‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 43 sur 79 · Pression des hommes politiques · texte numérisé non relu

Pression des hommes politiques

Elle a été révélée par M. Joseph Denais, conseiller municipal des Batignolles, à Paris, dans une lettre qu'il écrivit au préfet de la Seine après les élections sénatoriales de 1908.

(( Paris, 3 janvier.

(( Monsieur le préfet ,

« Entre le premier et le deuxième tour de scrutin, le bruit s'est répandu à l'hôtel de ville que M. Lafferre, député de l'Hérault, président du Grand- Orient de France, venait de présider, dans une salle de commission du conseil municipal, une réunion de délégués sénatoriaux.

(( J'ai l'honneur de vous informer qu'à la prochaine session, je vous prierai de fixer dans quelles conditions une personnalité ne faisant pas partie du collège électoral sénatorial de la Seine a pu être admise à s'immiscer , dans l'hôtel de ville même, dans les opérations électorales.

(( Veuillez agréer. . . ~

" (( Joseph Denais. »

Ce document montre quelle part active la franc-maçonnerie, dont M. Lafferre est le grand pontife, prend dans les élections de tout genre. Elle est, avant tout, une organisation électorale.

Pour impressionner les électeurs, elle intervient directement auprès d'eux et leur impose ses candidats. Dans le but de les faire mieux accepter, elle fait intervenir en leur faveur tous les hommes politiques du parti et les fonctionnaires. Ainsi, en 1902, le maire de Chaumont, qui présidait le bureau de vote, aurait ouvert, avant de les mettre dans l'urne, les bulletins de certains ouvriers. Il aurait, dit -on encore, refusé vingt-cinq bulletins au nom de M. de Rouvre. On dit encore que le maire d'Aubepierre a

fait battre la caisse le dimanche matin pour prévenir ses administrés que ce qui avait été dit contre le candidat ministériel était mensonger, et que lui les engageait à voter pour le dit candidat.

A Chaumont, les gens de la préfecture et de la mairie ont fait courir le bruit que, si Chaumont votait mal, un économat serait créé à la fabrique dans le but de faire pièce aux commerçants.

M. Goguenheim, maire de Chaumont, aurait fait venir dans son cabinet tous les ouvriers de sa fabrique s'étant abstenus au premier scrutin, pour leur transmettre les instructions de la synagogue.

A Reilhanette (Drôme), à la porte de la mairie fut affiché un avis sur papier blanc indiquant quel était le candidat préféré du maire, le candidat de la sous-préfecture, il va sans dire. Ce papier était revêtu du sceau de la mairie.

Des retraités ont reçu des lettres les menaçant du retrait de leur pension, s'ils ne marchaient pas pour M. Bertrand, le ministériel.

En 1910, le maire de Plovan (Finistère) adressa à ses administrés un billet conçu en ces termes :

(( Plovan, 22 avril 1910.

a Monsieur,

(( Par ordre de M. le maire d'Audierne, je viens vous inviter à voter et à faire voter le plus possible d'électeurs pour M. Plouzané.

(( Le maire de Plovan, (( Gentric. »

Le billet était muni du cachet de la mairie.

Un maire anticlérical n'a-t-il pas poussé la tyrannie jusqu'à interdire les affiches éditées par la maison de la Bonne Presse 9 II mérite d'être connu. C'est celui de Donville, près Granville (Manche). Voici le texte de son arrêté :

{( Nous, Gilbert Morand, maire de Donville,

(( Considérant que des affiches proclamant la suprématie du pouvoir spirituel du pape sur le gouvernement de la République française ont été placardées dans la commune ;

(( Considérant que ces affiches ayant pour titre : « Au peuple français — Francs-maçons — Les deux inventaires, » comportent une provocation directe à résister à la loi du 9 décembre 1905 et une incitation à la haine des citoyens les uns contre les autres ;

« Considérant qu'il est du devoir de l'administration municipale d'assurer l'ordre dans la commune et la tranquillité de ses habitants;

ce Vu la loi (lu 5 avril 1884, articles 97 et suivants ;

a Arrêtons

(( Article premier. — Il est interdit d'afficher dans la commune de Donville, tant sur la voie publique que dans les hôtels, restaurants, cafés, débits et autres établissements fréquentés par le public, des écrits manuscrits ou imprimés pour ou contre la religion.

(( Art. 2. — Toute infraction aux dispositions de l'article 1^'^ ci -dessus sera poursuivie conformément aux lois.

Art. 3. — Tous les agents de l'autorité ayant qualité à cet effet sont chargés de l'exécution du présent arrêté, qui sera publié et affiché conformément aux prescriptions de la loi du 5 avril 1884.

a Fait à Donville, le 25 février 1906.

(( Le maire : Gilbert Morand. »

En 1910, M. le sénateur Delpech a combattu de toutes ses forces la candidature de M. Delcassé.

Voici la petite note qu'il a fait paraître dans son journal :

(( Aux fonctionnaires,

(( Nous tenons à rappeler aux fonctionnaires que le citoyen Roger Lafagette est le seul candidat du parti ayant reçu l'investiture du comité exécutif. Cette investiture impose aux fonctionnaires delcassistes le devoir de se taire.

(( Nous les prévenons, en tout cas, que, si l'un d'eux se livre à la moindre attaque contre notre candidat, nous en référerons immédiatement à nos amis du comité exécutif, qui se chargeront de donner aux incartades des delcassistes les suites administratives qu'il convient. »

Dans les élections législatives ou sénatoriales, les maires et conseillers municipaux blocards mènent une active campagne en faveur des candidats des loges. Les conseillers généraux et d'arrondissement font de même. Ils accompagnent dans leur canton le candidat radical. Les sénateurs et députés leur rendent des services analogues à l'expiration de leur mandat.

Tous les rouages de la machine électorale anticléricale se com pénètrent et se prêtent un concours admirable. Cette union merveilleuse est un des principaux facteurs de son succès.

Les candidats eux-mêmes font aussi une audacieuse pression sur les électeurs. N'a-t-on pas vu, en 1909, à Chinon, le candidat radical demeurer en permanence, tout un après-midi, à l'entrée de la salle de vote et serrer la main de tous les électeurs qui passaient devant lui ?

Une telle attitude est incorrecte, dépourvue de tact et de délicatesse. On comprend jusqu'à un certain point qu'un candidat fasse tout ce qu'il peut pour se faire élire. Mais de quel droit des hommes politiques viennent-ils le recommander au choix des électeurs ? Ont-ils été élus pour s'occuper des élections? Le peuple n'est-il pas seul juge? C'est une grave

injure lui faire que de lui dicter sa conduite. Personne ne peut admettre qu'un serviteur impose sa volonté a ses maîtres et leur signifie ce qu'ils doivent faire. Les élus au conseil général ou d'arrondissement n'ont rien à conseiller au collège électoral. Celui-ci doit exprimer sa volonté en toute souveraineté et indépendance.

Malheureusement cette vérité de bon sens est totalement méconnue par le bloc. Il commande en maître, là où il n'est que serviteur, a L'Etat, c'est moi, )) a-t-il osé dire. Dans la pratique, il réalise cette odieuse tyrannie. Qu'on en juge par le document suivant, émané des sénateurs d'Indre-et- Loire à l'occasion des élections législatives de 1906.

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