TOUCHANT LA FORME DE L'ANNÉE ANCIENNE
A QUELQUE perfection que les hommes aient porté, ou qu'ils puissent porter à l'avenir , ,les sciences et les arts , on ne peut douter que les commencements n'en aient été extrêmement simples; et c'est mie chose trop connue, pouf devoir être prouvée. La connaissance des tems ne doit pas être exceptée de cette règle générale ; et c'est sans doute par les réflexions les plus simples , que les premiers hommes en commencèrent l'étude.
Lorsque Dieu créa le ciel et la terre, il sépara la lumière d'avec les ténèbres. Il donna a la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Mais dans la suite, le terras de jour est devenu équivoque ; et il signifie communément la lumière et les ténèbres renfermées dans une révolution du soleil autour de la terre. •
De quelque manière qu'on se représente les premiers hommes, il est impossible qu'ils n'aient pas d'abord aperçu ce retour alternatif et régulier de la lumière qui les rappelait au travail , et des ténèbres qui les invitait au repos, t e fut donc par ces révolutions, ou par jour, qu'ils comptèrent d abord le tems , et il y a bien de l'apparence qu'ils regar-
* Chap. I«r, liv. VI, Chronologie de l'Histoire sainte , Al. des Vignoles.
XrtSSERTÀTION SUR L* ANNÉE ANCIENNE. 367
Sèrent le lever du soleil comme le commencement dtr jour; sur quoi on peut voir ce que dit M. des Vigoles dans sa Chro* nologie, liv. 111, chap. It sect. 6, p. 58o. Si le soleil fut formé pour présider au jour , la lune fut formée pour présider à la nuit ; car pendant la nuit , la lune tient lieu de soseil, et il ne fallait qu'avoir des yeux pour le reconnaître. Visu tjuidem cerrumus, dit Apulée, soient y Dieiopificem itunamfue salis cœmulam, nociis dtcus; et Pline appelle la lune sidus ^ *« tenebrarum rentedium a natura reperlum , qui console nos yeux de la perte du jour , comme parle un de nos poètes ; sa clarté qui diminuait l'horreur des ténèbres, en éclairant successivement , et sous diverses formes , d'abord le commencement de la nuit, ensuite la nuit toute entière, et enfin , la dernière partie de la nuit, était un spectacle trop agréable, et trop varié, pour ne pas attirer bientôt Padmiration des premiers hommes.
I ls ne ma n q 1 1 è ren t pas non plus de reconnaît re bie n t ù t sa révolution particulière, long-tems même avant que d'apercevoir la révolution annuelle du soleil. Celle-ci est beaucoup plus difficile à remarquer par deux raisons, qui sont à la portée de tout le monde. La première, est la lenteur dt» cette révolution ou soleil ; puisqu'avant qu'il y en ait une d'achevée , la lune en a déjà fait plus de douze; la seconde, parce qu'il ne paraît pas possible, à la vue, de distinguer ou de fixer un> jour , dans lequel la révolution du soleil commence , au lieu que la révolution de la lune est très-sensible; non-seulement par rapport au jour, mais encore par rapport a une certaine partie du jour, puisque ce retour arrive quand la> lumière du jour finit, ou à l'entrée de la nuit, lorsqu'on voit reparaître la lune en croissant, après avoir été un ou plusieurs jours sans être aperçue. Cette révolution étant remarquée , il ne fut guère moins facile de la déterminer h trente jours, est enim, comme parle le P. Pétau, antiqufssima Ma ratio, menstrua intervalla diebus 3o definiendi ; qvod hiè modus ad luruz cireuitus propius accedere videatur. En effet t* c'est au bout de ce teins que la révolution de la lune s'achève, n'y ayant qu'un demi jour à dire, et même un» peu moins.
Il faut encore observer qu'à la réserve de quelques Thraces qu'Aristote excepte, tous les autres hommes, comptant d ordinaire par leurs doigts, ont établi te nombre de dix pour leur révolution arithmétique. Celui de douze aurait été Assurément plus cojxunode, parce qu'outre l'unité il a* eob*
çore deux, trois, quatre, six pour parties aîiquoles; au lieu que dix n1a que deux et cinq pour parties aliquotes. DuoJecupla progression dit M. Huet , longe utilior est decuptâ , nom plures recipit partitiones duoâenarius numerus quam denarius. Verum hommes decuplâ tel quintuplâ progressione usi sunt , propter nume/nm digitorum , quos quum primum ad signandos numéros adhiberent , progressionihus hisce asswjacti sunL Cela étant , le nombre de trente était un nombre rond pour les premiers hommes ; et cette facilité fut une nouvelle raboa qui leur fit fixer, à trente jours, le retour des lunes, que nous appelons des mois ; car personne n'ignore que dans les langues anciennes , les mois ont été appelés des lunes.
