ROBERT III
Robert III , dit le Preud'Homme , eut le comté de Meulent à la mort de sa mère , et comme son principal hérilier. Il en porta
le titre dès l'année 1082. Il e'tait alors homme fait et déjà conni?. par ses talents. Doué par la nature d'un génie vaste, de beaucoup de péne'tration et de facilite' ; frugal et modeste par tempe'rament, et aimant l'e'tude ; admis de très-bonne heure dans le conseil d'e'tat , au commandement des arme'es et dans les négociations , il acquit une expérience prématurée dans les aflaires politiques , dans l'art de la guerre , et dans la connaissance des hommes. {]'.s avantages réunis contribuèrent à former en sa personne ua grand capitaine , un habile ministre , et un vrai philosophe.
Robert avait fait ses premières armes à la conquête de l'Angleterre, li y donna des preuves d'un courage et d'une intelligence au-dessus de son âge , et fit présager dès -lors ce qu'il deviendrait un jour. Il obtint pour récompense le comté de Leycester. ( La Roque, T. 1 , p. 49 5 Gest. Guill. , p. 202. )
En 1080 , il fut du nombre des seigneurs qui négocièrent la réconciliation de Guillaume le Conquérant avec Robert Courteheuse son fils. Il souscrivit, vers 1081 , une charte de confirmation des privilèges del'abbaye de Fécamp. C'est le dernier acte où il prit le nom de Beaumontj car sa mère étant morlo, il prit celui de Meulent , vint faire hommage de son comté à Philippe I*^' , et assista, en qualité de pair et de baron de France, à la cour et aux plaids oh parlement que ce roi tint, en 10S2 , à Poissi , pour le jugement d'une aifaire qui coucernait l'abbaye de Sainl-Grmaiudcs-Prés ( Cari. S. Nis;. MelL , p 76 ; Mabil. Ann. Ben.% T. V, p. 188 j Bouillart , Hist. de SaiiU-Germain , preuv. n" 4o. ) Il revint ensuite en Normandie où il avait ses habitudes.
Guillaume le Conquérant étant mort en 1087 , Robert , comte de Meulent, et Henri, comte de Warwick, sou frère, suivirent le parti de Guillaume le Roux , qui l'ut roi d'Angleterre , et abandonnèrent Robert Courteheuse, qui eut le duché de Normandie. Roger , leur père , quitta aussi la cour du duc et se retira d-nis ses terres. Le conquérant avait donné le château d'Ivri conjointeiiient à Roger et à Robert , comte de Moulent, qui en fut établi vicomte. Tandis que celui-ci était en Angleterre , Courteheuse, sans sa participation-, échangea ce château avec Roger pour celui de Brionne. Le comte de Meulent ayant eu quekpie démêlé avec les religieux du Bec , dont le monastère était situé sur la seigneurie de brionne, voulut ravoir Ivri. II partit d'Angleterre en logo, et vint trouver le duc Robert pour lui redemander cette place. Le duc répondit qu'il n'avait rien à rendre , puisqu'il avait donné Brionne en échantiçe. Le comte répliqua que cet échange avait été fait sans lui , qu'il n'y consentait pas , et qu'il
prétendait ravoir Ivri « Et vous me le rendrez, dit-il avec
» fierté au duc autrement par saint Nigaise je vous en
») ferai bien repentir u . Le duc irrité le fit arrêter par ses gena^
et, s'e'tant empare du cliuteau de Brionne , le donna eu garde à Robert de Meulle , fils de Baudouin. Roger , vieux courtisan , souple et adroit, ayant appris la de'tention de son fils , vint trouver le ddc , et sut si bien le prendre par ses discours insinuants , qu'il obtint la liberté' de son fiU et le cliàteau de Brionne. Mais celui à qui il avait e'te donne' en garde n'ayant pas voulu le rendre de bonne volonté', il fallut employer la Ibrce pour l'y contraindre. Les deux, comtes envoyèrent Gilbert du Pin , qe'ne'ral de leurs arme'es , pour l'assie'ger. ]Ne pouvant rc'duire la place de force , Gilbert s'avisa d'un stratagème ; il fit lancer des flèches rougies à des fourneaux sur la couverture du cliàleau. Comme il taisait une se'cherosse excessive , le feu prit bientôt aux bâtiments etconiraignit les assièges de se rendre. Brionne resta dès-!ors en la possession des comtes de Meulent. L'abbaye du Bec fut obligée de reconnaître , à raison de cette seigneurie , pour son avoue , le comte Robert , et n'eut pas lieu de s'en repentir. Il la combla de bienfaits , et lui donna eutr'autres l'église de Saint-Nigaise de Meulent avec ses dépendances : donation qui fut confirmée par les évêques et le pape dans les années i loo , 1 104 , et les suivantes. C'est depuis cette année 1 100 qu'il s'établit à Meulent un monastère où l'abbaye du Bec envoya des religieux à la place des chanoines qui desservaient auparavant cette église.
