LA FRAUDE PENDANT LE SCRUTIN
L'anticléricalisme prévoit-il que la fraude sera impossible pendant le dépouillement du scrutin , à cause de la surveillance exercée , des troubles sont organisés dans le cours de la journée, à un moment [où les libéraux ne sont pas en nombre pour les empêcher. On constate ces faits à chaque élection, surtout dans le Midi. Ils se produisent, tantôt à l'ouverture du scrutin, tantôt au moment des repas. On avertit, il est vrai, la gendarmerie. Elle fait un simulacre d'enquête, et tout rentre dans l'ordre. Mais le tour est joué. La bagarre a permis d'introduire dans l'urne des bulletins au nom du blocard.
De nombreuses fraudes ont été signalées par la presse en 1902, 1906, 1908 et 1910, pendant le scrutin. Voici les principales.
(( L'urne de Gergovie. — La commune de la Roche-Blanche (Puy-de- Dôme), écrivait la Croix f a deux sections de vote, dont l'une est formée par le village désigné par le joli nom de Gergovie.
<£ Il y a une dizaine d'années, on fit observer au maire que l'urne de Gergovie possédait deux serrures s'ouvrant avec la même clé, ce qui est contraire à la loi.
(( Un serrurier fut requis pour obvier à cette irrégularité.
(( Le serrurier, dit V Avenir du Puy-de-Dôme , ouvrit doucement la boite, inspecta les serrures, examina les côtés; le tout était en bon état. Mais, en ouvrier soucieux de ses devoirs, il jeta sur le fond un coup d'œil indiscret. Dans un coin, une raie grise semblait cacher quelque mystère. Il introduisit la main dans l'urne, appuya du pouce... Crac !... un bruit de trappe qui joue, un morceau de bois se détacha du fond ; l'urne avait deux trous ! On eût dit un de ces tiroirs secrets que les ébénistes disposent dans les meubles de luxe. Un coup d'ongle, doucement la trappe s'ouvrait pour recevoir les bulletins chers à M. le président; un coup de pouce, la trappe se refermait! Passez, muscade!
(( Il faut ajouter que, depuis plus de dix ans, les électeurs de Gergovie voyaient avec stupéfaction un candidat pour qui personne ne votait obtenir une mystérieuse majorité.
(( Aujourd'hui tout semble s'expliquer. »
Gergovie n'est pas la seule commune où une pareille urne ait été employée.
M. Dankl Cloutier a affirmé qu'en 1902, dans le lY^ arrondissement, on avait refusé à des électeurs le droit de voter, i)arce que, leurs opinions étant connues, on leur avait délivré des caites sur lesquelles le prénom ne correspondait pas au prénom inscrit sur les listes.
De plus, un employé de l'administration, chariié de couper les coins des cartes, avait dans la poche extérieure de son veston un paquet de cartes électorales eii blanc, dont il n'a pu se servir parce que quatre membres du comité libéral l'ont surveillé étroitement durant les dix heures qu'a duré le scrutin.
A Froideconche (Vosges), dès l'ouverture du scrutin, l'urne a été jetée par la fenêtre par l'ancien maire, qui prétendait que le bureau avait été constitué avant l'heure légale. Courte bagarre. Les gendarmes rétablirent l'ordre.
Un habitant de Saint-Cirgues-de-Prades (Ardèche), M. G., n'étant pas inscrit sur la liste électorale, voulut voter quand même avec la carte électorale de son frère. Le président du bureau de vote refusa de recevoir son bulletin.
Une altercation eut lieu; puis, saisissant l'urne, G... se sauva en l'emportant.
Deux heures après, il remit l'urne à la gendarmerie de Jaujac.
Les journaux du (( bloc )), qui transformèrent si volontiers en fait de fraude à l'actif de M. Xavier Reille le guet-apens si bien organisé contre lui, gardèrent, par contre, le plus gi-and silence sur les fraudes commises par leurs amis dans de nombreuses communes du département du Tarn. Pas un mot du monsieur pincé à Grespinet, au moment où il mettait deux bulletins dans l'urne ; pas le moindre mot encore du blocard qui , voyant ses adversaires élus à Gastanet, jeta dans l'urne une poignée de bulletins de sa liste. Silence encore sur les faits délictueux commis par un autre monsieur du (( bloc » au bureau de vote de Goulène. Sur ces derniers faits pourtant, ils devaient être fixés, puisque le préfet a dû envoyer, dès le lendemain, son secrétaire général faire une enquête dans cette commune.