Après la révolution d'un nombre considérable de mois ou de lunes, c'est-à-dire après celle de quelques années, il n'était pas possible qu'on ne s'aperçut que le soleil s'approchait et s'éloignait alternativement du lieu où étaient alors les hommes; et que par cette vicissitude, il causait une grande différence dans la température de l'air et dans les productions de la terre; mais il leur fut très-difficile de fixer un jour , dans lequel le soleil commençât à produire ces changements. Tout ce qu'ils purent faire, se borna donc a régler sa révolution sur les mois déjà établis. Or, comme elle se fait à peu près dans douze mois, ils firent de ces douée mois une nouvelle révolution de tems, qu'ils nommèrent année, laquelle , par ce moyen , se trouva composée de trois cent soixante jours. Voilà, si je ne me trompe, la manière simple et naturelle dont l'année fut formée au commencement. Cet établissement une fois fait, il n'est pas sur-
Ïnenant Ou'il ait subsisté pendant plusieurs sièces. On sait e proverbe latin , lapîdém maie positum ne moveio , et les Latins eux-mêmes ont pratiqué cette maxime sur un semblable sujet.
Depuis l'histoire de la création du monde jusqu'à celle de la sortie des Israélites hors d'Egypte , on ne trouve point que l'Ecriture parle d'aucune distinction de mois, et de jours des mois , que dans le récit du déluge. Mais jusqu'à JVL des Vignoles on n'a point jugé que ce qu'elle en dit fût suffisant pour déterminer quelle était la forme et la longueur de l'année des premiers siècles.
Vers l'année 1617, Jean Moltherus, professeur en hébreu , dans l'académie de Marbourg, ayant publié, sur cette matière , un traité exprès , qui commence par ces mots : Anlïquissima est anni forma Ma , qua Muscs describit diliHiiuw
sur x'année ancienne. afy)
pniversale ; il dît à la page suivante : Quanam vero anni diluviani forma fueril , non sa ils iiquet , nec etiam , ut infra demonsirabitur , satis unquam liquere poterit Après avoir amplement expliqué les méthodes, dont Scaliger, les Juifs et Bunting se sont servis, il déclare la sienne en ces termes ; Siquisnuncsententiam nostram roget , sic existimamus, rationem anni diluvialis , nid assumpiis hypolliesibus incertis prorsus ùiexplicabi/em esse. Il conclut de cette manière : Sic igitur conciudimus , omnes eos vanum laborem sumere , qui certam anni diluvialis formant et quantitatem ex Mose exprimere niluntur. En voila assez pour favoriser la paresse. Car ce que le corps des Juifs, et parmi les Chrétiens, Bunting et Scaliger n'ont pu faire , est-il apparent qu'un autre le fasse? Voyons néanmoins par nous-mêmes, quand ce ne serait que pour en être plus assurés, s'il nous paraîtra qu'effectivement il soit impossible d'y réussir.
L'Ecriture dit , entre autres choses , que le déluge commença le dix ^septième jour du deuxième mois ; et que ce même jour, Noé entra dans l'arche avec sa famille. Elle ajoute que tes eaux couvrirent la terre pendant cent cinquante jours, et qu'après cent cinquante jours elles commencèrent a diminuer* Enfin elle dit, que le dix-septième jour du septième mois, l'arche s'arrêta sur les montagnes Je l'Arménie.
Le texte hébreu, que nous suivons, est ici conforme en tout au Pentateuque samaritain. Mais au lieu du dix septième jour, qu'on y lit deux fois , la version des LXX a écrit, deux fois, le vingt-septième jour : ce qui pourtant revient à la même chose. Car du dix-septième jour du deuxième mois au dixseptième jour du septième mois , ou du vingt-septième jour du deuxième mois au vingt-septième jour du septième mois, il y a cinq mois justes ; et cet intervalle est de cent cinquante jours : nombre qui se trouve aussi dans la Vulgate et dans Joseph. C'est donc précisément trente jours pour chaque mois , conformément à mes principes : et c'est ainsi qu'ont raisonné cent chronologistes , gui , de plus, ont conclu que les quarante jours de pluie doivent être renfermés dans ces. cent cinquante jours.
