CHAPITRE V
Les modèles de Virgile dans le IV€ livre. — 1. Pour se rendre compte de l'originalité de Virgile dans le IVe livre, il faut examiner ce qu'il trouvait dans ses modèles.
Il à tenu à nous avertir qu’il n’oubliait pas l'Odyssée, son modèle préféré dans toute cette partie de l'Enéide, et qu'il s’inspirait du séjour d'Ulysse dans l’île de Calypsé : en effet 1l a inséré dans son IV® livre (1) un message de Mercure chargé de signifier à Énée l’ordre du départ, message où il a introduit des détails, assez oiseux dans la circonstance, directement empruntés au passage de l'Odyssée (2), dans lequel Hermès transmet à Calypsô la volonté formelle de Zeus qu'Ulysse soit renvoyé dans sa patrie. L'aventure d'Énée et de Didon n’est pas sans présenter quelque rapport avec celle d'Ulysse et de Calypsô. Comme Ulysse, Énée est jeté par la tempête dans un pays inconnu ; comme Ulysse, il est accueilli par une femme, qui devient amoureuse de lui, mais que lui n'aime pas. Là s'arrête la ressemblance et en réalité les deux romans sont très différents. Ulysse est recueilli par une déesse qui l’aime et le nourrit (3) ; c’est la répétition de l’histoire familière a toutes les mythologies du caprice pour un mortel d’une déesse et d’une fée, caprice, qui, pour une raison quelconque, tourne mal ; l'intérêt est dans le merveilleux de la chose et non dans le développement psychologique de la passion. Calypsô garde Ulysse pendant sept ans et prétend l’élever jusqu’à elle en le soustrayant à la vieillesse et à la mort ; mais Ulysse n’a aucun goût pour sa personne ni pour ses bienfaits ; si, la nuit, contraint et forcé, il condescend à ses désirs, le jour il pleure, il contemple la mer, il songe à sa patrie, à Pénélope ; il n’a qu'un désir, qui est de s’en aller. Tandis que, chez Virgile, Jupiter commande par la bouche de Mercure à Énée, qui s'oublie à Carthage, de poursuivre sa mission, dans l'Odyssée, c’est
à Calypsô que Zeus dépêche Hermès pour lui enjoindre de rendre à Ulysse sa liberté. Kalypsô récrimine contre la cruauté des dieux, qui n’ont aucun égard pour les amours des déesses ; mais elle ne s’en prend point à Ulysse et elle lui fournit les moyens de la quitter ; ce n’est point là la séparation d'Énée et de Didon. Cette aventure surnaturelle, cette déception d’une déesse, qui a compté sans la volonté de Zeus, n’a rien de commun avec la passion profondément humaine qui conduit Didon à la mort. Ce que Virgile a emprunté à l'Odyssée, c’est l’insensibilité d'Énée, modelée sur celle d'Ulysse et il ne s’est pas aperçu, chose étrange, que cette indifférence, que nous comprenons chez Ulysse, fait d'Énée, étant données des circonstances tout autres, un médiocre et piètre personnage. Comme cela arrive à plus d’une reprise, l’imitation homérique l'a fort mal servi.
Nous avons la preuve par des imitations directes qu'il s’est également proposé d'utiliser les amours de Jason et de Médée dans les Argonautiques d’Apollonios. De la scène des Aygonautiques où Héra et Athénée vont demander à Aphrodite d’inspirer à Médée, par l'intervention d'Éros, de l’amour pour Jason, il en a fait deux, celle du [ef livre où Vénus, de son propre mouvement, charge Cupido de prendre la figure d’Ascagne pour enflammer Didon, et celle du IVe, où Junon va trouver Vénus pour obtenir sa complicité dans la conclusion du mariage ; il atteste ainsi sa dépendance d’Apollonios. Cette dépendance se manifeste par des imitations partielles que nous indiquerons, par exemple la mention des songes. Dans l'Enéide comme dans les Aygonauliques, il y a une sœur qui joue un rôle, mais ce rôle est loin d’être le même ; Chalkiopé sert sans le savoir l'amour de Médée en lui demandant, dans l'intérêt de ses enfants, qui sont parmi les Argonautes, d'aider Jason, mais Médée lui cache ses sentiments et ne la prend point pour confidente ; Anna, mise au courant par Didon de ce qu’elle éprouve, l’encourage directement à céder à son inclination et l’y décide. L'aventure en elle-même offre avec celle de l’Enéide quelques ressemblances et des différences considérables. Jason vient chez ün roi, qui l’accueille avec beaucoup de méfiance et une hostilité déclarée, pour y accomplir un exploit, qui dépasse les forces humaines ; Énée vient chez une reine, dans un pays où il n’a rien à faire, et reçoit une hospitalité généreuse et tendre, La fille du roi s’éprend de Jason, Didon s’éprend d’'Enée ; mais c’est grâce à Médée que Jason sort victorieux de l'épreuve imposée, tandis que Didon n’a point à rendre à Énée de service analogue. Jason répond à l'amour de Médée, Énée ne partage point l’affection de Didon
et son cœur reste froid ; Médée s’enfuit avec Jason ; Didon demeure à Carthage pour y mourir. L'amour de Médée est celui d'une jeune fille dont le poète alexandrin souligne avec préciosité le caractère naïf : Didon, qui a déjà aimé, qui est une femme héroïque, ressent pour Énée une passion autrement tragique ; l'amour de Médée est coupable en ce qu'il est contraire à la volonté de ses parents et qu'elle les abandonne ; celui de Didon l’est d’une toute autre façon en ce qu'elle manque à la fidélité conjugale. Jason, dont le rôle est de rapporter la toison d’or, ne commet aucune faute en partageant l'amour de Médée ; Énée, qui doit aller en Italie et épouser Lavinia, ne saurait devenir le mari de Didon. On s'étonne donc que Macrobe ait pu affirmer que le IVE livre de l’Enéide est presque entièrement emprunté des Ayrgonautiques et le seul intérêt de cette assertion est de démontrer l’inexactitude stupéfiante de la critique ancienne (1). En revanche il faut noter que les rapports de Jason et d'Hypsipylé au IT livre des Aygonautiques ont fourni à Virgile quelques imitations de détail.