Lorsque saint Anselme, d'abbé du Bec, devint en loip, archevêque de Cantorberi , l'abbaye du Bec élut pour le remplacer Guillaume de Beaumont , prieur de Poissi et proche parent du comte de Meulent, que le prélat avoit recommandé comme le plus digne. Le comte fit installer son cousin, et confirma les franchises de la maison dans toute l'étendue de ses domaines , et nommément à Meulent et à Mantes. Il accorda même aux religieux, la remise de tous les droits seigneuriaux, et des lods et ventes pour les acquisitions qu'ils feraient dans les environs des villes de Mantes et de Meulent, upud Meduniam et apiid J\fellentum , et in omni potestaie med circa MedunLam l'ei circa Mellentum. 11 accorda vers le même tems à l'abbaye de Préaux la remise des droits qui 'ui étaient dus sur les vins dans sa ville de Mantes. Cette abbaye avait obtenu une partilte franchise à Meulent, par la concession du comle Hugues If j mais elle ne l'avait point eue jusqu'à cette époque à Alantos. Jumiégc et Saint- Vaudrille obtinrent également la confirmation de leurs
franchises dans l'étendue des domaines de noire comte
<ipud Mellenlum et Medantam , et in alla tota terra rtiea Fraticiœ et Normal) nias. Il y mit une condition-, ce fut que ceux qui conduiraient leurs bateaux , joueraient du flageolet en passant sous les ponts desdits châteaux de Meulent et de Mantes. Cette €ondilion ne se trouve pas exprimée dans le litre prinwtif don^ XI!. -20
]54 CHRONOLOGIE HIJ^TOBIÇUE
on parle ici ; mais on voit par des monuments postérieurs qu'elle se pratiquait. {Cart. S.Nig. Mellel., p. '^tl^'] ; Cart, Gemeticens.y et S. TJ^'andieg. )
Robert avait e'pousc , on ne sait pas en quelle anne'e , GodécHii.DEDE CoNCFiES, appcle'c autrement GooEw ARE , ouGothuere, nommée Godkchilue par Ordéric Vital , iille de Roger de Tœ- ^ni , deuxième du nom, comte de Conches. 11 en fut se'paré avant l'aa 1096, puisqu'elle était mariée cette année -'à avec Baudouin, iils d'EustacUe do Boiiloojiie , qui devint roi de Jérusalem. (O/v/. l'it., GulL de l'j'i'., AlberL di Aix.')VÀ\^ accompagna son mari dans ses voyages d'outremer, et y mourut. Quelques personnes soupçonnent que le comte de Meulcnt eut des enfants de ce premier mariage. RoI)erl de ftleulent, religieux de Saint-Martin de Ponloise , sur la fin du onzième siècle , pouvait bien être de ce nombre. Le comte de Meulent, devenu libre au moyen de sa séparation , rechercha en mariage Elts.i- UETH DE FRANCE-VERMAr^Dois, fille de llugucs de Fraucc , dit le Grand, coinle de Vermandois et de Chaumont en Vcxin. Ives de Chartres adressa un mandement au clcraé de Meulent et du Pincerais , pour défendre de célébrer ce nouveau mariage , à cause de la parenté (ju'il y avait entre les futurs, il résulte de la généalogie qu'il déduit, que le comte de Vermandois et celui de Meulent avaient pour trisaïeul commun Gautliier II , dit le !Blanc , comte du Vexin : d'oili le prélat conclut que le mariage projeté ne pouvait se /aire canoniquement, que ce serait une conjonction illicite et incestueuse , et que les enfants qui en uaitraicnt ne pourraient pas être légitimes , mais des bâtards. ( /^'0 CarnoL. , Eijist. 45- ) Cejjendanl , au moyen des dispenses ♦Tue le pape, étant alors eu France, accorda en considératioa de ce que Hugues le Grand se croisa pour la Terre- Sainte , ce mariage fut célèbre au moment où ce prince se disposait à partir. {Ord. Vit.^ p. 725; La Roq., Hist. de Haie. T. I, p. 5-.)
