‹ L'art de Richard Wagner [microform]Chapitre 35 sur 38 · AM PORTAS. 50S · texte numérisé non relu

AM PORTAS. 50S

orientée vers cette parfaite délivrance, la Mort (1). Mais, ce qu'il n'avait pu montrer dans Tannhûuser et dans Tristan, ce que la faute initiale de Wotan et de tous les êtres, dans l'Anneau du Nibelung, ne suffisait pas à faire comprendre, — c'est-à-dire la tentation, puis la flétrissure du péché, puis enfin l'expiation par la souffrance et le remords, — il l'a réalisé dans une création entièrement originale, une des plus étonnantes figures de son théâtre, Am for tas.

Dans un temple aux colonnades de marbre, sous une haute coupole bleue tout à l'heure animée de chants mystiques, des chevaliers sontréunis. Un homme, vêtu comme euXjle front ceint pourtant d'un bandeau de pourpre, est assis au milieu de leur cercle, demi-gisant sur une sorte de couche élevée. Un ordre se fait entendre, comme d'outre-tombe, proféré par une bouche invisible : a Fais ton office ! célèbre le rite ! agis — consacre. »

Le malade se soulève avec effroi : « Non ! non ! — Oh ! — se peut-il quenul de vous ne mesure l'horreur de mon supplice ?... Qu'est la blessure de mon corps, la rage de la douleur qui déchire ma chair, auprès de la détresse, de l'infernale souffrance de mon âme !... Office qui me condamne, douloureux héritage auquel je suis voué, moi, seul pécheur entre les purs, gardien coupable du Saint des Saints, moi, élu pour appeler sur ces purs les merveilles de la bénédiction!... 0 châtiment! inégalable châtiment I

«... Vers Lui, vers le salut béni de son regard, il me faut désirer et languir.. . Jusqu'à, Lui, il faut — il faut que je parvienne!... L'heure approche, — un rayon descend sur le Vase de Sainteté... — le voile tombe... »

(1) La parenté de Tristan et d'Amfortas est précisée par le fait de la blessure, à la fois réelle et symbolique, dont ils souffrent l'un et l'autre.

Assis autour de la table sacrée que l'autel domine, les chevaliers attendent, silencieux et mornes. Dans la désolation du temple, la voix du Malade se plaint longuement, gémit la suprême torture : « Le sang du Sauveur resplendit dans la coupe. Il coule pour le Salut, miracle de la compassion céleste... Et voici que se rouvre la blessure : mon sang coupable coule, lui aussi, ruisselle, bouillonne vers le Péché, mu par le désir toujours vivant de ce Péché... 0 souffrance de honte, qui vient souiller la souffrance divine! Supplice que nulle expiation ne peut guérir î... Aie pitié, Seigneur, aie pitié ! Prends-moi mon héritage, — ferme la blessure I que je meure relevé de ma faute, purifié à tes yeux... »

La voix qui gémit est la voix d'Amfortas ; la voix qui ordonne est celle de Titurel. ATiturel jadis furent confiées les reliques adorables : les anges, abaissant leur vol jusqu'au héros en prière, lui remirent le Gral d'amour, la Lance qui frappa le Cœur sacré. Si Amfortas est aujourd'hui la faiblesse de la Faule, Titurel incarna longtemps la force de la Foi. Loyal, vaillant et, pur, il a combattu pour la cause de Dieu ; il a défait les mécréants, encouragé les bons, écarté du lieu saint les indignes : c'est lui qui s'opposa aux ambitions souillées de Klingsor (1). Un thème dit cette gloire et cette bravoure inviolées ; ce motif dérive immédiatement du « motif de la Foi » qui s'affirma dans le prélude (2). En d'autres pages, le thème de la Foi, merveilleusement transformé, planant sur de subhmes harmonies, descendant avec une majesté douce

(1) Acte I, 1" tableau.

