CHAPITRE I LA PRESSION DU PARTI
Le véritable auteur de la Piévolution française, Voltaire, a écrit ces lignes : (( C'est une très grande question, mais peu agitée, de savoir jusqu'à quel degré le peuple, c'est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes. La partie trompante n'a jamais bien examiné ce problème délicat ; et de peur de se méprendre au calcul , elle a accumulé tout le plus de visions qu'elle a pu dans les têtes de la partie trompée * . »
On peut dire que l'anticléricalisme a sérieusement examiné ce problème délicat, car le nombre des ruses qu'il emploie pour tromper le peuple est incalculable.
(( Il est à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu'il soit instruit ; il n'est pas digne de l'être, » écrivait Voltaire à Damilaville, le 19 mars 1766 '.
1 Edition Baudouin, t. XXXVIII, p. 77.
^ Ihid., t. LXXXV, p. 245.
Les anticléricaux ont gravé dans leur intelligence cette phrase du grand écrivain, et ils s'appliquent par tous les moyens en leur pouvoir à entraîner le peuple.
Quels sont les entraîneurs du peuple ?
Il y en a de plusieurs genres : les uns sont privés, et les autres publics. Les premiers sont ceux qui , n'étant revêtus d'aucune fonction publique, font de la propagande pour le parti, moyennant une récompense financière ou honorifique. Leur influence est très grande, car ils semblent désintéressés dans leurs conseils. Ils corroborent très sérieusement l'action des hommes politiques. Ceux-ci sèment l'idée. Les meneurs la font pénétrer dans les cerveaux. Ils jouent le même rôle que le journal. Au fond, ils le complètent, car il n'atteint que ses lecteurs. Ne faut-il pas convaincre ceux qui ne lisent pas, afin de conquérir la majorité du peuple ?
Les meneurs blocards sont donc, avec le journal anticlérical, les missionnaires de la politique anticléricale dans le peuple. Ils font même plus de conquêtes à celle-ci que le journal : (c Le discours vivant d'un homme, disait Silvio Pellico, a une toute autre puissance que nos lectures et nos réflexions. L'âme est plus ébranlée, les impressions qu'elle en reçoit sont plus profondes. Dans le frère qui parle, il y a une vie, un à-propos qu'on rechercherait en vain dans ses propres pensées. »
Aussi l'anticléricalisme donne-t-il ses soins et ses ressources à la formation de ses missionnaires ou propagandistes.
§ 4 . — Les meneurs du parti
M. Wilson avait organisé, dans chaque commune de sa circonscription électorale de Loches, un petit bataillon d'agents électoraux auxquels il donnait le nom de dizainiers , parce qu'ils étaient spécialement chargés de surveiller dix électeurs et de les conquérir ou conserver à sa politique. Ils étaient bien rémunérés. Leur dévouement lui était complètement acquis. D'ailleurs, il avait soin de les voir de temps en temps et de réchaufl'er leur ardeur. Un de ses amis étant venu le voir un jour, M. Wilson lui demanda s'il y avait quelque chose de nouveau dans son canton, ce Non, répondit celui-ci. — Mais si, répondit le député; tel dizainier de telle commune est décédé. Il faut le remplacer au plus vite. »
Le général politique avait l'œil sur ses troupes, et ne perdait pas de vue ses dizainiers, car ils étaient les missionnaires de sa politique.
Les meneurs du parti anticlérical ont la mission de répandre ces bruits qui impressionnent si vivement les électeurs, quelques jours avant le scrutin. Ils accusent le candidat libéral de vouloir faire la guerre, rétablir le servage, le service de sept ans, etc. Gomme le paysan croit une chose vraie quand tout le monde la répète, il ajoute foi à ces faux bruits; car, sur un
mot d'ordre de leur chef, les meneurs les répandent le même jour dans toutes les communes. Ceux-ci travaillent également à attacher les électeurs au député blocard. Véritables avocats, ils emploient tous les arguments susceptibles de les lui gagner. Ils adoptent généralement la tactique suivante dans la dernière semaine. Sur un mot d'ordre, les meneurs disent partout avec un accent convaincu : (( C'est M. X... qui va passer. » Les fonctionnaires, les facteurs, les entraîneurs du parti le répètent partout, font une impression profonde sur les esprits et déterminent leur option en faveur du radical. Ce truc réussit généralement bien.
