‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 26 sur 79 · COMMENT S'EXERCE LA FRAUDE · texte numérisé non relu

COMMENT S'EXERCE LA FRAUDE

L'anticléricalisme excelle dans l'art de tromper le peuple par la parole, le livre et la presse.

Il le trompe également en faussant sa volonté. On entend ses adhérents parler avec éloquence de la souveraineté nationale. « Le peuple a rendu son verdict. Nous nous inclinons devant notre juge. » C'est très bien ; ce langage serait vrai, si les votes étaient respectés et obtenus librement. Malheureusement il n'en est pas ainsi.

Convaincu que sa cause est très mauvaise, que ses ruses ne peuvent être acceptées des gens d'esprit, le bloc anticlérical recourt généralement à un autre procédé : la fraude. Il fausse le scrutin, soit avant, soit pendant, soit après le vote. De cette façon, il proclame élus ses candidats.

Comment expliquer le succès du bloc aux élections de 1906, si l'on ne croit pas à la fraude? Les députés blocards ont reçu partout un accueil très froid , parfois même hostile , et ils furent proclamés élus ! Ils eurent généralement moins d'électeurs à leurs conférences que les candidats libéraux, et ils recueillirent une majorité écrasante 1 C'est inexplicable. En voici un exemple. Un correspondant écrivait ces lignes à un grand journal de Paris, quelques jours avant les élections :

« Dans la première circonscription de Dinan, M. Baudet, le député blocard sortant, peut se re<xarder comme sorti. Partout où il fait ses tournées, il est conspué par la foule, qui lui leproche ses votes en faveur des mouchards et de la séparation. De grosses communes, jusqu'alors biocardes, telles que Caulnes et Plouër-, sont celles où il a été le plus maltraité par le peuple. Il n'ose faire aucune conférence publique, et ses réunions privées

sont interrompues par des manifestations hostiles. C'est une déroute complète. Son concurrent, M. Rosse, candidat républicain progressiste, est l'objet des acclamations les plus enthousiastes. Pour lui, le triomphe ne saurait même être mis en doute. » ,

On pense sans doute que M. Baudet a été battu. Non, il a été élu. Comprenne qui pourra. Son succès n'est explicable que par la fraude.

Dans sa proclamation aux électeurs de Saint -Claude, après le premier tour de scrutin en 1902, M. Georges Bonnamour donnait admirablement la synthèse de l'action électorale de l'anticléricalisme. Nous nous en voudrions de la passer sous silence.

c( Malgré ses efforts désespérés, ses diffamations, ses violences; malgré la scandaleuse pression d'une administration sans scrupules , esclave avilie et soumise d'un Gouvernement qui, depuis trois ans, n'a vécu que par la corruption, la fraude et l'illégalité , le parti ministériel n'a pas pu , comme il l'espérait, vous imposer son candidat.

(( Dès la première heure, vous aviez tous compris que la lutte serait ardue et déloyale. Ceux que nous combattons n'ont pas l'habitude, en effet, de choisir leurs moyens, et les ministres déshonorés qui les soutiennent étaient bien décidés, vous le savez tous, à ne ménager, pour nous barrer la route, ni les promesses (qu'ils ne tiendront pas), ni les places, ni les faveurs, ni les rubans, ni les fonds secrets.

(( Et pourtant, nous n'avons pas reculé.

(( Jamais, je puis le dire, aucune campagne n'a été menée dans l'arrondissement de Saint -Claude plus rudement, plus activement que la nôtre, et 4086 patriotes antiministériels ont courageusement fait bloc contre ceux qui , en face de la France appauvrie et humiliée, osent encore soutenir les hommes que le général de Galliffet a souffleté de son mépris en les appelant : les ministres de l'étranger.

ce Mes chers concitoyens,

(( Je vous remercie de votre confiance.

(( Je saurai m'en montrer digne et je lutterai jusqu'au bout.

(( Le secret de la force de nos adversaires est dans leur esprit d'union, dans leur volonté persistante et la dextérité qu'ils apportent à la manipulation des urnes électorales.

(( Ils se solidarisent pour le mal et n'ont point de honte.

(( Solidarisez-vous pour le bien et n'ayez pas peur.