Robert Courîeheuse , s'embar(pLiaut pour la même expédition, confia le gouvernement de la I\ormandie au roi d'Angleterre y son frère, qui lui avait prêîé une somme considérable pour les frais de son voyage. Guillaume le Roux prolila .de ce moment pour faire en sorte do ravoir le Vcxin français- Le comte de jVIeulent se trouva fort embarrasse' dans celte conjoncture. Il devait fidélité à la France à cause du comté de Meulent qu'il venait de recueillir, et de l'alliance qu'il venait de ûiire ; il la devait a l'anglais et au normand à cause des comtés de Levéester, de Ueaumont , et autres domaines d'Angleterre et de Normandie. L'inclination pour sa patrie originaire l'emporta. Il se déclara pour l'anglo-normand , livra ses pinces à Guillaume le Koux , et- lui ouvrit par ce moyeu les portes de la France.
(Ord. Vit., Ilb. lo, p. 766; du Moul., p. 67 et suiv.) Celte guerre ii'aboulit qu'à se faire hcuicoup de mal de part et d'autre, sans avantage décide'. Il s'en éleva une antrf dans laquelle Guillaume soumit le comte du Mans. Celui-ci demanda pour toute grârc qu'on lui laissât le litre nu de comte. Le comte de Meulenl ne voulut pas consentir à laisser subsister le litre vain d'une' dignité' qu'on ne possédait pas effectivement, et qui ne pouvait servir qu'à autoriser de nouvelles pre'îcntions. (Ord. Vit., Ihicl., p. 775. ) Il fut du nombre des seigneurs qui accompagnèrent Guillaume le Roux à la chasse le 2 août 11 00, jour auquel ce monarque fut tue', par me'garde , d'un coup de iiècbc , dans la Neuforest . par un genlilhoinme du Vexin. Il partit siir-l< champ avec Henri, frère cadet du défunt , qu'il fit couronner à Londres le 5 du même mois, et jouit sous ce règne , du mêma rre'dit que sous le prcce'denl.
Le comte Robert ne fut pas plus tôt passe en Angleterre , que ses ennemis se jetèrent sur ses terres de Normandie. Le plus acharne' d'entre eux était le cornte d'Evreux , dont la femme surtout haïssait mortellejneut le comte de Meulent , parce qu'il avait re'prinie' en plusieurs circonstances son humeur allière et ses vues ambitieuses. {Hist. de Harc, T. I*:' , p. 5i j Mabil. , yinn. T. I, p. 522.)
Robert Courtcheuse , revenant de la Terre-Sainte , en 1 loi , couvert de gloire et charge' d'argent , se lit des partisans en Angleterre pour recouvrer ce royaume, dont son cadet s'était emparé à son préjudice pendant son absence. Il y fit une dcscentej des traîtres lui livrèrent les frontières; et ses progrès furent tels , qu'il ne restait plus de ressources à Henri , son frère , que dans une bataille. Le comte de Meulenl , ayant découvert que la plupart des chefs étaient gagnés , et jugeant que la défection était infaillible , empêcha Henri de risquer ce coup. II crut qu'il valait mieux plier pour le moment et traiter à quelque prix que ce fût, sauf à revenir dans des moments plus favorables. Il fit un discours également fort et pathétique qui entraîna tout le conseil dans son avis. ( Ord. Vital, , p. 786 et suiv. ) La paix se fit à drs conditions bien rigoureuses, à la vérité, pour Henri. Débarrassé de ses ennemis du dehors , le comte de Meulent lui fit connaitre ceux du dedans ; et, les réduisant les uns après les autres , il se fortifia de jour en jour par une exacte surveillance, une bonne administration , et par la punition des rebelles. Au bout de deux ans, Robert Courteheuse passa en Angleterre avec douze gentilshommes , dans le dessein de.se mcllre à la tête des rebelles qui l'avaient appelé secrètement , et de rétablir dans leurs charges ceux que Henri avait déplacés. Le monarque , instruit Je Tarrivée du duc , voulut se saisir de lui elle