(2) La première fois que l'on entend ce motif, c'est sous les paroles de Gurneraanz, faisant allusion à la glorieuse confrérie du Gral, si forte avec Titurel, si déchue avec Amfortas : « Des siegreichsten Geschlechles llerrn. »

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à la rencontre d'une figure mélodique qui s'élève par degrés, chante l'antique splendeur de Monsalvat, le don céleste transmis par les anges, le patrimoine mystique victorieusement défendu par le premier Roi du Gral, diminué, hélas! entre les mains du second (1). Car Amfortas n'a pas su conserver la sainte Lance, et le Gral même semble atteint par sa faute.

Quelle est-elle cette faute? C'est la faute des sens, la capitulation devant le désir, le péché de la chair, entraînant toute une série de catastrophes. En commettant ce péché tout personnel, que la conscience religieuse réprouve seule, et qui, au point de vue purement naturel, paraît être un acte indifférent à l'ordre général, Amfortas s'est cependant précipité dans un abîme de maux. Il n'est coupable qu'envers la dignité de son âme, envers sa foi, son vœu individuel, et pourtant tous ses frères sont victimes avec lui. C'est qu'elle est grave, la défaillance consentie, la trahison envers une destinée supérieure : l'être moral succombe tout entier, dès l'instant que triomphe la convoitise. Nous avons vu, en Klingsor, un crime plus grand, plus rebelle à l'effusion de la miséricorde, mais là aussi, à l'origine, nous apercevions le désir mauvais, l'illicite domination des sens. Le désir de la chair a été choisi par le poète, parce qu'il est l'éternelle tentation, sans cesse présente, guettant les forts ou ceux qui se croient tels. Wagner, que sa compréhension de la nature humaine guide vers les conclusions mêmes de la théologie, a fait de ce désir le signe de toute convoitise, et de la résistance à ce désir l'épreuve typique de l'universel renoncement.

Titurel, inébranlable dans la foi, eut du moins la sagesse de comprendre le danger. Héros couronné de gloire, il ne se crut pas assuré de vaincre, par sa propre force, Klingsor et les séductions d'enfer qui déjà perdi-

(i) Acte I, 1" tableau; le thème est à la voix de Gurnemanz. [Ihm neigten sich in heilig ernster Nacht) et aux instruments à vent.

rent tant et de si braves chevaliers. La vieillesse le contraint d'abdiquer ses fonctions ; Amfortas lui succède, et tout aussitôt entreprend la lutte redoutable. Présomptueusement, il se flatte de l'emporter sur l'Ennemi ; il ne craint pas de risquer, en son entreprise, le dépôt dont il a la garde, la Lance précieuse du Calvaire. Ainsi apparaît une faute préliminaire, l'orgueil, qui mène à l'abus des grâces, et qui sera châtié par l'humiliation de la chute, par la honte de l'asservissement aux sens (1). « Brandissant l'arme sainte, raconte Gurneraanz, le téméraire Amfortas se mit en route, dédaigneux des conseils et des obstacles, sûr de briser le pouvoir de l'enchanteur. » Le motif guerrier de Titurel souligne ce départ, mais en valeurs diminuées, dépouillé de sa majesté première, écho affaibli, en son entrain présomptueux, de l'auguste fanfare qui résumait la force de Montsalvat. La tentation se dresse sur la route d'Amfortas : « Une femme effroyablement belle l'a séduit. » Captif des bras caressants qui l'enlacent, il ne voit point Klingsor paraître, se saisir de la Lance abandonnée. Le fer qui devait donner la victoire au Roi du Gral le frappe maintenant, achève sa défaite : « Une blessure brûle à son flanc, dit Gurnemanz, et cette blessure ne veut pas se fermer. »

Blessure symbolique et réelle. Réelle, matériellement, car elle est utile au drame concret, visible, tangible, sans lequel tout symbolisme serait vain. Symbolique, car elle est l'image de la plaie intérieure, toute morale. Il fallait que nous vissions la souffrance du Roi, qu'il nous fût montré pâle, défaillant, gémissant, physiquement terrassé par la douleur. Il fallait aussi nous faire comprendre que

(1) Nous n'avons aucunement l'idée de soutenir que Wagner ail voulu faire d'une œuvre dramatique un cours de morale chrétienne: il n'agissait qu'au titre artistique; son mysticisme est pur instinct de poète. Mais nous trouvons intéressant de constater, ici encore, la coïncidence entre l'art très humain de Wagner et les observations des théologiens sur la connexion des divers ordres de fautes.