{( Soyez persévérants, soyez clairvoyants. »

M. Bonnamour a dit la vérité avec une mâle énergie. Des faits nombreux l'attesteront. Avant de les offrir à l'attention du lecteur", nous tenons à le convaincre de l'existence de la fraude en lui citant l'aveu très important qu'en a fait un blocard.

En avril 1910, un journal d'Aix, le National, a publié la lettre suivante qu'un employé de mairie, M. Escarbot, a écrite, le 27 janvier 1909, à un

député que tout le monde nomme et dans laquelle sont dévoilés de nombreux tripatouillages électoraux.

(( Mon cher député,

(( J'ai bien regretté de ne pas vous voir avant votre départ, plus particulièrement pour vous serrer la main, mais encore pour vous demander conseil sur ma situation à la mairie, qui est toujours intolérable de la part de mon chef de bureau, soit par excès d'alcoolisme, soit qu'il est maussade. Étant donné la conduite politique que j'avais sous l'ancienne municipalité et aujourd'hui restant sous ses ordres au même titre, ceci lui donne encore plus de force pour agir. Aussi je vois que les services que fai pu rendre par le trafic des listes électorales, tant à vous-même avec tout le dévouement que vous savez, qu'à la nouvelle m^unicipalité avec les m,êmes considérants, sont tombés aux oublis, tandis que les ennemis d'autrefois sont devenus les amis d'aujourd'hui.

(( Je ne puis connaître les dessous bien caractérisés qui ont motivé tout ceci, mais croyez que je suis décidé à y donner une suite autre que le but poursuivi depuis longtemps; car divers emplois sont là, tel que celui que j'ai des listes électorales, le bureau de l'hygiène ou autres. Donc, il n'y a pas d'illusion possible : je dois passer éternellement par le caprice de cet individu.

c( Seulement mon départ de la mairie, motivé par cela, ne me sera pas un échec, et le parti républicain n'y gagnera pas avec les cinq ou six cents voix que je déplaçais, soit par les additions, les retranchemeirts ou les maintenus indûment sur les listes , formaient la majorité à Aix, où les élections, comme vous savez, se sont toujours faites à des chiffres de beaucoup inférieurs. Les amis Jolly et Berthet pourraient vous confirmer ce que j'avance. Tant pis. Plus tard je pense frapper à votre porte, où j'espère y trouver plus de considération, connaissant vos sentiments impartiaux et votre reconnaissance habituelle.

(( En cette attente, croyez, mon cher député, à l'assurance de mes sentiments les meilleurs et de ma haute considération.

(( J.-B. ESCARBOT. ï)

(( Une occasion s'est encore produite cette semaine dernière par l'ancien maire faisant demander des renseignements par un clerc sur certains électeurs qui lui ont été donnés par écrit, et tout ceci s'est passé dans le plus strict incognito ; m.ais j'étais à côté et l'œil ouvert.

(L Vous savez qu'en Provence on appelle ça : passer la brosse par devant et tirer la corde par derrière. »

L'aveu est formel. On ne peut donc nier que la fraude ait lieu. •

§ 1 . — La fraude avant le scrutin

Coninient la fraude peut-elle s'effectuer avant le scrutin?

Rien n'est plus simple.

Il suffit d'avoir des amis à la mairie et au bureau de vote. Ils étudient la liste électorale, s'enquièrent du nombre des braves gens qui s'abstiennent de voter, ou qui sont malades. On maintient les absents et les morts. Puis on remet des cartes électorales à des amis sûrs, qui votent à leur place.

Il y a huit ou dix ans, une revision sérieuse dans un canton de la ville de Nantes a fait découvrir que , sur 3 627 inscrits, 875 électeurs n'avaient pas voté depuis cinq ans et qu'il y avait 767 noms à rayer.

Ces noms se répartissaient ainsi :

Inconnus ou décédés 405

Inscrits en d'autres villes 19

Inscrits en d'autres quartiers 343

Total 767

Dans la plupart des circonscriptions électorales, en 1906, les candidats libéraux distançaient leurs concurrents radicaux de quelques dizaines de voix. La fraude étant généralement employée par le bloc, on s'explique le succès des anticléricaux avec un aussi grand nombre de voix à leur disposition. Ils ont agi partout avec la même habileté qu'à Nantes. Aussi peut-on affirmer que les candidats blocards ont été réellement battus dans la plupart des arrondissements.

Le fait suivant en fournit la preuve. En 1906, à Nîmes, M. Fournier, socialiste unifié, fut élu au second tour de scrutin par 9389 voix contre 8710 à M. Joseph Ménard. La différence était de 679 voix.