l5Ô CHKONOLOGIK mSTOUIQUE
faire arrêter. Le comte de Meu'.cnt le de'tourna cic ce dessein , et lui fît sentir combien il se de'slionorerail en portant ainsi la jnain sur son propre frère. Mais le comte , e'tant monte' à cheval , vint trouver le duc a lïautonne , où il sut qu'il était, et , l'ayant pris en particulier , lui fit ouvrir les yeux sur sa faute et en mcme tenis sur son imprudence. Le duc s'aperçut effectivement qu'il était à la merci de son frère. Le comte profita de cette heureuse conjoncture pour faire adoucir les conditions de la dernière p-iix , et laissa retourner le duc sain et sauf en Normandie. (Du Moul., Hist. de Norm.,\t. 278 ; La Roque, Hlsl. de Harc. , T. I , p. 5i ; Chron. Norm. , fol. 143. )
Le comte de Meulent pnssa en Normandie , l'an iio5, à la sollicitation du roi d'A-Uglcterre , pour y faire apaiser des troubles intestins. 11 alla l'année suivante, à la tête de douze comtes, au devant du monarque, qui venait en Normandie pour tâcher do remettre l'ordre dans les e'tats de son frère , dont l'indolence laissait tout aller à la merci des pillards qui rentouraient. Le roi et le comte de Meulent retournèrent ensuite en Angleterre.
Ce dernier se trouva engagé dans la querelle des souverains avec le pape touchant les investitures. Partisan de l'autorité royale, il iVondait sans ménagement les présentions ultramontaines. Le pape Pascal 11 , instruit des discours qu'il tenait à ce sujet, lui e'crivit pour le ramener à son parti, lui accordant sa bénediclioTi apostolique , sous la condition qu'il se montrerait plus favorable à ce qu'on appelait à Piome la liberté' eccle'siastique , lui interdisant au contraire l'entre'e de l'église s'il persistait dans les mêmes dispositions. {Anselmi opéra, p. 44^» col. 1.) Cette lettre ne fit aucune impression sur le comte de Meulent : il continuâmes exercices ordinaires de chrétien, sans e'gard pour l'excommunication. Saint Anselme , quoiqu'il de'sapprouvàt cette conduite, ne crut pas cependant , maigre' son de'vouement aux volontés du pape , qu'on dut agir en toute rigueur avec lui. « Votre comte , mandait-il à l'abbe' Guillaume , qui , tout excom- 3) munie' qu'il est, se mêle parmi ceux qui ce'lèbrent les divins
3> mystères ferait mieux de s'abstenir des exercices dont la
5> sentence apostolique l'a prive' )> : Melius esset illi ut per saîubrem humilitatem nbslineat ah his à qitibus etim aposlolica segregat sententia. ( L. t , Epist. 56 , p. 552, col. i. ) Le saint prélat, dans une entrevue ou dans une correspondance de lettres qu'il eut avec lui, vint à bout de lui faire changer de sentiïnent et d'en obtenir une promesse de faire ses efTorts pour . engager le roi d'Angleterre à se soumettre aux volontés du pape : d'après quoi il ne fit pointdiiliculté de lui permettre l'entrée de l'église. C'est ce qu'il mande au chapitre de son église de Canlorberi ; Sed quoiiiam , dit-iJ > idem cornes promisit mihi se cona-
DES COMTF.S DE TVIEULENT. iSy
tunnn ut rex papœ prœceplis ohediat , pennlsi cl introilum erclesiœ à qno deiinehaUir. (L. 5 Epist. i lo. ) Le pape ratifia celle espèce d'absolsition , et le passe' fut oublie'.
