‹ L'art de Richard Wagner [microform]Chapitre 15 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Mon enfant — do Tristan et disolde je sais une doulciureuse histoire.

{Les Maîtres Chanteurs de Nûrenberg, acte III, scène iv.)

La légende de Tristan et d'Iseult, au fond mythique, nous est connue par un très grand nombre de poèmes et de romans. Ces récits peuvent être classés en deux groupes, caractérisés, l'un, par la version française dite Poème de Thomas, l'autre, par la version également française dite Poème de Béroul ou Bérol (1).

(1) Cette classification, indiquée dans la plupart des travaux relatifs aux poèmes et récits sur Tristan et Iseult, est présentée avec une netteté particulière dans la thèse de M. Fritz Vetter : la Légende de Tristan, d'après le poème de Thomas et les versions principales qui s'y rattachent ; Marburg, 1882, in-8.

Elle n'est pas cependant aussi absolue qu'on pourrait le croire, et, en tout cas, l'unité de chacun des deux groupes est plus apparente que réelle. Ainsi, M. Ernest Muret, dans son élude sur Eilhart d'Oberg et sa source française {Romania, t. XVI, 1887, pp. 288-H63), croit plus juste de dénommer version arthurienne celle qui cai-actèrise le deuxième groupe, en y distinguant trois formes essentielles, la version de Béroul, le poème inconnu où Eilhart aurait puisé, et la version principale des romans en prose; il suppose qu'une compilation antérieure a précédé ces trois versions voisines, et qu'elle-même dérive des anciens lais bretons, anglais et français coordonnés par les contç.urs. M. Wolfgang Golther {Die Sage von Tristan und Isolde ; Munich, Kaiser, ld87, in-8), émet des opinions analogues. Il nomme la version générale du deuxième groupe version du jongleur [S pielmanns Version), et

Dans le premier groupe, on range, outre le poème attribué à Thomas (1), un poème quelquefois intitulé la Folie Tristan (2), l'adaptation allemande de Gottfried de Strasbourg (Tristan und holdé), de laquelle nous parlerons plus loin avec quelque détail, la traduction anglaise {Sir Tristrem) publiée pour la première fois par Walter Scott et dont la source fut attribuée par lui à a Thomas . of Erceldoune », et la traduction islandaise, Tinstrams Saga ok Isondar (3). Au second groupe, avec la version de Béroul(4), se trouvent un autre poème sur Tristan déguisé en foH (5), l'adaptation allemande d'Eilhart von Oberg(6), et les continuations ajoutées au poème de Gottfried par Ulrich von Tûrheim et Heinrich von Vrîberg (Freiberg ou Friedberg ?). A ce dernier groupe se rattachent aussi les romans français en prose, si souvent réimprimés (7).

celle de Thomas version courtoise {hôftsche). Il semble que cette version du Jongleur, ou arthurienne, ou commune, soit la plus .

ancienne des deux, et l'on s'accorde à croire que le poème perdu de Chrestien de Troyes sur Tristan devait aussi s'y rattacher.

(1) Les fragments connus de ce poème ont été publiés par Francisque Michel : Tristan, recueil de ce qui reste des poèmes relatifs à ses aventures (Londres, l'ickering, 1835-1838, 3 vol. petit in-8). Ils figurent au tome II (manuscrit Douce) et au tome III (manuscrit Sneyd). Un autre fragment (fragment de Cambridge) a été trouvé par M. de la Villemarqué et publié dans les Archives des Missions scientifiques (t. V, p. 97).

(2!) Ce poème est également compris dans le recueil de Michel, au tome II (manuscrit Douce).

(3) Cette version a été publiée par M. Eugen Kôlbing : Tristrams Saga ok Isondar; Heilbronn, 1878. M. Kôlbing a aussi publié le poème Sir Tristrem (Heilbronn, 1883).

(4) Les fragments de Béroul soat dans le recueil de Fr. Michel, au tome I (manuscrit de Paris et manuscrit de Berne).

(5) Fragment également publié par Michel dans son recueil sur Tristan (maniiscritde Berne) et par M. Morfdansle tome XV de la- Romania (1886). Au même volume de la Romania on trouvera une intéressante étude de M. Lutoslawski sur les Folies de Tristan.

(6) Le poème d'Eilhart a été intégralement publié par M. Franz Lichtenstein (Strasbourg, 1877, in-8).

(7) Au sujet des versions en prose, M. Gaston Paris {Romania, t. XV", pp. 596-602) montre le peu de certitude des attributions longtemps admises (Luce 'du Gast) et déclare tout à fait fantaisistes les hypothèses relatives à Elle de Boron. M. J. Bédier (Romania, t. XV, pp. 481-510) a étudié avec soin le dénouement des

Selon M. Gaston Paris, la primitive légende serait absolument celtique d'origine (1). Cette opinion n'est point partagée par MM. Golther et W. Forster, malgré les sérieuses présomptions qui militent en sa faveur. Quant aux idées mythiques incluses en cette légende, elles sont communes à beaucoup de traditions aryennes, et les fables helléniques en contiennent plusieurs témoignages (2).

Le travail d'interprétation et de création accompli par Wagner pour la composition de Tristan est plus intéressant que ses recherches critiques, dont il nous faut néanmoins indiquer sommairement la nature. Parmi les sources où il a puisée la première en importance, la première sans doute aussi comme date d'utilisation, est le poème Tristanund /solde de Gottfried de Strasbourg. Les poèmes français viennent ensuite, et il leur emprunta beaucoup : à plusieurs reprises, il s'écarta délibérément de la version de Gottfried pour lui en préférer d'autres.

C'est d'ailleurs du poème de Thomas, plus ou moins altéré, que dérive, comme il a été dit précédemment, l'adaptation de Gottfried (3). Mais Gottfried a en propre un

romans en prose, imprimés, pour la plupart, d'après un manuscrit français du xv° siècle (Bibliothèque Nationale, lO'J) et les concordances de ce manuscrit avec le poème d'Eilhart. M. E. Lôseth a analysé le Tristan en prose, d'après une minutieuse collation des manuscrits de la Bibliothèque Nationale {le lioman de Tristan, le roman de Palamède et la compilation de Rusticien de Pise; Paris, Bouillon, 1891, in-8).

(1) Romania, t. XV, pp. 596-602.

(2) Au sujet du mythe primitif et de sa parenté avec d'autres mythes, l'on fera sagement, si l'on veut demeurer sur le terrain de la discussion critique, de l'histoire littéraire et de la philologie, de consulter particulièrement les auteurs cilès dans les notes précédentes et les autorités qu'ils invoquent. A un point de vue moins scientifique, mais qui doit trouver sa place ici, puisqu'il s'agit de l'œuvre d'un artiste, et que la vérité subjective de sa conception importe non moins que sa valeur objective, on pourra consulter aussi les travaux suivants : Mone : Die Tristanssage... Heidelberg, 1822; — H. -S. Chamberlain : Notes sur Tristan, Revue wagnérienne, 3* année, X-XI, nov.-déc. 1887), et les nombreuses publications de M Hans de Wolzogen.

(3) Gottfried a eu sous les yeux un modèle français eu écrivant

TRANSFORMATION ET CRÉATION ffff

sentiment très délicat et très élevé, une grâce d'expression particulièrement émue, et sa tournure d'esprit le porte à méditer sur les événements qu'il raconte, à en pénétrer le sens intime. Ce caractère frappe le lecteur en mainte page du récit, et tout d'abord dès le préambule oii Gottfried parle du monde intérieur, le monde de souffrance et de joie, oiî notre âme vit réellement. Les amours de Blanchefleur et de Riwalin, la mort de Blanchefleur, l'aventure de la grotte, d'autres épisodes encore en témoignent. Par malheur, le poème s'arrête, inachevé, avant les grands faits humains qui forment l'admirable couronnement de la légende, c'est-à-dire le désespoir de Tristan blessé, le retour d'Isolde, la mort de l'amant et la mort de l'amante.