En 1910, un comité conservateur s'est formé pour la revision des listes électorales. Ce comité a demandé 3000 radiations d'électeurs ayant quitt Nîmes ou décédés.

Le 6 mars, 2800 plis recommandés ont été retournés au comité électoral par l'administration des Postes, qui n'a pu découvrir dans Nîmes les destinataires.

C'est donc une preuve qu'au moins 2800 électeurs fictifs ou indûment inscrits figuraient sur les listes électorales. Le bloc les eût fait voter cette année comme en 1906.

L'adversaire de M. Brisson à Marseille, M. Brion, a adressé une circulaire sous enveloppe avec timbre de dix centimes, à un grand nombre d'électeurs inscrits sur les listes électorales et ayant déjà voté au premier tour.

Trois cents lettres lui sont revenues avec l'une des inscriptions suivantes : Absent, Parti sans laisser d'adresse, Décédé, mais après le ballottage.

Il est bien entendu que ces absents, décédés ou autres, ont voté tout de même.

On ne se doute pas du nombre des Q. M. qui sont les élus des morts.

Et ce qu'il y a de joli, c'est qu'on ne regarde même pas à l'opinion des morts.

Tel, par exemple, qui fut, durant sa vie, nettement conservateur ou catholique, vote comme mort pour un candidat officiel.

Dès qu'on est décédé, on devient blocard.

Voilà comment l'anticléricalisme triomphe aux élections !

Des bulletins au nom du candidat blocard sont introduits dans l'urne, et on émarge ensuite, sur la liste, les absents ou les morts.

Les blocards qui désirent pratiquer cette fraude impunément ont soin de composer les listes électorales à cet effet. Ils laissent les morts, ajoutent d'autres noms fictifs et refusent d'inscrire les électeurs qu'ils savent être des adversaires politiques.

Le 27 avril 1910, on lisait ces lignes dans la Touraine républicaine :

(C Les procédés radicaux. — Les réclamations sont, cette année, plus nombreuses que jamais.

(( On ne compte plus, à Tours par exemple, les radiations d'électeurs qui ont été faites ou pour des motifs ridicules ou sans motif aucun, et dans tous les cas sans qu'aient été prévenus les intéressés.

(( Ceux-ci se trouvent être naturellement des modérés.

(( Les électeurs rayés sans motifs sont, disons- nous, nombreux. Nous citerons notamment un citoyen qui paye à Tours 600 francs d'impôts et qui, se trouvant chez ses enfants, n'a pas hésité à faire 500 kilomètres pour venir voter.

(( Il n'a pu le faire, parce qu'on l'avait rayé de la liste électorale, sans qu'aucun avis l'ait informé de cette radiation.

(( Ailleurs qu'à Tours, les radicaux ont opéré de même. A Saint-Cyr, par exemple, un électeur connu de tous, M. Mitonneau, jardinier, a été, lui aussi , rayé sans aucun motif.

(( On sait bien trouver les électeurs quand il s'agit de leur faire payer des impôts; on ne les trouve plus quand il s'agit de leur remettre leurs cartes d'électeurs.

ce Ces procédés ne peuvent que détacher de plus en plus les citoyens sensés et loyaux d'une cause pour le triomphe de laquelle un parti s'abaisse à employer de tels procédés. »

M. Pierre Leroy -Beaulieu a dénoncé à la Chambre des députés, le 21 mars 1910, deux faits d'un cynisme vraiment révoltant. Ils montrent jusqu'où peut aller l'audace anticléricale dans le culte de la fraude.

« Je citerai à ce sujet, [dit-il, deux faits récents qui se sont produits dans le département de l'Hérault. Le maire de la commune de Murviel-les- Montpellier est presque coutumier du fait. En dépit des lois et des règlements, il tient d'une façon constante la mairie fermée pendant toute la période de revision des listes électorales. Des difficultés s'étant produites à plusieurs reprises, dans les dernières années, des électeurs qui avaient des réclamations à présenter prirent le parti de faire connaître les inscriptions et les radiations qu'ils voulaient demander, non pas verbalement à la mairie, mais par lettres recommandées.

(( La jurisprudence estime qu'une simple lettre missive suffit pour demander valablement l'inscription d'un électeur sur la liste électorale.