Le suffrage universel a été honteusement tripatouillé dans l'arrondissement de Nyons (Drôme).
A Sainte-Jalle, le maire avait placé sur l'urne un livre qu'il fallait soulever pour y introduire les bulletins; un citoyen protesta, on déplaça le livre, le bulletin était dessous !
Dans certains bureaux de vote de Toulon , des électeurs ont été émai'gés sur les listes avant que l'on eût leurs votes. D'autres ont été trouvés en possession de deux cartes électorales et ont voté deux fois. Dans des bureaux
différents, enfin, plusieurs personnes, bien connues pour leurs opinions anticollectivistes, ont été indûment rayées des listes électorales.
Ferrero ayant dépassé de 40 voix seulement le chiffre nécessaire pour passer au premier tour de scrutin, ces faits ont soulevé une grosse émotion. Le scrutin de ballottage aurait été sûrement néfaste pour lui.
A Perpignan, à la section de vote du Tribunal de commerce (2^ circonscription), les partisans de M. Bourrât, prétextant faussement que l'adjoint au maire, M. Desprès, qui présidait le dépouillement du scrutin, introduisait frauduleusement des bulletins dans l'urne , culbutèrent l'urne, déchirèrent les listes d'émargement et empêchèrent le vote depuis trois heures du soir jusqu'à la fermeture du scrutin. La troupe intervint pour faire évacuer la salle. L'urne fut néanmoins dépouillée. M. Bourrât ayant été proclamé élu avec 130 voix de majorité absolue seulement, une protestation a été formulée contre la suspension du vote pendant trois heures.
L'exemple de fraude qui mérite le plus de retenir l'attention est sans contredit le suivant , qui s'est passé à Carmaux :
a Un quart d'heure avant l'ouverture du scrutin , racontait la Croix en 1906, à l'arrivée de M. Calvignac, maire, et des conseillers municipaux, la mairie a été envahie par 600 personnes environ.
(( Le comité du marquis de Solages a immédiatement demandé Tautorisation d'installer dans la salle de vote deux électeurs chargés de faire le pointage sur une liste séparée et conforme à la liste officielle.
(( Le maire a refusé. Des protestations se sont élevées, suivies de bousculades.
(( M. Calvignac a déclaré qu'il voulait donner toutes les garanties telles que la présence de deux adversaires dans la salle et 17 scrutateurs au dépouillement, mais qu'il ne pouvait tolérer une deuxième liste de contrôle que la loi ne rend pas obligatoire et qui constituerait un moyen d'intimidation pour les mineurs.
c( La gendarmerie étant insuffisante pour faire évacuer la foule qui encombrait le premier et le rez-de-chaussée, le bureau n'était pas encore formé à 9 h. 1/2. Des troupes ont été réquisitionnées.
a Les sommations ayant été faites sans résultat , on a procédé à l'expulsion manu militari.
(( Pendant cette opération, les portes, les fenêtres et le mobilier ont été brisés. (( Pendant ce temps, un cordon de troupes maintenait la foule qui stationnait sur la place et manifestait contre les expulsés.
« Le scrutin a été ouvert à 1 heure moins 20 et ne s'est fermé qu'à minuit moins 20.
(( Malgré la fermeture tardive du scrutin, qui a eu lieu à 11 h. 40, la nuit a été mouvementée.
(( Une bagarre sanglante s'est produite entre la gendarmerie et une bande d'une cinquantaine d'individus. La devanture d'un café a été brisée. Un gendarme a reçu un coup mortel à la tête. Un autre a reçu un coup de <iouteau à la cuisse. Ce dernier a dû être transporté à l'hôpital. ))
Quel respect pour le suffrage universel I Et c'est le grandissime (?) démocrate, Jaurès, qui foula ainsi aux pieds la liberté du vote et la souveraineté nationale 1 Le peuple n'est pas pour lui un maître qu'il respecte, mais un marchepied qu'il méprise et violente dans le but de se hisser à une situation d'où il pourra ensuite le tyranniser à son aise.
Pour se rendre compte du mépris que l'anticléricalisme professe pour le peuple, il suffit de juger son attitude dans l'affaire suivante.
