CHAPITRE X
RUSES ÉLECTORALES ADOPTÉES PAR LE BLOC POUR TROMPER L'ÉLECTEUR AUX ÉLECTIONS DE 1910
En 1910, le peuple fut trompé par l'anticléricalisme comme il l'avait été dans les périodes électorales précédentes.
§ 1 . — Il fera de son mieux I
Le journal blocard de "Chinon (I.-et-L.), parlant des élections et en particulier du suffrage universel, disait le 11 mars 1910 :
« Il est indicateur d'idées générales directrices, rien de plus. L'électeur, en qui réside une part de souveraineté, la délègue à un homme de son choix, dont il connaît la bonne volonté, les aptitudes; qu'il juge d'après son caractère , ses tendances , son entourage , beaucoup plus que par ses programmes, et lui donne un mandat qui peut se résumer ainsi : J'ai confiance en vous, faites pour le mieux !
(( C'est là la vraie théorie républicaine de la représentation nationale, par opposition aux doctrines du plébiscite ou du référendum et par opposition aussi à la mode nouvelle de la (( représentation proportionnelle », qui prétend supprimer du scrutin les questions de personnes et convier les électeurs sui* des programmes ! »
Et le député radical de dire, dans ses réunions, qu'il a fait de son mieux dans le passé et qu'il fera de son mieux dans l'avenir.
a Le docteur Foucher, lisait-on dans le compte rendu de sa visite à Saint- Germain (Indre-et-Loire), a expliqué ses votes à la Chambre ; il a fait de son mieux. Nous républicains, devons lui en savoir gré. »
A La Roche -Clermault, « il a déclaré simplement qu'il s'inspirerait toujours dans ses votes des idées de justice, de liberté et de progrès, et qu'il ferait de son mieux si les électeurs lui renouvelaient leur confiance, le 24 avril prochain. ))
Quelle comédie 1 Je ferai de mon mieux î En voilà un programme politique! Il est vrai que celui qui tenait ce langage a envoyé à tous les électeurs de son arrondissement sa photographie, au bas de laquelle il avait écrit ces mots : (( Avec tout mon dévouement. »
Et ce candidat qui joue (( au bon garçon » ose dire après son élection : « C'est par 3.126 voix de majorité que vous venez d'approuver la politique de laïcité et de progrès social! » a. Faire de son mieux » est-ce, aux yeux des intellectuels anticléricaux, (( faire de la politique de laïcité et de progrès social? » Quelles belles découvertes l'anticléricalisme n'offre-t-il pas aux humains !
Parcourons les organes du parti : quels arguments présentent-ils aux électeurs?
§2. — Avec la R. P. les campagnes seraient écrasées !
Relativement à la représentation proportionnelle, le Républicain de Ghinon inséra un long article dont nous détachons la conclusion :
(( Autour de nous, des vieux hochaient la tète :
(( — Au fond, la politique nous est bien égale, fît l'un d'eux. Ce que nous demandons, c'est des députés qui défendent le paysan...
(( — Alors, mon brave, permettez -moi de vous dire qu'avec la R. P. vous tombez bien mal. Rien n'est plus facile à comprendre. La R. P., c'est la loi brutale du nombre. Or le nombre se trouve dans les villes. La campagne, disséminée, serait incapable, avec la R. P., de faire passer un seul candidat agricole. Tandis que les populations ouvrières des villes imposeraient qui elles voudraient.
(( Répondez cela aux prêcheurs de la R. P., et demandez-leur si c'est eux qui rendront à l'arrondissement sa prospérité actuelle une fois que, sous prétexte de meilleure justice , ils l'auront écrasé sous la loi du plus grand nombre.
(( Ce qu'ils veulent, c'est tuer la République, dussent-ils pour cela écraser le paysan. Leur tendance à la meilleure justice dont ils parlent n'est pour eux que le moyen de voler l'assiette au beurre.
(( En Belgique, où le système fonctionne, il fait la désolation des hommes de progrès, parce qu'il voue le pays à la stérilité, à la stagnation , à l'impossibilité de l'effort. Un grand homme belge, M. de Mot, sénateur et bourgmestre de Bruxelles, a terminé un jour un discours par ces mots : (( Que le ciel préserve la République de l'expérience de la proportionnelle I 5)
(( Faisons ici le même souhait. Il dépend d'ailleurs de vous de l'accomplir.
c( Électeurs !
c( Pouvez -vous accorder votre confiance au candidat réactionnaire Lemesle, qui ne voit dans la représentation proportionnelle qu'une excellente occasion d'arriver au pouvoir, avec tous ses amis de la droite, pour renverser la République, enchaîner vos libertés chèrement conquises ?
