CHAPITRE PREMIER
Le poète est le Sachant de llnconscient. ■ Opéra et Drame),
Les ouvrages de Richard Wagner ont été vivement attaqués, et le sont encore, au point de vue dramatique. Il s'est même produit une évolution importante de la Critique hostile au maître : on ne conteste plus sérieusement, en Wagner, le musicien. Sans doute, quelques écrivains lui reprochent encore, à l'occasion, d'oser certains effets, de ne pas ménager assez les nerfs de l'auditeur, d'engager la musique dans une voie dangereuse où elle risque de perdre sa liberté et sa beauté propres... Ce sont là des théories que nous avons d'excellentes raisons de croire inexactes, mais qui n'impliquent pas la méconnaissance de l'extraordinaire valeur musicale des drames "svagnrriens. Ceux qui énoncent ces objections ne l'ont pas difficulté de considérer Wagner comme un musicien de mérite supérieur, de qui les dons naturels et le savoir ne sauraient être un instant mis en doute.
Le dramaturge, au contraire, est très violemment nié. On conteste à tout moment ce poète, re poète qui appela le musicien à la vie, pour unir étroitement leurs deux arts. Ne pas comprendre le poète dramatique, c'est ne pas comprendre le musicien lui-même ; c'est surtout s'élever contre la vivante réalité des œuvres. Or, les ennemis actuels de Wagner affectent de le proclamer symphoniste, maître en matière de développement, d'harmonie, de contrepoint, de technique orchestrale, voire d'invention mélodique. Mais ils déplorent, naïvement, qu'il ait dépensé tant de science, d'hal ileté, d'inspiration, à mettre à la scène des fables puériles, de nébuleuses mythologies, sans intérêt, sans action, où tout se passe, disent- ds encore, en conversations anti -dramatiques et en spectacles de féerie.. .
Les admirateurs de Wagner partagent souvent l'erreur de ses ennemis. Ils ont trop fréquemment coutume de ne considérer en lui que le musicien; et par musicien ils entei.dent, non pas l'artiste universel qui a senti, souffert, aimé musicalement, qui a fait de la Musique l'incomparable langage expressif de l'homme intérieur dans le Drame, mais une sorte de merveilleux littérateur musical, substituant un style à un autre style, enrichissant le vocabulaire des compositeurs modernes, imaginant une forme nouvelle de l'opéra, ayant vu. lui aussi, en l'atl'abulation concrète du drame, un prétexte plus ou moins ingénieux aux splendeurs symphoniques. Ils accordent d'ailleurs, de confiance, que les sujets de ses ouvrages en valent d'autres, qu'on n'y trouve point de vers ridicules, de banalités sentimentales, de phrases incorrectes, plates ou prétentieuses, comme dans les habituels livrets d'oj péra. Quelques-uns reconnaissent même que ces « livrets i de Wagner >ont poétiques, qu'on y peut goûter par-| fois cette émotion rêveuse et ces farouches accents qui caractérisent la Légende germanique et le Mythe scandtl nave; mais c'esl là tout; et, à de rares exceptions près, ils mettent le musicien bien au-dessus du poète dramatique!
Rien ne prouve mieux la radicale incompréhension de l'œuvre wagnérienne que cette méconnaissance du drame. Le Drame ? Wagner n'a pas voulu autre chose, n'a pas fait autre chose. Seules les créations du poète ont rendu possible l'épanouissement du musicien.