Wagner a conservé à ses héros les noms qu'ils portent dans le poème de Gottfried. Mais il a modifié leurs caractères^ et transformé très profondément l'ensemble et la portée du récit, par élimination des faits accessoires, par création aussi de faits nouveaux. Tout ce qui est relatif à Riwalin, à Blanchetleur, à Morgain, au fidèle Ruai li Foitenant, est exclu du drame; par voie d'al-

son poème. Fréquemment, il indique des jeux de mots, ou plutôt des doubles sens, que la signification des mots français conservés par lui dans son texte permet seule d'expliquer. Par exemple, il nomme la fille du duc Jovelin « Isolde-aux-blanches-mains », il insiste sur l'idée de tristesse contenue dans le nom de Tristan, il équivoque d'heureuse façon sur des mots de sonorités analogues, comme « la mer, V amer, V amour ii (vers 11949 etsuiv.), et il cite des vers français tout entiers.

Le poème de Gottfried a été publié par Groote en 1821, par von der Hagen (avec les autres œuvres du minnesinger) en 1823; l'édition la plus répandue vers l'époque où Wagner a élaboré son drame est celle de Massmann, parue en 1843. Il faut encore mentionner, en bon rang, l'édition de Bechstein et celle qui figure dans la collection de Pfeiffer, Deutsche Claxsiker des Miitelalters (vol. 7 et 8, Leipzig, 1869, in-8). Aux lecteurs qui ignorent l'allemand, on doit signaler la très remarquable étude de M. A. Bossert: Tristan et Iseult, poème de Gotfrit de Strasbourg, comparé à d'autres poèmes sur le même sujet (thèse de doctorat ès-lettres), Paris, Frank, 186S, in-8. Enfin les lecteurs qui, connaissant l'allemand moderne, ne sont point familiarisés cependant avec le Mittelhochdeutsch, trouveront des éditions « modernisées » de ce poème, entre autres celle de Kurtz et celle de W. Hertz.

lusion seulement, nous sommes renseignés sur l'origne de Tristan, sur les deuils qui ont enveloppé sa naissance. D'une manière générale, toutes les aventures sont supprimées qui ne sont pas liées étroitement à l'évolution passionnelle du drame. Les exploits de Tristan, décrits par Gottfried et par les autres conteurs, disparaissent complètement ici ; il ne demeure de cette grande prouesse que le souvenir du duel avecMorold, — qui doit être l'obstacle, infranchissable aux yeux du monde, à tous sentiments d'amour entre le neveu du roi Marke et la princesse d'Irlande, — et cette renommée glorieuse que célèbre Brangâne en quelques phrases (et dont parlent aussi le roi Marke et Kurwenal). Wagner ne nous fait assister ni au combat contre Morold, ni au séjour de Tristan à la cour d'Irlande, auxquels Gottfried employait des milliers de vers. En traits brefs, vifs, précis, une dramatique narration résume ce qu'il nous est nécessaire de savoir, et fait revivre des événements de première importance : « Dans soixante vers très courts, dit excellemment M. H.-S. Chamberlain (1), Isolde nous raconte tout ce qui est essentiel et intéressant... Gottfried de Strasbourg en avait exigé un peu plus de onze mille pour arriver à la scène du philtre ! » Grâce à ce travail d'élimination et de concentration, le conflit moral et la passion qui va le résoudre dominent tous les incidents concrets : les âmes sont au premier plan et y demeurent, au point que rien n'existe plus, réellement, que leur émotion etleurdésir (i).

(i) Noies sur Tristan et Isolde (Revue wagnéinenne, o' année, n» double X-XI, nov.-déc. 1887, p. 246).

(2) Dans le poème de Gottfried, Riwalin, frère du roi Marke et seigneur de Parménio, esttué au combat par Morgain. Son épouse Blanchefleur, accablée par cette nouvelle, meurt en mettant au monde un fils. Le baron Ruai li Foitenant et sa femme donnent le nom de Tristan à l'enfant, l'élèvont et le confient à un homme sage, Kurwenal (le Gouvernail des romans français), Tristan, un jour, entre par curiosité dans un vaisseau norwégien; les marchands qui montent le vaisseau l'enlèvent, mais une tempête les assaille pendant la traversée; ils font vœu de le rendre à la liberté et le déposent en Cornouailles. Ruai le retrouve à Tintaïol, à la cour de Marke. Armé chevalier, Tristan vainc et tue Morgain. Il

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Il faul noter des modifications importantes dans les circonstances des événements caractéristi({ues. Ainsi, Gottfried fait soigner Tristan blessé par la reine d'Irlan-

s'élève avec force contre le tribut annuel de soixante jeunes gens que le Gornouaiiles et l'Angleterre payent au redoutable Morold. 11 défie Morold au combat, se bat avec lui dans une île, le tue, lui coupe la tête et envoie celte tête en Irlande. Morold, oncle d'Isolde, avait annoncé avant la lutte, pour effrayer Tristan, que ses armes étaient empoisonnées et que sa sœur, la reine d'Irlande, en pouvait seule guérir les blessures. Tristan, blessé dans le duel, se rend en Irlande, où il se fait appeler Tanlris, et se donne comme un musicien. La reine le guérit, et le prie d'achever l'instruction de sa propre fille, Isolde. Il retourne en Gornouaiiles; les courtisans, qui l'envient, décident Marke à rechercher Isolde en mariage. Tristan est envoyé par le roi en Irlande pour demander la princesse. Il y tue un dragon qui ravageait le pays. Après ce combat, Tristan épuisé demeure couché au bord d'un étang; un échanson du palais rapporte la tête du monstre, prétend être le vainqueur, et réclame la récompense promise, qui est la main d'Isolde. Isolde et sa mère vont à la rencontre du héros, et reconnaissent en lui Tantris. Tristan veut combattre l'échanson; pendant que le page Paranis nettoie ses armes, Isolde voit une brèche à l'épée, et constate que le morceau de fer retiré jadis de la tête de Morold s'y applique exactement ; elle prend l'épée, cherche Tristan, le trouve au bain et veut le tuer. Mais, au moment de frapper, elle hésite; sa mère survient, puis Brangâne, qui obtient une réconciliation. L'échanson renonce au combat; Brangâne, Isolde et Tristan partent pour le Gornouaiiles.