« Les électeurs dont je parle, — je signale particulièrement ce fait à l'attention de M. le président du conseil, — ont adressé des lettres recommandées avec demande d'avis de réception postale au maire de la commune de Murviel- les -Montpellier, dans les délais prévus, cette année, avant le 14 février, pour lui demander l'inscription de plusieurs électeurs. Il a été envoyé trois lettres recommandées; j'ai vu les avis de réception. Pour éviter d'avoir à inscrire les dits électeurs, le maire a purement et simplement refusé les lettres recommandées, qui ont été retournées à leurs auteurs avec la mention postale ce refusée à présentation ».

c( J'estime que, pour prévenir le retour de pareils faits, de faits aussi scandaleux, il faut introduire dans la loi une sanction. Remarquez que le maire qui refuse ainsi les lettres recommandées, adressées non pas à lui personnellement, mais à (( Monsieur le maire de Murviel-les-Montpellier », commet un acte qui peut être très préjudiciable à la commune.

(( L'envoi d'une lettre recommandée suffit, dans certains cas, pour faire courir des délais, et le maire, par son refus, commet un acte de mauvaise administration, de mauvaise gestion des affaires municipales.

a Voilà pour le premier des maires que j'ai à citer.

(( Un autre maire, celui de la commune de Vacquières, également dans l'Hérault, se voit, lui aussi, après avoir refusé de donner récépissé de réclamations électorales, adresser une lettre recommandée avec avis de réception. Celui-ci, plus habile, ne refuse pas la lettre ; mais, malgré l'avis de réception, interpellé quelque temps après par les électeurs qui lui demandent pourquoi il ne notifie pas l'avis de la commission municipale relativement aux inscriptions et aux radiations demandées par la lettre recommandée, il déclare n'avoir rien reçu, nonobstant l'avis de réception postale. {Exclamations et mouvements divers.)

ft Les électeurs se plaignent alors ; l'auteur de la lettre écrit au préfet de l'Hérault, et le préfet de l'Hérault lui répond, après quinze jours, (( qu'information prise auprès de M. le maire de Vacquières, celui-ci n'a reçu aucune demande d'inscription ni de radiation venant de cet électeur dans les délais légaux. » (Nouvelles exclamations.)

(( Vous conviendrez que cela est admirable : voici un maire accusé d'avoir commis une illégalité. Le préfet répond qu'information prise auprès de ce

maire, l'illégalité n'a pas été commise. S'il suffit de la- dénégation de l'homme accusé de l'illégalité pour que cette illégalité ne soit pas punie, je me demande à quoi sert de faire des lois et d'avoir un code pénal. Il est clair qu'un homme accusé d'une illégalité, d'un délit ou d'un crime, niera toujours l'avoir commis.

yi Pour bien montrer ce qu'est l'administration dans notre département, j'ajoute que le maire en question est suppléant du juge de paix. ))

§ 2. — Brigades électorales

Afin d'assurer son triomphe, le bloc anticlérical organise des brigades électorales à Paris et dans la province. En mai 1904, on lisait dans la Croix les lignes suivantes :

(c Ce n'est plus seulement pour faire le coup de poing ou le coup de surin contre ses adversaires que le ministère de l'Intérieur mobilise ses apaches. Il les a aussi organisés en brigades électorales volantes pour faire le coup de scrutin.

(( Dans certains quartiers de Paris, où les ministériels l'ont emporté de quelques voix, on a constaté, en effet, l'inscription sur les listes électorales de quatre, cinq et six cents citoyens habitant dans des hôtels meublés.

ûL Certains de ces hôtels abritaient jusqu'à trente inscrits et ne disposaient que de dix chambres.

(( A Paris, en effet, considéré comme commune, il suffit de justifier, par une pièce quelconque, de six mois de résidence dans la ville et de loger une seule nuit dans un quartier pour s'y faire inscrire. D'autre part, les difficultés pour rechercher les droits électoraux des inscrits sont si grandes, que le ministère a pu, à peu près impunément, faire voter des repris de justice embrigadés pour la circonstance. C'est ainsi que des indigents ont avoué avoir vendu 20 francs leur carte d'électeur. ))

En 1902, à Pantin, près Paris, au 14 de la rue des Sept-Arpents, il y a eu dix électeurs inscrits que la concierge ne connaissait pas, dont elle n'avait même jamais entendu prononcer le nom , depuis douze ans qu'elle avait la garde de l'immeuble. Cependant ces électeurs -fantômes ont retiré leurs cartes, et ils ont voté. Pour qui?

