CHAPITRE VI
Traversée de Libye en Sicile. Accueil d'Aceste (1-41). — 1. Le Ve livre est étroitement relié au IVe ; les événements par lesquels il débute sont simultanés avec ceux qui terminent le IVe — snéerea 1 — ; un certain nombre de termes identiques marquent le rapport et prouvent que, lorsque Virgile a écrit le VE livre, le IVE était composé et qu'il a voulu y renvoyer le lecteur (1).
Les premiers vers ont une couleur nettement romantique ; l'Aquilon noircit les flots (2) ; Énée, ferme dans sa résolution et déjà en pleine route, ne peut s'empêcher, malgré l'indifférence que lui a prêtée Virgile, de regarder Carthage qu'il laisse derrière lui ; il voit s'élever, lugubrement visibles par un temps sombre, des flammes, qu'il ignore être celles du bûcher de la malheureuse Didon, et cela paraît aux Troyens — Teucrorum 7 — d'un triste présage. Virgile aurait pu distinguer ici — c'était le cas — Énée de la collectivité et lui attribuer autre chose que de vagues pressentiments ; il avait été suffisamment prévenu. Ceci est du reste parfaitement conforme à l'attitude qu'il a au IVe livre.
Une fois qu’on est en pleine mer, le temps s’assombrit encore et un grain s'annonce (®) ; c'est la troisième fois que la tempête détourne les Troyens de leur route ; le motif a donc déjà servi et est un peu usé. Comme sûrement au IeT livre, vraisemblablement au IITe, nous sommes ici en présence d’une intervention divine ; Énée cette fois le soupçonne (#), mais Virgile ne dit pas quelle est la divinité qui agit. Palinure, qui est un pilote expérimenté, voit venir la bourrasque ; il est fort inquiet de ce qui va se passer et fait exécuter la manœuvre de parer au grain. Cette manœuvre est fort judicieuse et décrite avec une grande précision technique. On est parti de Carthage par un vent du Nord, qui n’est pas très favorable pour aller
en Italie; on peut pourtant le remonter ; mais, quand on arrive par le travers de la Sicile, il y a une saute de vent ; le vent se met à souffler de l'Ouest en tempête ; il faut donc virer de bord ; pour faciliter la chose, Palinure fait border les avirons et changer l’orientation de la voilure (1) ; on essaie de s'élever au vent — obliquat.…. sinus in ventum 16 — en naviguant au plus près ; mais le vent est trop fort, on est drossé par l'ouragan et on dérive — Nec nos obmti contra nec tendere tantum Sufficimus 21 sq., frustra cerno te tendere contra 27 — ; il est impossible par un temps pareil d'atteindre l'Italie. Palinure n’est que le timonier ; il a tout fait jusqu à présent pour tenir la route prescrite ; devant l'impossible, 1l s'adresse au capitaine qui est Énée en lui demandant d’en changer (?) ; il n’y a qu'à laisser porter et à fuir devant le vent ; c'est ce qu'Énée autorise (3) ; le vent qui souffle toujours de l'Ouest est justement le bon vent pour aborder en Sicile — secundi.. zephyri 32 ; peut-être a-t-il molli dans le voisinage de la terre et les Troyens sont joyeux (*) de se retrouver à un mouillage qu'ils connaissent, celui de Drépane.
Les Troyens ont donc encore une fois manqué l'Italie ; mais ce n'est qu'un retard momentané et cette fois le détour est le bienvenu. Au IIIe livre, le principe directeur de Virgile dans les pérégrinations des Troyens était de les amener le plus possible chez des parents et des amis. Or, parmi les raisons que fait valoir Palinure pour obtenir la permission de changer la route, figure celle que la Sicile est le pays d'Eryx, le frère d'Énée (5), et si Énée — pius Aencas 26 — entre avec plaisir dans ses vues, c’est qu'il songe qu'il va retrouver en Sicile Aceste le Dardanien et que le pays renferme les ossements de son père Anchise. Le sauvetage d'Anchise a occupé la fin du IIe livre; au IIIe, Anchise assiste Énée et parfois l’éclipse dans la conduite de l'expédition ; le Ve va être en partie consacré à sa mémoire. Aceste (f) y joue également un rôle important, puisque c'est pour lui qu'on va fonder la ville d’'Acesta ou Ségeste, dont il sera l'éponyme. A peine a-t-1l aperçu non sans étonnement du haut de la montagne la flotte de ses compatriotes, qu'il accourt ; il est prévenant et plein de bons sentiments (7), comme il convient à un personnage virgilien ; il se souvient de leurs ancêtres communs : il les félicite de leur retour et leur offre joyeusement une hospitalité rustique — gaza…. agresti. Excipit 40 sq. — qui fait contraste avec l'hospitalité princière de. Didon. Naturellement, pour que la fondation de Ségeste dont il sera roi change sa situation, il faut que sa situation soit modeste. Virgile le représente donc comme un montagnard d'aspect assez sauvage, avec ses deux javelots et sa peau d’ourse de Libye ($) ;
il vit d'une vie large mais rustique ; il a des troupeaux, mais ces troupeaux 1l les élève dans les forêts (1) ; ce sera donc un singulier relèvement pour lui que de régner sur une ville policée. Cela ne s'accorde pas avec les détails que donne Virgile sur sa personne au I€r livre, où il possède déjà des villes dont il est le roi, où il cultive des vignobles dont 1l offre le vin aux Troyens à leur départ (?). Ceci montre que lorsque Virgile a écrit au IT livre, qui se révèle par là comme antérieur au Ve, les passages concernant Aceste, il n'avait pas encore fixé nettement dans son esprit le rôle qu'il lui attribuerait plus tard.
Annonce des jeux. Sacrifice à Anchise (42-103). — 2. Dès le lendemain matin, Énée convoque ses compagnons ; ils ont abordé à un port naturel (%), celui de Drépane où Anchise est mort, et ils ont campé sur le rivage ; c’est là qu'Énée leur parle, du haut d’un tertre — tumulr ex aggere 44 (4) —, suivant l'usage des généraux romains haranguant leurs soldats. Son discours est simple, solennel, religieux ; il contient tout ce qui est nécessaire à la circonstance ; cette appropriation exacte du ton et du fond des discours est un des traits caractéristiques de l’art de Virgile. Par la façon même dont il s'adresse à ses compagnons, ces grands Dardanides dont la race remonte au sang des dieux (5), Énée inaugure le ton grave qu'il va prendre. C’est bientôt l'anniversaire ($) du jour où ont été confiés à la terre les restes de son divin père — diuin: 47 —— et où on lui a élevé des
autels funéraires — maestas 48 mot consacré (’); qui souligne la tristesse du deuil. Ce jour sera toujours pour lui un jour à la fois cruel et entouré de respect qu'il célébrerait dans les pays les plus barbares et les plus hostiles en renouvelant les vœux annuels, en conduisant une procession solennelle, en chargeant les autels d’offrandes ; la largeur de l’énumération correspond au sérieux de sa piété. Or voici qu'on se trouve, sans doute par la volonté des dieux, près du tombeau même d’Anchise et dans un pays ami (©) ; il faut donc célébrer joyeusement cet anniversaire, tâcher d'obtenir des vents favorables et la permission de renouveler chaque année ce sacrifice dans la ville que les Troyens fonderont et où s’élèvera un temple d’Anchise. Ceci est le point capital et l'aboutissement nécessaire du discours d'Énée ; les Troyens sont partis de Libye pour aller en Italie; Or, surpris par des vents contraires, ils ont dû relâcher en Sicile ; pour arriver au terme du voyage, il faut qu'ils demandent des vents favorables, et, comme Anchise est divinisé, son intervention peut les leur faire accorder ; il est du reste personnellement intéressé à la chose, puisque c’est seulement s'ils arrivent en Italie que les Troyens construiront la ville où il aura son temple et un culte régu-
lier (1). La seconde partie du discours d'Énée est consacrée à fixer l’ordre et les détails de la cérémonie qui va avoir lieu. Il y aura d’abord des epulae qui dureront jusqu’au neuvième jour. C’est Aceste le Troyen qui en fournira la matière, soit deux bœufs (?) par navire ; au festin seront associés et les pénates troyens et les pénates d’Aceste : ce sera donc une fête commune aux deux peuples, que Virgile tient dans tout ce livre à rapprocher dans une union fraternelle. A l'issue des epulae, le neuvième jour (3) il y aura des jeux dont Énée trace le programme : d’abord des régates réservées aux Troyens — Teucris 66 — ; puis des épreuves ouvertes à tout le monde — cuncti 70 —, Siciliens aussi bien que Troyens, qui se disputeront les récompenses, course à pied, lancement du javelot (4) et tir à l'arc, combat du ceste (°) ; ici encore les deux nations fraterniseront. En terminant, Énée fait ressortir le caractère religieux de la cérémonie ; il prescrit d'observer le silence et de se couronner de feuillage.
I1 donne l'exemple en ceignant lui-même son front du myrte maternel ($) qui convient ici d'autant mieux qu’il s’agit d'honorer Anchise, l'époux de Vénus ; il est imité par Helymus (7), par le vieil Aceste, c'est-à-dire par les deux principaux Siciliens, puis par Ascagne que nous n'avons pas vu depuis la chasse, mais qui a joué un rôle important dans le dénouement du IVEe livre, puisque c’est surtout pour ne pas lui faire tort qu'Énée a quitté Carthage, enfin par le reste des assistants ($). Escorté par une foule nombreuse (°), il se transporte alors du rivage, où s’est tenue l'assemblée, au tombeau d'Anchise. Là, une cérémonie a lieu, d’un caractère imposant, dont les rites sont décrits avec la précision que Virgile apporte toujours en pareil cas ; d’abord la libation : Énée verse à terre — car il s’agit du monde souterrain — deux coupes de vin pur, deux coupes de lait frais, deux coupes du sang des victimes (1°), qu’on a immolées sur ces entrefaites ; il jette des fleurs couleur de pourpre (1) ; puis il adresse un salut ému (2?) aux cendres de son père (©) qu'il regrette de n’avoir pu emmener jusque dans cette Italie qui lui est marquée par le destin (14), aux bords du Tibre ausonien, encore mystérieux pour lui (5). Alors des profondeurs du tumulus sort un serpent qui n’est pas un serpent ordinaire ; il est énorme — ingens 85 — ; les taches bleusombre de son dos (15) l’or resplendissant de ses écailles rappellent l’arc-en-ciel (17). Énée est stupéfait — obstipuit 90. Le serpent goûte aux offrandes placées sur les autels, puis, sans avoir fait aucun mal, rentre dans le tumulus. Énée se demande si c’est là le génie du lieu ou le serviteur de son père (®) ; il reprend le sacrifice, immole deux brebis de deux ans, deux pourceaux, deux jeunes taureaux noirs —
c'est le suoue taurile romain — ; il verse encore du vin et évoque les mânes d'Anchise. A leur tour ses compagnons apportent joyeusement leurs offrandes, immolent de jeunes taureaux ; puis on fait rôtir les viandes et, couchés sur l'herbe (1), on se livre au festin, qui inaugure les epulae annoncées plus haut.
La scène avec ses rites spéciaux, qui sont ceux de la religion-romaine (?), a beaucoup de grandeur et de simplicité. L'âme d’Anchise, solennellement invoquée, va présider aux jeux qui seront donnés en son honneur et qui sont joyeux, puisqu'il ne s’agit plus de pleurer un mort, mais de fêter un héros. Virgile a su le rendre présent.
Les jeux. Exposition des prix (104-113). — 3. Les jeux célébrés a l'anniversaire de la mort d’Anchise sont imités directement de ceux donnés par Achille au XXIITIe chant de l’Z/sade après la crémation de Patrocle. C'était là un motif épique que Virgile ne pouvait pas négliger. Il ne l’a peut-être inséré qu’à la réflexion, si, comme il semble, dans son plan primitif, le séjour d'Énée à Carthage ne remplissait que les derniers mois de l'hiver et si, par conséquent, une année ne S'était pas écoulée au moment où celui-ci se retrouvait en Sicile. Quoi qu'il en soit, l'intérêt pour nous est d'étudier sur une large échelle comment Virgile imite l’//iade et en quoi son art diffère de l'art homérique. D'une façon générale 1l a innové et élagué. La course de chars a été remplacée par des régates, peut-être parce que les Troyens n'avaient point apporté avec eux sur leurs navires leurs chars de combat, ce qui était une raison de vraisemblance, mais sans doute aussi par souci de l'originalité. L'idée des régates a pu être suggérée à Virgile par le goût qu'avaient les Romains pour les naumachies. Il a de plus ajouté un divertissement purement romain, le ludus Troiae, qui ne correspond à rien dans l’Zl1ade. D'autre part, il a réduit le nombre des épreuves ; il y en à huit dans l'Jlrade : course de chars, pugilat, lutte, course à pied, combat sous les armes, lancement du poids, tir de l'arc, jet du javelot ; cinq seulement chez Virgile, dont trois, le pugilat, la course à pied, le tir à l'arc sont empruntées à l’Iliade, les régates et le ludus Troriae étant des innovations. Si Virgile a abrégé, c’est qu’il a voulu éviter la monotonie et qu'il a mieux aimé concentrer l'intérêt sur un petit nombre de scènes que de le disperser sur un trop grand et qu'il ne s'est pas proposé de représenter tous les sports. L’attrait de ces exercices est du reste pour lui moins sportif qu'humain ; son but n'est pas de nous donner au point de vue professionnel des modèles du bon sport, mais de nous montrer des hommes en proie à des sentiments ardents, de développer une psychologie dans la tension physique et de décrire des âmes
-en même temps que des corps en action. Le public lui-même exprime à chaque instant ce qu’il sent ; il vibre, manifeste, intervient. Ce n’est pas une masse inerte qui regarde, c'est une foule vivante, remuée par des sensations exaltées ; tout est emporté dans un mouvement fiévreux, qui entraîne acteurs et spectateurs. Comme Achille, Énée se borne à un rôle de direction et ne figure point parmi les concurrents ; son attitude est pourtant différente de celle d'Achille. Achille “annonce successivement les épreuves et distribue les prix, le tout d'une façon assez monotone ; Énée est plus actif, plus occupé ; il se multiplie, se mêle intimement au mouvement général. Virgile s'est donné beaucoup de peine pour qu'il soit toujours en scène et participe le plus possible à ce qui se passe.
Le jour fixé est arrivé — expectala 104 —; 1l est très attendu, ce qui nous prévient quil s’agit de quelque chose d’extraordinaire et qui pique la curiosité. La renommée et le nom d’Aceste ont attiré les peuples voisins ; c'est toute la Sicile qui s’est levée et qui est évoquée devant nous, comme le sera plus tard le Latium. La Sicile fait presque partie de l'Italie ; les Romains s’y sont battus pendant les guerres puniques et y ont trouvé des sympathies et des appuis ; elle joue un rôle dans leur histoire. Virgile considère comme une partie importante de sa tâche de la présenter au lecteur et de ne point fixer uniquement, comme dans ce qui précède, l'attention sur les Troyens.
La réunion joyeuse a lieu sur le rivage (1) ; on est curieux de voir les compagnons d’Énée (?) ; d’aucuns viennent pour lutter; c'est du rivage qu'on assistera aux régates, mais, derrière le rivage, il y a des collines boisées — nemus, colles 149 sq. —, et, entre les collines, un cirque naturel (*) où auront lieu les autres épreuves. Dans ce cirque sont exposées les récompenses (4) ; de même dans l’Zade, XXIII, 259 sq., Achille fait d’abord apporter les objets destinés aux prix ; dans ce cirque naturel, on a ménagé une levée de terre qui le partage dans sa longueur, comme les cirques romains, et c’est de là — medio. aggere 113 — que, comme à Rome, la trompette annonce l'ouverture destieuxait
Régates (113-285). — 4. D'abord les régates : quatre navires ont été choisis avec soin dans toute la flotte comme pouvant se mesurer à chances égales — pares 114 —, quoique très différents ; si Virgile voulait avant tout faire du sport, il insisterait là-dessus, puisqu'il n'y a pas de handicap; il ne nous donne que des renseignements insuffisants ($) ; un seul de ces navires étant mentionné comme une trirème, et des birèmes figurant ailleurs dans la flotte d'Énée, on
peut supposer que les autres sont des birèmes. Ces navires sont désignés par l'emblème, le rapasnuov, qu'ils portaient à l'avant ; ce sont la « Baleine », Pristis, capitaine Mnestheus, la « Chimère », Chimaera, capitaine Gyas, le « Centaure », Centaurus, capitaine Sergestus et la « Scylla », Scylla (!), capitaine Cloanthus. Par un jeu assez enfantin d'étymologies, Virgile fait de trois de ces capitaines les ancêtres de trois grandes familles romaines, de celles qui prétendaient descendre des Troyens et formaient une aristocratie dans l’aristocratie (2). Mnestheus (ueuvrnobat) des Memmii (memor), Sergestus des Sergli, Cloanthus des Cluentii ; il omet les Geganï, qui, d’après Servius 117, prétendaient descendre de Gyas, mais qui étaient éteints à la fin de la République.
L'endroit du virage est décrit d’une façon pittoresque ; c’est une plate-forme rocheuse — campus 128 —, submergée par grosse mer ($), refuge préféré des mouettes (4) par temps calme (5), où Énée a fait dresser une yeuse verdoyante ($). On tire au sort les places. Les capitaines ont revêtu leurs costumes magnifiques, pourpre et or, ce qui est pour Virgile le nec plus ultra du luxe ; les équipages, couronnés de feuillage de peuplier, le haut du corps nu et frotté d'huile, palpitent du trac et du désir de la gloire (*) ; c’est là un premier trait psychologique.
Au signal retentissant donné ($) par la trompette, les rameurs, poussant le clamor nauticus (*), donnent tout leur effort ; ce n'est peut-être pas très habile au point de vue sportif, mais cela nous vaut un tableau superbe de la mer écumante, bouleversée par les rames et par les éperons à trois pointes (1°) et une belle comparaison avec une course de chars. Naturellement le public sensible au spectacle extérieur est enthousiasmé par un si beau départ ; il applaudit, il frémit ; chacun encourage son champion ; le bruit des voix répercuté par les collines retentit et roule dans les bois et sur le rivage (4). Tout cela est animé, impressionnant. Au milieu de ce tumulte et de ces grondements, Gyas (la Chimère) prend la tête suivi de près par Cloanthus (la Scylla), dont l'équipage de nage est meilleur, mais le navire plus lourd. Également distancés, Mnestheus (la Baleine) et Sergestus (le Centaure) se livrent une lutte sévère, sans parvenir à se lâcher (1).
C’est au virage qu'on attend les concurrents ; c'est là qu'est la manœuvre délicate, où l’on peut faire preuve d’habileté et prendre un avantage décisif. C’est ici en effet que Virgile donne à l'épreuve un caractère dramatique. Gyas, qui tient la tête, a pour timonier, un vieux marin très prudent, Menoctès, qui ne veut pas que son navire
CARTAULT. 24
touche sur une roche sous-marine et qui aime mieux prendre le virage large. Talonné par Cloanthus et craignant de voir la victoire lui échapper, Gyas commande à Menoetès d'appuyer à bâbord et de doubler le but de très près. Mais Menoetès n’en fait qu'à sa tête et, tandis que Gyas crie de nouveau son ordre en voyant Cloanthus tout près de lui et plus rapproché du but, celui-ci saisit l'occasion, passe entre la Chimère et le rocher, et prend l'avance. Gyas entre dans une rage que Virgile décrit de la façon la plus énergique (1) ; les larmes lui montent aux yeux, il jette son timonier par-dessus bord, oubliant toute convenance — decorisque Sui 174, ceci est bien virgilien — et le salut de ses compagnons — sociumque salutis 176 ; on ne voit pas trop en quoi il est compromis —., et il saisit lui-même la barre, en excitant ses rameurs et en mettant le cap sur le rivage. Ici un épisode humoristique : revenu du fond de l’eau, les vêtements trempés, le vieux Menoetès se hisse au sommet du rocher, s’assied au sec et rend l'eau salée qu'il a bue (?). Tout cela amuse énormément et fait rire les Troyens — Texcri 181 —, sûrement les spectateurs du rivage, car les équipages des navires ont autre chose à faire ; mais les spectateurs sont un peu loin pour percevoir les détails de la scène. L'épisode a une suite : les deux derniers concurrents voyant Gyas retardé conçoivent l'espoir de le passer et engagent une lutte acharnée ; Sergestus (le Centaure) prend l'avance, mais seulement d'une demi-longueur. Mnestheus (la Baleine), parcourant la coursive qui se trouve au milieu du navire, adresse à ses rameurs des exhortations enflammées (*), leur rappelle les preuves de vigueur qu'ils ont données dans les circonstances les plus critiques () ; si, bien malgré lui, il n'aspire plus à la première place, qu'ils s’épargnent au moins la honte d'arriver les derniers. Ses matelots ont du cœur ; ils déploient toute leur énergie ; les coups d’aviron font trembler le navire qui est soulevé ; leur souffle est pressé, la sueur les inonde. Tant de vaillance est récompensée par le sort. Sergestus essaie de renouveler la manœuvre qui a réussi à Cloanthus, mais elle lui est funeste (°) ; il n’a pas l’espace nécessaire et prenant le virage trop court, s'échoue sur les brisants, ce qui donne jusqu’à un certain point raison à Menoetès. L’échouage est décrit avec une précision pittoresque ; les rameurs se lèvent et, en poussant de grands cris, ils arrêtent — sans doute en sciant — l'élan du Centaure, essaient de le dégager avec des perches ferrées et des crocs et recueillent les avirons brisés qui sont tombés à l’eau ($f). Cependant Mnestheus tout joyeux et encouragé par le succès, fait force de rames, invoque les vents qui, même dans une course à la rame, sont un appoint
appréciable surtout pour de gros navires, et, le but doublé, vogue rapidement en pleine mer (1).
Il abandonne à son sort Sergestus qui, se débattant sur le rocher et dans les bas-fonds, appelle en vain au secours et essaie de continuer la course bien qu'il ait des avirons brisés ; puis il passe sans peine la Chimère qui a perdu son timonier (?) — il ne semble pas que Gyas qui l’a remplacé soit bien habile. N'ayant plus devant lui que Cloanthus dont il se rapproche, il conçoit maintenant l'espoir, qui tout à l'heure lui paraissait irréalisable, d'enlever la première place. On voit combien l'intérêt est habilement ménagé ; le navire qui était naguère le dernier menace actuellement le navire de tête et a des chances pour gagner. Le public s’enthousiasme, prend parti pour Mnestheus, l’encourage, les cris redoublent et font retentir l'air. Les équipages des deux rivaux se disputent la victoire avec une énergie farouche. Celui de la Scylla ne veut pas se laisser arracher une gloire qu'il juge acquise et mourrait plutôt que de se voir déshonoté (%) ; celui de la Baleine, excité par le succès, croit que rien ne lui est plus impossible. Peut-être arriveraient-ils ensemble, si Cloanthus tendant les deux mains vers la mer (*) ne promettait aux dieux des flots (5) par un vœu précis, circonstancié, conçu dans les termes les plus exacts, de leur sacrifier un taureau blanc. Ceux-ci l’entendent dans leurs demeures profondes. Portunus lui-même, de sa grande main, imprime à la Scylla une vitesse (6) miraculeuse et celle-ci arrive première au port.
La course est très mouvementée et paraît imaginée surtout pour la satisfaction du public : départ impétueux et impressionnant, au virage fausse manœuvre qui modifie l’ordre des concurrents, épisode amusant, le bain forcé de Menoetès, puis lutte énergique entre deux concurrents, terminée par un accident inattendu, émouvant, qui met l’un d'eux hors de cause, à la fin le premier, qui paraissait avoir course gagnée, menacé par le dernier qui surgit derrière lui et encore une lutte sévère ; tout cela est palpitant et fait pour passionner. Aussi le public s’intéresse-t-1l prodigieusement à ce qu'il voit ; c'est un public vibrant qui suit l’action avec ardeur, qui prend parti, qui maniieste ses sentiments, qui applaudit, pousse des cris, rit, quand la circonstance le comporte ; tout cela est animé et bruyant. Les acteurs sont naturellement plus enfiévrés encore que le public ; les équipages ne sont pas des automates qui vont donner un travail mécanique ; ils sont possédés de l’amour de la gloire ; ils veulent vaincre ; ils dépensent leurs forces physiques sans compter et celles-ci sont décuplées par l'exaltation morale. Les capitaines sont encore plus enflammés ;
Gyas pleure de rage, quand il voit son timonier compromettre sa chance, Mnestheus enlève ses rameurs par ses exhortations ardentes, et Cloanthus se tourne vers les dieux pour que la victoire ne lui échappe point. La description de la course, qui est le sujet matériel, n’est qu'un prétexte à l'expression des passions humaines les plus excitées et les plus nobles. Au point de vue sportif, le succès revient aux meilleurs ; Gyas perd la course par la prudence excessive de son timonier, Sergestus par sa témérité ; Cloanthus la gagne par une manœuvre hardie et périlleuse, Mnestheus monte au second rang en profitant habilement lui aussi d'une faute de l'adversaire ; entre les deux meilleurs, ce sont les dieux qui décident ; Cloanthus a en plus pour lui la piété ; l'intention de Virgile est bien manifeste.
Il ne reste plus qu'à décerner les prix ; le fils d'Anchise — satus Anchisa (!) 244 —, qui est un homme diligent, s'en acquitte en conscience. Cloanthus est proclamé vainqueur solennellement ; les équipages ne sont pas oubliés ; ils auront une double ration de viande et de l'argent. Les capitaines sont particulièrement distingués (?) : à Cloanthus une chlamyde tissée d’or (Ÿ) entourée d’une double bordure de pourpre (4), dans laquelle figure un tableau (°) en deux com- partiments ($f), que Virgile décrit suivant le principe d’après lequel il juge les œuvres d'art, c'est-à-dire en signalant le mouvement, le pathétique, le rendu de la vie ; c'est d'abord la chasse, puis le rapt de Ganymède (?) ; ce qui frappe dans la première scène c’est la fougue du jeune chasseur, sa respiration haletante que l'artiste a su exprimer ; dans la seconde, l’inutile désespoir des vieillards chargés de veiller sur lui et qui tendent les mains au ciel — le geste a de l’ampleur — tandis que les chiens aboient en l'air. C’est là de l’art ému et parlant, celui qu'aime Virgile. Le second prix est une cotte de mailles, dans laquelle est inséré un triple fil d’or ($) ; elle a une histoire : deux serviteurs la portent à peine ; or, Énée vainqueur en a dépouillé Démoléos sous les murs de Troie (°) ; c’est une occasion pour Virgile de mentionner un exploit d'Énée et de donner du prix à l'objet par le rapport avec celui qui le donne (1°). Le troisième prix consiste en deux chaudrons de cuivre et en coupes d'argent ciselé.
Défilé des vainqueurs qui se pavanent la tête ceinte de bandelettes de pourpre et tout fiers de leurs récompenses — opibus…. super bt () sbant 268 sq.. Cependant Sergestus, s'étant dégagé à grand peine du récif sur lequel il à échoué (2), ramène, ridicule et sans gloire, son navire qui n'a plus qu'un rang de rames (1) ; celui-ci est comparé à un serpent sur lequel à passé la roue d’une voiture ou qui a été grièvement blessé d’une pierre par un voyageur (#4) ;
il s'avance lentement et entre pourtant au port à pleines voiles (1). Énée accorde à Sergestus le prix réservé au quatrième (2), une esclave crétoise, Pholoé, habile dans les travaux de Minerve et allaitant deux jumeaux. Il le récompense ainsi d’avoir en partie réparé sa faute, sauvé son navire et ramené ses compagnons ; il pourrait être plus sévère. Il est pitoyable au malheur — c’est un trait de caractère. Virgile ayant substitué à la course de chars de l’Jliade une épreuve totalement différente, on pourrait croire au premier abord, qu'il a négligé absolument le morceau homérique, pour en composer un qui füt tout à fait original ; ce serait mal connaître ses procédés de travail ; au contraire, il a fait au passage homérique tous les emprunts que comportait la diversité des sujets. La fixation du but et le tirage au sort des places s’imposait dans les deux épreuves et la description du but était nécessairement très différente : il n’y a donc point là d'imitation directe ; mais, bien que le développement de l'élément psychologique et sentimental soit un des traits originaux de Virgile, le battement de cœur des rivaux au départ provient d'Homère ; Homère l'attribue aux chefs, qui naturellement sont seuls dans l'épreuve, Virgile aux équipages, qui se considèrent comme non moins intéressés à la victoire que les commandants des navires ; Virgile a du reste souligné expressément son intention de ne pas abandonner les traces d'Homère en comparant au départ l'allure des navires à celle des chars lancés dans la carrière, ce qui évidemment ne s’imposait pas très nécessairement (*). Lorsque Mnestheus veut passer Sergestus, 1l adresse à ses hommes une harangue ; dans l’Jliade, quand Antilochos a l'espoir de passer Ménélas, il encourage ses chevaux ; on ne s’attendrait point à ce que ce discours à des chevaux ait pu fournir quelque chose à un discours à des hommes ; pourtant Virgile en à tiré un trait : Mnestheus renonce à la première place et ne prétend qu'à la seconde, comme Antilochos (4). Sergestus brise son navire au virage, Eumélos est mis hors de course parce que le joug de son char est cassé ; les deux accidents ont une cause très différente, le premier une fausse manœuvre de l'intéressé, le second une intervention haineuse d’Athéné ; il semble bien pourtant que l’idée première soit venue à Virgile de l’Jliade ; en tout cas, à la fin de la course, Sergestus ramène son navire avarié, comme Eumélos son char endommagé, et Achille fait quelque chose pour le concurrent malheureux, comme Énée pour Sergestus, avec plus de raison, puisqu'il n’y a pas de sa faute. Dans la lutte finale entre Cloanthus et Mnestheus, celui-ci est sur le point de faire course nulle ; dans l’Iliade, Antilochos aurait peut-être dépassé Ménélas, s'il avait eu
plus d’espace devant lui (1) ; mais, dans l’Jliade, ce n’est que la seconde place qui est disputée, dans l’Enéide, la première; ce qui est évidemment plus intéressant. Cloanthus doit sa victoire en définitive non seulement à ses qualités personnelles, mais à la protection des dieux ; or, dans l’Jliade, si Diomède remporte la victoire, c'est parce qu'Athéné prête à ses chevaux une vigueur qui la lui assure et l'accident arrivé à Eumélos provient de ce qu’il n’a pas prié les dieux. La prière de Cloanthus est imitée du reste de la prière d'Ulysse dans la course à pied et obtient le même résultat favorable. Ainsi Virgile ne se contente pas d’imiter dans ses régates la course de chars, 1l y transporte un motif de la course à pied homérique, tandis que d'autre part, dans sa course à pied, il utilise de nouveau la course de chars homérique, suivant son usage de découper ses modèles en morceaux dont il fait l’usage utile à ses besoins. En ce qui concerne la nature des prix des régates, le second est une cotte de mailles conquise sur le champ de bataille par Énée ; Achille, dans la course de chars, donne comme prix de consolation à Eumélos une cuirasse dont il a lui aussi dépouillé un ennemi (2) ; le quatrième prix des régates est une esclave habile dans les travaux manuels, comme le premier de la course de chars () ; le troisième prix des régates est constitué en partie par deux chaudrons, le deuxième de la course de chars consiste en un chaudron (f) ; et le talent d'argent à partager entre les équipages provient sans doute des deux talents d’or, quatrième prix de la course de chars. Ainsi la course de chars transparaît çà et là comme le modèle suivi de loin derrière les régates, qui sont pourtant tout autre chose. Course à pied (286-362). — 5. Le lieu de l’action se déplace ; il ne changera plus pendant toute la durée des jeux. Les spectateurs ont assisté du rivage aux régates ; les régates terminées (5), le pieux Énée — prus Aeneas 286 ; il rend à son père des honneurs funèbres — se dirige vers une dépression gazonnée — Gramineum in campum 287 — qu’entourent des collines boisées, dont il a déjà été question ($), et qui la séparent du rivage ; c’est là qu’est le cirque, où ont été exposées les récompenses (*), et autour duquel les collines forment amphithéâtre. Il refait donc le chemin qu'il a fait neuf jours auparavant, quand il a été du rivage au tombeau d’Anchise ($) ; que le tombeau d'Anchise soit bien dans le cirque naturel où vont désormais être célébrés les jeux, c'est ce que Virgile dit expressément, lorsqu'Eumélus vient annoncer à Énée l'incendie des navires — Nuntius Anchisae ad tumulum cuneosque theatri (cf. 288 : mediaque in ualle theatri) Incensas perfert nauis Eumelus 664 sq. Que, sauf les régates qui forcément ont lieu en mer, les jeux en l'honneur d’Anchise soient célébrés
près de son tombeau, cela va de soi et il n’y a aucune raison pour qu'Anchise n'ait pas été enterré à une certaine distance du bord de la mer. L'accident qui arrive dans la course à pied à Nisus, lorsqu'il glisse sur le sang des victimes, a lieu auprès du monument d’Anchise et les caest.…. 1uuenci 329 sq. sont justement les victimes qui ont été mentionnées plus haut comme lui étant sacrifiées — mactantque 1uuencos (!) 101. Au point de vue topographique, tout cela est parfaitement Clair.
Énée prend place sur une estrade élevée — exstructoque resedit 200 — comme un magistrat romain et invite les concurrents à se présenter (?). On répond en foule à son appel, les Siciliens, puisque c'est une épreuve qui leur est ouverte, et les Troyens. C’est en réalité . une course internationale ; Virgile énumère dans l'ordre où ils se présentent trois Troyens : Nisus, Euryale (3), Diorès, fils de Priam, un Arcadien et un Acarnane, Salius et Patron ({), deux jeunes Siciliens — la course à pied est une épreuve de jeunes (). Helymus et Panopes, celui-ci inconnu d’ailleurs, enfin une foule anonyme ajoutée là pour étoffer la chose ($), tandis que dans l’Jliade il n’y a que trois engagements. Énée n'avait point parlé au début des régates ; pour varier la forme et parce qu'il a quelque chose de nouveau à annoncer, Virgile lui fait prononcer ici un petit discours (*) : la nouveauté c'est que tous les concurrents seront cette fois primés ; ils recevront chacun deux javelots de Gnose () et une bipenne avec des ciselures d'argent. Cette générosité est magnifique en présence du nombre des coureurs ; mais on ne voit pas trop en quoi consiste la nouveauté, tous les concurrents des régates ayant reçu chacun un prix (°) ;ilen est du reste de même dans les épreuves suivantes. Quant aux trois premiers ils auront une couronne d’olivier et en outre le premier un cheval (1°), le second un carquois d’Amazone avec un riche baudrier (1), le troisième un casque argien (1?).
La course à pied est moins développée dans l’Jliade que la course de chars, dans l’Enéide que les régates ; elle n'offrait pas les mêmes possibilités de soutenir l'intérêt par la variété ; Virgile n’y a introduit qu’un épisode, d’après Homère, qui est ici son modèle direct, la chüûte imprévue de Nisus reproduisant celle d’Ajax. Comme il s'est démuni au profit de Cloanthus de la prière d'Ulysse à Athéné qui fait tomber Ajax; la chute de Nisus ne peut avoir pour cause une intervention divine et est fortuite. En revanche, il la complique d'une manœuvre frauduleuse dont le prototype remonte à la course de chars homérique où Antilochos menace de couper Ménélas et force celui-ci à retenir ses chevaux, de peur de voir son char bousculé dans un che-
min étroit et il fait produire à cet acte illicite, au moment de la fixation des rangs des conséquences analogues à celles que nous offre l'Iliade. C'est avec ces éléments empruntés à deux épreuves diffé- rentes de l’Zliade qu'il à construit sa course à pied.
Au signal, les partants s’élancent comme un ouragan ; ils donnent donc dès le début tout leur effort ; c’est une course de vitesse, il serait pourtant plus sportif de se ménager pour l'effort final ; en même temps ils fixent des yeux le but (1) ; ils n’ont donc point plusieurs tours à faire et la piste est en ligne droite. Le peloton s’égrène immédiatement ; Nisus prend la tête et mène (?) ; après lui, mais à un long intervalle (#), vient Salius, suivi à distance par Euryale, enfin Helymus talonné par Diorès qui, s’il y avait plus d'espace à parcourir le dépasserait ou ferait course nulle (4), motif qui a déjà servi dans la lutte finale entre Mnestheus et Cloanthus. On approche du but et Nisus va gagner la course quand il glisse sur le sang de victimes récemment immolées et tombe sur ce sang et sur les excréments qu'elles ont laissés (5). Il voit bien qu’il est hors de course —" tandis que dans l’Iliade Ajax continue et arrive second — ; sacrifiant la loyauté sportive à son amitié, il veut faire profiter Euryale de l’accident et en se relevant se jette dans les jambes de Salius, qui, à son tour, roule sur la terre grasse. Euryalus passe et, soutenu par les applaudissements du public, qui ne se montre pas ici très Le arrive premier suivi d'Helymus et de Diorès.
L'épreuve est viciée ; il y a eu fraude — dolo 342. Salius élève une réclamation bruyante — magnis clamoribus 341 —, et, ce qui n'est nullement régulier, porte sa réclamation devant le public ; il ne s'agit pas pour Virgile de faire du bon sport, mais d'évoquer une scène. pathétique ; le public, qui, au point de vue sportif, est au-dessous de tout, et qui se guide par de tout autres considérations que la valeur de l'épreuve, prend parti pour Euryale, gagné qu'il est par ses larmes gracieuses et par le charme qu’ajoute la beauté au courage naissant. Diorès, bien qu'il soit du sang royal de Priam, joue un rôle assez louche ; il soutient bruyamment — magna... uoce 345 — les prétentions d'Euryale, parce que, si la réclamation de Salius était admise, il se verrait enlever le troisième prix. Il n’y a aucun doute qu'Énée devrait annuler la course et prononcer contre Nisus une pénalité sévère. Au contraire, il déclare les résultats acquis — palmam mouet ordine nemo 349 —, ce qui est une énormité. Mais, comme il a le cœur. sensible, 1l demande la permission de compatir au malheur d’un ami qui n’a rien fait de mal ($) — Salius ne paraît du reste son ami que pour la circonstance —, et 1l lui fait cadeau de la peau d’un gigan-
tesque lion Gétulien, qu'il a sans doute rapportée de son séjour à Carthage (1). Suit une scène humoristique — nous en avons déjà trouvé une dans les régates — : puisqu'Énée est en veine de compassion et de générosité, Nisus, moitié sérieux, moitié plaisant, demande à son tour quelque chose, ayant été lui aussi victime comme Salius. de la mauvaise chance, et 1l montre son visage et ses membres souillés de fiente (2). Énée se met à rire, car le cas n’est pas du tout le même (%), mais, comme il est excellent — pater optimus (4) 358 —, il lui fait apporter (*) un bouclier artistique arraché à la porte d’un temple grec de Neptune ; c'est encore un trophée pris sur les Grecs, ce qui est le principal pour Virgile. Comment Énée l’a-t-il entre les mains ? Devait-il avoir, dans le IIIe livre remanié, des rapports avec les Grecs qui ne figurent pas dans le III® livre actuel ? C’est ce que nous Ignorons. :
Combat du Ceste (302-484). — 6. La course à pied n'avait pas d'intérêt spécial; Virgile l’a traitée assez brièvement, et, comme il attache toujours une grande importance au facteur moral, il y a introduit une manifestation d'amitié, qui du reste en fausse abusivement les résultats. Il insiste davantage sur l'épreuve suivante, un combat de boxe, avec des engins plus meurtriers qu'actuellement. Il y a soutenu l'intérêt par des moyens tout autres que dans les régates mais qui montrent qu'il voulait la tirer de pair. D'abord c'est un combat véritable, dans lequel on risquait sa vie et qui, 1ci même, manque de se terminer par la mort de l’un des deux adversaires ; c'est du reste la seule épreuve qui, dans le Ve livre, comporte une issue tragique. En outre, les deux concurrents ne sont pas des boxeurs ordinaires, mais des champions qui ont de glorieuses victoires à leur actif et une réputation à soutenir. Enfin, au point de vue sportif, c’est une curiosité de voir aux prises deux adversaires très dissemblables, l’un, poids léger, très en forme et dans toute sa vigueur, l’autre, poids lourd, à qui la vieillesse a enlevé une partie de ses moyens. Ici, Virgile ne s’est pas contenté de s'inspirer de l'J/sade ; il a eu sous les yeux d’autres modèles plus importants ; nous aurons à voir quel parti il en a tiré.
Suivant la formule constante dans le XXIIIe chant de l'Iliade, mais beaucoup plus brièvement que pour la course à pied, Énée invite les concurrents à se présenter dans des termes qui signalent le sérieux de l'épreuve et indique les deux prix : au vainqueur un jeune taureau orné de bandelettes dorées, au vaincu comme consolation — une épée et un casque remarquable.
Immédiatement — nec mora 368 —, ceci est caractéristique, Darès
se produit et il soulève un murmure de sympathie ; l'atmosphère est toujours chaude dans ces jeux et le public vibrant ; la personne de Darès est connue ; c’est un favori ; il est le seul qui osât affronter Pâris, que les poètes postérieurs à Homère ont fait plus courageux ‘et plus énergique qu'il n’est dans l’//iade ; aux jeux en l'honneur d'Hector, inventés sans doute par les poètes cycliques à l'instar des jeux en l'honneur de Patrocle, il a étendu mourant sur le sable (1) le gigantesque Butès (?), qui se donnait comme de la race d'Amycus le Bébryce, le boxeur-type de la légende héro'que ; en lui attribuant cet exploit, Virgile donne de lui une grande idée et avertit le lecteur qu'il va imiter Apollonios. Darès se présente bien ; tout en lui annonce l'audace et la vigueur ; il porte la tête haute (), il fait voir ses larges épaules et se livre à des exercices d’assouplissement. Personne ne se présente contre lui ; il s’avance donc vers Énée (4), saisit le taureau par une corne et demande qu'il lui soit adjugé. Les Dardaniens, fiers de leur champion, soutiennent ses prétentions. Il semble qu'il va y avoir forfait ; naturellement ce n’est là pour Virgile qu'un moyen de piquer la curiosité.
Ici se place une scène familière pleine de bonhomie, Virgile affectant dans tout cette première moitié du V® livre de faire fléchir la gravité épique et de s’humaniser. Aceste, qu’il n'entend pas laisser oublier, est assis sur un banc de gazon auprès d’'Entellus (°), son ami et son contemporain ; il lui reproche de ne pas descendre dans l'arène, de ne pas faire honneur à son maître, le Dieu Eryx, que Virgile nomme à plusieurs reprises dans ce livre, parce qu'il est le demi-frère d'Énée et parce qu'il entend mettre en relief les gloires de la Sicile (f}, et il lui rappelle ses triomphes qui l’ont rendu célèbre dans toute la Sicile. Le dialogue est intéressant par l'opposition du caractère des deux personnages. Âceste s'étonne qu'Entellus laisse partir un prix si considérable sans le disputer ; c’est là une considération bourgeoise. Entellus, qui est un héros — heroum quondam fortissime 389 —, répond qu'il se soucie peu des prix mais qu’il est toujours sensible à la gloire ; seulement 1l est alourdi et glacé par l’âge ; s’il avait encore la force de la jeunesse qui donne tant de confiance à Darès, il combattrait. Pourtant il se laisse tenter ; car il jette dans l’arène deux cestes d'un poids énorme, qui sont les anciens cestes d'Eryx. Le fait qu'il les a apportés et qu'il hésitait à s'en servir est caractéristique de l'indécision de la vieillesse.
Ces cestes, dans la confection desquels sont entrées les peaux de sept énormes bœufs (7) et où sont cousues des lames rigides de plomb et de fer, produisent un effet de stupéfaction — Obsthipuere animi 404 .
—, en particulier sur Darès, qui récuse énergiquement de pareils engins. Énée les manie avec curiosité, à ce qu’il semble, à cause de leur taille ; peut-être parce qu'ils ont appartenu à son demi-frère (1). Entellus insiste alors en disant que ceux d’Hercule étaient bien plus terribles ; quant à ceux d’'Eryx tué par Hercule, ils offrent encore des traces de sang et de cervelle fracassée (?) ; il les a toujours portés, ce qui signifie qu'il est tout naturel qu'il s’en serve encore ; toutefois si c’est l’avis du pieux Énée — pio.. Acnea? 418 ; pio dans le sens d'humain — et d’Aceste (%), il est prêt à renoncer à son avantage et à combattre à armes égales. Il rassure ainsi son adversaire avec une condescendance un peu méprisante — solue metus 420 — ; puis rejetant son manteau, il laisse voir son énorme carrure, et, colossal — sngens 423 —, prend place dans l'arène. Énée fait apporter deux paires pareilles de cestes et arme lui-même les deux adversaires, ce qui est assez inattendu, mais permet à Virgile de le mêler à l’action.
Tout cela retarde l'épreuve, mais en indique l'enveloppe morale, ce qui est l'important pour Virgile. Elle s'engage ; chacun des adversaires se dresse sur la pointe des pieds, lève les bras en l'air, inaccessible à la crainte — snterritus 427, c'est là le facteur moral —, et renverse la tête pour la protéger ; il semble bien que ce soit la mise en garde classique ; ils s'abordent, et la physionomie du combat résulte de ce que les deux boxeurs sont très dissemblables ; l’un est agile et jeune, l’autre, massif, mais chancelant et essoufflé. Les premières passes n’aboutissent à aucun résultat ; c'est un échange de directs au flanc, à la poitrine, aux mâchoires, de menaces aux oreilles et aux tempes. Entellus, dont les jambes ne sont pas solides, reste immobile (4) et se borne à éviter les coups par des parades de corps (°). Darès attaque tantôt d’un côté tantôt de l’autre, cherchant le point faible et faisant le siège de son adversaire, comme on fait le siège d’une ville ou d’un château-fort, comparaison qui est à sa place, puisqu'il s’agit d’un véritable combat. Entellus se décide alors à prendre l'of- fensive, se dresse pour asséner un coup à Darès, un coup sur le crâne ; mais celui-ci a vu venir et se dérobe ; Entellus ne frappe que l'air et, emporté par son poids, tombe comme un grand arbre abattu (). Suivant l'habitude virgilienne, il y a là des cris poussés par le public (*). Troyens et Siciliens se lèvent et manifestent, évidemment en sens divers, chacun en faveur de son champion.
Suivant le code de la boxe moderne, Entellus serait knoch out ; car il est incapable de se relever tout seul, et il faut qu'Aceste accoure ému — wmiserans 452 —, pour le remettre sur ses pieds. Le pugilat antique avait d’autres lois ; ce n’est là que la péripétie qui sert à Vir-
gile à exciter l'intérêt par le revirement. Entellus paraît être le vaincu ; c'est lui au contraire qui va triompher. Loin qu'il soit paralysé ou effrayé par sa chûte, la colère, l’amour-propre, le sentiment de sa valeur lui donnent une ardeur et une énergie nouvelles. Il n'y a rien d’invraisemblable à ce qu'un vieux boxeur exaspéré retrouve pour un instant des facultés qu'on pouvait croire éteintes ; c'est un effet du facteur moral. À partir de ce moment, son adversaire n'existe plus ; Entellus le poursuit dans toute l'étendue du champ, plus vaste que dans les conditions modernes de la boxe, le crible de coups, le bouscule, le tourne et le retourne, l’assomme littéralement. Darès va périr ; Énée, qui ne veut pas qu'il y ait mort d'homme, et qui voit qu'Entellus ne se connaît plus, arrête le combat. Il le fait avec un tact et une délicatesse, qui appartiennent en propre à Virgile (1). Il feint d'attribuer le revirement de l'assaut à un changement des dispositions divines contre lequel 1l serait insensé de vouloir lutter ; Cede deo 467 est charmant ; Énée sauve à la fois la vie et l’amourpropre de Darès. Celui-ci est du reste dans un état piteux, qui a de la saveur pour les amateurs de boxe ; sa tête ballotte sur ses épaules, il vomit du sang et des dents ; il ne tient plus sur ses jambes ; ses camarades l'emmènent vers les navires ; on les rappelle pour leur remettre le second prix, l'épée et le casque.
Comme les vainqueurs des régates, Entellus est fier de sa victoire et prend possession du taureau — anvimis lauroque Superbus 473. Au début, Darès avait fait parade de ses forces, qui n’ont pas suffi à l'empêcher de succomber. Entellus donne une preuve effrayante de sa vigueur, à laquelle on à dû soustraire son adversaire. Il assène au taureau entre les deux cornes un coup si formidable qu'il lui fracasse le crâne et l'étend mort à ses pieds ; ainsi de nos jours aux abattoirs on assomme un bœuf d’un coup de maillet. Mais Virgile ne lui a pas. seulement attribué la supériorité de la force musculaire ; il y a joint l'humanité. En offrant à son maître Eryx, qui revient ici à la fin comme il avait figuré au début, la vie du taureau au lieu de celle de Darès, il ajoute qu'il vaut mieux qu'il en soit ainsi. C’est un trait qui exprime toute la noblesse de son caractère (2?) ; puis il renonce à la carrière.
Au point de vue du sport, nous ne sommes pas en présence d’un: tableau purement poétique et de fantaisie; Virgile paraît avoir été connaisseur. Il a donné à l'épreuve une physionomie originale par la création du personnage d’Entellus, le champion vieilli et fatigué, qui hésite à se montrer une dernière fois dans l’arène, qui risque d'y voir sombrer sa gloire passée, mais qui se ressaisit, et remporte un triomphe suprême qui clôt définitivement sa carrière. C’est la.
personnalité d'Entellus qui conditionne la rencontre et lui prête son aspect particulier. Virgile a donc fait quelque chose d’original, qu’il ne trouvait pas dans ses modèles et pourtant il leur à emprunté le fond matériel et les éléments. Il ne s’est pas contenté ici d’imiter Homère ; il a recouru également à Apollonios et à Théocrite, soit trois sources auxquelles 1l a puisé en les dominant.
Le combat du ceste dans l’Zl1ade est simple et brièvement raconté. Aussitôt après la proclamation d'Achille, Epeios se présente, met la main sur la mule qui constitue le premier prix, en laissant à un autre la coupe qui est le second, et déclare que si un adversaire l’affronte il lui brisera les os. C’est de là que viennent l'attitude même de Darès et sa présomption qui est du reste atténuée et moins brutale (1). Un concurrent surgit pourtant : Euryalos, un seul, mais sans l'effet de terreur introduit par Virgile. Euryalos s’est distingué jadis par sa victoire sur les Thébains aux jeux funèbres d’'Oedipe : de là chez Virgile la mention de la victoire de Darès aux jeux en l’honneur d'Hector (2). Le combat s'engage comme chez Virgile qui a modelé d’après Homère les traits de sa première reprise (?) ; Epeios justifie sa vantardise en abattant son rival d'un coup à la joue, tandis que, malgré son outrecuidance, Darès est vaincu. Epeios relève son adversaire qui est dans un état lamentable ; c'est cet état que Virgile a attribué à Darès vaincu (#). Il a pris en somme à l'Z/sade tout ce qu'il pouvait lui prendre ; cela ne lui a pas suffi.
Chez Apollonios, après la provocation d'Amykos immédiatement acceptée, les deux adversaires se déshabillent ; dans Virgile, Darès apparaît en tenue de combat, Entellus seul se dépouille et un mot au moins montre que Virgile s’est référé au passage d’Apollonios (). Apollonios oppose les deux adversaires, Amykos, poids lourd, Polydeukès, poids léger ; c’est de là que vient la disparité d'Entellus et de Darès, qui conditionne toute l'épreuve (f), avec cette différence que Polydeukès est un jeune homme, et Darès un homme fait, Amykos une sorte de sauvage gigantesque et d’une vigueur extraordinaire, tandis qu'Entellus est un colosse vieilli. Avant l'action, Polydeukès se livre à des exercices d’assouplissement, mais non pas Amykos ; ainsi chez Virgile Darès et non Entellus ; mais ces exercices chez Polydeukès ont une raison spéciale ; il veut s'assurer que la fatigue et l'effort de la nage ne l'ont pas alourdi et lui ont laissé tous ses moyens, Darès exprime simplement son ardeur d’en venir aux mains avec un certain désir de parader (*). Les deux adversaires tombent en garde; Virgile a emprunté leur attitude, peut-être avec moins de souci de la réalité (8). C’est Amykos, le poids lourd, qui attaque,
Polydeukès, le poids léger, se contente d’esquiver et de paref ; même physionomie du combat chez Virgile, mais les rôles sont renversés ; l'échange de coups de la première reprise, qui est banale dans tous les assauts de boxe, a, en même temps que l’/l1ade, fourni quelques traits au premier engagement chez Virgile (!). Après une pause, qui n'existe pas chez Virgile, Amykos se dresse sur la pointe des pieds pour. assommer son adversaire ; c'est le coup d’Entellus, mais il tourne autrement : Polydeukès, inclinant la tête, le reçoit à peine sur l'épaule (?), frappe Amykos au-dessus de l'oreille et lui brise les os ; il est mort ; c’est le poids lourd qui succombe.
Théocrite a rabaissé le combat mythologique entre Amykos et Polydeukès à un vulgaire assaut de boxe contemporaine. Amykos est un professionnel qui a les oreilles écrasées, sur la poitrine et le dos un matelas bombé de chair dure comme le fer, les biceps qui roulent comme les pierres arrondies dans un torrent. C’est Amykos qui attaque ; Polydeukès le reçoit en lui infligeant une grêle de coups et lui met la figure en triste état ; c’est là que Virgile a pris sa deuxième reprise où Entellus dominant Darès le met en si triste état (°). Puis il lui assène sur le front un coup décisif qui l’abat, mais il se relève. . C’est là que Virgile a emprunté la chute d’Entellus, qui, chez lui comme chez Théocrite, ne termine pas le combat. Dans le second engagement, 1l semble que Théocrite ait voulu mettre en présence deux méthodes de combat, ce qui n’a pas son équivalent chez Virgile ; - Amykos cherche le corps, Polydeukès le visage ; c’est la seconde qui l'emporte ; à une attaque assez compliquée d'Amykos, Polydeukès riposte par des coups au-dessous de la tempe gauche, sur la bouche ; il lui réduit les joues en bouillie et le tue. Tout en laissant à l'épreuve son caractère violent, Virgile n’a pas été si brutal que Théocrite.
Il a utilisé trois descriptions de boxe ; cela ne lui a pas suffi ; il a en outre introduit quelques traits pris dans des passages homériques qui n'ont rien à faire avec le pugilat. Dans l'Odyssée, lorsqu'Ulysse va lutter contre! le mendiant Iros, il se dépouille de ses vêtements et Homère décrit sa carrure ; de même Virgile montre aux yeux celles de Darès et d’Entellus (4. Dans l’Z/iade, le cinquième prix de la course de chars n'étant pas décerné, Achille en fait cadeau à Nestor en lui rappelant qu'il est vieux et qu'il ne peut plus prendre part à des exercices physiques. Nestor en convient et rappelle les succès qu'ils lui ont valu dans sa jeunesse ; de là le regret de la jeunesse et les souvenirs que Virgile met dans la bouche d’Entellus (°). Dans l'liade, le combat à la lance prend une tournure si sérieuse qu’on peut craindre qu'Ajax, fils de Télamon, ne soit tué par Diomède ;
les Achéens arrêtent le combat ; ainsi Énée sauve Darès des mains d'Entellus, mais avec des ménagements qui n’ont point leur équivalent et leur origine dans Homère. Quant aux prix proposés par Énée, ils sont différents de ceux attribués par Achille à l'épreuve du pugilat ; mais Achille offre pour second prix de la course à pied « un grand bœuf florissant d'embonpoint », qui est sans doute le prototype du taureau (1), et les récompenses du combat à la lance sont une épée et l'armure de Sarpédon dans laquelle figure un casque. Lorsqu'on a fait tous les rapprochements, on s'étonne que Virgile ait fondu dans la composition du morceau qui nous occupe tant d'éléments empruntés et qu'il ait pourtant fait une œuvre originale.
Le tir de l'arc (485-544). — 7. La quatrième épreuve est un tir au pigeon, dans des conditions différentes du tir au pigeon moderne ; Virgile l'a empruntée à l'Jliade, qu'il a suivie de près en supprimant quelques détails, qui lui ont sans doute paru peu explicables, comme ils le sont pour nous (2). Elle est rapportée brièvement ; elle ne comportait pas les péripéties et n'offrait pas les sources d'intérêt qui se trouvent dans les épreuves précédentes ; elle est pourtant la plus importante de toutes à cause du prodige qui la termine et dont nous aurons à signaler l'importance capitale dans la conception du Ve livre. Elle s'ouvre par la formule homérique qui se trouve déjà au début de la course à pied; Virgile n'arrive pas à varier autant qu il le désirerait. Ic1, 1l n'indique pas la nature des prix ; nous apprenons plus loin celle du premier. Quoiqu’en général Énée, enchaîné par le préjugé du decorum romain, ne prenne point part aux besognes matérielles, nous l'avons vu plus haut armer lui-même les boxeurs ; ici, à l'exemple d'Achille, il dresse lui-même le mât () ; ceci pour ne pas le laisser inactif et signaler l'intérêt qu'il prend à ces jeux qui concernent Anchise. Pour particulariser, Virgile nous dit que c'est un mât du navire de Séreste ; nous ne voyons pas en quoi ce mât est plus approprié qu’un autre à la chose. Dans un orifice de la partie supérieure du mât (4) on fait passer une cordelette et à cette cordelette on attache par la patte une colombe (5). On tire au sort ($), ce qui est particulièrement important ici, puisque si le premier concurrent atteint l'oiseau, les autres n’ont plus rien à faire (*). IIn’yena que deux dans l’Jliade ; chez Virgile il y en a quatre dont les noms sortent dans l’ordre suivant, Hippocoon, fils d'Hyrtakos ($), personnage peu connu, mais qui est le favori — clamore secundo 497 —, Mnestheus, qui a déjà figuré dans les régates (?) — ainsi dans l'Zlrade il y a des héros qui prennent part à plusieurs épreuves —, Eurytion, frère de Pandarus, l’archer qui, au IVe chant de l’Jliade, rompt le
traité conclu entre les Achéens et les Troyens et blesse Ménélas (1) — ainsi Virgile rattache des inconnus aux héros célèbres de l’Jl1ade —, enfin Aceste (2), qui ose se mesurer avec des jeunes gens, ce qui donne de lui une bonne impression. On bande les arcs et on prépare les flèches. Hippocoon tire et manque la colombe, mais de peu ; sa flèche s'implante dans le mât (*) ; le coup ne se trouve pas dans l’Iliade ; Virgile ayant un plus grand nombre de concurrents est obligé d'innover dans le détail ; Mnestheus ne parvient qu'à couper la cordelette qui retient la colombe; celle-ci s'envole. Eurytion, qui se tenait tout prêt, invoque son frère (4) et l’atteint (°) ; elle tombe percée de la flèche.
Dans l’Iliade, l'épreuve se termine avec la mort de l'oiseau ; dans l’Enéide, elle aboutit à un prodige et c'est en vue de ce prodige qu'elle a été introduite. Aceste, qui n'a plus à concourir, veut pourtant montrer son adresse et sa vigueur ($) et lance sa flèche ; celle-ci s’embrase et disparaît dans les airs. Ce miracle produit sur les assistants une impression de stupéfaction — attonitis h1esere animis 529 —; Siciliens et Troyens (?) adressent des prières aux dieux. Énée accepte l’'omen, car pour qu'il y eût omen 1l fallait qu'il y eût consentement du principal intéressé, ici Énée, qui célèbre et dirige les jeux; il embrasse Aceste tout joyeux ; il voit là l'expression de la volonté de Jupiter qui l’a distingué entre tous et 1l lui fait un cadeau magnifique, un cratère orné de figures ayant appartenu à Anchise, qui le tenait de Cisseus, roi de Thrace, père d'Hécube. C'est donc un objet de famille ayant par là une valeur particulière ($) qu'il reçoit, et il se trouve ainsi intentionnellement associé à Anchise, Anchise et lui étant les deux personnages en l'honneur de qui le Ve livre a été écrit.
Énée le proclame vainqueur des vainqueurs — primum ante omnis uictorem 540 — ; Eurytion, qui, en sa qualité de personnage virgilien, est bon — bonus 541 —, n'est pas jaloux, et les deux autres
concurrents reçoivent leurs prix.
Tout cela serait parfaitement clair, si Virgile, après avoir dit que le prodige présageait de grandes choses, n'avait ajouté : docuit post .exitus 1ngens Seraque lerrifici cecinerunt omina uales 523 Sq., SUT quoi on à beaucoup discuté. Or, assurément Virgile n’a pas voulu proposer au lecteur une énigme insoluble, et s’il ne l’a pas expliquée, cest parce qu'elle s’expliquait d'elle-même. Le miracle de la flèche embrasée est sous une autre forme le miracle de la chevelure embrasée du livre VII, 71 sqq. Or, les devins interprètent celui-ci en disant que celle qui en a été l’objet sera illustre, mais que les Latins auront à supporter une guerre terrible ; le sens est ici exactement le même :
Aceste va être glorifié entre tous, puisqu'on va fonder pour lui une ville dont il sera roi ; mais cette fondation n'aura lieu que par suite de l'incendie d'une partie de la flotte troyenne, ce qui est un désastre pour Énée. Jupiter intervient ici comme il intervient dans les cas décisifs des premiers livres de l’Enéide. Il à résolu qu’Acesta serait fondée et qu'une partie de la population serait formée des Troyens que la diminution de la flotte ne permettrait pas d'emmener en Italie. Naturellement les devins n’ont pas interprété le prodige sur le moment ; on n’a pas eu le temps de le leur soumettre, attendu que l'incendie de la flotte éclate presque immédiatement. Ce n’est que plus tard et trop tard — sera 524 —, lorsqu'ils ont médité làdessus, qu'ils ont vu que les deux événements étaient connexes et qu'ils ont mis en rapport l’embrasement terrifiant de la flotte — terrifici 524 — avec l’embrasement de la flèche. Par l’intervention de ce prodige, Virgile a relié très habilement les deux parties tout à fait dissemblables du livre V, les jeux et la fondation d’Acesta, et il en à assuré l'unité en faisant dépendre la seconde des premiers.
Ludus Troiae (545-603). — 8. Le caractère gréco-romain de la poésie virgilienne s’accuse de la manière la plus frappante par l'introduction du Ludus Troire après le tir de l’arc imité de si près de l’Iliade. Il est possible que l'idée première de ce divertissement soit venue à Virgile de ce que dans l’/lsade, XXIII, 8 sqq., les Achéens défilent sur leurs chars de guerre autour du büûcher de Patrocle ; la même cérémonie a lieu après la mort d'Achille, Od., XXIV, 68 sqq. En tout cas il s’agit d’un spectacle tout différent auquel Virgile avait assisté et qu'il décrit d’après des souvenirs personnels. Le Ludus Troiae, qui ne fut rattaché à Troie que tardivement par suite d’une fausse étymologie, était d’origine italique ; c’étaient des exercices équestres dans lesquels les jeunes gens des familles nobles s’habituaient à manœuvrer ensemble en armes sous la conduite des Tribuni Celerum et qui perdirent leur caractère militaire pour ne plus être célébrés que ad sacra ; ils faisaient partie des ludi Circenses. Jules César les avait fait exécuter à l’occasion de son triomphe ; ils furent célébrés de 18 août 29 à l’occasion de la consécration du temple de diuus Tulius et Virgile a pu y assister (1). Ils demeurèrent très en faveur sous Auguste jusqu’au moment où plusieurs jeunes gens s'étant cassé la jambe en tombant de cheval et un accident de cette nature étant arrivé au petit-fils d’Asinius Pollio, celui-ci les dénonça au Sénat comme un danger (?). En les décrivant, Virgile faisait sa cour à Auguste.
Ce divertissement, qui n’a pas été annoncé encore, est une sur-
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prise ; le tir de l'arc n’est pas encore terminé qu'Énée, parlant à l'oreille du fils d'Epytos (1), le charge d'aller voir si Ascagne (?) est prêt et de lui dire de faire exécuter par ses camarades à cheval et en armes des exercices en l’honneur de son grand-père. Puis il fait luimême — 1pse 551 — évacuer le cirque par le public qui l'avait envahi. Toujours il se prodigue pour régler une fête consacrée à Anchise. Il y a d’abord une présentation, une montre ; les jeunes cavaliers apparaissent, sans doute au bout du cirque, et s’avancent — sncedunt 553, euntis 554 — dans une belle ordonnance (3) ; le spectacle est brillant (4) et ils sont accueillis par un murmure d’admiration des Siciliens et des Troyens. Sauf un détail, ils sont équipés uniformément ; ils portent tous une couronne d’olivier (*) et deux javelots ($) ; un certain nombre ont des carquois ; tous sans doute, bien que Virgile ne le dise pas expressément, ont le cou entouré d’une torsade d’or flexible qui pend sur leur poitrine. Ils marchent évidemment en colonne ; mais la colonne est partagée en trois pelotons (?); chaque peloton ayant à sa tête un commandant, qui est l’un de ces adolescents ($), est formé de douze cavaliers. En outre chaque peloton a son écuyer instructeur. Le premier a pour chef Priamus, un petitfils de Priam (°), fils de Politès, celui qui a été au second livre tué sous les yeux de son père (12) ; Priamus monte un cheval pie de Thrace (11) ; le second obéit à Atys, ancêtre de la gens Atia à laquelle appartint la mère d’Auguste et qui est le préféré d'Iule (2) ; enfm vient [ule lui-même sur un cheval donné par Didon (1). Les simples cavaliers ont des chevaux fournis par Aceste (4). De loin ces adolescents ont été accueillis par un frémissement d’admiration ; quand on les voit de plus près on les applaudit, on est heureux de retrouver dans {es fils les traits de leurs pères. Virgile ne se contente pas de décrire l'aspect extérieur des choses ; il nous fait pénétrer dans l’âme des personnages. Les jeunes Troyens ne sont pas de simples figurants apathiques ; ils jouent leur rôle de tout cœur ; de là les mots ouantem 563, la jeunesse prend volontiers un air triomphant, pauidos 575, ils sont émus et ont peur de ne pas donner tout ce qu’on attend d'eux, laeti 577, 1ls sont heureux d’être applaudis.
