‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 59 sur 79 · RÉUNION DE M. DRAKE A TOURS · texte numérisé non relu

RÉUNION DE M. DRAKE A TOURS

(salle Bailly).

a Le député sortant et bientôt sorti, M. Drake del Castillo, fera ce soir jeudi, salle Bailly, à huit heures, une réunion publique et contradictoire. Tous les républicains désireux de se suspendre à ses lèvres (comme dit la Touraine), pour goûter son talent oratoire, se donneront rendez-vous salle Bailly.

(( Il faudra arriver de bonne heure, car il y aura foule. »

(( Répondant à l'appel de la Dépêche, u\\ ceiLain nombre d'individus à figures patibulaires se pressaient dès huit heures devant la porte d'entrée de la salle Bailly, place Victoire. Aux premiers d'entre eux qui se pivsentèrent, le contrôle établi refusa l'entrée : ils n'avaient pas, et pour cause, de lettre d'invitation. C'est sur ces premiers refus que les scènes de violences commencèrent.

(c La bande , qui s'était peu à peu grossie , occupait devant la porte tout l'emplacement compris entre les deux habitations où s'enfonce l'entrée de la salle Bailly, si bien qu'elle empêchait les électeurs, munis d'invitation, d'arriver jusqu'à la porte. Quelques-uns seulement ont pu pénétrer par là; les autres , cent quatre-vingts environ , sont entrés par la rue de la Grosse- Tour.

a De plus en plus surexcitée, la bande résolut soudain d'enfoncer la porte et de pénétrer de force dans la salle. On connaît la disposition des lieux. La porte principale de l'établissement Bailly se trouve en retrait, entre deux immeubles; elle s'ouvre sur une courette, sorte de long couloir à ciel ouvert. C'est dans ce couloir que s'ouvrent aussi une autre porte qui donne directement accès à la salle et deux grandes fenêtres qui l'éclairent.

(( Une violente poussée se produit d'abord. Mais derrière la première porte se trouvent un certain nombre d'électeurs et de membres de la ce Jeunesse républicaine » qui, adossés les uns aux autres, maintiennent les deux battants fermés. Voyant que la simple poussée, si violente qu'elle ait été,

ne réussit pas, la bande, qui hurle à g que veux-tu Y Internatio7iale et

la Carmagnole , se sert d'une aiguille de tramways pour disjoindre les vantaux, de barres de fer pour faire office de béliers. De l'intérieur on entend le bois craquer. La situation devient dangereuse derrière la porte qui va céder. Nos amis qui s'y sont maintenus sont obligés de se replier •dans la salle et de fermer précipitamment sur eux la porte de la courette.

c( Il était temps, en effet. Sous les coups de barres, la porte a cédé. La bande fait irruption dans le couloir. Elle s'attaque immédiatement aux fenêtres, dont les vitres tombent en éclats. Une des deux fenêtres a déjà sauté.

c( M. Drake acclamé. — A ce moment, M. Drake se dégage d'un groupe d'amis qui veulent le retenir et résolument s'avance dans l'espace vide où était dressée la table que devait occuper le bureau. Et tandis que les vociférations et les hurlements des électeurs de M. Besnard s'élèvent plus furieux, M. Drake parle. La voix du député de la première circonscription, dont le sang- froid est admirable, domine l'effroyable tumulte.

(( Citoyens, s'écrie-t-il, vous êtes témoins de la violence qui nous est faite ici. Au nom de vous tous, au nom des principes républicains, au nom des libertés républicaines outrageusement violées, je proteste de toutes mes forces contre l'attentat dont nous sommes l'objet, contre l'indigne manœuvre qui l'a rendu possible. »

(( Un seul cri s'échappe de toutes les poitrines : ce Vive Drake ! )) Deux cents citoyens acclament le député de la première circonscription.

(( Un coup de feu. — A ce moment, par la deuxième fenêtre dont les carreaux ont également volé en éclats, un des forcenés qui ont pénétré dans la cour tire dans la direction de M. Drake un coup de feu.

(( On devine l'émotion qui se produit. M. Drake, le premier, recommande le calme à ses amis. La flamme du coup de feu a brûlé à la joue M. Dumergue, de la « Jeunesse républicaine », qui était dans la salle et en face duquel, de Fautre côté de la fenêtre Ixéante, on â tiré.

(( Il n'y a plus qu'un moyen j)our mettre fin à cette ignoble scène, c'est d'éteindre le gaz. M. Bailly ferme le compteur, et cela déconcerte la bande. Elle essaye encore d'enfoncer la seconde porte, elle en brise les carreaux et les panneaux, mais elle n'ose pas envahir la salle au milieu de l'obscurité; finalement elle se retire.

