UN MODÈLE DU GENRE
La fraude existe dans toutes les circonscriptions électorales. Le journal officieux les Nouvelles est obligé de le reconnaître. En juillet 1909, il publiait le récit suivant des fraudes commises dans la Corse.
(( Comment on fait de bonnes élections. — E hona annata ! C^est un proverbe et c'est une grande vérité. Il n'est pas de bonne année en Corse sans élections. C'est alors que les poches vides se garnissent, que les boutonnières fleurissent (on aime beaucoup les rubans dans l'île), que les nominations de cantonniers et de juges de paix se multiplient, c'est alors (ô stupeur !) qu'on voit les infirmes se mettre en branle et les morts revivre.
Les confessions d'un adjoint.
(( C'est à Sartène , vieille ville montagnarde , encore toute chaude de la récente élection législative, que, grâce à la bonne volonté de M. Dono Bernardini, adjoint au maire de Sainte -Lucie- de -Tallano, j'ai été vraiment initié à la grande cuisine électorale. Avec une parfaite candeur, cet excellent homme, sous le nez du très distingué maire de Sartène, M. Quilichini, un peu surpris, dévoila comment, sur l'ordre impératif du préfet Chaleil, il avait faussé, en 1907, dans son canton de Sainte -Lucie, au dam de M. Quilichini, les élections au conseil général.
« — Je n'ai d'ailleurs été qu'une dupe, conte M. Dono Bernardini, qui est bachelier et chevalier du Mérite agricole. Le maire de Sainte-Lucie-de-Tallano, ayant passé de vie à trépas , mes parents et amis avaient eu la bonne pensée de me faire élire à sa place. Le préfet me manda à Ajaccio : « Monsieur Bernardini, me dit -il, on m'a appris que vous aspiriez à la mairie. Cela est possible. Vous n'ignorez pas qu'aux prochaines élections du conseil général, M. Orsatti, candidat officiel, doit être élu contre M. Quilichini. Pour assurer ce succès, il faut que M. Orsatti soit, avant tout, maire de
Sainte-Lucie. — Tout cela est fort beau, monsieur le préfet, mais mes parents et amis sont nombreux. Ils tiennent à ce que j'aie la mairie. Je ne puis... — Voulez-vous être juge de paix? » me demanda à brûle-pourpoint M. Chaleil.
(( M. Quilichini eut un geste amusé.
« — Dame I c'était tentant, s'excuse l'adjoint de Sainte-Lucie-de-Tallano . Je suis père de sept enfants. Je n'avais pas le droit de refuser. Pourtant je me méfiais de Chaleil. (( Cette promesse, lui dis-je, monsieur le préfet, voulez-vous la formuler de nouveau devant deux de mes amis qui m'attendent dans votre antichambre ? — Parfaitement ! »
(C J'allai chercher mes amis, et, devant eux, M. Chaleil me donna sa parole d'honneur qiCaprès les élections je serais nommé juge de paix. Dois-je vous dire que j'attends encore ! »
(( Le maire de Sartène rit de plus belle.
« — Pourtant j'ai fait tout au monde pour empêcher Quilichini d'être élu ! Sans moi, le candidat de la préfecture remportait une veste.
(( Les faux bulletins.
(( — A quelles fraudes dûtes- vous vous livrer ? Avez- vous imité l'exemple de ce fameux maire d'Antisanti, le docteur Mariani, qui, se sachant battu, les mains barbouillées d'encre, tachait les bulletins hostiles, puis les annulait ?
(( — C'est l'enfance de l'art. Mais cela se voit trop. Je vais vous expliquer. En ma qualité de premier adjoint, je présidais le bureau. J'avais dans ma main droite un bulletin au nom d'Orsatti. C'était celui-là le bon. Ma main gauche recevait nombre de bulletins pour Quilichini ; mais, tandis que l'on vérifiait (quand c'était un adversaire) le nom de l'électeur sur la liste, ma main droite seule opérait , et , tandis que la corbeille recevait le bulletin de Quilichini, j'introduisais dans l'urne un suffrage de plus en faveur d'Orsatti. Voilà comment l'on procède à Sainte-Lucie-de-Tallano.
« — Et voilà comment j'ai été battu aux élections de 1907 ! souligne M. Quilichini'. Mais Dono Bernardini oublie de vous parler des escadrons volants.
(L Les escadrons volants.
(( — Ah ! soupire le jovial adjoint, on a bien raison de dire qu'un maire qui perd aux élections est un incapable (sic). Mais, monsieur Quilichini, les escadrons volants ne sont point particuliers à Sainte-Lucie, ni même à l'arrondissement de Sartène.
(( — Qu'entendez-vous, messieurs, hasardai-je, par escadrons volaiits?^^
(( Le maire et l'adjoint éclatent. On se moque évidemment un peu de la candeur du continental.
(i — Les escadrons volants, explique M. Quilichini, sont composés de ces électeurs professionnels inscrits dans quatre, cinq, six communes, et dont
l'appoint contre-balance heureusement les suffrages défavorables au candidat de l'administration.
(( — Gomment peut-on être électeur dans plusieurs communes?
(( — Rien de plus facile. Regardez cette carte électorale imposée par la préfecture.