‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 71 sur 79 · LE SABOTAGE DE L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

LE SABOTAGE DE L'OPPOSITION

S'attacher les électeurs par des distributions de faveurs, c'est très bien. Mais cela ne suffit pas au bloc. Ayant l'esprit conquérant et voulant à tout prix subjuguer la France, il met en quarantaine les circonscriptions donnant leurs voix à ses adversaires. Que de faits d'intolérance sont à signaler !

M. Le Provost de Launay a cité les suivants à ses collègues du Sénat, le 17 décembre 1908.

« Messieurs, dit-il, je demande au Sénat la permission de lui citer un fait tout récent et qui éclaire de façon décisive le procédé que vient de signaler mon distingué collègue et ami M. de Carné.

(( j'ai la charge et l'honneur d'être maire d'une commune. En cette qualité, j'avais transmis au sous -préfet deux demandes de secours pour deux malheureux, deux misérables, qui ont perdu, l'un, une vache, et l'autre, une autre bête. Chargés de famille et tenant de toutes petites fermes, ils sont si pauvres qu'ils auront une peine extrême, — s'ils y parviennent — à remplacer les animaux perdus.

(( Or, le sous-préfet a répondu à mon adjoint par une note ainsi conçue : « M. le préfet fait savoir au maire qu'il ne peut pas soumettre au ministère les demandes qui lui ont été adressées, parce que les deux intéressés ne sont pas nécessiteux. »

(( En me transmettant cette communication administrative, l'adjoint ajoute, — je regrette de ne pas avoir apporté le document, mais je no pensais pas que la question dut être traitée, et je ne comptais |)as la soulever aujourd'hui :

(( Monsieur le maire, ces gens sont tellement malheureux, que je vous demande l'autorisation de leur donner en votre nom les 10 francs qu'ils auraient pu recevoir. »

a J'ai répondu : (( Voici le mandat; donnez-leur 10 fiaucs, puiscjue

l'Etat les leur refuse, alors que d'autres, moins méritants, verront accueillir leurs demandes. »

(( La vérité est celle-ci : les préfets ont pris sur eux, depuis quelque temps, — je crois que c'est très récent, — ils se sont donné la faculté de saboter les demandes qui viennent de certaines municipalités. (Très bien! à droite.)

M. le comte de Goulaine. — Cela n'est pas récent !

M. le Provost de Launay. — Les dossiers n'ont pas été transmis, ils ont été arrêtés et gardés par le préfet. La communication que j'ai citée en fait foi.

« Si vous voulez bien me le permettre, puisque je suis sur le terrain des faits, j'en citerai un autre qui donne une idée plus complète encore de la partialité de l'administration en ces matières où le souci seul de la loyauté et de l'équité devrait entrer en ligne de compte.

(( Nous avons , dans notre région , fait tout ce que nous avons pu pour créer, — et nous y avons réussi, — des sociétés de mutualité agricole.

(( Nous sommes arrivés à en constituer plusieurs qui rendent de très grands services; ce sont des sociétés d'aSvSuranceSs mutuelles contre la mortalité des chevaux. Dans mon canton, il en existe une qui assure une valeur de plus de 600000 francs.

(( Non seulement c'est un encouragement puissant à l'élevage ; mais encore, par là, nous procurons une économie considérable à l'État, parce que les propriétaires de ces chevaux assurés ne demandent jamais de secours ; c'est nous qui payons les sinistres.

(( Nous avons vu des préfets, et nous en voyons encore, qui fo;it tout leur possible pour empêcher le ministère de donner une subvention quelconque si la société n'a pas été fondée ou n'est pas dirigée par un ami politique.

Un sénateur à droite. — C'est abominable !

M. Le Provost de Launay. — J'ai été témoin d'un acte qui fut honorable pour un ministre, tout en l'étant singulièrement moins pour le préfet. Il y a quelques année», régulièrement, normalement, la société dont je parle avait obtenu une subvention de l'Etat; j'avais l'avis du ministre dans ma poche, mais le mandat n'arrivait pas; il était arrêté quelque part. Je réclame à M. le ministre , qui me répond que le mandat est parti, le secours ayant été accordé, comme il me l'avait écrite Je m'adresse alors au préfet, et celui-ci a l'audace de me répondre : « J'avais reçu le mandat et l'avis ministériel; mais je vous avoue que je les gardais, parce que, la subvention ayant été accordée contrairement à mon avis, j'espérais faire revenir le ministre sur sa décision. » (Exclamations au centre, et à droite.)