D'abord ils défilent tous ensemble devant les assistants, c’est-à-dire sans doute qu'ils font le tour du cirque ; puis, après un avertissement d'avoir à se tenir prêts, le fils d'Epytos donne le signal et le carrousel proprement dit commence. Les trois pelotons égaux en nombre — pares 580 —, qui formaient colonne de marche, se séparent ; à un rappel, ils reviennent les uns contre les autres en se menaçant de leurs armes. Suivent alors une série de voltes dans lesquelles ils
s'affrontent réciproquement, des courses où ils décrivent des cercles et où les files s'entremêlent sans se confondre (1), le tout représentant une bataille systématisée et rythmée (2). Tantôt un peloton fuit, tantôt 1l revient le javelot en arrêt, tantôt les trois pelotons se réunissent, pour manœuvrer pacifiquement de concert — pariter 587. Ce serait une entreprise vaine que de vouloir reconstituer la suite du carrousel d'après les indications de Virgile qui se borne à en donner une impression d'ensemble, sans en décrire successivement les figures. Il résume l'aspect général par une double comparaison avec les détours du labyrinthe 6) et avec les jeux des dauphins sur les ondes (4).
C’est une préoccupation constante de Virgile dans les six derniers livres de l'Enéide que de projeter dans le passé légendaire l’origine d'institutions contemporaines. Nous avons ici une première application de ce système : le Ludus Troiae aurait été transporté à Albe au moment de sa fondation par Ascagne qui l'aurait enseigné aux Prisci Latim ; les Albains l’auraient conservé et transmis à Rome.
Virgile clôt de la façon la plus nette la célébration des jeux funèbres — Hac celebrata tenus sancto certamina patri 603 —, ce qui en fait un morceau à part bien distinct du reste.
Intervention de Junon. Incendie de la flotte (604-699). — 9. Il est relié à ce qui suit par une transition qui soulève des objections et témoigne de la composition fragmentaire (5). Il n’interrompt pas ce qu'on peut appeler l'action morale de l'Enéide, puisqu'il met en lumière la piété filiale d'Énée, piété qui amènera un peu plus loin l'apparition nocturne d’Anchise et par suite la descente aux Enfers du VIS livre ; mais il suspend le cours de l’action matérielle actuelle, action qui reprend ici par une nouvelle intervention de Junon. Cette intervention est du reste habilement placée pendant la célébration des jeux et c’est justement à l’achèvement des jeux qu'elle produit son résultat.
Junon a tenté de détruire la flotte troyenne par un ouragan; elle a été déçue ; elle a essayé de fixer les Troyens à Carthage ; elle a échoué ; elle se propose maintenant d'anéantir leurs navires par ün incendie ; c’est la continuation des hostilités annoncées au début, dans des termes qui rappellent cette annonce ($). Junon est une grande déesse qui se sert des divinités inférieures comme d'instruments ; elle à jadis employé Éole ; elle emploie maintenant Iris (?) ; celle-ci descend rapidement par l’arc-en-ciel multicolore sans se laisser voir. Elle aperçoit la foule immense réunie (8) dans le cirque et le rivage avec les ports déserts et la flotte abandonnée — classemque relictam (?) 612 — ; c'est là l'important. Les Troyennes qui, d’après l'usage
héroïque, n’assistent pas aux jeux, sont restées à l'endroit du débarquement ; il n'y a donc pas là de ville pour les recevoir ; elles participent à la cérémonie funèbre en faisant l'office de pleureuses — Amissum Anchisen flebant 614 —, et, tout en pleurant, elles regardent la mer (1), qu'il va falloir traverser encore après tant de fatigues (?), et elles aspirent à un établissement définitif (*). Iris se mêle à elles en prenant la figure de l’une d’entre elles, Béroé (4). Tout ceci n'est qu'une grande machine épique, qui n'aurait pas grand intérêt pour nous si Virgile ne l'avait pas vivifiée merveilleusement par l'étude psychologique. J'ai déjà remarqué que, tout en conservant, par respect pour là constitution traditionnelle du cadre épique, les interventions divines qui produisent les événements, Virgile donne à ses personnages un état d'âme en vertu duquel les événements s’accompliraient naturellement sans cette action extérieure par la force des facteurs internes, les mouvements de l'esprit et de la sensibilité. Dans son discours aux Troyennes, qui est par là même un chefd'œuvre d’habileté, Iris ne fait qu'extérioriser leurs sentiments profonds et les rendre plus nets, plus décisifs, en les exprimant par la parole, et elle leur montre combien la réalisation en est facile. Elle avive en elles l’idée qu'elles sont malheureuses, plus malheureuses que celles qui sont mortes à Troie (°), en rappelant et leurs souffrances passées et les souffrances futures à la poursuite de cette Italie, qui les fuit (f). Elle indique le remède qui est à leur portée, puisqu'elles sont dans le pays d’Eryx, frère d'Énée, et chez Aceste (?). Par un mouvement pathétique ($), elle réveille le patriotisme local, que Virgile signale sans cesse chez les Troyens, le besoin de retrouver, non pas seulement une patrie, mais une autre Troie avec les fleuves chers à Hector, le Xanthe et le Simoiïs (°). Ces aspirations vagues, elle leur donne un aboutissement concret : brüler la flotte, et, comme les Troyens sont des gens pieux, elle leur communique une autorité qu'elles n’ont point tant qu'elles demeurent purement humaines, elle les transforme en commandements directs des dieux ; elle a vu en songe Cassandre lui tendant des torches et lui désignant l'endroit même où elles sont comme l'emplacement de la Troie nouvelle. Puis, comme ce ne sont là que des paroles et que l'exemple a une autre puissance que les mots, elle agit en saisissant sur l’un des quatre autels de Neptune qui se trouvent là (1) un brandon, qu'elle jette de toute sa force. | L'effet psychologique produit sur les Troyennes par ce discours, qui leur révèle à elles-mêmes en le formulant ce qu’elles sentent et pensent, est décrit par Virgile avec une merveilleuse connaissance
de l’âme humaine. C’est d’abord une émotion vive, de la stupéfaction ; jusque-là elles ne se rendaient pas bien compte ; la lumière éclate et les éblouit. Voici maintenant ce qui est décisif : les dieux, alors même qu'ils prennent la forme humaine, ne dissimulent jamais complètement leur divinité (1). Pyrgô, la nourrice de plusieurs des enfants de Priam et la plus vieille d’entre elles, remarque que ce n'est point Béroé qui leur a parlé ; Béroé qui est malade et qu’elle vient de quitter : elle reconnaît la déesse (?). Et en effet, tandis que les Troyennes hésitent encore, partagées entre le besoin pressant du repos et le sentiment du devoir qui est d'accomplir les destins, Iris s'enlève au ciel dans un arc immense (#). C’est là le prodige qui réunit tous les éléments isolés d’une foule en un tout agissant d’ensemble. Les Troyennes sont saisies de folie (4) ; un cri sort de toutes les poitrines — conclamant 660 —, l'accord est fait ; elles s'emparent du feu dans les foyers (°), sur les autels, et l'incendie s’allume furieusement — furit 662.
Eumélus ($) va porter la nouvelle à Énée dans le cirque, près du tombeau d’Anchise. Par-dessus les collines qui les séparent du rivage, les spectateurs aperçoivent un nuage de fumée noire mêlée de flammèches. Ascagne s’élance, sans qu'on puisse le retenir (?) ; il y a bien des raisons pour le faire intervenir, d’abord le souci constant chez Virgile de le mettre en avant ; ensuite il est à cheval ; la chasse du IVe livre nous l’a montré impétueux ; enfin il doit être choyé des femmes troyennes ; il est capable d’avoir sur elles une influence spéciale ; c’est en partie pour lui qu'Énée a quitté Carthage, et, ici encore, c’est sa destinée qui se joue. Il arrive, il adresse aux femmes quelques paroles entrecoupées, il se fait reconnaître — en, ego uester Ascanius |! 672 sq. Énée accourt suivi des Troyens. Les femmes effrayées se dispersent, se cachent, regrettent ce qu'elles ont fait, voudraient mourir, se sentent toutes changées, reconnaissent les leurs ; l’obsession imposée par Junon les a quittées. Cependant, malgré tous les efforts, malgré l’eau versée à profusion, on ne peut éteindre l'incendie qui est d’un caractère spécial, rendu très exactement par Virgile ; le bois humide se carbonise et l’étoupe continue à brûler exhalant une fumée épaisse ; les œuvres vives des navires sont attaquées.
Le pieux Énée — pius Aeneas 685 ; il va invoquer les dieux — est en proie à un désespoir violent, qu'il exprime à l'italienne, en déchirant ses vêtements, et il implore Jupiter. Nous sommes tentés de voir là une marque de faiblesse, incompatible avec ce que nous attendons d’un héros épique. Mais en réalité c’est là une nécessité de son rôle, tel que l’a compris Virgile ; il est en présence d'un fléau contre
lequel les forces humaines sont impuissantes ; ce fléau, comme la tempête du Ier livre et sans qu'il le sache plus qu au Ieï livre, a été déchaîné par une divinité; les dieux seuls peuvent le conjurer ; il adresse donc à Jupiter tout-puissant une de ces prières simples, touchantes, énergiques, dont Virgile a le secret ; il le supplie de sauver les Troyens ou d'achever le désastre (1) en l'anéantissant d'un coup de foudre. Jupiter intervient, comme il intervient toujours dans les premiers livres de l’Enéide, lorsque l'œuvre du destin est compromise. Un orage éclate ; avec l'abondance de style, qui lui est familière, Virgile peint les trombes d’eau qui s’abattent sur les navires (À) ; l'incendie s'éteint; quatre seulement sont entièrement perdus; encore une fois Junon en est pour ses frais de malveillance haïineuse.
Anxiétés d'Enée. Fondation d'Acesta (700-761). — 10. Après la tempête du Ier livre, Énée s'était montré fort découragé et assez inquiet de la possibilité de remplir la mission dont Hector, dans la dernière nuit de Troie, l’avait chargé. Ici il est encore plus ébranlé par le malheur qui l’atteint (#) et dont il exagère l'importance, puisque, sur les vingt navires avec lesquels il est parti de la Troade, il lui en reste encore quinze. Assailli de soucis énormes — ingentis… curas (?) 701 —, ilse demande s’il ne va point renoncer à ses destins — oblitus fatorum 703 — et s'établir tout simplement en Sicile, au lieu de chercher à atteindre l'Italie ($) ; cela étonne après la marque de protection efficace que vient de lui donner Jupiter et surtout après l’ordre exprès qu'au IVe livre Jupiter lui a fait transmettre impérieusement par Mercure. Du reste, quoique le VE livre ait été rédigé après le IVe et s’y réfère, 1l n'en est pas imprégné autant qu'on pourrait s’y attendre. Pour triompher de ses hésitations, il faut l'intervention de Nautès, et Nautès n’est pas seulement un vieillard sage et avisé, il est l'interprète des dieux ; Pallas lui a donné la connaissance du destin ($). C’est lui qui suggère à Énée le moyen de sortir d’embarras (7) en fondant Acesta ; ainsi l’idée même ne vient pas d'Énée. Mais l'intervention même de Nautès ne suffit point pour le décider ; il demeure irrésolu jusqu’à ce qu'Anchise lui confirme les conseils de Nautès; or Anchise est héroïsé; lui aussi, d’une autre façon, il est au courant des arrêts du destin et de la volonté des dieux. Il semble bien qu’en prêtant à Énée un tel manque d'initiative et d'intelligence, une pusillanimité si extraordinaire, Virgile ait voulu mettre en lumière d’une façon éclatante le fait que ni la fondation d'Acesta, ni l'établissement des Troyens en Italie ne sont proprement l'œuvre d'Énée, et que, si les dieux ont choisi un instrument si défectueux, c'est pour bien faire voir que dans tout cela ce sont eux qui.
agissent et que ces entreprises ne sont pas des entreprises humaines. Il n’en est pas moins regrettable, au point de vue de l’art, qu'il ait si délibérément sacrifié son héros et qu'il l'ait réduit à cette insignifiance. Et cela est d'autant moins admissible qu’à partir du VIS livre Énée se montre singulièrement plus décidé, plus'actif, que le résultat final est dû en partie à son énergie. Dans la création du caractère d'Énée, si l’on peut parler de caractère à propos d’un personnage si inconsistant, Virgile a flotté entre deux conceptions qu’il n’a pas accordées ; il s'en est sans doute aperçu, et l’on comprend que la mise au point définitive, la réduction à l'unité de‘ l'Enéide lui soit apparue comme une tâche énorme et de longue durée.
Quoi qu'il en soit, le petit discours que Nautès adresse à Énée est d’une netteté et d’un à-propos merveilleux ; il lui conseille de se conformer aux destins ; il a qualité pour parler en leur nom; il l’exhorte à l'endurance, ce qui, dans la circonstance, n’est pas inutile (1) ; 1l résume en quelques mots précis ce qu’il y a à faire : s'ouvrir à Aceste, qui est Dardanien et de race divine, et obtenir de lui un concours bénévole, lui laisser le surplus de ses compagnons qu'il ne peut plus transporter, ceux qui sont découragés (?), vieillards et femmes, fonder pour ces déchets une ville qui, avec le consentement d'Aceste (), prendra d’après son nom celui d’Acesta.
Ces conseils sont si judicieux qu'on est surpris qu'ils ne soient pas acceptés immédiatement et qu'Énée reste plongé dans les incertitudes (4). Voici ce qui y met un terme : la nuit (°), Anchise lui apparaît descendant du ciel ($) ; cette apparition est très heureuse et très en situation ; une grande partie du VE livre lui est consacrée ; à la fin d’une journée consciencieusement employée à l'honorer, il ne pouvait mieux faire, pour récompenser la piété de son fils, que de venir à son secours. En outre, Aceste tient lui aussi une place importante dans le VE livre ; en faisant régler son sort d'une façon très honorable pour lui par Anchise, Virgile associe ses deux protagonistes et assure l’unité du livre. La venue d’Anchise ne se borne pas d’ailleurs à ce résultat immédiat, elle le dépasse ; elle ne met pas seulement un terme aux difficultés actuelles, elle prépare l'avenir. C’est une nouvelle indication après tant d’autres pour donner à Énée des directions et lui apprendre comment il arrivera au but. Le discours d’Anchise a toutes les qualités qui sont propres à Virgile en pareil cas ; 1l dit tout le nécessaire et 1l le dit en peu de mots. Après avoir témoigné à Énée son affection (*) et la part qu’il prend à ses épreuves (8), il lui dit, comme doit le faire tout messager, de la part de qui il vient (°) ; il est envoyé par Jupiter qui a sauvé sa flotte
392 L'ART DE VIRGILE DANS L'ÉNÉIDE miséricordieusement ; il est bon de lui rappeler la chose, puisqu'elle ne paraît point avoir fait sur lui toute l'impression désirable. Il l’engage — c’est surtout pour cela qu'il est venu — à suivre les excellents. conseils de Nautès, à n’emmener avec lui que des guerriers éprouvés. en Italie où il aura à combattre une nation âpre et dure (1). Ceci. réglé, il lui apprend ce qu'il a désormais à faire, et c'est là pour lui. une révélation, car c'est une chose dont 1l n’a pas encore été question ; il faut qu'il descende dans les enfers, pour lui rendre visite — congressus pete nate meos (2?) 733 — ; il l’informe qu'il est dans l'Élysée ($) ; après les hommages qu'il vient de recevoir, c'est un renseignement qui s'accorde avec eux et qui nous satisfait. Puis il lui. indique le moyen — se faire conduire par la Sibylle (4) —, le but — faire connaissance avec sa postérité, apprendre où il doit s'établir (°). Mais il est minuit ; le souffle des chevaux du matin commence à se faire sentir ; il doit disparaître ($). La mise en scène qui suit est banale et inspirée d'Homère ; l'ombre s’évanouit comme une fumée ; Énée se lamente de ne pouvoir l’embrasser ; nous avons déjà vu cette manifestation de son bon naturel; tout ceci n’est que machine épique sans intérêt (*). Après le discours si personnel et si vivant d’Anchise, nous retombons dans la matière indifférente et morte : on est surpris. que Virgile n'ait pas senti la froideur de cette juxtaposition. Puis. comme il est d'usage, lorsqu'on a eu un songe, Énée fait ses dévotions au foyer ($) ; nous revenons aux réalités romaines, c’est-à-dire: à quelque chose qui a aussi son intérêt pour nous.
Cette fois Énée agit ; Énée est un mécanisme, qui a besoin d’être. mis en mouvement par les dieux ; une fois remonté, il fonctionne ;. il convoque ses compagnons, avant tout Aceste ; il raconte tout, #xpose sa résolution — quae nunc animo sentenha constet 748 — ;. toute indécision a cessé chez lui et, comme il fallait s’y attendre, Aceste ne fait pas d'objection. Alors tout marche avec une rapidité: merveilleuse. On dresse les listes des habitants de la nouvelle ville (?).. Les Troyens réparent ceux de leurs navires, qui, sans être détruits, ont pourtant souffert de l'incendie (1°). Énée, qui tient pour la troi-sième fois le rôle de fondateur d’une ville (1), trace avec la charrueles limites de la cité, tire au sort l'emplacement des habitations, indique l'endroit d’Ilion, celui de Troie. Aceste, qui est Troyen,. est heureux de prendre possession de son royaume ; comme il faut bien qu'il prenne lui aussi sa part de l’œuvre commune, il indique les jours et le lieu où se traiteront les affaires judiciaires et il donne au Sénat son statut légal. Virgile ne conçoit pas un État constitué. sans un Sénat et il consacre ainsi en lui donnant une origine préhis-
torique une des institutions fondamentales de Rome. D'après la légende, les étapes des voyages d’'Énée étaient marquées par l’existence de temples d’Aphrodite dont on lui attribuait l'érection. Virgile ne lui fait bâtir qu'un seul temple, celui de Vénus Érycine, et s’il mentionne cette fondation, c'est à cause de l'importance qu'a eue ce sanctuaire dans l'introduction et l'établissement du culte de Vénus à Rome (1) ; la chose a été préparée par les fréquentes allu-sions à Eryx que contient le Ve livre. En outre, au tombeau d’Anchise on adjoint un bois sacré, c’est-à-dire qu'on lui attribue une partie des bois dont il a été question plus haut (?) et on institue un sacerdoce en son honneur ; Aceste est roi, lui est nettement divinisé ;. nous sommes fixés sur le sort des deux personnages qui se partagent le Ve livre.
Départ de Sicile (762-778). — 11. En l'honneur sans doute de la. fondation d'Acesta, de celle du temple de Vénus et de la transformation du tombeau d’Anchise en sanctuaire officiel, on célèbre pendant neuf jour des epulae, qui naturellement sont distinctes de celles. qui ont eu lieu à l’arrivée des Troyens en Sicile. La tempête qui les y avait jetés se calme ; l’auster, vent favorable pour passer en Italie, se lève (#). Il n'y a plus qu’à partir. Le départ donne lieu à deux courts tableaux, très différents l’un de l’autre et tous deux très caractéristiques de l’art virgilien, une scène de larmes et un sacrifice. Virgile se complaît dans les scènes de famille, dans les séparations où le pathétique est porté à son comble ; au IIIe livre, le départ de chez Hélénus n'avait pas été sans larmes ; ici, l’attendrissement est plus grand encore, puisque c’est entre compagnons d’exil associés. étroitement par les mêmes épreuves qu’on se quitte. C'est sur le rivage un incroyable débordement de pleurs — ingens. fletus 765 — ;: la nuit qui précède le départ, le jour où il a lieu, on s'embrasse ; les femmes elles-mêmes, et jusqu’à ceux qu’effrayait la mer et qui ne voulaient pas en entendre parler, sont prêts à supporter toutes les peines de la fuite (4). Le bon Énée — bonus Aeneas 770 — les console amicalement et en pleurant les recommande à Aceste son parent ; ils vont rester en famille. Puis il ordonne un sacrifice à Eryx, le grand. héros sicilien, et aux Tempestates () et il commande de larguer successivement les amarres ($). Lui-même ceint de la couronne d'olivier (*), debout à l'avant, tient une coupe, jette dans les flots les exta, verse le vin; c’est le rite officiel du sacrifice de l’embarquement (8). Le vent se lève à l'arrière et les rameurs rament à l’envi (°).
Supplique de Vénus à Neptune (779-826). — 12. Cependant — interea 779 —, c'est-à-dire pendant les préparatifs et au moment du.
départ—, Vénus adresse une requête à Neptune. Il est naturel qu'après un acte hostile de Junon elle s'emploie à venir en aide aux Troyens ; il y a là un balancement qui est le rythme même de l'intervention divine dans l’Enéide. Vénus n'a pu empêcher l'incendie d’une partie de la flotte ; elle veut au moins la préserver de tout danger ultérieur. Elle va trouver Neptune, sûrement dans son palais marin, puisque immédiatement après l'entretien celui-ci attelle ses chevaux et parcourt la mer ; mais Virgile ne dit rien là-dessus et ne situe point le palais de Neptune, comme le fait avec précision l’Zlrade (?). L'intervention de Vénus est la contrepartie de celle de Junon au Ier livre et c’est sans doute pour le contraste que Virgile l’a imaginée. Vénus du reste s’y prend plus adroiïitement que Junon et elle réussit, tandis que Junon a échoué. Junon s'était adressée à une divinité inférieure et l'avait subornée ; Vénus met dans ses intérêts le maître même de la mer — domitor maris 799 — et fait appel à sa justice. La démarche était délicate : Poseidon est en effet dans l’Jliade l'ennemi des Troyens ; au IIe livre de l’Enéide il prend part à la destruction de Troie ; c’est un adversaire qu'il fallait désarmer. Mais la difficulté même de Ja tâche était faite pour tenter Virgile, et la circonstance était bonne pour mettre en pleine lumière l'adresse irrésistible de Vénus. En réalité la scène est charmante.
Le ton du discours est caractérisé par les mots e//undit pectore questus 780 ; ce sont en effet des plaintes que répand Vénus et qui paraissent provenir de l’abondance du cœur ; en fait elles sont très étudiées. Dans un exorde bref et plein de choses, Vénus écarte le reproche d'importunité en donnant sa démarche comme forcée — cogunt 782 —, comme justifiée par la persécution vioiente de Juncn — grauis ira (?) nec exsaturabile pectus 781 —, et elle se rend intéressante en affectant, suivant sa coutume, l'attitude d’une humble suppliante. Ces précautions prises, elle fait de sa rivale le portrait le plus haïneux, le plus poussé au noir, le plus capable, si Neptune le prend à la lettre, de lui rendre Junon absolument odieuse. Rien ne l'apaise, ni le temps, ni la piété ($) ; c’est une révoltée qui ne se soumet n1 aux ordres de Jupiter (#), ni aux arrêts du destin. Elle dresse alors l'acte d'accusation dans lequel eile énumère ses méfaits : non contente d'avoir détruit Troie, Junon s’acharne sur ce qui en reste; les causes de cette fureur, Vénus feint de les ignorer et les lui laisse pour compte. Elle rappelle alors la tempête du Ier livre dans des termes choisis tout exprès pour réveiller chez Neptune le souvenir à l'atteinte insolente portée à son autorité (5). Elle passe aux suggestions qui ont poussé les femmes troyennes à commettre un crime
contre leur nation ; à la manière des avocats, elle exagère le dommage — Exussit…. puppes…. classe Amissa 794 sq. — ; en réalité il n'y à eu que quatre navires anéantis, et c’est une exagération hardie que de prétendre que les compagnons d’Énée ont été abandonnés dans une terre inconnue d'eux — ignotae.. terraë 795 —, puisqu'il s'agit du pays d’Aceste où ils sont en famille. Elle expose alors sa demande qui est modeste, la possibilité pour les Troyens d'atterrir sans danger à l'embouchure du Tibre (1), et elle ne présente cette demande que sous une forme conditionnelle, si elle est conforme aux destins, ce en quoi elle ne risque rien, puisque ces destins, qu'elle feint d'ignorer, lui ont été révélés au Ier livre par Jupiter lui-même.
Il se trouve que ces artifices, en accord avec le caractère constant que Virgile attribue à Vénus, ne sont pas nécessaires, Neptune étant tout disposé à lui faire plaisir. Sa réponse, dont le ton est indiqué comme de nature à la rassurer — permulcens pectora dictis 816 —, est d'une politesse et d’une amabilité exquises ; la convenance et l'urbanité sont des qualités d'affinement humain, qui enchantent Virgile. Neptune fait observer à Vénus qu'elle a tout droit de se fier à son royaume, puisque c'est de là qu’elle tire sa naissance. Par une contradiction que Virgile aurait peut-être laissé subsister, elle est donc représentée ici comme la fille des ondes, tandis qu'au Ie livre elle était fille de Jupiter (?). Lui-même a donné des gages et il énumère complaisamment ce qu'il a fait pour elle : il a souvent apaisé les flots en sa, faveur, ce en quoi il généralise un peu trop (), mais Vénus lui a donné l'exemple d’infléchir la vérité. Il n’a pas été moins soucieux sur terre de la sécurité d’'Énée, et il raconte comment, lors de la terrible poursuite des Troyens par Achille, quand le Xanthe regorgeait de cadavres, il a sauvé Énée des coups d'Achille en le dérobant dans un nuage, bien qu'il désirât détruire de fond en comble les murs de Troie parjure construits de ses propres mains — ce qui est une façon de laisser entendre qu'il n’a pas toujours été hostile aux Troyens — ; la chose est en effet racontée tout au long dans l’Jl1ade ; seulement les motifs qui l'ont déterminé à sauver Énée n’ont rien à faire avec le désir d’être agréable à Vénus (4). Il termine en accédant à sa demande, mais en l’avertissant qu’un des compagnons d’Énée disparaîtra et paiera pour tout le monde.
Vénus, qui tout à l'heure était très inquiète — exercita curis 779 —, est maintenant joyeuse — laeta 816 — ; Neptune exécute immédiatement sa promesse ; il attelle ses chevaux au joug d'or, leur met ies freins et, leur lâchant les rênes, fait voler son char azuré sur la
surface de la mer (!) ; les flots s’apaisent et les nuées orageuses disparaissent ; les divinités et les monstres de la mer lui font cortège. Le tableau est le même que celui qui figure au IT livre (?), mais plus développé, plus éclatant, plus magnifique ; le motif, simplement indiqué au Ier livre, étant traité ici dans toute son ampleur, il est à peu près certain que la description du Ve livre a été écrite après celle du Ier, On croit communément que Virgile s’est inspiré du grand ensemble sculptural de Scopas qu'on voyait à Rome au cirque Klaminius ; et il est possible que le souvenir en ait flotté dans l'esprit de Virgile ; mais le sujet en est différent (*) et il est probable qu'il a eu sous les yeux directement un modèle pictural, une de ces fresques hellénistiques qui abondaïent à Naples et dans les villes de Campanie ; il y a en effet dans la description au moins un rappel de couleur — caeruleo 819 — ; en outre les commentateurs se sont demandé pourquoi la place de Thétis et des Néréides était indiquée à gauche — Laeua tenet Thetis et Melite... 825 —, tandis qu'il n’y avait rien pour faire pendant à droite ; or, on peut se représenter sur la fresque Neptune marchant à droite précédé ou suivi des figures décrites v. 822-826, ayant à sa gauche, au second plan, Thétis et les Néréides et rien à sa droite, parce qu'il était au premier plan (4).
Mise en marche de la flotte (827-834). — 13. Il faut admettre, quoique Virgile ne le dise pas, qu’Énée aperçoit le cortège de Neptune calmant les flots, puisqu'il ressent une douce joie (*) et donne les ordres nécessaires : il fait dresser les mâts, larguer les voiles ; il y a là une manœuvre qui est décrite avec une grande précision technique : on court des bordées en changeant les amures de bord et en modifiant l'orientation des voiles ; le vent est favorable ($) ; Palinure est le timonier du navire de tête, sur lequel les autres règlent leur marche.
Examen critique des v. 762-834. — 14. Si remarquables que soient au point de vue de la psychologie et du pittoresque les v. 762-834, ils soulèvent pourtant de graves objections. Que l’action divine se développe dans le même temps que l’action humaine, et que, par suite, le récit de l’une interrompe le récit de l’autre, c’est un inconvénient que Virgile a parfois évité très adroitement, auquel pourtant il n’a pas toujours pu se soustraire. Mais ici, les Troyens sortent du port à la rame, 778, et mettent à la voile une fois en mer, 828 sq. ; c'est entre ces deux manœuvres successives et très rapprochées que s’intercale l’entrevue de Vénus et de Neptune, ce qui est tout à fait singulier. En outre, le passage qui nous occupe offre dans la rédaction actuelle des choses qui demeurent inexplicables. Énée éprouve,
827, un sentiment de joie remplaçant chez lui autre chose — w1cissim —, qui ne peut être qu'un sentiment d'inquiétude ; or, cette joie provient de ce qu'il est désormais assuré du beau temps ; il craignait donc le mauvais ; mais il est justement parti par un temps favorable, 777 ; wicissim ne correspond donc à rien ; il ne saurait être question de la tristesse qu'il a ressentie d'abandonner les siens ; cette tristesse et la perspective d’une navigation facile sont choses d'ordre différent. Neptune annonce à Vénus, 814 sq., qu’à la place de beaucoup de Troyens un seul périra et que ce sera là une victime expiatoire — Vnum pro multis dabitur caput — ; or, on ne nous a pas dit qu'un grand nombre de Troyens fussent destinés à périr dans la traversée ; nous ne voyons pas qui peut réclamer cette victime explatoire ; ce n'est pas Neptune, qui vient d'affirmer qu’il est souvent et gratuitement venu à leur secours et qui se donne comme leur protecteur. La promenade de Neptune sur les flots a pour but de chasser l'orage — fugrunt uasto acthere nimbi 821 —, mais nous ne savons d’où proviennent ces nuées orageuses ; 1l n’en a pas été question jusqu'à présent ; séernitur a quor aquis 821 est en contradiction non seulement d'idée mais de termes avec placidr strauerunt aequora uenti 763 ; Neptune apaise une mer qui nous a été présentée antérieurement comme déjà calmée ; son action est donc parfaitement inutile. Enfin la conversation de Vénus et de Neptune contient deux vers inachevés ; on pourrait à la rigueur les supprimer sans créer de lacunes, mais 702 In regnis hoc ausa tuis exprime un argument très fort de Vénus, celui qui doit faire le plus d'impression sur Neptune ; 815 est une explication de 814; il faut bien dire pourquoi et à quel titre un Troyen est condamné à disparaître : il paiera pour les autres.
Tout ceci, qui, à première vue, est inexplicable, trouve pourtant son explication, si l’on admet que le Ve livre se terminait primitivement tout autrement qu'il ne se termine aujourd'hui pour nous, qu'il a subi un remaniement, que ce remaniement ayant été substitué à la rédaction primitive, nous ne pouvons la restituer absolument, qu'il n’a cependant pas été assez complet pour ne pas en laisser subsister quelques traits et que ce sont ces traits qui, actuellement, font contradiction avec le contexte. Primitivement, la tempête qui avait jeté les Troyens en Sicile et qui les avait encore une fois détournés de Italie ne s’apaisait point malgré les prières d'Énée pour obtenir un vent favorable — Poscamus uentos 59 — ; nous avons peut-être encore une trace de cela dans le vers quibus aspera quondam Visa maris facies 767 sq.; cette tempête était provoquée par Junon,
qui comptait en profiter pour précipiter à la mer Palinure le pilote du navire d'Énée et par suite amener un naufrage. Dans ce cas l'inquiétude — exercita curis 779 — et la démarche de Vénus, qui, même actuellement, se justifient à la rigueur parce que Vénus sait bien que Junon ne désarme jamais, étaient bien plus nettement motivées, puisqu'il fallait parer à un danger très réel. L'intervention de Neptune, qui nous apparaît actuellement comme superflue, était nécessaire et efficace ; 1l calmait réellement la mer agitée et c'est ce retour du calme parmi les menaces de l'ouragan qui faisait succéder dans l’âme d’Énée la joie aux transes. Averti des projets de Junon, Neptune avertissait Vénus qu'il ne pouvait empêcher la mort de Palinure, victime expiatoire dont Junon devrait se contenter a la place des Troyens qu'elle voulait anéantir, mais que, grâce à lui, là devrait se borner sa satisfaction, puisque, le temps étant redevenu calme, la perte de Palinure ne serait pas un désastre et n'amènerait point le naufrage de la flotte ; dans ce qui suit, on ne nous dit pas qui envoie du ciel Somnus sous la forme de Phorbas pour précipiter Palinure dans les flots et cela reste pour nous inexpliqué ; ce ne saurait être Neptune ; c'est là une machination de Junon qui ne se tient pas pour battue, mais qui, comme à la suite de l’ouragan du Ier livre, du prétendu mariage d'Énée au IVe, de l'incendie des navires du Ve, n'obtient jamais qu’un demi-succès. Virgile n'a pas voulu, bien qu'elle fût moins utile, se priver de l’entrevue de Vénus et de Neptune qui est d’un art exquis ; mais en la conservant, il fallait la modifier pour l'adapter, ce qu’il n’a pas réussi à faire complètement, à des circonstances nouvelles ; pour cela, des suppressions étaient nécessaires, et c'est sans doute à la suite de ces. suppressions que 792 et 815 se sont trouvés mutilés, Virgile ayant remis à plus tard le soin de les compléter.
Sur les raisons qui l’ont déterminé à remanier la fin du Ve livre nous n'avons pas de renseignements et nous en sommes réduits. aux hypothèses. Le motif de la tempête mettant les Troyens en danger et traversant leurs projets avait déjà servi trois fois, au Ier livre, au III et au commencement du Ve; il est possible qu'il ait trouvé abusif d'y recourir une quatrième fois ; en la faisant conjurer par Neptune, il remédiait à une répétition fastidieuse.
Mort de Palinure (835-871). — 15. Il est près de minuit (1) ; les rameurs dorment paisiblement sous leurs bancs. Somnus, sous la. forme de Phorbas (?), descend léger du ciel en écartant les ténèbres, s'assied sur la poupe du navire d’Énée et tient à Palinure un discours insidieux : la mer porte d'elle-même la flotte, la brise est égale ;
il l'engage à prendre un peu de repos ; il le remplacera à la barre. Quoique appesanti déjà par le sommeil, Palinure lui fait la réponse d'un marin expérimenté : il sait trop bien qu'il ne faut pas se fier au calme apparent de la mer ; c’est en même temps la réponse d’un serviteur dévoué ; il ne veut pas risquer le salut de son maître. Virgile, interprète de tous les sentiments nobles, tient sans cesse à rappeler qu'Énée est bon, que ceux qui l'entourent l’aiment et lui sont fidèles ; ce sont des personnages de morale en action. Palinure refuse d'abandonner la barre (!) et continue à observer les astres pour ne point perdre sa route. Alors Somnus l’asperge avec de l’eau du Léthé douée de propriétés endormantes stygiennes, le force à fermer les yeux ; à peine l’a-t-1l assoupi, qu'il se jette sur lui, et Le précipite a la mer avec une partie du bordage de l'arrière et le gouvernail. Palinure appelle en vain ses compagnons et Somnus s'envole dans les airs.
Le navire d'Énée et par suite la flotte tout entière seraient en perdition, si Neptune ne veillait à ce que la direction soit suivie sans encombre (?). On approche de l’île des Sirènes, c’est-à-dire que, comme au IIIe livre, Virgile amène Énée sur le lieu d’une aventure d'Ulysse, mais sans répéter cette aventure. IL y fait allusion en disant que ces parages étaient jadis des parages dangereux parsemés d'ossements blanchis. Mais les Sirènes ont disparu depuis le passage d'Ulysse; le charme étant rompu, elles se sont précipitées à la mer (*). Telle est la légende que Virgile suppose connue et par suite ne raconte point ; actuellement les îles des Sirènes ne sont plus que des écueils rétentissant au loin du bruit rauque des vagues. Virgile prête 1c1 à Énée d’une façon exceptionnelle l'expérience du vieux loup de mer qui, quoique endormi, sent bien que l'allure de son bateau n’est plus régulière et se réveiile ; Énée s'aperçoit que son navire va au hasard et n’est plus guidé par la main sûre du timonier ; 1l saisit la barre et le remet en marche. Il croit que Palinure s’est endormi à son poste, confiant dans le beau temps. C’est là une faute grave ; mais Énée est si indulgent que, comme il avait eu pitié de Sergestus coupable d'avoir gravement avarié son bâtiment, de même il plaint Palinure au lieu de le blâmer et déplore qu'il doive être jeté sans sépulture sur un rivage inconnu.
Les deux versions de la mort de Palinure. — 16. Virgile, au VIe livre, a mis dans la bouche de Palinure le récit de l'aventure que lui-même raconte ici. Entre les deux versions il y a des concordances qui nous montrent qu'elles sont apparentées, d’abord la matérialité de l’accident qui des deux côtés est le même et raconté dans les mêmes.
termes : Palinure tombe à la mer avec une partie du bordage de l’arrière et le gouvernail qu'il ne lâche pas (1) ; ensuite la psychologie -de l'intéressé qui est dans les deux cas celle d’un serviteur absolument dévoué à son maître : au Ve livre, Palinure refuse d'abandonner son poste pour ne pas le livrer au péril de la mer (?) ; au VIS, quand il est projeté dans les flots, sa seule crainte c’est que le navire endommagé et privé de son timonier ne puisse résister aux assauts des “vagues (%). Maïs, à côté de ces concordances, il y a des divergences qui montrent que les deux passages ne sauraient subsister l’un à côté de l’autre et que Virgile eût été obligé dans l'Enéide définitive de modifier l’un d’entre eux. Au VIe livre, Palinure est noyé par gros temps ({), au Ve par mer calme (5) ; au VI livre, Énée lui demande quel est le dieu qui l’a jeté à l’eau ; Palinure répond qu'il n'a pas été la victime d’un dieu ($f) et décrit avec beaucoup de précision l'accident qui lui est arrivé : le gouvernail a été arraché par un paquet -de mer ; il n’a pas voulu le lâcher et, jeté lui-même à la mer par la secousse, il l’a entraîné avec lui ; au Ve, il a parfaitement conscience qu'il est l’objet d’une agression de la part d'un inconnu avec qui il à causé, il le sait si bien qu'il appelle les camarades au secours contre lui ; c’est là une chose qu'il ne peut pas avoir oublié au VIe livre au point d'attribuer à sa mésaventure une cause naturelle décrite dans tous ses détails. On est étonné du reste qu'Énée demande à Palinure quelle est la divinité qui l’a noyé puisqu'à la fin du Ve livre il croit tout simplement qu'il s’est endormi à son banc de quart -et qu'il est tombé à l’eau accidentellement. Entre les deux passages 1l n’a pas eu de renseignement sur la façon exacte dont la chose est arrivée. Enfin et surtout 1l y a entre les deux versions une contradiction formelle : au livre V, Palinure périt la nuit ; le jour suivant, Énée arrive en Italie, emploie la nuit ou une partie de la nuit à offrir des sacrifices à Hécate et accomplit le lendemain son voyage dans les enfers ; Palinure y est déjà ; il n’a donc pu flotter sur la mer que deux nuits — plus exactement une et demie — ; or, au VIe livre, il raconte à Énée qu'il a été ballotté pendant trois nuits sur les vagues (?) ; dans ces conditions, il ne pourrait pas être encore arrivé dans les enfers quand Énée le rencontre. Les deux morceaux présentent donc des incompatibilités ($) ; la tâche qui s’imposait à Virgile et qu'il n'avait pas encore exécutée à sa mort était de les réduire à l’unité.
Celui qu'il eût corrigé est assurément celui du VIS livre, car il représente sa première inspiration ; nous avons vu que primitivement le Ve livre se terminait par une tempête ; la mort de Palinure devait donc avoir lieu dans les mêmes circonstances qu’au VIS;
c'est par suite d'un remaniement qu’elles ont été modifiées ; le remaniement devait s'étendre aux parties du VIS livre, qui, par le fait de son introduction, se trouvaient désormais en désaccord avec le Ve, Au VIe livre, la question adressée d’abord par Énée à Palinure : Quis te, Palinure, deorim Eripuit nobis medioque sub aequore rnersit ? 341 sq., paraît inspirée par l’idée qu'Apollon lui ayant promis que Palinure arriverait avec lui en Italie, un autre dieu seul à pu s’intere poser pour empêcher l’accomplissement de cette promesse. Cette question devait ou disparaître dans la rédaction définitive ou préparer le récit de l'intervention de Somnus-Phorbas ; quand il l’a écrite, Virgile ne songeait pas encore à cette intervention, mais il est très possible qu'à la réflexion elle lui ait fourni le motif qu'il a développé à la fin du Ve livre.
Conclusion. — 17. Le Ve livre repose des émotions terribles par lesquelles nous à fait passer le IVE ; la note sentimentale est beaucoup plus douce : c’est la joie. L’ouragan du début, qui détourne les Troyens de leur route, n’est pas fait au fond pour déplaire à Énée puisqu'il le ramène près du tombeau de son père et dans le pays du Troyen et Dardanien Aceste. Les jeux, dont la cause est lugubre, puisque c'est une mort, sont cependant célébrés avec allégresse, parce qu'ils sont chez ceux qui y prennent part l'occasion d'un développement de vigueur juvénile et qu'il s’agit de fêter une mise au rang des demidieux. L'épreuve inattendue, qui jette un moment un voile de tristesse, se résout en somme plus favorablement qu'on ne pouvait le craindre : si Énée est obligé de laisser en Sicile quelques-uns de ses compagnons, il les laisse dans une grande ville, sous la protection d'un parent. Le livre se clôt sur les images paisibles et réconfortantes de la sérénité du ciel et du calme des eaux, images atténuées en sourdine par l'impression mélancolique de la mort de Palinure. La joie n’est pas sans mélange, elle est çà et là traversée par des menaces et par des craintes ; elle est pourtant la dominante du Ve livre.
Les événements qui le remplissent n’ont qu'un intérêt secondaire. Les jeux en l'honneur d’Anchise sont pour Virgile l'occasion de transposer les jeux en l'honneur de Patrocle en leur faisant des emprunts directs et fréquents. Mais son adaptation est originale. €e qui l’occupe, c’est moins la matérialité du sport que les sentiments forts et généreux qu'il excite, l’exaltation de l’âme humaine quil tend et qu'il ennoblit. Les champions, que le public soutient de sa sympathie vibrante, sont passionnés pour la gloire, enflammés par le désir du succès, et ils triomphent pleinement quand ils l'ont obtenu. La fondation de Ségeste nous laisse assez indifférents, mais elle était
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importante pour les Romains. Avant de nous conduire en Italie, Virgile a voulu rendre hommage à la Sicile, une des provinces les plus brillantes, les plus florissantes de l'empire, et dont les services rendus pendant les guerres puniques n'étaient pas oubliés. Il a montré qu’elle aussi devait quelque chose au passage d'Énée et qu’elle pouvait se réclamer de Troie. Ce qui est le plus remarquable, c'est l'habileté avec laquelle Virgile a relié des choses différentes et hétérogènes et en a fait un tout ; la fondation de Ségeste sort tout naturellement des jeux en l’honneur d’Anchise ; le souvenir d'Eryx, le grand héros sicilien, le fils de Vénus, le demi-frère d'Énée y est adroitement intercalé et rappelé ; les Siciliens y prennent progressivement une part de plus en plus importante, le miracle qui termine le tir de l’arc met Aceste hors de pair, en présageant ses grandes destinées, et en même temps annonce l'incendie des navires, qui est pour Énée un sensible déplaisir, mais qui l’allège des non-valeurs qu'il traîne à sa suite et assure à la Sicile, comme cela aura lieu pour l'Italie, un fond de population troyenne. Aïnsi, heur et malheur, tout s’achemine vers la naissance de Ségeste, qui est le point culminant du livre. |
En même temps, la figure qui rayonne et qui domine est celle d'Anchise ; sauvé par Énée de l'incendie de Troie, conseiller écouté de l'expédition depuis la, Troade jusqu’en Sicile, c'est là que sa mémoire est définitivement consacrée et qu'il est élevé au rang des dieux. Il n’était pas indispensable à l’action de l’Enéide ; mais il fallait y donner une grande place à l'ancêtre grâce auquel les Iuln pouvaient se vanter de descendre de Vénus. Objet d’une vénération ardente, évoqué par la prière solennelle de son fils, il plane mystérieusement sur les cérémonies magnifiques par lesquelles, tout en pleurant l’homme disparu, on glorifie brillamment le dieu qui lui a succédé. Il paraît enfin pour venir en aide à son fils dans un moment critique, continue à le guider vers le but comme il l'a fait pendant sa vie, le convie à un dernier rendez-vous où s’épanchera une dernière fois leur tendresse commune et où, par une prédiction qui complètera toutes les précédentes et y mettra le sceau, il lui révélera son avenir définitif. Énée n'accomplit point dans ce livre de grandes choses et n’y fait rien d’héroïque. Mais c’est ici que se manifeste de la façon la plus pénétrante sa piété filiale et sa volonté d’honorer son père. [l apparaît encore ici comme un chef diligent, qui n'épargne pas son activité et ses soins, qui anime tout de sa présence et veille à la régularité, à la bonne exécution des choses en cours. à et là, il laisse paraître sa bonté généreuse. Il est fâcheux qu'à ces
qualités du cœur il ne joigne pas l'énergie pour parer aux coups du sort. Ce n'est pas un homme supérieur ; c’est un homme honnête plein de qualités estimables, sympathique, et dont nous n’avons pas a nous plaindre comme au IVe livre.
Virgile n'a pas prévu dès l'abord le Ve livre tel qu’il l’a réalisé, et il a modifié son plan en cours de route. Au Ier livre, les Troyens ont en Sicile des villes où ils peuvent trouver un asile en cas de besoin et qui forment le royaume d’Aceste ; ceci est naturellement très différent de la conception du Ve, où Aceste habite dans la montagne, où 1l ne règne sur aucune ville, où la première qui doive lui être soumise et qui lui permettra de prendre le titre de roi est Acesta, dont Énée lui-même délimite l'enceinte avec la charrue. D'autre part, pour que les jeux anniversaires en l'honneur d’Anchise soient possibles, il faut qu'Énée ait séjourné à Carthage une année ou bien près. Or, les événements du IVE livre sont assez maigres et se précipitent, si bien que lorsqu'il a écrit le livre, Virgile ne paraît pas avoir envisagé un séjour d'aussi longue durée ; c’est du reste dans la septième saison de son voyage — septima aestas, I, 755 sq. — qu'il aborde à Carthage et c'est également dans la septième saison — Septima aestas, V, 626 — qu'il se trouve en Sicile ; cette indication, qu'il n'avait pas encore eu le temps de modifier au moment de sa mort, montre clairement qu'il ne s’est décidé que tardivement à faire célébrer des jeux anniversaires. D'un autre côté, la rédaction que nous possédons du VE livre n’est pas la rédaction primitive ; 1l avait commencé à le soumettre à une révision ; si le corps même du livre n'offre que peu de traces d’additions marginales, en revanche la fin tout entière a pris par suite une physionomie nouvelle, qui présupposait une refonte de l’épisode de Palinure au VIS livre. Cette révision n'avait pas encore revêtu sa forme définitive, puisque l’entrevue de Vénus et de Neptune présente deux vers inachevés. Elle ne s'était pas encore étendue à tout l’ensemble du livre, puisqu'on y relève encore des désaccords de détail, provenant de la juxtaposition de morceaux écrits isolément, et attendant le travail d’unification qui les aurait fait disparaître. Quant au vers fragmentaire : Haes effata 653, il semble que ce soit une de ces indications rapides que Virgile laissait échapper dans le premier jet de la composition en se réservant de les compléter, et il appartiendrait ainsi à la rédaction toute primitive ; il se peut aussi que ce soit une simple notation mise plus tard à la marge et que Virgile voulait développer.
NOTES DUNCHAP EIRE AVI
P. 363. (1) certus 2, certus eundi, IV, 554, aquilone 2, mediis aquilonibus IV, 310, infelicis 3, infelix IV, 450, 529, 596, magno... amore 5 et IV, 395, dolores 5, dolorem IV, 393, 419, 693, dolore 474, dolere 476,
furens 5 est perpétuel au IVe livre, la vue des flammes du bûcher de Didon est annoncée IV, 661, triste... augurium 7 correspond à omina IV, 662. — (2?) 2 fluctus... atros aquilone, Aulu-Gelle, N. 4., II, XXX, 11. Id... a peritissimis rerum philosophis obseruatum est, austris spirantibus mare fieri glaucum et caeruleum, aquilonibus obscurius atriusque. — (3) 8-11 ont été transportés ic1 de III, 192-195, où Virgile avait l’intention de les supprimer ; on peut conclure qu'ils ont remplacé ici un couplet que Virgile a fait disparaître, du fait que ipse 12 ne s'explique pas et s’expliquait sans doute dans la rédaction primitive où les Troyens exprimaient l’angoisse que leur causait l’aspect du ciel et où Palinure lui-même, ipse, malgré son expérience, partageait cette angoisse ; l’adaptation du reste n’a pas été parfaite : pour trouver ce que représente Olli 10, il faut aller chercher Aeneas, 1, en passant par-dessus Teucrorum 7. — (4) 56 Haud equidem sine mente reor, sine numine diuom.
P. 364. (1) 15 colligere arma, Serv. entend : diminuer la surface de la toile ; mais il s’agit du branle-bas de tempête. — (2) 20 in nubem cogitur aer se trouve déjà chez Cic., N. D., II, 39, 101. — (5) 29 fessas... nauis, 41 fessos, le mot est dans le IIIe livre une dominante. — (4) Dans toute la seconde partie du IVe livre, Virgile fait contraster avec la douleur de Didon la joie des Troyens de quitter Carthage : sous la dominante lugubre une note joyeuse se fait entendre en sourdine : laeti 205, laeti 418, ouantis 543, ouantis 577 ; cette note Joyeuse éclate dans la première partie du Ve livre et s'oppose aux sombres accents du IVe ; elle devient la dominante laeti 34, laetus 40, laetum... honorem 58, laeti 100, laeto... coetu 107, laetus Mnestheus 210, laetus ego 236, laetas... mentes 304, laetam 515, laetum 531, laeti 577, laetus 667 ; il s’agit de jeux funèbres, : mais en l'honneur d’un mort héroïsé et où se déploie l'énergie des jeunes gens. Après la tristesse de l'incendie des navires, le mot revient encore, appliqué à Vénus, qui vient d’assurer aux Troyens une heureuse navigation en Italie, laeta 816. — (5) Eryx, fils d’Aphrodite et de Poseidôn ou de Butès, est l’éponyme de la montagne sicilienne qui portait le temple célèbre de Vénus Erycina ; il provoquait les étrangers au pugilat, fut tué par Héraklès et enseveli sous la montagne qui porte son nom ; Virgile a déjà appelé la Sicile Erycis finis 1, 570 ; il mentionne Eryx V, 24, où il est donné comme le frère d’Énée, 392, 402, 412, 419, 483, où il est mentionné comme un célèbre boxeur, qui s’est mesuré avec Her-
cule, 630, où la Sicile est donnée comme son pays : Hic Erycis fines fraterni, 772, où on lui offre un sacrifice comme à un héros. Ainsi Virgile s'est appliqué à le mettre en lumière dans un livre consacré en partie à glorifier la Sicile ; il a répété avec insistance qu'il était le frère d’Énée. — (6) D'après la tradition adoptée par Virgile, Aceste est le fils du Krimisos, divinité fluviale de la Sicile qui, sous la forme d’un ours ou d’un chien — détail supprimé par Virgile —, l'aurait eu de la Troïenne Egesta ou Segesta, venue en Sicile. D’après Denys d’'Halic., 1, 52, Egestus avec Helymus avait quitté Troie avant la ruine de la ville et était venu s'établir en Sicile dans le pays des Sicanes — portusque Sicanos 24 — ; les Sicanes lui avaient cédé une partie de leur territoire parce qu'il était né en Sicile. Les monnaies d'Égeste montrent Énée sortant de Troie avec Anchise et le Palladium. — (7) Déjà I, 195, il est bonus ; de même I, 550 et V, 106, il est clarus ; ce sont là les deux traits, qui, dans la présentation du personnage, n’ont pas changé. — (8) 37 pelle Libystidis ursae pourrait être amené par le voisinage de Ja Libye, mais se retrouve VIII, 368.
P. 365. (1) V, 300 sq. Helymus Panopesque Adsueti siluis, comites senioris Acestae. — (2) I, 195 sq., 549 sq., 558 et 570. — (3) 34 notae.…. harenae, 24 portusque Sicanos, 32 petunt portus, 57 portus... amicos. — (4) Aggere composito tumuli VII, 6, dans un tout autre sens. — (5) 45 genus alto a sanguine diuom, IV, 230 et VI, 500, genus alto a sanguine Teucri, locution fixée, — (6) 46 exactis mensibus se trouve G., III, 130, dans une tout autre circonstance. — (7) III, 63 sq. arae... maestae, 305 Et geminas, causam lacrimis, sacrauerat aras ; maestae s’appliquant au deuil passé est opposé à laetum... honorem 58 s'appliquant aux cérémonies actuelles. — (8) 57 amicos, 41 amicis, répétition pour souligner l’idée fondamentale du Ve livre, où tout se passe entre amis ; 57 portus delati intramus amicos, III, 219 Huc ubi delati portus intramus, locution fixée.
P. 366. (1) Au moment où parle Énée, les vents contraires durent toujours ; ils ne s’apaisent qu’au v. 763 : placidi strauerunt aequora uenti ; c'est là ce qu’il fallait obtenir avant de reprendre la mer ; 59-60 n’ont été suspectés que par suite d’une inintelligence absolue de la situation ; cf. III, 115 : placemus uentos. — (2) 61 sq. Bina boum... capita traduit l'expression homérique : fBowv x’ ‘ofiux xadonva, Il, XXIIT, 260. — (3) 65 radiisque retexerit orbem correspond à 104 sq. serena... luce ; il faut que le temps s’y prête et que le jour soit beau. — (4) 68 Aut iaculo incedit melior leuibusque sagittis, X, 754 Insignis iaculo et longe fallente sagitta. — (5) 66-70. Il n’y a pas dans la suite de lancement du javelot ; mais dans l’IlJiade, XXIII, 622, il est question de l’axovrtorie et le jet du ôotycontov ëyyos figure 798-825 ; Virgile s'accorde donc ici avec Homère, mais non avec lui-même ; en outre, 68 sq., les deux dernières épreuves sont présentées dans l’ordre inverse de celui dans lequel elles ont lieu ; il est probable que nous avons à faire ici à des inégalités résultant de la composition fragmentaire ; Virgile avait écrit ce couplet antérieurement aux développements qui lui correspondent ; dans l’/liade les épreuves ne sont pas mentionnées d’avance et en bloc ; 68 uiribus audax s'explique par le fait qu’il fallait beaucoup de vigueur pour tendre l'arc, 500 ualidis flexos incuruant wiribus arcus ; 70 praemia palmae
se trouve déjà G., III, 49. — (6) 71 cingite tempora myrto G., E, 28 en parlant d'Octavien : cingens materna tempora myrto ; en reprenant l'hémistiche, Virgile a sans doute voulu établir un rapport entre Énée et Octavien son descendant. — (7) 73 Helymus, mentionné ici pour la première fois, figure dans la course à pied 300, 323 et arrive le second 339 ; c’est un jeune homme, tandis qu’Aceste est déjà vieux ; il figure dans le Ve livre moins fréquemment qu'Aceste et a moins d'importance ; d’après Den. d’Halic., I, 47, 52-53, c'était un fils naturel d’Anchise, tradition que Virgile n’a pas accueillie ; 1} serait venu en Sicile avec Aceste et se serait établi près du fleuve Krimisos ; si Virgile en parle, c’est parce qu'il était l’'éponyme et l'ancêtre des Élymes siciliens. D’après Denys, Énée aurait bâti pour lui Elyma, comme Acesta pour Aceste. — (8) 74 sequitur quos cetera pubes, VII, 614 sequitur tum cetera pubes, locution fixée. — (?) 75 multis cum milibus est évidemment une hyperbole. — (10) 78 lacte nouo se trouve déjà Egl., V, 67, également à propos d’un sacrifice ; il fallait du lait venant d'être tiré ; sanguine sacro, III, 67 sanguinis.. sacri, locution fixée. — (11) 79 purpureos Serv. ad sanguinis imitationem, cf. VI, 221 et 884 ; la couleur rouge paraît avoir été rituelle dans ce cas. — (12) Schol. Veron. in Verg. Aen., V, 80, p. 94, 11 K : Salue, sancte parens : Catullus, Saluete deum gens, o bona matrum Progenies saluete iter(um). Virgile a donc lu dans Catulle un vers qui manque actuellement dans les mss. et, après avoir largement imité dans le IVe livre le fond du poème LXIV, il lui a emprunté ici une formule, qui était restée dans sa mémoire. — (5) 80 recepti ne peut signifier simplement « retrouvés » ; IV, 427 Virgile avait fait une allusion singulière à une légende qu'il n’a pas admise dans l’Enéide à savoir que Diomède aurait déterré les ossements d’Anchise et les aurait ensuite rendus à Énée ; il semble bien que ce soit cette légende, exclue d’ailleurs par le contexte, qui ait 1c1 flotté dans son esprit. — (14) 82 fatalia arua se trouve déjà IV, 355 ; c’est l'expression fixée d’une idée qui domine toute l'Enéide. — (5) 83 se rattache directement à la prédiction de Créuse et montre que le livre V à été rédigé après le II. — (16) 87 sq. Virgile paraît avoir songé au Ôoaxwy èri votra dagpotvos de l’IL., IT, 308, bien que les circonstances de l'apparition soient très différentes. — (17) 88 sq. ceu nubibus arcus Mille iacit uarios aduerso sole colores, IV, 7o1 Mille trahens uarios aduerso sole colores, c’est le même vers avec variation d’un mot. — (18) 95 sq. Dans la croyance romaine, le serpent est étroitement apparenté au genius dont il est la manifestation visible; sa mort signale la disparition de la maison du chef de famille. Mais à côté du Genius de l’homme, il y avait le genius loci représenté à Pompéï sur les murs des maisons et qui donnait à l'endroit un caractère sacré, Perse, I, 113 sq. Pinge duos angues ; pueri, sacer est locus, extra Meite ; de là l’hésitation d'Énée.
P. 367. (!) 102 Ordine aëna locant alii fusique per herbam, I, 213 sq. Litore aëna locant alii... fusique per herbam, répétition des mêmes mots pour exprimer la même chose. — (2) 98-99 sont pourtant inspirés directement d'IJ., XXIII, 218 sqq. ; le rite est donc déjà grec ; au lieu de chercher la couleur locale particulière et exclusive, Virgile aime à rapprocher le grec et le romain dans ce qu'ils ont de commun: il est le fondateur du gréco-romain. |
P. 368. (1) 107 laeto complebant litora coetu ; c’est là encore une réminiscence de Catulle, LXIV 33 : oppletur laetanti regia coetu; il est curieux de constater que l'imitation du poème LXIV, si développée dans le IVe livre, se prolonge sporadiquement au delà des limites où elle était voulue et où elle a été méthodiquement pratiquée, et c’est une preuve que le Ve livre a été composé après le IVe, — (2) 108 l'emploi du mot Aeneadas est intentionnel : la personne d’Énée est pour beaucoup dans la curiosité populaire. — (3) 109 sq. Circo... In medio, il est probable que ce mot romain a été employé par Virgile pour avertir ses lecteurs que le plaisir qu'ils auront est analogue à celui qu'ils trouvent aux ludi circenses, — (4) 109-112, l’énumération n’est pas absolument complète ; il y a des objets qui plus loin sont donnés en prix et qui ne figurent pas ici : dans les régates, des coupes d'argent ciselé ; dans la course à pied, un cheval avec ses phalères, une peau de lion ; pour la boxe, un taureau. Ilen est de même dans l’Z/iade ; les deux talents d’or ne figurent point 259-201. — (5) 113 ludos committere est l'expression romaine technique. Cic., ad Qu. fr. III, 4, 6, de Fin., III, 2, 8. — ($) La Chimaera étant une trirème est naturellement beaucoup plus grande que ses concurrentes — ingentem... ingenti mole 118 — ; mais le Centaure est également un grand navire — Centauro... magna 122 —; de la Scylla nous apprenons d’abord simplement qu’elle est peinte en bleu sombre —- caerulea 123 — ; plus loin qu’elle a un meilleur équipage de nage, mais qu’elle est plus lourde que la Chimaera — melior remis, sed pondere pinus Tarda tenet 153 sq. — ; le dernier trait est assez étonnant, puisque la Chimaera est un plus gros navire ; quant à la Baleine elle est rapide et elle a des rameurs énergiques, qui en effet témoignent dans la course de leur vigueur — uelocem.. acri remige 116 —; on ne comprend donc pas pourquoi elle reste en arrière au départ ; ces réalités sont assez confuses ; Virgile en prend à son aise avec elles ; pour lui du reste l'intérêt est ailleurs ; ce ne sont pas les qualités nautiques des navires qui décident la course.
P. 369. (1!) Il semble étrange qu'un navire portant l’emblème et le nom de Scylla figure dans la flotte troyenne ; au départ de la Troade, les Troyens ne connaissaient pas Scylla, dont l'existence ne leur est révélée que par la prédiction d'Hélénus et qui, dans le IIIe livre actuel, leur reste invisible ; mais au 1. I, 200, Énée dit à ses compagnons qu'ils ont affronté Scyllaeam rabiem ; on comprend qu'après avoir eu affaire avec le terrible monstre et lui avoir échappé, ils aient donné à l’un de leurs navires le nom et l’emblême de Scylla et ceci confirme l'hypothèse que Virgile avait l'intention bien arrêtée de remanier le IIIe livre et d’y insérer un épisode de Scylla. — (2) Juvén., I, 99 sq. iubet à praecone uocari Ipsos Troiugenas. — (3) Les écueils de cette nature ne sont pas rares. et il est bien certain que Virgile en avait vu de ses yeux ; il a pourtant imité dans sa description Apollon, Aygon., I, 364 $qq. drù 0’ eluar’ énvrouux ynhoavro Ai ri mÂAatauüvt, Toy oÙx ënifañde OaAucox rôpact, yeumeoin ÔÈ Taha dnixhvasv aÂun ; ofim 125
= näéhat; cf. Hymne hom. à Herm., 128. —, (4) 128 statio gratissima mergis reproduit avec des mots en partie différents la structure de statio tutissima nautis, G., IV, 421. — (5) Toute la description
des régates suppose une mer calme. Or, les Troyens ont abordé en
Sicile par gros temps et la tempête ne cesse qu’au v. 763. Les esprits conciliants qui essaient de supprimer les contradictions prétendront que la mer peut être houleuse au large, plate sur la côte. Il est plus. judicieux de ne voir là qu’une preuve du peu de souci de Virgile pour l'exactitude des réalités. — (6) 131 longos ubi circumflectere cursus, III, 430 longos et circumflectere cursus, locution fixée. — (7) 138 laudumque arrecta cupido, VI, 823 laudumque immensa cupido, locution fixée avec changement d’un mot. — (8) L'épreuve des régates est particulièrement bruyante : 139 clara dedit sonitum tuba, 140 sq. clamor Nauticus, 148 plausu fremituque uirum, 149 consonat omne nemus, 150 colles. clamore resultant, 152 turbam inter fremitumque, 167 cum clamore, 205 remi crepuere, 215 dans une comparaison plausum... ingentem. 227 ingeminat clamor ; 228 resonat... fragoribus aether. Virgile fait donc: ici grand usage du pittoresque sonore, ces cris si souvent mentionnés. correspondent à l'agitation à laquelle sont en proie les personnages. — (9) r40 sq. le clamor nauticus est le cri rythmé que poussent les matelots d’après le xshsuorrs, hortator en latin, qui règle la nage ; naturellement, le rythme pouvait être plus ou moins vif et par suite la nage plus ou moins accélérée. — (10) 143 rostrisque tridentibus, les navires romains avaient des éperons à trois pointes ; le même vers est répété VIII, 690.— (11) 149 sq. Consonat omne nemus uocemque inclusa uolutant Litora, pulsati colles clamore resultant, VIII, 305 Consonat omne nemus strepitu collesque resultant, I, 725 uocemque per ampla uolutant Atria, le même effet rendu dans les mêmes termes. — (12) 158 longa sulcant uada salsa carina, X, 197 longa sulcat maria alta carina, locution fixée avec changement de deux mots.
P. 370. (1) 172 exarsit iuueni dolor ossibus ingens ; les larmes qu'il verse sont des larmes de rage, Cic., in Verr. act. II, 4, 18, 59, cité par Servius : cum irasceretur, lacrimas interdum uix tenere ; iuueni est opposé: à senior 179, la différence de l’âge explique la différence des caractères. — (2) 178-182, le plongeon de Menoetes est directement inspiré du plongeon: d'Ulysse, .0d., V, 319-323 grauis.. madidaque fluens in ueste = espuata
y4p po” éfdouve, ut fundo uix tandem redditus imo est "Toy oo brofouya Oixe moÂby yodvov, recedit — xabile, salsos reuomentem. pectore fluctus — ovôuaros Ô' éférruosv aAunv mtxotv. — (3) 189 in-
surgite remis IIT, 207, remis insurgimus, 560 pariterque insurgite remis, locution fixée; Apollon.,, Aygon., II, 589, dit : ’EuGahéetw xwmnoty, appuyer sur les rames ; c’est une autre espèce de nage que décrit Virgile ; 190 Hectorei socii, VI, 166, Hectoris hic magni fuerat comes ; c’est un honneur que d’avoir été le compagnon d’Hector, dont Virgile introduit. le plus souvent possible le nom dans l’Enéide, pour rattacher son poèmeà l'Jliade. — (4) 192 sq. quibus in Gaetulis Syrtibus usi Ionioque mari Maleaeque sequacibus undis ; Gaetulis Syrtibus, qui se trouve déjà 51r,. fait allusion à la tempête du Ier livre, Ionioque mari, à celle du III, 211, Ionio in magno ; Maleaeque sequacibus undis ne correspond à. rien dans l’Enéide actuelle, mais pouvait correspondre à quelque chose. dans le remaniement-projeté du IIIe 1. : le Serv.-Dan. a conservé IIT, 204. trois vers que Virgile avait mis à la marge, puis marqués sans doute du. signe de la suppression et où on lit Maleaeque sonantia saxa. — (5) 202. furens animi explique la témérité de la manœuvre ; le désir de gagner.
est porté au paroxysme et l'emporte sur toute prudence ; Sergesteessaie de passer, quoiqu'il n’y ait pas la place, spatio... iniquo 203. — (1) 200. C’est un point d'honneur pour les marins de ne pas abandonner leurs agrès à la mer ; en outre ici, sur le moment, on ignore l’importancedes avaries et on espère pouvoir se servir encore des avirons endommagés, fractis discentem currere remis 222.