Richard Wagner est poète dramatique par le choix de ses sujets, toujours réductibles à des idées simples et fortes, à un petit nombre de contins passionnels, absolument humains, qui synthétisent les significations mêmes de notre vie. Il l'est, d'un mot, par toute sa conception de l'art dramatique et du rôle de cet art. Seul, un haut artiste, un poète puissant était capable d'écrire, comme il fit dans une lettre à son ami Uhlig, celte phrase, cette pensée d'une vérité si lumineuse : « L'œuvre du réel génie est de concentrer en son poème tout ce qu'il juge digne de l'intéresser dans la vie générale, et de faire de ces éléments généraux une vie particulière, de t^lle sorte que nous puissions recueillir et comprendre en un instant des impressions que le temps et la diversité des choses nous offriraient avec des rapports beaucoup plus éloignés (i). »
Wagner est poète par son amour de la vie, par sa compréhension du sens de la vie, par sa passion de la réalité, réalité dont il se pénètre et qu'il crée à nouveau sur la scène. Tout art qui méprise la vie ou qui cherche
(1) Celte lettre à Uhlig est datée de Zurich, 22 ocloljre 1850. Nous avons dû développer et forcément alourdir la phrase de Wagner pour en donner une traduction à peu près complète. Lille est d'une brièveté remarquable et d'une très forte concentration didées. Pour les lecteurs familiarisés avec la langue allemande, voici le texte original de cette phrase : « Der voirkiiche Genius besieht in der Vevdiclihinq des geniessenswerthen All- (jemeinen zu einem gedranglen Desonderen, su dass wir in einem Augenblick in ans aufnehmen kônnen, was Zeit und Elcmente uns 9min weiluerzweiijlfn Zusammenliange bieten. »
ailleurs ses moyens expressifs lui inspire un étonnement qui tourne facilement à l'indignation : « Les hommes ne vivent donc véritablement plus? D'où l'artiste peut-il tirer ses créations, sinon de la vie? et n'est-il point vrai que la vie est pour lui d'un contenu artistique réellement productif dans le seul cas où elle le pousse sans relâche à créer des figures en correspondance avec elle?... Et que fait l'artiste de cette source de tout art, si des conceptions nouvelles n'en découlent pas irrésistiblement, et ne se résolvent pas complètement en de nouvelles créations?... Enfants! créez du nouveau! du nouveau, et encore du nouveau (1) ! »
C'est donc là le rôle du poète dramatique, selon Wagner: faire une création particulière, de forte et significative concentration, avec les éléments de la réalité générale; la faire nouvelle, expressive du tempérament personnel de l'artiste, directe, sincère, sans préoccupation d'imiter un modèle consacré. Il veut que cette création soit en correspondance avec la vie ; il veut que le sens de la vie s'en dégage, nettement, puissamment. Le poète est pour lui « l'âme sachante de tout ce qui s'ignore » ; le porte sait, pour ses héros, qui ne savent point : il est le «figurateur réfléchi des réalités nécessaires «J'interprète intelligent de notre nature morale et de ses lois (2).
Et ce rôle conscient du poète n'est pas moins essentiel dans le drame musical que dans le drame parlé. La Musique est l'àme féminine du drame, toute de sentiment, toute d'amour, suivant l'expression même de Wagner; le Poème est l'intelligence et la volonté lucide de ce drame (3).
(1) Lettre de Wagner à Liszt, datée de Zurich, 8 septembre !ette lettre est postérieure de deux mois à l'achèvement du poème d(> lu Walkyrie [terminé le Ie' juillet 18ù2).
Der Dichter ist der Wissende des Unbeu-ussten,dQv absich-
tliche Darsteller des Unwillkûrlichen . » (Oper und Dramu, au
loin i IV des Gesammelte Sc/iriften, p. 161.)
(3) La lettre de Wagner à Liszt, déjà citée plus haut (Zurich]
dore 1852), contient des appréciations relatives à Berlioz,
dont quelques-unes -ont injustes, mais dont le plus grand nombre
Wagner est un poète dramatique. L'histoire de sa vie et de son évolution intellectuelle le démontre. Il suffit d'ouvrir son Esquisse autobiographique (1) pour constater l'antériorité de ses tentatives dramatiques par rapport à ses essais musicaux.