(C Voilà ce qui a été fait par un préfet qui passait pour modéré. )) .

Le ministre répondit que les demandes de subsides qu'on lui adressait pour les mutualités agricoles étaient accordées automatiquement; il ne

refusait de subvention qu'aux comices agricoles oi^nisés dans un but politique:.

M. Gandin de Villaine présenta alors des faits en contradiction avec c .paroles.

(( M. le ministre disait qu'il serait impossible de citer le nom d'une mutualité agricole à laquelle on n'aurait pas accordé la subvention réglementaire qu'on accorde à toutes les sociétés. Je vais citer un exemple..

(( Dans le département de la Manche, la commune de Sartilly possède une mutualité agricole déjà ancienne et qui a demandé plusieurs fois à recevoir la subvention réglementaire; on n'a jamais voulu la lui accorder. En dernier lieu, on a déclaré que le motif du refus qu'on lui opposait était qu'elle avait pris comme base l'hectare au lieu de prendre le nombre de bestiaux. Or, dans d'autres régions de la Manche, d'autres mutualités ont obtenu des secours tout en ayant pris comme base l'hectare, c'est-à-dire la dimension du terrain. Je cite donc un fait à M. le ministre de l'agriculture, en indiquant le nom et le lieu.

(( Voilà une mutualité qui est encore en instance auprès du préfet pour obtenir une réponse; on ne lui a rien répondu, sinon, — et d'une manière officieuse, — que l'estimation à l'hectare était un motif de refus. Or, ce n'est point un motif de refus à l'égard des autres sociétés du même ordre. ))

Tous les électeurs de France ont une fiche à la préfecture de leur département. Leurs demandes ne sont favorablement accueillies qu'autant qu'ils votent pour le candidat anticlérical.

Le but de l'obstruction administrative est facile à concevoir. On veut lasser le courage des citoyens indépendants et honnêtes, qui réprouvent les brigandages de l'anticléricalisme. On s'efforce d'obtenir, par intérêt, ce que leur conscience refuse de donner. (( Nous les forcerons à venir à nous, disent les préfets et les ministres, en refusant d'écoutei' les demandes ou les réclamations de leurs représentants, ainsi que celles qu'ils nous adressent eux-mêmes. »

Aussi voit-on quelques députés libéraux se retirer de la lutte par amour de leurs concitoyens, afin de ne pas leur nuire. M. Lasies est de ce nombre. Il a tenu à expliquer les motifs de sa décision dans une lettre qu'il adressa à M. Yidou, avocat à Condom, et dont nous citons la prernière partie :

(( Mon cher ami ,

(( Après douze ans consacrés sans réserve à la dt-Ceuse de la lauM- ))ublique, je dois désormais songer à des devoirs impérieux de famille. La carrière politique, si noble, si passionnante soit-elle, devient de jour en jour moins accessible aux hommes de bonne volonté qui, isolés dans un arrondissement, n'ont pour combattre que leurs seuls et trop modestes moyens d'organisation et de propagande.

(( Lors des précédentes campagnes électorales, les partis d'opposition étaient suffisamment unis et organisés pour que j'aie pu, sans abdication, accepter le concours de tous.

(( Aujourd'hui il n'en est plus ainsi.

(( Est-ce un bien? Est-ce un mal? L'avenir le dira.

(( Durant trois législatures, j'ai soutenu, sans défaillance, je le crois, des luttes parfois bien dures et bien angoissantes.

(( Je ne regrette ni les peines ni les sacrifices auxquels je devrai l'honneur de mon nom et de ma carrière.

(( Mais, je l'avoue, j'éprouve une grande lassitude et une profonde tristesse quand je constate que tant d'efforts, de sincérités et d'enthousiasmes n'ont servi à rien.

(( Je ne me sens plus la force d'aviver les espérances de nos paysans d'Armagnac, qui luttent contre toutes les tyrannies des administrations locales, dans l'attente des lendemains réparateurs auxquels ils croyaient, et que d'autres plus heureux que moi sauront ramener, je l'espère.

c( Parce qu'ils votent pour moi, de pauvres laboureurs se voient privés de l'allocation de 0 fr. 75, pendant que leur fils, leur seul soutien, fait son service.

ce Parce qu'ils votent pour moi , mes amis se voient refuser tout sursis , lorsque, retenus par des affaires pressantes, ils sont convoqués pour les périodes d'instruction militaire.

