IV. — De l'assaisonnement des bains de pieds
Le mot assaisonnement est d’une couleur un peu culinaire, mais j’y tiens, parce qu’il peint la chose on ne peut mieux. La cuisinière aiguise ses sauces avec du sel, avec du poivre, voire même avec de la moutarde ; la garde-malade, pour aiguiser les bains de pieds, emploie à peu près les mêmes expédients.
11 s’agit de donner à l’eau chaude plus de mordant, [dus
d’activitc, afin d’obtenir un effet dérivatif plus énergique. Effectivement, en mettant des sinapismes aux pieds (les sinapismes, nos lecteurs le savent, ne sont autre chose que des sachets de linge contenant une pâte faite avec de la farine de moutarde et de l’eau), on obtient de la rougeur, de la chaleur, de la douleur même, et une très-prompte dérivation. Eh bien, on a pensé à réunir l’action du bain de pieds et des sinapismes : on jette dans l’eau chaude une poignée ou deux de farine de moutarde, et j’ai même lu de vieux auteurs qui conseillent d’y verser un pot de la moutarde employée sur nos tables. — Si la graine de moutarde fournît le plus efficace de tous les assaisonnements pour les bains de pieds, ce n’est certainement pas le plus agréable, et j’ajoute que, dans les maladies des yeux, les maladies de la tête, le bain de pied sinapisé devient nuisible plutôt qu’utile.
En effet, quand 1 eau se mêle à la farine de moutarde, il se dégage du mélange des exhalaisons d’une âcreté telle, que la membrane pituitaire, c’est-à-dire la peau intérieure du nez, que la conjonctive, c’est-à-dire la peau de l’intérieur des paupières et des yeux, s’en trouvent véritablement offensées. On pleure, on eternue, on fait la grimace : ce n’est pas du tout gracieux: mais l’irritation produite extérieurement se répercute à l’intérieur, de telle sorte que, sous l’influence des vapeurs simpisées, la tête se congestionne, c’est-à-dire que le sang s’y porte.
Or vous prenez un bain de pieds pour attirer le san* aux pieds ; en y mettant de la moutarde, vous faites porter le sang à la tête ; c’est absolument comme si vous atteliez un cheval par devant, et que vous fassiez tirer un cheval par derrière.
J’aime cent fois mieux le bon gros sel de cuisine le chlorure de sodium, comme disent les chimistes; on en met une, deux, trois poignées : l’eau devient plus exci-
ENCYCLOPÉDIE DE LA SANTÉ
tante, mais elle n’a pas l’inconvénient de fournir d’exhalaisons. Je sais bien qu’il y a un impôt sur le sel. mais une poignée ou deux ne coûtent pas bien cher.
Et, d’ailleurs, si l’économie vous arrête, prenez une ou deux grosses pelletées de cendres, et jetez-les dans le bain de pieds. La cendre contient une notable quantité de potasse; vous prendrez en quelque sorte un bain de pieds à la lessive. Vous n'aurez pas un bain de pieds bien propre, mais vous l’aurez suffisamment dérivatif.
V. — Un bain de pieds pris suffisamment chaud doit durer de quinze à dix-huit minutes.
Pourvu que les pieds soient bien rouges, pourvu que l’effet dérivatif se fasse sentir, il ne faut pas trop insister sur la durée ; car il est certains sujets chez qui cette brusque dérivation produit une impression pénible : il leur semble qu’on leur tire intérieurement l’estomac avec des ficelles, le cœur s’émeut d’abord, puis menace de s’arrêter, et, si l’on prolonge l’opération, la figure pâlit, la sueur perle sur le visage, les yeux s’obscurcissent et le malade tombe en syncope. On doit retirer d’un bain de pieds un malade dès qu’il s’y trouve mal à l’aise.