Un breuvage d'amour a été préparé par la reine pour Isolde et pour Marke. L'erreur d'une suivante le fait boire a Tristan et à Isolde. Brangâne, arrivée trop tard, jette à la mer la coupe vide. Les amants débarquent enfin en Gornouaiiles. C'est alors une vie d'inquiétude et de ruses, les rendez-vous épiés, Marke averti par le courtisan Mériadoc d'abord, — qui nourrit une secrète passion pour Isolde, — par le nain Melot ensuite. Les amours de Tristan et d'Isolde, servies par Brangâne, sont traversées de périls divers ; Tristan s'exile au pays de Galles, puis est rappelé à la cour. Bientôt les amants sont soupçonnés et surpris de nouveau ; Marke ordonne à Tristan de partir, etrépudie Isolde. Tous deux s'éloignent et se réfugient dans une grotte, la fossure à la gent amant (Gottfried en fait une description toute symbolique). Marke les y découvre, et les aperçoit, endormis, par une fente du rocher; Isolde lui parait si belle, reposant ainsi, séparée de Tristan par une épée nue, qu'il bouche l'ouverture du roc avec des feuilles, de peur qu'un rayon de soleil ne flétrisse le teint de l'infidèle, et qu^il se retire en pleurant. Peu après, il fait revenir Isolde et Tristan à sa cour. Mais Tristan le quitte, définitivement cette fois, parcourt la Normandie et l'Allemagne, puis retourne dans son pays natal, va délivrer le duc d'Arundel, Jovelin, d'ennemis qui l'assiègent, se lie avec le fils de Jovelin, Caëdin, et séjourne à la

de, qui s'appelle d'ailleurs Isolde comme sa fille. Wagner, d'accord en cela avec Thomas, avec Eilhart von Oberg et les romans français en prose, veut qu'isolde guérisse elle-même la blessure de Tristan, ce qui est singulièrement préférable au point de vue dramatique. M. Chamberlain, à ce propos, cite un vers de Wagner qui est presque littéralement traduit du poème attribué à Thomas de Bretagne : « Die Wunde die sie heilend schloss — Quand ele jadis guarrai ma plaie (1). » La rencontre paraît d'autant moins fortuite qu'elle a lieu en des passages qui se correspondent à peu près exactement, le monologue du Tristan wagnérien (au troisième acte), et le discours de Tristan blessé à son ami Kaherdin dans le poème de Thomas. A cette coïncidence,] ai pu en ajouter plusieurs autres. Tristan, par exemple, dit à Kaherdin :

Ça nul hume ne me put garir Fors seulement reine Ysolt:

Ele puet fere, si'l volt La mécine, ele ad peler . . .

On retrouve des expressions analogues dans les narrations du premier acte de Tristan, mais surtout au troisième, en cette phrase de Kurwenal : « S'il s'éveillait, ce serait pour mourir, à moins qu'auparavant ne survienne le médecin véritable, Isolde, la seule guérisseuse qui

cour de ce prince, où son talent de musicien et de poète ravit tous les cœurs. Bientôt il se laisse charmer parla beauté de la fille du duc, « Isolde-aux-blanches -mains, » comme si une confusion passagère s'établissait dans son esprit entre elle et l'autre Isolde, tant et si longtemps aimée; et cette illusion momentanée, lorsqu'elle se dissipe, lui laisse au cœur une inexprimable tristesse.

Là s'arrête le poème de Gotifrierl.

(1) Version du manuscrit Douce (Michel, tome II). Un vers d'un fragment attribué à Béruul exprime d'ailleurs la même idée en termes analogues, et je croirais même volontiers que c'est de ce vers-là que Wagner s'est inspiré : « Molt me gari soef ma plaie, » Cf. Michel, tome I, 2' fi'aginent (manuscrit de Berne).

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nous puisse aider (1). » Plus loin, Tristan, parlant du philtre d'amour, recommande à Kaherdin de rappeler à Isolde les bonheurs et les tristesses d'autrefois : « Diteslui qu'il lui souvienne

Del beivre qu'ensemble beuimes En la mer quen suppris en fuimes.

El beivre fud la nostre mort Nus n'en aurum jamais confort; A tel ure doné nus fu A nostre mort l'aurum béu(2).

Ici encore, on pense à certains passages du second acte, lorsque Tristan et Isolde parlent du philtre d'amour, et de la mort qu'ils ont réellement bue en le buvant, et aussi à la malédiction d'amour, le Liebesfluch du troisième acte. Le vers « nus n'en aurum jamais confort î a pu être l'origine de quelques-unes des plaintes que Tristan gémit en ce passage (3). Dans le poème « Tristan déguisé en fou (4) », Tristan fait allusion à la blessure qu'il reçut en combattant Morold :

L'os de la hanche m'entamast E li fors venim eschausfat. . .

Wagner écrit : « Le venin de la blessure était déjà près

(1) Erwachte er.

\\-ar's doch nur

um fïir immer zu verschei den,

erschien zuvor

die Aerztin nicht, die einz'ge, die uns hilft.

(Acte III, scène i.)

(2) Michel (tome II).

(3) Da ward der sehrend'ste Zauber erlesen,

dass nie ich sollte sterben, wich ew'gcr Quat vererben

Welcher Balsam sollte niir Lind'rimt' verleihn !

(Acte III, scène i.) (4) Manuscrit Douce (Michel^ tome II, 2* fragment).

de mon cœur (1). » Le Tristan du trouvère continue par le récit de son premier voyage en Irlande :

Li venz levât, turmente grant, E cha(;at ma nef en Triant. . .

Wagner écrit : « Le vent gonfla la voile, me poussant vers la fillo d'Irlande (2). » Enfin, lorsque l'Iseult de Thomas se lamente sur le cadavre de son ami (3), elle tient un touchant discours dont voici les plus importants pas-

sages

Ami Tristan, (juant mort vos vei Par raison vivre puis ne dei Mort estes pur l'amour de mei, Par raison vivre puis me die.

Mort estes pur la meireamur Et j'o muer, amis, par tendrur, Que j'o à tens n'i poi venir Vos et vostre mal gnarir.

Amis ! Amis ! par vostre mort N'aurai jamais pur rien confort, Joie ne hait ne nul déduit.

Icil orages seit destrait Que tant me fist^ amis, en mer.

Que n'ipoi venir, demnrer!

Si je fuisse à tens venue Vis vos oùse, amis, rendue E parlé dulcement à vos Del amor qu'ad esté entre nos ;

Si je ne poisse vos guarir,

Que ensemble poissum dune murrir

Quant à tens venir 7i'i poi

Et jo l'aventure n'oi

(1) Dei- Wiindo Cift dom Herzeii nah'.

(Acte m, scène

(2) Hi'u ScLTid bliihte der Wind hiii zu lilaiid's Kiiid.

(Acte III, scène i.)

(3) La version publiée au tome III de Fr. Michel (manuscrit Sneyd) contient quelques vers de plus que celle publiée au tome II. C'est à cette version plus complète qu'il est fait allusion

E venue sui à la mort,

De meismes le bevre avérai confort .

Pur mai avez perdu la vie,

Et jo frai cum verai amie :

Pur vos voil mûrir ensement.

Si l'on veut lire attentivement ce texte, et spécialement s'arrêter aux vers imprimés en italiques, on y trouvera le germe de plusieurs phrases que Wagner a écrites dans la lamentation d'Isolde (1).

Les manuscrits en prose française, — sauf un (le manuscrit 103 de la Bibliothèque Nationale), qui d'ailleurs a servi de base aux éditions successives du roman, — racontent d'autre sorte la mort des deux amants. Iseult a obtenu de revoir une dernière fois Tristan blessé; elle le supplie de l'emmener avec lui dans la mort. Tristan lui ouvre ses bras, et « l'accole si étroitement que, dans cet erabrassement, leurs deux cœurs se rompent, et leurs âmes s'en vont (2) ».

Sur ce point, la version d'Eilhart se rapproche de celle de Thomas. Mais elle a pourtant son caractère propre : la femme de Tristan — « l'autre Isolde » — gémit sur le cadavre ; Isolde entre et lui dit : « Femme, relève- toi, et laisse-moi m'approcher. J'ai plus de droits que toi à le pleurer, tu peux m'en croire. Je l'ai davantage aimé (3). »

(1) Isolde ruft :

Isolde kam.

mit Tristan treu zu sterben...

Jvicht an der Wunde,

an der Wunde stirb mir nicht !

uns Beiden vereint

erlôsche das Lebenslicht!...

Muss sic nun jammernd

Yor dir steh'n,

die sich wonnig dir zu verniahlen ,

muthig kam iiber Meer?

Zu spat ! zu spât !

Tristan !

Geliebter!

(Tristan, acte III, commencement de la scène ii.)