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le supplice de son âme est plus continu, plus cruel que le mai qui torture son corps. « Qu'est-ce que la blessure, la rage de sa douleur, auprès de ce supplice d'enfer , de cette damnation anticipée, qu'est pour moi le service du Saint des Saints !»

Un motif correspond à la blessure, ou mieux, à la souffrance d'Amfortas, motif de forme descendante, comme .: brisée, trébuchant vers l'abîme obscur du désespoir. Rythmiquement, il est caractérisé tout d'abord par son attaque particulière, spasmodique pour ainsi dire, où la première note, celle qui semblerait devoir jouer le rôle d'anacrouse, se trouve sur le temps fort de la mesure, tandis que la seconde, de valeur double, et qui paraît appeler l'accent rythmique, est placée sur le temps faible(l). Ensuite se présente un triolet de trois croches, dont le ^ rôle est extrêmement important ; cet effet, quelquefois réduit à son rythme, sans mouvement mélodique aucun, reparaîtra souvent, toujours sombre; il est en quelque 1 sorte l'élément dernier auquel le thème peut se réduire. ;; Au point de vue harmonique, la sensation douloureuse du motif est généralement précisée par un intervalle de quinte augmentée, gémissant accord qui se résout en mornes lassitudes.

La blessure brûle, comme le remords, comme le désir. Cette union d'un repentir intense et d'une convoitise renaissante est caractéristique de la souffrance endurée par Amfortas. Le Roi connaît son indignité, il s'en accuse, il la pleure; mais la volupté ressentie a pénétré sa chair et corrodé ses os : un appel de séduction, le rire étrange d'une femme, — être de joie, corps éblouissant proposé aux désirs, — retentit toujours à ses oreilles. Cette sensualité, mal tuée par le remords, c'est la blessure tou-

(1) Un effet rythmique analogue, très caractéristique également, est affecté, dans la Gôtterddmmprung, à tous les motifs qui se groupent autour de Hagen. Le thème dont il s'agit apparaît pour la première fois aux violoncelles doublés par la clarinette-basse.

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jours ouverte; ce sang qui ruisselle, dans une fièvre insensée, chaque fois que l'heure sonne de remplir la fonction pure, c'est encore le désir fatal, effrayé du devoir, bouillonnant vers la faute, vers le monde du péché (1), et prouvant sa vitalité coupable au moment même où il devrait disparaître, éteint, détruit par la foi et par la componction. La vue du Saint des Saints renouvelle les souffrances d'Amfortas, en centuple l'indescriptible horreur; la blessure se fait plus béante, plus saignante que jamais, par le contraste de la vocation et de la déchéance, de la grâce inutile et de la tentation victorieuse. Tannhâuser aussi, en la rigueur de son pèlerinage, sentait cette affreuse survivance des voluptés; en se prosternant devant le pontife,, il s'accusait de porter toujours dans son cœur l'incendie de ce désir qu'il reniait pourtant et détestait (2). Ainsi Amfortas, devant ses compagnons, devant la Coupe sacrée où le sang du Gol gotha perpétue la présence du Sauveur, s'accuse, crie sa faute, pleure de toujours souffrir et de toujours désirer.

Le péché d'Amfortas est d'une gravité toute particulière : Roi de la pieuse milice, héritier de Titurel, gardien du Trésor incomparable, Amfortas se reconnaît le Pécheur essentiel. Il est le prêtre indigne, profanateur de sa mission. Elu pour l'édification de ses frères, il vit aujourd'hui pour leur scandale. Il sait qu'en approchant l'autel, en touchant de ses mains sacrilèges le testament de la Nouvelle Alliance, il prolonge, il renouvelle sa trahison. Et cependant il doit aller jusqu'au bout de son

(t) Des ein^'nen sïindi^'en Blutes Gewcll,

in vrahnsinniger Hucht niuss mir ziirûck dann fliessen, in (lie Welt (1er Siindensucht mit wilder Scheu sich ergiesscn...