(( La sortie de M. Drake. — Les cris : « A bas Drake! » tonitruent sur la place Victoire. Ils alternent avec le chant de la Carmagnole, qui subit une légère variante pour qu'une application toute personnelle en puisse être faite. (( A la lanterne on le pendra », entend -on. M. Drake, vraiment extraordinaire de sage et froide intrépidité, décide de sortir par la rue de la Grosse- Tour, encore que des groupes suspects s'y trouvent rassemblés. Aussitôt cent électeurs l'entourent. La porte est ouverte, et le cortège sort. Il gagne la place du Grand - Marché , la rue des Halles, la rue Nationale et la place du Palais-de-Justice.

(( Il s'arrête devant l'hôtel de l'Univers, où M. Drake va entrer. Mais, avant d'en franchir le seuil , le député de la première circonscription tient à remercier les amis qui l'ont suivi. Une acclamation retentit encore : c( Vive Drake ! »

(( Voilà , exactement rapportés , les faits dont la ville de Tours , d'ordinaire si paisible , a été hier le théâtre.

(( Les blessés. — Nous avons dit plus haut qu« M. Dumergue, de la « Jeunesse républicaine », avait été blessé au visage par la flamme du coup de feu tiré dans la direction de M. Drake. En outre, M. Bailly fils a reçu des contusions en défendant, dans le couloir où il était courageusement resté, la petite porte de la salle. Nous devon.s sigTialer aussi M. Prévost, de la ce Jeunesse républicaine », qui a reçu au bras des coups de barres de fer.

(( Du côté des assaillants, on désigne un nommé Lutier, qui, en brisant un carreau , s'est blessé au poignet.

(( Nous dervons ajjouter ] qu'oîi s'est servi également de pierres pour l'assaut. On en a retrouvé ce matin dans la salle; la Imnde s'était afpprovisionnée rue de la Ré[)ui)iique, où l'on procède à une réfection <le la ligne du tramway. .

(( Leur lâcheté. — Un incident a révolté tous ceux qui en ont été témoins. Un vieillard, M. Arrault père, grainetier rue de la Rôtisserie, fut assailli par un groupe, au moment où i! s'avanc-ait vers la porte d'entrée.

(( — Tiens! voilà un drakiste! » s'écria un apache blocank

(( Et aussitôt M. Arrault se vit entouré et bousculé. D'un coup de poing, on envoya son chapeau rouler à quelques mètres; son parapluie lui fut enlevé, et devant lui on le cassa. Que ne serait-il advenu , si un voisin, M. G..., apercevant la scène de chez lui, n'avait crié, attirant l'attention de quelques braves citoyens :

(( — Mais, lâches que vous êtes , c'est un vieillard I »

(( M. Arrault put être dégagé.

(( L'état des lieux. — Nous avons tenu à nous rendre compte ce matin de l'état des lieux. Si tous les électeurs avaient pu faire comme nous, ils seraient édifiés sur le beau régime politique que nous a fait le combisme.

(( La salle Bailly présentait l'aspect d'un véritable champ de bataille. Le parquet, près de la petite porte et des fenêtres, est jonché d'éclats de verre auxquels sont mêlés des fragments de moellons.

(( Des taches de sang le maculent. Sur la petite porte, les traces des coups qu'elle a reçus et, sur les volets des fenêtres, de larges maculatures rouges indiquent que le joli métier pratiqué hier par les électeurs du bloc a pourtant ses inconvénients.

(( Quant à la porte extérieure, elle vaudrait toute une description. Il suffit de l'avoir vue pour ne pas douter de ce qui s'est passé, pour se le représenter ou le revivre très fidèlement.

(( A la préfecture. — Peut-être convient -il maintenant de fournir au public une indication qui a son intérêt. Ne pouvant se méprendre sur la signification de l'avis de la Dépêche, M. Briau, président du comité central républicain progressiste, s'était rendu l'après-midi d'hier, accompagné par un des membres du comité, à la préfecture, où il fut reçu par M. Lardin de Musset.

(( Il mit M. le préfet d'Indre-et-Loire au courant. Ill'informa notamment du caractère privé de la réunion et de la note de la Dépêche qui , dans le but qu'on sait, annonçait une réunion publique. Et il demanda à M. Lardin de Musset de vouloir bien aviser.

(( M. Lardin de Musset, qui était bien renseigné, puisqu'il prit soin de faire remarquer que l'avis de la Dépêche indiquait (c huit heures » au lieu de huit heures et demie, acquiesça, bien, dit -il, qu'en principe le fait fût du ressort de la police municipale, qui n'était pas dessaisie.

(( A la suite de cette démarche, il était permis de croire que des mesures seraient prises. En a-t-on pris? N'en a-t-on pas pris? Ce qui est certain, c'est que les révolutionnaires, à la tête desquels on a vu MM. Jaudel et Graste, ont pu se livrer sans contrainte à leurs scènes de sauvagerie.

(( Au parquet. — Ce matin, M. Bailly fils et M. Briau se sont présentés au parquet, pour y déposer leur plainte; ils n'ont pas été reçus. M. René Besnard conférait avec les magistrats. » •

M. Drake fit afficher cette protestation dans sa circonscription :

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