte et sa glorieuse destinée. Quant au poème qui raconte la Guerre des Chanteurs, il y est dit que le magicien Klingsor, appelé par Henri d'Ofterdingen, lutta dans les joutes du chant à la Wartburg contre le pieux Wolfram d'Eschenbach; Klingsor était assisté, en ce tournoi lyrique et philosophique, d'un démon familier nommé Nasion. Ajoutonsqu'il est question deKlingsor en plusieurs autres ouvrages, et particulièrementdans la longue préface écrite par Gorres pour son édition du Lohengrin germanique. Enfin, Wagner s'est servi de faits ou caractères attribués à divers personnages secondaires des anciens poèmes pour établir complètement la figure de son Klingsor : ainsi, c'est Klingsor, d'après le récit de Gurnemanz au premier acte de Parsiial, qui frappe Amfortas de la lance, tandis que, dans le texte de Wolfram, c'est un païen.
L'analogie de Klingsor et d'Alberich n'est en somme que l'une des nombreuses correspondances qui existent eutre 1e mythe du Gral et celui du trésor desNibelungen. Mais, de même que le trésor symbolique du salut, le Gral, diffère par sa nature, son importance, sa signification, de l'Or redoutable et maudit, de même l'horrible Isacritice du magicien diffère du vœu prononcé par Albeirich. Alberich et Klingsor personnifient l'un et l'autre les pouvoirs mauvais, les aspirations coupables et destructrices; cependant la convoitise d'Alberich est plus matérielle, plus grossière : le désir de Kiingsor est plus prgueilleux, plus impie. Alberich, renonçant à l'Amour véritable, a encore les jouissances pour but; Klingsor a renoncé, lui, aux satisfactions sensuelles ; le nonde du plaisir charnel est mort pour lui, et il s'en [sert, dédaigneusement, comme d'une séduction propulsée aux faibles; son ambition est toute blasphématoire, l'éritablement satanique. N'ayant su être pur par la foi, la (mère, la charité, il l'est ironiquement, odieusement, par un forfait renouvelé des cultes infâmes. Et il veut se
venger des purs, lesenlraîner dans le péché, dans la mort spirituelle; il veut conquérir le Saint des Saints, établir le régne de l'Enfer dans le temple de laGràce, consommer ainsi la plus épouvantable profanation (1).
Le récit de Gurnemanz nous apprend, sur Klingsor,ce qu'il nous est nécessaire de savoir. Il nous dit que Klingsor a commis autrefois une faute grave, — et cette faute, d'après le sens général du texte, est évidemment le péché de la chair,— et qu'il a eu la prétention de l'expier, de devenir saint, non par la pénitence, non par la lutte contre les désirs mauvais, mais au prix d'une lâche et coupable mutilation. Alors il osa se déclarer digne du suprême office, et voulut être promu à la garde du G rai. Titurel l'ayant repoussé, il songea que son crime, agréable à l'Enfer, lui donnait un spécial pouvoir en la science des ténèbres (2). Retiré dans le désert qui entoure le saint Royaume, il y a fait éclore. par son art m;iiidit/des floraisons de délices : son empire est un jardin merveilleux, « où croissent des femmes diaboliquement séduisantes ». Il y attire les chevaliers du Gral, dès qu'un imprudent désir, une curiosité irréfléchie, l'esprit de présomption ou de désobéissance les éloignent de la région consacrée. Beaucoup sont tombés, beaucoup, enchaînés par le prestige infernal, sont devenus les servants de Klingsor.
(1) Alberich sait que Wofaa n'est ni invincible ni éternel; il1 parait savoir également que l'ordre des dieux et du monde, contre lequel travaille sourdement sa révolte, n'est pas un ordre de sainteté, d'innocence. de pur amour, et n'a aucun caractère absolu] Klingsor, connue l'Esprit des Ténèbres, et. au point de vue de l'histoire religieuse, comme certains hérésiarques, croit au culinaire, sans restriction, à ce Gral qu'il veut prendre, profaner de sa conquête et de sa garde, et donl il combal avec rage les dé-
s. 11 vent taira violence au Salut qu'il o'a }>\\ mériter, se l'asservir monstrueusement. Il y a la un étal moral étrange, qui la théologie connaît seule et peut seule analyser.