Il est vrai que la Vulgate et Joseph peuvent ici faire quelque peine ; tu. la Vulgate porte que les eaux furent sur la terre depuis le dix-septième jour du deuxième mois jusqu'au vingt -septième jour du septième mois : ce oui donne un intervalle de cent soixante jours, a0. Au contraire Joseph
dil, depuis le vingt-septième jour du deuxième mois jusqu'au septième jour du septième mois : ce qui ne ferait que cent quarante jours. Mais il faut nécessairement , que ces passages aient été altérés par les copistes , ou que leurs auteurs aient eu des exemplaires de la Bible déjà altérés.
On s'est plaint souvent, que ces sortes d'altérations étaient fréquentes dans le texte de Joseph. Quelques versions modernes en ont augmenté le nombre , soit par une simple inadvertance , ou dans la vue de le corriger. Témoin le passage dont il s'agit. Gelenius le traduisit de cette manière : Ccntesima autem et quinquagesima die postquam pluere desiit^ tandem cœperunt aquœ sidere mense septimo , oicesimo septimo die mensis. Dans cette version » il y a trois fautes , dont deux ont été copiées par M. d'Andilly, qui a fait parler ainsi Joseph ; Après que la pluie fut cessée , il se passa cent cinquante jours avant que les eaux se retirassent , et le vingtseptième jour seulement* du septième mois , V arche s'arrêta , etc. L'ancienne version de Ruflin , ou de Cassiodore, avait plus heureusement rencontré, en traduisant : Quiescente autem pluvia , aquœ vix i5o diebus defecere9 etc. Et M. Hudson a très -exactement rendu la pensée de son auteur , par ces paroles : Cessante autem pluoia , vix spatio centum etquinquaginta dierum aqua decrescebat; mense auasi septimo f jusque die septimo, ea sensim recedere desinente. 11 y a au grec, tçtfûtn tjô^ie* ce qui ne se dit que pour les dix premiers jours des mois.
Les Juifs croient communément que l'année de ce teras-là était lunaire, et que les mois étaient alternativement de trente et de vingt-neuf jours. Ils ont été suivis par plusieurs Chrétiens , surtout par ceux qui ont fort étudié les rabins. Scaliger les a refutés par la première des raisons précédentes.
Pour s'en défaire , Louis Cappel répond, que l'arche s'arrêta sur une montagne , non pas le dix-septième jour du septième mois, comme porte le texte hébreu , mais le vingtseptième de ce mois, comme on lit dans la version des LXX promettant de démontrer dans la suite que cela est vrai, uti postea ponendum esse demonstraturi sumus. Mais sa démonstration se termine à dire, que le sentiment qu'il combat ne lui parait pas vraisemblable ; non vîdetur verisimile , et qu'il croit arbitramur, que la leçon des LXX est la meilleure.
H aurait pu garder l'uniformité, s'il s'était réglé sur la Vu! gâte , qui est conforme à l'hébreu , dans le premier passage* et aux LXX dans le dernier* Mais M. Cappel prend le pre-
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mier terme dans le texe hébreu , et le dernier dans la version des LXX. Ce procédé n'est pas équitable. Il devait opter ; et de quelque cote qu'on se détermine, ou pour le texte hébreu, ou pour la version des LXX, on trouvera toujours cent y cinquante jours nour cinq mois justes, et trente jours justes pour chaque mois.
Presque tous les derniers chronologistes l'ont reconnû : mais ils prétendent que dans ces premiers tems , on réduisait les années aux solaires ; i°. en intercalant un mois entier, après cent vingt ans; a°. en ajoutant cinq jours détachés à la fin de chaque année, comme faisaient les Egyptiens qui donnaient ie nom d'épagoménes à ces jours la; 3°. ou en supposant, que dès-lors, les années étaient de trois cent soixantecinq jours et un quart parfaitement semblables aux nôtres
I.e premier expédient n'est qu'une chimère, forgée, a ce que je crois, par le génie du grand Scaliger, et reçue par un grand nombre de savants , qui ont écrit après lui. Jl la fonde sur ce que Dieu dit avant le déluge, leurs jours seront cent vingt ans. On pourrait, tout aussi bien la fonder sur cette remarque d'un historien romain : Doctissimi malhematicorum centum et viginti annos ad owendum datos judicant , neque um— plius tuiquam j actif ont esse concessum. D'autant plus que Moïse, auteur de l'histoire du déluge, a vécu précisément ce nombre d'années.