(Acte I, i'r tableau, lamentations d'Amfortas.)

(2) Das Haupt gebeugt zur Erde,

Klagt irh niich an mit jammernder Geberde Der bosen Lust, die meine Sinn' empfanden. Des Sehnens, das kein Biissen noch gekûhlt; Und um Erlôsung aus den heissen Banden Rief ich ihm an, von wilden Schmerz diirchwïihlt... [Tannhdiixer, acte 111, scène m.)

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office ; les fidèles ont le droit d'exiger la nourriture céleste, il faut que le coupable prie, consacre, distribue — il le faut! « Nach Ihm muss ich gelangen. .. Die Stunde nahti »

Mais ce martyre d'expiation présente encore un autre caractère. Ce qui met le comble à la douleur d'Amfortas, c'est qu'il voit le Sauveur captif de sa faute à lui; c'est qu'il inflige de nouveau à son Dieu les mortelles tristesses de la Passion ; c'est que lui-même se trouve imiter, stérilement, odieusement, cette Passion divine. Il semble que le pouvoir des Ténèbres, figuré ici par Klingsor, l'ait voué à cette monstrueuse parodie du Sacrifice. Lui, le représentant, l'interprète, l'image du Christ aux yeux du peuple consacré, il est devenu le mauvais pasteur^ et bientôt l'Ennemi dispersera son troupeau. 11 souffre, comme le Maître adorable, blessé, lui aussi, de cette Lance très glorieuse qui ouvrit le côté de Jésus pour reff"usion dernière, matérielle et mystique^ de l'Eau qui purifie et du Sang qui rachète (1). Mais tandis que ces larmes sanglantes, constamment recueillies par le Gral, pleurées par le Christ sur la chute de la nature humaine, sont offertes pour le monde par un prodige de compassion, lui, Amfortas, voit avec épouvante la permanence de son désir infâme, le jaillissement intarissable de son sang par la blessure du Péché, à jamais ouverte dans sa chair. Loin de sauver les autres par sa torture, il les frappe de découragement, de tristesse, les prive des consolations religieuses, les pousse lentement, — eux, qui ne pénètrent point, — vers la misère spirituelle, la défaite et la mort.

Nous pouvons tous nous reconnaître en ce prêtre indi-

(1) Hier durch die WuRdc,

der seinen gleich, geschlagen von desselben Speeres-Streich, der dort dcm Eriôser die Wunde stach, aus der mit blut'gen Thrânen der Gôttliche weint'ob der Menschheit Schmach in Mitleid's heiliopem Sehnen...

{Parsifal, acte l,W tableau, lamentations d'Amfortas).

gne, Amfortas. Tous, nous avons le sentiment d'un désaccord douloureux entre ce que nous sommes et ce que nous aurions voulu être. Que la question se pose pour nous au nom du dogme, visant une transgression de la loi divine, ou qu'elle soit limitée au sens présent, immédiat, de l'existence, nous avons tous une vocation supérieure : nous fûmes institués prêtres de la vérité, en quelque domaine de l'esprit que s'exerce notre effort. Au point de vue moral, notre conscience nous formulait une règle, nous montrait, confusément ou clairement, ce « Royaume de Dieu », ce Salut intérieur que le Gral ici figure. Et nous avons éprouvé notre infirmité, reconnu l'échec lamentable de notre orgueil, le honteux empire de nos sens. Notre cœur a sa plaie, que le temps ne ferme point, dont nous éprouvons plus cruellement la brûlure, lorsque les hasards de la vie nous mettent plus directement en face de la foi oubliée et du devoir trahi.