« Électeurs!
(( Votez tous le 24 avril pour le
DOCTEUR FOUGHER,
adversaire de la représentation proportionnelle, qui a été et qui sera toujours le vrai défenseur des viticulteurs et agriculteurs du Chinonais. »
Les paysans ont cru, d'après le journal et leurs meneurs, qu'avec la R. P. le paysan ne serait pas représenté au Parlement; ils ont voté contre elle. Ils ont été indignement trompés. Prenons, par exemple, le département d'Indre-et-Loire, comprenant 337.914 âmes. La ville de Tours compte 67.601 habitants. Est-il nécessaire de prouver que les cultivateurs sont quatre fois plus nombreux que les citadins de Tours? Comment pourraient-ils être écrasés et supplantés par ces derniers, avec la R. P., puisque tous les suffrages sont représentés dans ce mode de scrutin ?
Rien qu'il ait proclamé dans toutes les communes que les cléricaux voulaient se servir de la R. P. pour étrangler la République, le docteur Foucher a tenu un langage différent à Chouzé. Qu'on en juge par ce passage du compte rendu de sa conférence.
(( Avant de se séparer, un échange de vues a lieu entre le docteur Foucher, au sujet de la R. P., que ce dernier estime insuffisamment étudiée, mais qu'il ne repousse pas de parti pris, et qu'il examinera au mieux des intérêts généraux du pays. ))
Quelle franchise! quelle sincérité !
§ 3. — Les finances de la France
Relativement aux finances de la France, la Dépêche de Tours, présentait l'article suivant à ses lecteurs, le 40 avril 1910 :
(( Nos inlassables adversaires mettent en évidence le chiffre considérable atteint par le budget de 1910. Ce budget s'élève, en effet, à plus de 4 milliards.
(( Les réactionnaires nous reprochent d'avoir atteint ce chiffre grâce à rtos imprudences. Ils prétendent que la France est dans un mauvais état financier, et ils entendent en rendre responsable le parti radical.
(( Nous avons toujours répondu et nous répondons encore que si la France se trouvait, au point de vue financier, dans une situation plus défectueuse que d'autres nations européennes , c'est parce qu'elle supporte les responsabilités pécuniaires des fautes commises par les régimes déchus.
« Supprimez de notre histoire le second empire et la funeste campagne de 1870, et nous pouvons dire, avec M. Gochery, que la France posséderait 50 milliards de plus.
(( Les intérêts qui sont afférents à notre dette publique sont d'environ 1 milliard 270 millions. Si nous mettons ce fardeau de côté, nous voyons que toutes les dépenses nouvelles sont justifiées. »
A la réunion du Manège, à Tours, M. Besnard déclarait solennellement : « Certes, notre budget est chargé; mais n'oublions pas que nous devons supporter une lourde dette qui nous vient de l'empire. »
Le Républicain de Chinon voulut donner à ses lecteurs de plus amples détails sur les régimes disparus, afin d'excuser les énormes dépenses budgétaires du parti anticlérical. Dans ce but, il fit paraître l'article suivant, intitulé :
(( Finances impériales.
(( Louis -Napoléon Bonaparte, élu Président de la République, le 10 décembre 1848, avait dit, en prêtant serment : « Mon devoir est tracé ; je le remplirai en homme d'honneur. Je verrai des ennemis de ma patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer par des voies illégales ce que la France a établi. ))
(( Pour parvenir, il avait dû emprunter à qui il avait pu : à sa maîtresse miss Howard (qu'il créa plus tard comtesse de Beauregard), à sa cousine la princesse Mathilde, au prince Lucien, à Murât, à Fould, etc..
(( Bientôt l'argent lui manqua. Avec les 1 200000 francs de son traitement présidentiel, il ne savait joindre les deux bouts. Aussi demanda-t-il à l'Assemblée nationale de lui voter une allocation supplémentaire de 1800000 francs par an : ce qui lui fut refusé! (1850). Et les dettes de s'accumuler !