D'autres preuves, plus importantes encore, résultent de la passion qu'il apporta à la création poétique de ses œuvres. Il vivait la vie de ses héros. Rien d'éloquent, sur ce point, comme sa correspondance avec Unlig et avec Liszt. Voici un fragment d'une lettre adressée à ce dernier (2). « Ce sombre héros "le Hollandais maudit ne sort plus de ma pensée! Toujours j'entends la phrase: «Ah! si tu pouvais, pâle marin, trouver Celle que tu «cherches! » mais l'espérance: « pour le pâle marin la rédemption peut exister encore, » a disparu cependant pour moi. Il ne m'est plus de délivrance que la mort 3). Oh ! quel bonheur ce serait, si la mort me rencontrait dans une tempête, et non sur le lit du malade! Oui. c'est dans l'incendie du Walhall que je voudrais m'abimer... Considère bien mon nouveau poème l'Anneau du Nibe-
sont au contraire très profondes — où ce rôle du poète dans le drame musical estfort clairement indiqué. En voici des passages : « Au nom du Ciel, que Berlioz écrive donc un nouvel opéra ! s'il ne le fait point, ce sera son plus grand malheur, car une seule chose le peut sauver, le Drame... Crois-moi, j'aime Berlioz, encore qu'il s'obstine, en sa défiance, à se tenir loin de moi : il ne me connaît pas, mais moi je le connais. Si j'attends quelque chose de quelqu'un, c'est uniquement de Berlioz. . . Or, si un musicien a besoin d'un poète, ce musicien est Berlioz, et le malheur est qu'il se choissise toujours son poète d'après son humeur musicale, tantôt Shakespeare, tantôt Goethe... 11 lui faudrait un poète qui pénétrât complètement son esprit, qui, par enthousiasme, le contraignit, le domptât, qui fût à son âme musicale ce que l'homme est à la femme. »
(1) Autobiographische $kizze{Gesammelte Schriften,t.l ; la traduction française est contenue dans l'ouvrage : R. Wagner, Souvenirs, trad. par G. Benoit, l'un-. Charpentier, 1884, in-8).
(2) Lettre de Wagner à Liszt, datée de Zurich, 11 février 1853.
(3) Cf. Parsifal , acte I, 1" tableau, paroles d'Amfortas : « Mich ditnkt, etc.. »
lung] : il contient le commencement d'un monde et sa fin ! »
Il s'enthousiasme pour le poème de la Walkyrie, parle de «■ sa terrible beauté», et ajoute (ce qui prouve bien l'action capitale du poète dans l'ensemble de l'œuvre) : « la musique ira très vite et très aisément, car elle n'est que la réalisation d'une chose déjà achevée en ellemême (1\ » Dans une autre lettre, il appelle le texte du Ring «. le poème de ma vie. de tout ce que je suis et de tout ce que je sens (2) ».
Les grands artistes vivent ainsi leurs créations. Épris d'humanité, ils créent avec la vie réelle ui:e nouvelle vie, réelle également par sa vérité intime, où, délivrés des impossibilités communes, affranchis des accidents multiples qui masquent le fond des choses et l'intérieur des âmes aux artistes de second ordre, ils se sentent libres de souffrir et d'aimer. Eschyle fait de Prométhée le héros de son rêve, réconcilié avec Zeus après des siècles de supplices; dans la bouche d'Antigone, Sophocle met la sainte parole humaine, qui proteste contre tout l'ancien monde, ses lois, ses intérêts, ses vertus politiques ellesmêmes, — pressentiment sublime de« âges nouveaux. Hors de l'univers qui le proscrit, aux régions illimitées que fait surgir son imagination, Dante pleure sur Francesca et Paolo, pour qui l'Enlér n'aurait point dû s'ouvrir; il rencontre Matelda, au Purgatoire émaillé de pales Heurs ; il suit la vision de son amour et de sa foi, la Béatrice glorieuse, vêtue de flamme vive, aux cycles lumineux du Paradis. L'immortelle vie de Shakespeare, celle qu'il a vécue en puissance, flans le tumulte de ses créations, se déroule sur le balcon de Vérone, où Juliette attend Roméo, sous les voûtes fatales d'Inverness. dans les repaires de la Tour de Londres, par la lande où hurle l'infortune du vieux Lear, et dans cette ile lointaine
(l) Lettre de Wagner à Liszt, datée du \C> juin 1
ttre de Wagner à Liszt, datée il'1 Zurich, 9 novembre 1832.