(2) J. BÉDiER : la Mort de Tristan et d'Iseut, d'après le manuscrit français 103 de la Bibliothèque Nationale comparé au poème allemand d' Eilhart dOherg {Romania,t. XV, pp. 481-510).

(3) V. 9430. Wagner a pu connaître le poème d'Eilhart, ou du moins des fragments importants de ce poème, par la publication

'-^'^^(^Wfsfs^

Elle découvre le cercueil ; sans ajouter une parole, elle déplace un peu le corps de Tristan, se couche à son côté et meurt.

Dans les romans en prose française, une ronce c belle et verte et foillue » sort de la tombe de Tristan, s'élève par-dessus la chapelle funéraire, descend sur la tombe d'Iseut et s'y enfonce. Cette tradition, conforme sans doute à la légende dont s'inspirèrent diversement Thomas et les autres poètes, se retrouve exactement dans l'adaptation norwégienne, la Tynslrams Saga, publiée par Kolbing. Dans le poème d'Eilhart, Marc fait planter un buisson de roses sur la tombe d'isolde et un cep de vigne sur celle de Tristan; les deux plantes croissent ensemble, et personne ne peut les séparer (1). Le roman en prose allemande, écrit directement d'après Eilhart, renferme le même détail (2), Les deux continuateurs de Gottfried, Ulrich von Tûrheira et Heinrich von Vrlberg, racontent également l'amoureux miracle de la vigne et du rosier (3).

Wagner ne pouvait évidemment tirer parti en son drame de ce très poétique épisode ; mais il a pratiqué bien d'autres suppressions en ces dernières scènes de la poignante histoire, et toutes démontrent son infaillible sens dramatique. Thomas, Gottfried, Eilhart, l'auteur inconnu du Trhtrem anglais (poème qui rappelle du reste de très près, comme ordre et nature des événements, les fragments attribués à Thomas), tous enfin font épouser à Tristan « l'autre Iseult », heult-aux-blanches-mains,

de Hoffmann von Fallersieben (Bruchsiûcke ans Eilharts von Obergen Tristan und Isolde... Breslau, iSio) ou par l'édition de Gottfried de Strasbourg par Von der Ilagen (2 vol. Breslau, 1823). On remarquera en tout cas la similitude entre le bref discours d'isolde à la femme de Tristan et la réponse de Briinnhilde à Gutrune, en la dernière scène de la Gôllerdàmmerung.

(2) Le roman allemand, très souvent réimprimé, a été connu de Wagner, soit par les éditions anciennes, soit par le Buch der Liebe de Bûsching et Von der Ilagen (Berlin, 1809).

(3) Dans Ulrich, du vers 3336 à 3728; dans Heinrich, du vers 6365 à la fin.

TRANSF^ORMATION ET CRÉATION Îl8

fille du duc de Bretagne. Il y a là, de par l'identité des noms, une dualité remarquable, qui se retrouve encore dans l'opposition de Tristan, héros d'amour et de vaillance, — Tristan Vameroux, — et de Tristan le Nain. Dans le poème de Thomas et le Iristrem, Tristan le héros tue Tristan le Nain, mais il reçoit en ce combat une blessure qui entraînera sa mort (1).

Blessé, Tristan languit et se désespère. Il songe qu'Iseult-aux-blonds-cheveux, celle qu'il aima seule, connaît le secret des remèdes puissants ; il envoie un de ses amis, un de ses vassaux (Kaherdin, dans le poème de Thomas), vers la bien-aimée lointaine, pour la supplier de venir. Afin d'être averti plus tôt de son bonheur, il recommande à son messager de n'arborer que des voiles blanches sur le vaisseau qui ramènera Iseult. Si, par impossible, Kaherdin échouait dans sa mission, une voile noire apprendra au malade que toute espérance de revoir Iseult est perdue (2).

(1) L'opposition d'Isolde-aux-blonds-cheveiix et cVIsolde-aicX' blanches-mains est la manifestation d'un dualisme que présentent beaucoup de légendes. M. Wolfgang Gollher {Die Sage von Tristan und [solde, p. 26) rapproche ce conflit des deux femmes du mythe Brunnhilde-Gulrune (Brûnnhilde-Chriemhilde, dans le Nibelungenlied) et du mythe Héléne-Oenone.

Dans les romans en prose française (et par conséquent dans le manuscrit 103 désigne plus hauts Tristan le Nain est remplacé par le chevalier Badalis, qui se retrouve dans Eilhart, à une modification de nom près. (Cf. Bédier, la Mort de Tristan et Iseut... dans Romania, t. XV.)

(2) D'après une version inconnue, à laquelle Thomas fait allusion, Tristan envoyait Guvernal (Gouvernail) en Angleterre pour y chercher Iseult. Wagner procède autrement. La pensée d'avertir Isolde et de la conduire en Bretagne est venue à Kurwenal (Gouvernail) pendant que Tristan, blessé, était entre la vie et la mort; il a envoyé à Gornouailles un home sûr, — « ein treuer Mann », — qui la doit amener à Kareol. La suppression de Kaherdin n'est pas pour nous étonner; son dévouement aurait fait double emploi avec la fidélité de Kurwenal, et d'ailleurs, d'une façon générale, Wagner a simplifié l'intrigue, réduit le nombre des personnages non moins que celui des faits. Quant au symbolisme do la voile blanche et de la voile noire, c'est encore un trait commun à plusieurs mythes. M. Gaston Paris a le premier comparé ce trait des

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Or, Kaherdia ramène Iseult ; une tempête assaille en mer le vaisseau, retarde ainsi l'arrivée du salut. Cependant, malgré ses avaries, sa mâture presque brisée, le navire, dès l'accalmie, déploie de nouveau ses voiles, et continue de cingler vers la côte. Mais la femme de Tristan, Iseult-aux-blanclies-mains^ a surpris le dialogue de son époux et de Kaherdin, les instructions données pour le retour, la convention de la voile blanche et de la voile noire. Lorsqu'on annonce l'approche du vaisseau, le blessé demande à sa femme : « De quelle couleur est la voile? — Noire, » lui répond la perfide. Alors, raconte le poème de Thomas, il n'essaye même plus de lutter contre la mort.

« Amie Ysolt ! » treifez dit, A la quarte rent l'espérit.

Iseult débarque peu de temps après, se fait conduire auprès du corps, se lamente amoureusement; puis, eolaçant de ses bras son amant expiré, elle meurt à son tour, ne pouvant survivre à un tel deuil (1).

Wagner a supprimé Iseult-aux-blanches-mains. Un deuxième amour^ même incomparablement plus faible que le premier, eût détruit l'unité passionnelle de son Tristan. Tristan, et, par contre-coup, Isolde eussent cessé d'être ce qu'ils sont, uniques, absolus. Il a supprimé également, malgré la très simple beauté poétique du détail,

poèmes sur Tristan avec le retour de Thésée vainqueur du Minotaure; le père du héros, Egée, apercevant au loin les voiles noires que les compagnons de Thésée ont oublié de retirer des antennes, croit son fils mort et se tue de désespoir. MM. Bédier et W. Golther ont fait la même remarque.