Les excommunications, quoique redoulables par elles-mêmes, l'e'îaient encore plus en quelque sorte par l'eflet ({u'elles produisaient sur l'espritde bien des ç;ens. LecomtedeMeuIont l'éprouva par le refus qu'on fit , même après son absolution, do l'admettre à la participation des choses saintes. Il fallut un mandement exprès de Tarchevèque de Cantorberi, pour contraindre les reli£;ieux de Saint-Edmond de le recevoir à la communion de l'egb'se. ( AnseUni overa , /. 4 > iipisl. 78 , p. 44^- )
Le comte de Meulent eut grande part à la conquête que le roi d'Angleterre , dont il commandait les troupes , fit de la Normandie, l'an 1106, sur le duc Robert , son frère. Le monarque avoua que c'e'tait au comte de ?<;eulent qu'il avait oblip;alion du projet et de l'exe'cution de cette entreprise. ( lllst. d'Har' court, T. ]V, p. i55j.) Le comte Robert III fit bâtir vers ce même tems à Meulent un nouveau château. Ou a vu ci-devant que le comte Robert 1^' en avait construit un dans le fort oa l'île de Meulent. Celui-ci fut place' dans la ville , sur la niontagne , un peu à l'occident de l'endroit oi!i , dès avant Robert P"", il y avait eu un cbâleau. Robert III fit construire dans le sien une e'glisc, qui de chapelle castrale, devint une collégiale, fut convertie ensuite en paroisse sous l'invncaiion de Saint-Nicolas , et a donné son nom à la montagne. En changeant la situation du château , il changea aussi son ressort pour le spirituel ; car au lieu d'être situe' sous l'archidiacone' du Pincerais , il se trouva sous celui du Vexin. Ives de Charires , lui e'crivant dans ce tems-là , fait allusion à ce changement, et lui dit que, quoiqu'il ne soit plus son diocésain, il se fait toujours un plaisir de le regarder comme une de ses ouailles. {Epist. 154-) Ce fut à la prière de ce pre'Iat qu'il procura le retour de l't'vêquc Ranulfe en Angleterre. Sous pre'texte de quelque? contestations avec le roi, celui-ci s'était réfugie en Normandie, après avoir quitté le sie'ge de Durham.
Le roi Louis le Gros étant en guerre avec le roi d'Angleterre, attaqua la Normandie l'an i iio. Les Normands battus se réfugièrent à Meulent , où le vainqueur les poursuivit. La ville assie'gée se défendit de manière que le siège fut levé. ( Mézerai , Abr. Chron., T. IV, p. 485.)
Le comte de Meulent , accoutumé à gotiverner presque en souverain les états d'autnii , succomba sous une adversité domestique. Guillaume de Varennc, comie de Surrei , enleva sa femme. La tristesse que lui causa cet événement , le fit tomber dans une langueur qui le conduisit à la démcuce et au tombeau.
î53 CHHONOLOGTE HISTORIQUE
{Hen. Eiinltnd.; La Pvoque, Hist. de Harc. , T. IV, p. 1955.) L'archevêque de Rouen , qui l'exhortait au lit de la mort , persuade' que tous les biens de ce comte n'avaient pas été' acquis par des voies légitimes , lui conseilla de ne laisser à ses enfants que ses he'rilaj^es patrimoniaux , et d'employer le surplus eu œuvres pics. Le comie répondit qu'il laisserait tout à ses eufants, nipme le soin de prier Dieu pour le saint de son âme. Il monrut à Préaux , le 5 juin 1118, revêtu de l'habit monastique. ( Ann. JBen. , T. \'I , pag. SSg ; Ord. Vit., liù. 12 , p. 843. ) Il est inhume' dans cette e'^lise , où sou tombeau se voit encore. Son cœur fut porte eu Angleterre au monastère de lîarckley, qu'il avait fonde'. Sa mort occasionna une re'volution étonnante dans les affaires , et fixa l'attention de l'Europii entiJire dont il e'tait connu. L'Angleterre surtout, qui lui était redevable du haut degré' de gloire et de puissance oii elle e'tait parvenue , et du bon ordre qui régnait dans l'intérieur de son gouvernement , le regretta après sa mort autant qu'elle l'avait respecté et admiré de sou vivant. On avait conçu de lui une si haute estime , qu'un historien dit qu'il n'avait pas sou égal de Paris à Jérusalem , et que chaciui cherchait à former ses actions , et jus([u'à ses modes , sur lui. On ne mangeait qu'une fois par jour, comme le comte de Meulent , on s'habillait comme le comte de Meulent, on parlait comme le comte de Meulent ; en un mot , on se modelait en tout sur le comte de Meulent. ( Guil. Malmesb. lih. 5 j Henr. Hunlind. Ep. ad Tf\ilterum ; La Roque , HisL. de Harc.f T. 1, pp. 57 et 58, et T. IV, p. i556.).