P. 371. () 212 prona petit maria, une fois l’écueil doublé, la mer est plate et paraît descendre en pente vers la terre : de la comparaison qui suit, la fin seule s'applique à la situation ; le début n’est donc fait que: pour décrire les circonstances préliminaires du vol de la colombe et ne renferme aucun élément de comparaison ; 214 latebroso in pumice se retrouve XII, 475; 215 fertur in arua uolans, II, 498 fertur in arua. furens, locution fixée avec changement d’un mot ; 217 radit iter liquidum, 170 radit iter laeuum, locution fixée : celeris neque commouet alas est imité d’Apoll.,, .irgon., II, 934 sq., où il s’agit de l’épervier ob0è tivadooet ‘Peniiv, ebay Aotoiv Éveudicmvy mreodyeostv. — (2?) 224 spoliata magistro VI, 353 spoliata armis, excussa magistro. — (3) 230 uitamque uolunt pro laude pacisci, XII, 49 letum pro laude pacisci, locution fixée. — (4) 233 palmas utrasque se retrouve VI, 685.— (5) 235. Di quibus imperium est pelagi VI, 264 Di quibus imperiumst animarum, même mouvement dans les mêmes termes. — (6) 239-242, chez Apollonios le navire Aygô est sauvé des roches IlAry20: par Athéné qui retient la roche de la main gauche et de la droite pousse le navire hors du passage dangereux, Ôcktzion dë drauneoès wse oéotobar, II, 599 ; il est sauvé des IlAzxyxrat par Thétis et les Néréides qui se le passent de main en main au-dessus des flots, IV, 930 sqq. Au I®* livre, Virgile fait dégager les navires troyens échoués sur les Arae par la Néréide Cymothoé, Triton et Neptune. Ici les Néréides, Panopea, les êtres et les monstres qui se: groupent autour de Phorkys, l’ancien dieu de la mer, entendent la prière de Cloanthus ; Portunus pater intervient d’une façon décisive de la même façon qu'Athéné au II livre des Aygonautiques en poussant le navire ; c'est un ancien dieu romain qui avait son prêtre parmi les flamines minores et dont on célébrait la fête, les Portunalia, le 17 août ; primitivement dieu des ouvertures, il avait été spécialisé comme dieu des. entrées des eaux ; il avait son temple au forum boarium et était le dieu. du port du Tibre; Virgile associe ici, suivant son goût pour le syncrétisme, à des divinités grecques une divinité romaine qui est bien choisie, puisqu'il s’agit justement de conduire un navire au port; l'allure imprimée au navire par Portunus est celle de l’Aygÿ poussée par: Athéné Arpgon., Il, 601 : ‘H 0 ëxéÂn mreocevre etiooog Écout 0-07 : l'effet manu magna est appliqué par Virgile au Cyclope IIT, 624, à Énée V, 487 ingenti.. manu : il est emprunté à Ennius, cité par le Schol. Veron., Aen., V, 241 K, p. 95: Atque manu magna Romanos impulit amnis et remonte en dernière analyse à l’/Z., XV, 694 sq. où Zeus pousse par derrière Hector s’élançant à l’assaut des navires grecs. Tv de Zeds Wosv Ünuosy Xetoi ualx ueydAn. Le passage est caractéristiquedes procédés de travail de Virgile qui mélange les divinités grecques. et les divinités romaines et imite en même temps Apollonios et Ennius, dépendant lui-même d'Homère.
P. 372. (1) 244. C'est avec intention qu'Énée est appelé ici et 424 satus-
LU
Anchisa, puisqu'il rend des honneurs à son père ; il est appelé Anchisiades pour la même raison V, 407 et lorsqu'il va retrouver son père aux enfers, VI, 126 ; la même appellation est justifiée VIII, 521, parce qu'Énée va être l’objet d’une intervention de Vénus, X, 822, parce qu’à ce moment il se souvient de son père qu'il aime ; elle est X, 250, parce qu'il est mis en rapport avec la mater Idaea et que l’Ida est la patrie d'Anchise. — (2?) Remarquez le différence entre munera 247 et honores 249 ; les munera sont pour les hommes, les honores pour les capitaines ; Virgile distingue toujours les rangs. — (3%) 250 Chlamydem auratam, VIIT, 167 chlamydemque auro dedit intertextam. — (f) 251 cucuxrit paraît emprunté à l’Iliade, quoique l’objet soit différent mec! Ôè youseos (£e rôoxknç ; quant à la pourpre de Mélibée, elle est empruntée à Lucr., 11, 499 sq. Meliboeaque fulgens Purpura Thessalico concharum tincta colore. — (5) 252-257, la description des étoffes historiées est fréquente dans la poésie antique ; le prototype est la toile que tisse Hélène et sur laquelle elle représente les combats que se livrent les Troyens et les Achéens, 11, III, 125 ; c’est un des lieux communs de la poésie alexandrine ; Apollon., Argon., 1, 730-767, décrit les sept sujets représentés sur la dirhat rospuoër, œuvre de Pallas, qui en avait fait cadeau à Jason ; c’est sur la bordure que se trouvent les sujets, 727 sqq. An yào rot péoon mèv éoevfrecs’ ètéturro, ’Axoa dE mopeuoËén mavtn TéAev’ Èv Ô &o° Enaotw Téouart daidaAx moÂÂd OiaxotÔdv ed ÈnéTaoto ; Ce qui prouve que Virgile s’y est référé, c'est qu'il a emprunté aux v. 730-734 la description de la fabrication de la foudre par les Cyclopes, VIII, 424 sqq., suivant son usage de tirer d’un même passage d’un modèle des imitations qu'il dissémine ; mais, comme dans le IVe livre il a eu très présent à l'esprit le poème LXIV de Catulle, il est vraisemblable que : l'idée de décrire ici une étoffe historiée lui vient du célèbre puluinar qui y tient une si grande place. — (5) Qu'il y eût deux scènes juxtaposées, c'est ce que prouve la description elle-même : dans la première, Ganymêde chasse — fatigat 253 au présent —, dans la seconde il a été enlevé — rapuit 255 au parfait —, suivi des présents descriptifs — tendunt 256, saeuit 257 — ; l’Ida était représenté deux fois, 252 et 254. — (7) Le rapt de Ganymède, dont nous avons conservé des représentations plastiques, avait souvent inspiré les artistes, Pausan., V, 24, t, Petron., c. 83, Plin., N. H., XXXIV, 8, 19. — (8) 259 se trouve déjà III, 407 ; or, il ne peut être question du même objet, puisque cette cotte de mailles est au 1. III un présent d'Hélénus, et qu'il s’agit ici de la dépouille d’un ennemi tué par Énée ; c’est donc uniquement à cause du mérite du style que Virgile a reproduit le vers. — (°) L’J/iade, XX, 395, mentionne un certain Démoléon. — (10) 260 sqq., le motif du rapport du donateur avec l’objet, donnant plus de prix à l’objet lui-même, est familier à Virgile, I, 650, IV, 263.— (11) 268 opibusque superbi, 473 tauro.….. Superbus, c'est un trait psychologique que Virgile répète à dessein ; avides du succès, les vainqueurs sont fiers du prix obtenu, — {12) 270 saeuo € scopulo mmulla uix arte reuolsus est une préparation de ce qui suit ; le public qui ne voit que le fait matériel se moque de lui ; Énée lui tient compte de ce qu'il ne s’est pas abandonné. — (13) 271. 11 a perdu en partie sa force de propulsion — debilis — ; ilest probable que ce sont les avirons de la rangée supérieure de bâbord, qui, étant les plus longs, se sont brisés
contre le récif ; la rangée de tribord doit être intacte, mais, à elle seule, elle est inutilisable, — (14) 273-270, lorsqu'il s’agit des choses de la campagne, Virgile aime à puiser dans les Géorgiques et à les rappeler au lecteur ; ici, il se souvient du serpent calabrais du 1. III des Géorgiques ; sibila colla Arduus attollens s'inspire de Sibila colla tumentem et de Arduus ad solem, G., III, 421 et 427 ; la même remarque s'applique aux deux comparaisons avec le serpent, II, 379 sqq. et 471 sqq., différentes de celle-ci; 1l y a des traits pittoresques exprimés par des effets de style, dont Virgile était satisfait et qu'il reproduit ; ici il paraît en outre avoir eu sous les yeux Lucrèce, III, 657 sqq.; longos... dat. torius 276, pars uolnere clauda 278 rappelle Luc, III, 660 sq. Ca ancisa recenti Volnere tortari.
P. 373. (1) 28r plenis subit ostia uelis, I, 400 pleno subit ostia uelo, locution fixée. — (2) 282 promisso n’est justifié par rien dans ce qui précède ; c'est seulement pour la course à pied qu'Énée promet de primer tous les concurrents ; mais, dans l’/liade, tous les participants aux épreuves, sauf dans le lancement du poids, sont récompensés : c'est donc avec Homère mais non avec lui-même que Virgile s'accorde ici. — (%) Au I. III des Géorgiques, Virgile avait décrit une course de chars imitée de très près de la course de chars du XXIIIe chant de l'IJiade, ce qui montre qu'il était déjà familier avec Homère et en particulier avec le XXIIIS chant dont il transporte ici une partie notable dans le Ve livre de l’Enéide ; campum Corripuere..… currus 103 sq. — ot d' Gxax diéroncooy medtoto 364, Cum spes arrectae iuuenum exsultantiaque haurit corda pauor pulsans 105 sq. — matasss Où ÜMuuos Exaotou Nixns tepévwy 370 sq., illi instant uerbere torto 106 = IlérAnyoy 0" inüoiy 363, Iamque humiles iamque elati sublime uidentur Aera per uacuum ferri atque assurgere in auras 108 sq. — ‘Aopata Ÿ &hhote pèy XBovi niÂvaro mouhvGoreton, "AÂAAOTE Ÿ' QiEane HETI,004 368 sq. Cf. 501 sq. at fuluae nimbus harenae Tollitur 110 sq. — ro Ôè ovéovorat wovir, "Torat’ deroomévn s Te vépos ne OuéAAx 365 sq, umescunt spumis flatuque sequentum 111 — Ilvorñ Ô Edurhoto merapoevoy edoée 7’ Qu 6iouer’ 380 sq. La description des Géorgiques a été résumée dans l'Enéide en une comparaison dans laquelle Virgile a laissé de côté un certain nombre de traits homériques ; il en a détaché le battement de <œur des concurrents dans l’épreuve pour le leur attribuer avant le départ. Notons en passant qu'il trouvait dans l'Odyssée, XIIT, 81 sqq., l’idée de la comparaison des navires en course avec les chars lancés ; le mouvement du navire des Phéakes, sur lequel s’est embarqué Ulysse, et dont l’avant s'élève à la lame sous l'effort des rameurs y est comparé à celui de l’attelage qui, au départ, bondit et se dresse sous les coups de fouet. — (4) 194 sq. Nec iam prima peto Mnestheus neque uincere certo, Quamquam o ! — sed superant quibus hoc, Neptune, dedisti "Ho: HEY KELVOLGUV Éoilemey oùrt xehedw Tuôetôew ‘inrotot dxipoovos, otaty ’Aûñvn Nov doete rayos nai èm adt xdd0ç Ebnxev. “Imrous Ô' ’Atoelôeuw xryavete inde Atrno0ov 17. XXIII. 407 sq. Virgile a pensé sans doute qu'il était plus judicieux qu'Homère en faisant adresser cette réflexion à dés hommes qui peuvent la comprendre et non pas à des animaux ; mais d’autre part, dans l’Iliade, la résignation partielle d'Antilochos correspond à quelque chose de réel, puisque c’est bien Athéné qui, par son interven-
tion directe, assure la victoire à Diomède, tandis que, dans l’Enéide, Mnestheus n’a aucune raison d’attribuer à Neptune, qui n'est pas intervenu, le succès que Cloanthus doit à une habile manœuvre ; ce n’est donc qu'une imitation de pure forme et un mouvement en l'air.
P. 374. (1) 232 Et fors aequatis cepissent praemia rostris, Il. XXIII.
527 Ty xév ty naséhass’ o00 auprorsrov Ëdrxesv. — (2) 260 Loricam, quam Demoleo detraxerat ipse 11. XXIII 560 Awsw ot Mwsnxx Toy ’Aocteooratoy drnoouwv. — (3) 285 sq. Olli serua datur operum haud ignara
Mineruae Cressa genus, Pholoe, geminique sub ubere nati, 17. XXTITII 263 Oixe yuvaixa ayecllar auiuova Eoyax ‘dvtay, de même le vaincu-à la lutte 704 sq. yuyatx’ &s méocov Efinxev, IoAÂï Ô érioraro Eoya... lt est amusant de noter par quels procédés un peu enfantins Virgile prétend embellir Homère ; dans l’Jliade il est question d’une esclave anonyme; sous prétexte sans doute de nous intéresser à elle, Virgile nous apprend qu'elle est Crétoise et qu’elle s’appelle Pholoé, ce qni nous laisse froids ; il ajoute également les deux nourrissons. — (4) 266 geminos ex aere lebetas, 11, XXIII, 267, -amvoov. . A£6174 xAaÀGV, 885 À6nT àrv20ov comme prix du lancement du javelot; il serait superflu de se demander si les chaudrons qui figurent au Ve livre de l’Enéide font partie de ceux qui ont été donnés par Hélénus à Énée au III®, 466 : Dodonaeosque lebetas, puisqu'ils proviennent tout uniment de l’//iade. — (5) 286 misso certamine, c’est le terme technique officiel, Cic., Ebist., V, 12, 8: ante ludorum missionem ; tout en imitant les jeux homériques, Virgile introduit exprès des expressions romaines, qui rappellent au lecteur romain des souvenirs nationaux ; c'est du gréco-romain. — (5) 287 sq. quem collibus undique curuis Cingebant siluae, 149 sq. Consonat omne nemus... pulsati colles clamore resultant, ce sont les mêmes collines et les mêmes bois. — (7) 288 sq. mediaque in ualle theatri circus erat, 109 sq. Circo... In medio. — (8) 289 comme 75 il y va multis cum milibus ; il est possible que par la répétition même de ces mots, Virgile ait voulu avertir qu'il s'agissait du même trajet.
P. 375. (1) Dans la course à pied de l’//iade, Ajax glisse sur la fiente des bœufs immolés par Achille aux mânes de Patrocle ; étant donné le parallélisme que Virgile tient à établir avec Homère, cela suffirait à prouver que les victimes dont il parle sont bien celles qui ont été égorgées en l'honneur d'Anchise ; il n’est du reste question sur le théâtre de la course d’aucun sanctuaire où on ait pu sacrifier des animaux. — (2) 291 sq. Hic, qui forte uelint rapido contendere cursu, Inuitat pretiis animos et praemia ponit, 485 sq. celeri certare sagitta Inuitat qui forte uelint et praemia ponit ; dans l’{liade, chaque épreuve est annoncée par Achille qui en indique la nature et énumère les prix qui lui sont consacrés ; il y a là dans le scénario une monotonie fatigante que Virgile a cherché visiblement à éviter ; il n’a pas toujours réussi à se préserver des redites. — (5) 294, qui est inachevé, rejoint naturellement la seconde partie de 296, si l'on supprime tout ce qui est intermédiaire, Nisus et Euryalus primi, quos deinde secutus Regius egregia Priami de stirpe Diores ; il n’y a pas de lacune ; d’où la vraisemblance que les mots Euryalus forma insignis uiridique iuuenta, Nisus amore pio pueri ont été ajoutés à la marge par Virgile, lorsqu'il écrivait le célèbre épisode du IX® livre, pour pré-
senter d'avance ses futurs héros au lecteur et caractériser cette amitié qui devait faire leur perte, oblitus amorum 334 ne suffisant pas à lui seul et lui posant plutôt une énigme. Il est à noter qu'il y a dans le morceau un autre vers inachevé et que là encore il est question d’Euryale, Tertius Euryalus 322. Il est probable que ces mots ont été ajoutés également par Virgile et qu'il se proposait de compléter le vers, pour attirer encore l'attention sur Euryale. Ils n’ont pu être introduits dans le texte qu'avec une légère correction et on ne saurait retrouver sûrement la physionomie primitive du passage ; il est possible que Virgile ait écrit : Insequitur Salius, spatio post deinde relicto Euryalus; sequitur Helymus, quo deinde sub ipso, etc... ; sur l’allongement de la dernière syllabe de sequitur à la penthémimère, cf. V, 284 : Olli serua datur operum, etc. — (4) On considère généralement Patron comme l’Acarnane et Salius comme l’Arcadien, d’après Den. d'Halic., I, 51 ; Patron a puse. joindre à l'expédition en Épire, pendant le séjour chez Hélénus; le IIIe livre actuel ne met nulle part Énée en rapport avec l’Arcadie ; peut-être le IIIe livre remanié devait-il le faire. — (5) 300 sq. iuuenes est opposé à senioris Acestae qui se retrouve 573. — ($) 302 paraît inspiré d’Ennius, in Alexandro, cité par Macr., Sat., VI, 1, 6r. Multi alii aduentant, paupertas quorum obscurat nomina.— (7) 304 accipite haec animis, III, 250 Accipite ergo animis, est une de ces répétitions purement formelles par lesquelles Virgile imite les répétitions analogues de la langue homérique. — (8) 306 Gnosia ne paraît pas être une simple épithète d'excellence ; 1l a été: question 285 d’une esclave crétoise ; les Troyens ont séjourné en Crète et peuvent en avoir rapporté différentes choses. Quant à la bipenne elle rappelle les haches, premier prix du tir à l'arc de l’Iliade, XXIII, 451.— (?) Le quatrième prix est qualifié de promisso munere, 282. — (10) 310 le cheval provient sans doute de ce que dans l'Ihiade, XXIII, 265 sq., une jument figure comme deuxième prix de la course de chars ; la jument homérique a un petit #mtovos, le cheval de Virgile des phalères, ornement riche et spécialement romain. — (1) 311 sqq. Les Amazones étaient venues au secours de Troie ; c'est là un souvenir qu'elles ont laissé aux Troyens. — (2) 314. Le casque argien peut être un trophée conquis par Énée sur le champ de bataille, comme la cotte de mailles de Démoléos ; en tout cas, c’est la dépouille d’un ennemi qui est tombée entre les mains des Troyens ; ce sont des vaincus, mais dont Virgile a soin de signaler la vaillance.
P. 376. (1) 317 simul ultima signant est une traduction littérale d’1/., A AIII 323 Aie rio 6006, mais le sens est différent ; dans l’{liade, Nestor dit à son fils qu’un bon conducteur de chars doit savoir prendre son avantage au tournant en rasant la borne du plus près possible ; 1l faut donc qu'il ne la perde jamais de vue, c’est là une chose capitale ; dans une course à pied en ligne droite, il est moins important d’avoir les yeux fixés sur le but ; c’est une de ces imitations de pure forme qui n'ont pour objet que de faire passer, sans souci du fond, un trait homérique dans l’Enéide. — (2) 319 uento et fulminis ocior alis, est une de ces hyperboles banales, dans lesquelles se complaît Virgile. — (3) 320. C’est une locution fixée que Virgile utilise ici: Macr., Sat., VI, 2, 34, cite Cic., Brut., 47, 173 duobus igitur summis Crasso et Antonio L. Philippus -proximus accedebat, sed longo interuallo proximus. — (4) 324 calcemque
terit iam calce Diores Incumbens umero est inspiré, mais sans effort de traduction littérale de l’ZZ, XXIII, 763 ‘Qs 'Odvsens Dev Eyyulev (près d’Ajax): aôrao üntobey Tyvia TÔmTe nOÛeTst, TA00ç AOVIY AuptyvÜrvar. Kàaô 0 Goa o! xeoa\ Te H£ düruiva Ôios ‘Oduaoeds ’Aei Giupa Déuwv; 325 sq. est imité de la course de chars, IL, XXIII, spatia et si plura supersint 325 — et 0 n tt mootéow yévero Ôo0uos appotécototv 526, Transeat elapsus prior ambiguumue relinquat 20 Kai VS mev 1 Tagéhass" À augtorrrov Ébrxsv 382. — (5) 332 sq. L'accident est copié de l’Z/., XXII, 773, Mais Virgile a atténué le réalisme homérique et s’est gardé de reproduire 776, ‘Ev à’ üvhou fBoéos TAFTO oTôpma re pivas re. Ensuite il n’y a dans l’Iliade rien de pareil au sentiment de Nisus qui, voyant la victoire perdue pour lui, veut au moins l’assurer à son ami. — (1) 350 Me liceat casum miserari insontis amici est fait sur le modèle de II, 93. Et casum insontis mecum indignabar amici.
P. 377. (1) Virgile s'inspire ici avec quelques divergences de la situation. qui se produit dans l’Z/iade à la fin de la course de chars. Achille en Par revenir Eumélos avec son char brisé a pitié de lui : Tov dë tôwy
(DATEL0E 534 — miserari 350 ; «ai tot wihos Ethero Üouë 548 —= amici 3 50. — c'est sans doute de là que provient l’amitié inattendue d'Énée pour Salius — ; il prend alors la résolution bizarre de laisser à Diomède,
qui a profité de l'accident, le premier prix, mais d'enlever le second à. Antilochos pour l’attribuer à Eumélos. Antilochos lui fait observer qu'il serait plus naturel d'attribuer à Eumélos un prix de consolation et Achille serend à son avis ; de là le prix de consolation de Salius ; seulement l’idée vient à Énée sans qu'il attende qu’on la lui suggère ; mais dans l'Iliade 1l y a une complication ; Achille fait remettre le second prix à Antilochos ; or, ce second prix, Antilochos ne l’a pas mérité, puisqu'il s’est rendu coupable d’une manœuvre dolosive vis-à-vis de Ménélas ; la chose s'arrange entre les deux intéressés, qui font assaut de générosité. — (2) Ici encore le réalisme homérique üv0ov arorzowv, XXII, 781, est atténué. — (3) Il avait prévenu d'avance l'assimilation en disant 2nsontis amici, insontis ne saurait s'appliquer à Nisus. — (4) La bonté est une des qualités que Virgile aime à attribuer à ses personnages, optima Dido, IV, 291, bonus... Acestes, I, 195. — (5) 359 efferri montre que Virgile s'inspire directement d’7/., XXIITI, 563 sq.ëxfAeuvaer… Ofsiuevar xAtoin Dev.
.. P. 378. (1) 374 et fulua moribundum extendit harena, IX, 589, ac multa porrectum extendit harena, locution fixée avec variation imposée par la circonstance ; VI, 643 fulua luctantur harena. — (2?) 372 Buten immani Corpore montre qu'il est de taille à affronter Entellus. — (3) 375 prima in proelia, pour engager le combat, se retrouve XII, 103; G., IV, 314 prima... proelia ; le mot proelia caractérise l'épreuve, qui n'est pas un simple jeu, 402 proelia, 410 caestus et... arma, 4II pugnam, 412 arMa, 417, ATMA, 419, pugnas, 425 armis, 429 pugnam, 433 uolnera, 436 uolnere, 438 tela, 454 ad pugnam, 463 pugnae, 467 proelia, 478 pugnae. —— (#) 381 Aeneae stetit ante pedes correspond à ce qui a été dit plus haut d’Énée, 290 exstructoque resedit. — (5) 387 Entellus n’est connu que par ce passage et comme fondateur d’Entella ; Virgile dans ce livre mentionne les éponymes de trois villes de Sicile, Acestes, Helymus, Entellus. — ($) 391 sq. deus ille magister... Eryx, tout le combat est placé
sous les auspices d’Eryx ; l'intention de Virgile de mettre en relief l’éponyme de la montagne sur laquelle s'élevait le temple de Vénus Érycine, est formelle et évidente. — (7) 404 sq. tantorum ingentia septem Terga boum est une de ces hyperholes, dans lesquelles se complaît Virgile.
P. 379. (!} 412 Germanus... tuus, Énée se trouve encore ici en famille : ce n'est pas assez qu'il soit avec un compatriote, Aceste. — (2) 413. Ceci complète l'effet produit par leur apparence terrible ; on voit ce qu'ils font de l'adversaire. — (%) 418 Darès est le champion troyen, Entellus le champion sicilien ; 1l est donc naturel qu’Énée et Aceste soient consultés et qu'ils se mettent d'accord. — (4) 437 nisu, il est arc-bouté sur le sol. — (5) 438 Corpore tela... exit, c’est l'expression technique, Cic., Cat., I 6, 15, tuas petitiones... parua quadam declinatione et, ut aiunt, corpore eftugi. — (6} 447 sq. Ipse grauis grauiterque... Concidit ; on rapproche Il, XVI, 776 vesixo péiyas ueyxAwastt ; mais ce n’est qu’une imitation de style, l’image est toute différente ; la comparaison du combattant avec l'arbre qui s'abat est fréquente dans l’Jliade, IV, 482 sqq., V, 560, XIII, 178 sqq., 389 sqq., XIV, 414 sqq., XVI, 482 sqq. — (7) 451. It clamor caelo se retrouve XI, 192, locution fixée.
P. 380. (1) 461 sq. L'intervention d’Énée est conforme à sa bontéet-à sa délicatesse : il pallie ce que la déconfiture de Darès a d’humiliant après sa confiance du début. — (2) 483 sq. Il est bien certain que Virgile a voulu prêter un sentiment humain et généreux à Entellus, qui est sympathique, tandis qu'il fait éclater la férocité d’un ennemi des Troyens, Messapus, en lui faisant dire, XII, 296 : haec melior magnis data uictima diuis.
P. 381. (} 382 Tum laeua taurum cornu tenet atque ita fatur, JZ., XXIII, 666 ‘Atbaro ©’ ipuôovou Taxeoyod œwvrsév re. Darès voit qu'aucun concurrent ne surgit et il juge à propos d’en finir ; Epeios n'attend plus. de savoir si quelqu'un osera se mettre sur les rangs et se livre à des vantardises de miles gloriosus ; cela ne convenait pas à l’art délicat de Virgile ; Darès a simplement de l’ardeur et de la confiance en luimême. — (2) 37: Ad tumulum quo maximus occubat Hector... 1! XXIII, 679 sq. “Os mors bad HAE dsdouriros Oidercôun Es tavoy. — que XXIII, 686 sqq.'”Avza à dvasyouive, arrectus uterque 426, dy Ô< t Paociar LEŸpEs Éprxôev, Immiscentque manus manibus 429, Ôstv9s Oë To - vevouwy yéver”, duro crepitant sub uolnere malae 436 ; 433- 436 se révèlent du reste comme un élément étranger introduit 1c1 par imitation : en effet 437 rejoint exactement 432 et 433-436 pourraient manquer ; après avoir signalé la disparité physique des deux adversaires en présenne, il est naturel de passer immédiatement à la disparité de leur attitude dans l'assaut ; 433-436 s’appliquent à un combat de boxe quelconque et n’ont rien à voir avec la rencontre très
spéciale de Darès et d’Entellus. — (4) C’est une traduction libre, mais. très voisine du texte, IZ., XXIII, 695 sqq. wthot à’ dmpioray Eraioot, Où tv æœyov Ôt dyovos — Ast illum fidi aequales.., Ducunt ad naues 465 sq., Épehxopévorst rodesoty — genua aegra trahentem 468, Aïua ne ITUovTA, Crassumque cruorem ore eiectantem 469 sq. %22r PAA 0 VE" éréowss — jiactantemque utroque caput 469, K3ô © %Xho
DAOVÉOVTE Meta ocoiaty eloav dyOvtec, Abroi Ô' olyopevor xopiory ÔiTaS duptxomeh\oy — galeamque ensemque uocati Accipiunt 471 sq —
Au sang épais vomi par Darès Virgile a ajouté mixtos in sanguine dentes ; il a ajouté également uocat1; 1ls attendent qu'on les appelle -pour aller chercher le second prix ; ils ont autre chose à penser. IL est tâcheux qu'il n’ait pas trouvé le moyen de rendre ah ho PIOVÉOVTX —= il n’a plus sa tête ; mais l’idée y est, Darès ne pense plus à rien et ce sont ses camarades qui vont chercher son prix, tandis qu’au début il s’appropriait orgueilleusement le taureau. — (5) Aygon., IT, 32 sqq., parlant d’Amycos, 60 ëoesuviy Ginroyx Awrry.. KaËôale — en parlant -d’Entellus, qui représente Amycos, duplicem ex umeris reicit amictum 421. — (6) Aygon., II, 37 Où dépas c00 wuiy évaltyxtot eicoodacÜar etc. — Jlle pedum melior motu fretusque iuuenta (Arg. II 13 sq. £tr yvoaovras toshovs ’Avtikhwv) Hic membris et mole ualens 430 sq. — (7) Argon. II 45 sqq. nihe DE yeious metpdtwy, e:0’ ws nov évrodyx\ot popsovrat Mr,0 auvûtç xaudrw te xa! etoesin Éaosotev — alternaque jactat Bracchia protendens et uerberat ictibus auras 376 sq. — ($) Argon; II 68 sq. Aûtix avaspouevyot (11. XXIII 660 et 685 avisyopivw) feliwy moomacot0e Paoetxs Xeïous èn a ART Ao1It pévos wÉpov avricwvtes = arrectus uterque Bracchia ad superas interritus extulit auras. Abduxere retro longe capita ardua ab ictu 425 sqq. Dans Apollonios, les deux boxeurs se protègent la tête avec les bras ; dans Virgile, ils lèvent les bras en l’air en renversant la tête.
P. 382. — (1} Apollon. Aygon. II 78 Z1ÿ p'auorov 44 eco v évavria xetous Eubev (déjà 11, XXIII 687 ody € opt Éaoetar yetoes Emry0ev) = Immiscentque manus manibus; Aygon. II 82 sqq. és 7zoïot maomia © aupotéowey xx yévues xronenv: (déjà 17. XXIII 688 Actvoc ÔË 4261H%00s -yevdwy yéver’,) Bouyr Ÿ DneréhhsT Gddvrwv "Aometos, 000 ÉAArEay ènioradoy odtatovtes — Multa uiri.. inter se uolnera iactant 433, duro crepitant sub uolnere malae 436. — (2) Apoll. Aygon. II 90 sqq. "Eylx à ëreux’ AUVXOS pèv êT’ dxporatotgiy dsofels — insurgens 443 (ct ie digitos… -arrectus 426, qui est sans doute moins conforme à la ve. puisqu al s’agit là de tomber en garde et non d’asséner un coup) Bosr©roçs ota, rédeoot tavisoato, xa0 Où Papeiav yeio’ Emi ot nshéuulev — Ostendit dextram... Entellus et alte extulit 443 sq, Il est bien vraisemblable que l'idée de faire à la fin de l’épreuve assommer par Entellus le taureau, a -été inspirée par la comparaison Bovroôros oîx et que 477-481 n’en sont que le développement. — (#) Théocr., XX (XXIT), 95 sad; "Hrot 6y EvOx at EvOa meprorauevos A1ôs vioç ’Auwotéonaty auvosev 4mo1faôts,.. “Eorn -0è nAnyais ueÜSwY = Nunc dextra ingeminans ictus, nunc ille sinistra... densis ictibus heros creber utraque manu pulsat uersatque Dareta — {#) Od. XVII, 67 sqq. wuaive 0 pnoobs Kahoïs te pmeyahous te, pavev CE 2 EUDÉES QUO — Ostenditque umeros latos 376 Zriûex te ovtfapot ve
Boxyioves — lacertosque 422; il est curieux que le passage homérique ait été utilisé à la fois pour la caractéristique de Darès et pour celle d'Entellus ; la structure exceptionnelle de 422 provient du reste de Lucilius cité par Macrobe, Saf. VI, 1, 43 magna ossa lacertique Adparent en — (5) ZZ., XXITI, 623 sqq. HÔn yAo XAAETÔV ara YHpAG EÈnELyEL O5 yap Et’ Euredx Voie etc.. — sed enim gelidus tardante senecta sanguis hebet a 395 sq. ; 629 sq. E‘0° &s fBwour, Pin té por Éunedos en, ‘Qc Omote etc. — Si mihi quae quondam fuerat.…, si nunc foret illa iuuentas 396 sq.
P. 383. () I, XXIII, 750 Acsvréow ad Pobv Ofxe uéyav xal miova Ônuy — uelatum auro uittisque iuuencum 366, pulchroque iuuenco 399 ; 1l y a pourtant une grande différence entre le bœuf bien gras d’Homère, qui est une pièce culinaire tentante, et la belle victime de Virgile qui flatte les yeux et l’amour-propre ; Virgile ennoblit la chose. — (2) ZZ, XXIII, 857 sq. Achille annonce qu'il attribuera le deuxième prix à celui qui, ayant manqué la colombe, atteindra la cordelette qui la retient ; mais c’est là un coup de hasard qu'il semble qu’on ne puisse prévoir ; 875 sq., la flèche de Mérionès traverse de part en part la colombe au vol et revient tomber à ses pieds ; on s'étonne que l'oiseau ait encore la force de revenir se poser sur le mât et qu’il tombe ensuite loin de ce mât.— (3) 487 ingenti.. manu; le Cyclope, III, 624 et Portunus, V, 241, ont dû se contenter de manu magna : ingens est une épithète que Virgile applique à ses héros pour les distinguer du commun des hommes, II, 557, VII, 167, IX, 735, X, 842, et spécialement à diverses parties de leurs corps : ingens dextra XI, 556, ingens pectus X, 485, ingens barba XII, 300. — (4) Le mât a à sa partie supérieure un orifice par où passent les cordages ; c’est par là qu’on introduit la cordelette : traiecto in fune, 488, à laquelle on attache la colombe par la patte : innexa pedem, 511 ; on peut l’attacher soit avant de dresser le mât, soit après qu'il est dressé en la hissant au sommet grâce à l’autre bout de la corde qui pend à terre. — (5) On avait été choqué dans l'antiquité qu'Énée sacrifiât un oiseau consacré à Vénus sa mère : Serv., 517, répond judicieusement : Sciendum hunc totum locum ab Homero esse sumptum ; unde inanis est uituperatio Aeneae, quod suspenderat auem maternam. — (5) 490 sq. deiectamque aerea sortem Accepit galea correspond à ZI, XXIII, 861 KArñoovc d Ev xuvén yalymoet méhov EAdvtes. — (7) C’est pour cela que Virgile a remplacé la formule homérique : XANPOS OPOUIEV, TI TTL 325, Édooe xAïpoc, I, VIT, 182, par : exit locus 492 ; ce n’est pas seulement la sors d’Hippocoon, mais l'indication de son rang qui sort du casque. — (8) Nisus, IX, 177 est également Hyrtakidès, sans que Virgile nous dise qu'il est le frère d'Hippocoon ; c’est un patronymique que Virgile emprunte à l’Zliade, IT, 837, ‘Yotaxtôns ’Aotoc, mais qui pour lui n’a pas de sens spécial. — (?) 493 sq. modo nauali Mnestheus certamine uictor..., uiridi Mnestheus euinctus oliua, Mnestheus, dans les régates, n’est arrivé que le second ; 1l est vrai que, 268 sq., les trois premiers sont considérés comme des vainqueurs ; mais ils sont puniceis euincti tempora taenis, et il n’est question de la couronne d’olivier que pour les trois premiers arrivants de la course à pied ;ily a donc là un désaccord manifeste, qu’on ne peut attribuer qu’à la composition fragmentaire et, comme on ne peut guère supposer qu'à si peu d'intervalle Virgile a oublié les régates, il faut admettre que l'épreuve du tir de l’arc a été composée avant celle des régates.
P. 384. (1) Idvdaoos, fils de Lykaon, de la Lycie troyenne, où il y avait un oracle et un culte d’Apollon, est un archer célèbre à qui Apollon avait enseigné son art; Serv. : 514 apud Lycios colitur quasi deus ; il est vis-à-vis d’Eurytion dans les mêmesrapports qu'Eryx vis-à-vis d'Entellus. — (2) Virgile a établi dans la participation des Siciliens aux jeux une gradation très ingénieuse ; trois épreuves leur sont ouvertes, les régates étant réservées aux Troyens; dans la course à pied figurent deux Siciliens : Hely-
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mus et Panopes ; ils sont un peu confondus dans le foule ; ce sont des compagnons d’Aceste, qui ne parait pas s’en occup?r ; Helymus est classé et arrive second, mais par suite d’une irrégularité dans l’épreuve ; dans le combat du ceste, Entellus est le champion siciiien opposé au champion troyen ; il est l’ami et le contemporain d’Aceste et c’est Aceste qui le décide à se mesurer avec Darès ; il est vainqueur, mais péniblement ; enfin Aceste prend part lui-même au tir de l'arc; il est l’objet d’un prodige et proclamé le vainqueur des vainqueurs — primum ante omnis uictorem 540 —-, les Siciliens prennent de plus en plus d'importance et Aceste est poussé délibérément au premier rang. — (3) 505 sq. On n’applaudit pas un coup manqué ; plausu ne peut donc signifier que le battement d’ailes de l'oiseau, timuitque exterrita pennis Ales et ingenti sonuerunt omnia plausu est la répétition de 215 sq. : plausumque exterrita pennis Dat tecto ingentem : si l'on trouve que ingentem est un mot bien fort pour le battement d'ailes d’une colombe, il faut se rappeler qu’il est préparé par exterrita et que tout est relatif ; cf. 515 sq. alis Plaudentem. — (#} Dans l’Z/hade, si Mérionès atteint l'oiseau, c’est parce qu'il a fait un vœu à Apollon. — (5) 517 uitamque reliquit in astris est une de ces hyperboles qu’affectionne Virgile, lorsqu'il s’agit d'exprimer la hauteur. — (6) 521 Ostentans artemque pater arcumque sonantem, alors même qu'on ne vise aucun but, il y a la manière qui révèle le bon tireur et 1l faut de la vigueur pour que l'arc résonne. — (7) 530 Trinacrii Teucrique uiri figurent ensemble, comme 450 : Teucri et Trinacria pubes, mais plus haut ils forment deux partis distincts tandis qu'ici ils s’associent dans une pensée commune ; ainsi se prépare la fusion qui aura lieu par la fondation d’Acesta. — (8) La structure de 538 Ferre sui dederat monumentum et pignus amoris est reproduite exactement 572: Esse sui dederat monumentum et pignus amoris.
P. 385. (1) Cass. Dio, 51, 22 ëv Ô’ ov th Tod owou Ocuwoer dywmécuTe Tavtodarot Éyévovro «xt Tv Tooiay edratotôær maidec inrevauy. — (2} Suét. AUS. 43: ;:
P. 386. (1) Dans l’ZZ., XVII, 322 sq. Apollon apparaît à Énée ôfuas Heotpavre éouxs Krpuxt ’Hrutiôn, 66 où mapx matoi yépavce Krpvocww yiouske : C'est le vieux serviteur d’Anchise que Virgile a attaché à la personne d’Ascagne, comme un pédagogue de l’époque grecque et romaine. — (2) 546 smpubis Iuli est en contradiction directe avec III, 491 Et nunc aequali tecum pubesceret aeuo ; j'ai déjà dit que Virgile avait été embarrassé de l’âge d’Iule qui est un tout petit enfant au IIe livre et qui, au IX®, doit avoir 14 ou 15 ans; l'extension à sept années de la durée des voyages d’Énée permettait de le vieillir suffisamment dans le courant de l’Enéide ; mais au moment actuel il ne peut guère, étant de race méridionale, être #mpubis ; ses camarades sont des : enfants : 548 puerile, 553 pueri, 561 pueri, 569 pueroque puer, 599 puer, 602 pueri; une seule fois, 563, ils sont appelés iuuenum ; il y a là un désaccord. — (} Un des points sur lesquels insiste le plus Virgilé, c’est la régularité de la manœuvre et la symétrie : pariter 553, paribusque magistris 562, discurrere pares 580, pariter 587 ; c'est là en effet le principal mérite d’un carrousel. — (4) 554 lucent, 562 fulgent. — (5) 556. La tonsa corona est formée de feuilles d’olivier régulièrement ébarbées : elle diffère de la simple branche d'’olivier dont on se ceignait la tête dans des
circonstances moins solennelles. VII, 751, Umbro porte une couronne sur son casque, mais 1C1 coma précise qu'ils portent cette couronne sur les cheveux ; ils n’ont donc point de casque ; pourtant nous lisons 673, Ascanius galeam ante pedes proiecit inanem Qua ludo indutus belli simulacra ciebat ; ou ils ont coiffé le casque, bien que Virgile ne le dise point, quand on a commencé le simulacre du combat, ou, ce qui est plus vraisemblable, il y a là un désaccord provenant de la composition fragmentaire. — (6) Serv. 556 Baebius... Macer dicit, a Caesare Augusto pueris, qui luserant Troiam donatas esse galeas et bina hastilia ; ad quod Vergilium constat adludere ; Virgile souligne ici bien nettement l'intention qu'il avait de plaire à Auguste en décrivant le Ludus Troiae. — (7) turmae 560, plus loin acies 563, choris 587, qui signifient la même chose et témoignent de l’abondance du style virgilien, riche en synonymes. — (8) 561, il n'est pas douteux que les ductores ne soient pris parmi les jeunes gens eux-mêmes : 563 sq. Una acies iuuenum, ducit quam paruus ouantem... Priamus ; ils sont distincts des magistri 562 qui sont les écuyers instructeurs, par suite des hommes ; uagantur 560 leur est appliqué parce qu'ils ne sont pas dans le rang, mais voltigent autour de leur peloton, surveillant ses évolutions. — (°) 564 Nomen aui referens, XII, 348 Nomine auum referens, locution fixée ; Virgile avait fait figurer dans la course à pied un fils, il mentionne ici un petit-fils de Priam, naturellement pour ennoblir. — (1€) Serv. 564 illum dicit quem supra à Pyrrho introduxit occisum, de quo Cato in Originibus dicit, quod ad Italiam uenerit et segregatus ab Aenea condiderit oppidum Politorium a suo nomine. Virgile connaît la légende de Caton, mais il ne peut l’adopter, puisqu'il a fait tuer Politès à Troie ; il ne veut pourtant pas l’abandonner complètement ; de là l’expression vague auctura Italos. — (11) 565 sq. On pourrait penser que le cheval Thrace est un souvenir du séjour en Thrace d’Énée; pourtant quem Thracius albis Portat equus bicolor maculis se retrouve presque littéralement IX, 49 sq. maculis quem Thracius albis Portat equus, en parlant du cheval de Turnus ; 1l se peut que ce soit la description quelconque d’un beau cheval. — (12) 568 sq. L’affection supposée entre ces deux enfants est une allusion ingénieuse aux rapports qui se sont établis entre la gens Iulia ét la gens Atia, par le mariage de la fille de Julia, sœur de Jules César avec un Atius, mariage d’où est né Octavien. — (8) 571 candida Dido, la loyale et généreuse Didon, est un bel hommage, mais Virgile ne paraît pas avoir songé qu’il est écrasant pour Énée, qui a abandonné Didon, et est parti en emportant les cadeaux qu'il devait à son affection. — (14) 573-574 sont une addition marginale ; ils pourraient manquer sans qu'il y eût lacune. Quand Virgile se décida à introduire au Ve livre le Ludus Troiae, il se préoccupa de prévenir la question indiscrète : d’où viennent les chevaux ? Il a flotté entre deux solutions. À une lecture du Ve livre, il a ajouté à la marge 470 Addit equos additque duces ; mais le transport pouvait paraître invraisemblable. A un autre moment il a préféré les faire donner par Aceste ; mais il est invraisemblable qu'en neuf jours on ait pu préparer un carrousel si compliqué et si savant. Nous ignorons à quel parti il se fût arrêté, s'il eût pu terminer l’Enéide.
P. 387. () 584 sq. alternosque orbibus orbis Impediunt, structure
identique de l’hexamètre, les mots ayant un sens tout différent, VIII, 448 sq. septenosque orbibus orbis Impediunt. — (?) 585 pugnaeque cient simulacra, 674 belli simulacra ciebat, locution fixée, provenant de Lucr., II, 324 : belli simulacra cientes. — (3) 591 Falleret indeprensus et inremeabilis error reproduit la structure métrique de Catulle, LXIV, 115: Tecti frustraretur inobseruabilis error ; c’est pour imiter cette structure qu'il a introduit ici la comparaison avec le labyrinthe ; il l’a donc intenticnnellement empruntée au poème LXIV qui lui avait tant fourni pour son livre IV et qu'il savait évidemment par cœur; cf. VI, 27 et inextricabilis error, c’est toujours le souvenir de Catulle qui le poursuit, avec variation dans l'expression. — (4) 594-595, de cette seconde comparaison on rapproche Apollon. : Aygon., IV, 933, mais il n’y a pas de rapport textuel ; les mots luduntque per undas manquent dans M de première main et dans P et ne sont transmis que par KR ; ils ont été sans doute ajoutés par un interpolateur : d’où la vraisemblance que 594-595 sont une addition marginale non encore fondue dans le texte. — (5) 604 Hic primum Fortuna fidem mutata nouauit. Depuis que les Troyens sont en Sicile, ils ont célébré tranquillement les jeux funèbres en l’honneur d’Anchise, mais ils n’ont été l’objet d'aucune faveur spéciaie de la Fortune. D'autre part, j'ai signalé la contradiction entre 673-674 où Ascagne jette à terre le casque qu'il avait pendant le Ludus Troiae, quoique les pueri du Ludus Troiae aient été représentés nu-tête 556 ; mais surtout le v. 626 Septima post Troiae excidium 1am ducitur aestas, s’accordant avec I, 755 sq. Nam te iam septima portat... aestas montre que l'événement en question se produit la même année que le séjour à Carthage et que par suite ce séjour n’a pas duré un an et exclut la possibilité de jeux anmiversaires en l'honneur d’Anchise ; d’où il suit que 604 sqq. ont été composés indépendamment de ces jeux et que si Virgile les y a rattachés, Dum uariis tumulo referunt sollemnia ludis 605, 1l ne les a cependant pas adaptés d’une façon absolument exacte et sans qu’on aperçoive la suture. — (6) 608 necdum antiquum saturata dolcrem se rattache directement à I, 25 sq. necdum.….. saeui... dolores Exciderant animo ; on est étonné que Junon en soit restée à son ancien ressentiment et qu'aux motifs primitifs ne s’ajoute pas celui de la mort de Didon ; c’est sans doute encore une preuve de la composition fragmentaire ; multa mouens, locution fixée, qui se retrouve III, 34, X, 890. — (7) 606 est répété IX, 2 et a la couleur d'un
vers d’'Ennius. — (8) 611 ingentem concursum, en concordance avec le parti pris de Virgile de donner à la cérémonie une physionomie imposante et grandiose. — (5) 612 Desertosque uidet portus .classemque
relictam, la structure est copiée sur II, 28 : Desertosque uidere locos lhtusque relictum.
P. 388. (!) 615 Pontum aspectabant flentes, Virgile s'est évidemment ressouvenu d'Od., V, 84, où il est question d'Ulysse et où le sentiment est tout autre [lcvroy èn' avoïyerov deoxtoxero Oixova AetPwv : c'est un exemple typique d'emprunt de mots et d'effet pittoresque avec une situation toute différente ; Achille, ZZ., I, 350, est également représenté après l’outrage 6p(wy èn’ anetoovx névroy, mais dans un sentiment qui n'est n1 celui d'Ulysse ni celui des femmes troyennes. — (2) 615 fessis, 29 fessas, 41 fessos, 715 fessas aequore matres, 717 fessi ; le mot
est une dominante ici comme ailleurs et.en particulier au IIIe livre ; le sentiment de découragement à l’idée d’une longue navigation ne doit pas surprendre chez les femmes troyennes, puisqu'il se trouve même chez Énée, III, 495 : nullum maris aequor arandum. — (8) 617 Vrbem orant; taedet pelagi perferre laborem, même structure de l’hexamètre, IV, 451 : Mortem orat; taedet caeli connexa tuer, 1l"est- bien probable que c’est IV, 451 qui a été écrit le premier ; la forme était restée dans l'oreille de Virgile ; 616 uox omnibus una, même structure de fin d’hexamètre, G., IV, 212 : Mens omnibus una. — (4) 620 Fit Beroe, Virgile avait besoin de se procurer un grand nombre de noms propres pour les personnages qu’il met en scène dans l’Enéide ; pour leur donner un semblant d’existence, il invente des détails de parenté, de filiation, de patrie, etc. Ceux qui individualisent Béroé sont compliqués ; elle est née en Troade, au promontoire Rhoethée — Rhoeteia 646 — ; elle à épousé un certain Doryclus ; l’liade connaît un Acovxhos, fils bâtard de Priam, qui n’est nommé qu'une fois, XI, 489 AdpvxAov Ilotamtônv, véloy vicv; mais le nôtre est né sur le Tmaros, montagne que Servius place en Thrace et les commentateurs modernes en Épire ; s’il est noble et jusqu’à un certain point célèbre, c’est sans doute à cause du vers de l’Jliade : il a laissé sa femme veuve, comme l'indique le mot fuerant 621. Si Virgile a placé le Tmaros en Thrace, comme 1l y avait des rapports entre ce pays et la Troade, il faut admettre, ou que Doryklos est venu se marier en Troade, ou que sa femme y est revenue après sa mort et qu'elle s’est jointe après la chûte de Troie à l'expédition d’Énée, ou qu'Énée l’a trouvée en Thrace et l’a emmenée ; si le Tmarus pour Virgile était en Épire, on peut supposer que Béroé a été amenée comme captive troyenne en Épire avec Hélénus, qu’elle a épousé Doryclos et qu’au moment du séjour d’Énée en Épire, elle s’est jointe à ses compatriotes ;
mais on peut se demander si Virgile a pensé à tout cela, si même il a pensé à quelque chose et s’il ne s’est pas borné à travailler sur des mots. — (5) 623 sqq., le mouvement et le motif sont employés ailleurs, I, 04 sqq. III, 321 sqq., avec des termes identiques : patriae sub moenibus 624 — Troiae sub moenibus altis I, 95 et III, 322, ce qui témoigne de la pauvreté d'invention de Virgile. — (6) 629 Italiam sequimur fugientem, le mirage de l’Italie jamais atteinte est une souffrance morale des Troyens, sur laquelle Virgile insiste comme sur une dominante : III, 496 sq. Arua neque Ausoniae semper cedentia retro Quaerenda, cf. VI, 61. Iam tandem Italiae fugientis prendimus oras. — (7) 631 dare ciuibus urbem, le mot ciuis, proprement romain, est un de ces anachronismes par lesquels Virgile imprime à son poème une couleur nationale, II, 42 : quae tanta insania, ciues ? V, 196 : hoc uincite, ciues, 671 Heu, miserae ciues, VIII, 489 ciues, 571 tam multis uiduasset ciuibus urbem, IX, 36 o ciues, 783 o ciues, XI, 119 miseris.. ciuibus, 243 0 ciues, 305 ciues, 360 miseros.. ciuis, 459 o ciues, XII, 572 o ciues, 583 trepidos.…. ciuis ; c’est surtout dans les derniers livres qu’il revient couramment sous la plume de Virgile, marquant l’italianisation progressive de l’Enéide ; il est appliqué indifféremment aux Troyens et aux Italiens. — (#) 632 rapti nequiquam ex hoste penates, I, 378 raptos ex hoste penates, passage de concordance et de rappel. — (5) 633 sq. Nullane iam Troiae dicentur moenia ? Nus-
quam Hectoreos amnis Xanthum et Simoenta uidebo ? Ce sont là des choses que les femmes troyennes ont vu se réaliser ailleurs, et qui, par conséquent, peuvent se réaliser actuellement pour elles, III, 132 sq. Muros optatae molior urbis Pergameamque uoco, 349 sq. paruam Troiam simulataque magnis Pergama et arentem Xanthi cognomine riuom Adgnosco Scaeaeque amplector limina portae ; Énée leur donne satisfaction à la fondation d’Acesta, 756 sq. hoc Ilium et haec loca Troiam esse iubet ; j'ai déjà fait remarquer qu’une fois en Italie ce particularisme disparaît ; les Troyens, qui par leur origine première sont d’anciens Italiens émigrés, se fondent avec les Italiens restés en Italie pour ne plus former qu’un seul peuple et 1l n’est plus question de rebâtir Troie. — (10) 639 sq. Il est oiseux de demander d’où proviennent ces autels de Neptune ; chez Virgile il y a toujours des autels de Neptune sur le bord de la mer, cf. II, 207 sq., III, 119.
P. 380. (1) 647 sqq. diuini signa decoris Aydentisque notate oculos, qui spiritus olli, Qui uwoltus uocisque sonus ; c'est un motif qui se retrouve ailleurs chez Virgile avec des identités de termes, I, 327 sq. namque haud tibi woltus Mortalis, nec wox hominem sonat, I, 710 Flagrantisque dei oltus ; l’éclat des yeux provient de l’J/1ade, quand Athéné apparaît à Achille, I, 200 deu d£ ot Üsoe paavbev. — (2) 653 Haec effata, ce vers est le premier que nous rencontrions d’une série qui est largement représentée dans les derniers livres ; ils ont pour caractéristique d'introduire ou de suivre un discours ; Virgile composait à part ses discours et les introduisait dans le texte, le plus souvent en les faisant précéder ou suivre de quelques mots qui en soulignaient l’esprit et le ton ; quand nous ne trouvons qu'un court fragment de vers comme ici, c’est que Virgile n’avait pas encore fait
l’adaptation et qu'il se réservait de la faire. — (3) 657 paribus... alis, locution fixée qui se trouve déjà IV, 252. — (4) 659 actaeque furore, X, 63 Acta furore graui, locution fixée. — (5) 660 focis penetralibus
s'explique jusqu’à un certain point parce que les Troyens, quoique simplement campés sur le rivage, doivent pourtant avoir des baraquements ; mais il est probable que Virgile a été influencé par Catulle, LXVIII, 103 : focos... penetralis où le mot est parfaitement justifié. — (6) Eumelus ne figure qu'ici ; mais dans la course de chars de l’ZZ., XXIII, 268, il y à un EdprAos et, comme Virgile a fait des emprunts au passage, il est probable que c’est là qu’il a pris le nom propre. — (7) 669 nec exanimes possunt retinere magistri donne une belle idée du dévouement impétueux d’Ascagne et s'explique jusqu’à un certain point parce que les magistri ne savent pas de quoi il s’agit et qu'il peut toujours être périlleux de courir au feu ; leur crainte parait cependant exagérée puisqu'Ascagne ne court aucun danger. Virgile donne volontiers à ses héros des sentiments très généreux, mais auxquels la situation reste inférieure ; c'est l’état d’âme et non la réalité, qui le préoccupe.
P. 390. (1!) 691 quod superest — il ne reste plus que cela à faire pour que le désastre soit complet. — (2) 693 effusis imbribus, G., II, 352 effusos... ad imbres, IV, 312 effusus nubibus imber ; 696 turbidus imber aqua, XII, 685 turbidus imber, locutions fixées. — (3) 700 casu concussus acerbo, VI, 475 casu concussus iniquo, locution fixée provenant de Catulle, LVIIIar casuque oppressus acerbo. — (4) 701 ingentis... curas, I, 208 curis ingentibus, c’est une caractéristique d'Énée d’être sans
NOTES DU CHAPITRE SIXIÈME 423 cesse en proie aux soucis, de sentir profondément l'impression des événements et de réfléchir sans qu'il puisse toujours se décider ou sans que le parti qu'il prend soit le meilleur. — (5) 703 Italasne capesseret oras, IV, 345 sq. Italiam... capessere, dans un passage où la chose est donnée par Énée lui-même comme impérieusement commandée par Apollon ; il y a là un rappel de style qui montre que Virgile s’est référé au IVe livre ; la défaillance actuelle d'Énée n’en est que moins justifiée. —— (6) 704 Nautès ne figure qu'ici; c'est un de ces personnages que Virgile fait apparaître dans une circonstance déterminée et qu'il néglige ensuite. D’après la légende, Diomède, qui avait ravi le Palladion Troyen, fut averti par un ordre d’avoir à le rendre à Énée ; mais il se trouva qu'Énée faisait un sacrifice ; il le confia à Nautès: ce Nautès passait pour l'ancêtre des Nautii de Rome et c’est ainsi qu’on expliquait que le culte de Minerve fût l'apanage des Nautii et non de la gens Iulia, cf. Serv., III, 407 et V, 704, citant Varron, quod etiam Varro docet in libris quos de familis Troianis scripsit, Den. d’'Hal., VI, 69. C’est une tradition que Virgile n’adopte pas expressément, mais dont il donne le reflet en mettant Nautès en rapport étroit avec Pallas ; 707 uel quae fatorum posceret ordo prépare 709 quo fata trahunt retrahuntque sequamur. — (7) 708 solatus caractérise le ton et le but du discours.
P. 301. (1) 710 superanda omnis fortuna ferendo est; Énée avait dit lui-même I, 207 : Durate et uosmet rebus seruate secundis. — (2) 714 pertaesum rappelle 617 taedet et rattache directement le couplet à la scène de l'incendie de la flotte. — (5) 718 permisso nomine est en rapport avec 712 uolentem. — (*) 719 incensus paraît être concessif : bien qu’enflammé par cette idée (qu’il n’a pas eu de lui-même); mais 720 Tum uero in curas animo deducitur omnis rapproché de 701 sq. Nunc huc ingentis, nunc 1illuc pectore curas Mutabat uersans montre qu'après les conseils de Nautès Énée est resté exactement dans le même état d'âme qu'auparavant, ce qui ne s'explique guêre; d’où la vraisemblance que le couplet 719 sq., bien que se référant directement à 700 sqq. et y faisant suite, n’est pourtant pas du même jet et a été composé séparément. — (5) 721 sqq. C'est un motif familier à Virgile que de mettre les inquiétudes de ses personnages avec la nuit qui les redouble et avec les songes qui arrivent au moment psychologique pour les dissiper. — (5) 722 caelo delapsa, les commentateurs n’ont pas pu expliquer comment Anchise qui dit lui-même 735 qu’il habite l'Élysée, descend pourtant du ciel. Au VIS livre, Virgile a adopté la théorie qui mettait l'Élysée sous la terre ; mais quelques traits de sa description ne s'expliquent que par l'influence de l’autre théorie qui plaçait le séjour des bienheureux dans la région des sphères célestes. Il a donc flotté entre les deux conceptions et c’est à ce flottement qu'est due la contradiction entre 722 et 735. — (7) 723 effundere caractérise le discours comme une effusion ;-724 sq. la tendresse d’Anchise répond heureusement à la tendresse qu’Énée lui a témoignée 49 sqq. ; l'expression Nate mihi uita quondam... Care magis en est empruntée au poème LXIV de Catulle, de l’imitation duquel Virgile ne peut se détacher, 215 gnate mihi longe iocundior unice uita ; dum uita manebat se retrouve VI, 608 et GGI, locution fixée. — (8) 725 nate Iliacis exercite fatis se trouve déjà, dans la bouche d’Anchise, IIT, 182, locution fixée. — (?) 726 cf. IV, 268 sqq.
P. 392. (l) 729 iuuenes fortissima corda, IT, 348sq. iuuenes fortissima.… pectora, locution fixée ; 730 sq. gens dura atque aspera cultu Debellanda tibi Latio est; c’est là le premier aspect sous lequel l’Enéide nous présente la nation italienne et c’est un éloge ; l'indication est développée IX, 603 sqq. Durum abstirpe genus... et les deux passages sont ainsi mis en rapport. Anchise appuie le conseil de Nautès en montrant que ce ne sont pas des non-valeurs qu’il faut amener en Italie. — (?) I1 est touchant qu’Énée apprenne de la bouche de son propre père la nécessité de la descente aux enfers ; s’il doit y recueillir des renseignements qui lui faciliteront l’accomplissement de sa mission, ce sera en même temps une dernière entrevue où le père et le filstrouveront à satisfaire une tendresse mutuelle. — (3) 734 sq. Amoena piorum Concilia, VI, 638 amoena uireta, les deux passages sont mis en rapport. — (4) 736 Nigrarum multo pecudum te sanguine ducet prépare VI, 153 Duc nigras pecudes, 243 nigrantis terga iuuencos et rattache le VIe livré au Ve. — (5) 737 quae-dentur moenia, III, 85 da moenia fessis, 255 datam cingetis moenibus urbem ; c'est l'aspiration fondamentale des Troyens, présentée toujours dans les mêmes termes, cf. ici même 717 his habeant terris sine moenia fessi. — (5) 739 Et me saeuus equis Oriens adflauit anhelis, vers repris des G., I, 250 : Nosque ubi primus equis Oriens adflauit anhelis ; les morts ne doivent venir sur la terre que la nuit et appréhendent le jour. À. Gell., N. À., III, 11, 14, Commentant ée-passage rappelleemse rapportant à Varron que les Romains considéraient le jour civil comme étant de 24 heures et le faisaient commencer à minuit. Cf. Macr., Saë., I, 3, 10. — (7) Tout le scénario remonte à deux passages homériques, 14., XXIII, 100 sq. Wuyn d xara yOovosbre xanvoc UNyero, MOT RE 204 sqq. adtao Éywy Ébelov... Mnroûs éuñc Vuynv EÂéeuv xatatebvnvine etc... Énée regrette de ne pouvoir embrasser son père, VI, 699 sq., sa femme Créuse, IT, 792 sqq., sa mère Vénus, I, 408 sq., c’est un motif banal; 742 Quem fugis ? se retrouve dans des circonstances tout autres, Egl.,
II, 61 et En., VI, 466. — (8) 744 sqq. Le sacrifice après le“songesse retrouve III, 177 sq., après l’apparition nocturne des Pénates : munera libo intemerata focis — ici plena supplex ueneratur acerra ; cf. MIT,
68 sq. après l'apparition nocturne du Tibre; sopitos suscitat ignis se retrouve dans un autre sens VIII, 410 ; le Lar Pergameus est le Lar public protecteur de l’État Troyen, comme le Lar particulier était le protecteur de la famille; cf. VIII, 5421sqq. Et -primumhieReues sopitas ignibus aras Excitat hesternumque larem... adit. — (*) 750 transcribunt est le mot romain technique, Serv. Romani moris uerbum est « transcripti » enim in colonias deducebantur. — (10) 752 sq. Ambesa... robora rappelle 681 sub robore, IV, 399 sq. robora siluis Infabricata ferunt. — (1\ C’est la répétition avec des analogies de termes de la fondation d’Aeneadae en Thrace IIT, 17 sq., de Pergama en Crète III, 132 sqq. Sur les liens particuliers qui rattachaient Ségeste à Rome, Cic., Veyr., IV, 72 : Segesta est oppidum peruetus in Sicilia, quod ab Aenea fugiente a Troia atque in haec loca ueniente conditum esse demonstrant. Itaque Segestani non solum perpetua societate atque amicitia, uerum etiam cognatione se cum populo Romano coniunctos esse arbitrantur. Virgile, III, 502 sq. a relevé la même cognatio entre
les Romains et les Épirotes : Cognatas urbes olim populosque propinquos Epiro, Hesperia.
P. 393. (!) Le célèbre sanctuaire du mont Eryx fut le point de départ d’où le culte de Vénus se répandit dans toute l'Italie et à Rome; les Romains reconnurent que leur culte de Vénus était un culte filial de celui qu’elle recevait sur l’Eryx où ils offraient des sacrifices officiels. Venus Erucina eut son premier temple à Rome sur le Capitole, voué à l’instigation des livres sibyllins en 217 av. J.-C.; un autre plus important fut élevé en avant de la Porta Collina en 181. Jules César construisit en 46 un temple à Vénus Genetrix, mère des Enéades ; Mars, père de Romulus, et Vénus étaient adorés en commun dans le temple de Mars Ultor élevé par Auguste au centre du Forum Iulium. — (?) 761. On attribua comme lucus à Anchise une partie du nemus mentionné 149; de même IX, 85 sq. Cybèle parle d’un lucus qu'elle avait dans la partie supérieure d’une forêt Pinea silua mihi... Lucus in arce fuit summa. — (3) 764 Creber et adspirans rursus uocat Auster in altum, III, 70 lenis crepitans uocat Auster in altum, locution fixée. — (4) 769 omnemque fugae perferre laborem, V, 617 taedet pelagi perferre laborem, l'identité de termes relie étroitement les deux morceaux ; notez la répétition de la dominante fuga, III, 160 fugae….. laborem.— (5) Cic. N. D., III, 20 Tempestates populi romani ritibus consecratae sunt,; cf. En:,1, 255. (6) 773 soluique ex ordine funem, G., I, 457 ab terra... conuellere funem ; même manœuvre, mais avec la précipitation en plus, III, 266 sq. litore funem Diripere ; en cas de péril III, 639 sq. ab litore funem Rumpite, IV, 580 strictoque ferit retinacula ferro. — (7) 774 tonsae foliis... oliuae, 556 tonsa... corona, G., III, 21, Ipse caput tonsae foliis ornatus oliuae ; c’est la couronne tressée avec des feuilles ébarbées qu’on porte dans les circonstances officielles. — (8) Cic., N. D., III, 20. Nostri quidem duces mare ingredientes immolare hostiam fluctibus (cf. in fluctus 776) consueuerunt. Tite-Live, XXIX, 27, 5 secundum has preces cruda exta uictimae, uti mos est, in mare porricit. — (?) 777 se trouve déjà III, 130, 778, III, 290 ; l’idée dont des circonstances identiques commandent le rappel, revient à Virgile exactement dans la forme créée une première fois.
P304. (1) 11. XTII, 21 sq. Aiyds, Eva de ot xAvta duwpara févbeot Atpyne,…Xobosx paouaioovra vetedyatat, GpÜix ail. — (2?) 781 grauis ira, se rencontre dès le commencement de l’Enéide, I, 4 et perpétuellement est le mot qui caractérise l’état d'âme fondamental de Junon ; nec exsaturabile pectus rappelle volontairement necdum antiquum saturaia dolorem, 605, et rattache ainsi directement l'intervention de Vénus à celle de Junon ; c’est après l’action la contre-action 784 quiescit, Junon dit d’elle-même, VII, 298 : odiis aut exsaturata quieui ; les identités de termes soulignent l'unité du caractère de Junon, qui ne change pas. — (>) 783 pietas nec mitigat ulla, Serv. rapproche IIT 547: Junoni Argiuae iussos &dolemus honores ; Vénus n’invente pas la piété d'Énée envers Junon. — (4) 784 Iouis imperio, Anchise avait dit 726 Imperio Jouis huc uenio repris par Énée 747 louis imperium ; IV, 238 sq. les ordres de Jupiter sont caractérisés par patris magni... imperio, 282 Énée est frappé de stupeur imperio... deorum ; en mettant ce mot même dans la bouche de Vénus, Virgile signale d’une façon criante ce
qu'a de condamnable l'attitude de Junon. — (5) 789, suivant la convention virgilienne, Vénus sait non seulement ce qu'a fait, mais ce qu'a dit et pensé Neptune, et elle Le lui remet sous les yeux, ce qui est la meilleure manière de l’exciter dans le sens qu’elle désire, 790 sq. Quam molem subito excierit; maria omnia caelo Miscuit Aeoliis nequiquam freta procellis, I, 133 sq. Iam caelum terramque meo sine numine uenti WMiscere et tantas audetis tollere #mnoles, ce sont les termes mêmes employés par Neptune ; Vénus rappelle en même temps comment il a traité Éole, Nequiquam flatteur pour lui, faisant ressortir la sottise impuissante de Junon ; 792 In regnis hoc ausa tuis est une allusion habile à I, 138 : Non illi imperium pelagi, etc.., où Neptune s’indignait de l’empiètement sur ses droits.