Titurel, c'est le passé. On ne le voit point tout d'abord: sa gloire est évoquée par les récits de Gurnemanz, par la fanfare un peu lointaine des motifs. Dans la grande scène religieuse du premier acte, il nous est caché, muré en sa cellule de pierre, et sa grande voix ancienne, parlant dans le silence de l'assemblée, nous révèle seule qu'il vit encore. Retranché de l'habituelle existence,, soutenu, nourri de la seule vue du Gral, il semble n'être plus que la personnification de l'antique prouesse, l'àme vivante du vieux temps. Wagner, en indiquant d'un trait sobre et précis, — la parole émanée de la bouche invisible, — la réclusion de Titurel, résume moralement la contemplation des cénobites du désert et des stylites, aux premiers âges du christianisme (1). Ecoutez-la, cette parole;

(1) Au point de vue scénique, on peut dire que la voix de Titurel semble la voix même du temple, la voix héroïque et vénérable de Montsalvat.

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écoutez la réponse désespérée d'Amfortas.. . N'est-ce point -: là le conflit des plus hautes facultés de l'âme, de la foi,

qui aspire à la contemplation du vrai, à la possession du ":

Salut, et des facultés pécheresses, désirantes aussi et -^

souffrantes, liées au corps, fondues intimement aux infir- ^

mités de ce corps? ce Mon fils, es- tu à ton office? Dois-je -

encore aujourd'hui vivre le Gral? Dois-je mourir, délaissé j

par le Sauveur? — Malheurl ô torture! Père, exerce l'of- *

fice, accomplis toi-même le miracle!... Vis, et laisse- j

moi mourir! » Ainsi l'être inférieur qui est en nous gé- | mit, écrasé de ses hontes; il voudrait mourir, délivrer

l'àrae meilleure qu'il opprime, à laquelle néanmoins il ; :

doit être soumis, et se délivrer à son tour par l'anéantis- ■' sèment. Mais il faut que le désir coupable expie, que la chair obéisse, que la double nature humaine s'incline

sous la loi de sa prédestination; la foi commande : « Je ' -^

ne vis, en ma tombe anticipée, que par la grâce du Ré- i^

dempteur. Trop faible suis-je, pour exercer sans ton in- . -= t'îrmédiaire le service... Toi — expie ton crime par ton

devoir ! » Alors, la grande lamentation d'Amfortas s'éplore ;'

sous les voûtes, et quand le pécheur s'affaisse épuisé sur '■':

sa couche, après un cri suprême vers la miséricorde, la 1

voix de Titurel retentit encore, divinement inexorable : -^

« Découvrez le Gral ! » Amfortas se relève chancelant, ^3

soumis enfin à l'ordre de la foi, et prend la coupe sainte "' entre ses mains profanées. Les chants mystiques flottent

aux hauteurs de la coupole, l'hymne de la Cène plane sur ;

l'ombre grandissante : tout à coup, un rayon surnaturel V:

descend, touche le Gral, l'empourpre d'immolation vi- -■

vante, sang du Sacrifice, flamme de la Charité sans me- *

sure. Les fronts s'éclairent; les yeux, baissés jusque-là, se J^

fixent éblouis sur le Trésor de la Rédemption renouvelée; , ^

les bras s'ouvrent, en gestes d'extatique adoration; et la : voix de Titurel, la voix du passé qui revit un moment,

célèbre les pures joies de la Grâce : « 0 félicité sainte! |

combien lumineusement nous salue aujourd'hui le Sci- -j

gneur! j) ;,

^1;; ■• " ■■" '■-•■■■■>'*■■ -rC ■'■'^-' V ■> •■*^-^' ■ f.s^::!--^;?'*-.

