‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 29 sur 79 · Le scandale de la Haute -Garonne · texte numérisé non relu

Le scandale de la Haute -Garonne

Le Télégramme, journal républicain de Toulouse, a raconté en ces termes le brigandage électoral commis à la préfecture contre M. Auriol.

(( La Commission de recensement de la Haute-Garonne.

— Un acte de brigandage à la préfecture. — M. HenH Auriol, déclaré élu dimanche avec 266 voix de majorité, est indignement volé. — Le ballottage est 2^ro clarine à deux voix. — Le député élu proteste. — La foule hue la. comtnission etaccla'ine M. Auriol,

(( Trois voleurs ! — Ces trois voleurs sont MM. Ournac, Duran et Taussac, qui, de la façon la plus déloyale, ont volé le suffrage universel et se sont rendus complices du honteux brigandage électoral que nous relatons plus bas.

(( Depuis hier, nous étions fixés, on nous avait prévenus que le préfet de la Haute-Garonne avait préparé ce mauvais coup dans son maquis préfectoral et qu'il avait trouvé trois complices complaisants.

(( J'avoue que je me refusais à le croire; j'avais la naïveté de faire crédit à l'honnêteté de ces trois conseillers généraux, mon article d'hier en fait foi. Je les avais prévenus de la canaillerie qu'on voulait leur faire commettre ; c'est donc sciemment et en pleine connaissance de cause qu'ils ont agi, ils ne relèvent plus que du mépris public.

« Henri Begouen. »

(( En comité secret. — La proclamation des résultats de l'élection de Yillefranche a été marquée par de tumultueux incidents.

« Dimanche soir, malgré les nombreux vols dont il avait été victime, M. Auriol, député sortant, était proclamé par 266 voix, alors que la souspréfecture avait eu largement le temps de vérifier les chiffres.

a Ce résultat se trouvait donc définitivement acquis.

(( D'ailleurs tous les journaux l'enregistraient le lendemain, ceux de Paris comme ceux de la province, et la Dépêche mentionnait M. Auriol comme élu.

(( Il en était de même au ministère de l'intérieur pour les statistiques officielles.

(( Or, lundi matin, les adversaires de M. Auriol répandaient déjà le bruit que l'élection de ce dernier ne serait pas maintenue et affirmaient qu'un ballottage serait proclamé à tout prix.

(( Ce vol est aujourd'hui un fait accompli, et partout l'émotion est très vive, car les honnêtes gens de tous les partis jugent avec indignation ces ignobles procédés.

(( Mercredi matin, M. Auriol et son avocat, M*^ Laporte, de la cour d'appel de Toulouse, étaient informés par M. Ournac, sénateur, que le dossiei de l'élection leur serait confié dans la journée à quatre heures.

(( A l'heure indiquée, le député de Villefranche et son conseil se rendaient à la préfecture; mais ils apprirent, à leur grande surprise, qu'ils ne pourraient consulter le dossier que jeudi, à dix heures du matin.

(( Un nouveau retard devait encore se produire, car la commission de recensement voulait manifestement gagner du temps pour rendre impossible tout contrôle.

(( Ce n'est qu'à 11 h. 30 du matin que M. Auriol et son avocat purent, en effet, examiner le dossier en présence de M. Ournac.

(( Le sénateur de la Haute-Garonne commença par signifier au député de Villefranche qu'après examen des chiffres, on aboutissait au ballottage par dix voix qui lui manquaient pour qu'il fût définitivement élu.

(( Me Laporte demanda alors à examiner de concert les procès-verbaux, afin de prouver qu'il était manifestement impossible que M. Auriol ne fût pas immédiatement proclamé.

c( Dès l'examen des premiers procès-verbaux, une remarque s'imposa à l'esprit de l'honorable M^ Laporte. Il fit constater à M. Ournac les surcharges grossières de certains chiffres qui, précisément, ne concordaient plus avec les procès-verbaux certifiés conformes que M. Auriol avait entre les mains.

(( Un certain nombre de bulletins se trouvaient également refusés à M. Auriol, alors qu'ils auraient dû lui être attribués. Citons un seul exemple qui s'est souvent répété. Un bulletin de M. Ducos portait la mention suivante écrite à la main :

(( Henri AURIOL,

(( Député sortant. »

(( Et, en biffant le nom de Ducos, le trait de plume s'était égaré et effleurait une des lettres du nom de M. Auriol. C'en était assez pour la commission, qui avait déclaré nul un pareil bulletin.

(( Nous n'en finirions pas si nous voulions relever toutes les erreurs de simple appréciation. Mais l'examen des procès- verbaux de la commune de Lanta et de quelques communes du canton de Revel, — y compris Revel lui-même, — révéla des erreurs matérielles scandaleuses.

(( L'une d'elles était tellement manifeste, que la commission en fut impressionnée et renvoya sa décision après le déjeuner. Ces messieurs se sépa-

rèrent à une heure de l'après-midi, après avoir examiné seulement sept ou huit procès-verbaux sur quatre-vingt-treize communes.