(( Voilà pourquoi le pi'ince-})résident fit son coup d'Etat du 2 décembre 1851 . On dit que la Banque de France lui avança pour les frais nécessaires une somme de cinquante millions. Chacun de ses complices : Morny, Saint- Arnaud et Maupas, reçut 500000 francs d'épingles, au moment d'engager la plus dangereuse et la plus criminelle des parties. L'ai-mée fut payée, d'après le tarif suivant qui suivait les règles de la hiérarchie : 20000 francs pour un général de division, 10000 pour un général de brigade, 6000 pour un colonel, 2000 pour un commandant, 1000 pour un capitaine, 400 pour un lieutenant ou sous-lieutenant, 150 pour un adjudant, 50 pour un sous-officier, 10 pour un caporal et 5 poui- uu siuiple soldat !
(( Après la victoire, — quelle triste victoire ! — un an après, jour pour jour, TEmpire succédait à la Pvépublique étranglée. Alors, braves gens f ce fut le grand partage.
« Des deux Napoléons les gloires sont égales,
« Bien qu'ils aient pris chacun des chemins inégaux :
(( D'Europe, le premier prenait les capitales ;
« Le deuxième aux Français a pris les capitaux,
(( Napoléon III toucha annuellement :
« 1» Sa liste civile, soit 25 millions ;
(( 2» Les revenus des biens de la couronne, soit 15 millions. (( Soit au total : 40 millions.
(( Sa famille (Jérôme-Napoléon et ses deux enfants : Plonplon et la princesse Mathilde, épouse Demidoff), 1646000 francs d'apanage. (Plus tard, il fallut doter l'impératrice, puis le prince impérial.)
(( Ses ministres (ils étaient onze) : 100000 francs chacun.
(( (130000 francs pour le ministre de la guerre.)
(( Son Sénat (150 membres à 30000 francs chacun) : 4500000 francs.
(( Son Conseil d'Etat (de 40 à 50 membres) : 2 millions environ.
(( Son Corps législatif (261 députés à 7500 francs l'un) : 2 millions environ aussi.
(( C'étaient là les prix officiels. Remarquons que les législateurs étaient mieux payés qu'ils ne le sont aujourd'hui sous le régime des Quinze mille. Les sénateurs, en effet, touchaient deux fois quinze mille, et parmi eux, les sénateurs de droit (maréchaux, amiraux, cardinaux) cumulaient avec leurs traitements militaires ou ecclésiastiques.
(( Quant aux députés , ils ne gagnaient que la moitié de quinze mille ; mais ils ne travaillaient que trois mois, soit un quart d'année. Leur journée revenait donc à 84 francs au lieu de 42 fr. 50.
(( Et nous ne comptons pas, bien entendu, parce qu'il est impossible de les compter exactement, le revenu des (( tours de bâton )), les prébendes, les sinécures de toute sorte. Dieu seul et le Trésor connaissent jusqu'où cela pouvait aller.
(( Qui dira jamais ce que gagnèrent, de 1852 à 1870, tant d'officiers généraux, tant de magistrats, tant de policiers, tant d'évêques dont l'Empire s'entourait et pensait se fortifier? »
Qu'il a donc laissé de dettes, ce malheureux empire, puisque pour les payer il faut le milliard des congrégations et un énorme accroissement de dépenses budgétaires! Les dettes personnelles des rois et des empereurs étant soldées par eux ou leur famille, celles de l'État pouvaient seules incomber aux contribuables. Celles qui furent contractées sous l'Empire ont été définitivement réglées en 1871. A cette date, le budget de la France était de 2.367 millions. Il est maintenant de 4 milliards 185 millions.
La République anticléricale doit seule être rendue responsable des 1.818 millions d'augmentation dans les dépenses budgétaires. La dette
publique a presque doublé depuis 4870. Déjà, en 1882, elle s'élevait à 29 milliards. Elle est maintenant de 50 milliards 179 millions, dettes locales comprises. Un mort peut- il faire de nouvelles dépenses et accroître ses dettes? Tel est, cependant, le raisonnement génial des feuilles anticléricales, quand elles affirment que les impôts ont été augmentés afin de payer les dettes des régimes disparus.