(1) C'est la jalousie qui fait agir la femme de Tristan, selon Thomas elles romans en prose. Dans Eilharl, Iseult-aux-blanchesmains parle au contraire sans préméditation; elle répond u la voile est noire », au hasard, sans l'egarder, et sans se douter de la signification que cette couleur a pour Tristan. M. Bédier croit

Sue cette forme de la légende, moins dramatique que la précéente, doit être plus ancienne, et il se reporte au raytne de Thésée, où la négligence des matelots n'est aucunement intentionnelle.

le signe qui doit annoncer, au lointain des flots, la fidélité ; victorieuse de l'amour ou sa défaite mortelle — la voile blanche, la voile noire (1). Il ne faut pas, pour Waa^ner, que Tristan meure d'une mauvaise nouvelle, pas plus qu'il ne doit succomber à sa seule blessure : il faut que Tristan meure de son amour, de son long désir vers l'union rendue complète par la mort ; il mourra de retrouver Isolde, non de la perdre ou d'avoir cru la perdre. C'est par de telles modifications que Wagner démontre sa profonde compréhension humaine, son authentique i génie de poète créateur. ^

Si Wagner a emprunté un certain nombre de traits aux versions françaises, s'il a plusieurs fois modifié le récit de Gottfried, — et si même ce récit, inachevé, n'a pu lui servir pour la conclusion du drame, — il a gardé cependant plus d'une expression, plus d'une pensée du tendre minnesinger. Dans le rôle de Marke (où il s'éloigne pourtant beaucoup de Gottfried et plus encore des autres poètes), il a insisté sur ces idées de fidélité, d'honneur, i d'indulgence, que le chanteur de Strasbourg développe : déjà complaisamment. Ces mots : « honneur, » « fidélité )) ''« Ere », « Triuwe »), sont associés par Gottfried ' à propos de Tristan, et Wagner paraît s'être souvenu de cette typique association (2). Il est intéressant de com- -

(1) II est probable que, dans une première conception de Tristan Wagner avait songé à utiliser le détail de la voile noire, en suivant de plus près les poèmes dont il s'inspirait, et que la suppression est de ce fait résultée d'une simplification générale de son projet de drame. C'est ce qui semble se dégager d'une curieuse lettre à Liszt (sans date exacte, mais sûrement écrite dans les trois derniers mois de l'année 1834) : •< J'ai projeté en mon esprit un Tristan und Isolde, la plus simple conception musicale, mais Ja plus riche de sève [littéralement : de sang]; dans le « pavillon noir » qui flotte à la fin, je veux m'envelopper — pour mourir. » Plus tard, dans une lettre à Liszt datée de Mornox, prés Genève, 20 juillet 1856, Wagner revient sur ce point : il lait allusion au troisième acte du drame, « avec le pavillon noir et le pavillon blanc ».

(2) Tristan» Ehre,

— hochste Treu,

(Acte I, scène vi.)

parer les discours d'Isolde,dans Gotlfried, lorqu'elleveut tuer Tristan pour venger Morold, et ceux de l'Isolde wagnérienne, lorsqu'elle narre précisément les mêmes faits à Brangjine : a Elle prit l'épée en main, raconte Gottfried, elle alla vers Tristan, qui était en ce moment dans son bain : « Oui, lui dit-elle, Tristan, n'est-ce pas toi? — Non, dame, c'est moi Tantris (1) . — Tu es donc, j'en suis sijre, Tantris et aussi Tristan; les deux ne font qu'un perfide; le dommage que Tristan m'a causé doit être payé par Tantris; tu vas expier la mort de mon oncle (2). » La correspondance « Tristan — Tantris » est indiquée par Wagner d'une manière analogue, en quatre vers très courts qui font penser aux deux vers de Gottfried (3). L'épitliète choisie par le minnesinger, « veigy), qui signifie « félon », « perfide », « lâche ;), résume des qualifications semblables appliquées à Tristan par Isolde pendant tout le premier acte du drame. Mais ce qui importe beaucoup plus^ c'est le caractère d'Isolde tel qu'il ressort de ce passage de Gottfried. Wagner s'est souvenu delà royale princesse, passionnée, capable des plus violentes résolutions, de celte fille d'Irlande qui prend

Cl) L'interversion do Tristan en Tantris, (ou Tristran-Trantris] . est celle dont le héros se sert pour déguiser son nom vrai, sa personnalité véritable, pendant son séjour en Irlande. Elle existe dans toutes les versions, (ii) Si nam das swert ze handen

KÎ gieiig ùbor Tristanden,

tlie cr iii cineni bade saz.

« jà, » sprach si, « Tristan, bistii daz? »

« iiein frouwe, ich bin ez T.ntris. »

(( sô bislu der bin ich gewis,

Tantris unde Tristan :

die zwciiu sint ein vcifjt'r man;

daz niir Tristan hàt gctàii

daz nuioz ùf Tantris gàn :

du giltcst niinen Ohein ! »

(3) Der « Tantris »

mit sorgendc List sich nannle,

als (( Tristan n Isold' ihn bald crkannte.]

(Acte I, scène m.)

Quatre autres vers, un pou plus loin, présentent la ujôme opposition et le même purallélismu. Lans la scène vr, l'opposition « Tantris-Tristan » est même renouvelée en deux vers :

Wo ich Tantris barg, Wo Tristan mir verficl.

^f^^^^^^'^^5^W!f^^f°:.:?j^-^-''^-\'^r . '-'■■ -^5-: '7 ^-ZE

l'épéeen main, court vers Tristan, lui jette une sanglante injure et veut elle-même le frapper du glaive. Il a développé ce caractère, accusé les traits que dessina le vieux poète, et crééj en partant de celte première ébauche, un des types féminins les plus véhéments, les plus touchants, les plus tragiques que l'Art ait jamais évoqués. Le cri d'Isolde, selon Gottfried, lorsqu'elle hésite à frapper l'ennemi et laisse tomber l'épée vengeresse : (( Malheur à moi, d'avoir jamais vu ce jour (1)! » se répercute dans le drame de Wagner (2). En la destinée des amants, Gottfried avait entrevu la souffrance d'amour, le rêve de la mort; il parlait, au début de sou poème, de « la douce amertume » d'amour, de « la chère souffrance », et, en deux vers bien wagnériens d'idée, si l'on peut s'exprimer ainsi, il montrait le double désir de la passion, en nommant « la chère vie,la douloureuse mort, — la chère mort, la douloureuse vie ». il qualifie ses héros d'éternels « désireurs », de « servante » et de « servant de l'amour »; il unit, comme Wagner, leurs deux noms (3); il revient plusieurs fois sur la puissance mystérieuse de l'amour, l'amour « expiateur », l'amour « dominateur (4) » ; en lisant de telles expressions, l'on se rappelle la réponse d'Isolde à Brangâne : « Ne

(1) Hie mite warf si daz swert von ir, Weinende sprach si : « OiAvè niir, daz ich ie disen tac gesach ! »

(2) G wehe mir !

Ich ja war's

die heinilich selbst die Schniach sich schuf!

Das rachende Schwert, statt es zu schwingen, machtlos liess ich's fallen... —

(Acte I, scène m.)

(3) Ein senedaer unde ein senederin, ein man ein wîp, ein wip ein man Tristan Isôt, Isôt Tristan.

(4) Diu gewaltaerinne Minne

(V. 959.) iVIinn', aller herzen làgaerinn

(V. 11.715.) Diu suenaernne Minne.

coniiais-tu pas l'amour , et les miracles de son pouvoir (1)? .. » Gottfried parle encore de « la détresse infinie du cœur», à laquelle Isolde et Tristan sont en proie, et qui déjà leur donne virtuellement la mort (2) ; il les montre séparés jusqu'au moment où ils boivent le philtre, et désormais unis indissolublement (3). Wagner a vu aussi, non seulement dans Gottfried, mais dans les mythes antiques, et surtout en sa propre conception du monde, cette étroite parenté de la mort et de l'amour. Un jour il dit, jouant à une amie le deuxième acte de Tristan : a Les anciens avaient reconnu dans Eros le génie de la mort, et ils lui avaient mis à la main la torche renversée (4). »

Nous avons indiqué, dans Gottfried, la scène où Isolde veut frapper Tristan du glaive, et ne se sent pas la force d'accomplir sa vengeance. L'hésitation de la princesse, l'intervention de la reine d'Irlande, celle enfin de Brangâne compliquent la situation psychologique au point d'en atténuer presque entièrement la signification, qui demeure très indécise. Wagner, toujours créateur, a v^ulu sur ce point une précision absolue, de capitale importance. Il a supprimé le rôle des personnages secondaires, et fait du sentiment, de la passion, l'agent unique

(IJ Krau Miiiiif keiiutest itie iiicht?