(( Parce qu'ils votent pour moi, des ouvriers dont la bonne foi est certaine, pour une erreur de un centime dans une déclaration de régie, sont condamnés à 500 francs d'amende, voués à une misère souvent bien longue à réparer, tandis que je reste impuissant à faire poursuivre les gros fraudeurs dont je dévoile en vain les exactions toujours impunies.

« Il en sera toujours ainsi, tant que les citoyens indépendants seront livrés aux intrigues mesquines et tracassières du scrutin d'arrondissement.

(( Le seul moyen de mettre mes amis à l'abri de ces continuelles et intolérables représailles est de leur permettre de choisir parmi vous des hommes moins compromis que moi par l'âpreté des batailles passées.

(( Ils se souviendront de l'œuvre à laquelle je me suis modestement dévoué depuis le jour où, pour la première fois, ils me donnèrent leur confiance.

(( Et si, cheminant sur les routes de l'arrondissement de Gondom, le robuste et vaillant travailleur que je rencontrerai, d'un geste cordial me tend la main, son étreinte sera ma fierté et ma plus douce récompense. »

Qui n'est indigné des menées audacieuses de l'anticléricalisme , tendant à courber le peuple français sous le plus honteux esclavage? Est-il possible que celui-ci le tolère sans se révolter î Non , un sang trop généreux coule dans ses veines. Les adorateurs du veau d'or peuvent fouler son sol. Ils ne régneront pas toujours. Un grand écrivain a dépeint la France sous les

traits d'une femme aux aguets, prête à voler, dans le monde, au secours des opprimés. Telle est bien, eneflet, son histoire. Peut-on croire que cette grande nation rabaisserait son idéal jusqu'à tout sacrifier pour satisfaire un intérêt sordide ?

Si ce but est le progrès auquel l'anticléricalisme nous conduit, tous les vrais Français le rejetteront avec dégoût. Ils ne vendront leur indépendance à aucun tyran; ils vivront et mourront libres. Ils flétriront comme il convient ces prétendus démocrates, qui volent au peuple les biens qui sont sa propriété, pour les distribuer à de misérables adulateurs.

Ils nient l'existence du ciel et de l'enfer, et ils les établissent euxmêmes sur cette terre. Au profit de quelle divinité? Ils se proclament les dieux du jour. Ils veulent qu'on les serve et qu'on les aime.

Certes, Dieu est autrement magnanime qu'eux. (( Il est bon pour les ingrats même et pour les méchants ^, » a dit Jésus-Christ dans l'Évangile ; Mais l'anticléricalisme ne favorise que ses adeptes.

Dieu, ayant créé l'univers, userait de son droit de propriété, s'il distribuait ses faveurs à ses seuls amis. Mais le bloc s'approprie un bien qui ne lui appartient pas. Le budget n'est- il pas la propriété de tous les citoyens? Les anticléricaux le confisquent à leur profit, répandent leurs largesses dans des mains amies ou vendues et ne réservent à leurs adversaires que la misère et la tyrannie. Tel est le progrès anticlérical !

Non seulement ils ne favorisent que leurs amis, mais ils y mettent encore une condition draconienne : il faut que les parents de leurs protégés soutiennent leur politique. Ainsi , dans un arrondissement d'Indreet-Loire, un candidat est allé voir un petit fonctionnaire et lui a dit qu'il serait révoqué si son père et son frère ne votaient pas pour lui ! Dans la Vendée, la même menace. est faite aux employés du chemin de fer de l'Etat; ceux-ci prient leur père et leurs frères de voter pour le blocard, de peur d'être révoqués.

Si le rachat de l'Ouest s'est effectué, c'est afin de conquérir définitivement la Bretagne par ce procédé tyrannique. Le Gouvernement espère tenir les 7.000 employés du réseau sous sa domination, et par leur intermédiaire, les autres membres de leur famille.

Les électeurs des départements où la culture du tabac est permise sont blocards, non par conviction, mais par intérêt, afin d'éviter les procès. L'administration les tracasse de mille manières quand elle les sait opposés à sa politique. 0 tolérance et liberté anticléricales, que vous êtes donc grandes !

Le bloc désire ardemment le vote de l'impôt sur le revenu, afin de tenir captif le peuple français. Les moyens inquisitoriaux et les tracasseries dont les citoyens seront menacés viendront à bout de leur résistance politique, espère- t-on. L'idéal des sectaires sera enfin réalisé : (c En deliors do nous, personne ne bougera en France ! »

1 S. Luc, VI, 35.

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