‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 42 sur 79 · Les instituteurs agents électoraux · texte numérisé non relu

Les instituteurs agents électoraux

En dehors des dizainiers, le bloc anticlérical compte parmi ses plus zélés propagandistes les membres des comités anticléricaux et les instituteurs. Pour agir sur une population , il est nécessaire d'être bien- renseigné sur la conduite des adversaires, la mentalité des habitants, etc. Personne n'est plus à même que l'instituteur de fournir ces détails au comité anticlérical cantonal ou d'arrondissement. Sur la demande de celui-ci, le préfet nomme des instituteurs dévoués au parti dans les communes qui doivent être travaillées au point de vue politique.

Ces éducateurs renseignent sûrement le comité directeur et lui permettent ainsi de réussir dans la propagande de ses idéas.

Nous en avons connu un qui faisait le modéré, mais travaillait hypocritement à miner le parti qu'il semblait choyer apparemment. Aux élections municipales, quatre bulletins furent trouvés dans l'urne portant des injures à l'adresse du candidat blocard. Les électeurs le consultèrent pour savoir s'ils devaient lui être comptés. Il répondit qu'il l'ignorait. Gonti-airement à la loi, ils furent ajoutés au nombre des voix recueillies par le candidat.

Ce secrétaire de mairie ne pouvait méconnaître la législation et la jurisprudence sur cette question. Mais il favorisa en sous-main le bloc anticlérical.

Dans combien de communes les instituteurs lui ont-ils rendu des sei-vices aussi signalés ? Le nombre en est incalculable. Les l'uines morales et religieuses que nous déplorons en ce moment dans notre patrie leur sont en grande partie imputables ; ils en furent les néfastes aitisans.

Le Journal de Sainl-Quentui a publié le texte d'une circulaire adressée par le président d'un cercle démocratique à tous les instituteurs de l'arrou-

dissement de Saint-Quentin. Ce document portait ce titre : Enquête politique et électorale. Les instituteurs y étaient priés de répondre, chacun pour sa commune, aux questions suivantes : a i^ Modification des positions électorales qui ont pu se produire depuis la dernière élection législative; 2« Quelles sont les personnes influentes de chaque parti? 3» Quels sont les rapports des divers partis entre eux ? 4« Quelles sont les questions politiques, économiques, locales, qui ont un retentissement particulier sur les élections législatives ? 5» Quel est le genre de propagande qui convient le mieux ? conférences, brochures, etc. ; 6» Dans la circonscription, quel est votre avis sur les candidatures possibles et leur chance de succès ? »

Les préfets eux-mêmes les excitèrent à faire de la propagande électorale anticléricale, comme l'indique la nouvelle lancée dans un journal parisien, le 6 mai 4906 :

(( Samedi dernier, les instituteurs de l'arrondissement d'Issoudun, mandés à la préfecture, à Ghâteauroux, par le F.'. Liégey, préfet de l'Indre, ont entendu tomber des lèvres du pontife ces mémorables paroles :

(( — Si M. Coudereau n'est pas élu, je perds ma place, et beaucoup d'entre vous perdront également les leurs ! »

Les blocards leur avaient fait croire que si les libéraux étaient élus, ils deviendraient immédiatement les esclaves des curés, qui seraient transformés en inspecteurs de leurs écoles ! Le document suivant, envoyé par le bureau de V Amicale, de Marseille, confirme bien l'aveu de cette croyance fait par l'un d'eux :

(( Marseille, le 25 avril 1906.

(( Cher camarade,

ce II résulte des renseignements précis que nous avons pu recueillir que jamais la réaction n'a mis en œuvre tant de violence et de corruption pour battre aux élections de mai les candidats de la R.épublique.

(( Les instituteurs français ne peuvent rester indifférents au milieu d'une bataille dont l'enjeu est Vécole laïque ; leur devoir est de se jeter résolument dans la mêlée et d'y exercer, au profit de la démocratie, leurs droits de citoyens.

(( Si le cléricalisme était triomphant, ne serions -nous pas, comme sous le 16 mai, ses premiers otages et ses premières victimes ?

(( Nous vous convions donc, cher camarade, à défendre énergiquement dans votre circonscription, par une active propagande, le candidat qui acceptera, avec le programme arrêté au cours de la dernière réunion du Comité administratif de la Fédération, le principe de l'égalité des enfants devant l'instruction, le respect des lois sur la séparation des Eglises et de l'Etat et sur la suppression de l'enseignement congréganiste.