Le second expédient a de l'apparence. Car il est vrai que les anciens Egyptiens, avant l'empire d'Auguste, ajoutaient aux trois cent soixante jours de l'année ancienne, ces cinq jours, que l'on nomme épagomènes. Mais il s'agit desavoir si cette addition se faisait de même dans la première antiquité. Le nom mêmed'urayo^i»**, qui signifie ajoutés, donne lieu de croire que c'est une addition qui a été faite dans la suite des tems à l'année ancienne. En effet, lorsqu'on demande aux derniers chronologistes, des preuves de leur sentiment, qui remontent au moins jusqu'aux environs du tems de l'Exode, c'est sur quoi ils gardent le silence, et jusqu'à M. des Vignoles cette question , faite depuis cent ans , était restée sans réponse, quoiqu'il y ait plus de cent ans qu'on a proposé la difficulté. La dernière pensée est due au P. Bonjour, dont M. des Vignoles dit n'avoir pu voir l'ouvrage. 11 entreprend de prouver , dit M. le Clerc , que l'an primitif et patriarchal était de douze mois, dont chacun avait trente jours , auxquels on en ajoutait cinq pour faire une année solaire et un tout les quatre ans , comme dans nos
années bissextiles. Il prétend , en particulier, que Tannée du déluge fut de douze mois de trente jours chacun , et de six
J'ours ajoutés ; cette année ayant commencée le i8avril*de 'an 2291 avant Jésus-Christ , qui répond à Tan période julienne 2^26. Par l'extrait qu'en a fait M. le Clerc, ce système m'a paru plein de paralogismes , et de faux calculs. L'année même qu'on vient de marquer n'est point bissextile, et netouche aucune des bissextiles voisines, période julienne 2421, zttzb. Mais quand ses calculs seraient tous justes, il n'y a ni preuve ni apparence nue cette forme d'année ait été en usage chez quelque peuple avant l'empire d'Auguste; quoiqu'elle ne fût pas inconnue aux prêtres Egyptiens.
Ainsi je m'en tiens à la simplicité de mon système fonde sur deux principes généralement reconnus, dont l'un est, que les mois anciens étaient de trente jours justes , et l'autre, que l'année ancienne avait douze mois. Si l'on veut y ajouter quelque chose , il faut qu'auparavant cette addition soit bien établie, ou par des preuves positives, ou du moins par des conjectures bien fondées. En ceci , la maxime des logi-
i ayant dit que les eaux allaient toujours en diminuant jusqu'au dixième mois, il ajoute, que le premier jour du dixième mois , les sommets des montagnes commencèrent à paraître ; qu'au bout de quarante jours, Noé lâcha un corbeau qui ne revint point. ( LXX h* eutçfvtytv ; Vulgate non revertebatur. ) Qu'en suite il lâcha un pigeon qui revint à l'arche ; que sept jours après il en lâcha un second qui revint aussi sur le soir, portant nu bec une feuille d'olivier qu'il avait arrachée ; que sept autres jours après, il en lâcha un troisième, qui ne revint
ÎioinL Tous ces intervalles sont expressément marqués dans 'écriture , et les «îuifs conviennent avec nos meilleurs chronologistes, qu'il fautmettrele même intervalle de sept jours entre l'envoi du corbeau et celui du premier pigeon, parce qu'elle dit, touchant le second, que Noé attendit encore sept jours : ( LXX trt *ifiif*ç îtctu irtpuç Vulg. expectatis autem ultra septem diebus aliis ) , ce qui marque claire-» ment que le premier pigeon avait aussi été lâché sept jours après le premier corbeau, il y a donc eu trois semaines, ou vingt et un jours, entre l'envoi du corbeau qui ne revint point diris l'arche, et celui du dernier pigeon qui n'y revint pas non plus. Or, si l'on ajoute ces vingt et un jours au quarante
sur l'année ancienne; a;3
qui précédèrent Penvoi du corbeau depuis le premier jour du dixième mois que les montagnes, commencèrent à paraître , on aura soixante et un jours. D'où l'on peut conclure, que le dernier pigeon fut lâché le premier jour du douzième mois de cette année , qui fut le soixante et unième jour depuis le premier jour du dixième mois.
Suivons encore l'histoire. Elle ajoute , immédiatement après, que le premier jour du premier mois de Tannée suivante, Noé découvrit le dessus de l'arche, et vit que le dessus de la terre était séché. Voilà un mois d'intervalle; et
dernier pigeon , et le jour auquel Noé ouvrit le dessus de l'arche. Bunting met le même intervalle , quoiqu'il dispose autrement l'envoi des pigeons.