Veut-on savoir pourquoi les dépenses ont tant ai iii mente? Qu'on réfléchisse sur les chiffres suivants, concernant le nombre des fonctionnaires et en particulier le budget des colonies.
En 1846, nous n'avions que 180.000 retraités.
En 1905, nous en avions 450.000. On compte en France plus de 800.000 fonctionnaires!
En 1885, le budget des colonies était de 42.565.000 francs. En 1900, il était de 137.287.000 francs.
Or l'Angleterre, qui possède 22 colonies de plus que la France, dont la population coloniale était en 1894 de 393 millions d'âmes, alors que la nôtre ne dépassait pas 32 millions, ne dépensait en 1894 que 62.247.000 fr. Et la superficie de ses territoires dépasse 14 fois celle des nôtres I Le chiffre de nos dépenses n'est pas surprenant, car
En Nouvelle-Calédonie, il y a 998 fonctionnaires pour 1.444 colons. Dans l'Inde, — 334 — 19 —
En Indo-Chine, — 3.400 — 719 —
Au Sénégal et au Soudan , — 620 — 122 —
A la Côte d'Afrique, — 314 — 272 —
Au Congo, — 254 — 90 —
Les dilapidations budgétaires sont incalculables. Elles sont couvertes par les contribuables. Voilà la vraie cause de l'augmentation des contributions directes et indirectes. « Depuis vingt -huit ans, disait à la tribune le baron X. Reille, le budget a augmenté de plus de 150.000 francs par jour, et la dette publique de plus 'de 1.200.000 francs par jour. » C'est fabuleux !
§ 4. — Scandale au bon vieux temps
Un second article tendancieux fui présenté aux électeurs de FaiTondissement de Ghinon par le Républicain. Le voici :
(( Histoire d'autrefois. — Dans un curieux Livre rouge d'antan, les historiens retrouvent le détail de certaines dépenses de la cour. Le compte de 1773 porte notamment ceci :
(( Janvier, mars, juin, juillet, novembre, décembre, [)i\v ovdvo du roi à
M""*^ la comtesse, pour chacun de ces mois, 300.000 livres, soit au total pour l'année : 1.800.000 livres.
(( Et en 1774 :
« Février, avril, par ordre du roi à M>"« la comtestse, pour chacun de ces deux mois, 300.000 livres; ensemble : 600.000 livres.
(( Louis XV est mort le 10 mai de cette année-là. D'une maladie infectieuse, dirent les officieux; en réalité, de la petite vérole. A quoi répartit im coui-tisan malicieux : « Il n'y a rien de petit chez les grands! »
« Quelle était cette M™« la comtesse, objet ou sujet, comme on voudra, des libéralités d'un vieillard? La belle question! M'n^ Dubarry, parbleu! Mais poursuivons la lecture du Livre rouge; feuilletons - le plus loin. Dix ans après, à la date de 1784, cette mention nous frappe :
(c Ordonnance au porteur de 1 million pour remboursement de 1.250.000 livres de comptant 4 p. 100, dont la comtesse Dubarry fait l'abandon au Roi. ))
(( Fi ! que c'est vilain ! Pieprendre ainsi l'argent donné par grand-papa de la main à la main, si l'on peut dire!
(( Pauvre Dubarry ! «Elle devait, sous la Terreur, payer de sa personne après avoir dénoué les cordons de sa bourse. Ayant émigré, puis s'étant avisée de rentrer en France, elle y fut condamnée à mort en qualité d'ancienne complice d'un tyran.
(( — Monsieur le bourreau, ayez pitié de moi. Encore un moment ! plus rien qu'un moment ! » gémissait -elle au pied de la guillotine. Le bourreau jeta sous le couperet ce pauvre corps tremblant, qui avait coûté, dit-on, plus de trente-cinq millions de francs au Trésor, »
Cette histoire a été présentée aux électeurs du Ghinonais afin d'atténuer le mauvais effet produit sur leur esprit par le scandale des liquidations. Mais l'affaire Dubarry est bien peu de chose en comparaison de celui-ci. On ne parle que d'une somme de 2.400.000 livres reçue par cette comtesse dans les années 1773 et 1774. Est-ce à^ comparer avec les scandales de la République anticléricale : les diamants de la couronne, les croix de la Légion d'honneur, les chemins de fer du Sud, le Panama, qui engouffra au moins 800 millions, les 14 millions de la Martinique, le miUiard des congrégations, les millions des fabriques et du budget des cultes ?