Voici la réponse, disait le Pewple Français.

(( Un électeur, dimanche matin, s'adressait en ces termes à un fonctionnaire :

(( — Pensez-vous que Veber (c'est le candidat ministériel) aura beaucoup de voix ici ? y>

Et le fonctionnaire répondit sans la moindre hésitation, en homme renseigné :

(( S'il aura des voix? mais il en a déjà 1 500 à l'heure qu'il est. » C'était un aveu qui ne manquait pas de cynisme.

A Bagnères-de-Luchon, un fait analogue s'est produit.

M. de Laurens-Gastelet a reçu la lettre suivante du comité de concentration radical et démocratique de Luchon :

a Monsieur le député,

(( Les soussignés, habitants et électeurs de Bagnères-de-Luchon, ont l'honneur et le devoir de vous dénoncer la grave atteinte portée au suffrage universel par M. le préfet de la Haute-Garonne. (( Voici le fait très brièvement résumé :

(( Par arrêté spécial, pris après la publication du rôle des contributions de 1905, M. le préfet de la Haute - Garonne a fait inscrire d'office, au rôle de l'une des quatre contributions, 132 électeurs du canton de Saint-Béat, canton voisin de celui de Bagnères-de-Luchon, dans le but de les faire figurer en qualité d'électeurs sur la liste électorale de la commune de Luchon, liste qui doit être arrêtée le 31 mars prochain.

(( Pour baser leur demande d'inscription, les 132 électeurs du canton de Saint-Béat ont été rendus collectivement acquéreurs, par acte passé le 28 décembre dernier par-devant M« Domengieux, notaire à Saint-Aventin, de 4 ares 30 centiares de terrain rocailleux, situé sur la montagne de la Casseyde, terrain qui figure au rôle pour un revenu de trois centimes. Les 132 nouveaux électeurs payeront donc chacun vingt-huit dix-millionièmes de franc !!!

(( Cette manœuvre inqualifiable a été tentée par M. le préfet de la Haute- Garonne, de complicité avec le maire de Luchon , dans le but de fausser le verdict populaire en altérant la sincérité des scrutins dans diverses élections qui vont avoir lieu cette année à Luchon et dans le canton.

ce Particularité tout à fait caractéristique : Les demandes d'inscription au rôle des 132 intéressés n'ont pas été adressées de leur lieu d'origine, mais, en hloc, de Toulouse, et sur formules autographiées .

ce Après cet exposé succinct qui, nous l'espérons, retiendra votre attention, nous nous permettons, monsieur le député, de vous poser la question suivante :

(( Au point de vue républicain et démocratique, est -il admissible qu'on puisse emprunter ou acheter des électeurs d'un canton ou d'une circonscription voisins pour les transporter, suivant la nature des élections, dans le collège électoral sur lequel on aura jeté son dévolu ?

« Dans l'affirmative, c'est la négation absolue du suffrage universel et le mépris non moins absolu des électeurs immédiats, puisqu'on peut se maintenir en fonction ou se faire élire malgré leur volonté; c'est, enfin, le silence aux pauvres !

a En présence de cette violentation du suffrage universel et des graves conséquences que ce fait sans précédent pourrait créer, nous espérons, monsieur le député, que vous voudrez bien, à la Chambre, vous faire l'écho de notre légitime protestation.

(( Veuillez agréer, etc.

(( Le Comité de concentration radical et démocratique. (( Luchon, le 12 février 1905.

N. B. — La présente protestation, revêtue de 280 signatures, a été respectivement adressée à M. le président du Conseil, à M. le président de la Chambre des députés et à M. le vice-président du Conseil d'Etat.

§ 3. — Racolage d'électeurs

A Esves-le-Moutier (Indre-et-Loire), on inscrivit sur la liste électorale les fils de tous les radicaux, bien qu'ils fussent établis dans d'autres communes. Ils vinrent voter le jour du scrutin et ne se firent pas scrupule de voter une seconde fois dans la localité où ils habitaient. Cette fraude fut constatée pour deux d'entre eux.