Je demande présentement à tout lecteur attentif, s'il trouve apparent , que Noé, ayant témoigné tant d'empressement à savoir en quel état était la terre, par l'envoi de
auatre messagers ailés,, dans l'espace de trois semaines, et evant juger par le dernier , qui n'était pas revenu , que la terre était déjà sèche : je demande, dis- je , s'il est apparent, que Noé ait attendu cinq semaines, à ouvrir le dessus de l'arche, pour s'en éclaircir lui-même, ou sans dépêcher d'autres messagers , pour s'en assurer davantage P N'est-il pas apparent, au contraire, que ne voyant pas revenir le dernier pigeon , il ouvrit aussitôt le dessus de l'arche , pour voir lui-même la terre.
Scaligcr et Jacques Cappel , ayant senti la difficulté , ont disposé ces événements en telle sorte, que le troisième pigeon fut lâché le dernier jour des épagoménes , comme ils disent , ou le dernier jour de Tannée. Pour cet effet , ils ont supposé , qu'il se passa quarante jours , au lieu de sept , entre l'envoi du corheau et celui du premier pigeon. Mais c'est une supposition arbitraire qui n'a aucun fondement , et qui, d'ailleurs , pour parler avec Louis Cappel, frère de Jacques , est contraire aux paroles expresses de l'Ecriture , que nous avons déjà rapportées.
Des Yignoles demande ici la permission, de raisonner sur ses hypothèses , espérant de les accorder, sans beaucoup de peine, avec ces particularités du déluge. 11 dit n'avoir besoin, pour cet effet , que d'une remarque critique , mais comme elle est importante , U faut la bien appuyer.
*74 DISSÊRTATiOH
Premièrement donc , il dit , que le dixième mois doit êlre compris dans la diminution des eaux dont parle Moïse; e'est-à-dire , que les eaux continuèrent a diminuer durant le dixième mois, avant que les montagnes parussent. En effet , dans l'Ecriture- Sainte , le mot de jusque* renferme ordinairement le tems auquel il est joint. Elle dit cent fois jusques à ce jour , pour marquer un tems qui durait encore. L'agneau paschal devait être gardé jusqu'au quatorzième jour, auquel on l'égorgeait. L'estimation d'un mâle était de cinquante sicles , jusqu'à l'âge de soixante ans : mais au-dessus de soixante ans , elle n'était que de quinze sicles. Il n'y eut point de guerre , jusqu'à la trente-cinquième d'Asa : mais l'an trente-sixième d'Asa, le roi d'Israël vint l'attaquer.
Conformément au dernier exemple , il dit en second lieu, que les eaux ayant diminué jusqu'au dixième mois, les sommets des montagnes commencèrent à paraître , non pas le premier jour du dixième mois , comme porte le texte hébreu et la Vulgate , mais comme on lit dans les LXX. le premier jour du onzième mois. A la vérité , il y a quelques éditions des LXX, qui sont ici conformes a l'hébreu sur lequel elles ont été corrigées , mais il nV a presque pas lieu de douter que le onzième mois ne soit la véritable leçon des LXX. C'est ainsi premièrement , qu'on lit dans la version d'Aldus, faite à Venise l'an i5i8 , et dans les autres qui ont été faits d'après celle là , comme dans celle de Francfort de l'an 1697. C'est encore ainsi qu'on lit dans le beau manuscrit d'Alexandrie, qui appartient au roi d'Angleterre : et Ton doit assurément blâmer M. Grabe , d'avoir oté du texte cette leçon , pour la placer à la marge dans l'édition de la première partie de ce manuscrit qu'il publia à Oxford l'an 1707. Dans la bibliothèque de M. de Coislin, qui a autrefois appartenu à M. le chancelier Seguier, il y a un très-beau manuscrit du sixième, ou, pour le plus tard, du septième siècle, qui s'accorde très-souvent avec le manuscrit d'Alexandrie , et où la même leçon se trouve. On trouve la même leçon dans la version arménienne, que M. de la Croze , qui l'a examinée soigneusement y soutient être très-ancienne. On la trouve encore dans la version sclavonne faite au neuvième siècle. Eufin la même leçon est dans la version Copte, qui passe pour fort ancienne, et que M. Wilkins possède. De sorte qu'il n'y a plus lieu de douter que ce ne soit la véritable leçon des LXX. £t il y a
sur l'aunée ancienne. 375