L'affaire Dubarry, en présence de tous ces scandales, ressemble à une motte de terre à côté d'une colline.
Cet article était suivi d'un autre tout aussi tendancieux. Nous le reproduisons en entier.
§ 5. — Le prix de la vie en R.épublique
(( Nos bons réactionnaires ont plus d'un tour dans leur sac. En même temps que la croisade des pères de famille, ils organisent le soulèvement des ménagères et entrent en campagne contre la cherté croissante du prix de la vie !
(( Chaque fois que la gent réactionnaire fait chorus, vous n'avez qu'à soutenir le contraire de ce qu'elle affirme pour être à coup sûr dans l'exacte vérité. Depuis le jour où le Sacré Collège des cardinaux démontrait que la terre est immobile contre Galilée, qui prétendait qu'elle tourne, les gens d'église et de réaction n'ont pas quitté, un instant, le camp de l'erreur ou du mensonge. Dans la circonstance présente, on pouvait donc affirmer de confiance que le prix de la vie diminue sans cesse.
c( Or, voici qu'en feuilletant un livre assez récent : les Progrès économiques de la France, par M. Edmond Théry, nous avons fait des découvertes extraordinaires. Le savant économiste accumule, dans son livre, les statistiques officielles , les cotes authentiques , les données des mercuriales, et voici quelques-unes de ses constatations.
(( Le prix moyen du quintal de blé, qui était de 27 fr. 65 en 1891 , est aujourd'hui de 23 fr. 60. Depuis 1891 , le prix officiel du kilo de pain a diminué de 3 centimes; le prix officiel du kilo de bœuf, au marché de la Villette, a diminué de 23 centimes; celui du kilo de veau a diminué de 30 centimes. Le prix du kilo de sucre raffiné a diminué de 8 centimes; celui du kilo de beurre moyen a diminué de 49 centimes. Le prix de toutes les choses de première nécessité a considérablement diminué. Seul, le kilo de viande de porc a augmenté de 23 centimes.
(( Aussi patient que curieux, M. Edmond Théry n'a pas dédaigné de descendre dans la plus bourgeoise pratique. 11 a feuilleté la collection des prixcourants de la maison Félix Potin, et, comparant les cours de 1891 à ceux de 1908, il est arrivé à des découvertes inattendues. Ont diminué de prix :
(( Cafés verts, suivant les qualités, de Ofr. 20 à 0 fr. 60 par kilo ; thé du Congo, 1 franc par livre; sucre raffiné , 0 fr. 40 par kilo; confiserie, di^agées, en moyenne de 0 fr. 20 par kilo; confitures, de 0 fr. 10 à Ofr. 40 par kilo, suivant les espèces; pâtes alimentaires, de 0 fr. 10 par kilo; consei-ves de volailles, de 0 fr. 20 à 0 fr. 85 par boîte; filets de hai-engs et crevettes, 0 fr. 10 et 0 fr. 20 par boîte ; huile d'olive de Nice, 0 fr. 20 par kilo; vinaigre d'Orléans, 0 fr. 05 pai" litre. Vins au détail : ordinaire supérieur, de 0 fr. 25 par litre ; vin d'Algérie, 0 fi*. 30 pai- litre ; bière supérieure, Ofr. 15 par litre; eaux minérales, baisse générale pour toutes les marques.
(( Certes, il est des choses dont le prix a augmenté ; mais ce ne'soul que les produits de luxe, et cela pi'ouve une augmentation de la richesse
publique et du bien-être individuel. On ne paye pas plus cher, on dépense plus. M. Edmond Théry en donne de nombreux exemples. En 1891 , on a consommé, en France , 4 millions de quintaux de sucre ; en 1907, on en a consommé tout près de 6 millions de quintaux. En 1894 , on a consommé, en France, 144.000 quintaux de café; en 1907, on en a consommé 235.000. A ces indices généraux d'augmentation de bien-être on peut joindre des faits particuliers. En 1891 , les recettes des théâtres et spectacles de Paris ont été de 23.599.657 francs; en 1907, ces recettes ont été de 45.753.048 francs. En 1891, les sommes engagées au pari mutuel sur tous les champs de cour-ses de France ont été de 102.510.528 francs; en 1907, le montant des sommes engagées a été de 321.625.000 francs.