Le 2 avril 1909, la Croix publiait cette dépêche :
(Ji Mardi, à midi, les trois quarts de la population de Roubia (Aude), furieux de la fraude éhontée qui, le 21 mars, amena à la mairie la liste radicale-socialiste, manifestait devant la demeure du maire, quand le souspréfet de Narbonne, assisté de deux commissaires , donna à cinquante gendarmes à cheval l'ordre de charger sans sommations préalables.
ce Les femmes et les enfants, qui précédaient le cortège, furent les plus atteints; plusieurs enfants ont été piétines par les chevaux. Plusieurs arrestations ont été opérées. Les patrouilles circulent dans les rues. La population est exaspérée. »
Si cette population croyait à sa souveraineté électorale, elle doit être joliment désillusionnée 1
En octobre 1907 eurent lieu, à Montpellier, des élections municipales complémentaires. Bien que les libéraux n'eussent présenté aucun candidat, se réservant pour les élections générales du mois de mai , nos bons blocards, suivant leur habitude, ne se sont nullement gênés pour frauder.
C'est ainsi qu'ils ont (( fait voter » un nombre considérable d'électeurs qui s'étaient abstenus ou qui, depuis longtemps, n'habitaient plus Montpellier, parmi lesquels M. de Rodez -Benavent, conseiller général de l'Hérault ; M. Audiso , ancien ténor léger à Montpellier, qui avait quitté la ville depuis une dizaine d'années ; un rédacteur de V Éclair , et jusqu'au procureur de la République, M. Falgairolles, qui s'était abstenu !
Celui-ci trouva la plaisanterie de fort mauvais goût, et, de nombreuses plaintes lui ayant été adressées, il ouvrit immédiatement une enquête en vue de poursuites à exercer.
Dans l'Hérault, à Villeveyrac, près de Montpellier, de graves bagarres ont éclaté en 1908. Les listes d'émargement ont été déchirées et l'urne brisée par les électeurs, qui avaient envahi le bureau de vote. Le vote a continué quand même.
A Balaruc-les-Bains, près de Cette, les mêmes incidents ont eu lieu.
La gendarmerie a dû charger la foule à Mont-Blanc et à Fouzillon (Hérault), où l'élection a été ajournée.
A Riols (Hérault), le bureau n'a pu être formé : il n'y avait ni liste ni électeurs.
A Bouzigues (Hérault), de violents incidents se sont produits; Turne a été enlevée. Au moment de la suspension du vote, autour de la table ren-
versée, une bagarre s'est produite. Les hussards de Montpellier ont été appelés d'urgence.
A Lunel , des bagarres ont eu lieu entre blocards et antiblocards. Plusieurs feuilles d'émargement furent déchirées.
A Saint-Thibery (Hérault), au moment du dépouillement du scrutin, des bulletins ont été jetés dans l'urne, et le dépouillement n'a pu avoir lieu.
A Fouzillon, on a trouvé 91 bulletins dans l'urne au lieu de 69. La liste d'émargement a été enlevée.
A Lansargues (Hérault), les socialistes se voyant battus ont jeté une poignée de bulletins dans l'urne, pour amener l'annulation de l'élection.
En août 1909, des troubles très graves ont marqué l'élection municipale de la commune de La Valette (Hérault).
Par suite de l'annulation d'une élection précédente, les électeurs de cette commune avaient été appelés à voter pour élire le conseil municipal.
Des troubles étant à craindre , on envoya sur les lieux la gendarmerie de Lodève et du Bousquet- d'Orb. La salle de vote ayant été envahie et des désordres s'y étant produits , le maire fit expulser tout le monde ; le président du scrutin resta seul dans la salle avec ses assesseurs.
Ces irrégularités provoquèrent d'énergiques et violentes protestations; ces protestations s'accentuèrent encore lorsqu'on apprit que la liste du bloc avait été proclamée élue.
De terribles bagarres se produisirent alors. Les gendarmes accoururent pour séparer les combattants; mais ils furent reçus à coups de pierres, à coups de pied, à coups de poing.
La porte de la salle de vote fut enfoncée, et , sous la poussée des assaillants, l'escalier s'écroula; gendarmes et électeurs manifestants furent jetés à bas, les uns sur les autres.