A Montbazon, l'anticléricalisme remporta la victoire grâce au même stratagème. La Touraine républicaine le raconta tout au long, le 15 mai 1908, dans l'article suivant :

ce Gomment on assure une élection. — Chacun tire des derniers scrutins des conséquences diverses. Les uns vantent les premiers essais de représentation proportionnelle; les autres glosent sur les défaites éprouvées par les socialistes. On me permettra, en racontant ce que j'ai vu dans une commune de notre département, de révéler une recette infaillible pour assurer une élection. Je la livre à la méditation de ceux que démange le prurit d'obtenir un mandat électif. Elle suppose une audace, un cynisme, un mépris de l'électeur que je blâmerais hautement si mes amis politiques l'employaient, et que je blâme doublement parce que ce sont des radicaux-socialistes, purs entre les purs parmi les républicains, qui en ont fait usage.

ce C'est à Montbazon que le procédé a été pratiqué. Dans cette commune, au mois de juillet 1907, M. Delaunay, maire et candidat radical au conseil général, réunissait 180 voix contre 147 attribuées à M. Drake, candidat progressiste, sur 372 électeurs inscrits. Telle était la proportion des opinions en présence dans la commune. Mais cette majorité, bien que notable, ne rassurait pas le comité radical de Montbazon pour les élections munici-

pales. La personnalité du maire avait pu l'acquérir : il n'était pas certain que sa liste entière l'obtiendrait. Comment y parvenir? Il fallait, — c'est la recette recommandée, — incorporer au corps électoral un certain nombre de voix pour fortifier la majorité.

« Alors la commission électorale se livra à un véritable racolage d'électeurs. L'un fut inscrit sur la liste parce qu'il était enfant de Montbazon, bien qu'il fût allé fonder une famille à cinquante lieues de là ; l'autre y fut porté parce que son beau-père ou son fils habitait la localité ; un troisième avait trouvé agréable d'élire domicile dans une commune voisine ; quelle idée saugrenue ! on lui maintint une cote mobilière pour une maison qu'il avait délaissée, afin de justifier son inscription. On courut ainsi dans toute les communes limitrophes, recherchant tous ceux qu'un fil rattachait au chef-lieu du canton. Cela ne suffisait pas. Un propriétaire de Montbazon, conseiller municipal, consentit, pour quelques francs, à vendre des terrains, juste de quoi placer une table et une chaise, à une douzaine de nomades, qui, une fois inscrits à la cote foncière, dans des détails singulièrement abrégés, devinrent électeurs dans la commune. Si bien que, comme par miracle, le nombre d'électeurs passa de 372 à 416.

« Alors M. Delaunay et ses acolytes respirèrent. Ils pouvaient affronter le scrutin municipal.

(( En effet, le 3 mai dernier, les progressistes, justifiant les craintes de leurs adversaires, gagnaient un terrain notable. Le premier candidat de leur liste dépassait de 34 voix le contingent obtenu en 1907. Ce chiffre égalait, s'il ne dépassait pas, celui qu'avait atteint M. Delaunay, candidat au consei! général. Qu'importait, cependant, aux candidats de la liste radicale? Ils contemplaient dédaigneusement ces vains efforts du haut de leurs 40 voix supplémentaires. Les moins favorisés d'entre eux avaient 207 à 210 voix : privés du concours des 40 électeurs nomades, ils n'eussent dû réunir que 167 à 170 suffrages, et laisser passer devant eux quelques concurrents progressistes. Mais la vigilance radicale avait tout prévu ; et c'est sa liste entière que le docteur Delaunay a proclamée élue.

ce Je ne sais si la loi autorise de pareils procédés. On m'opposera peut-être des sentences de juge de paix, et même des arrêts de cassation. Ce que j'affirme, c'est que, même sous le couvert de la loi, de telles manœuvres sont indignes d'une démocratie et méritent la plus énergique des réprobations. Quand les vainqueurs, le soir du scrutin, firent retentir Montbazon du bruit du canon pour célébrer leur triomphe, ils ont outragé la plus vulgaire des probités électorales.

(( Il suffirait, si un semblable système se propageait, de quelques centaines d'électeurs errant de circonscription en circonscription pour fausser tous les scrutins. Ce seraient les brigades volantes des écumeurs d'élection. On ressusciterait ainsi les bourgs pourris, nommant par ordre les candidats contre lesquels s'insurgea un jour toute l'Angleterre libérale. De pareils exemples expliquent pourquoi, à la Chambre, la majorité radicale-socialiste s'est toujours ingéniée à écarter les mesures qui assainiraient et épure-

raient les manifestations du suffrage universel. Elle s'arrête à quelques formalités illusoires comme la cabine d'isolement, ou le scrutin sous enveloppe. Elle ne veut pas aller au fond des choses et extirper le vrai mal ou la vraie fraude.