P. 305. (1) 797 Laurentem attingere Thybrim, ce n’est donc pas seulement la traversée de Sicile en Italie que Vénus veut assurer, mais l’arrivée à l'embouchure du Tibre ; par une de ces contradictions de détail, imputables sans doute à la première inspiration, et qui auraient disparu à la révision, Neptune répond 813 Tutus, quos optas, portus accedet Auerni, ce qui ne donne pas complètement satisfaction à Vénus ; Neptune protège du reste plus loin la navigation de Cumes à l’embouchure du Tibre, VII, 21-24. — (2?) C’est l’Aphrodite orientale qui est fille de la mer; mais l’Aphrodite hellénique est mise elle aussi avec l'élément humide. Hés., Théog., 188 sqq., connaît déjà sa naïssance de l’écume des flots ; cf. Hymn. hom. à Abhrod., 6, 3 sqq. ; on lui donne les épithètes de mehayia, movria, (Oalasoiu — Venus marina, appoyev“s. — (5) À notre connaissance, il n’a apaisé que la tempête du Ier livre. — (4) 809 nec dis nec uiribus aequis est élogieux pour Énée représenté comme brave jusqu’à la témérité ; dans l’Z/., XX, 207 sqq., Poseidôn va au secours d’Énée sur le point d’être tué par Achille, parce qu'il fait toujours des offrandes agréables aux dieux et parce que Zeus ne veut pas qu'il périsse ; sa destinée est en effet de continuer la race de Dardanos, 302 sqq. uüptuov G of ëot’ &héaobar, Üpor LA Gomepuoc YEVET xai apavroç ÜAntat Axpdävov, dv Kooviôns mept mévrwv œthato maidwv, Ot Ebey éfeyévovro yuvatxwv te Üvntäwy; pour ne pas choquer Vénus, Neptune s’attribue seulement le désir de détruire les murs de Troie, tandis qu'En., II, 611, il les renverse bien de sa propre main; Vénus et Neptune sont gens du monde qui ne se disent pas crûment toute la vérité ; 11 s'excuse du reste adroïitement par le mot periurae; s'il en a voulu aux Troyens, c’est qu'ils avaient des torts vis-à-vis de lui; 17. XXI, 446 sq., Poseidôn raconte comment il a construit le mur de Troie et comment Laomédon l’a frustré, ainsi qu’Apollon de son salaire.
P. 396. (1) 817 sqq., l’idée première est sans doute venue à Virgile de la sortie de Poseidôn de son palais d’Atyai, II, XIII, 23 sqq. — (2) 819 Caeruleo per summa leuis uolat aequora curru rappelle directement Î, 147 : Atque rotis swmmAas leuibus perlabitur undas. — (#) Pline, N. H., XXXVI, 5, 26, In maxima dignatione delubro Cn. Domitii in circo Flaminio Neptunus ipse et Thetis atque Achilles, Nereides supra delphinos et cete aut hippocampos sedentes, item Tritones chorusque Phorci ac multa alia marina. Un certain nombre de noms sont communs à Plime et à Virgile: les deux énumérations ne coïncident pourtant pas complètement. — (4) Virgile a accumulé dans ce passage
les mots grecs représentant des personnages de la mer ; on se demande ce qu'il a mis sous ces mots et s’ils recouvrent des connaissances mythologiques très précises, en quoi diffère du Glauci Chorus le Phorci exercitus omnis qu’il appelle V, 240, Phorci Chorus. Il semble attribuer à Glaucus, le pêcheur d’Anthédon en rapport étroit avec Nérée et ses filles qu’il courtise, une escorte de vieillards de la mer, parce qu'il passait lui-même pour un vieillard et que les habitants de Gythion l’appelaient tout simplement l'écwv; quant à Phorkys, l'Od., I, 71 sq. ne nomme de lui qu’une fille @cwox, personnification du flot rapide ;
postérieurement il est le maître des monstres marins. — (5) 827 sq. Aeneae suspensam blanda... Gaudia pertemptant mentem, I, 502 Latonae tacitum pertemptant gaudia mentem. — (6) Dans la rédaction actuelle
du passage, on ne comprend pas pourquoi les Troyens courent des bordées, puisqu'ils ont quitté la terre par vent arrière 777 ; cela était sans doute d'accord avec la rédaction primitive où l’apparition de Neptune produisait un changement réel dans l’état de la mer et la direction du went CI. 14.
P. 308. (1) 835 Nox umida est repris de 738; c’est une expression qui est restée dans la mémoire de Virgile et qu'il reproduit machinalement. — (2) Phorbas ne figure qu'ici dans l’Enéide ; Virgile ne s’est pas préoccupé de lui créer comme pour Béroé un état civil. Il y a un Troyen de ce nom, Il., XIV, 400.
P. 390. (1) 852 sq. Clauumque adfixus et haerens Nusquam amittebat ; on rapproche Od., III, 281 [nôatov meta yeoot Oeodons vrôç Éxovta, où il est question de Phrontis, le pilote de Ménélas ; mais l'Odyssée dépeint simplement l'attitude usuelle du timonier ; dans Virgile, Palinure serre énergiquement la barre, dont un autre veut s’emparer. — (2?) 862 Currit iter tutum, 706 tuta, 813 tutus, l'identité des termes met en rapport étroit l'épisode avec l’entrevue de Vénus et de Neptune. — () 865, à l’époque homérique, le grand danger des îles des Sirènes, ce sont les Sirènes elles-mêmes qui attirent les navigateurs et les font périr ; Difficilis quondam multorumque ossibus albos correspond à Od., XII, 45 sq. nokde d au éoredery Ûts *Avdowv ruÜoumévwv, meoi de pivoi mvilovoty ; mais, d’après la croyance populaire, elles risquent elles-mêmes leur vie, car elles doivent mourir aupremier échec. Apollon. fr. Subb., 7, 18 ïv Ôè adrats ZSerorot Aôyuov veheutiont vebs mapeh0oïons; Hyg. fab, 125 harum fatum fuit tamdiu uiuere, quamdiu earum cantum mortalis audiens nemo praeteruectus esset ; Ulysse ayant triomphé de leur pouvoir magique, elles ont disparu. Dans l’Odyss., le séjour des Sirènes est voisin de Charybde et de Scylla ; quand on eut localisé Charybde et Scylla au détroit de Messine, on plaça les Sirènes dans le voisinage. Puis on les mit, peutêtre Hésiode le premier, fr. 88, sur la côte occidentale de l'Italie.
P. 400. (1) 858 sq. cum puppis parte 7euolsa Cumque gubeynaclo liquidas proiecit in undas, VI, 349 sqq. gubernaclum multa ui forte reuolsum.….. Praecipitans traxi mecum ; les circonstances sont aussi les mêmes ; 852 sq. clauumque adfixus et haerens Nusquam amittebat correspond à VI, 349 sq. gubernaclum... Cui datus haerebam custos. — (2) 850 Aenean credam... fallacibus auris... ? — ($) VI, 352 sqq. Non ullum pro me tantum cepisse timorem, Quam tua ne.,. Deficeret nauis….
— (4) VI, 354 tantis. surgentibus undis. — (5) Virgile accumule comme à plaisir l'affirmation que le temps est beau, V, 763, placidi strauerunt aequora uenti, 821 Sternitur aequor aquis, 832 ferunt sua flamina classem, 843 ferunt ipsa aequora classem, 848 salis placidi uoltum fluctusque quietos. — (6) VI, 341 sq. Quis te... deorum Eripuit nobis medioque sub aequore mersit ? 348 nec me deus aequore mersit. — (7) VI 355 sq. Tres Notus hibernas immensa per aequora noctes Vexit me uiolentus aqua. — (8) Une des principales est l'expression Libyco nuper cursu VI, 338 ; si on la rapproche de V, 789, Ipse mihi nuper Libycis tu testis in undis, I, 596 Libycis ereptus ab undis, on est tenté de croire que, dans sa pensée première, Virgile faisait périr Palinure pendant la tempête du Ier livre ; nuper ne ferait pas difficulté, puisque Vénus emploie justement le mot à propos de cette tempête, et c'est simplement une preuve nouvelle que primitivement le séjour à Carthage était beaucoup moins long qu'il ne l’est nécessairement devenu après l'insertion des jeux funèbres. Mais Palinure ne figure point parmi les victimes de la tempête du Ier livre, et 1l est impossible d'admettre que le morceau qui le concerne au VIS livre a été rédigé avant cette tempête. On en est donc réduit à prendre Libyco cursu dans le sens large, la traversée de Libye en Italie, l’escale non prévue en Sicile ayant été très courte, soit neuf jours jusqu’à l'incendie de la flotte, un temps indéterminé mais qui n’a pas dû être bien long pour les premières opérations de la fondation de Ségeste, neuf jours pour les epulae qui ont suivi; on est parti le jour suivant ; soit en tout à peine un mois.
G'ÉRMBIMERENTAN
Débarquement en Italie. Consultation de la Sibylle (1-155). — 1. Le VIS livre est étroitement relié au Ve par le rappel des regrets donnés en pleurant (!) par Énée au bon serviteur qu'il a perdu — serviteur et maître sont dignes l’un de l’autre — et par l'indication de la conséquence du fait qu'il a pris la direction de son navire ; il imprime à sa flotte une allure rapide (?) et enfin — fandem 2 — il aborde doucement à Cumes, colonie de Chalcis en Eubée ; fandem résume d'une façon pathétique toutes les épreuves qui l’ont empéché jusqu'ici d'arriver au terme de son voyage, épreuves qui ont rempli les cinq premiers livres du poème. Les opérations du mouillage sont décrites avec précision et pittoresque () ; le débarquement a lieu, aussi vif, aussi joyeux que celui du IT livre était morne et désolé. On allume le feu, on explore sommairement les environs en s’assurant qu'ils pourront fournir le bois et l'eau nécessaires au campement (4). Énée ne prend point part à ces besognes matérielles (5) ; il est le pieux Énée — pius Aeneas 9 —- ; il se dirige immédiatement vers les hauteurs qu'occupe Apollon ($) et vers l’antre énorme (?) de la Sibylle qu’il inspire et dont l'aspect fait frissonner (8). Luiet ses compagnons (°) pénètrent bientôt dans les bois sacrés de Trivia (1°) et sous la colonnade du temple doré.
Cumes est la première ville italienne dans laquelle Virgile amène son héros ; dès lors l’Enéide prend le caractère étiologique, qui s’est déjà manifesté à propos de la Sicile, c'est-à-dire qu'elle tire une partie de son intérêt de la mention et de l'explication des légendes italiques. L’érudition de Virgile, tout en se rattachant à l’érudition alexandrine, n’est pas cependant faite de pure curiosité ; elle est décidément nationale, en ce sens qu’elle expose l’origine des grandes institutions romaines contemporaines, en montrant qu'elles ont
leurs racines dans le passé préhistorique ; ce sont leurs titres de noblesse et de légitimité que Virgile révèle aux Romains qui les pratiquent ; s’il fait obtenir par Énée une prophétie de la Sibylle de Cumes, c’est parce que les livres sibyllins jouaient un rôle important dans la vie du peuple romain et leur fournissaient, dans les circonstances critiques, un moyen de conjurer les menaces divines et de rétablir la paix avec les dieux. Nul doute du reste qu'il ne connüût bien Cumes, ville voisine de Naples, et qu'il ne fût heureux de l'illustrer. Il raconte donc comment Dédale, fuyant le royaume de Minos (1), est venu se poser sur la citadelle de Cumes et satisfait le patriotisme local en affirmant que c’est là qu'il atterrit d'abord — primum 18 —., tandis que, d’après d’autres formes de la légende, il n’atterrissait pas à Cumes pour la première fois (2?) ou même n'y atterrissait pas du tout. C’est là que Dédale consacre ses ailes (*) à Phoebus ; il est le fondateur de son temple énorme.
Virgile avait sans doute vu la légende de Dédale représentée à Cumes sur des fresques helléniques ; c'était une légende qui flattait l’orgueil des habitants. Quoi qu'il en soit, il trouve l’occasion de décrire de nouveau une œuvre d'art, cette fois un cycle de sculptures, tandis qu'il avait décrit un cycle de peintures dans le temple de Junon à Carthage, et, comme Énée n’est pas directement intéressé au sujet, qu'il les regarde en simple touriste, il lui en donne le temps en supposant qu'Achatès a été envoyé en avant — pracmissus Achates 34 — pour chercher la Sibylle et qu'il n’est pas encore revenu. Ce que Dédale a ciselé dans l’or (*) aux portes du temple () d’Apollon n’a point pour Énée l'attrait poignant de la guerre de Troie, mais le principe de la critique de l’œuvre d'art pour Virgile est toujours d'en signaler le caractère émotif. Ce qu'il décrit de l’œuvre de Dédale consiste en quatre tableaux sur les battants de la porte du temple d’Apollon et qui se font vis-à-vis ; le lieu de la scène est à Athènes pour les deux premiers, à Gnose en Crète pour les deux autres. Premier tableau: le meurtre d’Androgéos ; Virgile ne dit pas dans quelles circonstances et ne donne pas de détails ($) ; c'était évidemment une scène mouvementée et pathétique. Deuxième tableau : tirage au sort des sept Jeunes gens (7) exigés annuellement par Minos pour être dévorés par le Minotaure; par l'exclamation miserum ! 21, par le mot natorum 22, qui fait songer aux malheureux parents, Virgile souligne le caractère douloureux de la chose ; il a choisi l’instant où le sort vient de prononcer — séat ductis sortibus urna 22 —, et cest en effet le moment le plus pathétique, celui où le contraste entre le désespoir des victimes désignées et de leur famille et la joie
de ceux qui étaient épargnés fournissait à l'artiste les expressions les plus passionnées. En face et comme pendant, un premier tableau sûrement en deux compartiments : l'union de Pasiphaé avec le taureau, sans doute les préparatifs immédiats de cette union tels qu'ils nous sont représentés sur les monuments figurés, la vache de bois, Dédale, Pasiphaé, Éros (1) — crudelis amor tauri 24, dit Virgile pour exciter l’horreur—, puis le Minotaure,sans doute au moment où il venait de naître (?), monstre hybride, fruit de désirs contre nature — ueneris monumenta nelandae 26 —, dit Virgile pour soulever de répulsion tout notre être. Ensuite le second tableau:le Labyrinthe et Dédale conduisant avec un fil Thésée, qui n’est pas nommé, scène dont Virgile signale l'effet émouvant, la pitié pour l'amour d’une reine — Magnum reginae…. miseratus amorem 28 —, effet rendu sans doute plastiquement par la présence d’Ariane assise angoissée à la porte du Labyrinthe. Les vers suivants signifient-ils qu'après ce tableau il y en avait un autre, inachevé, qui aurait représenté la mort d’Icare ou est-ce une simple exclamation du poète, pour dire que le père n'avait pas eu le courage de retracer la mort de son fils ? La chose reste obscure ; en tout cas ils sont destinés à porter au comble l’émotion, qui est le but cherché par la description virgilienne. C’est cette émotion qui explique pourquoi les Troyens seraient disposés à continuer à regarder — quin protinus omnia Perlegerent oculis 33 sq. — ; il y avait une suite, dont les sujets ne sont pas mentionnés et qui n'est pas décrite, car cela ferait hors-d'œuvre. La brusque arrivée de la Sibylle, amenée par Achatès rappelle les Troyens aux nécessités présentes. |
La Sibylle, Déiphobé, est fille de Glaucus, le dieu marin qui avait particulièrement le don de prophétie commun à ses pareils, et cette tilation paraît être une invention de Virgile : elle est prétresse de Phoebus et de Triuia — Trswiae Phocbique sacerdos 41 —, parce que Virgile a associé en elle deux personnages différents, la Sibylle proprement dite qui va rendre à Énée l’oracle qu’il vient chercher, et une préposée à la surveillance du monde infernal avec lequel elle n’a primitivement rien à faire et où elle va pourtant le conduire. Il y avait primitivement près de l’Averne un lieu où on évoquait les morts et c’est là que certains situaient la Nékuia de l'Odyssée (3). Du temps de Cicéron cet oracle existait encore ({) et Virgile aurait pu confier à la prétresse le soin de guider Énée dans les enfers. Il a préféré réunir les deux rôles dans la personne de la Sibylle par une combinaison personnelle, dont nous ignorons le motif, soit qu'il ait voulu simplement simplifier, soit que la célèbre
Sibylle de Cumes lui ait paru une compagne plus noble et plus qualifiée d'Énée, que l’anonyme obscure de l’ancien sanctuaire où on évoquait les morts.
La Sibylle, qui, entre temps, a été mise au courant par Achatès (1), arrache Énée à sa contemplation, lui prescrit un sacrifice qui est immédiatement exécuté (2) et le fait entrer lui et ses compagnons du portique du temple dans le temple lui-même. Que Virgile connût très exactement les lieux voisins de Naples où il amène Énée, c’est ce qui nest pas douteux. Voici comment il les représente : derrière le temple d’Apollon se dresse gigantesque (#) la paroi rocheuse de la montagne de Cumes ; c’est par le temple d’Apollon qu'on y accède et, comme Virgile ne dit point qu'après avoir fait entrer Énée dans le temple la Sibylle l’en fasse sortir, il faut admettre que le temple y est adossé ; dans la paroi sont percés cent larges couloirs — Jak. aditus centum 43 —, nombre hyperbolique et indéterminé, conduisant à une grotte creusée dans les profondeurs de la montagne ; c'est par ces couloirs qu'arrivent aux oreilles du consultant les réponses de la Sibylle répercutées cent fois et qui sont un mugissement — aniroque remugit 99 — ; cela est formidable ; ils sont fermés par cent portes — ostia centum (*) 43 — ; c’est là le limen où arrive et s'arrête Énée 45 ; devant ce limen (5) sont des autels — arasque tenebal 124.
Là l'inspiration commence à se faire sentir : Virgile décrit cette inspiration, qui est brusque — subito 47 — comme une formidable prise de possession par le dieu d'un être humain épouvanté qui essaie en vain de s’y soustraire. Ses premiers effets dépassent les limites de la beauté classique ; la Sibylle change de visage, de couleur ; sa chevelure est en désordre, sa poitrine haletante ; la rage gonfle son cœur farouche (f) ; elle apparaît plus grande ; sa voix n’est plus celle d’une mortelle. Elle exhorte Énée à formuler des prières et des vœux, sans quoi ne s'ouvriraient point les grandes portes de la demeure secouée clle-même comme par la foudre — Attonitae magna o7a domus 53 —,et, comme Virgile annonce toujours l'impression ressentie, 1l ajoute qu'un frisson glacial court par les os durs des Troyens (°).
Ici évidemment, sans qu'il le dise, la Sibylle entre dans la grotte. Énée prie ; sa prière, qui n’est point dite du bout des lèvres, mais qui sort du fond de son cœur (8) — il est profondément ému —, contraste par la gravité et la pleine possession de la raison avec les accès épileptiques de la Sibylle. Il s'adresse à Phoebus qui a toujours pris en pitié les malheurs des Troyens (?) —, et en effet il est dans
l'Jliade leur protecteur par excellence —, qui a fait tuer Achille par Pâris (1), qui l’a guidé lui-même dans ses longues pérégrinations, jusque chez les Massyles et les pays bordés par les Syrtes (2). Maintenant quelque chose est révolu dans l’histoire des Troyens ; ils atteignent l'Italie : que leur fortune change de face ! Ceci fait nettement ressortir la division de l’Enéide en deux grands ensembles. Suivant l'usage des Romains, qui, en invoquant une divinité, craignent d’offenser les autres en paraissant les oublier, il se tourne vers tous les dieux et toutes les déesses (%) auxquels a porté ombrage la gloire colossale de Troie ; il rehausse ainsi son pays, idée chère à Virgile, et, tandis que dans l’Jliade les divinités défavorables à Troie ont pour cela des raisons particulières et sans noblesse, il attribue leur malveillance à une cause plus générale, à cette grande idée souvent exprimée par Eschyle et par les tragiques, que les dieux sont jaloux de la puissance humaine lorsqu'elle s’élève trop (4). L'heure est venue où leur inimitié doit légitimement cesser. Il demande donc à la Sibylle d'autoriser par une prédiction solennelle l'établissement en Italie, . voulu par les destins, des Troyens et de leurs dieux errants. Aïnsi il a retrouvé la foi et la confiance dans sa mission qui l'avaient abandonné après la tempête du Ier livre, après l'incendie du Ve et dans les délices de Carthage ; un Énée nouveau apparaît ; ce n’est pas seulement la fortune des Troyens, c’est aussi son propre caractère qui va changer. La Sibylle lui avait recommandé de prononcer des prières et des vœux — wota precesque 51. Conformément à l'usage virgilien de stricte réalisation des indications données, les vœux viennent compléter la prière ; il promet d'élever à Phoebus et à Triuia un temple de marbre massif. On sait qu'un temple d’Apollon voué en 433 av. J.-C. fut consacré en 431 à Rome entre le « forum holitorium » et le «circus Flaminius » et resta le seul temple d’Apollon associé à Latone et à Diane jusqu’à l'érection par Auguste de celui du Palatin en 28 ; Virgile ne dit pas formellement auquel des deux 1il pense, sans doute surtout au second — solido de marmore (5) 69 —, mais il a laissé la chose dans le vague pour ne point paraître rapporter à une date si récente l'introduction à Rome du culte d’Apollon et de Diane ; et en effet Énée complète la promesse par celle de l'institution de jeux en l'honneur de Phoebus, qui sont les ludi Apollinares, remontant à la République, puisqu'ils furent institués en 212 av. J.-C. sur une prédiction du devin Marcius confirmée par les livres sibyllins, comme ludi uotivi, et étant devenus annuels en 208. Quant à la Sibylle, Énée lui consacrera dans son royaume de grands sanctuaires — magna. penetralia 71 — où l’on conservera ses oracles. On sait
CARTAULT, 28
quelle importance ont eue dans la vie politique du peuple romain les libri Sibyllini ou fatales qui étaient consultés pour détourner les prodiges menaçants et fourmissaient les moyens d’apaiser la colère des dieux. La première collection apportée de Cumes à Rome à la fin de la royauté fut conservée d’abord au temple de Jupiter Capitolin ; brûlée dans l'incendie du temple en 83 av. J.-C., elle fut remplacée par une nouvelle, recueillie en Grèce, qui fut placée à son tour au Capitole après sa reconstruction en 76 et y resta Jusqu'à ce qu'Auguste la fit transférer dans le temple d’Apollon Palatim. La dernière partie du vœu d'Énée vise l'institution des Duiri sacris faciundis, portés successivement au nombre de X, puis de XV par Sylla, de XVI par César, qui chargés de la garde et de l'interprétation des livres Sibyllins, figuraient parmi les Quatucr amplissima collegia et rivalisaient d'importance avec les Pontifes et les Augures. Énée demande en terminant à la Sibylle de ne pas confier sa réponse à des feuilles volantes, mais de se faire entendre elle-même (!) ; puis 1l se tait (?).
Une légende plus ancienne que celle suivie par Virgile mettait Énée en rapport avec la Sibylle de Marpessos en Troade, vraisemblablement le lieu du plus ancien culte de la Sibylle. Si Virgile lui fait consulter la Sibylle de Cumes, c'est parce que c'est de Cumes que sont venus à Rome les livres Sibyllins, qu'il veut projeter le présent dans le passé préhistorique et que, dès qu'il amène les Troyens en Italie, c'est l'Italie qui devient le sujet de son poème autant que Troie. Et il résulte de là une chose singulière ; la mission d'Énée est d'apporter les Pénates en Italie ; s’il implore la Sibylle, c’est pour qu'elle lui donne l'assurance que ses dieux exilés — Errantisque deos agitataque numina Troie 68 — vont enfin trouver un refuge définitif. Il est donc l'introducteur d’un culte nouveau. Or, la première chose qu'il fait, c'est de prendre sous sa protection, de légitimer les pratiques se rapportant à Rome à des oracles grecs, l'institution d'un collège sous les auspices duquel entrèrent à Rome toute une série de divinités étrangères, d’abord Apollon avec Lêto et Artémis, puis Déméter, Dionysos et Koré, Cybèle après d’autres, qui avaient Ja haute surveillance sur toutes les cérémonies du Graecus ritus, tandis que les anciens prêtres s’occupaient du patrius ritus. Aïnsi Énée, donné au début comme simplement chargé d'introduire dans le Latium les Pénates Troyens et Vesta, apparaît, dès qu'il a mis le pied sur le territoire italien, comme consacrant par son autorité et fondant des cultes qui n’ont rien à voir avec les Pénates et qui proviennent des Grecs, les ennemis de sa patrie. Le paradoxe est, il est vrai, dissimulé par le fait que l’inspirateur de la Sibylle de
Cumes, Apollon, est un dieu qui a toujours pris parti pour les Troyens.
À l'époque de Virgile, il y avait longtemps que les Sibylles avaient cessé de prophétiser ; c'est à la Pythie qu’il emprunte la peinture et les transports de celle de Cumes ; l'inspiration est une violence, à laquelle elle résiste de toutes ses forces, le dieu, un dompteur, qui agit sur elle comme sur un cheval rebelle, secouant les freins, piquant de l’aiguillon, réduisant à ses volontés sa bouche écumante de rage. Enfin il est le maître ; les cent portes colossales s'ouvrent et l'oracle se fait entendre ; Virgile le caractérise comme tous les oracles : 1l est d'une ambiguité effrayante — horrendas.… ambages 99 —, 1l enveloppe la vérité toute nue d’obscurité — Obscuris uera inuoluens 100 — ; en outre, il est en petites phrases coupées, qui ont la prétention de reproduire ce qu’il y a de haletant chez la Sibylle ; en somme les efforts de Virgile n’aboutissent pas à un effet bien original. Les Dardanides arriveront au royaume de Lavinium (1) — ceci est clair et nouveau pour Énée ; le mot avait été prononcé par Jupiter dans sa conversation du If livre avec Vénus, il n’était point encore parvenu aux oreilles des Troyens —, mais ils regretteront d'y être arrivés — ceci est obscur. La Sibylle entrevoit des guerres effroyables (?) et le Tibre écumant de sang — ceci est clair et menaçant — ; elle a de nouveau la vision sanglante du Xanthe et du Simoiïs, celle d’une armée grecque ($) — ceci est obscur — ; un autre Achille, issu lui aussi d’une déesse est né pour le Latium (*) — ceci est obscur ; — Junon ne cessera pas de persécuter les Troyens — ceci est clair —, tandis qu'Énée mendiera (5) le secours d’une foule de villes — ceci est une énigme ; — la cause des malheurs des Troyens sera encore un mariage avec une étrangère ($) — nouvelle énigme —; après avoir encouragé Énée à être audacieux (), la Sibylle lui pose une dernière énigme : c’est d’une ville grecque que lui viendra le premier espoir de salut (®).
Cet oracle est un des chaînons de la longue suite de prophéties qui révèlent progressivement aux Troyens leur avenir et leur dictent leur conduite. Elle est rattachée directement à la prédiction d'Hélénus : c'est Hélénus qui a averti Énée de consulter la Sibylle de Cumes, III, 441 sqq., et qui l’a dépeinte telle qu'elle se montre au VIe livre, insanam uatem, III, 442; c’est lui qui lui a recommandé de solliciter l’oracle par des prières, precibusque oracula poscas, ILI, 456, correspondant à cessas in uota precesque (?), VI, 51, d'obtenir de la Sibylle qu’elle ne confie pas sa réponse à des feuilles mais se fasse entendre elle-même, foliisque notas et carmina mandat, III, 444, cum. uentus Impulit et teneras turbauit 1anua frondes, XII, 448 sq.,
Ipsa canat, IT, 457, correspondant à foliis tantum ne carmina manda, Ne turbata uolent rapidis ludibria uentrs, Tpsa canas, oro, VI, 74 sqq. ; l'identité dés termes montre que l'intention formelle de Virgile a été de présenter la prophétie de la Sibylle comme une suite de la prédiction d'Hélénus. Pourtant l’oracle rendu à Énée ne correspond en aucune façon à celui qu'Hélénus lui avait fait espérer. La Sibylle se borne à lui retracer la figure des événements qui l’attendent, en le rassurant sur certains points, en lui ouvrant ailleurs des perspectives extrêmement menaçantes, en lui conseillant l'audace, mais sans lui indiquer les moyens pratiques de venir à bout de chaque difficulté ; or Hélénus lui avait dit que la Sibylle le renseignerait sur les peuples de l'Italie, sur les guerres qui l’attendaient et sur les moyens d'éviter ou de surmonter chaque épreuve — Jlla tibr Italiae populos uenturaque bella Et quo quemque modo fugiasque ferasque laborem Expediet, XII, 458 sqq. Ces informations et ces instructions précises manquent dans la réponse de la Sibylle mais sont données à Énée par Anchise à la fin du VIS livre : Exin bella uiro memorat quae deinde gerenda Laurentisque docet populos urbemque Latin Et quo quemque modo fugiatque feratque laborem, VI, 890 sqq. Par conséquent Virgile a modifié son plan primitif ; au lieu de la prédiction utilitaire qu'il avait d’abord projeté de mettre dans la bouche de la Sibylle, 1l lui en a prêté une plus brillante, plus ronflante, plus conforme à sa haute et grandiose personnalité, et cette prédiction. utilitaire, 1l l'a transférée à Anchise lorsqu'il s’est décidé à lui ménager dans les enfers une dernière entrevue avec son fils, de façon que, tout en ayant un caractère de réunion familiale, la descente d'Énée répondît jusqu'à un certain point à la rékuia dans laquelle Ulysse interroge Tirésias. Qu'au moment où il écrivait son IIIe livre Virgile n’eût point arrêté le plan de la descente aux enfers, c’est ce qu’on ne peut conclure du fait qu'Hélénus n’en parle point ; en effet Hélénus ne révèle pas à Énée la mort d’Anchise ; il ne saurait donc le prévenir qu'il le reverra aux enfers ; mais cela résulte de ce qu’'Hélénus fait attendrè à Énée de la Sibylle une prophétie tout autre que celle qu’il reçoit en réalité. Dans l'Enéide définitive, la prédiction d'Hélénus aurait continué à ne rien contenir sur Anchise et sur son intervention dans les événements après sa mort ; mais, en conservant les indications qui se justifient au VIS livre, elle eût nécessairement donné à l'annonce de la prophétie de la Sibylle une physionomie différente de celle qu’elle lui attribue dans la rédaction actuelle. Virgile n'a pas dit exactement à quel moment la Sibylle entre dans la caverne, il ne dit pas non plus à quel moment elle en sort.
11 se borne à nous apprendre que, lorsque son délire a cessé, Énée reprend la parole ; or il n’est pas admissible qu'Énée lui adresse cette nouvelle prière par les cent couloirs qui conduisent à la caverne ; évidemment, cette fois il lui parle face à face dans le temple, en tenant les autels — arasque tenebat 124 — ; elle est donc revenue près de lui. D'autre part il lui arrive, avec la gravité et dans le ton épiques, ce qui arrive à maître Jacques dans la comédie. Énée a eu affaire jusqu'à présent à la prêtresse de Phoebus, de qui il a imploré une prophétie ; cette prophétie reçue, c’est à la prêtresse de Triuia qu'il a maintenant recours et pour tout autre chose. Elle reste pourtant la Sibylle et elle ne saurait être que la Sibylle, les deux qualités étant réunies dans la même personne ; mais la Sibylle n’aperçoit l'avenir que lorsqu'elle est en état d’extase et elle n’en sait que ce qu'Apollon lui révèle dans cet état ; quand l'inspiration l’a quittée, elle retombe dans l'ignorance qui est celle des mortels. Et en effet elle ne sait point qu'Énée est destiné à devenir un dieu « indiges », - puisqu elle croit que, s'il voit actuellement le Tartare, il aura à le revoir après sa mort, 135 sq. ; elle ne soupçonne point l'avenir des futures générations romaines que révèle plus loin Anchise et elle n’est pas moins surprise qu'Énée de leurs destinées — mirantibus 834. Tout cela serait parfaitement normal et cohérent, si Virgile, qui continue à l'appeler uates 125 et pass., ne lui faisait pas annoncer à Énée 149 sqq. la mort de Misenus, dont personne ne l’a prévenue et qu’elle ne connaît que grâce au don de seconde vue ; c’est également par le don de seconde vue qu'elle sait que le meurtre de Palinure sera explié par des sacrifices solennels et qu’elle en prévient l’intéressé. Virgile ne prend pas toujours un parti ferme et décidé ; en prêtant à la Sibylle deux rôles différents, il laisse empiéter l’un sur l’autre ; de là 12 flottement dans la conception de la prêtresse de Triuia, qui tantôt, comme il convient, ignore l'avenir et tantôt le connaît indûment.
Quoi qu’il en soit, Énée commence par répondre à l’exhortation de la Sibylle à l'endurance — ne cede malis 95 — par quelques vers empreints d’une mâle résolution sto‘cienne, qui nous révèlent en Énée transformé, le héros énergique des derniers livres de l’Enéide : aucune épreuve ne le surprend ; il a tout envisagé d'avance et tout calculé. Il passe alors à autre chose ; il lui demande une faveur, celle de pouvoir aller trouver son père chéri, puisqu'il y a ici une entrée des enfers ; il la prie de lui enseigner le chemin et de lui ouvrir les portes sacrées (1) et il présente sa requête dans les termes les plus touchants et les plus propres à l’attendrir en la justifiant par les
rapports affectueux qui existent entre Anchise et lui, en rappelant qu'il l’a sauvé au péril de sa vie (1) et que lui l’a suivi (?) dans les épreuves les plus pénibles (#), malgré sa faiblesse (4) et son grand âge, qu'il lui a recommandé de venir vers elle en suppliant ; c'est donc le père qu’elle obligera autant que le fils — gnatique patrisque, Alma, precor, miserere 116 sq. — ; ceci est charmant ; Énée sait bien que cette dernière entrevue est aussi ardemment souhaitée par Anchise que par lui-même, et naturellement il se garde bien d’avertir la Sibylle, après sa prédiction, qu’il en attend une autre de son père, qui la complètera et sera d’une utilité plus pratique ; il y avait là une petite difficulté que Virgile esquive par le silence prudent qui est souvent sa ressource et en n’invoquant que le caractère familial de la visite désirée. Après l'appel aux sentiments et le pathétique, viennent les arguments qui donnent du poids à la demande : la Sibylle est toute-puissante () : Hécate l’a préposée à la garde des bois infernaux ($); Orphée, Pollux, Thésée, Hercule ont pénétré dans les enfers (*) ;: Énée lui aussi remonte à Jupiter (8) par sa race.
En disant qu'Énée prononce sa prière en tenant les autels (?), Virgile en signale la ferveur pressante. La Sibylle l’accueille en faisant quelques réserves mais non point d’objection absolue ; elle signale les difficultés de l’entreprise : le problème n’est point de descendre dans les enfers dont la porte est ouverte jour et nuit (1), mais d’en sortir ; quelques fils des dieux, aimés de Jupiter ou signalés par leur courage ardent, y ont réussi, mais ils sont en petit nombre. Pour y parvenir, il faut traverser des forêts — ce sont les lucr auerm, qui, de la terre, se prolongent au-dessous —, et le Cocyte entoure les enfers de ses replis noirs ; — elle ne sait donc pas qu'il y aura pour Énée une issue spéciale. Pourtant, s'il a un si grand désir (11) de traverser dès maintenant le marais Stygien — elle croit donc qu'il le traversera une seconde fois après sa mort et ne sait point qu'il sera divinisé (1) —, elle lui en indique les moyens : il lui faut trouver et cueillir le rameau d’or caché dans un feuillage touffu, perdu dans l'étendue du bois et défendu par de sombres vallées ; c'est un cadeau que la belle Proserpine exige qu’on lui apporte comme lui revenant ; une fois détaché, il est remplacé par un autre tout semblable. Si Énée est désigné — c’est encore une chose qu’elle ignore —-, il lui viendra facilement dans la main ; sinon, il résistera invinciblement. En outre, il est nécessaire qu'Énée donne la sépulture à un de ses compagnons, dont il ne connaît pas encore la motït et dont le cadavre souille toute la flotte. Il faut qu'il sacrifie des animaux noirs (!*), qui seront les premières victimes expiatoires. Suivant les habitudes de précision
de Virgile elle termine en disant que ce sont là les conditions indispensables pour pénétrer dans les royaumes inaccessibles aux vivants. Ces conditions sont au nombre de deux : la possession du rameau d'or, l'enterrement de Misenus. On ignore où Virgile a pris la légende du rameau d’or ; 1l est vraisemblable que c’est un remplaçant du gui, dont 1l le rapproche 205 sqq. et qui anciennement passait pour une plante merveilleuse ; 1l constituait un talisman qui avait raison de la résistance des puissances infernales ; Virgile en a modifié la signification primitive en en faisant un simple bijou qu’on apporte à une coquette, aureus 144 étant en rapport avec pulchra 142. Quant à l'enterrement de Misenus, qui est introduit par praeterea 140, c'est — et Virgile paraît l'indiquer lui-même — une superfétation ; la mort de Misenus n'est là que pour fournir l’occasion d’expliquer étiologiquement l’origine du nom du cap Misène ; elle est du reste rattachée très industrieusement au contexte, puisque c’est en allant chercher dans la forêt le bois nécessaire au bûcher qu'Énée découvre le rameau d'or. D'après la croyance populaire, le contact d'un cadavre était une souillure dont il fallait se purifier, mais, dans la circonstance, lorsqu'il s'agissait simplement de descendre au séjour des morts, on ne voit pas en quoi cette souillure eût été un empêchement dirimant et Virgile ne l'explique point. Les victimes noires, qui seront sacrifiées plus loin, sont données comme des victimes expiatoires ; or l’immolation en a été prescrite par Anchise dans un passage avec lequel celui qui nous occupe est en rapport direct, Duc nigras pecudes 153 est en correspondance avec Huc casta Sibylla Nigrarum multo pecudum te sanguine ducet, V, 735 sq. Mais Anchise ne fait nulle allusion à la mort de Misenus et dans sa pensée les victimes ont pour but d’apaiser les divinités infernales disposées à interdire à un mortel l’entrée de leur royaume. Primitivement donc deux conditions étaient imposées à Énée : l’offrande du rameau d’or pour satisfaire Proserpine, le sacrifice des victimes pour amadouer d’autres divinités infernales, dans l'espèce Hécate dont la Sibylle est Ia prêtresse. Lorsque Virgile introduisit dans le VIS livre l'enterrement de Misenus, il rattacha au fait de sa mort, par un lien lâche et contestable, le sacrifice des victimes présenté comme une expiation. Ensevelissement de Misenus. Découverte du rameau d’or (156-235). — 2. Énée, que les choses remuent profondément, quitte l’antre de la Sibylle en proie à des émotions et dans une attitude que Virgile a bien soin de décrire ; il est très affligé et a le regard fixe — maesto defixus lumina uoltu 156 : il médite sur les événements mystérieux qui viennent de lui être révélés ; il est accompagné du fidèle
Achatès, dont le dévouement consiste ici à partager les préoccupations de son chef. Ils échangent des propos (!) et se demandent quel peut bien être le compagnon dont la mort leur a été annoncée ; à leur arrivée ils aperçoivent (?) Misenus indignement tué — indigna morte peremptum 163 — ceci exprimant le sentiment qu'éprouve Énée. Misenus, éponyme du cap Misène près de Cumes, était primitivement un compagnon d'Ulysse, qui plus tard a été adjoint à Énée. Préoccupé d'illustrer tout ce qui touchait à Cumes, Virgile s’est appliqué à en faire un personnage important. Il lui a donné une généalogie — Aeoliden (%) 164 — ; il en a fait un trompette passé maître pour exciter l’ardeur guerrière, un compagnon d’'Hector ({) qui se distinguait dans les combats (*) en sonnant de son instrument — bien que dans l’Zliade Hector ne se batte point au son de la trompette — et en manjant la lance ; il ajoute que suivre Énée n'avait pas été pour lui une déchéance (f) et il raconte son aventure : c’est l'aventure mythologique fréquente du mortel, qui ose défier un dieu dans l'art où celui-ci excelle et qui naturellement est vaincu et puni (?). Si Misenus. est devenu un trompette, c'est que Triton paraît avoir été localisé au cap Misène et qu'il était par excellence le dieu joueur de la conque marine, ce qui déterminait le genre de concours dans lequel Misenus devait succomber. Misenus l’a provoqué et a été noyé dans les flots qui écument autour des rochers. Énée trouve les Troyens se lamentant à grands cris autour de son cadavre et, comme il convient au pieux Énée — pius Acneas 176 (8) —, il prend dans le deuil commun une place prépondérante.
La raison qui a décidé Virgile à faire périr Misenus justement a cet endroit de l’Enéide est la raison étiologique. Pour entrer dans le détail de ses funérailles, 1l a eu d’autres motifs. Il avait rempli une grande partie de son VE livre avec une imitation des jeux en l'honneur de Patrocle ; mais, en les transformant en jeux anniversaires, 1l s'était mis dans l'impossibilité de décrire la crémation ; l'occasion s'en présentait ici; il en a profité pour compléter son imitation du XXIIIe chant de l'Z/sade. En outre l'aspect lugubre d'une cérémonie funèbre était une bonne préparation aux impressions mornes d’une visite au séjour infernal. Quant à l'exécution du morceau il s’est proposé de mettre en vers le rituel funéraire même des Romains ; tous les actes de la cérémonie sont reproduits tels qu'ils étaient accomplis en réalité, avec leur caractère et dans leur ordre ; pourtant un certain nombre sont communs au rite grec et se trouvent déjà dans l’Jliade ; en outre, des imitations homériques très nettes précèdent et suivent la cérémonie et l’enveloppent, si bien que,
quoique celle-ci soit strictement romaine, l’ensemble offre cependant un caractère composite et gréco-romain.
Les Troyens en pleurs se hâtent d'exécuter les ordres de la Sibylle ; les faits se pressent toujours dans le récit virgilien ; mais ici en outre Énée est impatient d'aller aux enfers ; c’est là pour lui le principal ; l'ensevelissement de Misenus n’est qu’un épisode et un épisode retardant. Virgile le fait sentir. Les Troyens s'occupent d’abord du bûcher ; ils s’en occupent à l’envi pour l’élever jusqu’au ciel (1) ; l'hyperbole, usuelle chez Virgile quand il s’agit de hauteur, est forte ; dans la suite 1l est question à plusieurs reprises de cette énormité (?) ; elle est donc intentionnelle ; c’est qu'il s’agit pour Virgile d’imiter le bûcher de Patrocle qui a cent pieds de long et cent pieds de large, II, XXIII, 164; seulement ces dimensions sont justifiées chez Homère par des réalités, puisqu'Achille brûle en même temps que Patrocle quatre chevaux, deux chiens et douze fils de Troyens ; il faut pour cela de la place ; Misenus étant incinéré tout seul, l’énormité du bücher n'a qu'un sens honorifique. C’est une imitation formelle ; le fond s’est modifié dans le transfert de l’Z/1ade à l'Enéide.
On va chercher le bois nécessaire dans la forêt (?) ; c’est ainsi qu’on procède dans l’Zliade, dont Virgile poursuit l’imitation ; mais les deux scènes sont fort différentes : dans l’Zl1ade, l'abattage des arbres — il ne s’agit que de chênes — est mentionné rapidement ; en revanche Homère nous parle des outils, des cordes qu'on emporte, des mulets qui gravissent les escarpements, qui redescendent dans la plaine, sur le dos desquels on attache les troncs, tandis que les bûcherons se chargent des souches ; tout ce détail matériel de l'expédition est remplacé chez Virgile par un tableau pittoresque avec l'énumération des essences d'arbres; ce qui est curieux, c’est que cette transformation rhétorique du passage réaliste de l’Zlsade est l'œuvre d'Ennius qui l’avait imité le premier et que Virgile la lui a empruntée en la mettant dans un style plus moderne et en substituant à la métrique ancienne celle du siècle d'Auguste ({).
Dans l’Jliade, Achille ne prend point part à l'abattage des arbres, qui a lieu par ordre d’Agamemnon et sous la surveillance de Mérionès. Énée, qui généralement reste à l’écart des besognes matérielles, figure ici au premier rang (°) exhortant ses compagnons et armé comme eux de la hache. Cette dérogation n’est pas due seulement à ce qu'il s’agit de rendre les derniers devoirs à un ami; elle est le moyen très ingénieusement imaginé par Virgile pour rattacher aux funérailles de Misenus la découverte du rameau d’or, qui est sans aucun rapport avec elles (f). En effet Énée sait que c’est dans la forêt
immense qu'est caché ce rameau, il est triste, il y pense, il souhaite à tout hasard, les paroles de la Sibylle s'étant trouvées exactes jusqu’à présent, de l’apercevoir. Aussitôt un couple de colombes venant du ciel se montre justement devant ses yeux (!) et se pose sur le sol verdoyant. Que ce soit là une intervention de Vénus, Virgile l'indique suffisamment — maternas adgnoscit aues 193. Triste tout à l'heure, Énée est maintenant joyeux ; il leur demande de lui servir de guide et invoque l'appui de sa mère. Il s'arrête (?), observe les indications que fournissent les colombes et la direction qu’elles prennent (Ÿ). Celles-ci avancent, sans se laisser perdre de vue. Arrivées à l'ouverture de l’Averne empesté — ad fauces graue olentis Auerm 201 —, elles s'élèvent dans les airs, mais pour se poser sur l’arbre hybride, une yeuse — lice 209 — d’où rayonne la lueur de l'or. C’est le rameau, pareil au gui dont Virgile décrit avec une rare élégance de style la frondaison : d’un geste impatient Énée brise sa résistance légère (#) et le porte à la demeure de la Sibylle.
Virgile n’a pas dit où était cette demeure, sûrement dans le voisinage du temple d’Apollon, probablement dans une des chambres souterraines de la vaste caverne ; c’est de là qu'il est parti, et il a été conduit jusqu’au lac Averne à l'endroit même de l’entrée des enfers. Pour aller et revenir, il a fallu qu'il traverse deux fois l'immense forêt, ce qui a dû lui prendre plusieurs heures. C’est pendant et malgré cette absence — Nec minus interea 212 — que les préparatifs des funérailles et les funérailles elles-mêmes de Misenus ont lieu. Énée n'y assiste point ; il ne réapparaît que lorsqu'il s’agit de construire le tombeau, 232. Tout cela est très adroitement combiné, puisque ainsi, sans perte de temps, le rameau d’or est découvert et que le pieux Énée — pius Aeneas 232 — revient assez tôt pour participer au dernier acte des honneurs funèbres rendus à son compagnon.
Énée à quitté les travailleurs tandis qu’ils étaient occupés à couper les arbres. Dans l’{liade, une fois le bois amené sur le rivage, Achille fait transporter en grand cortège par les Myrmidons en armes le cadavre de Patrocle au lieu de la crémation. Les Myrmidons recouvrent le corps de leurs cheveux qu'ils coupent et Achille lui met dans les mains ses cheveux blonds qu'il avait promis de consacrer au Sperchios ; ce sont là des usages grecs que Virgile a négligés. L’érection du bûcher est mentionnée en un seul'vers : Virgile s’y attarde et décrit un bûcher constitué à la mode romaine : il est formé de bois résineux et de planches de chêne (5) ; les côtés sont décorés de feuillages sombres entrelacés ; devant on plante des cyprès funéraires et dessus on place les armes éclatantes du guerrier (f). Puis on apporte des chau-.
dières d’eau bouillante ; on lave le corps et on le parfume (1) ; vient ensuite la scène des lamentations solennelles, qui faisaient essentiellement partie des rites funéraires romains. Quand le défunt a été bien pleuré — defleta 220 —, on le place sur un lit de repos, on le recouvre des étoffes de pourpre, qui lui ont appartenu pendant sa vie — welamina nota (?) 221 —, puis on soulève le brancard pour le mettre sur le bûcher ; pour ces diverses opérations il v a deux équipes — pars. pars 218, 222. Dans l’/liade, Patrocle à été lavé et frotté d'huile lorsqu'on l’a rapporté du champ de bataille, puis placé sur le lit de repos et recouvert des pieds à la tête d’un linge et d’un manteau blanc ; ensuite, et pendant toute la nuit, Achille et les Myrmidons ont procédé aux lamentations, XVIII, 343-345 ; sauf la couleur de pourpre, qui était rituelle chez les Romains, ce sont les mêmes cérémonies que celles décrites par Virgile, mais elles ont lieu à un autre moment (*). Quand Misenus a été placé sur le bûcher, on y met le feu avec une torche en se détournant et Virgile a soin de dire que c'était l'attitude traditionnelle — more parentum 223 — ; le feu mis, on brüle sur le bücher de l’encens, la chair des victimes dont le sacrifice n'est pas décrit, de l'huile avec les cratères qui l’ont contenue. Une fois Patrocle déposé sur le bûcher, Achille immole des moutons et des bœufs, enduit le corps de leur graisse et l’entoure de leurs cadavres, accote contre le lit des amphores de miel et d’huile, jette sur le bûcher après les avoir tués quatre chevaux, deux chiens, douze Troyens, met le feu, naturellement sans le geste spécialement romain mentionné par Virgile, prononce en gémissant le nom de son ami et prend congé de lui. La crémation s'opère rapidement dans l'Enéde ; dans l’Jliade elle dure toute la nuit, activée par Zéphyre et Borée invoqués à cet effet ; puis, sur les indications d'Achille, on éteint le feu en versant dessus du vin (4), on recueille les os du mort, on les enveloppe d'une double couche de graisse et on les enferme dans une phialé d’or qu’on dépose dans la tente enveloppée d’un linge ; enfin sur le lieu même de la crémation on construit le tumulus. D'une façon très analogue, dans l’Enéide on arrose de vin la cendre chaude, on recueille les os et Corynaeus les enferme dans une urne de bronze (5). Ici les deux rituels diffèrent : Corynaeus asperge les assistants d’eau lustrale avec une branche d’olivier ; c’est là la purification qui les délivre de la souillure du cadavre ; il prononce ensuite les paroles dernières annonçant que la cérémonie est terminée ($). Énée entre alors en scène ; il fait construire un énorme tombeau au pied de la montagne qui reçoit alors pour l'éternité le nom de mont Misène ; comme signes distinctifs on orne le tombeau de la rame et de la.trom-
pette dont Misenus se servait de son vivant ; ainsi Ulysse plante une rame sur le tombeau d’'Elpénor (1). Tout en étant très régulièrement romaines, les funérailles de Misenus s'ouvrent par des imitations de l’Zliade et se terminent sur un souvenir de 1 Odyssée.
Sacrifices préliminaires. Entrée dans les enfers (236-272). —3. Ceci fait, Énée exécute en hâte les recommandations de la Sibylle (2). L'épisode de Misenus à interrompu l’action principale ; Virgile s’est attardé à un motif étiologique et 1l nous en avertit en indiquant qu’il faut regagner le temps perdu. Étant en possession du rameau d’or, il semble qu'Énée n'ait plus qu’à s’en servir pour pénétrer dans les enfers ; le rameau d’or est le talisman qui doit en forcer la porte ; il a une vertu magique, qui domine et dompte les puissances infernales et ne leur permet pas de résister. Mais cette vertu magique, Virgile l’a singulièrement atténuée en lui attribuant simplement le caractère d’une offrande flatteuse pour Proserpine. De plus il aime à multiplier les moyens, en juxtaposant des conceptions différentes, qui tendent au même but. La magie fait violence aux dieux, les sacrifices obtiennent leur consentement. Ils accordent leurs faveurs aux mortels, mais à condition que ceux-ci leur immolent suivant les rites prescrits les victimes qu'ils ont le droit d'attendre d'eux. De là les sacrifices accomplis par la Sibylle et par Énée, sacrifices qui ne paraissent plus avoir aucun rapport avec la mort de Misenus, qui sont spécialement adressés à Hécate à laquelle le rameau d'or reste étranger, mais qui, par un double emploi évident, intéressent aussi au moins partiellement Proserpine. Indépendamment de leur importance pratique, ces sacrifices servent à déterminer d’une façon impressionnante la couleur émotive de tout le passage : une mort inopinée, des cérémonies funèbres longuement décrites acheminent l'âme vers la tristesse ; les sacrifices qui suivent accentuent cette disposition et nous préparent à l'horreur des demeures infernales, moins par les rites eux-mêmes que par l’ambiance sombre. La source de l'inspiration pour Virgile, ce sont ici les sacrifices ordonnés dans la Nékuia de l'Odyssée par Kirké à Ulysse, dans les Argonautiques d'Apollonios par Médée à Jason au moment de combattre les taureaux. 51 le fond est grec, les mots sont empruntés çà et là à la religion romaine et c'est le même procédé de mélange du grec et du romain, que J ai déjà signalé pour les funérailles de Misenus.
Le lieu de la scène est terrifiant ; c’est l’ouverture énorme et béante d’une caverne profonde (#), rocheuse, défendue par un lac noir (?) et par des bois mystérieux, avec des exhalaisons pestilentielles qui tuent les oiseaux ; donc, par-dessus, un ciel vide (5). La |
Sibylle fait d'abord mettre en place quatre jeunes taureaux, qui ne figurent ni dans l'Odyssée, ni dans les Argonautiques et qui sont des victimes banales employées par Virgile ailleurs (1) ; elle verse du vin sur leur front, avec le geste spécial du rituel romain lorsqu'il s’agit des dieux souterrains (?), coupe entre leurs cornes des poils et les brüle (#), ce qui ne nous est pas attesté comme un usage du sacrifice romain : en même temps elle invoque Hécate puissante au ciel et dans l'Érèbe ; les sacrificateurs (*) immolent les victimes en leur enfonçant le couteau par en-dessous et recueillent le sang dans des coupes (°). Parallèlement à la Sibylle, Énée fonctionne, en vertu du principe virgilen de ne pas le laisser inactif. Il frappe de l'épée, en les offrant à des divinités primordiales, la Nuit, mère des Euménides ($), et la Terre, une brebis noire, qui provient de l'Odyssée et à Proserpine une vache stérile, également empruntée à l’Odys-
sée (7). Il élève des autels nocturnes au roi du Styx et y brûle la chair entière des victimes, rite important mentionné dans les Argonautiques (®), en les arrosant d'huile.
Tout à coup — ecce autem 255 —-, à l'approche des premières lueurs du jour, à l'heure où les esprits des ténèbres rentrent sous la terre, le sol mugit, les collines boisées tremblent et l’on voit à travers l'ombre des chiens qui hurlent à l'approche de la déesse qui a entendu les prières de la Sibylle et qui, par son arrivée, indique que le sacrifice lui agrée; l'apparition d'Hécate provient des Aygonautiques (?). Tout cela est d'autant plus saisissant que cela se passe dans l’obscurité de la nuit, qui est une préparation aux ténèbres infernales (1°). D'un grand cri, la Sibylle congédie les profanes, invite Énée à la suivre et à tirer l'épée (1!) en faisant appel à son courage (l) ; puis, furieuse, elle se jette dans la caverne avec Énée qui prend la même allure ; cette entrée impétueuse dans les enfers est romantique.
Ici, Virgile adresse aux divinités et aux localités infernales une invocation dont on a fait ressortir depuis longtemps le caractère grandiose. Elle est admirable en effet, mais l'émotion qu'elle doit nous causer est purement poétique. Il n’y a pas dans les révélations que va faire Virgile d’audace qui frise le sacrilège, puisqu'il ne s’agit point de rendre public ce qu’on enseignait dans les mystères avec défense de le communiquer et qui restait spécial aux initiés. Les conceptions sur la vie d’outre-tombe qu'il va faire passer sous nos yeux, il les a trouvées chez les poètes et chez les philosophes ; il les met en vers en les juxtaposant et sans se préoccuper de les accorder. Il n’y à chez lui ni divulgation d’une doctrine secrète ni exposé d'un système original, et il en convient loyalement dans cette demande
respectueuse de permission Sz mihi fas audita loqui 266, qui au fond est d’une naïveté assez savoureuse, puisqu'il n’a jamais été interdit par les lois divines de révéler ce qui n’est caché pour personne.
Après la ruée furieuse dans la caverne, Énée et la Sibylle nous apparaissent traversant solitaires dans l'obscurité des espaces neutres qui ne sont plus la terre habitée, mais qui ne sont pas encore l'Orcus, seuls êtres vivants dans le royaume de l’irréel et du vide, pareils à des voyageurs dans la forêt, quand le ciel est voilé d'ombre, que la lune ne répand qu'une clarté douteuse et que tout est gris et sans couleur. On ne connaît pas de prototype à cette comparaison, on peut donc vraisemblablement l’attribuer à une vision personnelle de Virgile d'un aspect mélancolique de la nature et l’on regrette qu'il n'ait pas fait plus souvent appel à ses impressions propres, au lieu de se borner à adapter les comparaisons épiques traditionnelles.
Le vestibule et les monstres (273-294). — 4. Énée et la Sibylle arrivent à l'entrée de l’Orcus (1). On s’attendrait à ce qu'après s’être engagés dans la caverne qui fait communiquer le monde souterrain avec la surface de la terre et après avoir parcouru des régions boisées, 1ls se trouvent sur le bord du Cocyte qui entoure les enfers proprement dits. Mais dans la conception homérique il y a une demeure d'Hadès, et naturellement des portes. Cette conception est à la base de la représentation virgilienne de l'entrée des Enfers. Nous sommes en présence de constructions que Virgile n’a pas décrites assez nettement pour que nous puissions nous faire une idée de leur structure, mais qui paraissent être pour lui la façade et les communs d’une maison romaine. Si l’on se reporte à la définition que donne Aulu- Gelle du vetibulum (?), voici comment apparaissent les choses : du terrain vague ou de la voie publique part un couloir — primis… in Jaucibus Orci 273 — formé par deux rangées d’édifices qui ont des habitants — posuere cubilia 274, habitant 275 — ; devant soi on aperçoit la façade de la maison et le seuil de la porte — aduerso in limine 279 — ; sans doute de chaque côté de cette porte sont des appartements — {halami 280. Oa n’y accède qu'après avoir traversé le vestibule, c’est-à-dire une esplanade dans laquelle débouchent les fauces dont il vient d’être question : au milieu de cette esplanade est un grand ormeau, et, près de la porte de la maison, sans qu’on sache bien comment cela s'arrange avec les thalami, il y a des écuries — stabulant 286. En somme, et bien qu’on puisse arrêter les grandes lignes, tout cela reste assez vague et il serait impossible de le dessiner. Ce qu'il y a de plus bizarre, c’est que derrière ces communs et cette
façade 1l n'y a pas de maison, et que, lorsqu'on à franchi la porte, on se trouve sur une grande route qui conduit à l’Achéron. On peut admettre, si l'on veut, qu'il s’agit d’une porte d’enceinte flanquée de constructions ; la difficulté, c’est qu’il n’y a pas d’enceinte.
Les Grecs (!) et les Étrusques ont placé des monstres dans les enfers. Virgile en à réuni un certain nombre à l'entrée de l’Orcus ; quels principes l'ont guidé ? Il y a un premier groupe composé de personnifications d'états psychologiques — le Deuil, les Remords, la Crainte, les Joies coupables de l'esprit (?) — et physiques — les Maladies, la Vieillesse (#), la Faim (4), le Dénuement (5), la Souffrance — ; en outre, la Mort, qui est un fléau résultant de la nature même de l'homme ; le Sommeil profond est ajouté parce qu'il est physiquement l'image de la Mort, mythologiquement son frère ($) ; enfin deux fléaux provenant de la constitution morale de l’homme, la Guerre et la Discorde, et les Euménides qui, étant des déesses, font disparate, mais qui ne sont que la forme mythologique des Remords ; du reste la Discorde, elle aussi, avec ses cheveux de serpents, est présentée sous la forme mythologique. Le goupe n’est pas complètement homogène ; l'idée générale qui le domine, c’est que ce sont là des causes morales ou physiques qui, dans l'humanité actuelle, abrègent la vie et aboutissent à la Mort. On ne voit pas trop pourquoi la plupart de ces monstres étant logés dans les édifices bordant la ruelle qui débouche dans l’esplanade ou vestibule, trois, la Guerre, les Euménides, la Discorde, ont pour séjour le corps de bâtiment situé au fond de l'esplanade et où est percée la porte ; peut-être parce qu'étant les plus redoutables ils sont spécialement chargés de défendre cette porte.
Au milieu de l’esplanade se dresse un vieil ormeau touffu, colossal (7) ; au revers de ses feuilles sont attachés les Songes (#). On ne voit pas trop ce qui justifie la présence des Songes en cet endroit ; comme il s'agit des songes vains — ana 284 —, opposés par conséquent aux visions réelles et utiles envoyées par les dieux, peut-être figurent-ils ici comme des tourments, moins cruels que les précédents, mais pénibles cependant pour l’homme.
Le second groupe de monstres est homogène en tant que strictement mythologique ; ce sont des bêtes — ferarum 285 —, bien que quelques-uns aient des parties et que d’autres présentent simplement une déformation de la nature humaine, des Centaures (°), des Scyllas, Briareus l’hécatonchire, l'Hydre de Lerne, la Chimère, des Gorgones, des Harpyies, le triple Géryonès (1°) ; ce sont là ou des formes reproduisant celles de monstres subsistant encore sur la terre ou des
fantômes de monstres disparus ; comme ceux du premier groupe — et c’est là leur ressemblance avec eux —, 1ls peuvent être considérés comme des pourvoyeurs de la Mort, mais ce sont les pourvoyeurs de la Mort qui décimaient l'humanité primitive, tandis que les autres sont ceux qui sévissent sur les hommes contemporains. Les monstres de forme bestiale sont tous logés dans des écuries près de la porte — sn foribus 286 — ; c'est le poste de garde qui en interdit l'accès.
La description des enfers telle que la conçoit Virgile n’est pas simplement objective ; elle a toujours sa répercussion sur l’âme d’Énée, qui passe par les impressions les plus diverses ; la première c'est l’'épouvante (!) et la volonté de se défendre, car les monstres sont agressifs — venientibus 201 —, ce qui prouve qu'ils sont bien là pour empêcher les intrus de passer ; la Sibylle apaise son courage inutile (?) ; dans le royaume des ombres 1il n'y à que l'ombre du péril.
L'Achéron, les âmes exclues, Palinure (205-383). — 5. Énée franchit sans difficulté la porte avec la Sibylle et se trouve sur la route qui conduit directement à l’Achéron. L’Achéron est une masse d'eau profonde, fangeuse et sablonneuse qui bouillonne et se déverse (%) dans le Cocyte ; la réunion des deux fleuves forme le marais du Cocyte ou du Styx (4). D'une certaine distance Énée l’aperçoit ainsi que le passeur () Charon, dont le portrait est le portrait classique ; ce qui est original, c’est l'impression que Virgile en dégage : Charon est un vieillard, mais très vert encore ($) ; il porte le costume des ouvriers grecs, le manteau noué sur l'épaule, sans autre vêtement ; 1lmanœuvre tout seul sa barque, avec la perche — conto 302 — pour démarrer et aborder les voiles — wuelis (7) 302 —, quand il est en pleine course. Ce qui est caractéristique, c’est que tout chez lui respire la misère, la malpropreté ; son manteau est sale — sordidus 301 —, son abordante barbe blanche inculte — snculla iacct 300 —, ca barque couleur Ce rouille — jerruginea 303 —, sombre — caerulea 410 —, faite de recux cousues — suis 414 — prend l’eau ; c’est l'indigence et une indigence effrayante — horrendus 298, terribili 299 — ; quant à lui, son regard n’est pas mobile ; il consiste en une flamme fixe — s/ant lumina flamma 300 —, ce qui fait de lui un démon. Vers la rive se précipite d’une ruée impétueuse une foule dans laquelle se trouvent pêle-mêle tous les spécimens de la déplorable humanité, femmes, hommes, héros, adolescents, jeunes filles mortes avant le mariage, jeunes gens portés au bûcher sous les yeux de leurs parents (Ë) ; cette foule est innombrable, comme les feuilles
qui tombent dans les bois au premier froid de l'automne, comme les oiseaux migrateurs qui s’assemblent sur le rivage avant de partir pour les pays du soleil (!). Et ce n’est pas seulement parce qu’elle est formée de milliers d’âmes, parce qu’elle est emportée dans un mouvement désordonné, que le tableau est impressionnant ; elle est éperdue, ardente, aspirant de tout son être vers la rive ultérieure. Tous implorent la faveur de passer les premiers, tous tendent les mains d’un geste passionné, qui fait qu'on se demande si Virgile n'a pas songé à un modèle plastique ; mais parmi eux le passeur morose choisit, admettant les uns, repoussant au loin les autres (2). Les peintures de Virgile dans le VIS livre aboutissent toujours à l'âme d’Énée, qu’elles sont destinées à ébranler : Énée est étonné, il est ému de ce mouvement — miratus…. motusque tumullu 317 —, et il demande des explications à la Sibylle ; la Sibylle lui répond en lui apprenant des choses que nous savons déjà, le nom du Cocyte, du Styx, de Charon, et l'on à attribué ce double emploi au mélange du récit et de la conversation ; en réalité 1l y a une certaine maladresse dans l'exécution ; il eût été facile de présenter les peintures précédentes sans prononcer de noms, en nous laissant dans la même ignorance qu'Énée, de manière que nous fussions renseignés en même temps que lui par la Sibylle et seulement au moment où elle parle ; l'effet eût été plus saisissant. Ce qui est nouveau, ce sont les renseignements sur la foule qui vient s’abattre sur les bords du marais Stygien ; elle se compose de morts qui ont été régulièrement enterrés et d’autres qui n’ont pas reçu la sépulture (#) ; les premiers remplissent les conditions nécessaires pour être transportés au delà des eaux grondantes, les seconds doivent errer pendant cent ans et voltigent sur le rivage, avant d’être admis à la faveur si convoitée du passage. Tout à l'heure Énée était surpris, remué ; maintenant il s'arrête méditatif — multa putans 332 — ; il y a là en effet un aspect de la destinée humaine qui incite aux réflexions sérieuses, et, comme il est bon, pitoyable au malheur, il prend en compassion les déshérités, parmi lesquels il reconnaît, plongés dans une morne tristesse, Leucaspis et Oronte (#) qui ont péri dans la tempête du If livre et n’ont pas reçu les honneurs funèbres.