Nicht ihi-es Zaubers Mncht?..., elc.

(Acte II, scène i.)

(2) Diu endelôse hei'zeiiot von (1er si beide làgaii tôt.

(3) Sie werdeii eiii und chivalt die z\V(^ i und zwivalt wàrcn è...

Cf. Tristan, acte 11, scène u, lu Slerbelied : So starben wir, uni uiitfelreniit, rwig einig, ohne End, etc.

(4) Deutsche Rundachau (\mi , VI, p. 399), article de M°" Wille : Meine Erinnerungen an Richard Wagner. Cf. E. Schuré, le Drame musical, t. II, et H. -S. Cliamberlain, Notes sur Tristan. {Revue wagnérienne, 3» année, n" double X-XI, nov,-déc. 1887.)

c " ■-' "'ifi^

du drame. Isolde raconte, au premier acte, qu'elle s'ap- y procha de Tristan, l'épée en main, pour venger Morold : « De son lit, il regarda vers moi, — non pas l'épée, non pas la main, — il me regarda dans les yeux (1). » Jusquelà le bref récit d'Isolde est rigoureusement véridique, mais, pour expliquer le non-accomplissement de sa vengeance, la princesse donne à Brangâne, — et essaye peut-être de se donner à elle-même, — une raison d'apparence plausible : « sa misère me fit pitié; le glaive — je le laissai tomber; la blessure, je la soignai et la guéris. » Aux derniers mots seulement, l'aveu se dessine : elle dit avoir guéri Tristan pour qu'il retournât en Cornouailles et ne la fatiguât plus de son regard... Mais dès la phrase « il me regarda dans les yeux », la musique, — qui exprime, elle^, le sentiment intime, la spontanéité du désir, de la souffrance, des émotions tristes ou joyeuses — nous a révélé la réalité psychologique de la situation: le motif qui dit le regard amoureux, ou mieux, l'amour né d'un regard, s'élève aux altos, se plaint, et tendrement soupire. Nous savons que Tristan aime Isolde, et que désormais Isolde aime Tristan.

Cette admirable compréhension humaine de Wagner nous conduit à une autre création, qui, tout en dérivant de la précédente, devient l'innovation essentielle contenue dans le drame, change l'axe de ce drame, et donne une couleur inattendue aux sentiments, aux paroles, aux actes des héros. Par cet amour, que Wagner fait exister, expressément, entre Tristan et Isolde avant le philtre bu, le rôle du philtre est absolument modifié, et le miracle créateur que réalise ici le poète s'achève par une invention de génie, celle d'un autre philtre, qui n'est plus le (( beivre » d'amour de Thomas, le « lovendris » de

(1) Ce regard de Tristan est, dans le drame de Wagner, la muette l'évélation d'amour. Il joue un rôle initial de la plus grande importance, ce que la musique confirme par la filiation des motifs découlant de celui-là, dans le prélude et dans l'œuvre tout entière.

-'.iî^-i'ir ' Vi£-,;

222 L'ART DE RICHARD WAGNER 'iTri

Beroul, le « minnetranc » de Gottfried, mais le breuvage de mort, que les deux héros ont désiré boire, qu'ils ont cru boire, et que leurs âmes ont épuisé réellement — jusqu'à la dernière goutte.

Dans Gottfried, le breuvage d'amour, préparé par la reine d'Irlande pour Marke et pour Isolde, est bu par Isolde et par Tristan, sur le navire, mais fortuitement, sans aucune intention. L'erreur d'une suivante, qui le leurdonne au lieu de vin, est cause de l'irréparable et divine catastrophe. « Gela paraissait du vin, dit Gottfried, mais ce n'était point du vin (1). » L'amour tout-puissant, aussitôt le philtre bu, assiège ces deux cœurs et à jamais les unit. Branganc accourt, reconnaît l'erreur commise, jette la coupe vide à la mer, et se lamente désespérément: « Malheur à vous, Tristan et Isolde, ce breuvage est votre mort à tous deux (2) ! » Dans le drame de Wagner, comme dans le roman français, et bien plus nettement, plus fortement encore, le philtre d'amour ne cause à aucun titre cette passion dont il n'est d'ailleurs, au point de vue mythique, que le symbole matériel. Et, surtout, répétons-le, Wagner invente ici le philtre de mort, le poison, le TodesLrank, qu'lsolde ordonne à Brangâne de verser dans la coupe (3). Brangâoe y substitue le philtre d'amour, mais les deux amants croient boire la mort; d'où l'illusion passagère de leur délivran-

(2) ... Owô mil- armen !... ctc, .. . Owc Trist.in und Isôt

der tninc ist iuwer beider lot !

Il est intéressant de comparer ce passage de Gottfried à deux passages du rôle do Brangâno, l'un au premier acte du drame (scène vu) :

^^"L■hc ! Wcho !

Unabwendbar

cwige iS'oth

liir knrzon Tod !

l'autre, au deuxième acte (scène i) où l'adaptation est presque littérale :

0 Wehe ! Wchc !

Ach mil- Armen !

Des iinselgen ïranks !

(3) Voir le chapitre intitulé /'^c/fon.

TRANSFORMATION ET CRÉATION «ïv S

ce, de leur évasion d'un monde désormais impossible et incompréhensible pour eux. C'est pour cela qu'ils se crient enfin leur amour, se jettenf dans les bras l'un de l'autre, et que la félicité de cette mort appelée, entrevue, goûtée une minute, les obsédera jusqu'à la mort réelle, suprême conclusion de leur désir.

En sa première ébauche de Tristan^ Wagner faisait intervenir Parsifal (Perceval) au troisième acte. II avait trouvé dans les romans français (1) une fusion de la légende spéciale de Tristan et d'Iseult avec les aventures des chevaliers de la Table Ronde, Gauvain, Perceval, etc. Mais ce mélange n'avait d'autre but que d'ajouter de nouvelles aventures aux anciennes, de satisfaire l'imagination du lecteur et de la charmer par ce lien établi entre deux sujets, riches l'un et l'autre d'épisodes (2). Wagner, lui, transformait cette intervention des autres chevaliers de la Table Ronde ou chercheurs du Gral, en lui donnant un sens poétique. Il avait compris ce que le vieux conteur n'apercevait déjà plus, la parenté antithétique des deux mythes, et de ces deux personnages légendaires, Tristan et Parsifal. Dans la première esquisse de Tristan (1835?), Parsifal arrivait à Kareol, toujours en quête du Gral. Son apparition, accompagnée d'une mélodie qui devait exprimer sa foi et son renoncement, répondait aux plaintes do Tristan, à l'interrogation gémissante du Désir (3). Wagner supprima ensuite cette survenue de Parsifal, dont la valeur dramatique était douteuse.

(1) Cf. E. Lôseth : le Roman de Trislan.. . Paris, Bouillon, 1891.

(2) Inversement, dans le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, Gurnemanz von Graharz apparaît pour la premioro fois en un tournoi où luttent Morholdvonlrland et Riwalin von Lohneis{Léonnois). {Parzival, éd. Lachmann, 68, 22, et 73, 11-20.)