(( Recevez, cher camarade, l'assurance de nos sentiments confraternels et dévoués.

a H. BoNTOux (( C. Michel,

« Secrétaire. « Président de la Fédération des Amicales. »

Les instituteurs firent l'active propag^ande qui leur était recommandée. Formant « le sacerdoce laïque », ne devaient-ils pas combattre à outrance les hommes noirs et leurs candidats ? Ils s'acquittèrent de ce travail à la satisfaction du bloc, qui reconnut publiquement que c'était à eux qu'il devait en grande partie son succès.

Plusieurs donnèrent comme modèle d'écriture : M. Z. .. (candidat libéral), c'est la guerre. Tous signalèrent aux anticléricaux les votes qui pouvaient être utilisés sur les listes électorales. Quelques-uns allèrent jusqu'à faire voter les enfants en classe, afin de connaître l'opinion de leurs parents. La Croix publiait à ce sujet, le 6 octobre 4904, l'article suivant :

(( Le bouc séditieux. — V Avenir du Puy-de-Dôme signale un fait vraiment inouï. Il s'est passé àFontanes, petite commune de la Lozère, et a eu son dénouement devant le juge de paix du canton de Langogne, M. Grueize.

(( Les instituteurs deFontanes mêlent leurs élèves aux luttes électorales. Ils les font voter pendant les heures de classe et dans les locaux scolaires, au lieu de leur apprendre à écrire, à lire et à compter.

(( Garçons et fillettes sont devenus de précoces et acharnés politiciens.

ce Les rouges sont provocateurs. Les blancs leur donnent toujours la riposte.

(c Le jeune Mathieu est un blanc.

(( Ses camarades de l'opposition avaient exhibé un épou vantail pour ridiculiser son parti.

(( Lui, il sortit un bouc endimanché et le promena dans le village.

(( Dans la Lozère, le bouc est considéré comme l'emblème des blocards.

« Quand on crie : ce A bas le bouc ! » chacun sait ce que cela veut dire.

(( L'institutrice voulut frapper l'animal. Le jeune Mathieu se fâcha.

(( Tout aussitôt l'institutrice, — il faut savoir son nom , elle s'appelle Chareire, — se sentit offensée. Elle écrivit au procureur.

(( Une enquête fut ouverte. Elle aboutit au renvoi du petit Mathieu devant le tribunal de simple police sous l'inculpation d'injures à l'institutrice.

(( Le juge de paix a condamné l'enfant à un jour de prison et 15 francs d'amende.

oc C'est le cas d'employer la fameuse formule : « Sans commentaires. »

En 1910, les instituteurs travaillèrent les électeurs avec une plus grande ardeur que précédemment, afin de témoigner leur reconnaissance à ceux qui avaient augmenté si généreusement leur traitement avec l'argent des contribuables. Un grand nombre d'entie eux intéressèrent leiu-s élèves aux élections, comme le raconte le journal la Démocratie de VOnest :

a Dans une commune de Saint-Nazairo, l'instituteur fit écrire au tableau noir le nom de Delaroche-Vernet, et, avant de sortir de classe, sur un signe

de lui, les élèves s'écrièrent en chœur : « Vive Delai-oche-Vernet ! » Le lendemain des élections, le même instituteur écrivait encore au tableau noir : <c M. Delaroche-Vernet a eu 10658 voix. Vive Delaroche-Vernet ! » On croit rêver !... La voilà bien, l'école neutre I »

Tels sont les procédés auxquels certains instituteurs ont eu recours afin d'imposer leurs opinions politiques aux parents de leurs élèves.

Dans la Creuse, à Aubusson, un délégué cantonal, « fervent partisan de l'école laïque, républicain socialiste militant, » a envoyé sa démission au préfet, parce qu'il était écœuré d'avoir vu que, pendant les élections, les instituteurs étaient transformés en agents électoraux et même en afficheurs du candidat de l'administration.

En résumé, les instituteurs sont les correspondants attitrés des journaux anticléricaux. On peut les considérer comme les entrepreneurs des campagnes de presse contre les personnalités libérales, afin de les faire échouer aux élections. Ils renseignent le bloc sur tout ce qui se passe dans la commune qu'ils habitent, et s'occupent souvent plus de la politique que de l'instruction des enfants qui leur sont confiés. Aussi le nombre des illettrés augmente-t-il chaque année d'une manière inquiétante.

§3. — Les fonctionnaires et les élections

Les instituteurs n'ont pas été les seuls agents électoraux très dévoués du bloc. Les percepteurs, les magistrats, les inspecteurs d'académie, en un mot tous les autres fonctionnaires ont marché avec ardeur pour le triomphe de la République laïque, démocratique et sociale.