La description des enfers, qui interrompt l'action de l’Enéide, est pourtant conçue en fonction de cette action et la plupart des épisodes s’y rapportent. Parmi les âmes exclues, il y en à une dont l'infortune doit toucher Énée tout particulièrement, c’est Palinure (5). Tout à coup — ecce 337 —, Palinure se présente à lui (f) et il le distingue non sans difficulté à travers l'ombre épaisse, accablé
CARTAULT, 29
de tristesse comme Leucaspis et Oronte — muestum 340, maestos 333. Nous avons déjà étudié les différences entre la première version de son aventure telle qu’elle est racontée ici et la version revue et corrigée qui figure au VE livre. Il ne reste qu'à faire ressortir le caractère émotif et la couleur sentimentale de la scène. Énée, qui est prévenant et charitable, adresse le premier la parole à Palinure ; comme Apollon lui avait promis qu'il atteindrait l'Italie, il suppose que c’est un autre dieu qui a causé sa perte. Palinure lui répond que sa mort a été accidentelle — nous verrons cependant que l’oracle d'Apollon s’est vérifié. Il donne une preuve touchante de son dévouement en déclarant qu'au premier abord ce n’est pas pour lui qu'il a craint, mais pour Énée, dont le navire pouvait être englouti par une mer démontée. Puis 1l raconte sa lamentable odyssée ; pendant trois nuits d'orage, le Notus l’a poussé sur l’immensité ; le quatrième jour, du haut d’une vague il a aperçu l'Italie ; comme il se cramponnait aux aspérités de la falaise (1), les gens du pays se sont jetés sur lui le fer à la main pour le dévaliser ; puisqu'il se trouve dans les enfers et qu'il ajoute que son corps est sur le rivage le jouet des flots (2) et des vents, c'est assez dire qu'ils l'ont achevé. Il termine par une prière déchirante (), dans laquelle il supplie Énée par tout ce qu'il a de plus cher d’aller au port de Velia ({) et de l’ensevelir, ou bien, car dans ce périlleux voyage il est sûrement protégé par sa mère (5), de le prendre par la main (f) et de lui faire traverser le marais du Styx, afin qu'au moins il jouisse du repos après sa mort.
Le tort de Virgile, c'est de mettre trop souvent Énée dans des situations où il voudrait parler et ne peut le faire. Il ne saurait en effet promettre d'aller à Velia, ce qui interromprait l’action de l'Enéide, et 1l ne peut prendre sur lui d'essayer d'emmener Palinure dans la barque de Charon. La Sibylle le tire de ce pas embarrassant. Gardienne, comme prêtresse d'Hécate, de l’ordre établi dans les enfers, elle a été épouvantée du désir exprimé par Palinure — dira cupido (*) 373 — ; dans un vers d’une fermeté superbe, elle lui oppose les destins immuables — Desine jata deum flecti sperare precando () 376 — ; elle le console pourtant en lui apprenant en vertu de sa seconde vue, qu'avertis par des prodiges les gens du pays offriront des sacrifices expiatoires à ses mânes, lui élèveront un tombeau (°), honoreront ce tombeau par des cérémonies annuelles et que l'endroit portera éternellement le nom de Palinure (1°). C’est un peu de joie qui soulage un instant la douleur du malheureux ; en qualité de personnage virgilien, il est sensible à l'honneur. L'épisode comme celui de
Misenus doit son introduction au motif étiologique ; mais l’érudition de Virgile n'a jamais comme but la curiosité pure ; elle donne lieu ici à une scène touchante et pathétique.
Traversée du marais Stygien. Cerbère (384-425). — 6. Énée et la Sibylle ont aperçu de loin le Styx, les âmes, Charon, qui lui, occupé qu'il était, ne les a pas vus ; ils se sont arrêtés pour causer avec Palinure ; puis ils reprennent leur route (1). C’est quand ils approchent du fleuve que Charon les distingue cheminant dans le bois silencieux. Tout à l’heure il embarquait des âmes ; il a fini et maïntenant il est au milieu du fleuve. Il ne s'inquiète pas de la Sibylle, qu’il ne paraît pas connaître, ce qui tient sans doute uniquement à ce que nulle part dans ses sources Virgile ne l'avait trouvée en rapport avec lui ; mais il apostrophe Énée (?), cet inconnu armé — armatus 388 —, dont l'aspect n'est pas rassurant, et 1l lui dit juste ce qui est nécessaire, avec une netteté saisissante. Il lui enjoint de donner le motif de sa venue et de s'arrêter : c'est le séjour des ombres, du sommeil, de la nuit ; les vivants ne doivent pas être admis dans la barque stygienne ($) ; il n'a pas eu à se féliciter (*) d’avoir accueilli Hercule, Thésée et Pirithoüs dont il rappelle les méfaits, rapt de Cerbère (), attentat contre Proserpine ($). Ce petit discours est caractéristique ; Charon est une divinité subalterne, qui ne connaît que sa consigne et rabroue vertement ceux qui se disposent à la violer. |
Bien que Charon se soit adressé à Énée, ce n’est pas lui qui répond ; il est en tutelle : la Sibylle prend la parole à sa place ; elle le fait brièvement — les personnages officiels parlent toujours brièvement chez Virgile — ; elle s'exprime avec une grande aisance et une remarquable élégance de style et elle répond avec un à-propos parfait ; assez peu soucieux de la justesse et de la vraisemblance des réalités, Virgile ne néglige jamais la suite logique et la correspondance exacte des idées ; elle calme par des assurances pacifiques les craintes de Charon en ce qui concerne Cerbère et la vertu de Proserpine ; elle présente son client dans les termes qui lui sont consacrés : il est vaillant et pieux — c’est là dans l’Enéide une caractéristique constante d'Énée — ; elle justifie sa visite par des considérations de famille qui doivent amadouer l’hostilité farouche de Charon (7) — j'ai déjà dit pourquoi il ne saurait être question du but pratique de la démarche, une prédiction d’Anchise plus utile que la sienne — ; puis elle montre le rameau qu’elle tenait caché sous son vêtement et dont.la vue fait tomber immédiatement la colère de Charon. Nous 1ignorons si le rameau d’or est une invention de Virgile ; il est bien probable que non ; en tout cas, loin de prétendre innover, ce qui aurait Ôté
à la chose toute autorité, il en atteste l’origine ancienne ; il aurait pu représenter Charon comme connaissant la vertu du talisman, mais ne l'ayant jamais vu ; il aime mieux raconter qu'il l’a vu autrefois, mais il y a bien longtemps et dans des circonstances qui restent indéterminées. Quoi qu'il en soit, Charon revient à la rive, chasse brutalement de leurs bancs les âmes déjà embarquées, reçoit le gigantesque Énée — ingentem Aenean 413 — dans son misérable esquif qui gémit et fait eau (!) et le dépose enfin — {andem 415 exprimant son impatience — ainsi que la Sibylle de l’autre côté du fleuve dans la vase et les roseaux.
Sur la rive atteinte est Cerbère, dont Charon et la Sibylle viennent de parler, ce qui est sûrement une préparation voulue ; malgré cette adresse, on s'étonne de le trouver là ; tout à l'heure Charon le représentait comme séjournant dans le palais près du trône de son maître, ce qui est bien la place d’un chien de garde. La Sibylle l’'appelait ranitor 400, Or ici il n'y a pas de ianua ; la ianua était au vestibule. II semble que les enfers soient suffisamment défendus par le marais du Styx qu’on ne traverse que sur la barque de Charon. Mais Virgile, dans sa description du monde souterrain, ne pouvait négliger Cerbère, et comme Énée n'entre point dans le palais de Pluton, qu’il en approche à peine, il a mis sur les bords du Styx, malgré l’invraisemblance, Cerbère qui l'embarrassait et qu'il ne savait où placer ailleurs. Il lui donne une taille colossale — ingens 417 —, en rapport avec ses aboiements formidables, sa forme classique dans laquelle sont fondues les deux conceptions du chien et du serpent, par l'implantation de serpents dans le cou du chien, et en même temps les trois têtes remplaçant à paitir du ve siècle dans les textes et dans la plastique les têtes beaucoup plus nombreuses de la tradition antérieure (?) ; ainsi 1l avait modernisé la Skylla homérique. A l'approche des voyageurs, ce sont les serpents qui les premiers manifestent leur hostilité en se dressant sur son cou; la Sibylle lui jette le gâteau de miel et de farine qui était l’offrande consacrée pour les serpents chthoniens ; ce sont les triples gueules du chien qui s’en saisissent et celui-ci tombe étendu à terre à peu près comme le serpent endormi par Médée ($) et avec un trait copié du Cyclope du IIIe livre (4). Énée profite de son sommeil pour passer rapidement — celer 425 — ; Virgile nous l’a déjà montré impatient et pressé ; pourtant il s’arrête sans cesse en route et il faut qu'il s'arrête, ces arrêts correspondant aux épisodes qui composent le VIe livre. Virgile n’a pas su mettre en plein accord le caractère qu’il voulait lui attribuer et les nécessités du poème.
Les trois premières circonscriptions : enfants, condamnés à une mort injuste, suicidés (426-439). — 7. Le marais du Styx passé, on se trouve dans les enfers proprement dits; outre le Tartare et l'Élysée, ils se composent de cinq circonscriptions correspondant à cinq catégories de personnes, les enfants morts à la mamelle, les condamnés à mort innocents, les suicidés, les victimes de l’amour, les guerriers célèbres. On s’est demandé quelle était l’idée fondamentale qui avait présidé à la constitution de ces groupes, sans se poser la question préliminaire de savoir s’il était nécessaire qu’ils fussent ordonnés suivant une idée fondamentale et on a remarqué qu’ils étaient formés de gens qui tous avaient vu leur existence brisée avant d’avoir atteint leur terme naturel, les êtres enlevés avant d’avoir vécu et ceux qui ont été fauchés par une mort violente ; la constatation est exacte ; pour obtenir un spectacle plus pathétique et dans un but émotif, Virgile n’a mis Énée en rapport qu'avec les plus malheureux parmi les mortels, ceux qui n’ont pas même passé sur la terre le nombre d'années qu'ils étaient en droit d'attendre de la nature. Mais cela ne suffit pas pour expliquer la genèse dans la pensée de Virgile de la formation des cinq groupes. La conception traditionnelle des enfers, telle que Virgile la trouvait chez ses prédécesseurs, était celle des enfers mythologiques ; ils étaient peuplés de personnäges connus, qui avaient leur histoire et leur physionomie légendaires, et qui en étaient les habitants fixes et consacrés ; ces enfers mythologiques familiers aux lecteurs des poètes, Virgile s’est d'autant moins cru autorisé à en altérer l'aspect que les événements de l'Enéide se passaient justement à l’époque épique et il a tenu à les reproduire en partie ; son quatrième et son cinquième groupe dérivent directement de la Nékuia de l'Odyssée. Mais l’époque héroïque n'était qu'un moment du développement de l’humanité; depuis qu'elle avait disparu, des hommes avaient continué à subsister sur la terre, qui eux aussi prolongeaient leur existence dans l’au delà ; pour eux aussi il y avait des enfers, et ils y étaient assemblés au même titre que les héros d'autrefois ; ce sont ces enfers, humains, contemporains, que Virgile a représentés par ses trois premiers groupes ; les personnages y sont anonymes et sans rapport avec Énée, tandis que dans les deux derniers groupes ils ont chacun leur nom et qu'Énée s'intéresse à l’un de leurs représentants ; les enfants, les condamnés à une mort injuste, les suicidés sont quelconques ; il peut y en avoir de tous les temps ; il y a parmi eux des contemporains de Virgile et s'ils nous intéressent, c’est uniquement parce que ce sont des hommes. Ainsi deux conceptions très différentes se sont présentées à l'imagination
de Virgile : suivant ses habitudes d'esprit, au lieu d’exclure l’une au profit de l’autre, il a préféré les juxtaposer ; il en est résulté par exemple que, tout en ayant réuni les suicidés dans son troisième groupe, il en à introduit pourtant dans le quatrième ; cela fait dissonance apparente ; en réalité les premiers sont les suicidés de la vie courante, les autres des suicidés de l'épopée ou de la tragédie ; de même dans le Tartare, à côté des grands criminels de la légende, il y a des coupables de droit commun contemporains, dans l'Élysée, à côté des hôtes traditionnels, des bienfaiteurs anonymes de l’humanité ; les monstres des enfers se divisent en deux catégories : ceux qui ont décimé l'humanité primitive et les fléaux inhérents à l’homme de tous les temps et qui écourtent sa vie.
Dans le grand silence infernal les bruits isolés sont d'autant plus impressionnants ; tout à l'heure, c’étaient les aborements énormes de Cerbère qui emplissaient l’espace ; sans transition — continuo 426 —, ce sont maintenant les vagissements de tous jeunes enfants et leurs pleurs qui frappent l'oreille ; le contraste est saisissant ; les vagissements sont immenses — ingens 426 — ; car nous pouvons nous figurer là tous les milliers d'enfants morts en bas-âge depuis l'origine du monde ; et Virgile insiste avec émotion sur le sort cruel de ces pauvres petits êtres, qui n’ont pas joui des douceurs de la vie, qui ont été ravis à la mamelle (1) et pour qui prématurément la lumière s’est éteinte dns le jour de noirceur — atra dies (?) 420,
Tout auprès — hos iuxta 430 — sont les condamnés à une mort injuste ; la seule chose qu'ils aient en commun avec les enfants, c'est qu'ils sont innocents, par suite sympathiques. Virgile ne leur accorde qu'un vers ; peut-être dans l'Enéide définitive eût-1l ajouté quelques mots.
À peine commencée, l’énumération est interrompue par l'affirma tion que ces places ne sont pas assignées au hasard mais par une décision judiciaire (*). Minos, représenté comme un magistrat romain enquêteur — quaestitor 432 —, convoque les juges silencieux — ce sont des morts —, tire leurs noms au sort et constitue les jurys —ce sont les sudices select — ; il interroge les justiciables ; d’après les renseignements qu'il obtient, il les renvoie devant le jury compétent, qui leur marque leur place (#). .
La circonscription immédiatement contigüe — Proxima.. tenent.…. loca (°) 434 — est celle des suicidés ; ils sont accablés de douleur — maesli 434 — ; Virgile peint avec une énergie extraordinaire leur sort déplorable, leur insurmontable dégoût de la lumière — Jucem… Perost 435 —, la violence du suicide — Prosecere animas ($) 436 —,
l'élan farouche de leurs regrets qui leur rend désirable la plus pénible condition sur la terre (1) et l’obstacle infranchissable contre lequel ils se brisent, les neuf replis du Styx qui les arrête.
Quatrième circonscriptior. Les victimes de l'amour. Didon (440-476). 8. Non loin de là, mais à quelque distance — Nec procul hinc 440 — apparaît une plaine, qui s'étend dans toutes les directions ; en la représentant comme très vaste, Virgile agrandit l'effet, comme il l’a fait pour les enfants ; car s’il ne nomme que quelques-uns de ses habitants, 1l en suppose un nombre immense (?) ; ce sont les Champs de Deuil — Lugentes campi 441 —, désolés comme les circonscriptions précédentes ; ils font partie de l'immense forêt de l’Averne, mais ils sont plantés de myrtes, l’arbre de Vénus, et leurs sentiers secrets offrent des abris solitaires aux malheureuses qu'a consumées un amour cruel et qui continuent à en souffrir. Virgile s’est inspiré directement, comme le prouve un vers littéralement traduit (?), du passage de la Nékuia où Ulysse voit successivement et interroge les héroïnes célèbres, Od., XI, 227, mais il l’a transformé en le pliant à son intention maîtresse de le faire aboutir à l’évocation de Didon ; sans doute les héroïnes homériques ont eu des aventures d'amour, et c'est là avec l’énumération des enfants qui en sont résultés le fond des histoires qu'elle racontent à Ulysse ; mais ces brillantes aventures, dans lesquelles elles ont eu pour amants des dieux, n’ont pas eu pour elles, sauf dans quelques cas, des conséquences funestes. Les héroïnes de Virgile sont des victimes pour lesquelles l’emour a été un fléau dévorant — durus amor crudeii tabe peredil 442 ——, sans qu'il dise positivement qu’elles en sont mortes, quoique ce soit le cas pour quatre d’entre elles et pour Didon ; l'adaptation du reste n’est pas absolument stricte et, ce qui est caractéristique de sa manière, 1l a laissé transparaître dans son imitation des traits de son modèle qui chez lui font disparate. Il n’a pris que trois des nombreuses héroïnes homériques : Phèdre, Procris, Ériphylé; Phèdre répond exactement à ses intentions, puisqu’à la suite de son amour incestueux pour Hippolyte, elle s’est tuée ; Procris, la femme de Céphalus, est également une victime de l’amour, mais autrement : jalouse de son époux, elle a commis une imprudence et celui-ci l’a tuée sans le vouloir ; quant à Ériphylé, elle n'avait aucun drcit à passer du texte homérique dans celui de Virgile ; Adraste son frère, Amphiaraüs, lorsqu'il l'épousa, étaient convenus de soumettre à sa décision les différends qui pourraient survenir entre eux; or, lorsqu'Adraste proposa la première expédition contre Thèbes, Ériphylé, séauite par le collier d'Harmonia offert par Polynice, contraignit Amphiaraüs
à partir bien qu’elle fût certaine qu'il devait trouver la mort; Alkmaeon vengea son père en la tuant ; on peut supposer que la poésie hellénistique avait représenté Ériphylé amoureuse ; mais c’est une hypothèse purement gratuite. Aux trois héroïnes homériques Virgile en a ajouté quatre autres ; deux d’entre elles : Euadné et Laodamia sont choisies en conformité avec l’idée directrice de l’épisode : Euadné femme de Kapaneus, s’est jetée dans les flammes du bûcher de son mari; Laodamia (1) est restée un modèle de tendresse conjugale ; son mari Protésilas fut le premier Grec tué quand on aborda à Troie ; elle obtint des dieux la faveur qu'il lui fût rendu pendant quelques heures ; quand il la quitta, elle se donna la mort immédiatement, ou, suivant d’autres, se fit faire de lui une image de cire à qui elle témoigna toute l'affection qu’elle avait pour lui et, lorsque son père brüla cette image pour la guérir de son amour, elle se jeta dans le feu. Quant à Pasiphaé, elle subit assurément les tourments d’une passion abominable, mais on ne nous dit pas qu'elle en mourut ; il faut descendre à une époque très basse pour trouver une allusion à un châtiment. L'aventure de Caenis est analogue aux amours des dieux pour des mortels qui sont racontés dans l'Odyssée et elle est de date assez récente ; c’est une jeune fille qui aurait obtenu de Poseidôn, pour prix de ses faveurs, le privilège de devenir un homme ; son retour au sexe féminin dans les enfers n’est attesté que par Virgile.
La revue des héroïnes dans l'Odyssée n'a de rapport ni avec le sujet du poème ni avec la personne d'Ulysse ; c’est simplement pour Ulysse l’occasion d'entendre raconter de belles histoires du temps passé. L'art de Virgile est plus raffiné. Les trois épisodes des âmes exclues, des amoureuses, des guerriers illustres sont conçus sur le même plan ; ils aboutissent à la présentation d’un personnage symbolique, représentatif au plus haut degré du groupe auquel il appartient, et avec lequel Énée a des rapports très étroits d'affection, Palinure, Didon, Déiphobe. Ici Énée aperçoit à travers les ténèbres l'image effacée et à peine perceptible de Didon, telle qu’au début du mois on voit ou on croit voir la lune voilée par les nuages (2). En le mettant de nouveau en présence de Didon, il est probable que Virgile a voulu effacer l'impression déplorable que laisse au IVe livre la dureté de son héros et lui prêter enfin les sentiments tendres que nous avons jusqu'ici vainement attendus de lui (ÿ). Il s’y est assez mal pris, Énée se montrant aussi maladroit qu’au IVe livre. Ce qui est certain, c’est qu'il s’est proposé, et ceci est assez piquant, de donner une contre-partie à la fameuse scène de rupture
en renversant les rôles, c’est-à-dire en attribuant cette fois à Énée la tendresse, à Didon l’insensibilité inflexible (1). Énée aborde donc Didon (?) en témoignant une douloureuse surprise que la nouvelle de sa mort, qu'il a reçue, sans doute en Sicile (#), soit vraie — après les avertissements de Didon elle-même, de Mercure, la vue de la flamme du bûcher, l’étonnement est naïf —; il est donc obligé de croire qu il est la cause de sa mort () — on ne saurait vraiment pas en douter — ; ici 1l affirme () de nouveau, comme il l'avait fait au IVe livre, que s’il l’a abandonnée ($) c’est par les ordres exprès des dieux qui maintenant le forcent à affronter le séjour redoutable des enfers (7) — il exagère un peu, pour se donner un air héroïque, la grandeur de l'épreuve qui en réalité est sans danger et qui n’intéresse point Didon puisque ce n’est point pour elle qu’il s’y est soumis ; toutefois c'est là l'argument qui le justifie et il devrait s’y tenir — ; il a tort d'ajouter qu'il ne pensait pas lui causer une si profonde douleur ($), car c’est avouer qu’il continue à méconnaître avec l’inconscience la plus étrange la profondeur de l'affection de Didon et la noblesse de sa nature ; Quem fugis ? 466 est assez ridicule, Didon ayant toute raison de s’écarter de quelqu'un qui l’a mortellement offensée, et en proclamant pathétiquement que c’est de par la destinée la dernière fois qu'il lui adresse la parole, il ne paraît pas se rendre compte que cela doit être à celle-ci parfaitement indifférent. Virgile qui adapte si merveilleusement le discours aux personnes et aux choses, perd cette qualité maîtresse quand il s’agit d'Énée ; les consolations de celui-ci et ses larmes sont superflues (?) ; c’est maintenant le tour de Didon de tenir les yeux fixés sur le sol, de rester inflexible comme la pierre et le marbre ; enfin elle s'enfuit (1°) hostile, farouche, dans le bois ombreux où Sychée l’accueille (41) et répond à sa tendresse ; tout à l'heure elle errait solitaire dans la forêt — Eyrabat silva in magna 451 — ; la vue odieuse d'Énée n’a eu d'autre effet que de la rejeter vers son époux, auprès duquel elle cherche un asile, et Sychée n’a pas tort de pardonner, car si la puissance de Vénus a imposé à Didon une passion effrénée et maladive, elle s’est toujours sentie au fond du cœur liée à l'époux trahi malgré elle ; l'amour d'Énée était pour elle l'amour funeste et coupable, l'amour de Sychée l’amour heureux et dû. Énée, violemment secoué, la suit de sa pitié et de ses larmes ({), qu'il prodigue dans la circonstance ; malgré tout il est encore une fois resté en panne. L'attitude de Didon le laissant sans réponse est imitée de celle d'Ajax vis-à-vis d'Ulysse dans l'Odyssée (1%). Virgile, en empruntant la chose, s’est efforcé de la rendre plus pathétique, plus émouvante.
En réalité Homère lui est très supérieur. Ulysse exprime des sentiments sincères ; il regrette réellement que les armes d'Achille lui aient été attribuées et non à Ajax, puisque cela a privé les Argiens d’un si vaillant guerrier ; c’est un désastre qu'il ne saurait attribuer qu'à la malignité des dieux et de Zeus en particulier ; il donne ainsi toute satisfaction à l’orgueil froissé d’Ajax et cela est plus touchant, plus vrai que l’inutile et maladroite palinodie d’Énée.
Cinquième circonscription. Les guerriers illustres. Déiphobe (477- 347). — 9. Énée poursuit sa route (1) ; il arrive avec sa compagne à la dernière circonscription, celle des guerriers illustres. Les choses étant toujours régulièrement ordonnées chez Virgile, 1ls sont partagés en trois groupes. Il y a d’abord ceux du siège de Thèbes (?) qui sont placés en tête, parce que dans la légende le siège de Thèbes passait pour antérieur à celui de Troie, Tydeus, Parthenopaeus, Adraste encore pâle du désastre subi (*). Ce sont des indifférents avec lesquels Énée n'entre pas en rapports. Puis viennent les Dardanides qui lui sont sympathiques et qui ont été longuement pleurés sur la terre ; quelques noms sont jetés là qui reproduisent des fragments de vers homériques (4). Ceux-ci donnent lieu à une de ces scènes amicales dans lesquelles se complaît Virgile ; ils entourent Énée, s’attachent à ses pas, lui demandent les motifs de sa venue (°). Enfin il est aperçu des chefs grecs et des phalanges d’Agamemnon ; à sa vue les Grecs sont saisis d’une peur colossale — Jngenir trepidare metu 491 —; les uns s’enfuient comme jadis, quand ils regagnaient leurs navires ($) ; les autres essayent de pousser des cris et n'arrivent qu’à rendre un faible son (7). C'est une de ces revanches partielles dont Virgile aime à parsemer l'Enéide : les vainqueurs tremblent devant les vaincus.
Suivant le rythme déjà reproduit deux fois, l'épisode aboutit à l'apparition d’un personnage, qui synthétise le caractère du groupe et a droit à toute la sympathie d'Énée, Déiphobe, le fils de Priam, qui excite au plus haut point sa compassion. Agamemnon, dans la Nékuia, provoque la pitié d'Ulysse, 395, raconte sa mort cruelle et exprime son horreur pour l’indignité de son épouse. C’est là que Virgile à pris l’idée première de la scène avec les différences que les circonstances comportent. Il y donne à Hélène un rôle tout autre que celui qu'il lui fait jouer au IT livre et qui eût exigé dans l’Enéide définitive la suppression totale du passage ($). Nous ignorons ce qui l’a déterminé à opérer cette modification ; très vraisemblablement, en donnant à Hélène un caractère odieux, celui d’un monstre qui livre Troie à ses ennemis et fait massacrer impitoyablement son
époux, 1l à voulu vouer encore une fois les Grecs à l’exécration et rendre les Troyens sympathiques. Dans le chant de Démodokos de l'Odyssée, Ménélas et Ulysse sortant du Cheval de bois se dirigent vers la maison de Déiphobe; à qui pour sa vaillance la main d’Hélène à été accordée après la mort de Pâris ; ils livrent là un grand combat et, grâce à l’aide d’Athéné, ils sont vainqueurs. C’est là la version que suit Virgile au ITe livre, puisque la première chose qu’aperçoit Énée à son réveil c’est la maison de Déiphobe en proie à l'incendie. C'est également celle qu'il suit au VIS Hvre, avec cette différence qu'au IIe livre nous ignorons ce que devient Déiphobe, tandis qu’au VIe nous apprenons qu'il a été massacré. L'Odyssée est muette sur le rôle joué par Hélène au moment de l'attaque de la maison de Déiphobe ; mais le 1ve chant nous la montre paisiblement installée à Sparte avec Ménélas ; elle est donc retombée en son pouvoir. Au ITe livre de l'Enéide, elle a redouté la vengeance des Grecs et s’y est soustraite en se réfugiant à l’acropole sous la protection de Vesta ; Virgile ne fait aucune allusion à ses destinées futures. Le résumé de la Destruchon d'Ilion du soi-disant Arktinos dit simplement que Ménélas l'ayant retrouvée la ramena aux navires après avoir tué Déiphobe (). La version courante était que Ménélas était parti avec l'intention de la punir, mais qu'il avait été désarmé par sa beauté. Nous la trouvons chez Aristophane, qui nous montre Ménélas séduit par les charmes d'Hélène et rejetant loin de lui son épée ; c’est ainsi, d’après le scholiaste, que la chose aurait été racontée par le soi-disant Leschès dans la Petite Iliade, par Ibykos et par Euripide (2) ; la menace de l’épée est souvent représentée sur les monuments figurés où nous voyons Hélène s’enfuvant vers un sanctuaire en tenant embrassée la statue d’une divinité et se retournant vers un guerrier, qui la poursuit. Dans tout cela il n'y a pas trace de trahison. Le motif de la trahison est pourtant indiqué déjà dans la Petite Iliade où Hélène reconnaît Ulysse qui s’est introduit comme espion dans Troie après s'être mutilé et combine avec lui la prise de la ville ($). C’est ce motif que Virgile a développé au VIE livre en le portant au paroxysme de l'horreur.
Énée a de la peine à reconnaître Déiphobe, comme il avait eu de la peine à reconnaître Palinure et Didon, mais pour une autre raison : Déiphobe est affreusement mutilé, son corps est en lambeaux, son visage défiguré ; son nez n'existe plus, ses oreilles ont été arrachées ; on lui a coupé les deux mains; c’est là son état physique ; il est effaré — pauitantem 498 — et cherche à se dissimuler ; c'est là son état psychologique ; Énée humain et compatissant lui adresse la
parole (1), comme il l’a fait pour Palinure et pour Didon ; 1l le fait d’une façon cérémonieuse, car il est toujours poli — Dephobe armipotens, genus allo a sanguine Teucri (?) 500 —, maïs en même temps cet abord honorable relève Déiphobe à ses yeux et aux nôtres ; il lui demande qui a conçu le désir de lui infiger un pareil traitement (3) — c'est dire combien la chose lui paraît abominable — et a pu réussir — c’est rendre hommage à sa vaillance. On lui avait dit qu'il avait péri dans la mêlée, après avoir fait un grand massacre des ennemis (4) ; c'est sans doute là une version de sa mort, à laquelle Virgile fait allusion ; il lui a donc rendu les derniers devoirs et élevé au promontoire Rhoetée, un cénotaphe avec son nom et ses armes (5) ; il n’a pas retrouvé son corps. Il termine en l'appelant son ami — amice 507 — ; Déiphobe lui répond de même, avec effusion — 0... amice 509 —; il lui témoigne toute sa reconnaissance ; il y a là un échange de bons sentiments, une de ces scènes de famille ($) touchantes, dont Virgile ne laisse jamais échapper l’occasion. Déiphobe raconte alors son malheur dans des termes où tout est combiné pour faire éclater l'infamie d'Hélène ; il rappelle les illusions joyeuses des Troyens pendant la nuit suprême, l'entrée du Cheval (7), les réjouissances de caractère bachique à la tête desquelles était Hélène tenant une torche dont la flamme énorme — jlammam... Ingentem 518 sq. — était un signal donné du haut de la citadelle aux Danaens. Accablé de sombres pressentiments — il ne partageait donc pas l’allégresse générale —, il s’est endormi d’un sommeil profond ($). Son épouse, qu'il flétrit d’une sanglante ironie — egregra 523 —, fait disparaître de sa maison toutes les armes (°), même son épée de chevet, et ouvre la porte à Ménélas, espérant ainsi se faire pardonner tous les maux qu'elle à causés — elle met en réalité le comble à sa scélératesse en sacrifiant un innocent — ; on fait irruption dans la chambre ; Ménélas n'est pas seul ; il est accompagné d'Ulysse, l’instigateur de tous les crimes, que Déiphobe traite injurieusement de bâtard (12). [1 s'arrête ; l'état dans lequel il est montre assez ce qui a suivi ; il demande aux dieux de le venger (H). Puis, comme les morts sont curieux, il interroge Énée sur les motifs de sa venue et s'étonne de le voir dans ce séjour de la tristesse, de l'obscurité, de la confusion (1?).
Mais déjà le char d’Aurore a dépassé le milieu de sa course ; le temps accordé s'écoule (5) ; la Sibylle, qui a la responsabilité, qui veut que tout se passe dans l’ordre, avertit Énée que la nuit approche (4), qu’il ne faut pas s’attarder aux larmes. On est arrivé à l'endroit où la route se partage en deux, à droite on va au palais de Dis (15) ; c’est le chemin qui conduit à l'Élysée et qu'ils doivent
suivre ; le chemin de gauche est celui du Tartare, où les méchants sont punis (1).
Les dernières paroles de la Sibylle indiquent que nous allons entrer dans une nouvelle partie des enfers, c’est-à-dire que nous allons être en présence d'une conception nouvelle de la vie d’outre-tombe. Jusqu'ici les morts nous ont été représentés comme des humains réduits à l'état d’ombres et menant une existence crépusculaire analogue à celle qu’ils ont menée sur la terre (?) mais vide et réduite à un vain simulacre, ce qui est misérable et douloureux. Leur aspect est celui qu'ils avaient au moment du trépas et c’est un aspect désormais fixé et qui ne changera plus. Ériphylé porte et portera toujours les traces des blessures qu’elle à reçues de son fils, et Déiphobe ne recouvrera jamais ses deux mains, ses oreilles et son nez. Qu'ils se soient distingués par leur mérite sur la terre ou qu'ils aient commis des crimes, peu importe ; il n’y a pour eux ni récompenses ni châtiments. Les Dardaniens qui ont péri pour leur patrie et qui ont donné leur vie n’ont rien obtenu en échange. Ériphylé qui a causé la mort de son époux, Pasiphaé qui s’est abandonnée à un amour innommable, Phèdre qui a calomnié son beau-fils ne sont point dans le Tartare, parce qu’elles n’y étaient point dans les sources où Virgile a puisé. Ainsi est comprise la survie dans le XI chant de l'Odyssée et c’est ce morceau dont Virgile nous a donné jusqu’à présent l’équivalent (). Mais il y avait de la survie une autre conception, mystique, philosophie d’après laquelle les injustices de la vie terrestre étaient réparées, Les responsabilités établies par un jugement, les bons récompensés et les méchants punis. C’est cette théorie que va maintenant reproduire Virgile sans s'inquiéter de la contradiction ; il se borne à mettre en beaux vers et à juxtaposer des systèmes incompatibles ; les différentes provinces des enfers correspondent chez lui a des représentations différentes de l’au delà. C'est méconnaître les procédés de composition de Virgile et c’est aller contre sa méthode que de vouloir établir l’unité là où il ne s’est pas préoccupé de la “INEttre.
Le Tartare (348-627). — 10. Déiphobe s’efface sans protester ({). Énée causait avec Déiphobe, nous ne savons pas bien entendu dans quelle position, quand la Sibylle est intervenue ; il se retourne — Respicit 548 — et il aperçoit le Tartare. Dans la description des entiers le Tartare ne pouvait pas manquer ; mais cette description n'est faite qu’en fonction du voyage d’'Énée ; Énée ne pouvait y pénétrer et n'avait rien à faire avec lui ; c’est pour cela qu'il est supposé voïsin de la circonscription où se trouve Énée et de la route où il va s’en-
gager ; la topographie est imaginée pour les besoins de l’action. Comment l'extérieur nous en est-il représenté ? IL est à gauche, d'après ce qui vient d'être dit ; au pied d'une falaise rocheuse, dont on ne voit pas bien la nécessité, s'élèvent de larges constructions qu'environne un triple mur; autour coule le Phlégéthon, fleuve spécial du Tartare — Tartareus Phl:gethon 551 — ; il semble bien que ce soit un fleuve circulaire ; par conséquent il n’y a pas lieu de chercher où est sa source et où 1l se jette ; il est sans lien avec l’Achéron et le Cocyte et il joue à propos du Tartare le même rôle que le Cocyte à propos des enfers (1) ; il roule des flammes, ce qui est très particulier, et des rochers retentissants, ce qui est commun avec tous les torrents ; les flammes auraient suffi et lui auraient donné un caractère plus spécifique ; mais Virgile aime à juxtaposer et à agglomérer. En face d'Énée, évidemment dans le mur, est une porte colossale, engagée dans des colonnes (?) d'acier massif, que nulle force humaine ou même divine ne saurait briser ; elle est en outre protégée par une tour en fer, qui en défend l'accès. Le vestibule, c'est-à-dire l’esplanade qui la précède, est gardé nuit et jour par Tisiphone vêtue d’un manteau sanglant (*), c’est-à-dire taché du sang de ses victimes, et retroussé pour ne pas gêner ses mouvements quand elle les flagelle. De l’intérieur du château-fort sortent des gémissements, des bruits de coups frappés sans pitié, le grincement du fer et le son des chaînes qu’on traîne. Tout cela produit sur Énée, dont les impressions forment une partie importante du VIe livre, et est destiné à produire sur nous un effet d'épouvante.
Le spectacle est grandiose et terrifiant ; 1l n’y a rien là qui ne soit cohérent et parfaitement compréhensible. Le Tartare présente au dehors l'aspect d'une énorme forteresse que nous supposons aménagée intérieurement en cachots où sont torturés les prisonniers. Mais plus loin le Tartare est représenté sous sa forme primitive, celui d’un gouffre d'une profondeur insondable ; il ne semble point par conséquent qu'il soit besoin d’un triple mur pour qu’on ne puisse s’en échapper, quant une fois on y a été jeté et l’on ne voit pas à quoi servent les constructions dont l’a entouré Virgile (*). En outre, la peine ne consiste pas uniquement pour les criminels à y être précipités ; il y en a qui subissent des châtiments divers, mais aucun des châtiments décrits ne ressemble à la torture dans un cachot ; d'aucun ne peuvent provenir ces bruits de fer et de chaînes traînées, qui dans le voisinage saisissent les passants d'horreur. Il y a donc là deux conceptions différentes que Virgile a réunies sans les accorder et c'est là une de ces disparates que la révision définitive de l’Enéide n’eût .
point fait disparaître, à moins qu'il ne se fût décidé à opter, car ces dissonances résultent non pas d’inadvertance dans l'exécution, mais du fond même des choses,
Énée (!), effrayé de ce qu’il voit, demande à la Sibylle des renseignements sur ce qu il ne voit pas : quelles sont les espèces de crimes punis dans le Tartare et quels sont les châtiments — Quae scelerum facres… () quibusue Vrgentur poenis ? 560 sq. —, et, suivant l’usage de Virgile, cette double interrogation conditionne la réponse de la Sibylle, qui s'y conforme exactement, les mots Ne quaere doceri Quam poenam aut quie forma uiros jortunaue mersit 614 sq., Omnis scelerum.… formas, Omnia poenarum... nomina rappelant fidèlement la question par la répétition de poena et par l’équivalence de forma — facies. Virgile n’a pas fait entrer Énée dans le Tartare, probablement parce qu'il n y aurait rencontré personne à qui il s’intéressât : mais il a inventé un moyen très ingénieux de lui donner cependant un aperçu de ce qui s’y passe : la Sibylle lui dit (#) que, lorsqu'Hécate lui a donné l'autorité sur les bois de l’Averne, elle lui a révélé les. châtiments imposés par les dieux (4) et l’a menée partout (5). C’est là le royaume impitoyable de Rhadamanthe de Gnose (f) ; elle décrit ses fonctions non comme celles d’un juge qui punit les crimes connus, mais qui dépiste et se fait communiquer les ruses des coupables (?) et leur arrache l’aveu des fautes vainement cachées dont ils ont remis l’expiation jusqu'à la mort. Déjà Platon ($) donne comme traditionnelle l’idée que les grands coupables doivent dans l’autre monde avouer leurs forfaits comme un avertissement pour les générations futures et ici même nous avons un exemple de la chose, celui d'un supplicié mythologique, Phlégyas, 619 sq. Rhadamanthe prononce le verdict et immédiatement (?) Tisiphone se saisit des condamnés en les frappant de son fouet, en les menaçant de ses serpents (1°), en appelant à son aide ses sœurs (1). C’est alors que les portes sacrées s'ouvrent devant ceux-ci et qu'ils entrent. Tisiphone ne les suit pas ; un monstre bien plus impitoyable qu'elle les attend : c'est une hydre énorme aux cent gueules sombres béantes ; comment se comporte-t-elle à l'égard de ceux qui lui sont livrés ? C'est ce que Virgile n'explique point.
Il a mis sous nos yeux dans des vers d’une puissance admirable le tribunal devant lequel comparaissent les coupables après leur mort et le prononcé du jugement. Maintenant que la Sibylle nous introduit dans le Tartare, nous pensons y trouver les justiciables de Rhadamanthe et, après avoir assisté au jugement, être témoins du supplice. Or il n’en est rien, au moins dans la première partie
de l'exposé de la Sibylle ; ce sont des damnés mythologiques qui nous sont présentés ; ces damnés n'ont rien eu à faire avec Rhadamanthe ; ils ont été punis directement par les dieux qu'ils avaient offensés. Le Tartare n'existe pas dans la Nékuia ; toutefois, dans la seconde partie de son récit, Ulysse déclare qu'il à vu trois des grands suppliciés qu'y plaçait la croyance populaire : Tityos, Tantale et Sisyphe ; que les autres figurants de la Nékuia aient été envoyés de l'Érèbe par Perséphoné, cela est admissible : Tityos étendu sur le sol et rongé par les vautours, Tantale essayant d’apaiser sa soif à une eau qui fuit et sa faim aux fruits d'arbres que le vent écarte de lui, Sisyphe roulant son rocher sont fixés dans une attitude qui ne leur permet pas de venir trouver Ulysse. Le passage est donc d’une rédaction postérieure au reste. Revenant à limitation de la Nékuia, Virgile lui a emprunté Tityos et l’a placé avec d’autres grands coupables de la mythologie dans le Tartare, conçu comme un-gouffre d’une profondeur prodigieuse (1). Énée a demandé à la Sibylle les espèces de crimes punis dans le Tartare et la nature de la punition ; la Sibylle le satisfait. Elle nomme d’abord les Titans, fils de la Terre (?), qui ont été précipités par la foudre dans le Tartare (*) et roulent au fond, sans doute comme les suppliciés les plus anciens ; c’est là leur châtiment ; il n’est pas question de ce qui le leur a valu, la lutte contre les dieux olympiens. Là aussi elle a vu les jumeaux Aloïdes ; il n’y a rien sur leur histoire ; leur crime était raconté diver sement ; la version choisie par Virgile est celle qui leur impute d’avoir voulu forcer l'entrée du ciel pour détrôner Jupiter ; sur leur châtiment, qui avait donné lieu à des récits divergents, elle est muette ; il semble qu'il consiste simplement, comme celui des Titans, à être dans le Tartare (*). Elle a vu également Salmoneus dont elle décrit avec un merveilleux éclat de style et une pitié dédaigneuse — demens 590 — la course triomphale — ouans 589, état d'âme — sur un quadrige à travers la ville centrale de l'Élide et les prétentions dérisoires à reproduire avec des torches et le sabot de ses chevaux sur une planche d’airain l'éclair et le tonnerre et à être adoré comme un dieu ; mais le père tout-puissant l'a précipité en l’enveloppant du tourbillon de la foudre — la véritable — et il est cruellement puni ; il a donc été foudroyé comme les Titans et son châtiment consiste comme celui des Titans et des Aloïdes à avoir été jeté dans le Tartare (*). De Tityos emprunté directement à la Nékuia, la Sibylle décrit le châtiment sans dire le crime — il a voulu violer Léto — ; c'est cette fois un châtiment spécial, celui qui était consacré par la tradition ; il n’est pas douteux qu’en imitant Homère Virgile n'ait
cherché à le surpasser par la magnificence et la force de l'expression ; il lui est supérieur comme styliste (1). Ixion et Pirithoüs, les deux Lapithes, sont mentionnés sous forme de prétérition ; ce ne sont que deux noms jetés là sans rappel de la faute et de la peine (2).
Jusqu'ici tout se suit et est parfaitement cohérent ; il n’en est pas de même de la seconde partie du discours de la Sibylle, que la tradition manuscrite actuelle présente dans le plus grand désordre. M. Havet a démontré que le supplice, qui fait le sujet de 602-607, ne saurait être attribué n1 à Ixion ni à Pirithoüs, mais qu’il est celui de Phlégyas, que par conséquent 616-620 ont été déplacés par une erreur de copiste et doivent être rétablis entre 607 et 602 ($). Mais cela ne suffit pas pour rendre au morceau une physionomie tout à fait satisfaisante : 614-615 doivent précéder immédiatement 625- 627 qui les expliquent et les justifient ; leur place est non pas avant, mais après 621-624 (4). Étudions maintenant le morceau dans l’ordre restitué.
616-620, 602-607. La Sibylle poursuit ; mais à partir de ce moment elle ne s'attache plus qu'aux supplices, comme elle l’a fait pour Tityos, sans en indiquer la cause ; ce sont d’abord des supplices anonymes, ceux du rocher et de la roue, dont les victimes passées sous silence sont Sisyphe et Ixion ; puis vient l’infortuné Thésée éternellement immobile sur un siège dont il ne peut se lever () et enfin le plus malheureux de tous, Phlégyas, proclamant à travers l'ombre qu'il faut apprendre à pratiquer la justice et à respecter les dieux ; sa punition dérive de celle de Tantale dont elle à hérité le rocher menaçant, mais elle en a perdu l'aspect rustique et est devenue plus théâtrale : Phlégyas est devant un festin témoignant d’un luxe royal ; mais la doyenne des Furies l'empêche d'y toucher : elle se dresse devant lui en brandissant une torche et en faisant entendre une voix tonnante ($).
L'ensemble formé par 580-601, 616-620, 602-607 se compose de couplets d’étendue variable, qui sans doute n'ont pas tous été écrits par Virgile le même jour et à la suite l’un de l’autre. Il présente pourtant une incontestable unité. Tous les personnages énumérés ont ceci de commun qu'ils sont les ennemis des dieux, les Titans de tous les Olympiens, en particulier de Jupiter leur chef, les Aloïdes, Salmoneus, Tityos, Ixion, de Jupiter — c'est la catégorie la plus nombreuse —, Pirithoüs et Thésée de Pluton, Phlégyas d’Apollon, et qu’en outre le châtiment leur à été infligé directement par les dieux — deum poenas 565. Ils appartiennent donc à une classe de damnés parfaitement définie et n’ont jamais rien eu à faire avec Rhada-
CARTAULT, 30
manthe ; non seulement ils n’ont pas été jugés par lui, mais ils n’ont. pas été jugés du tout ; ils sont d'une autre époque que celle où domine la conception du jugement des morts ; ils ont offensé les dieux et les dieux se sont vengés. Quant à l’organisation même de l’énumération, 616-620 et 602-607 paraissent particulièrement appropriés à la terminer ; ce sont les plus malheureux parmi les damnés — infelix, miserrimus 619 — qui viennent en dernier lieu pour clore la série par les exemples les plus saisissants ; Phlégyas tire la morale du spectacle auquel nous avons assisté en affirmant la nécessité d’être juste, et les mots non temnere diuos 620 sont particulièrement en situation, puisque ce sont des contempteurs des dieux que nous venons de passer en revue (1). On peut supposer que l'intention première de Virgile était dans la peinture du Tartare de se borner à l’énumération des damnés mythologiques, que tout au moins c'est cette énumération qu'il a rédigée d'abord. En tout cas, il faut admettre que les damnés mythologiques et les damnés de droit commun ne proviennent pas du même cercle d'idées, ne résultent pas des mêmes recherches et des mêmes lectures, mais d’études dirigées dans des directions successives, les premiers ayant été fournis par l’ancienne poésie grecque, les seconds par les théologiens et les philosophes.
Dans la constitution des cinq circonscriptions des enfers, Virgile en à attribué deux, en s'inspirant de l'Odyssée, aux héros de l'épopée ; il en à réservé trois aux représentants de la vie réelle. De même ici, à côté des contempteurs des dieux, 1l fait figurer les violateurs des lois humaines, tels qu'il les a vus dans la société romaine, et 1l les peint sous des couleurs nettement nationales (?).
608-613, 621-624. Le premier groupe est formé de quatre catégories d'individus (*) : d’abord ceux qui ont détesté leurs frères (4) ou maltraité leur père et qui ont fait tort à leur client ; ils ont foulé aux pieds les droits de la famille naturelle — par les rapports d'Énée avec lule et Anchise, l'Enéide est la glorification de l'union familiale — ou de la famille artificielle ; la clientèle fondait pour les Romains des obligations aussi sacrées que la nature; viennent ensuite les avares représentés à la façon des moralistes romains comme des gens qui se couchent sur leurs trésors en les gardant jalousement pour eux ; eux aussi ont été de mauvais parents ; en ajoutant que c'est là la catégorie la plus nombreuse, Virgile est d'accord avec les satiriques ; 1l faut croire que c'était là un vice spécifiquement romain, très répandu, et qui était devenu un véritable fléau social ; la mention des adultères pris sur le fait et mis à mort correspond au relâ-
chement général des mœurs et aux mesures prises par Auguste pour rendre au mariage son inviolabilité ; celle des esclaves infidèles à leurs maîtres, qui ont fait preuve d’impiété en s’armant contre eux, rappelle les guerres serviles, que redoutaient particulièrement les Romains ; la dernière fois qu'on les avait vus combattre, c'était sous les ordres de Sextus Pompée qui les avait enrôlés pour combattre Octavien ; il est donc vraisemblable que c’est à ce fait que Virgile fait allusion.
Ce sont des crimes nettement politiques qui apparaissent en tête de l'énumération suivante, d’abord le traître qui a vendu sa patrie à prix d'or et qui lui a imposé un maître (1). Servius a songé à Curion qui a vendu Rome à César; mais que Virgile, césarien dès sa jeunesse, ait caractérisé César comme un tyran ayant obtenu par la corruption une puissance illégale, c'est ce qu'on ne saurait admettre ; l’allusion reste donc obscure; quant au législateur qui s'est fait acheter pour édicter et abolir des lois, c'est sans doute Antoine. Il n'y a pas lieu de chercher dans la mythologie un nom pour le père incestueux, auteur peut-être d'un scandale récent, mais qui reste pour nous anonyme. Nous revenons au crime contre les bonnes mœurs dont 1l a été question plus haut sous une autre forme, ce qui prouve peut-être que les deux couplets ne sont pas du même jet.
Ces deux groupes forment un ensemble homogène comme le précédent et qui s’en distingue à un triple point de vue : il s’agit ici évidemment des justiciables de Rhadamanthe, ils sont tous anonymes et la mention du crime n’est jamais accompagnée de celle du châtiment qui lui est appliqué. [1 est certain qu'ils sont dans le Tartare ; le jugement a donc été prononcé et ils ont subi les brutalités préliminaires de Tisiphone, mais ils en sont restés là — Jnclusi poenam exspectant 614 — ; qu'il y ait des cachots dans les bâtiments dont il a été question au début de l'épisode, c'est ce qui est tout naturel ; mais que pour aucun des condamnés de droit commun depuis l’origine — ce n’est pas à l’époque de Virgile qu'ils ont commencé à affluer dans le Tartare — la sentence n'ait encore été exécutée, c'est ce qui est surprenant, L’assertion bizarre résulte sans doute de ce que Virgile n’a pas voulu leur attribuer les châtiments mythologiques connus, qui avaient leurs occupants et qui du reste étaient en petit nombre et que d’autre part il ne s’est pas cru autorisé à en inventer de nouveaux. Il a dissimulé sa timidité, sa répugnance à innover, en remettant la chose à l’avenir, ce qui est ingénieux mais ne trompe personne.
614-615, 625-628. La Sibylle termine en rappelant en partie tex-
tuellement la question d’'Énée et en s’excusant de ne pouvoir y répondre d’une façon complète. Elle le fait sous une forme empruntée à Homère mais portée à l’hyperbole (1) ; cette hyperbole à pour but de grandir les choses et de frapper notre imagination, comme lorsque la circonscription des héroïnes amoureuses nous a été dépeinte immense. La Sibylle a soulevé pour nous le voile du Tartare et nous a permis d'y jeter un coup d’œil ; en réalité ce sont des milliers et des milliers de coupables que renferme le Tartare et nous n’en avons aperçu que quelques-uns.
Le palais de Dis (628-636). — 11. Le discours de la Sibylle a été débité de pied ferme ; il faut se remettre en marche (?). Le rythme du voyage c’est qu'Énée et la Sibylle sont impatients d'arriver et que pourtant ils s'arrêtent sans cesse ; Adceleremus dit la Sibylle 630 ; tout à l'heure c'était elle qui pressait l’action, maintenant c'est son exposé qui l’a retardée ; c'est un avertissement que la description du Tartare est un hors-d'œuvre, qui n’a pour Énée qu’un intérêt de curiosité ; elle est du reste indispensable pour faire contraste et contrepoids avec celle de l'Élysée. L’offrande du rameau d’or est expédiée rap:dement. Le palais de Dis est en vue ; on a en face de soi la porte où 1l doit être déposé ; on s’y achemine en suivant la route obscure (3). Énée ne voit ni Dis ni Proserpine auxquels il n’a rien à dire ; il s'approche de l'entrée (), se purifie d’eau lustrale, qui se trouve là à propos, et fixe le rameau au seuil.
L'Elysée. Anchise. La purification des âmes (637-731). — 12. Ceci fait (5) et la cérémonie terminée, Énée et la Sibylle arrivent à l'Élysée. D'après l'Odyssée (6), « la pleine de l'Élysée » est aux confins de la terre, sur les bords de l’océan ; on n’y souffre point de la neïge, du mauvais temps, de la pluie; l'air y est sans cesse rafraîchi par le souffle du Zéphyre qui vient de l’océan ; la vie y est très facile. En somme on y Jouit d'un climat délicieux, c’est tout ce que nous en apprenons. Ménélas ne mourra pas ; il y sera transporté parce qu'il est par Hélène le gendre de Zeus ; il y trouvera Rhedamanthys. C'est donc le séjour des héros, qui, comme tels, échappent au trépas, sort commun des mortels. D’après Hésiode (°), les îles des Bienheureux sont situées aux confins de la terre, comme dans l'Odyssée, bordant l'océan ; elles sont habitées par les « héros bienheureux, les demidieux », qui sont les guerriers ayant péri au siège de Thèbes et à celui de Troie ; Zeus, fils d: Kronos, les a établis là sous l’autorité royale de Kronos ; il leur a donné une vie exempte de soucis ; la terre y produit trois moïissons par an; c’est encore le séjour des héros et c'est une idéalisation de la vie Humaine avec la suppression de tout .
ce qui est peine et travail. D’après Pindare (!), ceux qui ont vécu trois fois sans violer la justice sont envoyés au palais de Kronos dans les îles qu'enveloppent les brises de l’océan ; ils s’enguirlandent les bras et la tête avec les fleurs d’or qui poussent sur les arbres et dans l’eau ; ils vivent sous les lois justes de Rhadamanthys, qui est le « parèdre », l’assesseur de Kronos ; ils y trouvent Peleus, Kadmos, Achille. Il s’agit toujours des îles Fortunées, rafraîchies par les brises de l'océan ; la végétation en est caractérisée par la production des fleurs, et l'existence est celle des circonstances les plus brillantes de la vie hellénique, celle de la célébration des victoires gymniques où l'on se couronnait de fleurs ; les habitants appartiennent à deux catégories ; d’une part ce sont les anciens héros de l’épopée connus dans Homère et dans Hésiode ; mais à la conception de la poésie mythique se mêlent les conceptions orphiques et pythagoriciennes ; 1l y a une migration des âmes et les îles Fortunées sont surtout le séjour de celles qui ont subi trois fois l'épreuve de la vie, sans manquer à la justice. Dans un fragment de Thréne, Pindare représente les Bienheureux vivant à la campagne dans des prairies où poussent les roses empourprées, l'arbre d’encens et les fruits d’or ; ici encore leur félicité consiste à vivre au milieu d'une végétation luxuriante et fleurie ; en outre, ils jouissent dans ce pays aimable de l'odeur des parfums que brûle sur les autels des dieux la flamme resplendissante ; au milieu de ces sensations délicieuses pour la vue et pour l’odorat, on se livre aux divertissements qui ont rendu la vie agréable ; les uns se distraient en montant à cheval et en se livrant aux exercices du gymnase, les autres se divertissent en faisant une partie de dames ou en jouant de la phorminx. Mais 1l y a quelque chose de nouveau ; l'Élysée est supposé sous terre ; il faut donc qu'il soit éclairé ; la lumière est une jouissance ; Pindare suppose simplement que le soleil perce la nuit infernale. Plutarque (?) ajoute qu'il y a des fleuves calmes et paisibles et que les habitants s'occupent à se souvenir et à parler du passé dans des promenades faites ensemble et dans des réunions. Chez Aristophane (3), l'Élysée est également éclairé brillamment, sans qu’on nous dise d’où vient la lumière ; il y a des bosquets de myrtes, des thiases de bienheureux, hommes et femmes, qui frappent leurs mains l’une contre l’autre ; ce sont les initiés.
Comment Virgile se représente-t-il l'Élysée ? Quelles catégories de gens y place-t-il ? En quoi fait-il consister leur bonheur ?
Il ne donne pas de l'Élysée une description préliminaire et continue ; mais les traits qu'il a disséminés çà et là permettent de s’en
représenter la physionomie. Par contraste avec les cinq circonscriptions des enfers, qui sont tristes, c’est un pays riant — /ocos laetos 638, lacta arua 744 —, par contraste avec le Tartare, lieu de supplices et de souffrance, c'est le séjour du bonheur — sedes.. beatas 630.
L'impression dominante pour les yeux, impression qui est reposante et douce, c'est celle de la verdure ; il y à beaucoup de bois comme dans le reste des enfers, mais ce sont d’agréables bosquets, odorants, ombreux, Sans rapport avec les sombres et lugubres fourrés de l'Averne (1), des pelouses gazonnées — gramineis 642, per herbam 657,
gramina 684 —, des prairies dont la fraîcheur est entretenue par des ruisseaux — prata recentia riuis 674. Il n'est pas question de fruits, quoiqu'on ÿ mange — wescenhis 657 —, ni de fleurs, quoi-
qu'Anchise en demande pour les offrir à l’âme de Marcellus, 883. Quant à la structure générale du paysage, ce sont de vastes plaines — campos 640, Per campum 633, campos… nitentes 677 —, mais mollement ondulées, avec des collines dont le sommet s’infléchit — dugum 676 —, des vallées verdoyantes —— convallé uirenti 679 —, écartées et mystérieuses — in ualle reducta 703 —, en somme rien de restreint ni de heurté, mais de vastes perspectives et des lignes qui se prolongent en courbes harmonieuses. Comme le Tartare a son fleuve spécial, le redoutable Phlégéthon, l'Élysée à les siens, qui eux non plus n’ont rien à voir avec l’Achéron, le Cocyte et le Styx ; ce sont l'Éridan, le grand fleuve des pays occidentaux, qui prend ici sa source, et le Léthé, qui borde une région particulièrement calme de l'Élysée — domos placidas 703.
Par opposition aux parties enténébrées des enfers, l'Élysée connaît les joies de la lumière ; mais Virgile ne s’est pas contenté du moyen de fortune de Pindare qui y fait pénétrer la lumière du soleil. L'Élysée
a son soleil, ses astres à lui; il a même ses larges espaces éthérés
qui revêtent d’une lumière éclatante (?) les plaines riantes — cam- Dos... nitentes 677 — et, à la fin du livre, c’est dans les vastes régions de l'air — Aeris in campis lalis 887 — qu'Anchise promène Enée.
Par ces mots, qui ont étonné les commentateurs, Virgile nous révèle qu'il a juxtaposé deux conceptions différentes, celle qui est fondamentale ici d’après laquelle les âmes des Bienheureux habitent l'Élysée et celle qu’il n'indique que discrètement et par quelques allusions, qui les fait monter dans les sphères célestes au sein de la radieuse clarté. À l’époque de Virgile, on n’admettait plus guère dans les classes instruites de la société l'existence d’un séjour souterrain pour les âmes des morts ; conformément à l’idée philosophique qu’on se faisait de leur nature, on leur assignait pour demeure, après
la séparation d'avec le corps, les espaces de l'air ou les astres ; ou bien elles devenaient elles-mêmes des astres. Naturellement on tenta de concilier la croyance ancienne avec les théories modernes ; on plaça les hommes supérieurs dans le ciel, les médiocres sous la terre, ou bien l'âme raisonnable dans l’air, l'ombre dans les enfers ; on associa parfois les anciennes représentations mythiques à la théorie nouvelle. Suivant ses habitudes de conservatisme mitigé d'innovations discrètes et timides, Virgile a gardé l'Élysée traditionnel, mais avec, çà et là, des échappées sur l'air et sur l’éther où la philosophie plaçait les Bienheureux (1).
Virgile à peuplé l'Élysée d'habitants assez disparates. Énée et la Sibylle rencontrent d’abord des anonymes qui forment un ensemble, bien que divisé en deux groupes : les uns se livrent, mais courtoisement — /udo 643 —, aux luttes de la palestre, les autres exécutent des danses rythmées en chantant des vers (?) ; la partie musicale est pour ces derniers exécutée par Orphée en longue robe de citharède (*). Une des manifestations les plus brillantes de la vie hellénique à l’époque historique, de celles par lesquelles s’exprimait le caractère de la race, c'étaient les jeux gymniques et musicaux. Les Bienheureux continuent, comme les habitants des cinq circonscriptions, à pratiquer les occupations de la vie ; seulement ce qu'ils continuent de la vie, ce sont les plaisirs et les divertissements. Virgile, pour leur assurer le bonheur, ne s’est pas beaucoup mis en frais d'imagination et n’a rien inventé. Il se rattache à Pindare.
L'ensemble suivant se rapporte à un autre ordre d'idées et provient d’une autre source : ce sont les descendants de Teucer, Ilus, Assaracus, Dardanus, les Magnanimi herocs 649, qui correspondent aux « héros bienheureux » d'Hésiode. Seulement, dans la cinquième circonscription, Virgile s'inspirant d'Hésiode avait placé les guerriers du siège de Thèbes et ceux du siège de Troie ; ici, pour varier, ce sont les ancêtres des Troyens qu'il nous présente. Énée aperçoit avec étonnement (4) des armes et des chars vides ; les lances sont plantées en terre, les chevaux paissent çà et là ; Énée survient donc à un moment où tout est au repos ; ce n’est évidemment qu'une accalmie momentanée ; les héros dont il est question ont conservé le goût des chars, des armes, des beaux chevaux ; ils sont d'habitude en action, mais il est bien certain qu'ils ne combattent plus sérieusement ; ils mènent une existence de guerriers sans la guerre. Ici encore la béatitude consiste à faire avec aisance, avec plaisir, les besognes qu'on faisait sur la terre, mais dépouillées de ce qu'elles avaient de pénible et de dangereux. C’est à peu près ainsi que nous est
472 L'ART DE VIRGILE DANS L'ÉNÉIDE s
représentée la vie dans la cinquième circonscription et l’on ne voit de différence bien tranchée ni en ce qui concerne le mode de l'existence, ni en ce qui concerne ceux qui la pratiquent (1).
Et voici — ecce (2) 656 — qu'il aperçoit à droite et à gauche (5) des gens qui mangent sur l'herbe et qui chantent un péan dans un bois de lauriers odoriférants qui est l'endroit d’où l'Éridan se répand dans la forêt. La réapparition de la musique paraît témoigner de l'indépendance des morceaux qui se succèdent ici et du procédé de composition par fragments. Ce dont Virgile fait un genre de béatitude n’est autre chose que le plaisir épicurien mentionné par Lucrèce qui consiste à prendre un repas simple sur le gazon à l'ombre des arbres et à la fraîcheur d’une eau courante. Virgile n’a inventé aucun supplice nouveau pour le Tartare : il n’a pas été plus inventif pour ce qui était du bonheur à procurer aux élus. En revanche, il en trace les diverses catégories avec une élévation philosophique de pensée véritablement admirable. Ce sont d’abord les guerriers qui ont versé leur sang pour la patrie. La guerre ayant été l'instrument de la grandeur de Rome et l’Enéide étant la glorification de cette grandeur, il est naturel qu'ils soient au premier rang et cela est en accord avec la revue des âmes, qui va suivre () ; viennent ensuite les prêtres, qui sont restés purs (°) et dignes de leur caractère religieux — quand on pense aux efforts faits par Auguste pour rendre aux sacerdoces le prestige qu'ils avaient perdu, on voit que la conception virglienne concorde avec l'une des vues les plus hautes de la politique impériale — ; après eux, les p12 uates ($), qui ne sauraient être les chantres de l’époque légendaire, dont 1l est question avant et ensuite ; c’est bien la poésie telle qu'il la pratiquait dans l’Enéide que Virgile a voulu glorifier, c'est-à-dire la poésie qui a pour but d’exalter la piété envers les dieux, le sentiment de la famille, l’attachement au devoir, le patriotisme ; la série se termine par les inventeurs des arts, qui ont fait progresser la culture et la civilisation (*) et par les gens qui en faisant le bien se sont attiré la reconnaissance de quelques-uns de leurs semblables (8). Tous ont la tête ceinte de bandelettes, récompense purement symbolique, la seule qu'ils ambitionnent. Si nous envisageons le groupement, nous trouvons réunies et glorifiées en cinq vers toutes les grandes qualités qui vivifient la société humaine, en assurent le développement moral et le progrès, l'esprit de sacrifice qui donne la vie pour la patrie, le sentiment religieux qui assigne à l'existence un autre but que la satisfaction des besoins matériels, la grande inspiration poétique qui élève et ennoblit, le travail intellectuel qui améliore notre condi-
tion sur la terre, l’action bienfaisante qui vient au secours de la faiblesse. C'est un résumé merveilleusement concis de tout ce qui répond aux grandes destinées de l’homme. Jamais paradis n’a été peuplé avec plus de largeur de vues ; ce ne sont plus seulement ici les gens vertueux de Pindare.
Se trouvant au milieu de ces êtres par excellence, la Sibylle leur demande, à eux et en particulier à l'excellent poète (1) Musée qui les domine de ses hautes épaules (?), où séjourne Anchise (3), pour qui Enée et elle ont fait ce voyage (*. Musée répond que les habitants de l'Élysée n’ont pas de demeure fixe, mais qu’il va la conduire elle et son compagnon ; il leur fait franchir une colline, leur montre d'en haut les plaines brillantes ; ils descendent vers Anchise qu'ils trouvent au fond d'une vallée verdoyante occupé à passer en revue les âmes destinées à remonter au jour (°) et en particulier ses chers descendants (f).