LE POKTE DRAMATIQUE 7
qu'enveloppent les tourmentes des Bermudes, où chantent les génies aériens, où Ferdinand reçoit le chaste aveu de Miranda. Goethe, ce calme esprit dont nulle souffrance réelle ne paraît émouvo r la haute sérénité, transporte dans son œuvre toutes les passions qui le pourraient éteindre; il se délivrede la vie par l'évocation artistique d'une vie nouvelle. Il aime les seules amantes que son génie s'est données : sa tendresse est pour Glaire, l'amoureuse d'Egmont, fleur brisée par la chute de l'arbre, dans l'orage des luttes politiques et nationales, et pour Grctchen, perdue, abandonnée, résumant en elle toute la détresse de la femme. Balzac vit avec les héros de son œuvre colossale, s'inquiète de leurs aventures, éprouve les passions qu'il leur prête, au point de croire à leur existence objective...
Wagner présente avec Goethe ceci de commun que pour lui aussi poésie fut délivrance, et, par ce mot poésie, qui peut recevoir plusieurs sens, il faut entendre la création, la réalisation artistique d'un personnel rêve de vie. Pendant de longues années, il médita ses drames, simplifiant et concentrant toujours les premières esquisses qu'il en avait tentées, et procédant à leur exécution définitive, le moment venu, avec une incroyable ardeur (1). Cette exécution passionnée de ses œuvres fut plusieurs fois l'issue d'une vraie crise morale, par exemple pour Tannhauser, pour Lohengrin, pour Tristan. Et cet état moral a toujours immédiatement réagi sur le musicien,
(1) Ver? lSi.3, Wagner commença à s'occuper du cycle du Sainl-Gr.il : à la fin de l'année 1 s.-Ji-, il lit apparaître Parsifal dans sa première ébauche de Tristan. En 1855, 1856 et 1857,
il esquissa quelques parties du drame fnlur de Parsifal. et fit même quelques essais musicaux. Pendant huit années, il médita cette œuvre, sans préjudice de ses autres travaux, continua l'esquisse commencée, et c'est en 1864 que le projet fut définitivement établi, scène par scène, avec de nombreux i ébauchés ; au printemps de 1877, il reprit et acheva promptement le poème L'œuvre, on le sait, ne fut représentée à Bayreuth qu'en 1882. Gf Rpvue Wagneripnne. 2eannée.n° VII (août 1886), pp. 220-221. On pourrait indiquer une genèse analogue pour les autres grands ouvrages du maître.
qui d'ailleurs ne peut jamais être dissocié du poète. Wagner raconte que lorsqu'il composa la musique de Tannhàusev, il n'avait qu'une crainte, celle que la mort vînt le surprendre avant qu'il eût fini son œuvre (1).
Wagner est poète par l'Idée et par l'Émotion. L'examen, même superficiel, de ses œuvres, permet d'affirmer que l'auteur de ces grands drames n'est pas seulement « son propre librettiste », comme beaucoup paraissent le croire. Ce ne sont pas des livrets d'opéra qu'il a écrits, dans une langue meilleure que celle des librettistes ordinaires. Ce ne sont pas non plus des poèmes de pure littérature, ouvrages de styliste en quête d'archaïsmes et de formes rares.
Il n'y a nul rapport entre un librettiste, qu'il s'appelle Da Ponte, Cazalbigi, Scribe, Kind, de Wailly, et l'homme qui a conçu Tristan, l'Anneau du Nibelung, Parsifal. Les écrivains que nous venons de nommer essayèrent de prévoir des effets extérieurement lyriques, d'établir un canevas ingénieux sur lequel la riche broderie musicale pût s'épanouir facilement. Si quelques types humains se sont dégagés de leurs conceptions médiocres, c'est au compositeur qu'on le doit, et non à leur personne! effort. Wagner, lui, ne s'est préoccupé que de l'essence passionnelle de la musique, de son intime force, de cette « pure humanité » — Bas Reinmenschliche » — qu'elle seule exprime avec une liberté complète. C'est en parlant de ce principe qu'il a écrit ses poèmes, et la réalisation musicale, venue plus tard, s'y est incorporée avec une aisance merveilleuse : ils étaient naturellement propres à la musique, étant naturellement simples et humains. Mariage sublime, où nulle servitude n'appa-
(i) Eine Mitlheilung an meinen Freunden (Gesarruiielte Schrifien' t. IV, \,p. 343-344).
