LE HOLLANDAIS — LOHENGRIN
qu'elle a deviné, qu'elle a attendu, en un rêve qui embrasse, lui aussi, l'infini de l'espace et du temps. En la scène du troisième acte, lorsque Erik essaye de retenir Senta, l'angoisse touche à son paroxysme. C'est l'instant du choix suprême : le sinistre navire aux voiles rouges appareille pour le départ sans espérance. « Interroge les mers, crie l'Etranger à la jeune fille; demande aux navigateurs quel est ce vaisseau que je commande ! On me nomme le Hollandais Maudit ! » Et rapidement il s'éloigne, il s'élance sur le pont de son navire, ne croyant plus à la fidélité de Senta, qu'il aima pourtant, et qu'il ne veut point jeter à l'enfer: elle est libre encore, elle n'a rien juré devant Dieu... Mais Senta prononce la parole décisive de l'amour rédempteur, — l'amour que nulle révélation n'ébranle, parce que d'avance il atout deviné : « Je te connais, je savais ton destin .. rends grâces à ton ange sauveur: je suis à toi jusque dans la mort ! »
Le personnage de Lohengrin dramatise tout d'abord une idée générale très vraie et très profonde. L'élu d'une haute pensée ou d'une sainte fonction, séparé du monde, élevé au-dessus du monde, éprouve souvent un grand désir de cette vie qui n'est plus sienne, de ces émotions tout humaines qu'il a cessé de ressentir, de ces tendresses oîi les plus déshérités trouvent leur joie. Il veut aimer, il consent à souffrir, il va jusqu'à souhaiter la délicieuse souffrance des passions. Il songe à quitter les pures régions où il plane, où la contemplation désintéressée de l'Absolu l'a revêtu d'une force quasi-divine. Un jour, il redescend vers des sphères moins célestes, il revient à la terre, pour y vivre l'existence des hommes, en y cachant sa prédestination et sa gloire.
Or, quoi qu'il fasse, il n'est point semblable aux autres. L'amour qui l'anime n'est plus fait pour la fragilité des hommes ; il ne le peut communiquer à ràrae de son
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choix, il ne peut obtenir cette confiance sans bornes, ce retour égal qu'il est venu chercher, et que douloureusement il implore. Il n'a pu prévoir les abîmes de faiblesse où tombe cette humanité vers qui le ramena son désir. Ce n'est pas la pure tendresse qu'il recueille, c'est l'adoration, peut-être la crainte, et bientôt, hélas! le doute. Prêtre de l'Idéal, il voit l'inutilité de son effort, l'impossibilité de réaliser pratiquement le bonheur des cœurs aimés et son propre bonheur à lui. Triste, il s'en va, il remonte vers les sécurités sublimes, vers l'éternelle contemplation de l'absolu.
Tel Loliengrin se montre à nous. Pour secourir Eisa, il ne demande qu'une récompense : l'amour, avec son abandon le plus complet. Il désire, semble-t-il, oublier quelque temps son origine et son titre ; il acceptera, lui, le héros céleste, le pur soldat du Gral, d'être l'époux d'Eisa, le protecteur du Brabant. Il pose une condition unique : (( Jamais, dit-il à Eisa, jamais tu ne m'interrogeras sur ma nature, sur mon nom. ))Et lorsqu'il sent son rêve menacé, lorsque cette réalité vivante qu'il voulut posséder en se donnant lui-même Tétreint d'angoisses inapaisables, comme il supplie, comme il fait appel à l'amour, seule réponse, seule délivrance ! « An meine Brust, du susse, reine — viens dans mes bras,ô ma douce bien-aiméc!... »
Lohengrin est un personnage symbolique, au sens presque religieux, du mot, si l'on réfléchit que Wagner, en son drame, l'a fait capable de miracle, dépositaire d'un pouvoir que nul homme ne saurait braver. Il vient justifier Eisa, la sauver, et les paroles ferventes de la jeune princesse glorifient sa mission surnaturelle (1). Ce reflet d'omnipotence qui auréole son front, cette gloire lumineuse d'archange, voilée seulement lorsqu'il accepte de n'être qu'un h )mme, tout cela fait du Chevalier sans
(1) Mein Retler, nicin Hciinnd !
[Lohenyrln, acte I, scène m.)