Il laissa quatre fils et cinq filles ; Galeran , qui suit; Robert, comte dcLeycester, frère jumeau de Galeran; Hugues, comte de BedforljCt Ureux,sirede Bt)isemont.Scs filles sont: Adeline, mariée à Hugues IV, sire de Montfort-sur-Risle j N. , femme de Hugues de Cliâteau-Neuf en Thimerais ; N. , femme de Guillaume Lupel , fils d'Ascelin Gocl , seigneur d'Ivri ; une ({uatrieme , fiancée, eu IT04, à l'âge d'un an, à Amauri de Moiitfort, et Elisabeth, d'abord concubine de Henri I"', roi d'Angleterre, dont elle eut une fille , mariée ensuite à Gilbert de Clare, comte de Perabrock. ( Ordér. Vit. et Guiil. Gein. ;
La comtesse Elisabeth, sa femme, convola en secondes noces avec Guillaume de Varenne , qui la lui avait enlevée , comme ou l'a dit^ et eut de lui trois enfants.
GALERAN II , ou WALERAN III.
Galkran II , né l'an 1 104^ fut élevé avec son frère jumeau , parles soins de Henri I'^'', roi d'Angleterre, qui leur servit de père. Il leur donna pour gouyeraeur ua geutilhoflimc nommé
DES COMTES DE MEULENT. ï^g
MoiJu du Pin, prit leurs intérêts , et défendit leurs droits contre tous ceux qui voulurent y donner atteinte. Ces deux frères , de leur côté, re'pondirerit pleinement aux soins des niaitrcs chargc's de les instruire , et déployèrpnt des talents et des vertus précoces dans le cours de leur éducation. (Ord. Vit., lib. I2,p. SyS.) Ils firent surtout de grands et rapides progrès dans leurs éludes. Le pape Cillisle II e'iant venu à Gisors pour faire la paix entre les rois de France et d'Angleterre, ces adolescents soutinrent des exercices en sa pre'sence , t.1 surprirent toute la cour du saint ])ère par leur science et par la finesse de leur esprit. Galeran conserva^loujours du f;;oùt pour les lettres j il écrivait avec élégance, et cultivait même la poésie avec succès. (Guil. Malmesb., lib.5.)
Galeran vint prendre possession du comté de Meulent dès qu'il fut en âge. Héritier de la dévotion de ses ai'cux pour sou patron saint Nigaisc , il fit faire, en iiao, une dédicace solennelle de l'église , qui n'avait été que bénie du tem^ de Galeran I*"". (CartiiL s". Nig. Mellenl.; IVIab. Antu Ben., T. V, p. 433.) Il passa ensuite en Angleterre, et ratifia dans l'étendue de ses domaines, tant en ce royaume qu'en Normandie et en France, tous les dons faits par ses prédécesseurs aux églises et monastères, in iota terra mea , imprimis apud Mellentum et Meduntmn
L'an ! i?.5 , Galeran , oubliant toul-à-conp les obligations qu'il fivait au roi d'Angleterre, entra dans une conspiration contre lui. Le î)ionarque ne voulait pas le croire. Lorsqu'il s'en fut assuré, sa douleur fut si grande qu'il en tomba dans rabattement , et ne savait plus à qui se fier. H marcha contre lui, prit Ponl-Audeiner, et réduisit, avec beaucoup de peine, Watevillej mais il échoua contre Brionne et Beaumont-le-Uoger , où le comte avait réuni toutes ses forces. Galeran, revenant un jour de Wateville, fut surpris par un parti ennemi. Amauri de Montfort , comme on l'a déjà dit ci - devant , ne voidant pas risquer le combat qui était trop inégal, conseilla prudemment la retraite. L'impétuosité de Galeran l'emporta , et lui fit fermer les yeux sur le danger : ii voulut se battre. Il se défendit en effet avec une valeur extraordinaire; mais, accablé p^r le nombre, il fut pris, ainsi que ses trois beaux -frères , Amauri, et qmtrovingts autres chevaliers. (Ord. Vit. Ub. 12 , p 876, etc. ; Guil. Gemet. Ub. 8, cap. 21 , p. 5o2. ) Henri fut au comble do la joie, lorsqu'il apprit que Galeran était eu son pouvoir. Il se promit bien de lui faire payer son ingratitude. Il l'envoya eu Angleterre, où il demeura pendant près de cinq ans prisonn^ier; mais il lui rendit enfin la liberté.