Au deuxième acte, une seule allusion est faite à Titurel, par la bouche de Klingsor. Mais, au troisième, nous voyons enfin le Fondateur, — ou plutôt c'est son cadavre que nous voyons. Titurel est mort, parce que le Gral ne rayonnait plus sur l'autel, nulle prière n'ayant pu décider Amforlas à continuer son office de salut. L'àme, priv(^e de son unique bien, a rompu les derniers liens charnels qui la retenaient sur la terre. Le vieux maître aimé, Titurel, est mort, achevé par la faute de son fils. Il va nous être montré, le héros, le saint des premiers jours, couvert de son armure immaculée^ le heaume de guerre lacé sur sa tête blanche, couché dans un deuil de grandes draperies noires. Pour ses funérailles, les cloches de Montsalvat sonnent leurs volées les plus lugubres. L'orchestre gronde et pleure, en une terrible nuit de sonorités : le motif de Titurel, brisé de rythmes tragiques , éclate effroyablement (1). Dans la désolation du temple, deux cortèges s'avancent, opposés, par les deux allées semi-circulaires de colonnes. L'un précède la litière royale, l'autre le cercueil de Titurel. Amfortas, le fils pécheur, a promis de célébrer une fois encore, une dernière fois, roffice pour lequel il fut élu; déchiré de repentir, il essaiera de donner au mort cette bénédiction du Gral si longtemps refusée au vivant. Les deux cortèges dialoguent — questions funèbres, plus funèbres réponses (2).

(i) MM. Pierre et Charles Bonnier parlent excellemment de cette symphonie funèbre, dont les clameurs refluent pour ainsi dire dans l'immense vide de la scène, où progresse sinistrement le décor, comme par de monstrueuses : cavernes d'ombre « Une ombre épaisse se répand sur le théâtre, un chaos d'arbres et de pierres, glissant lentement et confusément à travers des rafales de sonneries éclatantes et de grondements de plus en plus rythmés. » {Documents de critique expérimentale: Par ftif'al. Paris, 1888, in-8, p. 27, tirage h part, extrait de la Revue Wagnérienne, 3« année, n» III, avril 1887.)

(2) Celte disposition de chœurs alternés, dialoguant par questions et réponses, Wagner l'avait trouvée plus de trente ans avant que Parsifal fût représenté sur la scène de Bayreuth. Elle apparaît à la dernière scène de la Mort de Siegfried, poème qui est la

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« Si nous portons le Gral, caché en son tabernacle, pour l'a ccom plissement des rites saints, qui portez-vous, caché sous ces draperies de deuil?

— Le cercueil renferme le héros; il renferme la force sainte que Dieu se donna jadis à lui-même pour sa garde... Titurel est amené ici par nous.

— Qui l'a vaincu, celui qui, protégé par Dieu, défendit autrefois Dieu même?

— Le poids de l'âge l'a vaincu, car il ne pouvait plus contempler le Gral.

— Qui lui avait interdit la contemplation bénie du Gral?

— Celui que vous conduisez là, le gardien coupable.

— Nous le conduisons aujourd'hui, parce qu'il veut remplir son office pour la dernirre fois.

— Hélas! pour la dernière fois! »

Le cercueil est porté devant l'autel; les noires draperies, brusquement écartées, découvrent le pâle visage vénérable aux reg.irds du fils. Titurel mort est là, comme un juge pour Amfortas. On croit entendre sortir de ses lèvres glacées la question pleine de reproches : « Sollich den Gral keuVnoch erschauen U"d leben ? — Dois je aujourd'hui voir et vivre le Gral? »

f)remière esquisse du Crépuscule des dieux et qui date de 1848 (on e lira au tome IV des Gesammelte Schriften). Le cortège funèbre de Siegfried s'avance, pendant que se développe un dialogue des choeurs qui s'interrogent et se répondent. L'analogie, ou plutôt la filiation des deux scènes est évidente, et pourtant, à ma counaissance. elle n'a pas encore été remarquée Lorsfjue l'idée de la Mort de Siegfried s'élargit jusqu'à devenir celle de l'Anneau du Nibelung, Wagner sacrifia cette partie de son poème, qui ne convenait plus à sa nouvelle conception, à ce qu'il voulait exprimer, la ruine d'un monde, la fin des anciens dieux, la rédemption d'amour. Mais il n'oublia point l'effet très puissant, grandement lyrique et dramatique, qu'il avait tenté en cette dernière scène. 11 l'utilisa dans Parsifal. avec une logique meilleure, car la nature même de la situation se prêtait à ces alternances régulières, très congruentes à l'expression d'un rite, d'une cérémonie religieuse servant de cadre hiératique aux émotions humaines»