. La rencontre du père et du fils est du sentiment le plus affectueux et le plus charmant. Dès qu'Anchise aperçoit Énée se dirigeant vers lui, d'un geste franc et joyeux il lui tend les deux mains ouvertes, les larmes lui viennent aux yeux et il laisse échapper (?) des paroles d’une émotion profonde et en même temps d'une simplicité et d’un naturel extraordinaires. Virgile est le poète des effusions familiales ; mais parfois 1l exagère et manque de goût; ici il a trouvé le ton juste. « Enfin tu es venu ! Venisti tandem | 687 » . est plein d’une tendresse infinie ; Anchise n'a pas douté un instant de sa piété filiale — exspectata 687 — ; cela montre quelle union intime il y a entre le père et le fils et combien ils se connaissent. Il à triomphé des difficultés du voyage ; Anchise est fier de son courage ($) et il est heureux de le voir, de l’entendre, de lui répondre; c’est dire qu'il retrouve tout ce qui a jadis fait sa joie ; il revient sur le fait qu'il l’'attendait justement à cette époque et il se réjouit de ne pas avoir été déçu, non par une vaine satisfaction d'amour-propre, mais parce qu’il voit là une preuve d'affection. Il songe avec une sollicitude toute paternelle à ses longs voyages, aux dangers courus (°). Et il termine par une allusion discrète aux risques scabreux de la Libye, non pour faire un reproche, mais pour rappeler ses propres inquiétudes. La réponse d'Énée, qui paraît au premier abord avoir moins d'accord est en réalité très en situation. En disant que ce sont les fréquentes apparitions de son père qui l'ont décidé à entreprendre le voyage (1°), il atténue modestement son mérite. En ajoutant que sa flotte est à l'ancre dans la mer Tyrrhénienne, il répond indirectement au rappel fait par Anchise des épreuves supportées ;
c'est une façon de le rassurer en lui apprenant qu'elles sont terminées (1). En manifestant le désir de serrer sa main et de l’embrasser, il égale la tendresse qui lui à été exprimée (*) et ses pleurs abondants, 690, sont la contrepartie des larmes d’Anchise.
La scène finit sur le scénario banal du vivant qui veut en vain saisir une ombre. C’est ainsi que, dans la Nékuia, Ulysse cherche vainement à embrasser sa mère lors de son entrevue avec elle. Par cette imitation, Virgile signale le modèle auquel 1l s’est rattaché et nous invite à la comparaison (*). Dans la Nékuia, le but exprès d'Ulysse en allant chez Hadès est de consulter Tirésias et de lui demander les moyens de retourner à Ithaque ; le reste est secondaire. C'est sans qu'il l'ait souhaité et sans qu'il ait rien fait pour cela que sa mère lui apparaît ensuite. Virgile a renversé la chose ; 1l à porté l'intérêt principal sur cette dernière rencontre sollicitée par Anchise, voulue délibérément par Énée, qui couronne dignement l'exposé des rapports affectueux du père et du fils au IIe et au IIIe livre, les manifestations de la piété filiale d'Énée au Ve ; il a fait prédominer le motif de tendresse familiale : la prédiction d’'Anchise ne vient qu'ensuite, elle est reléguée tout à la fin du livre et nous n’en connaissons même pas les termes.
Cependant (*) —— Interea 703 — Énée aperçoit dans une vallée retirée un bois isolé dont les branches bruissent (°) et le Léthé qui borde le séjour de la tranquillité ($). Autour du fleuve voltigent des nations et des peuples innombrables (7), pareils à des abeilles qui bourdonnent en se posant sur les fleurs (8). Énée frissonne à cette apparition subite et demande l'explication ; Anchise la lui donne; ce sont les âmes à qui le destin réserve de nouveaux corps et qui boivent l'oubli dans les eaux du Léthé (?). Depuis longtemps il désire les faire connaître à Énée et lui énumérer (1°) ses descendants, ce qui augmentera sa joie d’avoir atteint l'Italie. Énée s'étonne que des âmes puissent aspirer encore aux misères de la vie (4). Anchise lui répond par l'exposé de la théorie de l’origine et de la continuité de la vie, théorie qui repose sur les idées de Pythagore et de Platon, de la purification et de la migration des âmes.
Cet exposé est fait dans un style grandiose ; c’est de la plus haute poésie philosophique. Il est à regretter que Virgile l’ait fait avec la phraséologie de Lucrèce, qui était pour lui le créateur de la langue de la poésie scientifique, qu'il n'ait pas vu que pour développer des idées stoïciennes tout à fait divergentes des idées épicuriennes, il fallait d'autres termes que ceux dont s'était servi Lucrèce et qu'il n'ait pas rivalisé avec lui d'invention. En outre, tout en donnant les
grandes lignes de la théorie, il ne s'applique pourtant pas à la reproduire avec une précision stricte, il y mêle au moins par les mots, des conceptions de la vie courante qui sont en contradiction avec elle et il n'arrive pas à la faire concorder avec la représentation qu'il suit d’ailleurs, celle qui transporte après leur mort les Justes, et seulement eux, dans un lieu privilégié, l'Élysée, le Paradis où ils jouissent de la félicité éternelle. Pour remonter à l’origine — Principio 724 —-, le ciel, la terre, les eaux, les astres sont animés par un souffle, un principe spirituel qui, mêlé au grand corps de l'univers, lui communique le mouvement. C’est de là — inde 728 — qu'émane la vie pour tous les êtres (1). Ces semences, conformément à leur origine céleste, ont l'énergie du feu, qu’elles conservent en tant qu’elles ne sont point paralysées par les corps nocifs des membres terrestres et mortels (2). C'est du corps — hinc 733 — que viennent aux âmes les quatre passions fondamentales de la philosophie antique, crainte, désir, douleur, joie; emprisonnées dans un cachot ténébreux (*), elles n’aperçoivent plus la lumière. À la mort même (4), elles ne sont pas débarrassées de toutes les souillures corporelles, dont beaucoup se sont incrustées en elles par l'effet du temps. On les soumet donc à des traitements violents (5) qui ont pour objet de les purifier ; les unes sont exposées aux vents, les autres lavées en eau profonde ou brüûlées au feu ; cela dure ($) jusqu’au moment où le long espace de temps nécessaire à la purification étant écoulé, celle-ci est complète et où, tous les éléments corporels ayant disparu, il ne reste plus que l'élément éthéré et intelligent, le feu simple et primordial. Toutes les âmes subissent les épreuves pendant mille ans ; elles sont alors appelées en foule par la divinité (7) au bord du Léthé où elles boivent l'oubli ; le passé étant complètement effacé, elles se retrouvent dans l’état primitif et recommencent à éprouver le désir d'entrer dans des corps.
La théorie est exposée en si beaux vers, avec tant de largeur et de sérénité qu’on est tenté d'y voir celle à laquelle Virgile adhéraït comme homme et sa pensée définitive sur l’au delà.
Le fait que dans la VIe Églogue il a développé avec une ampleur égale les vues opposées d'Épicure et de Lucrèce sur l’origine et la nature de la vie ne serait pas une objection décisive ; car il a pu évoluer. Mais si c'était là sa conviction dernière, il serait étrange qu'il eût fait coexister dans le VIS livre, en paraissant leur accorder uné valeur pareille, deux autres conceptions sur la vie future contradictoires entre elles et avec celle-ci, celle des châtiments et des récompenses et celle de la continuation sous terre d’une existence qui n’est
que le calque vide de celle que les hommes ont vécue. Les habitants des cinq circonscriptions des enfers n’ont pas été et ne seront jamais purifiés ; or parmi eux il y a quelqu'un qui méritait entre tous de l'être, Didon, et cela eût été facile pour elle puisque justement elle était souillée, mais non coupable. Nous n'avons aucun moyen de pénétrer dans la conscience philosophique de Virgile. Ce qui est certain, c’est que le VIS livre fait partie de l’Enéide et est assujetti aux exigences du poème. Or l’exposé de la transmigration des âmes est le prélude de la revue des futures générations romaines qui est un morceau important de l’Enéide, celui qui en atteste le caractère national. Virgile aurait pu imaginer toutes les âmes existant depuis l'origine et attendant leur tour de monter sur la terre ; il a préféré adopter un système célèbre, qui lui permettait de réaliser avec aisance une des intentions auxquelles il tenait le plus. |
Les futures générations romaines (752-853). --- 13. À peine Anchise a-t-il fini de parler qu’il entraîne — #rahit (1) 753 — Énée et la Sibylle au milieu de la foule bruissante, prend plate sur un tertre d'où il peut voir en face la longue file des arrivants (2), les reconnaître (°), et il commence à les énumérer. Cette énumération n’a pas été écrite en une fois et d’une seule traite ; elle se compose de trois morceaux, 756-807, 808-825 + 836-853, 826-835, qui sont simplement accolés l'un à l’autre, mais qui ont conservé leur individualité et qui sont nettement distincts. L'idée générale qui les domine tous et qui en fait un ensemble, c'est de mettre en lumière la gloire réservée dans l'avenir à la descendance de Dardanus — Dardamiam prolem quie deinde sequatur Gloria 756 sq.
750-807. Le premier morceau est, avec des modifications, un doublet de la prédiction de Jupiter à Vénus au Ier livre (4) ; il comprend Albe, Romulus, Auguste. Il se compose de deux parties, chacune avec un en-tête qui en indique le contenu, la descendance d'Énée par son second mariage, sa descendance par son premier. La descendance par son second mariage est celle où le sang troyen et le sang italien sont mêlés, le père et la mère étant de nationalités différentes ; la descendance du premier celle qui est de pure race troyenne, le père et la mère étant de même nationalité. Et d’abord la famille italo-troyenne — qui maneant Itala de gente nepotes 757. Le premier représentant de ces âmes illustres (5) que montre ($) Anchise est un jeune homme, Silvius, qui s’appuie sur une lance sans fer et qui occupe la place la plus voisine de la lumière, ce qui indique que Virgile, dans son énumération, se propose de suivre l’ordre chronologique (°?), Ce sera le fils que Lavinia donnera à Énée dans sa vieillesse (8),
qu'elle élèvera dans les forêts (1), qui sera roi et père de roi et par qui la race d'Énée dominera dans Albe le Longue (2) .Virgile cite encore quatre rois d'Albe — naturellement il ne pouvait les énumérer tous —, parmi eux Procas, qui est le plus voisin de Silvius (3), et Silvius Aeneas, qui reçoit la caractéristique constante d’'Énée — pariter pretate vel armis Egregius 769. Jusqu'ici nous n'avons eu que des noms ; mais le discours d’Anchise est autre chose qu'un catalogue ; c'est un discours enflammé, excitateur d’hércïsme, qui le signale pour qu'on limite. Tous ces rois d’Albe, qui ne sont pas encore nés, qui ne sont que des chrysalides, étalent déjà — ostentant 771 — la vigueur, qui en fera de redoutables guerriers et, comme les Romains, ils pratiqueront aussi les arts de la paix ; ils portent sur la tête la couronne civique de chêne. Ils fonderont dans un pays actuellement désert les trente colonies des Pr's21 Latini, qui feront la gloire d’Albe (4) et dont Anchise mentionne huit. Les Romains du siècle d’Auguste s'intéressaient à ces anciennes villes du Latium qui avaient disparu, mais qui avaient connu jadis la puissance et la splendeur. Beaucoup s'y intéressaient par simple curiosité archéologique ; l’érudition de Virgile est toujours patriotique ; s’il en parle, c’est pour mieux faire ressortir la grandeur de Rome dont la puissance les à absorbées. Et en effet Anchise évoque immédiatement Romulus, fils de Mars, du sang d’Assaracus par sa mère Ilia et à qui Jupiter a déjà attribué le casque à double aigrette, qui est son insigne distinctif (5). C’est sous ses auspices ($) que Rome glorieuse étendra son empire jusqu'aux confins de la terre, portera son grand cœur jusqu’au ciel (7) et englobera Ics sept collines ($). Le couplet se termine par la comparaison avec la décsse-mère du Bérécynthe au front couronné de tours, qui parcourt sur son char les villes phrygiennes, fière de ses cent fils (*) qui sont tous des dieux. L’évocation de Cybèle n’est point mise là simplement comme un ornement poétique superbe ; elle se rattache directement à l'Enéide, puisqu'Énée et ses compagnons sont des Phrygiens, que plus tard Rome revendiquera le culte de la mater Idica et que le transfert de ce culte sera la consécration de son origine troyenne.
Nous arrivons à la seconde partie du morceau, qui ne fait pas suite à la première, mais qui lui est parallèle. Anchise invite Énée à tourner ses regards vers un autre endroit où il verra autre chose — hanc aspice gentem Romanosque luos 788 sq. —-, c'est-à-dire la £ens Iulia et des Romains qui sont proprement de sa famille, étant les descendants directs d’Iule. Que Virgile, qui met sous nos yeux la postérité entière d’Iule — ommis Tuli Progenies 789 sq. — n'ait
cité aucun des Iulii, qui étaient obscurs, cela est admissible ; on est pourtant étonné qu'il évoque immédiatement Auguste, sans le faire précéder de Jules César, auquel il fait ici même une allusion — Diui genus 792 —;, et qu'il mentionnera plus loin épisodiquement 826 sqq. Auguste n'était pas jaloux du dictateur dont il se réclamait, et Virgile, G., I, 466 sqq., avait dépeint sa mort comme un désastre national. Nous ignorons la raison de son silence : sans doute il a voulu concentrer sur la personne d'Auguste, espoir vivant unique de ses contemporains, toutes leurs sympathies et toute leur admiration. En tout cas, en faisant surgir Auguste immédiatement et sans précédécesseurs, il n'a pas fait un saut chronologique choquant, puisqu'il ne passe point à proprement parler de Romulus à Auguste (!), mais qu'il nous transporte du groupe des descendants de Silvius à ceux d'Ascagne et que, dans ce second groupe, il était libre de ne choisir qu'un personnage, le plus marquant, Ce second panégyrique d'Auguste offre un trait commun avec celui du Ier livre, Auguste étant dans les deux cas représenté comme le restaurateur de la paix, [, 202 sqq., et de l'âge d'or, VI, 702 sqq., mais au fond il en diffère profondément ; le premier est conçu sous l’impression récente de la victoire d'Actium et célèbre la fin des guerres civiles ; le second est inspiré par des circonstances tout autres ; Auguste s'emploie maintenant à assurer la sécurité de l'empire romain en l’agrandissant et en soumettant à son influence les peuples lointains qui menaçaient ses frontières ; il rend impuissants les Garamantes et les Indiens que Virgile ne situe pas d'une façon géographique bien exacte et qu'il place dans l'extrême sud, beaucoup plus au sud qu'ils ne l’étaient réellement (2) ; il passe de là aux peuples de l'extrême Nord-Est et montre tremblants déjà aux révélations menaçantes des dieux les Scythes et les Sarmates des bords de la mer Caspienne et de la mer d’Azow (?) ; que cela ne doive pas avoir lieu sans guerres, cela va sans dire et les héros auxquels Virgile compare Augusté ont combattu ; Hercule (4) a dompté les monstres, Bacchus est un conquérant — wictor 804. Toutefois, Virgile, dans l'éloge d'Auguste, n'insiste pas sur les actes militaires, et ce qu'il fait ressortir à propos d'Hercule et de Bacchus, c’est qu'ils ont parcouru énormément de pays — Nec uero Alcides tantum telluris ob4uit. Nec. Liber (5) 802 sqq. — ; par conséquent c’est surtout sous la physionomie d’un grand voyageur qu'il présente Auguste à l’admiration et cela est en concordance avec l’époque où le passage a été écrit ; pendant la période de l’Enéide, ce qui caractérise l'activité d'Auguste, c'est qu'il a parcouru les différentes parties de l'empire
en y faisant des séjours prolongés d'environ trois ans, chacun alternant avec des séjours d'environ deux ans à Rome, ces voyages ayant pour but d'organiser les provinces et de soumettre des peuplades. encore rebelles à la paix romaine. De 31 av. J.-C. à 29, Auguste a fait son premier voyage en Orient, de 27 à 24, son troisième voyage en Gaule et en Espagne, de 22 à 19, son second et dernier voyage en Orient ; ainsi l'éloge d'Auguste, conçu ici avec un enthousiasme débordant, avec l'élan d'une poésie grandiose, sous des couleurs mythologiques qui semblent irréelles, ne fait que traduire les faits même de l'histoire et caractérise une époque de la carrière d'Auguste.
Tout ceci na pas seulement pour but de mettre sous les yeux d'Énée de grands spectacles, mais, par une conclusion nette et pratique, de soutenir, d'enflammer le mâle courage dont il a fait preuve dans la réponse à la Sibylle 103 sq. Le discours d’Anchise est une exhortation ; ce sont là des exemples dont 1l faut s'inspirer ; il s’agit de manifester son courage par des hauts faits et de prendre hardiment, sans vaine terreur, possession de la terre d’Ausonie (1). Le morceau est rattaché non pas seulement d’une façon générale à l'action de l’Enéide mais spécialement à la situation actuelle d'Énée.
Le morceau forme un tout complet et parfaitement un ; 1l se compose de deux parties nettement distinctes et parallèles, chacune précédée d’une courte introduction qui en marque le sujet et il se termine par une conclusion qui en tire la morale et le clôt détinitivement. Était-ce là que se bornaïit l'évocation des âmes illustres, quand Virgile 2 lu le VIe livre à Auguste ? Nous l'ignorons. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est primitif et que les deux qui les suivent ont le caractère d’additions faites après coup, qui agrandissent, qui développent le thème, mais qui en sont des reprises à un autre point de vue, pour lui faire rendre tout ce qu'il pouvait donner. A côté de ces. additions le premier ensemble subsiste bien défini, complet et ne faisant rien attendre d'autre.
808-825 + 836-853. Anchise en effet n'avait promis à Énée que de lui montrer sa double descendance italo-troyenne et exclusivement troyenne ; la première s'étant éteinte avec Romulus et la seconde ayant été présentée dans la personne d’Auguste, le dernier rejeton vivant, sa tâche était terminée. Mais Virgile a eu un repentir ; il a voulu évoquer les principaux personnages qui ont contribué à la grandeur romaine, qui n’ont pas de rapport de parenté avec Énée, mais qui sont pourtant des Énéades — Aeneadae VIII, 648 —, étant la postérité de ses compagnons sur la terre italienne. C'est une série de noms plus ou moins rapidement caractérisés, quelques-uns
cités tout seuls en laissant au lecteur le soin de retiouver les souvenirs qui s’y rattachent ; parfois le nom manque, mais l'intéressé est clairement désigné par ses titres de gloire ; le tout forme un résumé court, brillant, incomplet de l’histoire romaine. On a remarqué que cette revue des âmes avait de grands rapports avec la série des hommes illustres, artisans de la grandeur romaine, dont Auguste avait placé les statues avec de courtes inscriptions dans les deux portiques de son Forum, leur caractéristique par Anchise correspondant aux fifuli. Auguste voulait faire revivre dans la conscience de ses contemporains le souvenir des grands hommes du passé ; c'est justement le but que poursuit ici Virgile (1).
Le développement est introduit comme par le simple hasard de la découverte — Quis procul ille autem.…. ? 808 — ; en réalité Virgile se guide sur l’ordre chronologique ; la série des rois de Rome fait suite à celle des rois d'Albe ; c'est la première partie du premier morceau que le second continue, la deuxième partie ne comportant pas de continuation ; Numa, le successeur direct de Romulus apparaît ; Anchise le reconnaît à sa barbe et à ses cheveux blancs (?), les ombres illustres ayant déjà — ici comme précédemment — la figure qui les distinguera sur la terre. Numa, ainsi que les rois qui suivent, est représenté conformément à la vulgate de la tradition que les Romains considéraient comme de l’histoire ; il est couronné d’olivier pacifique, tient dans ses mains des objets sacrés (Ÿ) ; c’est le législateur de Rome à ses débuts ; c’est un Sabin de Cures ({). Avec le roi pacifique contraste le roi guerrier Tullus, qui renouvellera les treditions de Romulus (°). Par les mots cui deinde subitit 8r2 et par ceux par lesquels il introduit Ancus quem iuxta sequitur 815, Virgile atteste qu'il suit l'ordre chronologique. Les ombres n'ont pas seulement déjà leur physionomie morale : Ancus est déjà — Nunc quoque 1am 816 — trop sensible à la faveur populaire. On voit là une allusion à ce qu'étant petit-fils de Numa il eut l'ambition de renverser Tullus avec l'appui du peuple ; peut-être Virgile songe-t-il plutôt au fait capital de son règne, l'introduction à Rome d’une masse importante et compacte de Latins, qui restèrent en dehors de la chentèle patricienne et formèrent la plèbe, hostile à l’aristocratie ; de là la rancune des patriciens qui, à sa mort, choisirent pour roi Tarquin l'Ancien au détriment de ses enfants. On ignore pourquoi il a oublié Servius Tullius, si important pour la constitution qu'il a donnée à l'État romain, peut-être tout simplement parce qu'il a hâte de clore la période des rois ; il ne fait que mentionner les Tarquins, mais il insiste sur Brutus ($), d’abord au point de vue politique ;
il à renversé la royauté, il a été le premier consul, comme tel il a eu comme insigne les faisceaux et les haches (1) ; ensuite au point de vue sentimental 1l a laissé battre de verges et décapiter ses fils, qui étaient entrés dans un complot contre la liberté (?) ; la chose était devenue un thème usuel de déclamation ; elle était appréciée diversement : tout en faisant allusion à l'opinion qui voyait là un acte de patriotisme et un effet de l'amour de la gloire (3), Virgile, par le mot in/ehix 822, paraît exprimer son propre sentiment ; il n’ose pas condamner absolument Brutus, mais il le plaint. Un simple couplet de deux vers est consacré aux guerres du 1v® siècle contre les Gaulois et les Samnites ; les Decn et les Drusi sont présentés en bloc ; chronologiquement ils peuvent figurer ici; les Decii sont une famille plébéienne qui fut célèbre par le dévouement de ses membres. P. Decius Mus sauva en 343, dans la première guerre contre les Samnites, l’armée romaine qui allait périr en s’engageant dans un défilé de montagnes. Il fut en 340, dans la guerre contre les Latins, le collègue dans le consulat de Titus Manlius Torquatus qui, en 361, avait gagné son surnom en tuant un géant gaulois. Avant la bataille du Vésuve en 340, le fils de Manlius s'étant, malgré la défense des consuls, mesuré en combat singulier contre un Latin fut, quoique vainqueur, condamné a mort par son père et exécuté. Sur le point d'engager l’action, les deux consuls étaient convenus que celui dont l'aile plierait la première se dévouerait. Ce fut Decius qui eut à s’exécuter. Le rapprochement des deux noms est donc justifié chez Virgile par le fait que ceux qui les ont portés ont été mêlés aux mêmes événements. S'il parle des Decïi au pluriel, c’est que le fils de celui qui nous occupe se dévoua à son tour à la bataille de Sentinum en 295 et son petitfils à celle d’Asculum en 279. Quant aux Drusi, il veut glorifier la famille qui a donné à Auguste sa femme Livia et ses deux beaux-fils, et s’il les nomme à cette place, c’est que le plus ancien membre de la famille qui se soit illustré passait pour avoir en 390 repris aux Gaulois Senones l'or qu'ils s'étaient fait donner au Capitole ; il peut donc les rattacher aux grands événements du 1ve siècle et faire ainsi ressortir l'ancienneté de l'illustration de la famille. Camille avait en 390 fait lever le siège du Capitole par les Gaulois, les avait poursuivis et anéantis jusqu’au dernier sur la route de Gabï à 8 milles de Rome. C'était au moins la version qu'avait adoptée le patriotisme romain. Ainsi dans les v. 824-827, Virgile a constitué un groupe de grands généraux qui ont joué un rôle important dans les guerres décisives du ve siècle, et il continue la fiction qui consiste à les faire défiler devant Énée — Aspice Torquatum 825.
CARTAULT. 31
À partir de ce moment, ce n’est plus qu'une simple énumération ; nous passons brusquement du 1v® siècle au milieu du re. La soumission de la Grèce avait été déjà prédite au Ier livre par Jupiter ; elle revient ici dans des termes qui la rappellent (1) et elle est donnée dans les deux passages comme une revanche contre les Grecs, revanche soulignée dans les deux passages par l'introduction du nom de Mycènes, qui n'existait plus depuis longtemps, quand les Romains subjuguèrent la Grèce.
Au ITe livre, les Troyens prennent une revanche morale sur la perversité des Grecs, au IIIe, 286 sq., au moins partiellement, une revanche matérielle ; mais la grande réparation de la guerre de Troie, ce sera la conquête de la Grèce entière par les Romains, conquête prédite ici et au Ier livre, conquête complétée à la fin du VIe livre par l'affirmation de la supériorité du génie romain dominateur et organisateur de l'univers sur l'esprit grec purement artiste, lettré et scientifique. Le couplet 836-840 est à la gloire de deux grands généraux, qui ne sont pas nommés, Mummius et Paul-Émile : Mummius à pris Corinthe, il est venu sur son char de triomphe jusqu’au Capitole et il a massacré les Achéens. La ligne achéenne avait été la dernière organisation capable de défendre l'indépendance de la Grèce ; depuis longtemps la politique romaine avait consisté à lui susciter des ennemis en Grèce même et à l’affaiblir ; en 147, des commissaires envoyés de Rome en détachèrent plusieurs villes importantes ; elle fut réduite à accepter la guerre qu’elle engagea sous la conduite de son préteur Critolaos. Vaincus d’abord par Q. Caecilius, les Achéens le furent définitivement par Mummius qui, en 146, prit, incendia et saccagea Corinthe ; les autres villes de la ligue furent traitées avec dureté, la Grèce réduite en province sous le nom d’Achaïe (?). Paul-Émile à anéanti Argos, Mycènes et l’Éacide luimême, descendant d'Achille, c’est-à-dire qu’il à remporté sur Persée en 168 la victoire de Pydna, qui a mis fin à la seconde guerre de Macédoine. On s’est étonné que Virgile lui attribue la destruction d’Argos et de Mycènes, qu'il n'a pas exécutée. La seule explication vraisemblable, c'est qu'il dramatise et exagère le fait historique suivant : avant la deuxième guerre de Macédoine, la ligue achéenne avait fait des progrès qui inquiétèrent les Romains et soumis à son autorité tout le Péloponèse. Elle resta menaçante pendant la guerre ; après leur victoire, les Romains envoyèrent deux commissaires pour en écarter le parti défavorable aux Romains et ceux-ci envoyèrent à Rome, où ils furent retenus prisonniers, plus de mille des Achéens les plus nobles et les plus en vue ().
Le couplet qui termine l’énumération : 841-846, se distingue des précédents à plusieurs points de vue : des figures de rhétorique, interrogations, apostrophes, exclamations, lui impriment un mouvement violent et saccadé; ce n’est qu'un simple artifice, mais qui correspond à l'état d'exaltation où se trouve Anchise; en outre l'ordre chronologique n’est plus observé ; Anchise ne s'inspire plus de la vue des personnages suivant qu'ils se présentent à lui ; il jette rapidement et pêle-mêle les noms qui lui viennent à l'esprit et justifie la chose par la fatigue qui l’envahit — quo fessum rapitis ? 845. Il est écrasé par la matière et comme ébloui ; il voudrait tout dire et 1l ne le peut pas ; il y a là une telle floraison d’héroïsme qu’il confesse son impuissance. C’est le grand Caton, consul en 195, censeur en 184, qui depuis lors joua un rôle important jusqu’à sa vieillesse, comme général et comme homme d’État, et mourut en 149; c’est Cossus, sans doute celui qui remporta les secondes dépouilles opimes en 437 suivant Tite-Live et les annalistes (1), dans la guerre contre les Veiens, en tuant le Lar Tolumnius. La famille des Gracques est présentée en bloc, comme l'ont été les Decii, les Drusi — Gracchi genus 842 —, voisinant avec les deux Scipions (?) et le premier Africain ayant joué un rôle décisif dans la seconde guerre punique en prenant Carthage en 201 ; il est probable que le premier des Gracques auquel songe Virgile est Tib. Sempronius Gracchus, collègue en 215 dans le consulat avec ©. Fabius Maximus qui, cette année et les suivantes, collabora avec Marcellus à la défense de la Campanie et de l’Apulie, dans les campagnes du sud de l'Italie où s’épuisa Annibal après Cannes. Nous remontons plus haut dans le 111€ siècle avec C. Fabricius qui, dans l'hiver 280-270, refusa l'or de Pyrrhus, et Serranus qui reçut le consulat à la charrue, deux figures accouplées comme typiques et représentant le désintéressement et la simplicité des Romains. Parmi les Fabïii, que Virgile aurait pu mentionner depuis longtemps puisqu'ils se dévouèrent à la bataille de l’Allia en 390, Anchise choisit ©. Fabius Cunctator qui nous ramène à la seconde guerre punique et qu’il évoque en empruntant un vers célèbre à Ennius ($) ; là il s'arrête.
Le second fragment de la revue des âmes illustres aboutit comme le premier à une conclusion ; le premier étant consacré spécialement à la descendance directe d'Énée, la conclusion en est spéciale et adressée formellement à Énée; le second a une portée générale, c'est le peuple romain tout entier qui apparaît à nos yeux dans la personne de ses plus glorieux représentants ; elle est donc elle aussi générale, c'est la caractéristique de la nation romaine, considérée
maintenant non plus dans les grands hommes qu'elle a produits, mais dans le fond de sa nature et dans son génie même, et comparée à une autre nation, la nation grecque, qui n’est pas nommée mais désignée par un terme vague et dédaigneux — alir 847, opposé à Romane 851. Avec un certain dédain également — Credo equidem 848 —, Virgile concède aux Grecs l'excellence dans des domaines inférieurs, ceux des arts plastiques, de l’éloquence judiciaire et des sciences astronomiques. On est autorisé à croire que ce dédain est un dédain de commande, quand on songe à la place que Virgile a donnée dans l'Enéide aux œuvres d'art qu'il décrit avec amour (1), à la maîtrise oratoire (?) qu'il déploie personnellement et qui est une part considérable de son talent, à l'intérêt passionné qu'il a témoigné pour les recherches consacrées à l'astronomie et au système de l'univers (Ÿ). En outre, il s’est bien gardé d'attribuer aux Grecs la supériorité poétique, sans doute parce qu'il ne lui plaisait pas de confesser son infériorité. Il y a donc ici un parti-pris qui consiste à conclure le passage comme l’exigeait le sujet de l’Enéide ; la tâche d'Énée est, par l'apport de l'élément troyen en Italie, de rendre possible la fondation de l'empire romain ; de là la nécessité de mettre au-dessus de tout les qualités qui ont servi à constituer, à agrandir et à organiser cet empire, et c'est pourquoi Virgile met au-dessus de tout l'énergie romaine à qui revient par la volonté des destins et des dieux la fonction magnifique de diriger les peuples par son pouvoir absolu — regere imperio populos (*) 851 —, de leur imposer une paix bien ordonnée — pacis… morem 852 —, d'épargner les vaincus et de dompter ceux qui ne voudraient pas se soumettre. C’est là l'idéal même de l'impérialisme romain : la paix imposée au monde par un peuple supérieur et accompagnée d’une bonne administration ; ainsi en effet, pendant plusieurs siècles, le monde a vécu pratiquant la culture grecque sous la domination romaine. L'idéal très supérieur et largement humain des peuples se dév:loppant suivant leur génie dans la liberté respectée ne s’est pas présenté à l'esprit de Virgile ; il est resté foncièrement romain, et il a donné la formule lapidaire de l’impérialisme si funeste depuis à l'humanité.
826-835. On ne fera croire à nul homme raisonnable que Virgile a intercalé de propos délibéré César et Pompée entre Camille et Mummius. Le morceau se termine du reste par un vers inachevé, ce qui le signale comme une addition marginale qui n’était pas encore en place quand Virgile est mort. Cette place n'était même pas préparée, car il n’y a aucun endroit dans la revue des âmes où on puisse l'intercaler convenablement. Varius l’a inséré entre 826-835 parce
que c'est là qu'il l’a trouvé à la marge où il avait été jeté sans intention spéciale. La pensée qui lui a donné naïssance paraît être la suivante : l’'énumération des âmes illustres s’arrête brusquement un siècle et demi avant la fin de la République ; Virgile a regretté de ne pas être allé plus loin et il a rédigé le couplet sur César et Pompée, qui peut-être ne devait pas rester isolé. Ce couplet est conçu suivant le scénario de tout ce qui précède, puisqu'Anchise montre à Énée les guerriers qu’il ne nomme pas, mais qui sont nettement désignés — paribus quas fulgere cernis 1n armis 826. Il est dominé par une émotion angoissée, qui ne se retrouve pas dans le reste de l’énumération, mais qui est commandée par le sujet (1) ; Anchise y exprime avec une éloquence saisissante l'horreur virgilienne pour les guerres civiles où tant de sang romain fut versé — quantas acies stragemque ciebunt |! 829 — ; c'est le gendre et le beau-père qui vont en venir aux mains ; il s'emploie ardemment pour prévenir des guerres qui seront suivies de tant d’autres aussi meurtrières, aussi terribles — Ne, pueri, ne tanta animis adsuescite bella (?) 832. Cicéron a célébré la clémence de César après Thapsus ; mais Anchise va ici béaucoup plus loin ; César n'a épargné ses adversaires que lorsqu'ils se sont avoués vaincus ; ce dont Anchise le presse 1c1 dans un élan magnifique, c'est de désarmer le premier ; 1l est donc jusqu'à un certain point coupable de ne pas l'avoir fait ; la hardiesse de cette intervention politique dépasse la réserve habituelle de Virgile, qui se borne à déplorer les guerres civiles en général ; c'est une indication que ce fragment est d'inspiration récente ; 1l ne figurait pas dans le VIS livre lu à Auguste.
Marcelius (854-887). — Virgile a marqué nettement par le mot mirantibus 854 l'impression qu’il a voulu produire par l'évocation des générations romaines ; c’est pour Énée et la Sibylle, pour le lecteur surtout, un saisissement d'admiration. Hors cadre et hors rang il ajoute encore quelque chose — addit 854 — ; l'épisode du jeune Marcellus n'ayant pu être écrit qu'après sa mort en 23 ne faisait sûre ment point partie du plan primitif du VIE livre et est un morceau de circonstance. Anchise l’introduit en montrant à Énée — aspice 855 — M. Claudius Marcellus, qui s'était distingué en 223 dans la guerre contre les Insubres, qui avait tué leur chef Viridomarus et conquis ainsi les troisièmes dépouilles opimes à la bataille de Clastidium, qui assura la pacification du nord de l'Italie avant la deuxième guerre punique (3). Il joua dans cette guerre le rôle le plus énergique et le plus brillant, combattant, épuisant Annibal en Campanie après
Cannes et défendant victorieusement Nola contre lui. En 216, il passa de Campanie en Sicile ; 1l fit le siège de Syracuse et s’en empara ; puis il revint dans le sud de l'Italie, battit encore plusieurs fois Annibal et périt enfin dans une embuscade en 208. Si, de tous ces exploits, Virgile n'a mentionné que celui qui nous paraît historiquement le moins important, en se bornant à glisser, v. 858, le mot Poenos, c'est à cause de la valeur symbolique que les Romains et, à ce qu'il semble, Auguste lui-même attribuaient à la prise des dépouilles opimes (1!) ; c'est là ce qui avait décidé Virgile à introduire dans l’énumération précédente le nom de Cossus et les deux passages étaient sûrement dans sa pensée en rapport étroit ; en outre, cela lui donnait le moyen d'amener adroitement l'épisode du neveu d’Auguste, sans que l’adjonction de cet épisode parût arbitraire et fit disparate ; en effet, titulaire des troisièmes dépouilles opimes, Marcellus avait le droit de figurer parmi la liste des grands hommes, comme Cossus et Romulus, et c’est de iui seul qu'Anchise semble vouloir s'occuper ; mais il a près de lui un jeune homme qui, étant de sa famille, se trouve comme naturellement en sa compagnie et qui attire l'attention sympathique d'Énée; c’est Énée qui demande qu’'Anchise le lui fasse connaître : il est -beau (?) ; il a des armes brillantes ; mais il est mélancolique ; il est entouré de compagnons bruyants (°) et il a cette gravité qui fait pressentir le grand homme ; mais la nuit noire entoure sa tête d’une ombre triste (4). C’est donc pour répondre à la question d'Énée qu'Anchise parle de lui et il le fait les larmes aux yeux (5), ce qui indique le ton de la courte oraison funèbre qu'il lui consacre ($). On sait quel effet d'émotion elle produisit au moment de la lecture à la famille impériale ; cet effet d'émotion, elle le retrouve auprès de tous les lecteurs du VIS livre, qu'elle termine par une note de douleur déchirante, par un sanglot. Anchise commence par une déploration ; il mentionne le deuil immense causé par cette mort prématurée ; 1l l'attribue à la jalousie des dieux (?) ; il rappelle les funérailles solennelles faites au Champ de Mars et l'explosion de la douleur publique ($). Il arrive alors à l’éloge proprement dit et, suivant le précepte des rhéteurs à propos des jeunes gens qui n’ont pas donné leur mesure, il commence par les espérances qu'il faisait concevoir (°). Il lui reconnaît pourtant des qualités qui étaient déjà visibles chez lui, la piété, la loyauté antique, un courage invincible qui eût fait de lui un guerrier redoutable (1) ; et il ne trouve rien de mieux à dire, en souhaïtant qu'il triomphe de la malignité du destin, sinon que ce sera Marcellus — Tu Marcellus eris 883 — ; le nom à lui
seul dit tout (1). La péroraison est simple, courte et pathétique ; elle consiste à demander des fleurs, pour les répandre à profusion sur son tombeau (?).
Ainsi la revue des héros se termine d’une facon inattendue sur une scène d’une émotion poignante, la mort d’un tout jeune homme destiné par sa haute naissance et ses grandes qualités à prendre place parmi eux et que le destin cruel en empêchera. Virgile ajoute que, pour achever la visite aux enfers, Anchise promène partout, dans les vastes plaines de l’air, Énée et la Sibylle et leur fait tout voir (?).
Derniers conseils d'Anchise. Le départ (888-901). — 15. Virgile a nettement rattaché cette exhibition splendide en disant qu’elle a pour but d’enflammer de passion pour la gloire future (4) Énée qui vient d'aborder en Italie et qui va soutenir une guerre terrible ; il à été discrètement averti à diverses reprises de ce qu'il allait voir (5), mais la réalité a dû surpasser son attente. Il sait maintenant à quoi aboutira sa mission et quel sera l'immense et glorieux résultat de ses efforts : un grand peuple doit sortir de lui. Aïnsi, bien que l’évocation des générations futures dépasse le cadre matériel de l’Enéide, elle lui donne en réalité sa signification profonde et nationale ; en elle-même l’action de l'Enéide peut paraître peu de chose ; c’est par les germes qu’elle porte en elle qu’elle devient grandiose.
I1 ne reste plus à régler que quelques détails pratiques. Virgile ayant résolu de partager entre la Sibylle et Anchise la prédiction qu'au IIIe livre Hélénus avait assignée à la Sibylle, Anchise donne à ce moment à Énée les renseignements qui lui sont nécessaires pour mener à bien la grande guerre qu'il va avoir à soutenir en Italie. Quoique, depuis l'apparition d'Anchise, la Sibylle soit devenue un personnage muet et inutile, Virgile ne l’a pas oubliée et signale çà et là sa présence ($), elle doit ici s’effacer ; elle n’a rien à voir dans l'entretien du père et du fils et elle doit ignorer le double emploi. Cet entretien du reste ne communique pas encore à Énée tout ce qu'il a besoin de savoir, puisqu’au VIIT livre, 36 sqq., celui-ci ne sait pas ce qu'il doit faire et que c’est le dieu Tiberinus, qui le tire d'embarras en lui révélant la marche à suivre.
Virgile aurait pu renvoyer tout simplement Énée et la Sibylle par le chemin qu’ils avaient suivi en arrivant et qu'ils auraient refait en sens inverse. Il a préféré insérer ici une imitation homérique. I1 a trouvé au chant XIX, 562 sqq. de l'Odyssée, la mention des deux portes des Songes et il l’a empruntée en les transformant
en portes du Sommeil (*) et en laissant à Homère le calembour
par lequel celui-ci justifie la sortie des songes véridiques par la porte de corne, celle des songes vains par la porte d'ivoire (1). D'où lui est venue l’idée de faire sortir Énée et la Sibylle par l’une de ces portes, nous l'ignorons. Pourquoi a-t-il choisi la porte d'ivoire, nous l'ignorons également et peut-être n'y a-t-1l aucune raison ; Énée et la Sibylle ne sont ni des werae umbrae ni des falsa insomnia ; du moment qu'ils devaient sortir par l’une des deux portes, le choix de l’une n'était pas plus en situation que celui de l’autre. Virgile ne dit point comment 1l se représente ces portes ; en tout cas, ce sont des ouvertures de l'Élysée sur le monde extérieur, comme celle par laquelle Allectô sort des enfers, VII, 324 sq. et y rentre (?).
Énée a pénétré dans les enfers avant le lever du soleil ; au v. 535 sq. il est midi, peut-être un peu passé ; l'heure de la sortie n’est pas indiquée ; il va rejoindre ses compagnons, lève l’ancre et arrive à Caïieta(?) ; il se peut que ce soit dans la même journée ; il se peut aussi qu'il s'agisse d’une navigation nocturne, comme, au début du VITE livre, celle de Caïieta à l'embouchure du Tibre.
Conclusion. — 16. Le VIE livre est complexe ; il est formé de trois parties qui n'ont point entre elles de rapport naturel et que Virgile a réunies artificiellement, la consultation de la Sibylle, la mort de Misenus, la descente aux enfers. Ni la consultation de la Sibylle, qui est un chaînon dans la série des oracles destinés à guider les Troyens, ni l'épisode purement étiologique de Misenus ne sont connexes à la descente aux enfers ; Virgile les y a adroïtement rattachés en faisant de la Sibylle une prêtresse d'Hécate préposée à la surveillance des bois de l’Averne et en aménageant les préparatifs des funérailles de Misenus en une occasion de la découverte du rameau d'or. Il a assuré plus étroitement l’unité par la subordination de l'ensemble à l’action de l’Enéide ; dès le IIIe livre, Énée est prévenu qu'aussitôt arrivé à Cumes il aura à demander à la Sibylle l’oracle qui lui fera connaître ce qui l'attend en Italie ; le cap Misène reçoit son nom parce que là périt un compagnon et un ami d'Énée dont la perte le remplit de douleur ; ce qui suit n’est pas une description des enfers, mais de ce qu'y voit Énée, ce qui est bien différent ; il y rencontre des êtres qu'il a connvs sur la terre et qui ont joué d'une façon ou d’une autre un rôle dans sa vie, Palinure, Didon, Déiphobe. Enfin il revoit une dernière fois son père, si intimement associé à ses travaux et à ses espérances ; cette entrevue satisfait une dernière fois sa tendresse et lui facilite l’exécution de la tâche a laquelle Anchise ne peut plus prendre une part directe, en même temps que le défilé des âmes enflamme son courage et l’éclaire sur
les résultats lointains mais extraordinairement grands de sa mission divine. Quant au coloris, il n’est naturellement pas uniforme ; la consultation de la Sibylle ne prépare pas la vision des enfers ; elle a pourtant quelque chose d’étrange et qui dépasse la nature ; la communication de l'avenir par la divinité au moyen d’un organisme humain est une opération formidable dans laquelle l'intermédiaire se débat et se révolte jusqu’à ce qu'il soit définitivement vaincu ; la violence avec laquelle le dieu prend possession de lui et le transfigure est un spectacle effrayant et le mugissement de l’oracle sortant des profondeurs de la terre glace et terrifie ceux qui l’entendent. La mort de Misenus est une préparation directe aux impressions que nous apporteront les régions infernales : la douleur ressentie et exprimée, les gémissements, l’aspect d’un cadavre et d’un bûcher ouvrent l'âme à la tristesse, et c’est sans doute pour signaler le caractère préliminaire de la scène que le premier épouvantail placé par Virgile au vestibule des enfers est le Deuil, Lucius. Quant aux sacrifices offerts à l'entrée même de l’Averne, qui s’accomplissent sanglants dans la nuit et qui finalement sont accompagnés des hurlements des chiens d'Hécate et du tremblement de toute la nature, leur physionomie fantastique et lugubre a quelque chose qui ébranle la raison.
L'impression que causent les enfers est en fonction d’un certain nombre de dominantes exprimées par des répétitions de mots qui sont comme des coups frappés sur l'imagination du lecteur ; le tableau se fait ainsi peu à peu et s'impose à lui, au lieu d’être présenté d'avance et d'ensemble, mais 1l s'impose par des traits ineffaçables. Les enfers sont une continuité de sombres forêts qui s'étendent à l'infini et dans lesquelles on avance avec angoisse : on y rencontre des fleuves boueux, livides ou roulant des flammes ; l'impression est celle des bois et des eaux, c’est-à-dire de quelque chose de confus, de chaotique, sans traits arrêtés. Cette nature imprécise de lignes est plongée dans la nuit, non pas la nuit totale puisqu'on s’y guide et qu'on y distingue des personnages, mais une sorte de crépuscule épais. Plus de couleurs ; c’est une uniformité blafarde, c’est le noir, répugnant, effroyable ; et tout cela est très grand ; tout ce qu’on aperçoit est gigantesque, d’une énormité farouche, qui confine à l'informe. Ce qui avive cette sensation du colossal, c’est le vide, l’irréel; on n'a autour de soi que des ombres sans consistance, des formes sans matière et cela est cauchemaresque. On erre dans un silence accablant, rompu çà et là par des bruits plaintifs, le vagissement de milliers d'enfants, ou terrifiants, les triples aboïiements de Cerbère,
les grincements menaçants qui sortent du Tartare. Tout cela est pesant pour l’âme ; ce qui l’est davantage, c'est la tristesse qui règne partout, la désolation profonde et irrémédiable ; on n’aperçoit que des malheureux, âmes en peine qui se précipitent vers le Styx et qui ne sont pas sûres de le franchir, tel Palinure, enfants qui pleurent pour l'éternité, infortunés condamnés à mort injustement, suicidés désespérés, victimes de l'amour comme Didon, guerriers affreusement blessés comme Déiphobe, suppliciés du Tartare qui regrettent d’avoir violé la justice et offensé les dieux. C’est la misère humaine dans ce qu’elle a de plus déplorable.
Si la visite d'Énée commence et se prolonge dans l'obscurité lourde, elle se termine dans la clarté radieuse. Il y a aussi des bois dans l'Élysée, mais ils sont riants et agréables ; il y a des eaux, mais elles sont fraîches et arrosent de verts gazons ; ici, l'œil suit avec plaisir les pentes douces des collines ou l'étendue reposante des prairies ; au Heu du silence, le calme animé par la musique et le chant ; enfin la lumière éclatante qui est une joie.
Be-VI° hivre,, un: des pis beaux de l’Enéide, vaut par la poésie pittoresque et émotive ; 1l n'a pas de valeur philosophique ; il n'est ni nouveau, ni cohérent, et c'est faire un contre-sens total que d'y chercher sur la vie d’outre-tombe des idées qui s'accordent et qui se tiennent. Il y a de l’au-delà trois représentations exclusives l’une de l’autre ; d’après la première, la vie des morts est la prolongation exacte de celle des vivants, mais vidée de toute réalité, triste et pénible, si on envisage ce vide, agréable, si l’on considère que cette apparence est dépourvue de tout souci et de toute douleur ; d’après la seconde, les morts sont soumis à un jugement et, selon leur moralité, ils sont condamnés ou punis ; si Virgile a insisté sur la rigueur des châtiments, il s’est contenté de ceux que lui fournissait la mythologie ; quant aux récompenses, il n’en a pas imaginé d’autres que le séjour dans l'Élysée et la continuation de l'existence antérieure avec des conditions ‘particulièrement plaisantes et suaves. Suivant la dernière, les âmes sont traitées comme des malades et purifiées des souillures que leur a infligées le contact du corps ; ramenées à leur état primitif, elles aspirent à une vie nouvelle et recommencent l'existence. Virgile n’a fait aucun effort pour ramener à l'unité ces trois conceptions et 1l a eu raison, car cela est impossible. I1 aime la philosophie, sans avoir le véritable esprit philosophique et c’est en cela qu'il diffère profondément de Lucrèce. C’est un dilettante ; il emprunte aux divers systèmes des pensées élevées et larges, qu'il traduit en beaux vers ; il ne se fait pas l’apôtre exclusif de l’un d’entre
eux considéré comme l'expression de la vérité totale tandis que les autres ne sont qu'erreur et d'autre part il ne tente pas de concilier ; 1l juxtapos :
Énée nous apparaît dans le VIe livre comme doué des bonnes qualités que nous avons coutume de louer en lui. Il est le chef consciencieux et diligent, qui fait avec ardeur et sans épargner sa peine tout ce qu'il à à faire. Il sait qu'il doit consulter la Sibylle ; toute besogne cessante, 1l la consulte ; il exécute avec empressement ses prescriptions, ensevelit Misenus, cherche le rameau d’or, accomplit les sacrifices prescrits. Ilest bon et compatissant, pleure Misenus, son compagnon et son ami, plaint Palinure et Déiphobe, verse sur Didon morte les pleurs qu'elle n’a pu lui arracher vivante, et tente, maladroitement du reste, de se réconcilier avec elle ; en fils dévoué, il affronte une aventure extraordinaire pour embrasser son père une dernière fois. A vrai dire, il n’a pas à faire preuve d'initiative, puisqu'il est guidé ; mais ce n’est point un automate qu'on promène ; les spectacles effrayants ou douloureux auxquels il assiste ne frappent pas seulement ses yeux mais remuent son âme ; il n’est point passif; 1l veut comprendre, savoir, 1l interroge sans cesse et éprouve de fortes émotions ; ce qui est intéressant pour nous ce ne sont pas seulement les enfers, c’est l'impression qu’ils font sur Énée. Il n’a pas à déployer de courage matériel, puisqu'il n’a affaire qu’à des ombres qui n’ont de terrible que l'apparence. Il faut pourtant une certaine force morale pour se plonger dans les ténèbres infernales peuplées de visions cauchemaresques. Il faut noter d’ailleurs que c’est dans ce livre qu'il se transforme et se prépare à être le guerrier vaillant de la seconde partie de l’Enéide. Nous l'avons vu jusqu'ici un peu mou, médiocrement enthousiaste de sa mission, facilement découragé, manquant même de foi dans sa destinée. Au début du VIS livre il déclare qu'il est résolu à s’employer énergiquement et à la fin il reçoit une leçon d’héroïsme qui le transfigure. Il est prêt pour d'autres épreuves que les combats incertains et sans espoir qu'il a livrés dans l'ombre de la dernière nuit de Troie ; il va se battre au grand jour pour une grande cause et pour permettre aux héros entrevus de remplir à leur tour leur glorieuse destinée.
Le VIS livre est le noble couronnement de la part considérable prise par Anchise à l’action de l’Enéide ; désormais il n'apparaîtra plus qu’à l’état de souvenir et dans de courtes allusions. Une des choses les plus importantes et difficiles accomplies par Enée au Ile livre a été le sauvetage de son père : au IIIe livre Anchise, de concert avec son fils, déploie toute son ardeur pour diriger l'expédition
et la faire réussir ; il y met toute son activité; au Ve, 1l a reçu sa récompense puisqu'il a pris rang parmi les demi-dieux ; on le comble d’hommages, on lui dédie un culte et il vient chercher Enée pour lui donner les conseils suprêmes ; au VIE livre, il doit renoncer à agir directement sur les choses terrestres ; mais 1l éprouve et 1l témoigne pour le succès de l'expédition d'Énée et pour l'avenir illustre de sa race un intérêt passionné, qui le rend très sympathique et très touchant.
Au moment où Virgile a lu le VIE livre à Auguste, ce livre était achevé. I] contenait pourtant encore quelques contradictions de détail, sans que nous sachions si elles le préoccupaient et s'il avait l'intention de les faire disparaître. Depuis, Virgile a remanié la fin de son Ve livre et ce remaniement lui imposait une retouche de l'épisode de Palinure qui est encore dans sa forme primitive et qu'il n'a pas eu le temps de mettre au point. Il n’a pas du reste cessé de retravailler son VIS livre et un certain nombre d’additions marginales témoignent des corrections qu'il voulait y apporter. À la prédiction de la Sibylle il a ajouté une allusion à Lavinia, dont il a jugé à propos à la réflexion de laisser entrevoir le rôle, 03 sq. Il a pensé qu'il était bon que, pour obtenir la faveur de pénétrer dans les enfers, Énée s’autorisât des précédents, et il a ajouté 119-123. Il a voulu adoucir ce qu'il y avait d’inhumain dans l'exclusion définitive des enfers des morts non-ensevelis et 1l a ajouté 329-330. Il est possible que primitivement la description du Tartare fût purement mythologique et se terminât par l'exemple moralisateur de Phlégyas ; en tout cas l’un des couplets sur les coupables de droit commun, 621- 623 paraît bien avoir été encore à la marge au moment de la mort de Virgile. 743-744 ont été ajoutés, parce que sans eux la présence d'Anchise dans l'Élysée était inexplicable, mais ils n’ont pas été fondus avec le contexte. Le fragment pathétique sur les guerres civiles entre César et Pompée provient évidemment d’une inspiration isolée et magnifique de Virgile, mais il n’avait pas encore trouvé sa place. En somme, lorsque Virgile est mort, le VIS livre possédait depuis longtemps sa physionomie d'ensemble définitive ; il ne s’agissait plus que d’y adapter quelques courts morceaux issus d’inspirations postérieures.
NOMNESRDERGA\PIEREAUI
P°429. (1) 1 Sic fatur lacrimans, on rapproche I, I, 357 "Qs oo duxovyiwv, Où 1l s’agit d'Achille après son invocation à Thétis ; le rapprochement vaut pour le rapport de mots ; en ce qui concerne la forme initiale du livre, Od., XIII, r commence par "Qc ëpal, I, VII, t par Qc eirwy, cf. Od., VII, 1, ‘Q6 6 pèv Ev9’ moëro... — (2) V, 868 ipse ratem... rexit, le navire avait deux gouvernails conjugués, un de chaque bord ; l’un manquant, on pouvait à la rigueur diriger le navire avec l’autre ; il ne faut pas oublier du reste que Neptune surveille et facilite la navigation ; immittere habenas VI, 1, c’est proprement lancer un cheval au galop, cf. XI, 889 immissis.. frenis ; or le navire d’Énée est le navire de tête sur lequel les autres règlent leur marche ; celui-ci flottant au hasard — fluitantem V, 867 — ils diminuent la vitesse ou stoppent ; Énée lui imprimant une marche rapide, ils accélèrent eux aussi leur allure; c’est là le sens de classi immittit habenas ; le gouvernail antique était une grande rame ; si l’on tient la barre de façon que son plan soit parallèle à celui de l’axe du navire, le navire a toute sa vitesse ; c'est la manœuvre que fait Énée ; si on lâche la barre, le gouvernail prend une position qui arrête ou fait tourner sur lui-même le navire. — (3) 3 sqq. Les navires à éperons accostent nécessairement par l’arrière ; il y a ici deux manœuvres d'ensemble : 1'e manœuvre, on vire de bord pour présenter l'avant à la haute mer ; 2° manœuvre, on s’aligne le long du rivage ; entre temps chaque capitaine a jeté l’ancre, sur laquelle il se hâlera ; il faut donc lire : Obuertunt pelago proras — tum dente tenaci Ancora fundabat naves — et litora curuae Praetexunt puppes ; et relie les deux verbes au présent, l’imparfait dépeint l'opération intermédiaire laissée à l'initiative de chaque capitaine, le jet de l'ancre. — (4) 6 sqq. Le premier acte étant de faire jaillir l’étincelle pour allumer le feu nécessaire à des gens qui vont camper, ce qui suit doit se rapporter aux mêmes besoins : ce n’est donc pas par pure curiosité qu’on s’élance dans les forêts, mais pour y trouver du bois, et si l’on montre les cours d’eau qu’on découvre — monstrat 8 —, c’est pour qu'on sache où puiser l’eau ; que Virgile ait voulu rappeler le débarquement en Libye, c'est ce que prouve le rapprochement de VI, 6 sq. quaerit pars semina flammae Abstrusa in uenis silicis et I, 174 Ac primum sci scintillam excudit Achates : les deux vers proviennent du reste de G., 1, 135 Et silicis uenis abstrusum excuderet ignem, qui est intéressant pour la façon dont Virgile s’imite lui-même, ayant fourni au premier abstrusa in silicis et au second excudit. — (5) 9, cf. Serv., I, 180. — (6) 9 Altus Apollo se retrouve X, 875. — (7) 11 immanis, qui signifie l’énormité farouche, est
répété 11 fois dans les 674 premiers vers du VIe livre, antrum immane 11, immania templa 19, immanis... uates 77 sq., spelunca... immanis 237, Cerberus... immanis 417, immania terga, en parlant de Cerbère 422, immanis.. Hydra 576 sq., immania corpora, en parlant des Aloïdes 582, immani turbine 594, immanis uoltur 597, immane nefas 624; c'est donc une des impressions dominantes que Virgile entend nous imposer. — (8) 10 horrendae... Sibyllae, 99 horrendas... ambages ; 1la voulu donner à la Sibylle un aspect effroyable, lorsqu'elle prophétise : le mot est employé ailleurs dans le VIS livre comme une dominante : 288 horrendum stridens, 298 portitor... horrendus, 327 ripas... horrendas, 86 horrida bella. — (*) r3 Le pluriel subeunt nous apprend Katà 10 ctwrwpevoy qu'Énée n’est pas seul, cf. 34 perlegerent ; 34 nous apprend qu'il est accompagné d’Achatès ; il a d’autres compagnons, uiri 41, ce sont eux qui accomplissent le sacrifice prescrit par la Sibylle, Teucros 41, Teucris 54; puis ces compagnons anonymes disparaissent, sans doute parce qu'on n’a plus besoin d’eux, et Enée revient avec le seul Achatès 158 sq. — (10) Les Triuiae lucos sont identiques aux lucis Auernis 119 et 564 ; autour du lac Averne, s'étendant jusqu’à Cumes, est une immense forêt, que Virgile connaissait sûrement pour l’avoir parcourue et qu'il prolonge dans le monde souterrain ; toute l’action du VIS livre se passe dans des: bois vastes et profonds : 7 sq. pars densa ferarum Tecta rapit siluas, 131 tenent media omnia siluae, 138 sq. hunc tegit omnis Lucus, 179 Itur in antiquam siluam, 186 Aspectans siluam immensam, 188 nemore in tanto, 195 in lucos, 205 siluis, 238 nemorumque tenebris, 256 sq. iuga coepta moueri Siluarum, 259 totoque absistite luco, 271 Est iter in siluis, 309 Quam multa in silvis..., 386 Per tacitum nemus ire, 443 sq. myrtea circum Silva tegit, 451 Errabat silua in magna, 472 sq. refugit In nemus umbriferum ; les comparaisons elles-mêmes sont empruntées aux forêts. L'Élysée lui aussi est un endroit boisé, mais naturellement ce sont des bois d’aspect riant : 638 sq. amoena uirecta Fortunatorum nemorum, 658 Inter odoratum lauri nemus, 673 lucis habitamus opacis, 704 seclusum nemus et uirgulta sonantia silvae.
P. 430. (1) 15 Praepetibus pinnis, le mot, sur le sens duquel les anciens n'étaient pas d'accord, A.-Gelle, VII (VI), vi, paraît signifier « qui vole franchement en avant », d'où, dans la langue des augures, « d’un vol favorable ». — (2) Serv. 14 Daedalus... primo Sardiniam, ut dicit Sallustius, post delatus est Cumas. — (3) 19 Remigium alarum est préparé par enauit 16, qui se trouve déjà dans Lucr., III, 590 : quam prolapsa foras enaret in aeris auras. — (4) 32 in auro, il s’agit naturellement de bronze doré, Virgile ennoblit, 1, 640 sq. caelataque in auro Fortia facta patrum, 1l s’agit de coupes d’or. — (5) 20 In foribus... Virgile reprend ce qu'il avait imaginé pour le temple fictif de G., III, 26 sq. In foribus pugnam ex auro solidoque elephanto Gangaridum faciam, où il s’agit de sculptures chryséléphantines. — ($).20 letum Androgeo ; d’après Pausanias, I, 27, 10, Androgéos, fils de Minos et de Pasiphaé, étant venu à Athènes, triompha aux Panathénées, de tous ses concurrents ; Aegeus l'envoya combattre le taureau de Marathon et il succomba ; d’après d'autres, 1l fut assassiné par ses concurrents ; le tum montre que c’est cette version, plus dramatique, que Virgile adopte. — (7) 21 septena, la vulgate disait sept jeunes gens et sept jeunes filles.
P. 431. (1) 24 sq. Ce sont ces préparatifs immédiats qui sont figurés sur des peintures de Pompéi, sur le sarcophage du Louvre, salle des Sai- Sons 2239, sur une urne de marbre du Museo Nazionale à Rome, Rev. Archéol., 33 (1898), p. 13 sq., pl. 10 ; un art, qui voulait observer quelque
convenance, ne pouvait guère aller plus loin. — (2) 25 sq. La scène est ainsi figurée sur divers reliefs étrusques, Kôrte, Rail., IT, 1, pl. 28, 3, 29, 5, 30, 6. — (3) Strab. V, 1v, 5 ëu0eov d’ ot mod Apwv ëv To ’AGovw Tà
mEo Tv vVéxoray Tiv ‘Opeouxéve Ha Ôn Ha vexvomavreïoy toropodaty ÉvradGx yev=ofar xai "Oduooéa sic todr’ dotxéobar. Diod.-Sic., IV, XXII sqq. … neo Tny Aopvoy ôvoualonivry Aluvny, teoûv dë Ileocepcvns voulouévny…. Muoloyadar ÔÈ to pèv mahatoy yeyevrobat vexvomavretov moùs ati, 0 Toi Dateoov ocvors xatakel ‘our œaaiv. — (4) Cic., Tusc., Ï, 16, 37, inde in uicinia nostra Auerni lacus, Vnde animae excitantur obscura umbra opertae ex ostio Altae Acheruntis, salso sanguine, imagines mortuorum.
P. 432. (?) 34 praemissus Achates, I, 644, praemittit Achaten, c’est Achatès qui est l’homme de confiance chargé des commissions importantes. — (?) 40 sq. Il serait pédant et puéril de demander comment Énée a justement sous la main les victimes nécessaires ; Virgile ne se préoccupe pas anxieusement de ces menues réalités. — (3) 42 latus ingens rupis, par la répétition du mot ingens, comme par celle du mot immanis, Virgile nous impose l'impression du colossal, 81 Ostia... ingentia, 182 ingentes... ornos, 215 Ingentem... pyram, 222 ingenti... feretro, 232 ingenti mole — dans ces quatre derniers cas en parlant des funérailles de Misenus —, 283 Vimus opaca, ingens, 400 ingens 1anitor, 417 Cerberus.. ingens, 423 ingens — en parlant de Cerbère —, 426 uagitus... ingens, 491 Ingenti... metu, 552 Porta aduersa, ingens, 616 Saxum ingens, 868 ingentem luctum ; sans rapport avec le sujet du livre, 64 sq. ingens Gloria Dardaniae, 413 Ingentem Aenean, 518 sq. flammam... Ingentem. — (4) 43 -Ostia centum, 81 ostia... ingentia centum, identiques avec fores 47, magna ora domus 53. — (°) 45 Ventum erat ad limen, le mot est important, les profanes ne franchissaient pas le seuil ; aussi lisonsnous : 115 tua limina adirem, 151 nostroque in limine pendes. — (5) 49 rabie fera corda tument, 8o Os rabidum fera corda domans, 102 rabida ora, 100 furenti, 102 furor, dans Plut., de Pyth., or., 6, elle prophétise patvouévw otôpatt. — (7) 54 sq. Gelidus Teucris per dura cucurrit Ossa tremor, locution fixée sans doute archaïque, cf. II, 120, XII, 447, VIII, 389, XII, 65. — (8) 55 pectore ab imo employé dans le même sens par Lucr., III, 57, Catulle, LXIV, 198. — (*) 56 Phoebe, grauis Troiae semper miserate labores, même mécanisme de l’hexamètre que I, 597 : O sola infandos Troiae miserata labores.
P. 433. (1) 57 sq. paraît inspiré directement de la prédiction d'Hector mourant, 14., XXII, 359 sq. "Hart t@ Üre xév ge Ilaouc xat Doifos ’ATOÀÀWY Eshhoy écvr’ GAdowatv. — (2) 58 sqq. Ce sont en effet des oracles et des prédictions, c’est-à-dire Apollon, puisque directement ou indirectement toute prophétie émane de lui, qui ont guidé Énée dans les pérégrinations du IIIe livre: mais dans la rédaction actuelle de l’Enéide, Apollon n’est pour rien dans l’arrivée des Troyens en Libye ; de même l’oracle d’Apollon Grynéen et les Lyciae sortes mentionnés IV, 345 sq., l'oracle qui a promis que Palinure atteindrait l'Italie, ne renvoient à rien dans l'Enéide
telle que nous la possédons ; cela fait quatre passages concernant Apollon qui restent tout à fait en l’air ; d’où la vraisemblance que Virgile projetait de donner à Apollon, dans le IVe livre remanié, plus d'importance qu'il ne lui en avait attribué primitivement. — (#) 64 Dique deaeque omnes se trouve déjà G., I, 21, formule fixée. — (f) 64 sq. quibus obstitit Ilium et ingens Gloria Dardanmiae, II, 325 sq., fuit Ilium et ingens Gloria Teucrorum, passage de rappel et de concordance ; c’est une dominante chez Virgile, que la mention de la puissance passée de Troie. — (5\ 69 solido de marmore templum, on trouve déjà templum de marmore GINAITEErE"
P. 434. (1) 76 Ipsa canas, 99 canit, la prédiction de la Sibylle est une mélopée. — {2) 76 finem dedit ore loquendi, pléonasme archaïque, Lucil., cité par Nonius, p. 158, 9 : Haec ubi dicta dedit, finem dedit ore loquendi, cf. 247 voce uocans Hecaten.
