LK HOLLANDAIS — LOHENGRIN
égal un symbole, une image atténuée de la Divinité. Ainsi l'Etre supérieur éprouve, si l'on peut dire, le désir de racheter la créature, de s'abaisser jusqu'à elle, de s'unir à elle, de vivre avec elle^ pourvu qu'elle croie, qu'elle s'abandonne à lui. Le symbole de cette foi, de cette soumission, c'est la promesse que fait Eisa de ne pas interroger Lohengrin, de ne pas l'otfenser d'un doute, de ne jamais le mettre dans la nécessité de démontrer sa grandeur, sa noblesse, sa puissance, son titre surnaturel, par d'autres preuves que les bienfaits répandus, le salut gratuitement accompli.
Et, dans un sens très général aussi, Lohengrin , c'est la personnification visible de l'Idéal, — c'est l'Idéal luimême se manifestant, cherchant à s'incorporera la Réalité, l'absolu voulant s'unir au relatif. Or, l'Idéal désiré, appelé par notre âme dans le monde réel, que représente ici l'ensemble des personnages dramatiques, ne peut durablement s'unir à ce monde. Du jour où il n'est plus invoqué par la prière, défendu par la foi, accepté et possédé par l'amour, son mariage avec la Réalité est rompu. Il ne saurait désormais vivre sur terre; il se retire de cette vie, rappelé par l'infini et l'éternité, — par le Gral. Il doit partir, dès qu'on prétend le connaître, dès qu'on le discute, et qu'on se i*efuse à son mystère sacré. 11 part donc, et, en réponse à la question qui profane irréparablement le charme de sa présence, il dévoile, avec sa divinité radieuse, l'inaccessibilité de son essence, l'incommunicabilité de sa gloire: « In fernem Land, unnakbar euren Sckritten — liegt eine Burg, die Monsalvat genannt I »
Ces interprétations du personnage de Lohengrin ne sont nullement artificielles; elles résultent directement de l'œuvre, et sont légitimées par les circonstances où Wagner composa son œuvre, ainsi que par les commentaires que lui-même a écrits sur le rôle du Chevalier au Cygne. Dans lespagesé mues d'Une Communication à mes
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amis (1), OÙ il explique comment, après Elisabeth, idéal de pureté vers lequel tendait l'aspiration douloureuse de Tannhauser, il conçut Eisa, vers laquelle Lohengrin veut redescendre, il établit une analogie entre le désir de Lohengrin pour l'amour humain, pour Eisa, et le désir angoissé du Hollandais Maudit, appelant la femme qui le doit racheter par la fidélité de Famour. S'identitiant avec ses héros, — ses héros n'étaient-ils point d'ailleurs de vivantes personnifications de ses propres états d'âme? — il déclare qu'un désir naquit en lui « d'échapper à l'éblouissant éclat de la pureté absolue » ; lui aussi, il apercevait (( la femme à laquelle aspirait le Hollandais, errant au gouffre d'un océan de souffrances»; et il ajoute: « lorsque j'entrepris la composition de Loliengrin, j'étais devenu conscient de ma solitude... Lohengrin cherchait la femme qui crût en lui, qui ne lui demandât pas qui il était, ni d'oii il venait, mais qui l'aimât comme il était, et parce qu'il était tel qu'il lui paraissait. Il cherchait la femme près de laquelle il n'eût pas besoin de s'expliquer, ni de se justifier, mais qui Vaimâl sans condition. Pour cela^ il fallait qu'il cachât la supériorité de sa nature, ou,, pour parler plus exactement, la supériorité à laquelle elle était parvenue ; car là était pour lui la seule garantie qu'il n'était pas un objet de surprise et d'admiration, un être auquel on rend hommage et qu'on adore parce qu'on ne le comprend pas, mais qu'il avait obtenu la seule chose qui pût le délivrer de son isolement : qu'il était aimé et compris par amour. Avec son sens supérieur, sa conscience clairvoyante et son savoir, il ne voulait être rien autre chose qu'un homme, pleinement, complètement... Ainsi, il désirait la femme. Quand, audessous de lui, au milieu de l'humanité, il entend le cri de détresse de cette femme, il descend donc de sa solitude délicieuse, mais déserte. Malheureusement la supériorité qu'il a acquise l'a marqué d'un trait ineffaçable:
(1) Eine Millheilung an me'men Freunden {Gesammelle Schriflen, tome IV, pp. 360 et suivantes).