Le jour de l'élection arrivé, les meneurs se postent à l'entrée du bourg de la commune, font la conduite aux électeurs faibles d'esprit jusqu'à l'auberge. Là, les hommes influents du parti les entourent et les pressent d'adopter leur candidat. Ils emploient tour à tour les menaces ou les promesses, commandent un rafraîchissement, et finalement mettent dans la main de l'électeur un bulletin au nom du blocard. Les meneurs anticléricaux le conduisent ensuite jusqu'à l'urne, en surveillant l'usage qu'il fait du bulletin qui lui a été remis.
Ces sectaires attaquent encore avec ardeur le candidat libéral et ceux qui le soutiennent, afin de les intimider et de les empêcher de faire campagne en sa faveur.
Des affiches sont-elles posées contre le candidat anticlérical , elles sont lacérées dès le soir même. Voilà comment le bloc pratique la tolérance et manifeste son culte pour la vérité dans la liberté !
De peur qu'on en doute, voici des faits authentiques qui prouvent bien l'exactitude de nos paroles :
A Montauban, la veille du vote, le surveillant -chef disait aux employés d'un édifice municipal :
(( Vous irez demain à votre section. A la porte, vous trouverez un tel qui vous remettra le bulletin, et, si vous en substituez un autre, inutile de venir au travail lundi matin. Soyez tranquilles, vous serez surveillés. )) L'un de ces esclaves inspirait quelque défiance. En lui remettant le bulletin, on lui prit les deux bras et on le conduisit ainsi jusqu'à l'urne déposer son libre suffrage. (Univers, 17 mai 1906.)
Le 30 avril 1910, la Chronique artésienne (Pas-de-Calais) posa ces questions au parti anticlérical :
« Est-il vrai que les ouvriers de M. Loth soient conduits au scrutin embrigadés par les délégués du patron, obligés de voter suivant l'ordre donné? Plusieurs, affirme-t-on , auraient été en état d'ivresse manifeste.
« Est-il vrai qu'à Rœux, les membres de la Ligue dite républicaine soient allés voter en corps, sous la surveillance des chefs et drapeau déployé? »
Aucune réponse n'ayant été faite, on peut considérer ces faits comme authentiques.
A Tours, les vieillards de l'hospice ont été amenés au scrutin embrigadés, et on ne leur a permis de déposer dans l'urne que des bulletins au nom de M. Besnard. Ceux qui avaient des bulletins au nom de M. Drake se
les ont vu.^ arracher des mains et remplacer par des bulletins du candidat radical.
Tours n'est pas la seule ville où l'on ait conduit au scrutin des hospitalisés avec un bulletin radical dans la main.
Le même fait a été constaté dans d'autres villes.
A Marseille , on a promis aux vieillards hospitalisés à Sainte - Marguerite d'améliorer leur ordinaire s'ils votaient pour le candidat anticlérical.
Dans la Dordogne, les hospitalisés des asiles John-Bost ont été également conduits au scrutin. Le Combat Bergeracois en donne le récit suivant :
« Nous disons que, si la sous -préfecture, aidée dans sa besogne par M. Garrigat, a pu attribuer trois voix de majorité à M. Clament, c'est grâce aux suffrages des idiots hospitalisés.
« Le scandale dure depuis longtemps. Mais tout a une fin.
(( Il s'agit, vous l'avez deviné, de ce qui se passe, à chaque élection, dans la commune de Saint - Pierre -d'Eyraud, avec le concours des hospitalisés des asiles John-Bost.
(( Cet établissement recèle soixante -dix -huit électeurs. La plupart sont absolument idiots. Passe encore pour ceux-là, puisqu'il paraît que la loi permet aux idiots de voter.
(( Mais ce que la loi ne permet pas , c'est qu'ils soient menés aux urnes, en bandes, comme des troupeaux. -C'est pourtant ce qui a eu lieu le 24 avril.