(2) Cette idée, que Wagner a'a poînl inventée, et qui était adj mise par beaucoup d'adeptes de la magie noire, correspond, en un certain sens, à celle de la malédiction d'amour du RheingoltL qui seule permet d'exercer le charme nécessaire à la fabrication et à l'usage de l'Anneau tout-puissant.
ALBERICH — IIAGEN - KLINGSOR SOI
Klingsor est essentiellement l'homme de l'Erreur; il S a voulu tromper ses frères, se tromper lui-même, tromper Dieu. Il a tenté de substituer l'apparence à la réalité, i la lettre à l'esprit, de parodier la vertu, la foi, le renoncement. Son renoncement infâme est l'antithèse du véritable, de celui qui sanctifiera Parsifal. Sa chasteté n'est que mensonge, sapuissance n'estque sortilège, la séduction de son empire n'est qu'illusion. Il est celui qui confond les sentiers, qui essaye d'aller au Saint des Saints parle crime, et qui s'efforcera de perdre l'Innocence du Simple par le simulacre des affections pures. Esclave de Klingsor, Kundry prophétise à Parsifal l'incertitude de sa voie, une course toujours renouvelée, par de faux chemins, vers un but inaccessible : « Et si tu fuis ce lieu, et si tu trouves tous les chemins de l'univers, le chemin que tu cherches, celui-là tu ne le découvriras point; car les chemins et les sentiers qui te conduisent loin de moi, je les ensorcelle pour ta marche ! » Elle se tourne vers le Palais du Mal, elle évoque la Perdition : « Erreur ! Erreur! toi qui m'es si familière... Je te voue à lui pour conductrice! »Et, à ce cri, c'est Klingsor qui paraît, la Lance miraculeuse à la main, car ici encore sa rébellion satanique a pour loi de profaner tout saint mystère, d'employer les signes du Salut aux œuvres du Péché.
Notre admiration profonde pour Wagner ne nous empêche point de reconnaître que certaines de ses conceptions présentent des points relativement faibles, et qu'il est des objections soutenables à telle ou telle scène, à tel ou tel personnage. Objections secondaires, disons-le bien, et qui ne retiennent pas longtemps l'auditeur, dès qu'il a compris que l'idée générale du drame, la supérieure vérité humaine des types créés en demeurent absolument sauves. Nous croyons que le personnage de Klingsor est l'un de ceux qui appelleraient quelques réserves; l'on ose à peine les formuler lorsqu'on pense à l'harmonieuse économie dramatique de Parsifal, d'un si riche équilibre que l'on n'y conçoit même pas de modi-
fications possibles. Ce que l'on est tenté de critiquer, au point de vue concret du drame, se justifie par l'idée, suffisamment claire pour être immédiatement perçue.
Du reste, la musique est là, qui fait corps avec la poésie, commente le texte, en élargit lesens, et lui donne une vérité nouvelle. Le motif attribué à Klingsor, ou plutôt à ce pouvoir d'erreur, de mensonge et de profanation que Klingsor représente, est à la fois violent et dissimulé. Il surgit des profondeurs orchestrales, comme une figure monstrueuse, diabolique, animée d'une sinistre agitation, jt,de chute en chute, semble descendre jusqu'aux insondables abîmes. 11 est étroitement lié au motif d'ensorcellement de Kundry; il gronde, sous des formesdiverses, pendant la déchirante lamentation d'Amfortas au premier acte du drame; il atteint son maximum de puissance et d'horreur dans le prélude du deuxième acte; il se brise, il s'écroule à la fin de cet acte, lorsque Parsifal, élevant la Sainte Lance reconquise, trace une grande croix dans les airs et s'écrie : « Je chasse par ce signe le pouvoir de tes enchantements! » Klingsor est vaincu par la Pureté et la Charité du Simple, le Péché se dépouille de ses apparentes séductions, l'Erreur est confondue par la Réalité : les fleurs de délices se fanent, jonchent la terre de leurs corolles flétries, et le jardin n'est plus qu'un désert au pied des montagnes, — âpre désert, montagnes escarpées qu'il faut franchir, armé de foi, d'espérance et d'amour, pour entrer au Royaume de salvation.