(^) Bayreulher Bldlter, année 1885, p. 289. M.Chamberlain, dans les Noies sur Trixtan, déjà plusieurs fois citées, signale encore, sur un autre point, l'influence du roman français en prose, en rapprochant le passage du drame où Tristan présente son glaive à Isolde, pour qu'elle le frappe, d'un épisode de l'aventure de Trislan et do Bélide, fille de Pharamont (dans la toute première partie du roman).

224 L'ART Ï)E RICFIARD WAGNKR - ' > < §1"-

Le Tristan de Wagner reçoit de Melot la blessure dont il doit mourir, il la reçoit volontairement, car, avant de croiser le fer avec le traître, il annonce sa mort prochaine à Isolde, et demande à l'amante fidèle si elle veutle suivre « au pays où le soleil ne luit point». C'est là une nouvelle création de Wagner, car, ni dans le poème de Thomas, ni dans Eilhart, ni dans le roman en prose, ni dans la Tavola Ritonda,nu\\e part enfin, on ne trouve de version analogue à celle-là (1). Ni le nain Froçin de Berol, ni le Melot Petit, le Melot der Zwerg de Gottfried, ne blessent Tristan face à face ou par traîtrise. Dans tous les manuscrits en prose française, sauf le manuscrit 103 déjà signalé plus haut, Tristan est surpris par Marc, un jour qu'il « harpait» dans la chambre d'Iseult. LeRoi frappe Tristan d'une lance empoisonnée, et c'est de cette blessure que Tristan meurt. Dans le manuscrit 103, Tristan reçoit la blessure mortelle de la main du jaloux Bedalis, parce qu'il avait aidé son beau-frère, Ruvalen, à pénétrer dans le château de Bedalis, auprès de la femme de celui-ci, la belle Gargeolain. Cette version est également contenue dans le poème d'Eilhart (2). L'invention de Wagner est à la fois plus simple, mieux liée à l'action essentielle du drame, et singulièrement plus significative. Le Tristan et risolde du poète-musicien meurent parce qu'ils désirent mourir, parce que la mort est devenue l'exigence nécessaire de leur amour. Leurs âmes ont dompté leurs corps, leur passion a hâté irrésistiblement le cours des choses, et c'est là ce qu'exprime cette blessure à laquelle Tristan s'offre volontairement, qu'il rouvre en son délire, à l'heure suprême où il retrouve Isolde.

* * 11 reste quelques éclaircissements à donner surlescon-

(1) Cf. J. Bédier, la Mort de Tristan et d'Iseut... {Romanla, t. XV, pp. 481-510).

(2) On a vu plus haut que, dans Tliomas, c'est Tristan le Nain qiii blease Tristan.

ditions artilisques et l'état d'esprit où se trouvait Wagner lorsqu'il composa Tristan. Le sens de sa création ne peut qu'en être précisé.

(( Le poème, dit M. H, S. Chamberlain en ces Notes sur Tristan que nous avons déjà citées plusieurs fois, fut écrit dans l'été de 1857 et terminé au mois de septembre de cette année. La composition l'ut commencée en octobre 1857 (1). L'esquisse orchestrale du premier acte porte la date du 13 janvier 1858; la partition de cet acte fut envoyée à MM. Breitkopf le 3 avril 1858. L'esquisse du second acte est de l'été de 1858, au moins en partie. Au mois d'août de la même année, Wagner quitta Zurich définitivement. C'est à Venise que le second acte fut terminé ; l'esquisse orchestrale porte la date du 9 mars 1859. La première esquisse du troisième acte est sans doute aussi de 1858, et a été terminée à Venise iin septembre ou commencementoctobre 1858; l'esquisse orchestrale fut terminée à Lucerne; elle porte la date du 19 juillet 1859. Wagner a donc mis deux ans juste, de l'été 1857 à l'été 1859, à écrire Tristan. » Nous ajouterons que Liszt, le 9 août 1859, adressait à Wagner, qui se trouvait en ce moment à Lucerne, unedépêche ainsi conçue : « Au Tristan terminé les plus cordiaux souhaits de bonheur de ton invariablement fidèle. — Frauciscus. »

C'est donc surtout à Zurich, à Venise et à Lucerne que Tristan a été composé (il faut tenir compte d'un court voyage à Paris, en janvier et février 1858). Mais Wagner médita son œuvre et en groupa les matériaux plusieurs années avant celles qui correspondent à la réalisation de cette œuvre. Une lettre qu'il écrit à Liszt, lettre non datée, mais certainement envoyée dans les trois derniers mois de 1854, indique sa décision de faire un drame intitulé Tristan und Isoldc, le choix arrêté du sujet, et laisse entrevoir même la nature de sa conception (2).

(1) Une leilre de Wagner à Liszt (1" janvier ISoS, Zurich) dit que la musique du premier acle fui achevée le 31 décembre l8o7.

(2) Les dernières lignes de cette lettre sont citées plus haut.

Cette lettre corrobore l'affirmation de M. Hans von Wolzogen, assurant que la première esquisse deTristaii date de 1854 ou de 1855. En 1856,1e sujet de Tristan avait pris une telle intensité dans la pensée de Wagner, que le maître ne pouvait que diflicilement « s'en débarrasser l'esprit pour continuer le travail du Ring (1) ».

La lettre à Liszt que nous avons citée à deux reprises, et qui, répétons-le, date de la fin de l'année 1854, contient deux paragraphes de plus haut intérêt. Les voici.

« En même temps que progresse — lentement — ma musique la composition de ma musique], je me suis occupé d'un seul homme qui, — bien que d'une façon seulementlittéraire, —est venu dans ma solitude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenhauer, le plus gran philosophe depuis Kant, de qui il a le premier, suivant sa propre expression, pensé complètement toute la pensée. Les professeurs allemands, bien entendu, l'ont quarante ans ignoré... Son idée essentielle, la négation finale de la volonté de vivre, est d'un sérieux efï'rayant, mais elle délivre seule.

« Par amour pour mon jeune Siegfried, le plus beau rêve de ma vie, il faut bien que je finisse de composer ma musique de VA nneau du JSibelung : la Walkiire n'a trop fortement secoué pour que je ne m'accorde pas encore cette joie. Me voici dans la deuxième moitié du dernier acte (2). Le tout ne sera pourtant fini qu'en

(1) Ce sont là les propres paroles de Wagner, citées par M.Franz Mûller (à qui elles furent dites) dans son livre: Tristan und Isolde nach Sage und Dichiung, 1805, in-8 (p. 103).

(2) C'est donc bien, d'après cette lettre, en pleine composition de la WalkyriP. que Wagner a résolu définitivement de composer Tristan und Isolde. Ce texte confirme l'hypothèse de H. -S. Chamberlain [Notes sur Tristan), disant que « le tragique amour de Siegmund et de Sieglinde « éveilla sans doute chez Wagner le désir impérieux de créer un nouveau drame ». Le sujet du lUnçi, dans son ensemble, a dû hâter la composition de Tristan par les analogies que présentent ici les deux mythes. L'histoire de Siegfried, ou Sigurd, allant conquérir Bninnhilde pour le compte de Gunlher, et trahi, blessé morleliemenl, après avoir été repris par l'amour de la femme qu'il a donnée à un autre, offre une grande parenté avec celle de Tristan, d'Isolde et de Marke.

/wt-i.-*.>.-ï^-'j:-.