(( A deux heures, MM. Auriol et Laporte se présentaient de nouveau à la préfecture. Il y avait, cette fois, la commission de recensement au complet, c'est-à-dire M. Ournac, assisté de MM. Duran et Taussac, conseillers généraux.

« Ceux-ci reconnurent une première erreur, mais ajoutèrent que le temps matériel manquait pour examiner tous les procès- verbaux. M. Duran, qui n'avait pris part encore à aucune délibération de la commission, avoua même qu'il n'avait pas examiné tous les bulletins annexés et dont M. Auriol revendiquait pour son compte une large part.

(( La commission, sans vouloir pousser plus avant son examen , maintenait arbitrairement le ballottage, déclarant, contre l'évidence, qu'il manquait à M. Auriol deux voix pour être définitivement élu.

(( La séance publique. — Conclusions de M^ Laporte. — C'est dans ces dispositions d'esprit que fut ouverte, à trois heures , la séance publique de la commission de recensement.

(( Après examen , sans incident , des résultats des opérations électorales dans les diverses circonscriptions de la Haute-Garonne, la commission appela l'examen de l'élection de Villefranche.

« M^' Laporte se leva immédiatement et déposa les conclusions suivantes :

(( Plaise à messieurs les membres de la commission de recensement.

« Vu les articles 34 et 35 du décret du 2 février 1852, ainsi conçus :

(( Art. 34. — Le recensement général des votes pour chaque circonscription électorale se fait au chef-lieu de département, en séance publique.

(( Art. 35. — Le recensement général des votes étant terminé, le président de la commission en fait connaître le résultat,

(( Procéder publiquement au recensement général des votes de l'arrondissement de Villefranche.

(( Pour M. Auriol : J. Laporte. »

(( A l'appui de ses conclusions, l'honorable avocat ajouta qu'une seule raison suffirait à les justifier : la loi qui fait un devoir à toutes les commissions de recensement de procéder publiquement et contradictoirement aux opérations de recensement.

(( Il fit ressortir qu'une raison plus grave encore rendait nécessaire un pareil examen : une raison de simple honnêteté , l'élection de M. Auriol ne tenant qu'à deux voix', et l'examen fait à la hâte, entre onze heures et demie et midi et demi, de quelques procès -verbaux seulement ayant déjà révélé des erreurs considérables.

« — C'est, messieurs, termine M^ Laporte, un appel sans passion, mais non sans émotion, que je fais à votre probité et à votre devoir. »

« A ces paroles si raisonnables, M. Ournac répondit simplement qu'il n'avait pour mission que de proclamer et non de recenser.

(( Intervention de M. Auriol. — M. Auriol demande la parole ou, plus exactement, la prend, et d'une voix vibrante déclare que l'honnêteté, la bonne foi et la moralité politiques exigent qu'on procède à un recensement sérieux, lorsqu'on se trouve en présence d'une différence de deux voix.

(( A cet .instant, M. Ducos, qui se trouve assis à côté de M. Auriol, fait entendre une timide protestation.

(( Le député de Villefranche se tourne vers lui et, au milieu de l'émotion générale, lui dit :

(( — Vous êtes le complice du vol! vous êtes un voleur vous-même! »

(( M. Ducos se lève et s'avance vers M. Auriol. Le député de Villefranche le gifle violemment et, voyant que M. Ducos lève son parapluie, il le lui prend des mains et le lui applique sur la figure.

(( Immédiatement, la police renverse les barrières et le commissaire central maintient le député de Villefranche, qui continue à protester. Toute la salle est soulevée. Elle manifeste bruyamment son indignation contre les procédés d'étouffement de la commission de recensement, aux cris répétés de : (( Voleurs ! voleurs ! ))

(( M. Ournac proclame le ballottage. — M. Ournac, perdant définitivement la tête, déclare qu'en présence du tumulte, il proclame immédiatement le ballottage et lève précipitamment la séance.

(( A sa sortie de la préfecture, M. Auriol est acclamé. L'indignation est à son comble.

« C'est donc un vol de plus, — et le plus cynique, — à l'actif de la commission de recensement de la Haute -Garonne, qui mérite désormais le mépris de tous les honnêtes gens.

(( Les socialistes présents dans la salle n'ont pas dissimulé leurs sentiments, et MM. Vincent Auriol, Bedouce et Ellen-Prévot ont manifesté tout haut leur indignation contre un pareil brigandage.

« Signalons qu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, les commissions de recensement de l'Ariège et de Tarn-et-Garonne procèdent publiquement et contradictoirement à l'examen des opérations électorales de ces départements.

(( Ce n'est qu'à Toulouse que tout se passe dans l'ombre du cabinet préfectoral, sans qu'on puisse même se défendre contre les vols les plus manifestes.

(( En présence d'un pareil scandale, il ne reste plus aux honnêtes gens de tous les partis qu'à flétrir ces hommes politiques qui, investis d'une mission de confiance, viennent de l'accomplir en véritables brigands.

(( C'est une honte pour Toulouse ! »

Devant l'énergique attitude du candidat libéral et de ses amis, la préfecture proclama M. Auriol élu.

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