(( Dans cette élection de Montbazon, le véritable honneur est du côté des vaincus ; ils ont lutté contre des obstacles invincibles ; et quant aux vainqueurs, s'ils ont le droit de jouir de leur succès, ils ont droit aussi au dédain de ceux qui professent le respect sincère du suffrage universel, »

Telle est la tactique adoptée par l'anticléricalisme dans beaucoup de communes. Quel respect de la démocratie ! Il est clair qu'il veut le triomphe à n'importe quel prix, afin de pouvoir exercer ensuite sa tyrannie à l'égard de l'Eglise catholique. Comme il est ingénieux dans le choix des moyens !

Le 6 avril 1910, la Croix signalait l'amusant procédé employé par un anticlérical pour augmenter le nombre de ses électeurs. Il a procuré des intérêts moraux (?) à ses parents et amis pour les inscrire dans sa circonscription. Au fond, c'est son propre intérêt moral qu'il prenait. En parlant de l'agrandissement des circonscriptions électorales, M. Briand a-t-il voulu faire allusion à la facilité qu'il donnerait à ses amis d'augmenter le nombre de leurs électeurs, grâce aux intérêts moraux ? Voici en quels termes s'exprimait l'estimable journal :

(( M. Georges Gérald, député blocard de Barbezieux (Charente), cherche à grossir les rangs de ses électeurs, qui tendent à s'éclaircir. Dans ce but , il bat le rappel auprès de ses parents et les invite, même lorsqu'ils sont électeurs en résidence à Périgueux, comme son beau-père, M. Fernand Millet, à se faire inscrire sur la liste électorale de Coudéon , berceau de la famille Gérald.

(( Mais comment obtenir un « jugement » stipulant l'inscription sur la liste de Coudéon de M. Fernand Millet, de M. Pierre Millet, de M. Joseph Gérald?

« Il a suffi de la complaisance du juge de paix, qui motiva ses décisions par des attendus savoureux.

(( Voici d'abord pour le cas du beau-père :

(( Attendu que Millet Fernand, qui a des intérêts moraux dans la commune de Coudéon, où une ^partie de sa famille est inhumée, est inscrit depuis déjà longtemps sur la liste électorale de cette commune, et qu'il demande formellement à y être maintenu, etc. »

(( Voici maintenant pour le beau-frère :

(( Attendu que Millet Pierre possède dans la commune de Coudéon des intérêts moraux de nature à y détermine)' son domicile, qu'il est né à Barbezieux, tout proche de Coudéon, et que sa famille ?y est inhumée, etc. n

Voici enfin pour le frère :

c( Attendu que Joseph Gérald est secrétaire de son frère, M. Gérakl, député, qui habite la commune de Coudéon, etc. »

(( En cherchant bien, on trouverait encore d'autres électeurs dont les intérêts moraux brûlent de se révéler à Coudéon et dans les environs. »

g 4. — On recommande l'abstention

Une autre tactique fut employée dans divers endroits. Afin de diminuer la majorité du candidat libéral, on prêcha l'abstention aux honnêtes gens, c'est-à-dire à tous ceux qu'on savait ne devoir pas voter pour le candidat radical anticlérical. N'est-ce pas d'une habileté consommée !

Le 18 septembre 1908, le Petit Démocrate attesta l'authenticité d'un fait de ce genre à Guéret (Creuse).

(( La veille de l'élection , écrivit-il , en violation de la liberté du suffrage universel, on a pu lire dans le Courrier de la Creuse ceci : « L'abstention pure et simple est le devoir qui s'impose à tous les républicains... Laisser les réactionnaires voter seuls pour leur candidat... Ainsi on reconnaîtra leur effectif exact, comme on connaîtra combien il y a de traîtres qui pactisent avec eux. »

(( L'auteur de cette extraordinaire sommation est l'homme sans vergogne dont nous avons si souvent stigmatisé les procédés sans dignité. N'ayant pu trouver de candidat à opposer à M. Redier, invalidé, il avait eu recours à cette suprême manœuvre.