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il ne peut pohit ne pas paraître merveilleux. L'étonnement de la multitude, le venin de l'envie jettent leurs ombres jusque dans le cœur de la femme aimante; le doute et la jalousie lui prouvent qu'il ne peut pas être compris, mais seulement adoré; alors il avoue sa divinité, et retourne anéanti dans sa solitude (1). »
De nombreux points de vue seraient à marquer en ce rôle de Lohengrin, qui tous montreraient clairement la beauté de la conception poétique et la compréhension morale de Wagner. Par exemple, n'y a-t-il point une idée de vrai poète en cette puissance que Wagner donne à Lohengrin ? Le Chevalier du Gral peut traverser miraculeusement les espaces, vaincre Frédéric, sauver Eisa, confondre par sa prière les maléfices d'Ortrude et délivrer le jeune Gottfried, captif de funestes enchantements; mais tout son pouvoir échoue devant le doute, devant l'intangible liberté de l'âme, qui demeure maîtresse de se refuser, de posséder le bonheur ou de le perdre : Lohengrin ne peut retenir la question fatale sur les lèvres d'Eisa.
Un rapprochement s'impose, fécond en similitudes et en oppositions, entre Lohengrin et le Hollandais, comme entre Senta et Eisa. Le Maudit et l'Elu viennent tous deux de l'infini, — infini de paix ou de souffrance; — ils apparaissent, en une sorte de prodige, appelés, exigés, l'un par la charité et la foi, l'autre par la foi et l'espérance. Tous deux s'éloignent lorsqu'ils ont dit leur nom, car il n'y a pas d'union possible entre l'absolu de
(1) On lira utilement, sur cette question et les questions connexes, les commentaires de M. Georges Noufflard, en son livre, Richard Wagner d'après lui-même. Vo^ns,, Fischbacher, 1885, in-l6.
Il est intéressant d'observer que le symbolisme relatif à Lohen-
quelle ...
goûter le charme vivant
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la gloire ou de la douleur, et les conceptions toutes relatives de l'ordinaire existence ; mais la pitié de Senta lui fait oublier cette existence ; nier le monde, — figuré sous sa forme la plus noble par Erik, et sous son aspect le plus bas par Daland, — tandis que la foi d'Eisa défaille et que son espérance n'a plus de raison d'être, puisque le bonheur était présent et que sa perte seule est désormais possible. L'âme humaine est plus capable de s'abaisser amoureusement vers le malheur que de s'élever sans hésitation vers une félicité pure, incompréhensible, trop céleste. Le Hollandais est sauvé par la mort de Senta, unie à lui dans le pardon divin ; Lohengrin n'a pu sauver Eisa d'elle-même, du doute et du tourment moral; son union avec elle est brisée sans retour, et, seul, il part, indiciblement triste, pour le monde de lumière qu'il ne doit plus quitter.
Mais les interprétations symboliques ne doivent pas faire oublier la directe vérité humaine dont Wagner a imprégné les personnages de son drame, même ce Chevalier merveilleux qui semble étranger à notre nature ; ou plutôt le symbole n'est qu'une expression très élevée, très générale de cette vérité. 11 la continue, la prolonge, en dégage la signification. Lohengrin, quoi qu'en aient dit de savants commentateurs, doit être humain, véritablement, à partir de l'inst.mt où Eisa jure de se donner à lui, de croire en lui, de ne jamais l'interroger (1). L'abîme qui le sépare des hommes lui semble comblé par cet abandon d'amour, et lui aussi il aime sans réserve, sans arrière-pensée. Avec quelle intensité d'expression sa tendresse ne se révèlc-t-elle pas, au deuxième acte, quand, pour la seconde fois, il remet son sort entre les mains
(1) Parmi tousles interprètes du personnage de Lohengrin, M. Yan Dyelv est jusqu'à prrsent celui qui a su le mieux marquer cette succession de rasfiect humain, passionné, à l'aspect séraphiqjie, purement surnaturel, qui frappe tout d'abord les assistants de ravissement et de stupeur. C'est d'ailleurs lui aussi, qui, le premier, a osé se conformer aux indications de Wagner, et noug rendre le Lohengrin jeune, imberbe, que le maître avait rêvé.