rait ! Le poète délivre le musicien de toute limitation conventionnelle, et le musicien, à son tour, est le libérateur du poète, qui n'a plus à tenter de vaines recherches, et qui sent décuplée la puissance de suggestion de sa parole.
L'idée directrice, en chaque drame de Wagner, implique un désir résolu de s'écarter des sujets exploités couramment par les compositeurs, du banal prétexte à musique que leslibrcttistes accommodent décent façons, tout en s'abstenaut d'y introduire une signification nouvelle. Rien, dans la conduite de Tannhâuser à l'égard d'Elisabeth, qui ressemble au rôle, à l'attitade ordinaires de l'amoureux d'opéra : où d'autres se borneraient à reprendre l'histoire immodifiable de l'amour partagé et des obstacles qui s'interposent, Wagner agite la question de l'éternité, de la possession intérieure du souverain bien, du salut, —salut réel pour le chrétien, symbolique pour l'homme qui ne croit pas. Au drame familier des Maîtres Chanteurs, si charmant et si émouvant en sa simplicité, il ajoute délibérément une haute idée d'art. Que dire du Ring ? Renoncement, rédemption, lutte des sens et de l'esprit, de la convoitise brutale et de l'amour qui s'immole, tout cela s'y développe en une cosmogonie symbolique.
En tous ces grands drames, c'est le problème de la vie qui se pose, c'est un des aspects de notre destinée que le poète nous présente, mais non d'une manière abstraite, et sans aucune tendance à la spéculation philosophique. Toujours l'homme vivant est mis sous nos yeux; toujours le sentiment humain, la parole humaine, l'acte humain nous sont montrés dans leur vérité la plus émue. Wagner n'est à aucun titre un littérateur, au sens habituel de ce terme; sans doute il sait les formes littéraires, il les exerce, mais sans jamais s'y complaire, sans les rechercher pour elles-mêmes. Il ne lait point métier de la littérature, il ne prend pas l'instrument pour
Il) L'ART DE RICHARD WAGNER
la fonction, le moyen pour le but. Il ne consent à traduire que ce qu'il sent, et comme il le sent. Sa technique poétique est puissante, sa technique musicale est splendide. mais, en l'une et l'autre langue qu'il emploie, c'est l'humanité seule qu'il se soucie d'exprimer. Gomme le Faust de Goethe, il a pu dire, au moment de créer les héros de son drame : « Je me sens le courage d'affronter la réalité du monde, de porter la douleur de la terre et sa joie ! »
A chaque scène, le porte dramatique se prouve, par l'élévation de l'idée, le choix intuitif du détail caractéristique, la force et la profondeur de l'émotion. A tout instant, c'est une invention neuve, directement jailliede la vie réelle, éloquemment expressive de notre humanité. C'est le brusque changement d'altitude de Sieglinde. la clameur éperdue de la mère : « Sauve-moi, sauve mon enfant ! » C'est, en un autre passage du même rôle, ce trait si véridique, le souvenir reparu dans le rêve, l'ancienne angoisse et l'ancienne catastrophe revues en l'hallucination d'un sommeil troublé : « Si seulement le père rentrait à la maison!... » C'est le cri de Tannhàuser terrassé par la miséricorde divine: « Dieu tout-puissant, louange à toi ! grands sont les miracles de ta grâce ! » C'est la prière d'Eisa tombant à genoux, en la minute tragique où se joue sa destinée; c'est Te cri de Parsifal s'arrachant aux bras de Kundry: « Amfortas! la blessure 1 » Et le salut suprême à Brùnnhilde, qui chante sur les lèvres de Siegfried expirant; et la mort extatique d'1solde;et cette simple parole du bonllaus Sachs: « Ecoute, enfant. — voici un chant de maître! -> C'est l'intercession d'Elisabeth, et les premiers mots que murmure Senta, en un réveil mystérieux de son âme, après que le Hollandais a p irlé.. .