Un poète seul, un grand poète pouvait avoir cette belle idée de faire dire au silence de Titurel mort ce que disait la voix de Titurel vivant. Et qu'elle est admirable, l'idée nouvelle, suite et conclusion de la première, de faire assister le cadavre du héros, couché dans son~cercueil, au miracle tant imploré, à la refloraison du Salut sur le peuple fidèle! L'âme de Titurel assiste au mystique triomphe ; le corps de Titurel, armé comme au temps des victoires, portant encore le haubert, le heaume et l'épée de l'apostolat militaire, assiste également au prodige. Il semble que leGral, ainsi qu'aux jours passés, lui restitue un moment le frisson de la vie: « 0 félicité saintel Combien lumineusement nous salue le Seigneur! »

Voyons maintenant avec quel sens dramatique Wagner gradue la misère d'Amfortas, nous intéresse à la victime de la Faute, et nous contraint d'être émus dès les premiers instants.

Au début de l'œuvre, Gurnemanz fait allusion, en quelques phrases, à la souffrance du Roi, à son incurabilité par les moyens humains, sans nous en dire la cause et la nature. Presque aussitôt, voici Amfortas lui-même, l'apparition du malade, épuisé, pâle, étendu sur une litière que portent tristement des serviteurs. Des paroles entrecoupées sont balbutiées par ses lèvres: « Bien... — ainsi... — un peu de repos.. . Après la sauvage nuit de douleurs — la splendeur matinale des forêts... »

C'est donc pendant une accalmie de ses maux que nous voyons Amfortas, mais il est si blême, si brisé, le martyr coupable, il se plaint si amèrement, et les autres le plaignent avec un découragement si visible, qu'il éveille en nous un profond sentiment de pitié. Cette accalmie dure tandis que Gurnemanz raconte les événements antérieurs; nous en sommes avertis par les répon-

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ses des pages (1). La crise ne se déchaîne que lorsque la voix de Titurel somme Amfortas d'accomplir son office.

Au deuxième acte, Amfortas nous demeure invisible ; mais Klingsor, Kundry, Parsifal à tout moment parlent de lui. Klingsor rappelle ironiquement la chute du Roi, victoire insigne de l'Enfer; Kundry hurle de douleur au souvenir du crime dont elle fut l'instrument, à la pensée du crime, pareil à celui-là, auquel son maître la destine. Le nom d'Amfortas est le seul cri de Parsifal, lorsque la clairvoyance se fait en l'âme du Pur Simple.

Au troisième acte, les maux du Roi sont arrivés à leur paroxysme. Titurel n'est plus ; un remords nouveau s'ajoute aux affres du coupable. L'âpre désir de la mort, trois fois exprimé déjà par Amfortas, reparaît plus furieux que jamais. Le Roi Pécheur avait promis de célébrer l'office pour les funérailles de son père; mais lorsqu'il se trouve en présence du Gral, lorsqu'il sent l'impur bouillonnement de ses veines, et qu'il voit approcher d'indicibles tortures^ plus stériles que jamais, — car Titurel ne se réveillera point de rétornel sommeil, — une désespérance le saisit. Tannhâuser revenu de Rome croyait son pèlerinage inutile et maudit; Amfortas croit maintenant inutile, lui aussi, sa longue expiation de douleur; assez souffrir sur la terre... la mort, la mort! Puisque le pécheur est l'obstacle aux bénédictions d'en haut, que la misère spirituelle grandit autour de lui par sa seule faute, que la gloire du Gral est en ruines, que Titurel a cessé de vivre, Amfortas ne s'imposera plus l'atroce et décevant supplice. En vain les chevaliers dévoilent le visage immobile de son juge; il tombe à genoux devant le corps de Titurel (2). « Mon père, ô le plus béni des héros, vers

{i) Ihn frischt das Bad — Dcm Balsam wich das Weh...

{Parsifal, acte I, Ur tableau.)