(( Voilà des faits visibles ; mais qui dira à combien de centaines de millions de francs s'élèvent , au total , les dépenses supplémentaires provoquées par l'amélioration de l'alimentation, de l'hygiène et du bien-être général?
(( Pour tout résumer, dans notre pays, il est constaté d'une façon positive que, tout à la fois le prix des choses nécessaires à la vie diminue sans cesse et que la dépense totale augmente constamment. En un mot, le Français a toujours plus d'argent à consacrer à la satisfaction de ses besoins ou de ses plaisirs.
« Mais quand vous aurez convaincu les réactionnaires de mensonge, ... ils continueront à mentir. Le prix des choses diminuerait encore, qu'ils crieraient toujours au renchérissement de tout ; chaque Français regorgerait d'or, qu'ils proclameraient encore la ruine générale.
(( Il est vrai que pour les résultats qu'ont leurs campagnes I . . . »
La plupart des chiffres donnés précédemment sont inexacts.
Le prix de la vie s'est beaucoup accru en France depuis 1905.
Le pain a augmenté de 15 p. 100, la viande de 25 p. 100, et les légumes frais et secs de 15 p. 100.
Pour le charbon de terre, le charbon de bois, le pétrole, l'huile, la hausse a varié d'un dixième à un quart.
Telle est la statistique officielle.
Quant au prix du blé, voici ce qu'écrivait la Dépêche, le 9 mai 1910. Le Républicain trouvera cruel, sans doute, d'être contredit par un journal ami qui pour une fois dit la vérité , après les élections :
« La hausse du blé. — Depuis quelques jours, une hausse sensible s'est produite sur les blés : allait-elle continuer, et aurait-elle pour conséquence, comme l'année dernière à pareille époque, de faire augmenter le prix du pain?
{( Le Temps s'est renseigné à ce sujet, auprès de diverses personnalités de la Bourse de commerce. Voici les renseignements qui lui ont été fournis :
(( La hausse sur le blé est, depuis la dernière récolte, de 2 francs à 2 fr. 60. De 23 fr. 20, en octobre dernier, le cours du blé est passé à 24 fr. 70 en mars; hier il atteignait 25 fr. 20, après avoir coté 25 fr. 25. »
Gomment le prix de la vie pourrait-il diminuer, puiî^que les loyers, la main-d'œuvre et les impôts augmentent constamment? L'anticléricalisme a passé sous silence cette augmentation, ainsi que celles des droits successoraux. Au delà du quatrième degré de parenté et au-dessus de 50.000 francs, ceux-ci atteignent 29 p. 100. Bientôt l'Etat ravira à chaque citoyen, pendant sa vie, la moitié du fruit de son travail, et il lui confisquera l'autre moitié après sa mort. Parfois même il lui prend tout, grâce aux injustes calculs du fisc.
Dans les successions, les titres sont imposés sur leur valeur réelle. Sait-on comment la valeur terrienne est évaluée"? D'après le prix du loyer, le montant des charges et des impositions mises à la charge des fermiers. Plus les impôts augmentent, plus la valeur de la propriété s'accroît aux yeux de l'État. Le sénateur Fortier en donna un exemple remarquable à la tribune du Sénat, le 5 avril 1910. Dans son département, une ville engagea une dépense de 100000 francs pour l'installation d'une distribution d'eau potable. Une ferme fut imposée de 300 francs de ce fait, et le fisc augmenta sa valeur de 7500 francs dans les droits de succession. Notez que cette ferme n'a pas bénéficié de la canalisation, à cause de son éloignement.