Apparence que les copistes du texte hébreu , ont changé le mot d'onzième en celui de dixième; parce que dans les paroles immédiatement précédentes , il est dit que les eaux allaient toujours en diminuant jusqu'au dixième mois. , Il est arrivé un changement tout- à-fait semblable dans, l'histoire de la création. Le texte hébreu porte que Dieu* acheva le septième jour tout son ouvrage , et qu'il se reposa le septième jour. Au lieu qu'elle dit ailleurs que Dieu fit en six jours le ciel et la terre, et qu'il se reposa le septième jour. C'est de cette dernière façon que les Juifs et les Chré-~ tiens parlent toujours. D'où vient donc que Moïse s'exprime, si différemment dans le premier de ces passages qui est le plus, essentiel? Torquent se hic interprètes, comme dit Fagius , parce qu'ils ne veulent pas reconnaître la moindre faute de copiste dans le texte hébreu. Mais le texte samaritain, l'ançienne version syriaque , faite sur l'hébreu , et la grecque des, I-XX, disent unanimement que Dieu acheva son ouvrage le, sixième jour. C'est ainsi que ce passage a été cité par Phi lonjuif, par saint Irenée', et par saint Barnabe ; quoique ce dernier ait un peu changé la fin du passage. Il semble aussi que Joseph ait lu de même dans l'exemplaire du texte hébreu , car voici comme il s'exprime : Moïse rapporte que Dieu créa le monde en six jours avec tout cê qu'il contient, et qu'il se reposa le septième. ( rov xétffi m «| tuiç -xctçcuf
x*o<r»f}*t. ) Ce qui arrive tous les jours à nos imprimeurs et à, nos copistes , arriva à un ancien copiste du texte hébreu. Trompé par le voisinage de deux nombres dans le même verset , il écrivit d^ux fois le second dans l'histoire de la création, et au contraire, deux fois le premier dans l'histoire du déluge.
La leçon des LXX étant ainsi établie, comptons à présent sur le pied de cette leçon : les eaux ayant toujours diminué jusqu'à la fin du dixième mois, les sommets des montagnes commencèrent à paraître, le premier jour du quinzième mois. Au bout de quarante jours, comme porte k texte hébreu , c'est-à-dire, suivant le style ordinaire de l'écriture, le quarantième jour, Noé lâcha le corbeau. Ce fut donc le dixième jour du douzième mois. Sept jours après, c'est-à-dire, le dix-septième, Noé lâcha le premier P'geon; sept autres jours après, c'est-à-dire, le vingt-quatrième, H lâcha le deuxième pigeon , et sept autres jours apiès , il en lâcha un troisième , savoir , le premier jour
du mois suî vamt , que des Vignoles prétend être le premier jour de l'année.
Le second pigeon , ayant apporté une feuille d'olivier, et le troisième n'étant point revenu, personne ne doufera que Noé n'en ait ressenti beaucoup de joie, et qu'enfermé dans l'arche , comme il était , depuis près de onze mois , il n'ait eu quelque impatience de voir la terre. Mais il ne paraît pas croyable , qu'après avoir témoigné tant d'empressement, il ait demeuré un mois entier, ou davantage, sans regarder seulement par la fenêtre, et sans même envoyer d'autres oiseaux à la découverte ^ s'il est permis de parler ainsi.
Disons donc que Noé ayant des espérances bien fondées, depuis trois semaines, qu'il avait lâché le corbeau, et ne voyant pas revenir le dernier pigeon , se hâta , dès le même jour, d'ouvrir le dessus de l'arche, pour voir la terre. Ainsi ce fut, comme dit Moïse, le premier jour du premier mois , que Noé ouvrit le dessus de l'arche , et qu'ayant regardé la terre, il vit que le dessus en était sèche.
Des Vignoles ne prétend pas que ce qu'il vient de dire soit une preuve démonstrative pour tout le monde, quoiqu'elle le soit à son égard. Mais on avouera, pour le moins, qu'en adoptant, comme système, une pensée qui était déjà venue dans l'esprit de plusieurs savants, il lui a donné des principes naturels et simples, tels que ceux de tous les arts et de toutes les sciences, ont été au commencement : et que dans l'histoire du déluge, il n'y a rien qui ne s'accorde \ ee qu'on avait cru impossible de faire voir.
Cela étant, il se croit. en droit de soutenir, qu'après le déluge, les descendants de Noé gardèrent la même forme d'année, sans y rien changer; jusqu'à ce qu'on nous allègue des preuves contraires, ou qu'en parcourant nous-mêmes les histoires des anciens peuples, nous découvrions, pu par des témfjigna^'S formels, ou par des indices sensibles , les changement que les uns ou les autres y ont faits.