Le juge de paix de Vimy (Pas-de-Calais) a fait signer aux mineurs, un mois avant les élections législatives de 1902, l'engagement de voter pour le candidat qui leur serait désigné. Quelques jours avant le scrutin, il obtint d'eux la promesse de voter pour le candidat blocard , moyennant quelques libations.

Dans la première circonscription de Quimper, la pression a été énorme en 1910.

Des commis de marine, fonctionnaires du Gouvernement, marchaient par ordre en faveur de M. Le Bail, contre M. Pichon, le candidat progressiste.

L'administration n'a même pas pris la peine de déguiser son intervention. Les fonctionnaires insultaient plus que les autres.

Les enfants des écoles laïques, encadrés par des filles d'allures libres et conduits par des fonctionnaires, ont conspué M. Pichon et l'ont escorté le 22 avril, en le couvrant d'injures et en criant : (( Hou I hou ! la calotte I A bas Pichon 1 »

Pendant toute la durée de la campagne électorale, des magistrats à qui leurs fonctions imposaient une digne réserve ont parcouru l'arrondissement de Castellane (Basses- Alpes) en tous sens et ont fait une propagande très active en faveur du candidat gouvernemental.

Le 20 mai 4910, V Autorité offrait cet article à l'attention de ses lecteurs :

(( Un archiviste du ministère des colonies, M. Alcide Taste, a été distrait de ses occupations par M. Trouillot pendant près de trois mois, et mis à la disposition de M. Chailley, pour aller mener, aux Sables-d'Olonne, sa campagne électorale.

(c Cet Alcide Taste a été l'un des recruteurs les plus effrontés du député blocard, allant jusque dans les auberges racoler l'électeur récalcitrant.

(( Plus encore : en compagnie de M. Tesson, juge de paix à Groix-de-Vie, il a pris part au guet-apens et au boucan organisé par les courtiers électoraux de M. Chailley, notamment à Ile-d'Olonne et aux Moutiers, au cours des réunions du candidat de l'opposition libérale.

(( A ceux qui lui reprochaient son attitude scandaleuse et qui lui faisaient observer que sa place à lui, fonctionnaire payé par tous les contribuables, n'était pas aux Sables, mais bien à son bureau à Paris, M. Alcide Taste répondait : « Je suis ici par l'ordre de mon ministre. »

(( Après cela, il faut tirer l'échelle. »

D'autre part, le Journal d!es Débats publia une correspondance d'Orléans dont nous détachons ce passage :

(( Dans la seconde circonscription d'Orléans, M. Darblay, ancien député républicain, se présentait contre M. Roy, un radical -socialiste, blocard impénitent et arrondissemeutier.

(( M. Darblay avait eu 400 voix d'avance au premier tour; il fallait les rattraper à tout prix. L'administration préfectorale a déployé dans cette intention, à l'aide des délégués de Combes, un zèle extrême. Pas un fonctionnaire qui n'ait été mobilisé pour faire une propagande agrémentée de menaces. On a forcé les maires à signer une affiche contre M. Darblay, et la démarche comminatoire était faite près d'eux par le juge de paix du canton. On a placardé les noms des soutiens supposés de M. Darblay en les traitant de réactionnaires factieux. M. Viger, sénateur, ancien ministre, a écrit sur tous les murs cette simple phrase : « Quiconque votera pour M. Darblay, — un progressiste, — commettra un crime politique. »

(( Le préfet ou le garde des sceaux a fait sortir de prison des condamnés de droit commun pour les envoyer voter pour M. Roy. »

Les fonctionnaires ont travaillé activement au succès de l'anticléricalisme et indirectement à la destruction de la France. Ils étaient encouragés et excités dans leur action par le Gouveinement, (jui n'a ))u i-etenii- le précieux aveu de leur appui dévoué.

Au mois de juin de 1906, le Gaulois raconta qn'apnîs les élections de 1889, un député vit son élection contestée pai- le bureau. Il se défendit de son mieux, et le bureau décida d'interroger le ministre de rintérieui-, qui était alors M. Constans.

Aux questions qui lui furent posées, le ministre répondit :

(( — J'ignore ce qu'il a fait contre nous, mais je sais ce que nous avons fait contre lui, et je vous réponds que s'il a été élu, ce n'est ni de ma faute ni de celle de mes fonctionnaires. »

M. Briand peut en dire autant à l'égard des membres de l'opposition qui ont été élus. Il a fait une pression énorme sur le corps électoral par l'entremise des fonctionnaires. Néanmoins il a proclamé qu'elle n'avait pas eu lieu, en faisant un appel ému à la loyauté et à la sincérité !

A côté des agents électoraux privés , il y a les hommes politiques, qui cherchent par tous les moyens en leur pouvoir à imposer autour d'eux leur manière de voir.

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