Le pin'te dramatique est complet en Wagner : l'ironie et le rire lui appartiennent aussi. Toutes observations faites sur le caractère national que les éléments
(comiques d'une œuvre comportent toujours plus ou moins, il demeure cependant avéré que le créateur de Beckmesser et de Mime a été, occasionnellement, un i maître du rire sain, puissant, né des choses plus que des mots, issu, — comme l'émotion elle-même,— delà franche n'alité. Les intonations de Mime sont comiques, ses grimaces et ses discours également, mais ce qui l'est surtout, c'est le l'ait dramatique de l'opposition qui s'établit entre | lu i et Siegfried, entre le nain laid, débile, fourbe, et le héros libre, beau, joyeux. L'un est la caricature de l'autre: Siegfried forge le glaive redoutable qui doit briser la jlance sainte de Wotan, Mime cuisine ridiculement dans un coin de sa hutte. Beckmesser encore est une sorte de Icaricature de Walther, et le rire naît tout naturellement de son aspect, de ses faits et gestes, de ses déconvenues. , Wagner, qui n'a jamais respecté la convention des genres, a introduit le rire et la raillerie en des rôles dont le [caractère d'ensemble n'est aucunement comique, ceux, par exemple, des Filles du Rhin, de Loge, de Siegfried; jcar il ne perd de vue, en aucun cas, la complexité delà nature humaine, la variété de langage et d'actions du iper.-onnage le plus simple — sans d'ailleurs tomber dans l'erreur des dramaturges romantiques, et bâtir une artificielle théorie sur le rôle du grotesque et du hideux au [théâtre. Wotan lui-même connait le rire, si fugace qu'en soit l'apparition sur ses lèvres. Et Wagner demeure poète en cet heureux réalisme : après la comique mêlée où iBeckmesser est bàtonné par l'apprenti David, où voisins ;et voisines s'interpellent, se bousculent, échangent force injures et horions, la trompedu veilleur résonne ; chacun rentre en hâte chez soi, la place demeure vide, et la paix jd'uue belle nuit d'été s'étend sur la ville silencieuse: à l'orchestre, le motif de la burlesque sérénade succède une fois encore aux mélodies de la brise caressante, et ses trois dernières notes, lentement répétées, s'idéalisant tout à coup d'une féerique douceur, ouvrent à l'imagination le monde vanoreux des rêves. ..
Cette poésie, Wagner en étend la persuasion et le charme à toutes les parties de son œuvre, aux personnages les moins importants, à ceux que la plupart des dramaturges ne manqueraient pas de sacrifier. Cette observation humaine, qui donne à la poésie sa valeur expressive, son durable intérêt, s'affirme dans tous les sentiments mis en scène par Wagner, qu'ils émanent des protagonistes du drame ou des plus humbles comparses. L'attendrissement divin de la passion, la vérité d'une adoration confuse mais intense (comme les âmes en quelque sorte rudimentaires l'éprouvent fréquemment) se retrouvent dans le rude personnage de Fasolt,au dernier tableau du Rheingold : lorsque le géant scrute les interstices du monceau d'or, et voit briller l'œil de Freia. la déesse de la beauté, lumière et sourire de la vie — Freia, perdue à jamais, dans un instant, pour son désir. — son cri prend une déchirante expression d'amour et de regret. Les figures diverses des maîtres chanteurs, Yogelgesang, Kothner, Nachtigallj sont réalisées sobrement, mais avec la même sûreté de dessin, la même justesse de couleur que les personnages essentiels de l'admirable comédie lyrique. David est aussi vrai que Walther, et la cour qu'il fait à Magdalene, si amusante par comparaison avec l'amour qui lie les cœurs du jeune che\alicr et d'Eva.. a aussi sa note touchante, gentiment émue. Pogner rentre au logis, avec sa fille, tandis que le crépuscule descend peu à peu sur Niirenberg ; il songe au lendemain, aux déterminations qu'il faudra prendre, il s'étonne du silence d'Eva, se demande quelles pensées, quels espoirs ou quelles mélancolies s'y abritent : « Et toi, mon enfant, tu ne me dis rien '? — Und du, mein Kind, du sagst mir nir.hts?...^ La grave affection. tes préoccupations du père, le trouble caché d'Eva, plein d'inqujets désirs inexprimés, ces deux états (l'aine, en un mot, si vrais, si humains, sont merveilleusement suggérés par un très petit nombre de phrases, que prolonge et commente la plus discrète, lu plus délicieuse symphonie.