(( Les internés de l'établissement John-Bost furent divisés en trois troupes, d'environ vingt -cinq individus chacune. La première troupe arriva, avant le déjeuner, à onze heures; la seconde, après le déjeuner, à une heure ; la troisième à trois heures. Et ce fut dans la rue , devant la mairie, au moment d'entrer dans la salle de vote, -qu'on distribua à chacun sa carte électorale, qu'ils auraient été incapables, si on la leur eût donnée plus tôt, de distinguer ensuite d'avec leur bulletin. »
Gomme le peuple 'est traité avec honneur 1 Les anticléricaux ont établi des sociétés de cérémonies laïques, mais sans avoir défini encore la divinité à laquelle ils rendent un culte civil. Ils devraient désigner la « volonté populaire )) comme nouvelle divinité î Ils ont une si grande déférence pour elle !
L'organisation anticléricale se perfectionne chaque année. Les meneurs de tout genre, payés pour tromper le peuple, ne suffisent pas au bioc. Il veut être informé de tous les détails de l'élection. Des espions ont été chargés de surveiller la conduite des candidats libéraux. Une circulaire a été adressée aux délégués des comités cantonaux de l'arrondissement de Glermont (Oise). Elle a été reproduite par Y Éclair au commencement d'avril 1910. La voici :
(( Ghers collègues,
a II est de toute importance, au moment où la période électorale va s'ouvrir, d'êb^e renseigné sur les faits et gestes de notre adversaire Gh. Dupuis, candidat des progressistes et des autres réactionnaires.
(( Dans ce but, je vous serais reconnaissant de signaler à votre président du comité cantonal, ainsi qu'à moi-même, en remplissant les feuilles cijointes, les incidents qui auront pu se produire au cours de la visite de M. Dupuis dans votre commune.
(( Tournée : Dupuis Charles (des Ageux). Commune de . Can-
ton de
(( M. Dupuis est venu dans la commune le
c( M. Dupuis a-t-il fait une réunion publique ?
a Qui a présidé ?
(( Opinions du président et des assesseurs :
(( Combien d'assistants ?
(( Quels arguments a-t-il produits en réunion publique ?
a A-t-il été applaudi ?
(C A-t-il été interrompu ?
(( Par qui ?
(( A-t-il rendu des visites ?
(( A qui ? [indiquer Vopinion des ijersonyies visitées).
« Combien d'électeurs inscrits ?
(( Combien de votants ordinairement ?
(( A combien estimez-vous le nombre de voix dans votre commune pour MM.Delpierre , Dupuis , Aubey (clérical) , Camille Dumou-
lin (socialiste) , après pointage sérieux avec vos collègues du comité
(envoyer de suite ce renseignement).
(( Observations et renseignements particuliers et coniidentiels :
(( Envoi confidentiel à M.
(( Délégué du comité cantonal de . »
L'anticléricalisme est d'une habileté consommée dans l'art de la délation. Il caractérise, il est vrai, sa sournoiserie en termes pompeux. Est-ce en la pratiquant qu'il travaille à donner à la démocratie plus de liberté, plus de justice, plus de fraternité et de solidarité? Tel est l'idéal sans ce^se répété par les anticléricaux. Ils ont une curieuse manière de le réaliser dans leur conduite !
Tandis que les meneurs anticléricaux font de l'apostolat laïque et démocratique auprès du plus grand nombre possible d'électeui*s, ils adi'essent aux lecteurs des journaux blocards de chaleureux appels en faveur de leurs candidats. Pour qu'ils soient entendus, ils font une proj)agande inouïe de ces feuilles qu'ils envoient gratuiteiuenl à [\n li-ès gi-and nombre. Tantôt c'est la Fédération l'adicale et radicale-socialiste qui embouche la trompette, tantôt le comité républicain du commerce, de l'industrie et de l'agriculture, tantôt enfin c'est le comité central des groupes radicaux et radicaux- socialistes. Ces titres longs et solennels sont jugés capables «l'impressionner les esp?"its faibles. Quand ils no l'iodniiont plus Teflet
attendu, on aura recours au comité républicain de la lune et du soleil, fédéré avec celui des planètes et concentré dans celui des étoiles, sous la direction de la comète Halley. (?)
Voici quelques-uns des appels entendus avec une profonde émotion par les électeurs radicaux d'Indre-et-Loire. Ils ont paru dans la Dépêche de Tours, le 17 avril 1910 :