Des incidents très violents se sont produits à Mauguio, près de Montpellier, à l'occasion des élections municipales, en janvier 1910. De bonne heure,, libéraux et blocards s'étaient réunis devant la mairie. Quand l'heure du vote arriva, un jeune homme, M. Albert Touchât, ayant voulu examiner l'urne, une bagarre violente se produisit. Au milieu du tumulte, l'urne fut renversée et brisée à coups de pied. La liste d'émargement, lacérée, fut jetée à terre et maculée d'encre.
La gendarmerie, mandée par téléphone, procéda à plusieurs arrestations et fit évacuer la salle du vote. Une nouvelle urne fut apportée et scellée.
Les bagarres recommencèrent; la copie de la liste d'émargement fut jetée par la fenêtre et disparut. Une nouvelle arrestation fut opérée, celle de Léon Gosse, vingt-sept ans.
On est surpris de toutes les fraudes pratiquées dans le département de l'Hérault. Il a vraiment \e record sous ce rapport ainsi que pour les violences. On sent un parti tyrannique qui lutte désespérément contre un adversaire pour garder ses positions. C'est qu'en effet la franc-maçonnerie est à la veille d'être délogée dans ce département. M. Leroy -Beaulieu l'a
très clairement expliqué à un rédacteur de la Croix dans une interview très intéressante, dont voici la fin :
(( Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'on en voulût à ma personne même. Mais j'étais le premier élu de ma nuance dans ce département de l'Hérault, qui n'avait jamais eu que des députés radicaux depuis trente ans. Ils le considéraient comme leur fief, taillable et corvéable à merci. Ils ne comprennent pas qu'il se révolte. Ils n'ont pourtant à s'en prendre qu'à eux-mêmes aux fautes qu'ils ont commises, à la manière dont ils ont tyrannisé exploité, ruiné ce malheureux département. Il les a trop vus à l'œuvre, il les rejette aujourd'hui, et chaque accueil est marqué pour eux par de nouvelles défaites.
(( Sur les sept sièges de conseillers généraux et de conseillers d'arrondissement renouvelables en 1907 dans ma circonscription, ils en possédaient jusqu'alors 6; ils n'en ont plus que 3. Il y a deux ans, ils y avaient encore 30 municipalités sur 60 ; ils n'en ont plus que 20. A Montpellier même, aux élections municipales de 1904, ils avaient 1900 voix de majorité en moyenne; en 1908, ils n'en ont eu que 80, et 7 de nos candidats ont été proclamés ; ces élections sont d'ailleurs déférées au Conseil d'État. Je ne souhaiterais qu'une chose, c'est que le réveil des républicains indépendants et libéraux fût partout aussi vif que chez nous. Il est vrai que nous avons subi vingt ans de combisme avant la lettre. Si toute la France avait fait pareille expérience , le règne des radicaux sectaires serait près de finir. »
A Tours, en 1910, des électeurs rayés sans motifs de la liste électorale ont cherché à se faire réinscrire entre le premier et le second tour de scrutin, par décision du juge de paix. Aucun ne devait voter au scrutin de ballottage : la loi est formelle. Des attestations ont cependant été délivrées par la mairie ; elles ont permis à certains de voter. Les électeurs inscrits sous les numéros 11.352 et 11.353 ont ainsi pris part au scrutin. La décision du juge de paix qui les réinscrivait sur la liste électorale était du 6 mai.
A un bureau de la salle du Manège, un électeur âgé d'environ 40 ans s'est présenté avec la carte d'une personne née en 1838. Le président se hâta de mettre son bulletin dans l'urne. Un assesseur, ayant remarqué que l'âge de l'électeur ne correspondait pas avec l'âge indiqué par la carte, protesta. L'électeur déclara qu'il venait de voter pour son oncle, et qu'il croyait en avoir le droit! Sans la complaisance du président, voilà un fait qui eût été impossible.
De plus, deux mille cartes supplémentaires d'électeurs ont été imprimées avant le premier tour de scrutin. Douze cents furent distribuées la veille du second tour. Des morts votèrent, dit VÉcho de Paris.
Un électeur inscrit à Compiègne fut fort étonné de voir que quelqu'un avait voté à sa place à Tours. Un grand nombre d'ouvriers nouvellement arrivés à Tours, et non inscrits sur la liste électorale, ont néanmoins pris part au vote.
C'est ainsi que M. Besnard put obtenir une majorité de 280 voix.