Wagner est poète dramatique par la direction générale de son esprit, par les pages décisives qu'il a écrites sur le Drame, par l'ensemble de ses œuvres critiques, et par sa haute compréhension des poètes et des dramaturges. Sans analyser ici ses ouvrages didactiques, sa correspondance connue et ce qui a été recueilli de ses opinions oralement émises nous rappellerons l'immense admiration qu'il professait pour Homère M), ses pénétrants aperçus sur l'esprit du drame de Shakespeare et du drame grec, dans Oper und Draina, et même sur le théâtre de nos classiques (2), sur Dante, — encore que l'on ait le droit de contester son point de vue, — sur Calderon (notamment dans ses lettres à Liszt), sur Schiller (3), sur Gœthe ï .
Wagner enfin est poète dramatique par les rapporLs divers qui existent entre son art et celui des autres maîtres du Drame, par les influences que ces maîtres ont exercées sur lui, par l'indépendance aussi avec laquelle il
(1) Bayreulher BlMler, année 1879, p. 189.
(2) Oper und brama {Gesammeltn Scnriften, t. IV, p. II).
(3) Dans Oper und brama. Wagner dit ingénieusement que Schiller •- plane entre ciel et terre », à condition d'appeler « ciel » la forme d'art de la tragédie grecque et « terre » le roman pru- I'ujUp de notre temps (Gesammelte Schriften, t. IV. pp. 34-35).
(4) Wagner a profondément compris Goethe, et c'esl peut-être le génie auquel il ressemble le plus, comme étendue et puissance de conception artistique, comme ouverture et élévation d'esprit, connue amour également de la vie et de l'harmonie dans « la riche beauté vivante » (Faits t, Prologue dan? le Ciel .Mais, au point de vue de la forme dramatique et de la prédominance absolue du sentiment Immain, il a .subi davantage l'influence de Schiller. Je rappellerai une page curieuse de Wagner, où le poéte-musicien loue « le profond regard universel » [tiefer WeUblick) de G*ethe, compare incidemment le rapport d'âmes de Pausl et phistophélés (l'esprit qui dénigre, « qui nie ») à celui de Don Quichotte et de Sancho, et déclare que Faust, toul admirable qu'il toit, est un drame «impossible». [Bayreulher Blâtler, année 1879. pp. 190-191). Cf. Dos Kunstwerk der Zukunft, au tome 111 des Gesammelte Schriften (p. 132j.
a su méditer leurs œuvres, en dégager l'intérieure vérité, profiter de leurs conquêtes artistiques, sans jamais les imiter. Il a connu et aimé ses grands aïeux, en particulier Eschyle, Sophocle, les portes du moyen âge français et allemand, et Shakespeare, Gœthe, Schiller-, l'étude de sa filiation artistique, — étude où s'accuserait en même temps la glorieuse autonomie de son art, — comprendrait toute une série de rapprochements, les uns pour marquer les analogies, les autres pour mettre en lumière les différences. Le plan et la nature du présent ouvrage ne comportent pas la série de chapitres qu'exigerait une aussi vaste matière. Mais, examinant tour à tour les principaux aspects du Drame wagnérien, et. plus tard, les créations humaines qui peuplent celte œuvre colossale, nous essaierons de préciser quelque— uns des rapports dont l'existence n'est annoncée ici qu'en termes généraux.