Au contraire, si dans cette recherche il nous arrive de rencontrer quelques traces de cette même forme d'année, ou quelques faits qui s'y rapportent mieux qu'à aucune autre, nous aurons un nouveau droit de nous en prévaloir, comme des preuves employées par surabondance. Pour garder quelque ordre dans cette recherche, des Vignoles jette d abord les yeux sur le patriarche Abraham, dixième descendant de
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Noé et îe plus célèbres de tous. Il naquit dans la Chaldée , qu'il quitta par ordre de Dieu , pour s'établir dans le pays de Canaan , d'où il fit un voyage en Egypte. On prétend , sur le témoignage de Berose, d'Eupolème et d'Artapane , qu'Abraham entendit l'astronomie, et qu'il renseigna aux Phéniciens et aux Egyptiens. Joseph ajoute , que c est par lui que l'arithmétique et l'astrologie sont passées des Chaldéens aux Egyptiens , et des Egyptiens aux Grecs. Voyez le reste de la page 624 et suivantes jusqu'à la page 65i , où M. des Vignoles a conjecturé , premièrement : que dès l 'antiquité la plus reculée, la grandeur de l'année qu'on appelle julienne, a été connue parles prêtres, ou les savants égyptiens ; secondement , que dans cette première antiquité, leur année civile n'avait que trois cent soixante jours, non plus que celle de la plupart des autres peuples. Pour établir ces deux conjectures , et faire voir en même tems, comment cette ancienne forme d'année a été changée en Egypte , il faut avant toutes choses , comparer cette année ancienne , avec l'année secrète des prêtres égyptiens, que nous appelons julienne.
Une année julienne ordinaire surpasse de cinq jours une année ancienne , que je suppose de trois cent soixante jours seulement, et trois années juliennes surpassent trois anciennes de quinze, mais la quatrième année que nous appelons bissextile, surpasse de six jours une année ancienne. Ainsi quatre années juliennes, sont plus grandes de vingt et un jours , qu'autant d'années anciennes. Chacun de ces nombres étant pris dix-sept fois, on aura soixante— huit années juliennes, égales à soixante-huit années anciennes et trois cent cinquante-sept jours. Ce qui montre d'abord, que soixantehuit années juliennes sont plus longues qu'autant d'années anciennes de trois cent cinquante-sept jours, qui font une année ancienne , moins trois jours. Si donc on prend une année entière, à la place de trois cent cinquante-sept jours, il s'ensuivra que soixante-huit années juliennes seront égales à soixante-neuf années anciennes, moins trois jours, ou ce qui revient à la même chose, que soixante-neuf années anciennes seront plus longues de trois jours , que soixantehuit juliennes.
En effet, soixante-neuf années anciennes, font 24840 jours, au lieu que soixante-huit juliennes n'en font que 24&J7 * ce qui est trois jours de moins, comme on peut la 1 oir par la multiplication. Si au premier des deux résultats
précédents, vous ajoutez, de part et d'autre, une année julienne, ou sa valeur, vous trouverez que soixante et dii années anciennes sont plus courtes de deux jours un quart, que soixante-neuf années juliennes. De sorte que chacune de ces équations est ou défectueuse, ou abondante , et quelles donnent toutes deux des révolutions imparfaites. Prenant donc alternativement ces deux sortes de révolutions imparfaites , qui ont du plus ou du moins, nous trouverons quô leur équation sera parfaite, après sept révolutions, et que quatre cent quatre-vingt-sept années anciennes , seront parfaitement égales à quatre cent quatre-vingt juliennes.
Pour s'en assurer , on a qu'a multiplier d'un côté $o années juliennes , par 365 jours et i quart , et de l'autre 487 années anciennes, par 36o jours, on aura deux sommes égales de part et d'autre; savoir, 175,^20. Ce qui prouve qu'au bout de ce tems ces deux sortes d'année» recommenceront à un même jour.
Pour éviter les équivoques , je donne à chaque révolution , imparfaite le nom de petit cycle; el à la totale qui est parfaite , celui de cycle ancien , par où on le distinguera do grand cycle caniculaire , dont nous parlerons dans la suite.
L'année civile étant établie , comme je l'ai supposé , un homme âgé de soixante - dix ans , ou davantage , l'avait vu passer de l'hiver à l'automne, de l'automne à l'été, de l'été au printemps , et revenir a l'hiver où il l'avait déjà vue. Quelque peu de rapport qu'eût cette espèce d'année avec les saisons , elle subsista nécessairement durant plusieurs siècles, dans la dispersion des hommes qui survint après le déluge , et que chaque famille se conduisait comme elle le jugeait à propos. Mats quand les Egyptiens en particulier eurent formé des sociétés et qu'ils se furent réunis ou en royaumes , ou en nomes , ou en cantons , ou de quelque autre manière , il est très - apparent qu'enfin leur intérêt commun et particulier à leur pays, je veux dire à leur agriculture, les obligea bientôt à chercher quelque moyen pour régler les tems de leur travaux à la campagne.