P. 435. (1) 84 sq. in regna Lauini Dardanidae uenient est la réponse directe à 66 sq. : non indebita posco Regna meis fatis. — (2) 86 horrida bella se retrouve VII, 41, avec l'intention de rappeler textuellement la prophétie de la Sibylle. (3) 88 sq. Le rappel du Xanthe et du Simoïs, distingués ici du Tibre, ne correspond à rien dans les six derniers livres et montre que ces derniers livres n'étaient pas encore rédigés, quand Virgile écrivait ceci; Dorica castra se trouve déjà II, 27, où il désigne très improprement le camp des Achéens. — () 89 sq. L'identification de Turnus avec Achille souligne l'intention, très nette dans ce passage, d’assimiler la guerre que vont avoir à soutenir les Troyens avec une nouvelle guerre de Troie ; elle est très forcée; “en réalité Turous/qui défend sa fiancée, ne joue pas le même rôle qu’Achille qui vient réclamer Hélène, avec laquelle 1l n’a aucun rapport ; elle n’est pas très heureuse, puisqu'elle réduit Énée au rôle de Pâris, ce dont s'emparent du reste ses ennemis à plusieurs reprises ; le rapprochement est de plus inexact, Pâris ayant enlevé Hélène sans aucun droit, tandis que Lavinia est assignée à Énée par le destin. — (5) or in rebus egenis, X, 367, unum quod restat rebus egenis, locution fixée. — ($} 92-93, dont le second est inachevé, pourraient manquer sans inconvénient et interrompent la suite des idées ; l’exhortation : Tu ne cede malis vient naturellement après l’'énumération des mala 86-092, dont la cause n’a rien à faire ici. C’est une addition marginale. Énée a été prévenu par Créuse, II, 783 sq., qu’une épouse de sang royal r’attendait sur les bords du Tibre ; mais c’est une chose dont il n’a plus été question ; Virgile en se relisant a pensé qu'il était bon de renouveler ici cette annonce sous une forme énigmatique. — (7) 96 Quam est la leçon autorisée, mais paraissait tellement s'imposer après le comparatif, qu'il faut y voir une correction arbitraire de qua primitif. — (8) 96 sq. uia prima salutis.. pandetur, analogue comme style à IT, 387 sq. : qua prima... fortuna salutis Monstrat iter. — (*) 51 uota est ajouté, Hélénus ne pouvait pas faire prévoir l’adoptien par les Romains des oracles sibvllins et la création du collège des XV uiri sacris faciundis ; 1] n’est pas vraisemblable que Virgile y pensât déjà lors de la rédaction du IIIe livre.
P. 437. (!) 109 sq. On s’est étonné qu'après qu’Anchise avait dit formellement à Énée que la Sibylle le guiderait, huc casta Sibylla Nigrarum multo pecudum te sanguine ducet, V, 735 sq., et bien que Virgile.
se réfère directement à ce passage, VI, 153 : Duc nigras pecudes, Énée demande seulement à la Sibylle de lui enseigner le chemin et de lui ouvrir les portes sacrées ; il est certain qu'il y a là une petite inconséquence de rédaction, dûe à la composition fragmentaire.
P. 438. () 110. Si l'on se reporte à II, 734, on voit que Mille sequentia tela est légèrement exagéré ; maïs il s’agit ici d’un plaidoyer pathétique ; à sacra ostia pandas correspondent 126 sq. ; Énée parle comme quelqu'un qui ignore les choses ; la Sibylle lui répond que ce n’est pas d’entrer dans les enfers qui est malaisé. —- (2) Serv. 112 voit sans doute à bon droit dans Ille meum comitatus iter un passage de rappel et de concordance avec Il, 704 nec... tibi comes ire recuso. — (#) 112 Maria omnia se trouve déjà à la même place de l’hexamètre I, 524. — (4) 114 Inualidus semble faire allusion à IT, 647 sqq., mais dans le IIIe livre il n’est pas question qu’Anchise soit impotent. — () 117 potes namque omnia est la traduction dédivasar ya, Il, I, 393, Od., V, 25 et fassim. — (6) 117 sq. nec te Nequiquam lucis Hecate praefecit Auernis est répété presque textuellement 564 Sed me cum lucis Hecate praefecit Auernis ; il est bien évident que les luci Auerni sont ceux qui s'étendent sous la terre comme ceux qui entourent le lac Averne ; ceux-ci même peuvent être considérés comme un simple prolongement des premiers, comme le lac Averne est un prolongement des eaux de l’Achéron, Acheronte refuso 107. — (7) 119-123 soulèvent des objections : 119 Si potuit, etc., ne se rattache à rien et ne peut être relié que très arbitrairement à Miserere 117 pardessus potes namque... Auernis ; la mention de Thésée 122 suppose que celui-ci est ressorti des enfers; or, 617 sq. 1l y est resté; l’exemple de Thésée et d’'Hercule est du reste fort mal choisi pour amadouer les divinités infernales, cf. 392 sqq. ; dans la réponse de la Sibylle, pauci... Dis geniti potuere 129 sqq. est l’annonce d’une difficulté ; or, cette difficulté est résolue pour Énée, du moment qu'il dit 123 et mi genus ab Ioue summo. Il résulte de tout cela que ces vers doivent être une addition marginale postérieure au contexte. Virgile a vu là l’occasion d'ajouter un argument fondé sur des précédents mythologiques, genre de raisonnement fréquent chez les poètes classiques ; mais surtout c’est un avertissement littéraire par lequel Virgile se prévaut de la connaissance des descentes aux enfers antérieures à celles d’'Énée ; il s'était documenté par la lecture de ses prédécesseurs ; ce sont ces études qui lui ont fourni au IVe livre des Géorgiques l'épisode d’Orphée, peut-être d'assez peu antérieure au VIe livre de l’Enéide. — (8) 123 et m1 genus ab Joue summo, Ï, 380 et genus ab Joue summo, reproduction d’une fin d’hexamètre toute faite. — (9) 124 Talibus orabat dictis arasque tenebat reproduit mécaniquement IV, 219 : Talibus orantem dictis arasque tenentem. — (10) 127 patet atri ianua Ditis, tout ce qui se rapporte aux choses infernales est noir, c’est une dominante : 132 Cocytosque sinu labens circum uenit atro, 215 frondibus atris, 240 sq. atris Faucibus, 249 atri uelleris aquam, 429 atra dies, 576 atris immanis hiatibus Hydra, 602 atra silex, 866 uox atra caput tristi circumuolat umbra, 134 sq. nigra... Tartara,
153 nigras pecudes, 238 lacu nigro. — (1) 133 Quod si tantus amor... II, ro Sed si tantus amor..., locution fixée. — (2) 134 sq. Bis Stygios
innare lacus, bis nigra uidere Tartara n’est du reste qu’une imitation ornée d'Od., XII, 21 sq. ZyétAtot, ot Cwovres dm fete Owu’’Alôao, Atoavies,
CARTAULT. 32
re T'aAhot ana Ovisxovo’ àvÜowmor, imitation faite pour la forme plutôt que pour le fond ; 135 et insano iuuat indulgere labori reproduit le mécanisme Il, 776 Quid tantum insano iuuat indulgere dolori ? — (13) 153 Duc nigras pecudes rattache étroitement le passage à V, 375 sq. huc casta Sibylla Nigrarum multo pecudum te sanguine ducet.
P. 440. (1) 160 uario sermone se retrouve I, 748, VIII, 309, locution fixée. — (2) 162 in litore sicco, le corps a donc été repêché, ceci xat4 vd surwuevov. — (3) Virgile ne dit pas de quel Aeolus il descend. Il n’est guère probable qu'il veuille le rattacher au célèbre A’0)105 mythologique, fils d'Hellen et de la nymphe Orcéis, petit-fils de Deukalion, père de sept fils dont quelques-uns sont très importants dans la mythologie, Kréthée, Sisyphos, Athamas, Salmoneus, etc., et de cinq filles. Le Creteus tué IX, 774, n’est sûrement pas le Kretheus, fils de A'ohos; en revanche dans le même vers figure un Clytius, Aeolides comme Misenus. Un Aeolus de Lyrnesos, compagnon d’Énée, est tué XII, 542 sqq. On peut en faire le père de Misenus et de Clytius ; mais le patronymique ne paraît parfois être pour Virgile qu'un moyen d’ennoblir un héros, sans qu’il ait de signification bien précise; Misenus figure déjà comme trompette III, 239 sq.; d’où la vraisemblance que Virgile songeait déjà au récit étiologique inséré au VIe livre. — (*) 166, les rameurs de Mnestheus-sont également qualifiés V, 190, d'Hectorei socii ; c’est toujours le même motif, fréquent dans l’Enéide, qui consiste à rappeler Hector et à rattacher à lui les Troyens. — (5) 167 pugnas... obibat, Lucr., IV, 968 proelia obire ; le lituus était la trompette de la cavalerie, la tuba celle de l’infanterie ; Virgile paraît se soucier peu de la distinction puisque 167 il donne à Misenus un lituus et que 233 1l fait planter sur son tombeau une tuba. — (5) 170, c’est toujours la préoccupation de faire d'Énée au moins l’égal d’'Hector ; XI, 291 sq., il ne lui est pas inférieur en bravoure et il l'emporte sur lui par la piété ; en réalité, dans l’Z/iade, Énée n’est pas un guerrier de la classe d’Hector ; Virgile pouvait pourtant s’autoriser de V, 467 sq. RETAL AVE OV T’ Îoov étiomey "Exroot Giw Aivelac vioc HEYAATTOpOS 'Ayxioao et XVII, 513 “Extwp Alvetas 0” of Tpowyeic y aotoot > (7) 172 Demens est une de ces interventions dans le récit par lesquelles Virgile introduit son sentiment personnel, ici à l’imitation du vrauoc homérique, /1., II, 38 et pass.; demens se retrouve VI, 590, également pour condamner une impiété ; 173 si credere dignum est n’a pas seulement pour but de signaler que c’est une légende, mais de s'étonner de la cruauté d’un dieu contre un mortel. — (8) 176 Praecipue pius Aeneas se trouve déjà I, 220, où 1l s’agit de pleurer des compagnons disparus. Serv. 176 : ubique Aenean supra ceteros inducit mortem cuiuslibet dolere... Hinc ei dat circa sepulturam etiam sordida officia, quae in aliis denegat locis.
P. 441. — (1) 177 sq. aramque sepulcri Congerere arboribus caeloque educere certant ne fait pas double emploi avec 214 sq. pinguem taedis et robore secto Ingentem struxere pyram et ne dit pas la même chose ; 177 exprime l'intention unanime et la mise en marche du travail; c'est le but pour lequel les Troyens vont dans la forêt ; 214 nous les montre à l’œuvre, édifiant le bûcher avec les matériaux réunis. — (2) Cf. 182, 215, 222, 232 : Virgile veut tirer la chose de l'ordinaire et lui imprimer un caractère héroïque. — (?) 179 Antiquam siluam, stabula alta ferarum,
7 sq. densa ferarum Tecta... siluas, c’est la même image avec variation d’expression ; stabula alta se retrouve IX, 388 et X, 723, locution fixée. — (4) L’Jliade dit simplement XXIII, 118 sqq. Aûtix ao doùs bWuxouous Tavamnet Yahrxp Téuvoy èneryomevot: Tai ÔÈ pmeydAa xTuméoudat Iircoy, en indiquant le bruit de la chûte des chênes ; Ennius cité par Macrobe, Sat., VI, 2, 27, a développé Incedunt arbusta per alta, securibus caedunt, Percellunt magnas quercus, exciditur ilex, Fraxinus frangitur atque abies consternitur alta, Pinus proceras peruortunt, omne sonabat Arbustum fremitu siluai frondosai en énumérant cinq espèces d'arbres, en donnant par conséquent à l’abattis un caractère plus grandiose dont retentit toute la forêt ; il a donc amplifié l'effet homérique : Virgile l’a suivi, sans que son énumération recouvre exactement celle d’'Ennius, qui l'emporte sur lui en grandeur par le bel effet sonore de son dernier vers ; il a du reste introduit dans le morceau une imitation des Géorgiques, cuneis et fissile robur scinditur rappelle G., I, 144 : Nam primi cuneis scindebant fissile lignum ; c'est une préparation de
214 robore secto. — (5) 183 primus appartient au même ordre d'idées que praecipue 176 ; opera inter talia 183, media inter talia IV, 663, forme stylistique fixée. — (5) Serv. 183 bona oeconomia uenitur ad ramum.
P. 442. (1) 190 forte étonne, puisqu'il n’y a rien là de fortuit ; ou le mot est resté dans la mémoire de Virgile de 186 et il l’a répété machinalement, ou il veut dire simplement que c’est pour Énée quelque chose d’imprévu ; Serv. 190 : Auguria aut oblatiua sunt, quae non poscuntur, aut inpetratiua, quae optata (cf. 203 sedibus optatis) ueniunt. Hoc ergo quia oblatiuum est, ideo dixit « forte ». — (2) 197 uestigia pressit se retrouve 331, locution fixée. — (3) Serv., 190, TOI, 194, 197, 198, insiste sur le caractère augural de la scène, avec raison, mais non sans quelque exagération. — (#) 210 sq. auidusque refringint Cunctantem ; cunctantem paraît justifié par lento uimine 137: on a pourtant trouvé qu'il n’y avait pas accord suffisant entre ce passage et 146 : ipse uolens facilisque sequetur ; c’est une petite inconséquence d'expression résultant de la composition fragmentaire. — (5) 214 sq. pinguem taedis et robore secto, Ingentem struxere pyram rappelle IV, 504 sq. : pyra... Erecta ingenti taedis atque ilice secta, les choses semblables se représentant toujours à Virgile sous les mêmes formes stylistiques. — (6) 217, l'usage, quand on fait au guerrier des funérailles solennelles, de brûler ses armes avec lui, est homérique, 1/., VI, 418 MAN Goa puy rariane obv Évrest dada ototv, Od., XII, 13 net vexoôç te xdn La Tedyex v24000 ; 11 s’agit ici de l’armure de Misenus ; 233 suaque arma.…. remumque tubamque sont les instruments dont il se servait d’habitude et qui le caractérisent.
P. 443. (1) 219 corpusque lauant frigentis et ungunt est pour la forme un souvenir d’Ennius cité par Serv., 219 : Tarquinii corpus bona femina lauit et unxit. — (2?) 221, cf. XI, 195, munera nota Ipsorum clipeos. — (?) Dans l’Odyss., Agamemnon raconte que lorsqu'on eut rapporté du champ de bataille le corps d'Achille, on le lava et on l'oignit d'huile XXIV, 44 sq. raveuev èv Acyéeoou, xafrpavres 004 xxÀdv Mhate te uaog xai dhciqgart ; ensuite on le pleura. Quant aux étoffes de prourpre, à la couleur desquelles Serv. 221 attribue une valeur symbolique — ad imitationem sanguinis — cf. V 79, elles servent
dans l’Iliade à envelopper l’urne contenant les ossements d’Hector XXIV, 796 Iloppupéors ménhotst xa0Yavres uahaxoïouv. — (4) I, XXIIT, 250 sq. nuoxativ ofBéouy a’0ont o:vw, ‘Oocov ri wAE AE, Pabeta de xarnece tévon, le dernier hémistiche a été imité directement par Virgile : 226 Postquam conlapsi cineres. — (5) 228 cada... aëno ; les ossements de Patrocle sont enfermés ès yovsiny prakny Il, XXIII, 252, ceux d'Hector xovselnv ëç Adovaxa, Il, XXIV, 795 ; pour ceux d'Achille dwxede HTNp XOUTENV dupiwpopa. — (6) 231 nouissima uerba, Serv., 231: id est « ilicet » nam « uale » dicebatur post tumuli quoque peracta sollemnia ; ces mots n’ont donc aucun rapport avec l’adieu adressé par Achille à Patrocle après que le feu a été mis au bûcher yaiïoé pot, © Iarooxks, etc. ; ils sont employés dans un tout autre sens IV, 650.
P. 444. (1) Où. XII, 14 Tou6ov LE TavTes ka ÈT: atrAnv Éotoavtec, IfËQuEv dxootarw TÜU6W edtpoes éoetuov ; la différence entre les deux passages, c'est qu ’Elpénor espère simplement que son tombeau rappellera dans l’avenir son malheur, x2: ëssomévoior moésbar, tandis que — le nom de Misenus reste éternellement attaché au pays de sa sépulture, aeternumque tenet per saecula nomen 235. — {2} 236 propere exsequitur praecepta Sibyllae, le sentiment est le même que 176: tum iussa Sibyllae, Haud mora, festinant, mais les deux passages n'’offrent pas une suite d'idées strictement logique ; on attendrait exsequitur cefera praecepta Sibyllae ; c’est une de ces légères dissonances dues à la composition par fragments ; his actis se retrouve XII, 843, locution fixée. — (>) 237 uastoque immanis hiatu, d’après Lucr., V, 375 : Sed patet immani et uasto respectat hiatu à propos de tout autre chose ; au lieu d’une impression personnelle des lieux, Virgile a mieux aimé, ceci est caractéristique, nous donner une simple imitation de style. — (1) 238 Tuta lacu nigro, le lac noir complète l'impression, mais en réalité ne sert à rien, puisqu'il n'offre pas d’obstacle à Énée ; tout cela n’est du reste pas absolument d'accord avec 126 facilis descensus Auerno. — (5) 241 super... conuexa se retrouve 750, locution fixée.
P. 445. (1) 243 Quattuor... nigrantis terga iuuencos ; V, 97, Énée immole à Anchise deux nigrantis terga iuuencos ; dans le sacrifice d’Aristée figurent G., IV, 550: Quattuor eximios praestanti corpore tauros. 244, la Sibylle, si souvent appelée uates, est ici appelée sacerdos ; “elle est dans l’exercice de ses fonctions de prêtresse d'Hécate. — (2) Serv., 244 : in quarto ait (61) media inter cornua fundit; et fundere est supina manu libare, quod fit in sacris supernis : uergere autem est conuersa in sinistram partem manu, ita fundere, ut patera conuertatur, quod in infernis sacris fit ; Serv. dit également, à propos de supponunt cultros 248, fuit autem verbum sacrorum, à propos de inchoat 252 et
est verbum sacrorum. — (>) 245 sq. Le rite est mentionné dans l'Odyssée, III, 445 sq. moXkà d’ ’Abrvn ebyer anmaoycuevos xepaÂTe Totyas ëv mopi Balwy. — (4) 248 ali, ce sont les opérateurs chargés de la
besogne matérielle de l’égorgement ; c’est sans doute à eux que s’adresse la Sibylle 258, car il n’est pas question dans la circonstance de compagnons d’Énée. — (5) 248 tepidum... cruorem se retrouve VIII, 106. — (5) 250 matri Eumenidum, la Nuit; Junon VII, 331, appelle Allectô virgo sata Nocte. — (7) Od., XI, 30 sqq. promet de sacrifier aux‘
morts en général, à son retour à Ithaque oteïoav fodv, ftie dotorn et à Tiresias o°v rauméhav ; Virgile s’est borné à changer la destination. — (8) Dans les Aygon., III, 1032 sq., Médée recommande à Jason rAuy ’Apvetov opalety “—xai dôaisrtov wuobeztout. —— (9) 255 sqq. Apollon., IIT, 1211 sqq. dit plus nettement que Bout ‘Exätn invoquée par Jason vient recevoir son sacrifice et il la montre la tête couronnée de dragons effroyables parmi des feuillages de chênes et faisant briller ses énormes torches ; l'effet est plus original que chez Virgile et plus impressionnant. — (10) L’impression de l'obscurité à peine atténuée par un peu de clarté qui permet de voir est une dominante sur laquelle Virgile insiste dans la peinture des espaces infernaux ; pour la produire, il répète sans cesse, selon ses habitudes de style, les mots qui signifient l'ombre, la nuit, etc. : nocturnas 252, per umbram 257, loca nocte tacentia late 265, caligine 267, obscuri sola sub nocte per umbram 268, sub luce maligna 270, umbra 271, rebus nox abstulit atra colorem 272, multa... in umbra 340, somni noctisque soporae 390, adgnouitque per umbras Obscuram 452 sq., has... per umbras 461, noctemque profundam 462, in nemus umbriferum 473, per umbras 400, tristis sine sole domos, loca turbida 534, per umbras 619. Dans cette obscurité règne le silence qui n'est rompu que dans le voisinage du Tartare par les bruits formidables qui en sortent.— (11) Od., XI, 48, Ulysse tire l'épée pour écarter les ombres qui viendraient boire le sang versé dans la fosse ; ici l'épée d'Énée ne lui sert de rien ; il prend simplement une attitude héroïque ; on s'étonne qu'il la tire une seconde fois 290 sq., puisqu'on ne nous dit pas qu'il l’ait remise au fourreau ; on s'étonne davantage que la Sibylle qui lui a prescrit 260 de la tirer, l’avertisse 292 qu'elle est parfaitement inutile, puisqu'il n’a affaire qu’à des ombres sans consistance ; ce sont là des dissonances imputables à la composition fragmentaire, dont la présence prouve que Virgile n’avait pas encore soumis le VIS livre à la révision définitive destinée à tout réduire à l’unité. — (12\ 261 Nunc animis opus Aenea, nunc pectore firmo, le vers a surtout pour objet de nous donner une grande idée d’'Énée ; il est certain qu'il lui faut dans la circonstance de la résolution et de la fermeté pour tenter une aventure si étrange; mais si, dans la suite, ses nerfs peuvent être affectés, en réalité 1l ne courra aucun danger ; Virgile tient à nous persuader que ses héros sont courageux et cherche ainsi à rehausser leur prestige à nos yeux, mais souvent il ne réussit pas à leur faire courir des dangers où leur bravoure présumée se vériferait.
P. 446. (1) 273. Orcus, qui joue un grand rôle dans la croyance populaire romaine, est l’espace infernal souterrain et un dieu infernal; mais, quoi qu’en dise dans l’Euhemerus Ennius, cité par Lact., Div. Inst. I, 14, 1 : Pluto latine est Dis pater, alii Orcum uocant, il n’est pas identique avec Dis pater ; Dis pater, identifié avec le IlAoïtwy grec, est le dieu du monde infernal, Orcus le dieu qui cause la mort. Virgile emploie fréquemment le mot dans le sens de « monde souterrain », G., IV, 502, 08 IV 242,0 V1,:273 VIII, 206, .1X,/527, 785, il semble qu'il l’entende dans le sens de « dieu infernal », En., IV, 699 : Stygioque caput damnauerat Orco; G., 1, 277 sq., traduisant Hés., Op., et d,, 802 sqq., il confond l’Orcus latin avec 1”Oox0ç grec, qui est le Serment ; il le fait intentionnellement, car le contre-sens n’était pas possible ;
ce n’est pas une raison suffisante pour les identifier. — (?) N. 4., XVI, v, 4, citant C. Aelius Gallus « vestibulum esse dicit non in ipsis aedibus neque partem aedium, sed locum ante ianuam domus uacuum, per quem a uia aditus accessusque ad aedis est, cum dextra sinistraque 1anuam tecta (que) sunt uiae iuncta atque ipsa ianua procul a uia est, area uacanti intersita ; expliquant le passage de Virgile, il ajoute, 12, loca duo demonstrat extra Orci fores, « vestitulum » et « fauces », ex quibus «uestibulum » appellat ante ipsam quasi domum et ante ipsa Orci penetralia, « fauces » autem uocat iter angustum, per quod ad uestibulum adiretur.
P. 447. (1) Ulysse, Od., XI, 632, craint que Gorgô ne lui apparaisse. Aristoph., Ran., 143 sq. Merà vadr' Ügetc vai Onpt’ Über uuplx Aervotata. — (?) Ce sont là des sentiments individuels, cachés au fond de la conscience, et qui minent l’homme secrètement; Metus 276 n’a pas de rapport avec le (606 et le Aciuoçs homérique, qui sont l’Épouvante dans le combat, pas plus qu'avec les abstractions romaines Pallor et Pauor, Tite-Live, 1, 27, 7. — (3) 275 habitant Morbi tristisque Senectus reproduit G., III, 67, subeunt morbi tristisque senectus ; lfoaç vaincu par Héraklès figure sur des vases attiques, Jour n. of hell. Stud., 1883, pl. 30 et Philol, 1. 50 (1897) et avait un autel à Gadès Philostr. v. Apoll., 5, 4, p.167, Kays et Ael fr #19 pro ere (4) 276, Fames, c’est la faim individuelle sans rapport avec Aude, à qui les Athéniens consacrèrent une partie de leur territoire à la suite d’une famine. Hesych. s. v. Atuod meôtov, Zenob., 4, 93. — (5) 276 turpis Egestas, Lucr., IIT, 65 sqq., à qui Virgile a sûrement songé, Turpis enim ferme contemptus et acris egestas Semota ab dulci uita stabilique uidentur et quasi iam Leti portas cunctarier ante illustre clairement la pensée de Virgile ; ce sont là des avant-coureurs de la Mort ; à propos
de Bellum, Virgile dit du reste mortiferum. — ($f) 278 consanguineus Leti Sopor, II, XIV, 231, "Ynvw.. xacwyv#rw Oavatoto, XVI 682 nv xat Oavatw dsdvudostv, Hés. Théog. 756 “Yrvov... xxctyvnroy Oavaroro: — (7) 283 Ulmus opaca, ingens, même structure du commencement de l’hexamètre, III, 619. Intus opaca, ingens. — (8) 284 ferunt semble indiquer que Virgile a emprunté à une source l’arbre des songes, mais cette source n’est plus accessible pour nous. — (?) 286 Centauri.
Aucun écrivain grec ne mentionne les Centaures dans les enfers : sur des œuvres d’art étrusques on voit des Centaures groupés avec la Skylla, ou avec la Chimère, ou avec une femme indéterminée. — (10) 289 forma tricorporis umbrae, Lucr., V, 28 : tripectora tergemini uis Geryonai et 26 sq. : Lernaeaquèe pestis Hydra a sans doute influencé Virgile ; d’après la généalogie constante, Geryonès est le petit-fils de la Gorgô Medusa, qui habite avec ses sœurs au delà de l'Océan ; c’est peut-être pour cela qu'il est rapproché des Gorgones.
P. 448. (1) Virgile a créé la sensation visuelle et auditive d’épouvante par Terribiles uisu formae 277, Horrendum stridens 288 ; trepidus formidine 290 se retrouve IX, 169, locution fixée. — (2) 290 sqq. Si Énée tire ici son épée c’est à l’imitation d’une scène de la descente aux enfers d'Héraklès, Apollod., II, 5, 12, 4 ni de viy looydva vo Elpos ÉkxeL, "wat napàa ‘Epuod pavOaver, dre xevov eldwAcv ëotr ; VI, 230, 1l la tirait à l’imitation d'Ulysse, Od., XI, 48 ; nous avons là l’explication toute simple de la contradiction entre les deux passages de Virgile ; ils représentent
limitation de deux sources sans rapport entre elles. — (3) 297. Le mot brutal eructat paraît en rapport avec la nature des eaux du fleuve : mais il faut remarquer que le mot ëioeiyesat qu'il traduit est fréquent chez Apollonios, qui l’applique à l’Achéron se jetant dans la mer, II, 744 ÔLE axonç épeuyerat, au Thermodon, également à son embouchure dans la mer, II, 984 Ilcvrov èç ”Afeivoy bmepeiyerat, de même au Rhodanos, IV, 631 sq. énepesiyerar durdc ’Oxeavod. Strab., 150, 51 xéhnoc l'ahauxe, Etc Ov éteoeuyerat To voù ‘Podxvou otoua. — (4) Si l’on veut se rendre compte de la façon dont Virgile se représente les fleuves infernaux, il ne faut pas oublier qu’il ne s’est pas proposé de décrire les Enfers complètement et pour eux-mêmes, mais seulement dans leur rapport avec le voyage d’Enée et qu'il n’en dit que ce qui est nécessaire pour faire comprendre ce voyage. L’Achéron ne figure ni dans l’Iliade, où le Styx est le seul fleuve infernal, ni chez Hésiode. Dans l’O04., X, 513 sq., l'Achéron est nommé comme un fleuve des enfers, dans lequel ce jettent le Pyriphlégéthon et le Kokytos, qui est une émanation du Styx. L’Achéron est appelé ici, 295, Tartareus, dans le sens large d’ «infernal », car d’après la description que Virgile donne du Tartare, il ne le traverse pas et n’a pas de relation avec lui, tandis que le Tartareus Phlégéthon 550 est le fleuve spécial du Tartare qu'il entoure. L’Achéron est un fleuve vaseux, sablonneux et bouillonnant, 296 sq. Sur son cours dans les enfers nous ne savons rien; Virgile est muet là-dessus ; 1l se jette dans le Cocyte et il ne saurait en être autrement, puisque Je Cocyte entoure les enfers 132. Comment le marais terrestre de l’Averne est-il cependant formé par le refoulement des eaux de l’Achéron — Acheronte refuso 107 —, c’est ce qui n’est pas expliqué. G., II, 492, strepitumque Acherontis auari. Virgile entend-il le fleuve infernal ou les enfers, c’est ce qu’on ne saurait décider ; dans tous les autres passages, c'est le monde infernal que Virgile désigne par le mot Achéron : V, 99, manes Acheronte remissos, les mânes viennent du monde souterrain ; VII, 97, Latinus imis Acheronta adfatur Avernis, il s’entretient avec les puissances infernales ; 312 Acheronta mouebo, Junon suscitera les puissances infernales ; 569, dans la vallée d’Ampsanctus ruptoque ingens Acheronte uorago, il s’agit d’une énorme crevasse qui s’est produite au plafond du monde souterrain ; XI, 23, qui solus honos Acheronte sub imo est signifie au fond des enfers.
Le Cocyte est un fleuve noir qui entoure les enfers, 132 ; son aspect est affreux, G., III, 37 sq. : furias amnemque seuerum Cocyti metuet, En., VI, 374 sq. Amnemque seuerum Eumenidum aspicies ; si dans ces deux passages, dont le second n’est que le rappel intentionnel du premier, il est mis en rapport avec les Furies, ce n’est point parce que cellesci habitent sur ses bords, mais parce que c’est ce qu’il y a dans les enfers de plus redoutable et de plus caractéristique ; c’est dans ce sens qu’Allectô est appelée VII, 479, Cocytia uirgo, c’est-à-dire la Vierge infernale par excellence, et que le Cocyte est mentionné quand elle rentre dans le enfers, VII, 562, Cocytique petit sedem.
De la réunion des eaux de l’Achéron et du Cocyte est formé le marais du Styx, appelé également une fois étang du Cocyte 323 Cocyti stagna alta. Stygiamque paludem, souvent mentionné au sens propre, VI, 134 Stygios.. lacus, 369 Flumina tanta... Stygiamque... paludem,
374 Stygias.. aquas, 385 Stygia... ab unda, VIII, 296 Stygii... lacus ; autour du marais il y a des bois, VI, 154, lucos Stygis ; XII, 91, Stygia.…. unda, c’est l’eau du Styx dans laquelle a été trempée l'épée de Turnus ; Stygia.. cymba, G., IV, 506, Stygia... carina, VI, 397, c'est la barque de Charon qui fait traverser aux morts les eaux du Styx; VII, 773, Stygias... ad undas paraissent personnifier dans un sens large les eaux infernales ; III, 215, Stygiis sese extulit undis, les Harpyies, apparentées étroitement aux Furies, sont mises ici en rapport avec le Styx dans le même sens que les Furies elles-mêmes avec le Cocyte ; le Styx est très nettement pour Virgile un marais et c’est sur ce marais que les dieux prêtent leur célèbre et redoutable serment, VI, 323 sq. Stygiamque paludem di cuius iurare timent et fallere numen ; pourtant, par une de ces incohérences si fréquentes chez lui et qui proviennent de la mise en œuvre d'éléments disparates, lorsqu'il est question de ce serment, Virgile se rappelle qu’on le prêtait par le fleuve Styx, IX, 103 sqq., X, 113 sqq., Stygii per flumina fratris Per pice torrentis atraque uoragine ripas Adnuit; on remarquera que, lorsqu’au VIe livre Virgile décrit expressément le marais du Styx, il n’est pas question de la poix ; la conception aux 1. IX et X est donc un peu différente ; enfin XII, 816, Adiuro Stygii caput implacabile fontis, il est question de la source du Styx, ce qui convient à un fleuve, mais non pas au marais du VIe livre ; Stygius est pris au sens large dans l’acception d’infernal : IV, 638, Stygio.. Joui, VI, 252, Stygio regi, IX, 104, X/MIT3 Sy HÉTACTIS RUES nent Pluton ; IV, 699, Stygio... Orco, c'est Orcus-qualiñéde-mêmes chi, III, 551. Stygiis... tenebris, En., V, 855, Vique soporatum Stygia, VII, 476, Allecto... Stygiis se concitat alis.
Tout ceci est clair et cohérent ; mais nous lisons, à propos des suicidés qui voudraient revenir sur la terre 438 sq. : Fas obstat tristique palus inamabilis unda Alligat et nouiens Styx interfusa coercet ; or ces neuf replis qui séparent les suicidés de la terre sont incompatibles avec ce que Virgile dit ailleurs du Styx et il y a là une contradiction manifeste. Elle se résout, si l’on remarque que les deux vers en question sont répétés textuellement, de la descente d’Orphée aux enfers, G., IV, 478 sqq. Quos circum limus niger et deformis harundo Cocyti tristique palus inamabilis unda Alligat et nouiens Styx interfusa coercet. Quand il écrivait ce passage des Géorgiques, Virgile ne paraît pas avoir eu des fleuves infernaux une idée tout à fait identique à celle qu'il a adoptée dans l’Ené&de ; le marais est formé par le Cocyte — de là VI, 323, Cocyti stagna alta et informi limo... in ulua 416 —, et le Styx en est encore pour Virgile un fleuve indépendant, qui entoure ‘les enfers neuf fois. La contradiction résulte de ce qu’il a introduit les deux derniers vers dans un contexte différent, sans les y adapter. Comme il n’est pas admissible que ce soient les vers de l’Enéide qui aient passé dans les Géorgiques, nous avons la preuve que l'épisode d’Orphée a été rédigé antérieurement à la descente d’'Enée, mais probablement peu de temps auparavant. — (>) 298 sq. Portitor.. Charon, par portitor Virgile a voulu rendre le mot de la Minyas 0 yepatos nopluebc... Xaowv,, Paus., X, 28, 2; cf. 328 “transportare, 385 nauita ; mais il donne à Charon des fonctions qui correspondent à celles d’un capitaine de port, Ael. Donat ad Ter. Phorm., I, 2, 100, portitores dicuntur, qui portus obseruant, ut sine ipsorum iussu nullus
transeat in alienas regiones ; en effet, ici et G., IV, 502, il arrête certaines âmes qui ne remplissent pas les conditions voulues et admet les autres, Cf. 298 seruat, qui implique une idée de surveillance ; si bien que Virgile a sans doute renfermé les deux sens dans le même mot. — (6) 304 cruda... senectus paraît être la traduction de wuoyéoovta, Îl., XXIII, 791, chant auquel Virgile a beaucoup emprunté; cf. Od., XV, 357 ëv wu® yroat. — (7) 302 uelisque ministrat se retrouve X, 218, à la fin du vers, locution fixée. — {8) 305-308, l’énumération est empruntée à Od., XI, 37-41 at à’ dyépovro duyæ bnèt éoëfeus vexlwv xavarebvrwteov: Nôpæat t’ nideoi ve mohirAnrot te Véoovrec, IlxoOevuxat tr’ dradat, veonevÜéx Douoôv Etovoar, IIoXo! à odtauevor yahxrgeotv "Eyyeinouv, "Avôoec aonipatot Beboorwuiva teiye’ Éyovres, où il s’agit des Âmes qui viennent de l’Érèbe pour boire le sang des victimes versé par Ulysse dans la fosse. Virgile a traduit le passage dans les Géorgiques, IV, 475-477, pour l’appliquer aux ombres qui viennent écouter le chant d’Orphée : que ce soit pour la descente d’Orphée et non pour l’Enéide qu'il ait fait la traduction, c'est ce que prouve la correspondance de commotae Erebi déscibusinis QG. IN, 471, avec: dyépovro... tbnèe ’Eoebeic: Od:, XT, 37 sq. Cette traduction n’est pas absolument littérale et les modifications apportées par Virgile sont caractéristiques ; il a supprimé les vieillards, qui sans doute ne lui ont point paru suffisamment intéressants, il a remplacé les guerriers blessés, ce qui est précis, par les héros magnanimes, ce qui est noble et vague, il a ajouté les jeunes gens mis sur le bûcher sous les yeux de leurs parents, ce qui est particulièrement touchant. Puis, quand il a composé son VIe livre de l’Enéide, il s’est décidé à l'y transporter ; mais il l’a appliquée à tout autre chose, non plus aux âmes qui sortent de l’Érèbe, mais à celles qui viennent de la terre pour entrer dans les enfers ; la comparaison avec les oiseaux qui le soir ou au moment de l’orage se réfugient sous les feuilles a été remplacée par la double comparaison avec les feuilles qui tombent à l’automne et avec les oiseaux migrateurs qui se rassemblent sur le rivage, c’est-à-dire que, par une opération intellectuelle très curieuse, les deux éléments — feuilles, oiseaux — se sont séparés pour fournir chacun une image distincte. Ce qui est plus important, c’est que c’est seulement lorsqu'il a rédigé le VI livre que Virgile a imaginé le grand motif pathétique, qui n'existe pas dans l'Odyssée et n'apparaît point encore dans les Géorgiques, du mouvement passionné qui entraîne les âmes et qui est si impressionnant. Il n'avait d’abord tiré de l'Odyssée qu’une imitation à peu près littérale ; c'est plus tard qu’il l’a vivifiée, qu'il lui a imprimé sa marque personnelle émotive, Dans l'Odyssée, le tumulte des âmes s'exprime par de grands cris : Üsomeoin ixyh 43, qui effraient Ulysse ; dans l'Enéide, il semble bien que la prière soit muette, l'agitation traduite simplement par des attitudes désespérées, ce qui est autrement grandiose et majestueux. P. 449. (1) 309-312, l'idée de la multitude exprimée par le nombre des feuilles est homérique, /1., II, 800, Od., IX, 51; la mise en rapport des âmes avec les feuilles est de Bacchylides ; la comparaison d’une multitude avec les feuilles qui tombent des arbres en automne est d’Apollon., Argon., IV, 216 sq. ‘H 0ox pla xauäte meotxAadsos mésev SAns PoAhoydw ëv, unvi; c'est là la source immédiate de Virgile. L'idée de la multitude exprimée par le nombre des oiseaux est homérique, lIl., II,
459 sq. La fuite des grues vers l'Océan devant la tempête et la pluie, Il., III, 4 jetmwva wdyov xai à0éopatov Üu6o0ov paraît avoir influencé à la fois G., IV, 473-474 et En., 310-312, avec la séparation des deux éléments — fuite devant l'orage, migration — ; gurgite ab alto se retrouve VII, 704, également en rapport avec une troupe d'oiseaux qui se rassemblent sur le rivage ; Lucr., V, 387, dans une tout autre circonstance, ex alto gurgite ponti. — (?) 315-316. La croyance que les morts non ensevelis ne peuvent traverser le fleuve infernal se trouve déjà dans l’Zliade, où l'âme de Patrocle: dit à Achille, "XXIITI, 71 sq'n647m-teRtrE cdytora miAac ’Atdao meprow. Tihe pu’ ééoyouor Vuyai, e:ÔwAXx xamovrwy, OÙdE ué nw uioyeoôar Ünèo rotauoro woty. Seulement, dans l’Iliade, les âmes font leur police elles-mêmes ; chez Virgile, 1l y a un magistrat préposé à cet office, ce qui est plus conforme à l'esprit administratif des Romains. Dans l’/liade, l’ensevelissement est donné comme la condition indispensable de l'admission. Dans Virgile, il n’est plus obligatoire au bout de cent ans, 329 ; comme :il s’agit d’une prescription légale, centum doit être pris au sens propre; c’est un adoucissement dû à des conceptions moins féroces ; nous ignorons si c’est Virgile qui à pris sur lui de transformer la peine à perpétuité en une peine à temps ou s’il a puisé à une source qui nous est inconnue ; en tout cas, 329-330 n’offrent pas après 328 une suite d'idées satisfaisante ; on attend : « Faute de quoi, ils errent cent ans » etc. D'où la preuve que 329-330 ont été ajoutés postérieurement pour adoucir la rigueur absolue de 327-328, qu'ils n’ont pas été adaptés exactement au contexte et qu'ils étaient encore à la marge au moment de la mort de Virgile. La transposition proposée par Kloucek ne suffit pas pour faire disparaître la difficulté. Od., XI, 73 Elpénor demande à Ulysse de l’ensevelir m7" rot cr dewy urviux yivwunt ; la croyance n’est pas identique à celle de l’Iliade; les exclus sont malheureux ; mais il n’est plus question qu'ils fassent horreur aux dieux. — (3) 325 inhumata.. turba se retrouve X1, 372, locution fixée. — (4) 334. On a supposé non sans raison que Leucaspis, qui n’est nommé nulle part ailleurs, est le timonier d’Oronte ; 336 Obruit Auster aqua rappelle I, 69 submersasque obrue puppis. — (5) L'aventure de Palinure est imitée de celle d’Elpénor, qu'Ulysse rencontre le premier chez Hadès, comme Énée rencontre Palinure le premier dans les enfers ; mais Virgile l’a rendue singulièrement plus touchante ; Elpénor a péri victime de son manque d’attention ; Palinure est mort au service d'Énée, en faisant son devoir. L'épisode d’Elpénor a déjà fourni le tombeau de Misenus ; c’est donc un passage de l'Odyssée que Virgile a dépecé, pour l'utiliser en deux endroits différents. — (65) 337 sese... agebat, il est en mouvement, comme toute la foule dont il fait partie.
P. 450. (1) 355 sqq. Le fond de l’aventure de Palinure étant très différent de celle d’'Elpénor, Virgile a emprunté son voyage sur les vagues à celui d'Ulysse sur les flots quand son navire a été brisé ; Tres notus hibernas immensa per aequora noctes Vexit me violentus aqua = "Eva du vÜxtas 000 v° A puara xouart my IAatero, Od., V, 388 sq. ; pourquoi est-il ballotté pendant trois nuits, tandis qu’Ulysse ne l’est que pendant deux, c'est ce qui reste inexpliqué dans la rédaction actuelle de l’Enéide ; uix lumine quarto Prospexi Italiam summa sublimis ab unda = 6 © &oa sxEddy eloide yalav, GEd mdAax Tootdwv, peyahor brd xiparos 4ofe's 392 SQ ;.
Prensantemque uncis manibus capita aspera montis — ’Aupotionor Ô XEociv Ènsoodmevos Adle TÉTONS 428 ; mais la situation n’est pas la même, Ulysse se cramponne à un rocher pour laisser passer une vague énorme, Palinure aux aspérités de la falaise pour essayer de sortir de la mer; Virgile n’a du reste emprunté que quelques traits à un long récit. — (2?) 362 Nunc me fluctus habet uersantque in litore uenti, ici Virgile revient à l’imitation de l’Hécube d'Euripide, qu'il a largement utilisée au IIIe livre pour l'épisode de Polydore, 28 Ksïpat d èn’ dxraïc, ahkkot’ èv Tévroù cm. — (3) 363 sq., pour la première partie de cette prière, il s’est inspiré de la prière d’Elpénor, Od., XI, 66 sqq. Nôy dé 5e toy One ovvalomat, où TAQLOVTUWY, Noces = ; GRO 400 xai TATOCc, Ÿ 5€ Toëpe turÜdv écvra, Tnheuayov 0’, ov pobvoy èv' ueyasoroiy Edeunec ; Virgile s’est borné à accommoder et à SU ppLTne l’épouse. — (4) 366, sur l’anachronisme, Velia n'ayant été fondée qu’en 543 av. J.-C., cf. Aulu-Gelle., N. À., X, xVt, 1-10. — (5) 367 diua creatrix se retrouve VIII, 634, locution fixée. — (6) 370 Da dextram misero est, dans une circonstance toute différente, une imitation d’7/., XXIII, 75, où l'ombre de Patrocle dit à Achille, en.lui demandant simplement la chose comme une dernière marque d'amitié Ka pot 005 tiv yeto’, 6Aow ‘oouat ; si l’on se rappelle que 71-74 précédant immédiatement ont déjà fourni l’idée de 315 sq. et 327 sq., on se rendra compte de la complication du travail de Virgile. — (7) 373 dira cupido se retrouve IX, 185, avec un sens moins énergique, locution fixée. — ($) 376, la citation que fait de ce vers Sén. Ep. 77, 12, montre qu'il est nettement stoïcien ; la couleur stoïcienne apparaît déjà dans ce livre, 103-105, tandis qu’au IVe livre-on relève quelques traits épicuriens. — (*) 380, la répétition tumulo n’a pas seulement pour but d'éviter un pronom démonstratif prosaïque ; c’est un tombeau que réclame Palinure et la répétition du mot lui montre qu’il l’obtiendra. — (10) 381 Aeternumque locus Palinuri nomen habebit, 234 sq. qui nunc Misenus ab illo Dicitur aeleynumque tenet per saecula nomen, VII, 2 Aeternam Moriens famam, Caïieta, dedisti, la répétition atteste l'importance que Virgile attachait au motif.
P. 451. (1) 384 Ergo iter inceptum peragunt fluuioque propinquant, même mécanisme du vers VIII, 00 : Ergo iter inceptum celerant... 1017 urbique propinquant. — (2?) 387 atque increpat ultro se retrouve IX, 127 et X, 278, locution fixée. — (3) 391 est préparé par regna inuia uiuis, — (4) 392 Nec uero... sum laetatus, c’est un euphémisme, Serv., 392: lectum est et in Orpheo quod, quando Hercules ad inferos descendit, Charon territus eum statim recepit : ob quam rem anno integro in compedibus fuit. — (5) 395 sq. La plus ancienne mention que nous ayons de Cerbère le met en relation avec Héraklès, envoyé par Eurystheus "Eë JEpééevs aEovta xôva oruyeooù ’Atôuo Il, 368. Kai noté p' EvVbaÔ Emepe xÔV’ aove ; Tartareum est pris dans le sens large d’ «infernal v. — ($) 397 Homère ne connaît pas-la descente de Thésée et de Peirithoos chez Hadès ; Od., XI, 631, ils sont chez Hadès avec les autres héros. D'après Pausanias, 9, 31, 5 et 10, 28, 2, il y avait, probablement dans la Minyas, une rataBaotc ei ‘Atdov des deux héros : quand ils projettent d’épouser des filles de Zeus, ils ravissent d’abord Hélène, qu’ils cachent à Aphidna, puis ils descendent chez Hadès afin d'enlever Perséphoné pour Peirithoos. La légende variait sur leur châtiment ; la tradition courante était
qu'ils demeuraient enchaînés chez Hadès jusqu'à la descente d'Héraklès pour s'emparer de Cerbère et qu'Héraklès ne ramena que Thésée. Dans Virgile, 392-397 ne parlent pas du châtiment et par conséquent ne préjugent rien ; 601 et 617 sq. représentent Pirithous et Thésée demeurés dans les enfers et punis à perpétuité ; en revanche, 122 suppose que Thésée est revenu sans dommage de son expédition, sans quoi Énée n’invoquerait pas le précédent et c’est là une preuve que 119-123 sont une addition postérieure, non accordée avec la rédaction primitive du VIS livre. — (7) 405 Si te nulla mouet tantae pietatis imago, même mécanisme du vers IV, 272 : Si te nulla mouet tantarum gloria rerum.
P. 452. (1) 412 sqq. Virgile veut donner l'impression que tout ce qui touche à Charon est pauvre et misérable; sa barque est en rapport avec son accoutrement ; Luc. Dial. Mort. 22 +ù 0 cxupiôtov xa} brooabocy tt «a! duapiei TX rot. Quant à l'effet de surcharge produit par la présence d’un héros, il est imité d’Apollon., Ayrgon., I, 531 quand Héraklès prend place dans l’Argô, I, 531. M£sow Ô ’Ayxaios péya ve oûévos ‘HoaxAï,06 HEavov: … xt ot Eveobev IIcootv dmexÀ"0ûn toônts. — (2?) Les témoignages les plus anciens le représentent comme un chien, 1/., VIII, 368 et Od., XI, 623. Son nom est donné pour la première fois par Hés., Théog., 311 sq., qui lui attribue 50 têtes wunotiv ’Aldew xova yahxecowvov (cf. En., VI, 417). — Ce sont les tragiques qui lui attribuent les trois têtes classiques, Soph., Trach. 1098, Eurip., Herakl., 24, 64, 1278. Les serpents implantés dans le corps sont mentionnés par Plat., Républ., 9, 588 c. La conception de Kerberos comme serpent est représentée par Hekataios qui racontait, Paus., 3, 25, 5 Üpiv mn! Tatvdow toupi var detvov, xAnOfvar dE ’Atdou xova, re Eder tov ÔnyÜévra telvavar maoavtixa To rod tod* nai Tobtov Epn Tov Üpiv Oro ‘Hoaxhéous ayÜïvart map” Evpuotea— (3) 422 sq. atque immania terga resoluit Fusus humi, Apollon.. Aygon., IV, 140 sqq. aûrtäo y Tôn oun OeAyômevos dokyiv aveAÿer) axavbay layevios onetons urxvve Ôè pupta xüxha — (4) 423 totoque ingensextenditur antro, III, 631 sq. iacuitque per antrum Immensus.
P. 454. (1) 427 ab ubere raptos, VII, 484 matris ab ubere raptum, locution fixée, mais employée dans deux circonstances très différentes. — (2) 429 se retrouve XI, 28. — (3) 431-433 interrcmpent nettement la suite des idées, 434 Proxima deinde tenent... loca faisant suite immédiate à 430. Bien qu'ils ne s'appliquent formellement qu’à la place assignée aux deux premiers groupes, hae... sedes 431, il est bien certain que c'est des cinq circonscriptions que Virgile a voulu dire que leur emplacement n'est pas arbitraire; uitasque et crimina discit est singulier, appliqué aux enfants qui sont uitae exsortis et à qui on n’a rien à reprocher ; Virgile décrit dans les formes les plus exactes l’appareil d’un jugement ; or il n’y a pas de jugement, puisque non seulement dans les trois premières circonscriptions mais aussi dans les deux autres il n’y à pas de coupables, mais des gens qui continuent sous terre d’une façon irréelle leur existence antérieure et qu'il s’agit simplement de constituer des catégories homogènes et de fixer des emplacements ; 431-433 sont donc une addition marginale, indûment insérée à l'endroit qu’elle occupe actuellement et dans laquelle on peut voir une première indication d’une pensée que Virgile se proposait de développer ; il n’a pas voulu laisser de côté les juges des enfers, qui tenaient une si grande place chez ses
prédécesseurs ; peut-être avait-il l'intention de mettre dans l’'Enéide définitive à l'entrée des Enfers un juge enquêteur Minos, qui, après avoir fait un tri, aurait renvoyé les arrivants devant le juge du fond, Rhadamanthe ou Eaque, qui aurait rendu la sentence et dirigé les coupables sur le Tartare, les innocents sur l'Élysée. En ce qui concerne la succession des cinq circonscriptions, on voit nettement pour trois d’entre elles ce qui a guidé Virgile ; les guerriers illustres viennent après les femmes, parce que dans la N£xs1ia de l'Odyssée Ulysse voit d’abord les femmes, ensuite les guerriers ; l’ordre chronologique de l'Odyssée est devenu un ordre logique; d’autre part, les enfants qui ont été arrêtés au: seuil de la vie ont leur place naturelle au seuil des enfers — in limine primo 427 — ; les condamnés et les suicidés étant des personnages de la vie commune et non des héros mythologiques n'avaient rien à faire avec le quatrième et le cinquième groupe et par suite ne pouvaient guère être placés que là où ils sont. En outre les v. 426-439 ne sont pas du même jet et de la même inspiration que les suivants ; peut-être sont-ils postérieurs ; 434-439 se trahit particulièrement comme d’une inspiration isolée par les deux derniers vers, empruntés textuellement aux Géorgiques IV. 479 sq. et qui apportent une conception des fleuves des enfers
en contradiction avec celle du VIe livre. — (4) Cf. Ps. Asc. ad Cic. in Verr., IT, :, 1. — (5) 434 Proxima deinde tenent maesti loca, même structure de l’hexamètre 761 Proxima sorte tenent lucis loca. — ($) 436, l’expres-
sion a sûrement été inspirée à Virgile par le poème LXIV de Catulle, dont il a fait une imitation perpétuelle, 81 sq. Ipse suum Theseus pro caris corpus Athenis Proicere optauit, mais elle est chez lui singulièrement plus énergique.
P 455. (1) “4136 sq, ces regrets sont inspirés de ceux qu'exprime Achille dans la Nékuia, Od., XI, 489 sqq. Bovloiunv x’ ènasovoos Etv Onrevéuev &AAw, *Avdoi map dxAtpw, D pi Bloros node en, H räotv vexteoot xarapÜumévoroiy avaoserv. Le fait même de l’imitation homérique confirme l'hypothèse que le morceau est d'inspiration isolée, l'idée en étant venue à Virgile à la lecture d'Homère ; l’imitation homérique se complique ici comme souvent ailleurs de l’imitation d’un prédécesseur latin, Lucr., V, 1359 : durum perferre laborem. — (2) 442, c’est à cet ordre d’idées que se rattache le masculin quos, quoique dans la suite il ne nomme que des femmes ; encore ne sont-elles qu’au nombre de huit. — (3) 445 His Phaedram Procrimque locis maestamque Eriphylen.…. cernit, Od., XI 321, Patdonv te Ilpdxotv te tÔov xahktv T ’Aotdôvrv, 326 Maiody re xAouévnv te (dov otuyeotv t''EotpAnv, de deux vers homériques Virgile n’en a fait qu’un ; on ne voit pas pourquoi il a conservé Eriphylé en remplaçant l’épithète srvyeorv, en accord avec le vers suivant de l'Odyssée qui ne dissimule pas son crime, par celle de maestan en accord avec le vers qui suit dans l’Enéide et où il insiste sur son malheur.
P. 456. (1) 447 sq. his Laodamia It comes conviendrait à une revue des héroïnes, mais étonne ici, puisqu'elles sont solitaires et se cachent ; il semble que Virgile se soit laissé influencer par le spectacle, resté dans son imagination, du défilé de l'Odyssée. — (?) 453 sq. La comparaison est empruntée à Apollon, Argon., IV, 1477 sqq., où Lynkeus aperçoit de loin Héraklès à l'horizon ‘Hoaxhta.. e’ouvo Avyreùs Ts 10*etv, 6
tie te véuw vi fuatt uivnv “H Tèsv T Eddxnoev may }vovoav idéoar ; mais l'impression produite est toute différente ; chez Apollonios, 1l s’agit simplement d’un effet pittoresque de lointain ; chez Virgile, 1l y a un sentiment très délicat ; Énée n’aperçoit plus qu’une image atténuée de Didon, presque un souvenir. — (3) 455 dulcique adfatus amore est nouveau ; au IVE livre il ne ressent aucun amour pour Didon, tout au plus de la pitié.
P. 457. (1) Virgile insiste sur le fait qu'il verse des larmes, Demisit lacrimas 455, lacrimasque ciebat 468, Prosequitur lacrimis longe 476 ; or, au IVe livre, c’est Didon qui verse des larmes et ces larmes ne réussissent pas à l’émouvoir, 437 sq. fletus... sed nullis ille mouetur Fletibus ; la situation est résumée 449 où les lacrimae inanes sont sûrement les larmes de Didon. Quem fugis ? 466, est la contre-partie de Mene fugis IV, 314‘ mais Mene fugis, après tout ce que Didon a fait pour Énée, était touchant au suprême degré ; Quem fugis dans la bouche d’Énée, bien que préparé par dulci... amore 455, n’a pas d'objet, Didon ignorant ce revirement tardif, qui actuellement ne saurait rien changer aux choses. Illa solo fixos oculos auersa tenebat 469 attribue à Didon l'attitude d'Énée : Ille Jouis monitis immota tenebat Lumina, IV, 331 sq. ; Nec... incepto uoltum sermone mouetur 470 rappelle directement nullis ille mouetur Fletibus, IV, 438 sq. L’intention de Virgile est bien visible, c'est la revanche de Didon ; naturellement, au point de vue chronologique, nous avons la preuve que le morceau à été rédigé après les passages correspondants du IV® livre. — (2) 456 Infelix Dido est une dominante par laquelle Virgile commande notre sympathie, infelix Dido I, 740, infelix... Dido IV, 450, infelix animi Phoenissa IV, 529 ; Didon avait dit d'elle-même : infelix Dido IV, 596 ; c’est l'expression même que Virgile met maintenant dans la bouche d’Énée. — (3) 456 sq. Ceci ara vd ctwrwueyoy — (4) 458 Funeris heu tibi causa fui ? ; après Nec moritura tenet crudeli funere Dido IV, 308, il serait évident, si l’auteur était Ovide, qu’il se moque de son héros. — (5) 458 sq. per sidera iuro, Per superos, IIT, 599 sq. per sidera testor, Per superos, locution fixée ; 459 et si qua fides tellure sub ima est est une réponse indirecte à perfide IV, 305 et aill. — (5) 460 Inuitus, regina, tuo de litore cessi est la reproduction de Catulle, LXVI, 39, Inuita, o regina, tuo de uertice cessi, où c’est la chevelure de Bérénice qui parle ; le rapprochement est de nature à faire sourire ; s’il s'agissait d’Ovide, il faudrait croire à une parodie ; mais Virgile est sérieux ; pour lui les mots n’ont que leur sens ; une fois détachés d’un contexte qui leur donnait une couleur spéciale, ils s’accommodent d’un contexte nouveau, où 1ls en prennent une autre. — (7) 462 loca senta situ est la traduction d’ZZ., XX, 65 et pass. ’Aïèeuw Ô5uov ebowevra ; 463 Imperiis egere suis se retrouve VII, 240, locution fixée. — (8) 463 sq. nec credere quiui Hunc tantum tibi discessu ferre dolorem rappelle directement IV, 419 sq. Hunc ego si potui tantum sperare dolorem Et perferre, soror, potero avec la convention virgilienne qui paraît supposer qu’un personnage est au courant de ce qu'a dit et pensé un autre à part lui. — (?) 468 Lenibat dictis animum rappelle directement IV 394 sq. quamquam lenire dolentem Solando cupit ; lacrimasque ciebat, c’est bien Enée qui verse des larmes ; le sens est assuré par III, 344 sq. Talia fundebat lacrimans longosque ciebat Incassum.
NOTES DU CHAPITRE SEPTIÈME Sir
fletus. — (10) 472 corripuit sese se retrouve XI, 462, locution fixée, — (1!) 473 sq., la réunion avec Sychée est un aboutissement naturel, préparé par IV, 460 sq. Hinc exaudiri uoces et uerba uocantis visa uiri ; coniunx.… pristinus reprend intentionnellement Coniugis antiqui IV, 458. — (12) 476 Prosequitur lacrimis, XII, 72 sq. Ne me lacrimis... Prosequere, locution fixée. — (15) Od., XI, 563 sq. 0 0: p' oùdèv auelGero, Pr D mer’ &hdac Woyas ets ÉoeOos vexdwv xatarebynwtwy
P. 458. (1) 477 datum.….. iter, 537 datum... tempus, il a donc un itinéraire et un laps de temps fixés, ceci xatà to simnwrlevov. — (2) 4709 sq, déjà, dans le morceau concernant les héroïnes, Eriphylé et Evadné appartiennent au cycle de Thèbes.— (3) 480, dans la Théb. cycl., Pausan. 8,25, 5, Adraste, après l'échec devant Thèbes, s’enfuyait Eïuara Avyo% péowv ody ?Acelovr 2vavoyaitn. Dans l'expédition des Epigones il perdit son fils Aigialeus. Il a été fixé par la tradition dans l'attitude de la douleur. — (1) 483 sqq. Glaucumque Medontaque Thersilochumque, Tris Antenoridas Cererique sacrum Polyboten (Polyboten P de première main, Polyboeten MRy) Idaeumque, I!., XVII, 216, parmi les xhettobs Émixosoovc qu'encourage Hector figurent Thadxov te Médovrd @epotÀdyov te; : Virgile s'est borné à. transcrire ces trois noms en donnant à deux (6 entre eux des terminaisons latines ; la preuve du peu d'importance qu'il attachait à la chose, c’est que dans l’//iade ils désignent des ërixovoot et non des Dardanides ; XI, 59 sq., dans un passage qui n’a aucun rapport avec le précédent, les Troyens se rassemblent autour d'Hector, d’Énée Toeïs t’ ’Avtrvootôac, IlohvBov xa! ‘Aydvoox Ôtov "Hieov x’ ’Axamavr’, Èmetxehov dbavatouotv ; les fils d’Anténor sont bien des Dardanides qui combattent avec Énée : mais Virgile ne les détaille pas et, d’après le texte, on pourrait croire que ce sont justement Glaucus, Medon et Thersilochus qu'il désigne ainsi, ce qui n’est pas vraisemblable ; à Polyboten ou Polyboeten on a substitué Polypoeten (Iohvrotrns, 14, II, 740 al.), Polyphétès (IHoAvprtnv, I, XIII, 791); est-il impossible que le Polybôtes ait été fabriqué par Virgile d’après IldAvbo:, qui est un des fils d’Anténor ? ’Idxtos est le conducteur du char de Priam, 1/., XXIV, 325, un héraut, III, 248, VII, 276, 381. — (5) 488 ueniendi discere causas, [, 414 ueniengi poscere causas, i (Clror U aVITI 78 sq0ules Achéens prennent la fuite, mais devant Hector ; 1l y a donc là une intention de faire produire à Énée un effet de terreur pareil à celui dû à Hector et à le mettre à son niveau ; l’effet matériel est emprunté à l’Od., XI, 605 sq., où les morts s effacent avec épouvante devant l'ombre menaçante d'Héraklès ; mais l’idée de revanche contre les Grecs appartient à Virgile et est dans l’Enéide une dominante. La mention de la terreur causée par Héraklès se retrouve chez Apollod., IT, 5, 12, et avait sans. doute passé dans la Katäfaote ‘HoaxAéous. — (7) 492 sq. On voit là en général une imitation des petits cris plaintifs que poussent dans PPS IIE 100. sq, l'âme-dePatrocle quittant Achille Wvoyr:. @ 4x0 rerotyvre, dans l’Od., XXIV, 5, les âmes des prétendants conduites chez Hadès par Hermès tai Ôë roilouoat Érovro et en effet la poésie postérieure prête aux ombres une voix grêle en rapport avec la fragilité de leurs organes ; mais il ect possible que Virgile ait voulu rendre ici tout D lent un effet d’épouvante ; les Danaëens veulent crier, mais la voix s’étrangle dans leur gorge. — (8) Il est du reste à remarquer
que dans l’épisode de Déiphobe, Virgile a sous les yeux son IIe livre et s’y réfère textuellement : crudelis... sumere poenas 501, correspond à sceleratas sumere poenas IT, 576, qui se reflète également dans scelus exitiale 511, Lacaenae 511 à Lacaenae II, 607, falsa inter gaudia 513 a festa.. fronde II, 249, fatalis equus... armatum peditem grauis attulit aluo 515 sq. à scandit fatalis machina muros Feta armis II, 237, aluum II, 51, Hortator scelerum 529 à scelerum... inuentor II, 164.
P. 459. (1) MevéAaoc Où aveupwv ‘EAévny ët! Tdc vadcs uatayet, AnipoGov vovesoas, Kink. Epic. Gvraëec., fr. t. I, p. 49. — (2?) Aristoph., Lysistr., 155 sq. : ‘O ywv Mevéhuos väs ‘Ehivas ta uit na | youvac Taoxutôuy étéBah’, otw, to Etoos. Sch. ad., p. 1. ‘H ioropix rapà ’IB5xw. Ta odë-abrx ka Aéoyns 0 nuooatios Ev Th uuxoÿ ’IAtaÔt, xai Edouniôns (Andr., 628-631), Kink. Epic. Graec., fr. t. I, p.45 sq. — (3) ’Odvooceds….. aixtoauevos Éauroy xatacxomos ei IAtov mapayivetat, xal avayvwproe ç do’ ‘EÂëvre mept ric dÂwWSEWS Te ROÀEWG oUvTLOETaL.
P. 460. (1) 499 notis compellat vocibus ultro, IV, 304 his... compellat vocibus ultro, locution fixée, mais il s’agit au VIe livre d’une interpellation amicale — notis —, au IVe d’une interpellation furieuse. — (2) 500 genus alto a sanguine Teucri se trouve déjà IV, 230, genus alto a sanguine diuom V, 45, locution fixée. — (3) 501 crudelis poenas, 585 crudelis... poenas, 502 sq. suprema Nocte, 513 supremam... noctem, expressions qui, employées une première fois par Virgile, restent dans sa mémoire et reviennent peu après machinalement sous sa plume. — (4) 504 super confusae stragis aceruum, XI, 207 confusaeque ingentem caedis aceruum, locution fixée avec échange d’un mot. — (5) 506 magna manes ter uoce uocaui; quand Ulysse s'enfuit du pays des Kikones après avoir perdu un certain nombre de ses compagnons, il ne part point [oivy cevax Tv OdesrAwv Étdowv toc Exxotov dia, c’est donc unrite homérique que Virgile reproduit ici; 507 c'est ce qu’Énée a fait pour Palinure 233 sq. ; il n’y a nulle raison de croire avec Servius qu'il s’agit d'armes peintes. — (6) Énée, mari de Créuse, fille de Priam, est le beau-frère de Déiphobe, fils de Priam. — (7) 515 Cum fatalis equus saltu super ardua venit Pergama et armatum peditem grauis attulit est une imitation directe de l’Alexander d'Ennius cité par Macr., VI, 2,
25 : Nam maximo saltu superadit grauidus armatis equus, Qui suo partu ardua perdat Pergama ; 1l est à remarquer que cette imitation n’est pas venue à Virgile quand il a parlé du Cheval pour la première fois au ITe livre ; pendant toute la durée de la composition de l’Enéide, il a continué ses lectures, pour s’alimenter. — (8) 520 sqq. confectum curis somnoque grauatum est une imitation d’Od., VI, 2, "Yrvw %xai xauatw aonmévos, cf. XII, 281 et ZI, X, 98, avec une différence de sens”entre zx1uatw, la fatigue matérielle, et curis, les préoccupations morales, Duicis et alta quies placidaeque simillima morti 522, est une imitation du sommeil paisible d’ Ulysse, Od., XIII 79 sq. rw vi 0006 ÜTYOS ÈT. Bhepdootaiy Érinmrey Nyyperos Tr med Oavarw ayxiora éowxwe ; Virgile ne Due pas avoir songé que lorsqu'on est inquiet on à généralement un sommeil agité ; Homère avait dit d'Achille avec plus de propriété, 1. XXITII, 62 sq. edte tov Ünvos Éuaonre, Àïwv uehedruata Ouuob, Nr70vmoe dupryvlets. — (9) 523 sq. Virgile s’est inspiré de la précaution que prend Ulysse, avant d’attaquer les prétendants, en recommandant à Télé-
maque, Od., XIX, 2 sqq., de faire disparaître les armes. — (10) 529 Aeolides, d’après une légende, Antikleia, avant d'être la femme de Laertes, avait été rendue grosse d'Ulysse par Sisyphos, fils d’Aiolos, Aesch. fragm 162 ’AXX ’Avruxkelac docov A0 Zicuwos, Tis ofc Âéyw vot mntoôs, ñ 9’ èyeivaro. — (11) 530 pio si poenas ore reposco, les Troyens sont toujours représentés comme un peuple pieux, c’est une dominante dans l'Enéides -0{}) 532 sq. est imité d'Odyss., XI, 155 sqq., où la mère d'Ulysse lui demande comment il est venu aux pays des brouillards ; elle sait qu’il faut traverser l'océan inaccessible quand on n’a pas un navire ; elle s’informe si c’est après avoir erré longtemps sur la mer au retour de Troie, s’il a déjà revu Ithaque; tout cela est très simple et très compréhensible ; dans la bouche de Déiphobe pelagine venis eyroribus actus ? est la traduction de "H v5v Ôà Tooinfev àAwuevos ÉVOXO ixdvers.. ; mais on ne voit pas trop ce qu’il entend par là ; quand il ajoute : An monitu diuom ? on voit qu’il devine le motif de la venue d’Énée, mais on ne comprend pas qui le lui a révélé : tristis sine sole domos, loca turbida est la traduction de Ôôno Cdoov feocdevra, mais avec l'intention de relever par la mention des désagréments du voyage le mérite d'Énée ; c'est le motif qui apparaît déjà 461 sqq. — (5) 537 Et fors omne datum traherent per talia tempus... 539 nos flendo ducimus horas traduisent la formule homérique banale Kat vo x’ Gdvoopévorauwv OO EabDeTEAlOtoO ONE 2207 XXI" 226, 11. XXIII, 156; fléndo exprime le caractère triste et plaintif de l'épisode. — (14) 539 Nox ruit, les Romains comptant le jour de 24 heures de minuit à minuit, à partir de midi le jour décline et la nuit vient; en revanche V, 738 sq., à partir de minuit c’est le jour qui vient. — (15) Si le palais de Dis est sur le chemin de droite, c’est parce qu'Énée doit nécessairement y passer pour déposer son offrande et que Virgile n’a pas voulu lui faire faire un détour qui l’eût éloigné de l'Élysée.