Galeran fut du nombre des seigneurs que Louis le Gros assem-
l6o CHROISOLOGIE HISTORIQUE
bla , en 1127, pour les solliciter à seconder Guillaume Cliton dans ses preleulions sur la Flandre. Le comte de Meulent inclinait pour lui; mais il ne se de'clara pas ouvertement, dans la crainte de de'plaire au roi d'Angleterre , qui venait de l'aire publier dans ses états une défense à tous les seigneurs de lui donner aucun secours. Il se déclara même en apparence pour les ennemis de Cliton, et se joignit à eux. Ils le rencontrèrent un jour dans la plaine de Courtrai ; l'occasion était belle pour l'attaquer : l'action commença effectivement; mais Galeran, par une perfidie de'testable , n'ayant pas voulu donner, trahit par- là ses allie's et les fit tailler en pièces. {^Chron. Norm. ^ fol. il{6 et 149.)
L'an II 55, le comte de Meulent fut pre'sent à la mort du roi d'Anp;lelerre, Henri l'^arrive'e le i*"" décembre à Saint-Denis de Forment , dans la forêt de Lions , et accompagna le convoi de ce prince en Angleterre. Etienne , neveu de Henri , pre'tendant lui succe'der au préjudice de Mathilde , sa ijilc , mit dans ses intérêts le comte de Meulent, qui le fil prévaloir et contribua à son couronnement. Le nouveau monarque , par reconnaissance , lui donna sa fille eu mariage , avec le comté de Winchester pour dot de la princesse. Elle est nommée Sienne, parce qu'elle n'avait alors que deux ans. Mais le mariage ne fut jamais consommé. Cependant le parti de Mathilde et de son fils Henri faisait des progrès en Normandie. Le comte de Meulent, étant repassé dans cette province ,fit tête à Gcollroi , comte d'Anjou , mari de Mathilde et père du jeune Henri. Rappelé, l'an l'Sy, en Angleterre , des mécoiilenlenients . dont on n'explique pas le sujet, l'aliénèrent du parti du roi Etienne, et l'engagèrent à prêter l'oreille aux sollicitations du comte de Glocester, frère naturel de Mathilde et son plus ferme appui. La princesse, informée de ces dispositions , passe en Angleterre et s'abouche secrètement avec lui. 11 couvre du voile de la dissimulation , .l'espace de deux ans, sa trahison. Enfin, il la manifeste, l'an 1 141 , a" combat de Lincoln , où le roi Etienne demeura captif par la lâcheté de Galeran et d'an lies cliefs de son armée , qui prirent honteusement la fuite. (^Henric. Hunlind., I. 8.)
De retour en France , Galeran se déclara ouvertement pour Geoifroi , comte d'Anjou, qui lui donna , pour cimenter leur réconciliation, le château de Montfort-sur-Kisle. ( Robert de Monte , Append. ad Si^ehert. ) Ses troupes , en \\i^^ , brûlèrent Emondreville et l'église de Saint-Sever , oi!i plusieurs personnes de l'un et de l'autre sexes périrent dans les flammes. Il aida, l'an i i44> '^ comte Geoifroi à soumettre la ville de Rouen. { Ihid. ) 11 avait fait , cpielque tems auparavant , un pèlerinage à Saint- Jacque? en Galice , et fonde ù son retour la chapelle de
DES COMTES DE MEULRNT. i6i
Saint-Jacques du fort de Menlent , aujourd'hui paroisse. ( Cart. S. Niu;. S'étaul rendu , l'an 114^, à Vez, l;ii . il s'y croisa , te dimanche des Hameaux, avec le roi Louis le Ji-une et un i^rand nombre de seigneurs. 11 tint son engagement el .s'embar'|ua l'année suivante; mais s'e'tajit arrête', avec la division qu'il commandait , sur les côtes de Portugal , à la oriére du roi 4l(onse , il se joignit à ce prince pour chasser les M uires de Lisbonne. Ayant ensuite poursuivi sa route , il se rendit en Palestint^ , où il se distingua par sa valeur. ( Du Moulin, H'St. de Norm. p. 56i.)Un poète français a oliante' ses exploits dans celte ex^eMition. S'ëtant rembarque' , l'an i i5o , pour son retour , son vaisseau fut batia d'une furieuse tempête où il pensa périr. Il fit alors vœu de fonder un monastère, s'il e'chanpùt à ce danger. li fut exiire j et, de concert avec l'impe'ratrice Mathilde , qui avaii fair. un semblable vœu lorsqu'elle était a^sie'ge'e dans Oxford , il fonda , l'an nSy, l'abbaye du Vœu ^ de T'oio, autrement de Vala<,se. ( La Roque , Hist. d' Harc. , T. IV j SiippL , p. 5. )
