CHAPITRE PREMIER
Le poète est le Sachant de l'Inconscient, (Opéra et Drame).
Les ouvrages de Richard Wagner ont été vivement attaqués, et le sont encore, au point de vue dramatique. Il s'est même produit une évolution importante de la Critique hostile au maître : on ne bonteste plus sérieusement, en Wagner, le musicien. Sans doute, quelques écrivains lui reprochent encore, à l'occasion, d'oser certains effets, de ne pas ménager assez les nerfs de l'auditeur, d'engager la musique dans une voie dangereuse où elle risque de perdre sa liberté et sa beauté propres... Ce sont là des théories que nous avons d'excellentes raisons de croire inexactes, mais qui n'impliquent pas la méconnaissance de l'extraordinaire valeur musicale des drames wagnériens. Ceux qui énoncent ces objections ne font pas difficulté de considérer Wagner comme un musicien de mérite supérieur, de qui les dons naturels et le savoir ne sauraient être un instant mis en doute.
'il'/ -^
^ .; â L'ART DE RICHARD WAGNER rf.
Le dramaturge, au contraire, est très violemment nié.
On conteste à tout moment ce poète, ce poète qui appela
V le musicien à la vie, pour unir étroitement leurs deux
arts. Ne pas comprendre le poète dramatique, c'est ne
pas comprendre le musicien lui-même; c'est surtout
- ' \ s'élever contre la vivante réalité des œuvres. Or, les ennemis actuels de Wagner affectent de le proclamer symphoniste, maître en matière de développement, d'harmonie, de contrepoint, de technique orchestrale, voire d'invention mélodique. Mais ils déplorent, naïvement, qu'il ait dépensé tant de science, dhabileté, d'inspiration, à mettre à la scène des fables puériles, de nébuleuses tnythologies, sans intérêt, sans action, où tout se
: passe, disent- ils encore, en conversations anti-dramatiques et en spectacles de féerie.. .
Les admirateurs de Wagner partagent souvent l'erreur de ses ennemis, lis ont trop fréquemment coutume de ne considérer en lui que le musicien; et par musicien ils enleiident, non pas l'artiste universel qui a senti, souffert^ aimé musicalement, qui a fait de la Musique l'incomparable langage expressif de l'homme intérieur dans le Drame, mais une sorte de merveilleux littérateur musi' cal, substituant un style à un autre style, enrichissant le vocabulaire des compositeurs modernes, imaginant une forme nouvelle de l'opéra, ayant vu, lui aussi, en l'affabulation concrète du drame, un prétexte plus ou moins ingénieux aux splendeurs symphoniques. Ils accordent d'ailleurs, de confiance, que les sujets de ses ouvrages en valent d'autres, qu'on n'y trouve point de vers ridicules, de banalités sentimentales, de phrases incorrectes, plates ou prétentieuses, comme dans les habituels hvrets d'opéra. Quelques-uns reconnaissent même que ces « livrets»
yv de Wagner sont poétiques, qu'on y peut goiiter parfois cette émotion rêveuse et ces farouches accents qui caractérisent la Légende germanique et le Mythe Scandinave; mais c'est là tout; et, à de rares exceptions près, ils mettent le musicien bien au-dessus du poète dramatique.
Rien ne prouve mieux la radicale incompréhension de l'œuvre wagnérienne que celte méconnaissance du' drame. Le Drame ? Wagner n'a pas voulu autre chose, n'a pas fait autre chose. Seules les créations du poète ont rendu possible l'épanouissement du musicien.
Richard Wagner est poète dramatique par le choix de ses sujets, toujours réductibles à des idées simples et fortes, à un petit nombre de conflits passionnels, absolument humains, qui synthétisent les significations mêmes de notre vie. Il l'est, d'un mot, par toute sa conception de l'art dramatique et du rôle de cet art. Seul, un haut artiste, un poète puissant était capable d'écrire, comme il fit dans une lettre à son ami Uhlig, cette phrase, cette pensée d'une vérité si lumineuse : « L'œuvre du réel génie est de concentrer en son poème tout ce qu'il juge digne de l'intéresser dans la vie générale, et de faire de ces éléments généraux une vie particulière, de telle sorte que nous puissions recueillir et comprendre en un instant des impressions que le temps et la diversité des choses nous offriraient avec des rapports beaucoup plus éloignés (i). »
Wagner est poète par son amour de la vie, par sa compréhension du sens de la vie, par sa passion de la réalité, réalité dont il se pénètre et qu'il crétrà nouveau sur la scène. Tout art qui méprise la vie ou qui cherche
(1) Cette lettre à Uhlig est datée de Zurich, 22 octobre 1850.- Nous avons dû développer et forcément alourdir la phrase de Wagner pour en donner une traduction à peu prés complète. Elle est d'une brièveté remarquable et d'une très forte concentration d idées. Pour les lecteurs familiarisés avec la langue allemande, voici le texte original de cette phrase : « Der wirkliche Genius besteht in der Verdichlung des geniessenswerthen Allgemeinen zu einem gedràngten Beson'deren, so dass wir in einem Augenbhck in uns aufnehmen kônnen, was Zeit und Elemente uns tn weitver Zweig ten Zicsammenhange bieten. »
^ ailleurs ses moyens expressifs lui inspire un étonuement qui tourne facilement à l'indignation : « Les hommes ne vivent donc véritablement plus? D'où l'artiste peut-il
'f\ tirer ses créations, sinon de la vie? et n'est-il point vrai que la vie est pour lui d'un contenu artistique réellement " piï)ductrf dans le seul cas où elle le pousse sans relâche à créer des figures en correspondance avec elle?... Et que fait l'artiste de cette source de tout art, si des conceptions nouvelles n'en découlent pas irrésistiblement,
t et ne se résolvent pas complètement en de nouvelles
: créations?... Enfants! créez du nouveau! du nouveau, et encore du nouveau (1) ! »
-' - C'est donc là le rôle du poète dramatique, selon Wagner: faire une création particulière, de forte et significative concentration, avec les éléments de la réalité gé- • nérale; la faire nouvelle, expressive du tempérament personnel de l'artiste, directe, sincère, sans préoccupation d'imiter un modèle consacré. Il veut que cette création soit en correspondance avec la vie ; il veut que le sens de la vie s'en dégage, nettement, puissamment. Le poète
* est pour lui « l'âme sachante de tout ce qui s'ignore » ; le poète sait, pour ses héros, qui ne savent point : il est le « figurateur réfléchi des réalités nécessaires », l'interprète
^ intelligent de notre nature morale et de ses lois (2).
Et ce rôle conscient du poète n'est pas moins essentiel dans le drame musical que dans le drame parlé. La Musique est l'àme féminine du drame, toute de sentiment, toute d'amour, suivant l'expression même de Wagner; le Poème est l'intelligence et la volonté lucide de ce drame (3).
(1) Lettre de Wagner à Liszt, datée de Zurich, 8 septembre 1832. Cette lettre est postérieure de deux mois à l'achèvement du poème de la Walkyrie (terminé le l'' juillet 1852).
(2) o Der Dichter ist der Wissende des Unbev)ussten,deT absichlliche Darsteller des Unwillkûrlichen. » {Oper und Drama, au tome IV des Gesammelte Schriften, p. 161.)
(3) La lettre de Wagner à Liszt, déjà citée plus haut (Zurich, 8 septembre 1832), contient des appréciations relatives à Berlioz, dont quelques-unes sont injustes, mais dont le plus grand nombre