En général, si les revenus de la propriété terrienne ont augmenté, sa valeui' est restée stationnaire. De la manière dont les droits successoraux sont calculés, ils absorbent parfois la totalité de la vente de l'immeuble. En 1909, raconta le même sénateur, un propriétaire mourut, laissant à ses héritiers, neveu et petits-neveux, quelques pièces de terre d'une contenance de l''38^76<^. Leur loyer était de 200 francs, les charges du bail de 3 francs et les impôts de 21 fr. 60, soit un total de 224 fr. 60, qui, capitalisé suivant le mode de l'administration, donna une valeur de 5616 fr. 50. Cette somme servit de base à l'impôt de succession, qui s'éleva à 626 fr. 90. Les terres ont été vendues à l'adjudication 225 francs ! Le prix de vente a donc été inférieur de 415 fr. 20 aux droits payés par les héritiers ! Les frais se sont élevés à près de 2000 francs pour les acquéreurs. Ces frais paraissent exagérés. Ils sont exacts. M. Fortier a cité aussi le cas d'un lopin de terre vendu 25 francs, et dont les frais s'élevèrent à la somme de 480 fr. 40. On peut dire que le « prix de la mort » augmente comme celui de la vie.
Voilà, cultivateurs, l'avenir qui vous attend. Après avoir travaillé toute votre vie pour doter vos enfants ou vos neveux d'un bien qui les rendit heureux, l'Etat anticlérical viendra vous confisquer le fruit de vos labeurs afin de soutenir ses ci'éatures ou sa politique.
Le ministre des colonies a avoué que pour dix-huit postes de gouverneurs, il y avait vingt-cinq titulaires rétribués par le budget ! On crée chaque jour de nouvelles fonctions pour récompenser les services électoi'aux. Il est temps de mettre un terme à toutes ces dilapidations. Et puis, qui nous dit que notre ai'gent ne sert pas à })ayer la pi'opagande anticléricale à l'étranger ? Cambon a bien avoué qu'à la grande Révolution ou avait pris 60 millions dans les caisses de l'Etat français pour soutenii' l'aulicléricalisme en Pologne. Cavour dépensa 62 millions pour payer les articles de la ])i'esse antich'Mi-
cale étrangèie en faveur de l'unité italienne. Qui nous dit que des sommes d'une pareille importance n'ont pas été employées pour payer une camj>a^ne de presse à l'étranger en faveur des lois sectaires de France ?
Si les anticléricaux aimaient le peuple, au lieu de le dépouiller de ses biens par des impôts et des droits de succession exorbitants, ils travailleraient à l'enricliir en faisant des économies dans le budget.
^6. — Si vous votez pour le libéral, la République sera étranglée !
Enfin, le grand argument qui produit toujours un effet salutaire a été employé en 1910 comme précédemment, ce Si vous votez pour le candidat libéral , vous votez pour l'étranglement de la République- Vous reviendrez à la misère d'autrefois; vous perdrez vos libertés si péniblement conquises; le servage sera rétabli, etc. » Ces discours étaient dans la boucbe de tous les meneurs anticléricaux. Ils furent également écrits dans les feuilles biocardes.
Le 17 avril, on lisait dans le compte rendu de la réunion électorale de Bourgueil (I.-et-L.) :
(( Mais les électeurs les moins avertis seront unanimes à reconnaître le piège qui leur est tendu. M. Lemesle, candidat avant tout des hobereaux, des bedeaux, des sacristains et des curés, ne peut être un apôtre de l'émancipation humaine. Prisonnier qu'il est par avance des forces de réaction cléricale et lié par le pacte qui réunit tous les étrangleurs de la République et de la liberté , il ne peut certainement pas être le défenseur qu'il s'en dit. »
Le 21 avril, le Républicain de Ghinon livrait ces lignes à l'attention des électeurs :
(( Par tout ce qui précède , et nous en oublions certainement , les agriculteurs se rendront compte que ce sont bien les républicains démocrates qui sont leurs vrais amis et que M. Foucher aura à cœur de chercher à multiplier davantage les petits propriétaires et à leur donner cette liberté et cette indépendance qu'ils possèdent aujourd'hui, et qu'ils n'avaient jamais connues avant le régime vraiment républicain.
« Mais pour que œtte œuvre de progrès agricole se poursuive sans arrêt, il faut que nos paysans, fermement résolus, accordent leur confiance au candidat républicain sincère et démocrate qu'est le docteur Foucher, et non à son concurrent, M. Lemesle, candidat des gros châtelains et des grands propriétaires fonciers de notre arrondissement, qui voudraient tenir comme autrefois sous leur joug et les rendre taillahles et corvéables à merci les habitants de nos campagnes. »
Comme la prose, la poésie vint sauver la République de l'affreux étranglement (?) qui la menaçait. On lut ces vers dans le Républicain :