Le roi Etienne avait laissé Galeran , depuis sa défection , ea paisible jouissance du comté de Winchester. Mais, l'an ii5o, provoqué par de nouveaux outrages , il assiège li ville de Winchester, qu'il prend et livre aux flammes. [Heiir. Hunlind. ,
Hugues , neveu de Galeran , soufïî-ait impatiemment qu'il jouit du château de iMontforl-sur-Risle. Galeran, voyant son neveu prêt à prendre les armes pour le ravoir, convint avec lui , Tan ii55, d'une conférence a Bernai. Mais à peine fut-elle entamée, que le neveu se saisit de l'oncle et le fit euft^rrner dans le château d'Orbec. Les troupes de Galeran accoururent bientôt à sa délivrance. Ou capitule ; et sur i'abaiidoa qu'il fait de Montfort, il est remis en liberté. Gaieran , l'année suivante , s'élant mis en devoir de reprendre cette place , son neveu ie contraignit de renoncer à ce projet après avoir ruitié les forts qu'il aviit bâtis pour s'opposer aux courses de ceux de Montfort. (Du Moulin, p. 569; Chron. Norm. , p. 1^89 )
- Gournai-sur-Marne était une des terres du comte de Meulent. L'an 1167 , il fit avec le roi Louis le Jeune un traité, par lecpiel il consentait que le monarque employât à son service les hommes qu'il avait à Gournai , mais pendant le jour seulement, à moins qu'ds ne se portassent de bonne volonté à le servir de nuit. Il fut de plus stipulé que , si le roi commettait quelque hostilité contre le comte dans l'étendue du comté de Mculeut, les habitants de Gournai ne pourraient y prendre part et gardc^raient la neutralité ; mais que, si le roi ou ses successeurs allaient jusqu'à vouloir dépouiller Galeran ou sesi héritiers du comté de Meuleut , alors le traité demeuraut nul, h-^ fiabitauts XII. at
de Gonrnai scraieat tenus de servir leur seigneur contre le roi lui-mènicjet que, hors ce cas, ils marcheraient aux ordres du roi dès qu'ils seraient mandes , et que sa majesté re'ciproquenicnt les prole'gorait de tout son pouvoir. (Du Chesnc , Hist. Franc. T. IV, p. 585, 7i> 62.)
Galeran eut querelle, en u6i , avec Henri II, roi d'Angle» terre et diac de Normandie , qui hii enleva toutes les places (ju'il possédait dans ses e'iats. Mais, fle'chi par ses soumissions , ce prince les lui rendit bientôt après. {Robert de Monte , App. ad Sif^ebert. ) Gaieran depuis ce tems ne s'occupa plus que d'œuvres pieuses. Il pre'sida au chapitre de Beaumont-ie-Roger en 116?-, et fit des dons considérables, en ii65, au prieure' de Gournai. S'étant relire depuis à l'abbaye de Préaux en Normandie, il V fiwit ses jours dans l'état monastique au mois d'avril 1 iGO. Etienne , relJ::^ieux du Eec , a fait son éloge en vers clégiaqiaes. ( IVlartonne, Amplis, coll. T. I^' , p. ByS. ) Robert du Mont, d.uis sa chronique, dit qu'il était le plus grand, le plus riche et Je mieux allié de la Nonnandie. Agnès , son épouse , lille d'Ainauri lil, comte de ÎMonlfort, lui avait apporté en dot les terres df Rochefort et de Gournai. Il eut de cette alliance, Robert qui suif; .\mauri , tige de- seigneurs de Gournai; Roger, tige des vicomtes d'i'>vreux ; Waleran , seigneur de Monlfort ; Elieime et Hugues : avec trois Filles; Isabelle, mariée, 1° à Gcollroi , baron de Mayenne, 2" à ÎVIaurioe H , sire de Craoii ; Marie , femme de Hue l'alLot, baron de Cleuville ; et Amieu , alliée à Henri, baron de Ferrières.