1836 ; en 1858, dans la dixième année de mon hégire, je pourrai alors le faire représenter, — s'il doit en être ainsi. Mais comme je n'ai jamais goûté dans ma vie le véritable bonheur de l'Amour, je veux encore élever un monument à cet Amour^ le plus beau de tous nos rêves; là, du commencement à la fin, l'amour ne pourra s'assouvir pleinement : j'ai projeté, en ma tête, un Tristan et holde... » On sait que Wagner se mit à la composition musicale de Siegfried dans l'automne de 18o6. L'obsession de Tristan devint alors irrésistible; ce qu'avait commencé l'amour de Siegmund et de Sieglinde, l'amour de Siegfried et de Briinnhilde l'acheva. Wagner constaia l'intime parenté qui unit le mjthe de Siegfried à celui do Tristan. Cette passion, qui ne pouvait se développer dans le Ring avec une absolue liberté sans briser le cadre de l'œuvre, en détruire l'équilibre et la signification poétique, il la déchaîna dans Tristan^ où elle devint l'action du drame et sa vie (1).

A l'influence directe de la légende de Tristan et des nombreux poèmes ou romans écrits sur ce sujet, vinrent donc s'ajouter celle des mythes d'où le Ring était déjà issu, et celle aussi, moins importante à coup sûr, de la philosophie de Schopenhauer (2). Ce dernier point résulte de la lettre à Liszt que nous avons citée, mais cette influence, il y faut insister, est d'ordre tout artistique. Wagner n'a mis en son œuvre aucune dissertation philosophique, comme l'ont prétendu des critiques mal informés : la thèse de Schopenhauer, la négation de la vo-

(1) Wagner dit qu'il s'aperçut de cette parenté « avec un ravissement de joie ». M. Chamberlain, traitant cette question, rappelle que le poète-musicien a quelquefois nommé Tristan « un acte complémentaire » du Ring (Gesammelte Schriften, t. VI, p. 479).

(2) Le livre de Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, fut apporté à Wagner dans l'hiver de 1853-1834, à Zurich, parle poète Georges Herwcgh. 11 ne s'agit pas ici dos théories de Schopenhauer sur l'amour, bien que l'amour soit l'essentielle action de Tristan, mais de cette solution morale que Wagner lui-même indique, comme unique issue d'un conflit irrémédiable, « la négation de la volonté de vivre ».

lonté de vivre, lui est simplement apparue comme une puissante formule, correspondant à ses préoccupations dramatiques, au cas moral de Tristan et d'Isolde, et l'aidant à le préciser avec une logique inflexible, y indiquant même un aspect nouveau. La lecture de Seliopenliauern'a été qu'un adjuvant pour sa pensée.

Une autre influence indirecte sur l'esprit de la musique de Tristan, influence en apparence parado.xale, me semble venir deCaideron. Si rien n'est plus éloigné des intrigues complexes et violentes où triomphe la forte imagination du dramaturge espagnol que l'action simple et profonde des oeuvres wagnériennes, il n'en est pas moins vrai que l'antinomie significative des âmes et du monde, dp la pure passion et de tout ce qui n'est pas elle, a pu être singulièrement fortifiée par l'étude du théâtre de Calderon, que Wagner lisait en 1858, c'est-à-dire en pleine composition musicale de Tri.sian (1). Voici des extraits d'une lettre de Wagner à Liszt, qui montre l'enthousiasme du poète-musicien pour l'auteur de la Dévotion à la Croix, et qui indi(]ue bien comment toutes ses lectures, en cette période de création, venaient nourrir ses propres idées, les activer, les développer, les pousser vers leur réalisation (2) :

«... Je ne suis pas loin de le placer seul très haut. Grâce à lui, la nature d'âme espagnole s'est ouverte pour moi: c'est une floraison incomparable, inouïe, avec une telle rapidité de développement qu'elle dut bientôt arriver à l'épuisement de la matière et â l'anéantissement universel. La nature élevée et passionnée de ce peuple trouve son expression dans la conception de «l'honneur);, oîi ce qu'il y a de plus noble et en même temps ce qu'il

(1) « Ma lecture est maigtonant Galflcron. » (Lettre de Wagner à Liszt, datée de Zurich. ^'' Janvier iSîiS.)

(2) Dans cette lettre, Wagner regrette de ne pouvoir lire le texte original, en raison de son inaptitude personnelle aux langues étrangères, i<- conitne à la musique! » Il cite les traductions allemandes de Schlegel, de Griess,de Von der Malsburg et de Martin (celle sans doute qu'il avait entre les mains à ce moment).

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y a de plus effrayant constitue une sorte de seconde religion. Le plus redoutable orgueil et la plus haute abnégation y cherchent simultanément à se satisfaire. L'essence du véritable « monde » ne pouvait s'exprimer d'une façon plus aiguë, plus éclatante, plus souveraine, — et tout à la fois plus destructive, plus affreuse. Les saisissantes représentations scéniques du poète ont pour argument le conflit de cet « honneur » et du profond sentiment de sympathie humaine. «L'honneur» détermine des actions qui, connues du monde, sont déclarées glorieuses: la sympathie humaine, blessée , se réfugie dans une sublime mélancolie, presque inexprimée, et d'autant plus impressionnante, en laquelle nous reconnaissons i'essencedu monde comme effrayante et vouée au néant... C'est la religion catholique qui intervient ici pour servir d'intermédiaire dans ce contht profond, et nulle part elle ne pouvait prendre une signification de ce genre, que là seulement où l'opposition du monde et de la sympathie humaine s'établit d'une manière si puissante, si nette, si plastique, mieux que chez aucune autre nation. Combien n'est-il pas significatif, aussi, de voir que presque tous les grands poètes espagnols, dans la deuxième moitié de leur existence, sont entrés dans l'état ecclésiastique! Mais n'est-ce pas un fait unique, qu'après cette victoire idéalement parfaite sur la vie ces poètes aient pu décrire cette môme vie avec une sûreté^ une clarté, une chaleur et une précision qu'ils n'avaient jamais aitein tes auparavant, quand ils étaient dans la vie!

«. .. Aussitôt après toi et Calderon, j'ai jeté un regard dans mon premier acte terminé de Tvislan, que j'avais emporté avec moi, et j'en ai été merveilleusement réconforté (l)... »

Une aventure personnelle de Wagner a dû encore influer sur l'exécution de Trislon. Celle influence ne peut

(1) Lettre de Wagner à Liszt, écrite de Paris, hôtel du Louvre (sans date, mais cerlainenicnt dans la première quinzaine de auvier 1858).

être mise en doute par aucun de ceux qui savent quels rapports existent entre les créations de Wagner et les émotions qu'il a ressenties, même lorsque l'œuvre, au premier aspect, ne paraît pas refléter les événements de la vie. Ici, le rapport est évident, visible à tous les yeux (1).

(l) M. Chamberlain, dans sos Notes sur Tristan, écrit : « Wagner fut pris d'une passion violente pour une femme, jeune et d'une grande beauté. Sous plus d'un rapport la situation rappelait singulièrement celle du drame. Et elle la rnppelait surtout par la violence inouïe des sentiments, et par ce souffle de profond mysticisme qui relevait bien au-dessus d'un sentiment vulgaire et passager... Notre maître était lui-même bien prés du « Tod durch Liebesnoth ». La fuite en de nouveaux pays, la création fiévreuse de Tristan, c'est-à-dire du drame qui se jouait en son propre cœur, lui sauvèrent la vie. Mais les quelques lettres que j'ai pu voir de lui de cette époque montrent toute la profondeur de ses, souffrances... » Je pourrais citer ici les noms des personnages qui ont joué un rôle en ces faits; je pourrais fixer des dates précises, et donner quantité de détails, ayant eu l'heureuse fortune de rencontrer plusieurs personnes exactement renseignées sur le séjour de Wagner à Zurich et son voyage à Venise. On comprendra sans doute le sentiment qui m'interdit de publier ce que j'ai appris sur cette question.

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