(( M. Redier a été réélu par 585 voix sur 680 votants.

{( Une centaine d'électeurs, adversaires du candidat libéral, sont allés déposer des bulletins blancs pour protester contre la tyrannie maçonnique. »

Voici un fait encore plus audacieux :

En 1902, à Marennes (Charente-Inférieure) , pendant la nuit qui précéda le scrutin, los blocards posèrent sur les murs des affiches annonçant le désistement de M. Ernest Renauld, nationaliste. Elles étaient même signées de son nom !

§ 5. — Les cartes électorales et la fraude en Rretagne

En 1910, il s'est passé ce qu'on pourrait appeler un phénomène électoral. Le député blocard de Morlaix, M. Cloarec, a été élu avec quatre mille voix de majorité sur ses trois concurrents réunis. Ce chiffre surprit tout le monde. Mais il n'est plus mystérieux depuis l'enquête qui vient d'être faite par V Ouest-Éclair à Lanmeur, une des quatre communes importantes où ce grand démocrate anticlérical a obtenu quatre -vingi-dix pour cent des suffrages exprimés. Ce journal, très sérieux et très répandu, raconte qu'à Lanmeur, on pouvait acheter pour trente centimes des cartes d'électeurs ne portant pas de nom et revêtues du cachet officiel de la mairie.

Ces cartes, comme on pourrait le croire, ne servaient pas à voter. Non ; dans certaines communes de Bretagne, on ne remplit pas les cartes électo-

raies et on ne les distribue pas. Cette formalité apparaît logiquement superflue, puisque les cartes sont anonymes. Elles sont déposées à la mairie et restent à la disposition du président du bureau de vote.

A quel usage peuvent-elles donc servir ? Voici ce qui se serait passé à Lanmeur.

L'électeur remet son bulletin dévote. Discrètement, mais sûrement, celui qui le reçoit en vérifie la qualité. S'il est ce mauvais », l'électeur est prié de faire place à un autre le plus vite possible ; mais s'il est « bon » , son avisé propriétaire reçoit sa carte d'électeur. C'est toujours sa carte, puisqu'elle est en blanc. Et cette carte, sans valeur pour le vote, en acquiert une chez le marchand de vins.

Muni du précieux papier, authentifié par le timbre de la mairie, l'électeur va boire à la santé de son candidat. Il a droit à un verre à trente centimes et paye avec sa carte électorale. Après le scrutin il y avait, chez les marchands de vins de Lanmeur, des centaines de ces cartes. Ces bons d'alcool ont été achetés trente centimes et passèrent sous les yeux des membres de la commission de validation de M. Cloarec.

C'est une véritable révélation que Y Ouest -Éclair vient de faire au peuple français ! Le choix fait par les Bretons de candidats anticléricaux surprenait tout le monde. Il est très compréhensible maintenant. La fraude est pratiquée sans vergogne. On ne distribue pas les cartes électorales. Elles sont anonymes et restent à la disposition du président du bureau de vote ! C'est un véritable scandale !

M. Le Provost de Launay, sénateur des Côtes-du-Nord, candidat au conseil général dans le canton de La Roche-Derrien (Côtes-du-Nord), présenta en 1907 une requête au Conseil d'État contre M. Rolland, radical, indûment proclamé.

Les considérants du Conseil d'État donnèrent pleine satisfaction à l'honorable sénateur et apprécièrent avec une juste sévérité les manœuvres scandaleuses de son concurrent. En voici le texte :

(( Considérant que le sieur Rolland s'était procuré de nombreux bulletins au nom de M. Le Provost de Launay ;

(( Qu'il avait rayé, sur ces bulletins, le nom de son concurrent et l'avait remplacé par le sien ;

(( Considérant que l'emploi de ces bulletins a constitué une manœuvre de nature à porter atteinte au secret du vote et à la liberté des électeurs ;

(( Décide :

(( Les opérations électorales du canton de La Roche-Derrien sont annulées. ))

Enfin, le fait suivant suffit à lui tout seul à prouver que le bloc ne triomphe que grâce à la fraude, dans toute la France.

A Saint-Barthélemy-le-Pin (Ardèche), on a voté par sections aux élections municipales de 1908.

L'une des sections de cette commune compte 510 habitants, y compris les femmes et les enfants... Cette même section a eu 514 électeurs !

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