P. 461. (1) 540 sq. Avec la mention des deux routes conduisant, celle de droite au séjour des justes, celle de gauche aux lieux où les méchants sont punis, nous quittons la Nékuia homérique et nous entrons sur le terrain philosophique, Platon, Gorg., 524 À, Rép, 614 D, d’après la théorie orphico-pythagoricienne ; les enfers de Virgile sont une conception composite. — (2) Les enfants continuent à pleurer et à vagir, 426 sq,, les héroïnes amoureuses à souffrir de l’amour, 444, le guerrier Idaeus à s'occuper de son char et de ses armes, 485. (8) La croyance que les morts conservent dans les enfers l’aspect qu’ils avaient quand ils y sont descendus, croyance devenue courante dans la poésie, est déjà indiquée dans un passage de la Nékuia, qu’on regarde comme d’origine récente, maïs ceci importait peu à Virgile, Od., XI, 40 sq. IloAhoi Ôd’ oûtapmevor xamroeouv yysinotv ”Avôoes donipator (elporwméva vedye’ ÉXovtes. — (4) 545 explebo numerum, l'expression paraît inspirée d’Od., XII, où il est question des colombes qui périssent dans le choc des Ilhxyutai ; mais, quand une disparaît, Zeus la remplace pour que le nombre ne soit pas diminué, 65 ’AXX 4Ainv évinat matip évapiômuov elvar ; cf. Lucil. cité par Gell., N. A., XVIII, vin, 2: Quando in eo numero mansti, quo in maxima nunc est Pars hominum ; 547 uestigia torsit se trouve déjà III, 669, mais dans une circonstance toute différente.
P. 462. (1) Le Ivowhsyélwy mentionné pour la première fois dans l’Od.,
CARTAULT. a
X, 513 sqq, est conçu d’autre façon que le Phlégéthon virgilien ; il seréunit au Kwxvtos, émanation du Styx, pour se jeter dans l’Achéron ; au confluent du Phlégéthon et du Cocyte s’élève un rocher et les deux fleuves sont qualifiés de Ilorauwy ëotÔorwv, ce qui a sans doute donné naissance à l’épithète sonantia chez Virgile, 551 ; les flammes du Phlégéthon nc servent à rien chez lui, bien qu’elles eussent été utiliséesantérieurement pour le châtiment des parricides et d’autres coupables. — (2) 552 solidoque adamante, 1l s’agit non pas de simples montants, mais de colonnes massives qui donnent à la porte plus de solidité. — ($) 555, le manteau sanglant de Tisiphoné est emprunté à la Krp homérique, 11, XVIII, 538 Eïîux © Ex’ dup œopmotor Oaporvedy aluart putwv; succincta est ajouté à cause de son rôle de bourreau. — () Toute cette architecture compliquée dérive d'indications homé-riques et hésiodiques ; dans l’JZ., VIIT, 13 sqq.,-le Tartarestun gouffre profond, mais où il y a des portes de fer et un seuil d’airain, 15. Evôa ovdfperal te mohat xai YaAxeoc ovdas, sans que la chose soit autrement expliquée. Chez Hésiode, le Tartare est entouré d'unrempart d’airain, Théog. 726 Toy mior YxaÂxeov Éoxos ërhatat, environné de: ténèbres ; les Titans n’en peuvent pas sortir parce que Poseidon y à. mis des portes d’airain et qu’un mur l’enserre, 732 sq. Iihus Ô èriônxe Iosetôwv Xalxsiac, tetyoc dè mapolyetat aupotépwbey.
P. 463. (1) 559 Constitit, il s'arrête ; 1l a donc repris sa route, quand il s’est séparé de la Sibylle, ceci xatà T0 oiwnwmevoy. — (2?) 560 Quaescelerum facies ? G., I, 506 : Tam multae scelerum facies, l’aspect sous lequel se présentent les crimes, c'est-à-dire la nature des crimes. — (3) 562 Tum uates sic orsa loqui, 125 Cum sic orsa loqui uates, locution. fixée. — (4) 565 deum poenas est assez singulier ici puisqu'il nes'applique qu’à l’une des deux catégories de damnés qu'il va énumérer, ceux qui ont été punis par les dieux et non ceux qui sont punis par Rhadamanthe et nous avons sans doute là un indice que primitivement. Virgile ne songeait à représenter que l’enfer mythologique. — (5) 565 perque omnia duxit doit être pris dans le sens matériel, cf. 582 et 585 uidi,. 596 Cernere erat. — (6; 565 sq. Dans Plat., Goyg., 523 E-526 (cf. Plut... Consol. ad Apollon., 86, p. 121 c) sur la prairie, à l’endroit où divergent les routes vers les îles des Bienheureux et vers le Tartare jugent les fils: de Zeus, Rhadamanthys qui a pour justiciables les Asiatiques, Aiïakos,. les Européens et Minos, juge suprême qui décide dans les cas douteux. Ils sont bien à leur place et ils séparent les innocents des coupables. Chez Virgile, Rhadamanthys est uniquement occupé à infliger aux cri-minels les châtiments qui leur reviennent ; mais qui a fait le tri entre. les coupables et les innocents et dirigé ceux-ci vers l'Élysée ? Ceci n’est pas expliqué ; les réalités chez Virgile manquent souvent de nettetéet ne supportent pas l’examen. — (7) 567 Castigatque auditque dolos, Rhadamante est représenté par Pind., Pyth., II, 74, comme l’ennemi. personnel de la tromperie poeviwv Ëhaye xaprôv duwuntovy o0d dmatarou. Ovpoôoy vépnetat ÉvOoOev. — (8) Gorg., 525 C. Dans Pind., Pyth,, II,. 21 sq. B, Ixion tire également la morale de son châtiment. — (?) Serv. 573 : secutus est ordinem iuris antiqui ; nam post habitam quaestionem: in Tullianum ad ultimum supplicium mittebantur. — (10) 572 Intentans. anguis, c’est sur les monuments figurés le geste habituel des Furies. :
NOTES DU CHAPITRE SEPTIÈME Dis
— () 572 vocat agmina saeua sororum, les thalami des Euménides ont été localisés à l'entrée des enfers. L'une d’elles, 605, est occupée constamment à empêcher Phlégyas de manger ; il n’est pas sûr que Virgile s’en tienne pour les Furies au nombre réglementaire de trois.
P. 464. (À) 577 sq. Dans l’Z1., VIII, 16, le Tartare est autant au-dessous d'Hadès que le ciel est au-dessus dela terre ; il semble bien qu’il s'agisse de l'entrée du Tartare ; chez Hés., Théog., 720 sqq., la distance de la terre au Tartare est égale à celle de la terre au ciel. Virgile n'indique pas le point de départ de ses mesures, maïs le caeli suspectus 579 ne peut être pris que de la terre et la profondeur du Tartare paraît mesurée de l’endroit cù se trouve la Sibylle, c’est-à-dire des enfers, ce qui est la conception homérique ; seulement, enchérissant sur Homère et sur Hésiode, Virgile attribue au Tartare une profondeur double de la hauteur du ciel. — (2) Le mécanisme de 580 : Hic genus antiquum Terrae, Titania pubes est repris 648 : Hic genus antiquum Teucri, pulcherrima proles ; 580-581 sont inspirés directement d’'Hés., Théog., 729 sq. "Evôa Geot Tirives Ônd Ccow meodevte Kexoüparar Pouhñor Audç vepshnyeoérao. — (3) 582-584, Virgile s’est inspiré de l’Od., XI, 307 sqq., en laissant de côté la rapidité merveilleuse de leur croissance menaçante pour les dieux ; c’est l'Odyssée qui leur impute d’avoir voulu placer sur l’Olympe l’Ossa et sur l’Ossa le Pélion pour parvenir jusqu’au ciel, version déjà mentionnée par Virgile, G., I, 280 sqq. Leurs crimes étaient racontés diversement : ils veulent faire de la mer la terre ferme et vice versa; l’un d'eux veut faire violence à Héra, l’autre à Artémis ; d’après l’Zhade, ils enchaînent Arès ; dans l’Od., ils sont tués par Apollon ; ailleurs Zeus les foudroie, Artémis les tue en se jetant entre eux sous la forme d’une biche ; Apollon ou Artémis envoient entre eux une biche et en voulant l’atteindre avec leurs lances ils se transpercent réciproquement. De cette légende touffue et bizarre Virgile n’a pris que l'escalade théâtrale et devenue banale du ciel. — (5) 585-594, 586 a été sûrement déplacé par une erreur de copiste et 1l faut lire :
585 Vidi et crudelis dantem Salmonea poenas ;
587 Quattuor hic inuectus equis et lampada quassans,
586 Dum flammas Iouis et sonitus imitatur Olympi,
588 Per Graium populos mediaeque per Elidis urbem
589 Ibat ouans Les couplets qui composent cette énumération ont été empruntés par Virgile à des sources différentes ; celui-ci ne provient pas de la Nékuia, où Salmoneus n’a pas encore offensé les dieux, Od., XI, 236, Zakuwvtos &uôuovos. Dans Hés., fr. 7, 5 Rr, il est déjà Zaluwvebs ados ; l’usurpation de la foudre apparaît dans un fragment de l’Aïohos d’Euripide, fr. 14 N üç vs’ ëm” 'Ahwerod fouis Beoùd paveis Époube Eakpuwveds pAGYa ; elle est longuement racontée par les mythographes. Virgile ne nomme pas la ville d’Élide dans laquelle opère Salmoneus ; la légende courante le localisait à Pise ; d’après une version, il existait en Élide une ville nommée Salamona, ou ZaAuwvn ou Ealuwvia qui aurait été fondée par Salmoneus à la tête d’Éoliens.
P. 465. (1) 595-600. Avec Tityos Virgile revient à la Nékuia, bien qu'il ait remplacé les deux vautours homériques par un seul, Terrae omniparentis alumnum 595 — Tains éouvôéos vidv ; mais par l'abon-
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dance, par la recherche des mots, surtout des adjectifs, 1l s’est préoccupé de faire un tableau aussi paré de toutes les ressources de la rhétorique que celui de Salmoneus ; il faut noter qu’une des expressions les plus saisissantes : Immortale iecur 598, provient du supplice de Prométhée dans la T'héog. d'Hés., 523 sq. adrdo 6Y mao "Hoôzev dÜdvatoy ; c'est peut-être parce que l'aigle de Prométhée est unique que Virgile: a supprimé à Tityos un de ses deux vautours homériques. — (?) 607, Ixion et Pirithoüs sont expédiés en un seul vers, de même 430, entre deux descriptions développées, les condamnés à une mort injuste; Virgile est asymétrique, au moins dans la rédaction actuelle de l’'En“ide. Ixion est un des plus grands coupables de la mythologie ; 1l passe pour avoir été le premier meurtrier de quelqu'un de sa famille, ayant tué par ruse le père de sa fiancée Dia ; quoiqu'il fasse horreur aux dieux et aux hommes, Zeus l’admet à sa table et, enivré par le nectar, il essaie de violer Héra ; Zeus le fait attacher par Hermès à une roue ailée de feu, qui est lancée à travers l’espace. Quant à Pirithoüe, il est dans l’Z/iade le fils de Zeus ITeto10 ‘oro Tov dÜdvaros téuero Zedc II, 741, et d'Hippodameia, la femme d’Ixion Où0’ 6m’ fpacdunv 'IEtovins 4A0yo1o *H réue [letpi6ooy XIV, 317sq.; la légende la plus récente le fait fils d’Ixion ; mais comme Virgile le fait positivement fils de Jupiter, 394, et que 601 ne contient aucune alluions de filiation, il est arbitraire de supposer que Virgile s’est contredit. — (3) Rev. de Phlol., XII (1888), p. 145 sq. — (4) 614-615 annoncent par leur forme même qu'ils sont destinés à ciore une énumération ; après avoir mentionné un certain nombre de crimes et de châtiments, la Sibylle avertit Énée qu’elle ne saurait être complète ni contenter absolument sa curiosité. Il est donc inadmissible qu’elle reprenne l’énumération, ce qu'elle fait 621-624. D'autre part 625-627 justifient 614-617. Si la Sibylle avertit Énée qu’elle ne dira pas tout, il faut bien qu’elle lui donne la raison pour laquelle elle s'arrête ; or, la raison, c’est que, alors même qu’elle aurait des moyens plus qu'humains, ceux-ci ne suffiraient pas à énumérer tous les crimes et tous les châtiments ; 625-627 se soudent donc nécessairement à 614-615 et l’ordre du morceau est 621-624, 614-615, 625-627; ainsi les damnés de droit commun ne forment qu'un seul groupe : 608-613, 621-624 ; ce ne sont pas seulement ceux du premier couplet, mais aussi ceux du second, qui attendent en prison l'exécution de la sentence ; on ne voit pas en effet pourquoi il y aurait entre eux une différence à cet égard. Le désordre provient de ce que 621-624 ont été lus non pas avant, comme il le fallait, mais après 614-615. On pourrait songer à une simple erreur de copiste ; mais tout le morceau 580-627 est d'inspiration et d'exécution fragmentaires ; les coupables et les châtiments sont venus successivement à la pensée et sous la plume de Virgile : il est très possible qu’au moment de sa mort, 621-624 aient été encore à la marge, que leur place dans le texte n’ait pas été fixée d’une façon absolument claire et que Varius se soit trompé en les mettant après et non pas avant 614-615. — (5) 617 sq., d’après la légende courante, Pirithoüs et Thésée, à la suite de leur tentative mentionnée En., VI, 393 sq., pour enlever Proserpine, avaient été enchaînés dans les enfers jusqu’à la descente d'Héraklès qui ne fut autorisé à ramener que Thésée. D'après Virgile, Pirithoüs et Thésée sont encore tous deux dans les enfers : 1l est assez singulier que la nature du châtiment ne soit mentionnée que pour Thésée.
La version primitive de l’enchaînement avait été remplacée par celle de l’adhérence au siège, déjà mentionné. par Panyasis, Paus., X, 29, 9, et était devenue chez les comiques une source de plaisanteries ; c’est celle qu'a adoptée Virgile, puisqu'il n’est pas question chez lui de chaînes. — ($) 616-620, 602-607, Phlégyas est un personnage mythologique de date relativement récente et assez indéterminé ; il est le représentant de la peuplade Thessalienne, brutale et belliqueuse, des Phrygiens qui a osé attaquer le temple de Delphes et a été punie par Apollon. Serv. 618 lui attribue personnellement le sacrilège, dont la cause aurait été qu’Apollon avait violé sa fille Coronis ; il fut précipité dans les enfers par les flèches d’Apollon. Le châtiment qui lui est attribué ici n’est pas connu avant Virgile et on ignore la source où celui-ci a puisé. C’est une imitation de celui de Tantale agrémenté du rocher qui ne figure pas encore dans l'Odyssée, XI, 582-592 et qui est ajouté chez Pindare, O!., I, 88, Eurip., Or., 6 et 980, etc, et contaminé avec le châtiment de Phinée ; le rapprochement avec celui de Phinée paraît indiqué par Virgile lui-même ; il ne nomme en effet aucune Furie, mais il dit furiarum maxima 605 ; or, c'est justement le titre qu'il a donné à Celaeno, IIT, 252 ; si bien qu'il y a dans la représentation un flottement entre l’idée de Furie et celle de Harpyie.
P. 466. (1) 620, la confession publique et moralisatrice de Phlégyas est imitée de celle que Pindare, Pyfh., II, 39 sq. prête à Ixion 8ewv 0’ èperpaiouv’IEtova pavte Tadca Pootoïs Àéyeuv, y nreodevti Tooy@ tavt? xvAtVÔUEvOV Toy ebepyétav dyavais amotôais èTotyomÉVOUs rives, mais elle en est très différente. Celle d’Ixion est appropriée à son cas particulier et tout à fait spéciale ; 1l à payé d’une ingratitude infâme, en cherchant à faire violence à Héra, Zeus qui l’avait accueilli après qu’il était devenu pour les hommes et pour les dieux un objet d’horreur et 1l atteste qu’il faut payer de retour son bienfaiteur ; celle de Phlégyas a une tout autre portée ; elle proclame d’une façon générale qu'il faut cultiver la justice et respecter les dieux, conformément à l’idée fondamentale de l’Enéide que la qualité principale de l’homme est de pratiquer la justice et de respecter les dieux ; les Troyens sont un peuple pieux qui ne réclame que son dû ; toute la description des enfers est faite en vue de l’ensemble de l’Enside et lui est subordonnée. En outre Ixion s’adresse aux mortels ; son avertissement a donc une utilité pratique ; on a reproché à celui de Phlégyas d'être tardif et superflu puisqu'il s'adresse à des damnés qui subissent une peine et n’ont plus à recommencer leur vie. Mais il a pour lui d’éveiller chez tous — omnis Admonet 618 sq. — la voix de la conscience ; au-dessus des tourments matériels qu’ils supportent il fait planer le remords, tourment moral autrement cruel ; c’est là une idée grandiose. — (2) Cf. Aristoph., Ran., 145 sq., où À marzpds yvalov ’Erdra£ev correspond à Pulsatusue parens 609, mais c’est le seul trait commun. — (3) 608-613, la construction grammaticale quibus... Aut qui. Quique... quique établit nettement quatre classes d’où il suit que quique arma secuti Impia nec ueriti dominorum fallere dextras désignent une seule catégorie d'individus, ceux qui ont soulevé les guerres serviles contraires à la pietas d’une part — impia — à la fides de l’autre — dextras. — (1) 608 dum uita manebat, locution fixée qui se retrouve 661 et V, 724, dans l'apparition d’Anchise à Énée, ce qui est peut-être un
indice que cette apparition est à peu près de la même date que la descente aux enfers.
P. 467. (1) 621. Virgile fait ici un emprunt direct au poèmede son ami Varius, cité par Macr., Sat, VI, 1, 39 : Vendidit hic [auro] Latium populis agrosque Quiritum Eripuit, fixit leges pretio atque refixit ; 11 est probable que le couplet a été écrit isolément étant suggéré à Virgile par la lecture de ce passage du poème de Varius, ce qui vient à l’appui de l'hypothèse qu’il pouvait être enccre à la marge lors de la mort de Virgile. Il s’agit du reste de tout autre chose chez Varius et chez Virgile : chez Varius, du magistrat prévericateur qui a dépouillé les citoyens et vendu des terres quiritaires à des étrangers, chez Virgile du traître qui a livré l’État à un usurpateur.
P. 468. (1) 625 sq., Il, II, 488 sqq. HAn0dv Ô oùx àv éyw puiroouar 000 ovourvw, OO e? pot déxa pèv VAwooat déxa 0 otopat’ elev Puy d’ Appnx- TO, XAÂxeovy dE pot rap évein ; ce qu'il y a de curieux, c'estque la substitution de centum à Ô£xx pour enchérir n’est pas de Virgile ; Hostius, au 2° livre du Bellum Histricum cité par Macr., Sat., VI, 3, 6, avait dit : non si mih1 linguae centum atque ora sicut totidem uocesque lignatae ; c’est le cas d’un passage homérique imité avant Virgile et dont 1la repris l’imitation, mais en se laissant influencer par son prédécesseur ; 625 sq. se trouvant déjà G., II, 43 sq., c’est à l’époque des Géorgiques qu'il s’est approprié la formule. — (2?) 629 susceptum perfice munus est repris 637 : perfecto munere diuae ; il semble que 142 munus ait un sens plus profane. — (3) 633 per opaca uiarum, même mécanisme de la fin de vers, II, 725, per opaca locorum. — (4) 635 Occupat Aeneas aditum est repris de 424. — (5) 637 His demum exactis, transition reprise avec variation d'expression de 236 His actis. — (6) IV, 563 sqq. — (7) Eoya 167 sqq.
P. 469. (1) Olymp., II, 64 sqq. — (2?) Cité par Plut., Consol. ad Apol., 35. — (3) Aristoph., Ran., 156 sqq.
P. 470. (1) Fortunatorum nemorum 639, Inter odoratum lauri nemus 658, per siluam 659, lucis... opacis 673, Seclusum nemus et uirgulta sonantia siluae 704. — (2) 640 Largior hic campos aether et lumine uestit Purpureo, cf. Aristoph., Ran., 155 : ”Oer ve üs xdhtotoy ; l’expression pittoresque a été employée par Cic., Phaen., v. 60 : Quem (Capricornum) cum perpetuo uestiuit lumine Titan, par Lucr., Il, 146 sqq. : Quam... sol ortus.…. Conuestire sua perfundens omnia luce.
P. 471. (1) Servius a entrevu que Virgile avait amalgamé sans les fondre deux systèmes différents ; à propos de 640 : aut reuera largior, si lunarem intellegis circulum : nam ut supra — V, 735 —diximus campt Elysii aut apud inferos sunt, aut in insulis fortunatis, aut in lunari circulo..., à propos de 887 : locutus... est secundum eos, qui putant Elysium lunarem esse circulum. — (2?) 644 Pars pedibus plaudunt choreas, c’est l'équivalent des thiases d'initiés dont parle Aristophane, Ran., 156 sq. xat Otacods ebdaiuovas Avôoüy yovatxwv, xai KOOTOV XEtowv TOÀOY ; c'est la traduction d’Od., VIII, 264, IlérAnyov Ôë yooov Geioy mooiy, où 11 s’agit de danses exécutées au son de la phorminx de Démodokos ; carmina dicat se trouve G., I, 350, en rapport avec la danse et comme accompagnement ; le fait qu'il s’agit de danses religieuses est suffisamment souligné par les mots Threïcius... sacerdos 645, qui désignent
Orphée, comme prêtre. — (3) 646 Obloquitur numeris septem discrimina uocum — il fait entendre en face du rythme les sept notes de sa lyre, en d’autres termes il assujettit au rythme, qui est celui sur lequel on danse, la mélodie, l'air, sur lequel les danseurs chantent les paroles. — (f) Les trois couplets 642-647, 648-655, 656-665 dérivent de sources différentes et ont été exécutés isolément ; on en a la preuve ici dans le singulier miratur 651; il est naturel que le spectacle étonne Énée seulement, et non la Sibylle, prêtresse d'Hécate, à qui tout ce qui se passe dans les enfers est familier ; mais après le pluriel deuenere 638, le singulier miratur exigerait nécessairement l'expression du sujet Aeneas : ci. 634 sq. foribusque propinquant. Corripit Aeneas aditum.
P. 472. (!) Entre Idaeumque etiam currus, etiam arma tenentem 485 et quae gratia currum Armorumque fuit uiuis... eadem sequitur tellure repostos 653 sq, on ne saisit aucune différence. Si Énée ressent de l’étonnement ce ne peut être que de revoir dans l'Élysée ce qu'il a déjà vu dans une autre partie des enfers et de constater une certaine faiblesse dans la conception virgilienne. — (?) Ecce 656 est en relation avec miratur 651 ; tout cela est imprévu pour Énée et lui cause de l’étonnement. — (8) 656 dextra laeuaque prépare 666 Quos circumfusos ; Énée et la Sibylle passent au milieu d’eux. — (4) 660 Hic manus ob patriam pugnando uolnera passi a été repris VII, 182 : Martiaque ob patriam pugnando uolnera passi ; on ne voit pas du reste pourquoi ces guerriers ne sont pas avec ceux de la 5° circonscription : multum fleti ad superos belloque caduci Dardanidae, 482; la conception manque d’unité. — (5) 661 sacerdotes casti, V, 735 casta Sibylla. — ($f) 662 Phoebo digna locuti, on à rapproché avec raison Ménandre, Rhet. Graec., III, 437 Sp. Ilivôaoos Üpvovs ypapwv eiç tov Üeov (Apollon) d£iovs tac éxetvou ASoac, passage qui est le commentaire exact de celui de Virgile. — (MO CAC CP 1002, Somn. Scip., 18. — (8) Plat, Républ., X, 615 ad ei ruvac edeoyeolaç ebeoynxites ka dixatot xai Oorot etev.
P. 473. (1) 669 optime uates, I, 555 pater optime Teucrum (Énée), III, 710 pater optime (Anchise), X, 402 optime Teuthra, XI, 294 rex optime (Latinus), VIII, 127 Optime Graiugenum (Evandre), XI, 353 optime regum (Latinus), XII, 48 optime (Latinus), V, 358 pater optimus (Énée), IX, 40 sq. Optimus... Aeneas, IV, 201 optima Dido, X, 557 optima mater, c’est une préoccupation constante de Virgile d'attribuer à ses personnages la bonté portée jusqu’au superlatif. — (?) 668 umeris exstantem... altis, cette supériorité de taille, caractéristique d’un guerrier puissant, est attribuée dans l’Iliade, IIT, 226 sq. à Ajax, avip LES TE
péyas te, Éoxocs ’Apyelwy xepañlny ve xai ebpéas ous, par imitation dans l’Enéide, VII, 783, à Turnus, VIII, 162 à Anchise, moins heureusement ici à Musée, où elle n’est qu’un symbole de sa supériorité morale ; Énée, II, 721, a les larges épaules, sans qu’il soit question de sa taille : Virgile lui applique volontiers ainsi qu’à d’autres héros, l'épithète d’ingens équivalent de rehwotos homérique. — (#) 670, la question de la Sibylle est justifiée par la réponse de Musée ; du moment que les élus n’ont point de demeure fixe, la Sibylle ne peut pas savoir où se trouve Anchise en ce moment ; Musée ne le sait que par hasard, ceci x47% T0 suwrwuevoy. — (4) 670 sq. illius ergo Venimus, de même la Sibylle avait dit à Charon 403 sq. : Troïus Aeneas... Ad genitorem... descendit,
se conformant à ce qu’Énée lui avait dit à elle-même 108 sq. Ire ad conspectum cari genitoris.. Contingat ;: en réalité Énée a un double but en descendant aux enfers, revoir une dernière fois son père, lui demander des conseils sur la suite de son expédition ; ce second motif la Sibylle paraît l’ignorer ; Énée ne pouvait le lui faire connaître puisqu'il venait justement de lui demander une prophétie ; en partageant entre elle et Anchise, la prophétie qui, d’après Helenus, au IIIe livre, doit être obtenue de la Sibylle, Virgile s’est heurté à une difficulté ; il aurait pu la résoudre en se tenant strictement à la théorie que la Sibylle ne savait de l'avenir que ce que lui révélait Apollon dans les moments d'inspiration violente ; mais cette théorie, il ne s’y est pas tenu rigoureusement et ilen résulte une anomalie bizarre : la Sibylle connaît d’avance la mort de Misenus, elle sait ce qui arrivera plus tard aux mânes de Palinure, mais elle ne paraît pas se douter qu’elle conduit Énée auprès de son père pour que celui-ci lui fasse une prédiction. D'autre part, comme prêtresse d’'Hécate, elle est parfaitement au courant de ce qui se passe dans le Tartare, elle paraît l'être beaucoup moins de ce qui se passe dans l'Élysée. C'est du reste ici qu’elle prend pour la dernière fois la parole ; une fois qu’elle a conduit Énée auprès d’Anchise, elle s’efface et devient un personnage muet. Il n’en pouvait guère être autrement, étant donnée la conception du VIe livre, mais ce n’en est pas moins un défaut. — (5) 680 sq. superum.. lumen, locution fixée qui se trouve déjà chez Ennius, Macr., Sat., VI, x, 14 et chez Lucr., VI, 857 ; recensebat numerum, G., IV, 436, numerumque recénsét locution fixée. (6) 679 sqq., 1l y a là une imperfection analogue à celle qui a été signalée à propos de 296 sqq. comparée avec 321 sqq. ; Virgile nous présente ici les âmes destinées à une nouvelle existence ; 1l les présente de nouveau dans des termes analogues 703 sqq. où nous apprenons le nom du fleuve sur le bord duquel elles sont rassemblées ; or, Énée, lui, apprend seulement 713 sq. que ces âmes doivent remonter sur la terre et que le fleuve est le Léthée ; d’où une répétition et une faute contre la progression de l’intérêt pour le lecteur ; cette faute paraît provenir du procédé de composition fragmentaire et elle était facile à effacer à la révision en montrant 679 sqq. Anchise entouré d’une multitude d’âmes, sans dire lesquelles et pourquoi, en les faisant apercevoir par Énée 703 sqq., sans nous en apprendre davantage et en réservant l’explication à la réponse d’Anchise à la question d’Enée 713 sqq.; on peut admettre que Virgile l’eût fait à la révision définitive. — (7) 686 uox excidit ore, indique le ton des paroles d’Anchise ; c’est une effusion ; il n’y a rien là de solennel et de préparé. — (8) 688 Vicit iter durum pietas, c’est le motif connu qui consiste à rehausser le courage d'Énée et qui apparaît 671, 533 sq., 461 sq., 369 — cf. 365 inuicte — ; la chose est préparée par l'exposé que fait la Sibylle 128 sqq. des difficultés de l’entreprise et par l’exhortation qu’elle adresse à Énée 260 sq. — (®) 692 sq. Tout en répétant les termes mêmes dont il se sert d’une façon constante pour désigner les épreuves d’Énée, Virgile a pu être influencé pour le mouvement par le Teucer de Pacuvius 319 R. Quam te post multis tueor tempestatibus ! — (10) 695 sq. Virgile n’a rapporté qu’une . apparition d’Anchise à Énée, V, 721-45, et c’est bien à 732 sq. Auerna per alta Congressus pete nate meos que fait allusion ici 696 haec limina tendere adegit. D'autre part, l'apparition du Ve livre dans le but ici
mentionné est incontestablement la première et il n’y en a pas eu d'autre auparavant. Or depuis cette apparition jusqu’au moment où nous sommes, il ne s’est écoulé que bien peu de temps, de sorte que saepius, qui pourrait s'expliquer par un xarà à otwrwmuevoy, est dans la circonstance difficile à admettre. Mais IV, 351-353, Énée déclare que toutes les nuits Anchise lui apparaît pour lui enjoindre d’aller en Italie et tua tristis imago, VI, 695, se réfère à turbida terret imago, IV, 353; saepius paraît mélanger les deux choses et il y a là de la confusion et de l’imprécision.
P. 474. () C'est bien ainsi qu’Anchise entend 697, comme le montre Quo magis Italia mecum laetere reperta 718 ; la remarque de Serv. : adfectionis est filii etiam ea indicare, de quibus non interrogatur, doit donc être entendue dans ce sens qu’'Enée répond à des préoccupations qui ne se sont pas traduites par une question directe, mais qui existent. — (2) L'attitude d’Anchise 685 semble avoir prévenu le désir d’Énée, si bien qu’on ne comprend pas bien teque amplexu ne subtrahe nostro 697 ; mais 696-702 est une imitation homérique et c’est un exemple d'imitation non parfaitement ajustée au contexte. — (3) Sauf l’imitation de l'effort infructueux pour embrasser une ombre, il n’y a pas entre les deux morceaux de rapport textuel. En revanche Venisti tandem 687 rappelle les premiers mots de l’entrevue de Télémaque et d'Ulysse, Od., XVI, 23 : "HAGec, Tnhépaye, yAvxepôv pos, sans que Virgile ait pu ou voulu rendre la tendresse charmante des derniers mots. Dans l'Odyssée, Laërte qui n’a pas encore reconnu Ulysse et qui le regarde comme un étranger, lui fait des questions, entre autres celle-ci XXIV, 299 Ilod, da vnds Égrnxe Oo, À ©’ Tyuye dedco ; et Ulysse répond, 308 Nndc d por 0 Ectnuev ën &yood vCopt néAnoc. Il est possible que ces mots aient influencé au point de vue purement formel stant sale Tyrrheno classes 697 ; mais le sentiment et l'intention du passage virgilien sont tout différents. — (4) On ne voit pas ce que signifie exactement Interea 703 ; ce ne saurait être « pendant l’entrevue » qui dure un certain temps, puisqu'aussitôt la chose aperçue, Énée en demande l'explication ; est-ce « pendant qu'Énée essaie d’embrasser son père » ? La chose serait bizarre ; on attend Tum uero, cf. 710 uisu subito. D'autre part, 703 sq. dit à peu près la même chose que 679 sq. ; d’où la double preuve que les deux couplets 679-702 et 703-723 ont été rédigés isolément et ne sont pas accordés. — (5) 704 uirgulta sonantia siluae, III, 442 Auerna sonantia silvis, XII, 522 uirgulta sonantia lauro, fins d’hexamètre de ‘même mécanisme. — (6) 705 domos placidas n’est pas l'équivalent de 639 sedes... beatas ; c’est une partie spéciale de la comparaison. — (7) 706 a pu être influencé au point de vue formel par Od., XI, 632, ëbve’ dyelsero pvola vexpüy, mais c'est tout autre chose. — (8) 707 sqq. La comparaison avec les abeilles vient de ce qu’elles étaient considérées par les anciens théologiens comme un symbole des âmes ; elle est très poétique et charmante, mais elle n’est nullement en situation ; les ombres qui défilent plus loin devant Anchise n’ont aucun rapport avec les abeilles et l’on ne se représente point Romulus et Auguste comme des insectes voltigeant — volabant 706 — ; cela s'applique à une autre conception des âmes ; nous avons à faire à un emprunt qui, une fois dépaysé, ne s'accorde pas avec le contexte. — (?) 714 ad fluminis undam se retrouve III 389, X, 833, fin d'hexa-
mètre fixée mécaniquement. Le Léthé est étranger à Homère et n’apparaît que postérieurement, Anthol. Pal., VIT, 25 (peut-être de Simonide), Aristoph., Ran., 186. — (10) 716-718, on remarquera que, si l’on supprime 716-718, 719 se rejoint exactement à 715 sans laisser soupçonner une lacune ; d’autre part 716 et 717 ne se construisent pas grammaticalement et l’on est obligé de corriger (par exemple Jampridem ac prolem, Heyne, ou Jampridem et prolem hanc). Virgile avait annoncé 679 sqgq. que le but d’Anchise en s’occupant des âmes destinées à remonter sur la terre était surtout de faire connaissance avec ses descendants ; c’est à cela qu’aboutit l’épisode tout entier et c'en est la justification ; il est probable qu’à une lecture postérieure il a trouvé qu'il fallait en avertir Énée pour que celui-ci ne se trouvât pas brusquement en face de l’imprévu ; il a donc ajouté à la marge 716-718 qui n'étaient qu'une indication qu'il se proposait de revoir. — (11) 720 sq., le sentiment d’Énée est humainement très philosophique et très profond et il est d'accord avec le passage, mais il ne l’est pas avec le reste du VIE livre, qui montre qu'on peut être très malheureux dans les enfers et qu’on y regrette la vie, cf. surtout 434 sqq.; Virgile a du reste prévu l’objection ; par le mot hinc 719, il montre qu'Énée ne pense qu'aux âmes qui sont dans l'Élysée, par suite bienheureuses.
P. 475. (1) 728 uitaeque uolantum, le mot uita qui est capital, n’est appliqué qu'aux oiseaux ; mais les oiseaux n’y ont pas plus droit que les autres êtres, auxquels, pour la précision philosophique, il devrait être également appliqué. —- (2) 730-732 semina est le mot qu’'emploie couramment Lucrèce pour désigner les atomes épicuriens ; 1l est fâcheux que Virgile n’en ait pas trouvé d’autre pour ces forces élémentaires stoïciennes qui sont tout autre chose ; igneus est ollis uigor est inattendu, parce que pour désigner le grand principe vital, Virgile ne s’est pas servi du terme stoïcien technique rè9o voeodv, mais d’une expression vague : spiritus, mens ; 730-731 n’expriment pas exactement ce qu'ils veulent dire ; l'âme ne conserve sa vigueur ignée qu'en tant qu’elle n’est point paralysée par le corps, mais, même paralysée par le corps, elle conserve
son origine divine. — (3) 734 grammaticalement clausae ne peut se rapporter qu’à uitae... uolantum 728 ; logiquement il faut remonter à animas 720. — (4) 735 supremo cum lumine uita reliquit est une expression
courante et consacrée, Lucr., V, 63 : cum quem uita reliquit, Ov., Métam., XI, 327 : Conantemque loqui cum sanguine uita reliquit ; elle forme contre-sens avec la doctrine qui exigerait supremo cum lumine corpus reliquerunt, puisque l’âme est essentiellement le principe vital. — (5) 738- 742, ces traitements violents sont une sorte de torture analogue à celle qu'on applique aux criminels, et c’est pourquoi Virgile se trouve entraîné à employer des mots comme poenis, supplicia, scelus, qui sont tout à fait impropres et en contradiction absolue avec la doctrine ; purifier et supplicier sont deux choses différentes ; l’âme a été souillée par le contact du corps, elle n’est pas coupable, souillure et crime n’ont pas de rapport ensemble.— (5) 743-744 sont intercalés à tort et, à la place qu’ils occupent, interrompent la suite des idées ; 745 se joint naturellement à 743 : .… aut exuritur igni Donec longa dies..., ces épreuves durent jusqu’à ce que la purification soit complètement opérée. Virgile s’est aperçu qu'avec la théorie exposée ici il était impossible de justifier la présence d’Anchise
dans l'Élysée au moment de l’arrivée d’'Énée ; en effet, la purification embrasse une période de mille ans ; c’est là le temporis orbe 745 qui se prolonge pendant mille ans 748 ; 748 ne peut signifier qu'après avoir été purifiées les âmes restent pendant mille ans dans cet état; aussitôt purifées on leur infuse l’oubli et elles retournent sur la terre. Dans ces conditions, Anchise, qui est mort depuis un an, n’a aucun droit à être dans l'Élysée ; has omnis 748 exclut tout traitement de faveur. Il fallait donc tricher avec la doctrine qui imputait à toutes les âmes une purification de mille ans ; il fallait introduire des exceptions : Quisque suos patimur manes signifie que les âmes subissent ce que comportent leurs mânes, c'est-à-dire que la purification dure pour elles plus ou moins longtemps selon qu’elles sont plus ou moins coupables ; un an a donc pu suffire pour Anchise. Mais, dans la rigueur de la doctrine, les âmes n’ont rien à faire avec l'Élysée. Virgile ne dit pas où a lieu la purification ; l'Élysée tel qu'il le décrit n’est pas aménagé pour cela et cela est exclu par 743 sq. où il est dit formellement que c’est après la purification que les âmes sont admises dans l'Élysée ; donc, première exception, la durée de la purification est raccourcie pour les honnêtes gens ; deuxième exception, quelques-uns d’entre eux sont exemptés du sort commun qui est de retourner sur la terre et autorisés à rester éternellement dans l'Élysée. Ainsi le sort d’Anchise est réglé. C’est pour résoudre cette difficulté que Virgile, à une lecture de révision, a écrit 743-744 ; la preuve qu'à sa mort ils étaient encore à la marge, c’est que, là où ils sont actuellement, ils se trouvent entre la proposition principale et la subordonnée d’une phrase qu'ils interrompent violemment ; or, on ne trouve pas dans le développement d’endroit où ils pourraient être plus convenablement intercalés. C’est un repentir de Virgile, qu’il comptait retoucher et fondre avec le texte pour supprimer une contradiction manifeste. — (7) 749 deus est {a divinité dans le sens le plus général ; il ne saurait être question de Mercure psychopompe ; l’assemblée des âmes sur les bords du Léthé était nécessaire pour établir un lien entre la théorie de la purification et de la palingénésie et celle de l’admission des Justes dans le paradis ; ce lien est fragile ; on s’en aperçoit malgré l'adresse de Virgile ; les àmes n’ont rien à faire avec l'Élysée ; ce n’est point là qu’elles sont purifiées et, une fois qu'elles le sont, elles retournent sur la terre. | P.476. —(1) 753 trahit est un mot significatif de l’exaltation d’Anchise; il ne s’agit point d’une froide énumération, simplement curieuse et pittoresque ; Anchise met dans le morceau toute son âme, toute sa passion ; la vue de tous ces grands hommes le transporte d’admiration patriotique et est pour lui l’occasion d’exhortations enflammées provenant d’un patriotisme qui vibre. — (2) 755 uenientum, c'est un défilé où les âmes doivent se présenter à peu près dans l’ordre où elles renaitront à l'existence ; Virgile passe sur l’invraisemblance qu’il y a à les montrer tous à la fois, puisqu'il s’écoulera des siècles, surtout pour les plus modernes, avant qu’elles remplissent leurs nouvelles destinées ; mais si, dans l’énumération, l’ordre chronologique est gravement troublé, nous verrons que cela tient à ce qu’elle n’a pas été conçue et exécutée d'ensemble et qu’elle se partage en réalité en trois morceaux non contemporains, qui sont juxtaposés sans être fondus. — (3) 755 discere uoltus, Anchise avait la connaissance de l'avenir, Anchisesque Venus quem
pulchra dearum Fari donauit, diunmum pectus habere, Ennius, dans Prob. in Verg. Ecl. 6, 31, p. 14, 2 K., imité par Virgile, V, 47: diuinique ossa parentis ; mais pour qu'il pût nous présenter ses descendants, il fallait qu'ils fussent reconnaissables ; de là sa conception bizarre que, comme les ombres des morts sont semblables à ce que les vivants étaient sur la terre, les ombres des futurs vivants ont déjà le visage, les insignes, le caractère qu'ils auront sur la terre et, ce qui est plus singulier encore, ceux avec lesquels ils demeureront fixés dans la mémoire des hommes : ainsi Numa a déjà sa barbe blanche ainsi que sa chevelure — nosco crines incanaque menta Regis romani 809 sq. —, quoique assurément il ne doive pas naître ainsi; ce sont des e’dwha préventifs. — (4) 759 te tua fata docebo rappelle I, 257 sq. Manent immota tuorum Fata tibi et 262 uoluens fatorum arcana mouebo. — (5) 758 nostrumque nomen ituras reproduit mécaniquement la fin d’hexamètre in 680 superumque ad lumen ituras. — (6) Les mots uides 760, aspice 771, uiden ut 779, aspice 788, ont pour but, par leur répétition, d'insister sur la fiction d’après laquelle le lecteur n’a pas seulement à écouter une tirade rhétorique, mais assiste à un défilé réel, dont les personnages, grâce à l’individualisation préventive des ombres, apparaissent successivement à nos yeux. — (7) Il ne pouvait guère en suivre un autre, mais ceci implique une forte invraisemblance, à savoir que des personnages, qui, comme Auguste, ont encore plus d’un millier d'années avant de monter sur la terre, sont déjà sur les bords du Léthé parés pour l'existence. — (8) 764, Virgile suit ici une tradition différente de celle qu'il avait adoptée I, 265 sq. et d’après laquelle Énée ne devait vivre que pendant trois ans après la défaite des Rutules ; en effet, trois ans après cette défaite, il n’est pas encore longaeuus VI, 764 ; c’est une contradiction qui l’eût obligé à modifier finalement le passage du Ier livre.
P. 477. (1) 765 Educet siluis, Caton, cité par Servius, «760, racontait qu'après la mort d'Énée Ascagne avait régné à Laurolauinium, que, craignant ses mauvaises intentions, Lavinia étant enceinte d’Énée s'enfuit dans les forêts, se cacha dans la cabane du pâtre Tyrrhus et là mit au monde Silvius. Le procédé de Virgile à propos de cette légende est caractéristique :ila supprimé la jalousie d’Ascagne qui n’était pas flatté d’avoir un demi-frère et ses mauvais procédés vis-à-vis de sa belle-mère ; cela jetait un vilain jour sur l’ancêtre des Jules et n’était pas honorable ; 1l s’est débarrassé de la chose en la passant sous silence, mais 1l a conservé l'enfance dans les forêts qui justifiait le nom de Silvius ; seulement alors l’enfance dans les forêts demeure inexpliquée. La suite du récit de Caton est sous l'influence d’une érudition qui ne se contentait pas comme Virgile de la prétérition et qui essayait de concilier pour sauver l’honneur d’Ascagne : Ascagne, s’apercevant qu'il s'était rendu odieux, rappelle sa belle-mère, lui concède Laurolavinium, et se réserve Albe ; il meurt sans enfants et laisse le pouvoir à Silvius qui prit lui aussi le nom d’Ascagne ; c’est une tentative naïve et compliquée pour atténuer une légende défavorable au premier fils d'Énée ; Virgile a préféré ne rien expliquer du tout. — (2?) Au Ier livre, 269-sqq., Ascagne, après un règne de trente ans, fonde Albe ; il est la souche des rois d’Albe : ici Virgile, fidèle à son système d’esquiver les difficultés en les passant sous silence, ne dit pas positivement que Silvius a fondé Albe, mais il le donne comme l'ancêtre de la
famille qui y régna. La raison qui l’a déterminé à adopter successivement deux formes incompatibles de la légende paraît être la suivante : la lignée des rois d’Albe aboutit, selon ce qu’on considère comme l'histoire, à Romulus, à qui l’on ne connaît pas de postérité. Si leur ancêtre est Ascagne, on est obligé d'admettre qu'outre la ligne directe, il y a eu une ou plusieurs branches cadettes et que de l’une d’elles est issue la gens Iulia. Si au contraire on fait descendre les rois d’Albe de Silvius, peu impor te que leur race s’éteigne avec Romulus. Ascagne reste roi de Lavinium et la gens Julia est sa postérité directe. Le passage contient donc une correction voulue apportée par Virgile à son premier récit, qu’il se réservait naturellement de modifier plus tard, pour établir la concordance. — (#) Proximus ille Procas 767, a étonné Servius qui dit : standi ordine non nascendi ; nam sextus est rex Albanorum ; il semble bien que par proximus 767 après Proxima... lucis loca 767, Virgile veuille attester de nouveau que jusque-là il suit l’ordre chronologique ; il aurait donc adopté une autre suite des rois d’Albe que la suite traditionnelle. — PES Sad Den. d'Halic: [IL 37 4: sov A )Pdvwv mé... vds Tottxovta Autivwy ämotxioausx mohetc. Tite-Live, I, 3, 7. — (5) 780 Et pater ipse suo superum iam signat honore — Et ipse pater superum (eum) 1am signat suo honore ; sur l’enchevêtrement cf. VII, 305 sq. : concessit in iras Ipse deum antiquam genitor Calydona Dianae. — ($) 781 huius.… auspiciis illa incluta Roma est une allusion au célèbre auspice qui a désigné Romulus au détriment de Remus comme fondateur de la ville et en même temps une imitation d’Ennius, cité par Varr., Res Rustic., IT, I, 2: Augusto imperio postquam inclita condita Roma est. — (7) 782 Imperium terris, animos aequabit Olympo rappelle directement I, 287 : Imperium Oceano, famam qui terminet astris. — (#5) 783 est repris textuellement de G., II, 535, où il est plus en situation ; ici l'accroissement de la ville produit moins d'effet après la mention de l’accroissement de l’empire. — (?) 786 Laeta deum partu correspond intentionnellement à Felix prole uirum 784.
P. 478. (1) 791 sq. Hic uir hic est, tibi quem promitti saepius audis, Augustus Caesar, en réalité c’est la première fois qu'Énée entend parler d'Auguste ; Auguste n’a été promis qu’à Vénus, au [er livre, par Jupiter. Ceci est-il dit #72 ro ctwnwuevov, Virgile supposant qu'il y a entre la mère et le fils des conversations qu’il ne rapporte pas, ou se proposait-il dans l’Enéide revue et corrigée, d'insérer d’autres allusions précédentes à Auguste, c’est ce que nous ignorons. — (2) C’est une forte és géographique que de placer l'Atlas Extra anni solisque uias 796. — (8) 800, l’allusion à l’ épouvante des bouches du Nil — trepida ostia Nili — ne peut être qu’un souvenir rétrospectif des événements qui ont suivi la bataille d’Actium ; septemgeminus Nilus se trouve déjà dans Catulle, sq: (#) 801 sqq., il est à remarquer qu'Horace, à l’occasion du retour d’ Auguste à Rome après la guerre des Cantabres, l'a comparé lui aussi à Hercule, C., III, 14, 1 sq. Herculis ritu modo dictus... Morte uenalem petiisse pie et que C., III, 3, o sqq. il le divinise en l'associant à Hercule et à Bacchus, en représentant Hercule avec le caractère d’un grand voyageur, uagus Hercules. Une curiosité à noter, c'est que l’empereur Commode a pris pendant sa vie le nom d’Hercules romanus, Hist. Aug. Comm., 8, 5, Cass. Dio., LXXII, 15, 5, CIL, XIV, 3449, et comme
tel s’est fait décerner par le Sénat des statues et des honneurs. — (5) L’intention de mettre particulièrement en lumière l’activité voyageuse d’'Hercule et de Bacchus s’accuse par le fait que, parmi les travaux d’Hercule, Virgile a choisi, pour l’opposer à la victoire sur le sanglier d’'Erymanthe en Arcadie et sur l’hydre de Lerne en Argolide, la poursuite de la biche aux pieds d’airain qui l’a conduit dans un pays très éloigné de la Grèce, celui des Hyperboréens, et qu'il fait partir Bacchus de la montagne de Nysa, dans l’Inde, pour entreprendre la conquête de l’uni-
- VETS.
P. 479. (1) 806 sq., à propos du pluriel « dubitamus », Serv. fait observer finement Miscuit personam suam ; Anchise s'associe à l’expédition d'Énée, comme s’il était encore en état de la vivifier par son action et c’est un dernier et touchant témoignage de l’union intime du père et du fils ; virtutem extendere factis, même mécanisme de la fin de l’hexamètre X, 468 : famam extendere factis, avec un sens différent : « donner par des hauts faits l’essor à son courage », « porter au loin sa renommée par ses hauts faits » ; 807, Et metus Ausonia prohibet consistere terra, même mécanisme de l’hexamètre que IV, 349 sq. : Quae tandem Ausonia Teucros consistere terra Inuidia est ?
P. 480. (1) CE CIE, I, p. 186; X, 838, On ta TECIOLNE RP OIPENRNNES cription de la statue d’'Énée, XI, 1826 sq. L'éloge de Romulus a été conservé ; il est probable que la série comprenait les autres rois de Rome. — (2) 809 sq. Crinis incanaque menta Regis romani, G., Ill 3r75q;: barbas incanaque menta Cinyphii.…. hirci, locution fixée dans deux contextes absolument différents. — (3) 809 Sacra ferens, locution fixée, G., II, 476 : sacra fero ; Tite-Live, I, 20 : Sacerdotibus creandis animum adiecit, quamquam ipse plurima sacra obiret ; il passait pour l’organisateur de la religion romaine. — (4) 812 Missus in imperium magnum, locution fixée, XI, 47 : Mitteret in magnum imperium. — (5) 813 sq. Otia qui rumpet patriae... Tullus, Tite-Live, I, 22 : Hic non solum proximo regi dissimilis, sed ferocior etiam Romulo fuit... Senescere ciuitatem otio ratus undique materiam excitandi belliquaerebat; 813 sqq. residesque mouebit Tullus in arma uiros et iam desueta triumphis Agmina rappelle avec une analogie singulière I, 722 : lam pridem resides animos desuetaque corda, qui a un tout autre sens ; cf. VII, 693 : resides populos desuetaque bello Agmina. — ($) 817 sq. Vis et Tarquinios reges animamque superbam Viltoris Bruti fascesque uidere receptos ? Le dernier des Tarquins à sa physionomie historique constituée par le surnom de superbus ; il est inadmissible de supposer que Virgile lui enlève ce surnom pour le transporter à Brutus qui n’a rien à faire avec lui ; d’où s'impose la conclusion qu'entre 817 et 818 il est tombé au moins un vers
P. 481. (!) 819 saeuasque secures se trouve déjà dans Lucr., IIT, 996 et V, 1233. — (2) 820 sq. Tite Live, Il, 5 : sumptumque supplicium, conspectius eo, quod poenae capiendae ministerium patri de liberis consulatus imposuit, et, qui spectator erat amouendus, eum ipsum fortuna exactorem supplicii dedit..…. cum inter omne tempus pater uultusque et os eius spectaculo esset, eminente animo patris inter publicae poenae ministerium ; exactorem supplicii correspond exactement ad poenam... vocabit, — (3) 823 laudumque immensa cupido, même
mécanisme de la fin de l’hexamètre que V, 138 : laudumque arrecta cupido.
R#482. (1) 838 sq. Eruet ille Argos Agamemnoniasque Mycenas Ipsumque Aeaciden, genus armipotentis Achilli — I, 284 sq. Cum domus Assaraci Phthiam clarasque Mycenas Imperio premet ac uictis dominabitur Argis. — (?) Un commentaire intéressant de 836-837 est l'inscription trouvée près des jardins Campana, dans le voisinage du Latran, offrant la dédicace d’une aedes et d’un signum Herculis que L. Mummius Achaïcus consacra à l’occasion de son triomphe en 145, CIL. VI, 331, L. Mummi. L. f. Cos. duct[u] auspicio. imperioque | eius. Achaia. capt{a]. Corintho | deleto. Romam. redicit | triumphans. ob hasce | res. bene. gestas. quod | in bello. uouerat | hanc. aedem. et. signu[m] | Herculis victoris | imperator. dedicat. — (3) On ne voit pas pourquoi Virgile aurait, sans aucune nécessité, renversé ici l’ordre chronologique en parlant d’abord de la prise de Corinthe, qui est de 146, et ensuite de la bataille de Pydna, qui est de 168 ; il est probable que l’interversion vient tout simplement d’une erreur de copiste et qu'il faut lire :
838 Eruet ille Argos Agamemnoniasque Mycenas
839 Ipsumque Aeaciden, genus armipotentis Achilli,
840 Vitus auos Troiae, templa et temerata Mineruae.
836 Ille triumphata Capitolia ad alta Corintho
837 Victor aget currum caesis insignis Achiuis.
P. 483. (1) 841, la mention de Cossus, qui est du ve siècle, à côté de Caton qui est du 11, ne paraît s'expliquer que par le désir de Virgile de ne pas laisser de côté une chose à laquelle les Romains attachaient une grande importance ; il parle 859 des troisièmes dépouilles opimes ; 1l était naturel qu'il parlât des deuxièmes. Auguste s'était particulièrement intéressé à Cossus ; d’après Tite-Live, IV, 20, quand il restaura le temple de Jupiter Feretrius, il releva l'inscription de la cuirasse consacrée par Cossus, inscription dont le libellé soulevait une difficulté de date. — (?) 842 sq. Geminos, duo fulmina belli Scipiadas, cladem Libyae, Lucr., III, 1047. Scipiades, belli fulmen, Carthaginis horror, Cic., pro Balbo, 15, 34, en parlant des Scipions tués en Espagne, Cum duo fulmina nostri imperii... Cn. et P. Scipiones exstincti occidissent ; ce n’est point par pauvreté d'imagination que Virgile se borne à attribuer aux Scipions un qualificatif emprunté à ses prédécesseurs ; le qualificatif est devenu typique, il fait partie de leur gloire et c’est ainsi qu'il convient de les présenter à la postérité ; il n’y a pas lieu d'innover. — (5) C’est du même sentiment que procède l'emprunt à Ennius, cité par Macr., SULIAN AI 3 70t d’autres, concernant Q. Fabius Maximus, Vnus homo nobis cunctando restituit rem.
P. 484. (1) 847 sq. spirantia... aera... uiuos.. uultus, G., III, 34: Stabunt et Parii lapides, spirantia signa ; les principes qui ont guidé Virgile dans son jugement sur les œuvres d’art n’ont pas varié ; l’art, selon lui, doit avant tout faire vivant et émouvant : il ne partage donc pas la prédilection de ses contemporains pour l’art archaïque maladroit dans son effort, mais puissant, et il paraît être en plein accord avec Horace se moquant de Damasippe qui recherchaït, pour les vendre aux collectionneurs, Sat., II, 3, 22 : Quid sculptum infabre, quid fusum mollius esset. — (2) 849, la désinvolture avec laquelle Virgile oublie Cicéron laisse une
impression pénible, surtout s’il l’a fait par raison politique et parce qu'il n’a pas osé faire allusion à une victime des triumvirs. — (3) 849 sq., G., II, 483 : Sin has ne possim naturae accedere partes.. ; Virgile se réfère du reste directement à ce passage Caelique meatus... et surgentia sidera, rappelant directement 477 caelique uias et sidera. — () 851 regere imperio populos, locution fixée, Lucr., V, 1127 : regere imperio res uelle, En., 1, 230 : Aeternis regis imperiis, 340 Imperium Dido... regit.
P. 485. (1) 826, paribus est déjà un sujet de tristesse et un reproche tacite, puisqu'il désigne une guerre civile, G., I, 489 : Ergo inter sese paribus concurrere telis Romanas acies iterum uidere Philippi; dum nocte premuntur 827 et si lumina uitae Attigerint 828 sq. sont des expressions courantes pour exprimer la naissance, VII, 771 ad lumina surgere uitae, mais qui ne sont pas ici en situation, puisque l'Élysée n’est pas plongé dans la nuït, et c’est peut-être là un indice de rédaction postérieure. — (2) Le mouvement est homérique, 1., VII, 279 Mnxëtr, matde oiAuw, mokemitete und pdyeofov, mais il a chez Virgile singulièrement plus de puissance et de gravité. — ($) 857 rem Romanam est une expression d’Ennius : qui rem Romanam... Augescere nullis, Porphyr. Hor., Sat., I, 2, 37, Moribus antiquis res stat Romana
P. 486. (1!) La preuve de l’importance qu’on attribuait dans la famille à la conquête des troisièmes dépouilles par Marcellus est donnée par un denier frappé par un des descendants de celui-ci, P. Cornelius P. f. Marcellinus, monétaire en 45 av. J.-C. Au revers de ce denier portant l'inscription : MARCELLVS cos OviINQ., le consul Marcellus est représenté consacrant dans le temple de Jupiter Feretrius les dépouilles opimes du Gaulois Viridomar. — (2) 861 Egregium forma iuuenem, X, 435, Egregii forma, locution fixée. — (3) 865 Qui strepitus circa comitum, paraît une allusion aux efforts d’Auguste pour rendre son neveu populaire et faire de lui le chef de la jeunesse romaine. Tac., Ann., I, 45 : Marcellum flagrantibus plebis studiis intra iuuentam ereptum : breues et infaustos populi Romani amores. — (4) 866 Sed nox atra caput tristi circumuolat umbra ; même locution, mais dans un tout autre sens, IT, 360 nox atra caua circumuolat umbra, cf. VIII, Nox... fuscis tellurem amplectitur umbris ; Virgile ici s’imite donc lui-même ; 1l semble bien que l'application un peu singulière qu'il fait ici de II, 360, lui soit inspirée par Od., XX, 351 sq., où le devin dit aux prétendants, à la veille de leur mort:vuxtt pèv buéwy EtAïatar xepalal te modowma te. — (5) 867 lacrimis.. obortis, locution fixée qui se retrouve III, 492 et XI, 41. — (6) 868 sqq. Auguste prononça son oraison funèbre dans la forme usuelle, c'est-à-dire qu'il commença par l'éloge des ancêtres et naturellement de M. Claudius Marcellus ; elle est malheureusement perdue, ce qui nous interdit de savoir jusqu'à quel point Virgile s’en est inspiré ; le rapprochement du jeune Marcellus avec son ancêtre vient sans doute d’Auguste. Cass. Dio., 53, 30 Kai adrovy 0 Abyoustos Ônuoota ve Edaÿey, èmauvéoxc
&onen eÜroto, ai Ëç To puvnmeiov Oo wxodometco xaté0ero. — (7) 870 sq. nimium nobis Romana propago visa potens superi, mêmes expressions XII, 827 : Sit Romana potens Itala uirtute propago. — (8) Ceci
est conforme à la réalité historique, Serv. 861 : huius mortem uehementer ciuitas doluit... cum ingenti pompa adlatus et in Campo Martio est sepultus ; Virgile vivifie tout cela par le pathétique, mais
est muet sur les honneurs extraordinaires et exagérés qui lui furent décernés. — (°) 875 sq. Serv. dit brutalement : Et rhetorice spem laudat in puero, quia facta non inuenit; en rapprochant Iliaca de gente et Latinos... Auos, Virgile insiste sur le fait qu’il réunit en lui les deux éléments constitutifs de la grandeur romaine, l'élément troyen comme neveu d’Auguste, l'élément italien, comme étant un Claudius Marcellus. — (10) 878. « pietas » et « prisca fides » représentent ces antiques qualités romaines qui sont célébrées dans l’Enéide et qu'Auguste faisait tous ses efforts pour remettre en honneur ; jusqu’à quel point elles étaient sensibles dans un jeune homme mort à sa vingtième année, c’est ce qu’il est difficile de savoir ; il est pourtant curieux de trouver une confirmation des assertions de Virgile chez Sén., Dial., 6, 2, 3 : adolescentem animo alacrem, ingenio potentem, sed frugalitatis continentiaeque in illis aut anms aut opibus non mediocriter admirandae, patientem laborum, uoluptatibus alienum, quantumcumque imponere illi auunculus et ut dicam inaedificare uoluisset, laturum. Quant à la valeur guerrière, nous savons qu'il prit part à l’expédition des Cantabres ; les historiens ne signalent de lui aucun exploit ; il ne pouvait guère en accomplir, puisqu'il était encore un tout jeune adolescent et que c’est seulement à son retour à Rome, antérieur à celui d’Auguste en 24, qu’il coupa pour la première fois sa barbe blonde, Æxyôrv mowrov Ëxeroe Veveudda, Crinagoras, Anth. Pal., VI, 161 D.; à l’occasion de ce retour, Crinagoras, dans la même épigramme, l'appelle sxv}A0PGEOS ; s’il rapporta des dépouilles, assurément ce n’est pas lui qui les avait conquises ; le même Crinagoras, en lui envoyant l’Æhalé de Caïlimaque, lui souhaite, à propos des exploits de Thésée à Marathon, d’avoir la vaillance de ce héros, Anth. Pal., IX, 545 D., 5 Toù ao xa veapdv yetpwv oûévos en &peofar, Maoxehke xAEtyoù T’ aivoy taoy Brérov, mais ce n’est là que le vœu d’un courtisan flatteur.
Pr RSS lércellus /eris, de même, Eg!, VIT, 70
Ex illo Corydon, Corydon est tempore nobis. — (?) 883 manibus date lilia plenis, même mécanisme de la fin de l’hexamètre, Egl., Mn mbimliliaplèms Ecce ferunt nymphae, calathis: — (À)
886-887 soulèvent de grosses difficultés ; Virgile pourrait dire qu’ensuite ses trois personnages se promènent dans toute la contrée : mais SIC... uagantur n’a aucun sens puisque, depuis 754, Anchise n'a pas bougé du tertre d’où il a vu défiler les ombres et qu'Énée et la Sibylle sont restés immobiles à l’écouter ; d’autre part aëris in campis latis ne saurait désigner l'Élysée qu'Énée vient de traverser en partie pour arriver jusqu'à son père et qui est désigné tout autrement ; suivant son habitude de faire des emprunts partiels à des théories qu'il n’adopte pas dans leur totalité, Virgile a songé évidemment aux espaces lumineux des sphères célestes que de son temps on assignait comme demeure aux âmes des grands hommes, Serv. 887 : locutus est... secundum eos, qui putant Elysium lunarem esse circulum. Cela prouve que 854-887 ne sont pas du même jet que ce qui précède et ont été intercalés : du reste 888 sq. se place tout naturellement après 853 et Incenditque animum famae uenientis amore étonne après l'épisode de Marcellus où il n’y a rien qui puisse exciter chez Énée l’amour de la gloire tandis qu'il est la conclusion logique de 756-853. — (4) 889 famae uenientis amore, locution toute
faite qui se trouve déjà IV, 221. — (5) V, 737 : Tum genus omne tuum.….. disces, VI, 717 : Jampridem hanc prolem cupio enumerare meorum, cf. VI, 681 sq. : omnemque suorum Forte recensebat numerum. — (6) 752 natumque unaque Sibyllam, 854 mirantibus au pluriel, 897 natum... unaque Sibyllam. — (7) 893 Sunt geminae Somni portae, même mécanisme du début de l’hexamètre VII, 607 : Sunt geminae Belli portae ; dans les deux cas il s’agit d’une porte à deux battants. :
P. 488. (1) Od., XIX, 564 sqq. ëkepaipovrar rapproché d’élépavtoc, xpaivousr de xeoawv. — (2?) Virgile a placé au vestibule des enfers le sommeil et l’arbre des songes vains, qui naturellement doivent venir sur la terre par l'ouverture de l’Averne, VI, 278 et 282 sqq/:u1lleur donnees autre porte de sortie ; 1l n’y a pas lieu de s'étonner de la contradiction qui provient de l’imitation de deux sources différentes, une que nous ne connaissons pas et ici l'Odyssée. — (3) 900 recto... litore, en suivant en ligne droite le rivage, c’est-à-dire en négligeant les sinuosités ; 901 a déjà servi III, 277.