(2) Le motif de la blessure, rnélodiquement et harmoniquement modifié (la quinte augmentée a disparu), éclate avec force à l'orchestre; solennellement, le timbre de la trompette retentit, pour l'oraison funèbre de Titurel, sur un thème héroïquement triste, dernière transformation des motifs qui se rapportent au vieux Roi

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qui les anges descendirent autrefois, pour qui j'aurais voulu mourir, — c'est moi qui t'ai donné la mort!... 0 toi qui maintenant, dans la gloire divine, contemples le Sauveur face à face, obtiens de Lui que je meure, pour qu'enfin son sang rédempteur renouvelle la vie aux âmes de mes frères! » Des voix s'élèvent, pressantes, irritées : « Découvre le Gral! Il le faut! » Mais Amfortas se révolte : « Non, plus jamais!... Déjà je sens la mort m'envelopper de ses ombres, et je devrais rentrer encore une fois dans la vie (1)? Insensés! Qui me contraindra de vivre, quand vous ne pouvez me donner que la mort (^)? Me voici... voici la blessure ouverte... voici couler mon sang, le sang qui m'empoisonne!... Hors des fourreaux les épées ! Plongez-les dans ma poitrine, entières, et jusqu'à leurs poignées! Tuez le pécheur avec son supplice : le Gral resplendira de lui-même à vos yeux ! »

En écoutant ces paroles, on pense au désespoir de Philoctète : «Jamais! jamais! ma résolution est inébranlable : non, quand même Zeus armé de feux viendrait me foudroyiM" !... Si vous avezuneépée, une hache, quelque arme enfin, donnez-la moi... La mort, la mort! je n'ai plus que ce désir! » L'analogie est frappante; mais il est impossible de ne pas reconnaître que Waj^ner dépasse ici Sophocle, non seulement par l'énergie poétique de l'expression, mais surtout par ce fait que la douleur d'Amfortas, plus morale encore que physique, est la

du Gral, et, par suite, à la foi lumineuse des anciens jours. Les trombones reprennent le mémo motif, plus grave encore, plus sombre et douloureux.

v't' Cf. Tristan, act(> III, scène i, [Krachend hôrCich..., etc.) et Goethe : Fau^t, scène i , après le chant de Pâques, le vers : « Ruft es auch jetzt zurïick mick in dus Lehen? »

(2) Le motif de la blessure retentit pendant tout ce discours, mais ici, lorsqu'il éclate aux instruments à vent, il se termine d'une manière nouvelle, qui inppelle un peu, comme l'ont remarqué MM. Gh. et P. Bonnier, un théine instrumental de la lamentatioa d'Isolde sur le corps inanimé de Tristan.

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douleur même de l'humanité déchue, la souffrance inapaisée que nous portons tous en nous (1).

Parsifal est entré dans le sanctuaire, sur ce cri tragique d'Amfortas, oii retentissent, plaintes immémoriales de l'âme humaine, la détresse renouvelée deTannhâuser, le désir de Tristan à Kareol, appelant en vain la mort. Le Pur touche le Pécheur de l'Arme sainte : « Sois guéri, sois absous, sois sauvé! — Sei heil, enlsûndigt und erh'jst ! >

La souffrance expiatoire a. été bénie. Le thème de la blessure se transfigure à l'orchestre, et tandis que le royal motif de Parsifal rayonne éblouissant, Amfortas guéri rentre dans la foule, parmi ses frères, humble désormais, et fidèle. Il est toujours là, mais nos yeux l'ont quitté; il prie, il adore, défaillant presque sous le bonheur du pardon, mais nous ne le voyons plus, car l'Elu des jours nouveaux a gravi les degrés de lautel, et le Gral d'amour resplendit sur tous les fronts.

(1) Cette parenté d'Amfortas et de Philoctète, que nous avons bien souvent remarquée, et que M. de Saint-Auban indique dans son livre, Un Pèlerinage à Bayreuth i Paris, Savine, 189^, in-18, pp. 77-80 , se retrouve en d'aulres détails du personnage, l'cfîu sion du sang, par exemple, et, d'une manière plus générale, dans les crises, dans l'alternance d'une douleur exaspérée et d'un soulagement relatif : « Es staunt das WeK — die Stunde naht... »

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