Les inondations du Nil arrivaient toujours en été vers le solstice; elles fertilisaient leurs champs, et suivant qu'elles étaient plus ou moins grandes, ils fondaient l'espérance de leurs récoltes. Les vents réglés, EUstœv soufflaient, dans le mè\ne tems du côté du nord. Ils retenaient les eaux du Nil sur les terres , purifiaient l'air et modéraient la chaleur execessive de la saison. Mais ces inondations et ces vents commençaient
SUIl l'aKHEK AKCIENNE. .379
plutôt ou plus lard en diférentes années , et il n'était pas possible d'établir là-dessus quelque régularité.
On tâcha d'y suppléer par le secours de l'astronomie. Naturellement ils devaient se régler, sur le solstice où les inondations augmentent, et où le soleil commence à s'éloigner d'eux. Mais comme dit Scaliger: Oàservaiio solstiliomm est operosissima et aleœ pteniss'una, etc. Ils tournèrent donc les yeux vers la plus brillante des étoiles fixes , que les Egyptiens appelaient Sothis, et que nous nommons canicule. Environ le tems du solstice , les rayons du soleil la dérobent a la vue ; mais quelque tems après , elle peut être aperçue avant le lever du so>leil , et c'est ce qu'on entend communément par le lever de la canicule. Les Égyptiens le choisirent pour régler les tems , par rapport à l'agriculture , sans rien changer néanmoins à leur année civile.
Cette étoile s'étant une fois levée le ter. jour de thoth, qui commence l'année , on comprendra aisément , après ce qui a été démontré ci -dessus, t°. que l'année soixante- dixième commençant , la canicule s'était levée depuis trois jours ; 20. qu'elle continua à être visible toute cette année, jusqu'à ce que vers la fin elle fut cachée par le soleil ; 3°. qu elle ne recommença à se lever que le troisième jour de l'année suivante ; 4°* que dans cette première révolution il y eut une année pendant laquelle la canicule ne se leva point ; 5°. que la même chose arriva dans les cinq révolutions suivantes, c'est à dire , qu'à chaque fois il y eut une année dans laquelle la canicule se leva un ou deux jours devant ou après , et non pas dans l'année même ; 6°. qu'après sept de ces révolutions , qui font quatre cent quatre-vingt-sept années civiles , la canicule se leva précisément le ier. ae thoth, comme elle avait fait au commencement.
De tout cela , il s'ensuit que dans l'espace de ifin années civiles, ou de 170,320 jours, la canicule se leva 480 fois seulement. Or , divisant par ce dernier nombre celui des jours , le quotient donnera 365 jours et 1 quart pour la juste mesure de la révolution caniculaire. C'est probablement par un semblable calcul de la plus simple arillmiétique et par quelque peu d'observations de la canicule , où il ne fallait que des yeux, que les prêtres égyptiens découvrirent cette nouvelle espèce d'amice. Dans la suite nous chercherons , à peu pies , le tems on ils firent cette découverte. J'-!' • !•« p..'N"nt, celle remarque générale doit nous suffire, ù ..hLera, comme nous Tempérons, l'intellU
a8o DISSERTATION
gence des plus anciens monuments qui nous restent de ta chronologie des Egyptiens.
Commençons par la plus ancienne dynastie des Egyptiens, que Manethon avait publiée , et que le Synpelle a rapportée dans sa chronique.
Vignoles met ce
nombre au bout de l'accolade qui renferme les années de Vulcain et du Soleil , parce que c'est visiblement la somme des deux premiers règnes ; 20. au lieu qu'il donne trente-cinq ans à Osiris et Isis ensemble , placés au cinquième rang , le sixième demeurant vide ; des Vignoles les sépara, en donnant vingthuit ans à Osiris, après Plutarque, et laissant les sept autres années pour Isis ; 3 . au lieu de vingt-neuf ans que l'imprimé donne à Typhon , des Vignoles en donne vingt -nuit : c'est un an de moins, afin que le détail s'accorde avec les sommes que le Svncelle a exprimées d'une manière à ne pas donner lieu à quelque faute de copiste.
( Voyez U tableau ci-contre. )
sun l'année ancienne.