En somme, Virgile a emprunté des formes à l'Odyssée et aux Aygonautiques ; la psychologie de Didon, la peinture de sa passion lui appartient en propre, avec cette réserve toutefois, qu'il a été fortement influencé par le poème LXIV de Catulle ; suivant son habitude, il nous avertit de la chose par une imitation directe, la transcription presque littérale d’un vers entier (?) ; ce vers n’est qu'une curiosité métrique ; mais, bien que l'abandon d’Ariane par Thésée n’ait que peu de rapport avec l'abandon de Didon par Énée, Virgile a pris à Catulle l’ardeur de la passion d'Ariane, les termes mêmes qui caractérisent la violence de cette passion et beaucoup de traits des plaintes d'Ariane ont été disséminés dans les passages consacrés au désespoir de Didon.
Quant au cadre même et aux événements du IV® livre, l’histoire, pour employer le mot de Servius (#), c’est-à-dire la tradition courante remontant à Timée et dont les grandes lignes nous ont été conservées par Justin, racontait qu’Iarbas, roi de Libye, avait voulu épouser Didon, que, sur le refus de celle-ci, il fit la guerre à Carthage, que les Carthaginois effrayés voulurent forcer Didon à l’accepter pour mari et que Didon, ayant demandé un délai sous prétexte d’apaiser les mânes de son premier époux, se jeta dans les flammes du bûcher qu elle avait fait élever. [arbas joue un rôle important dans l’Enéide, puisque c’est lui qui, en faisant intervenir Jupiter, précipite le dénouement ; mais, prétendant évincé, il ne fait pas valoir ses droits par la violence. De même la fidélité à Sychée est un élément important
dans l’Enéide ; mais l'originalité du IVE livre, ce en quoi il s’écarte de l’histoire, c’est la passion de Didon pour Énée ; Didon se tue, mais ce n'est pas pour échapper à Iarbas. Cette modification capitale paraît avoir été introduite par Cn. Naevius qui, dans les deux premiers livres de son poème sur la première guerre punique, racontait l'histoire primitive de Rome et de Cärthage et parlait d’Anchise, d'Énée, de Didon, d'Anna, dans un cadre mythologique à la façon d'Homère. Il est probable que Virgile doit le motif à Naevius, il est certain qu'il l'a transformé et que l’exécution — ce qui importe — est absolument son œuvre. Premiers symptômes d'amour. Intervention décisive d'Anna (1-53). 2. Le IVe livre est relié au IIIe par la continuité immédiate de l'action. Le récit d’'Énée terminé, le banquet prend fin ; nous avons vu dans les derniers vers du IT livre que, si Didon à provoqué ce récit, c'est parce qu'elle commençait à s'intéresser prodigieusement à Énée et à s’éprendre de lui ; nous avons maintenant à apprendre quelle impression ce récit a fait sur elle. Il semble au premier abord que la liaison soit opérée entre le IIIe et le IVE livre par une antithèse directe, quictem, IV, 5, correspondant à quieunt, ILE, 718 ; à la réflexion on s'aperçoit que l’antithèse se trouve être dans les mots plutôt que dans les choses : en effet quieuit, au IIIe livre, signifie, si on le prend dans le sens qui s'offre naturellement, qu'après un long et fatigant récit Énée se reposa et quietem, au IVe, que Didon ne peut trouver le sommeil. Cette gaucherie s'explique si l’on admet, comme je l’ai démontré, que le IIIe livre a été rédigé indépendamment des livres I et IT et antérieurement, et que la fin de ce livre n’était nullement destinée à préparer le début du livre IV ; Virgile s’est contenté provisoirement du rapport au fond illusoire des mots quieutit et guietem ; à la révision définitive de l'Enérde, il eût sûrement modifié les derniers vers du IIIe livre en ajoutant que le banquet terminé, chacun alla se coucher.
L'amour de Didon pour Énée s’est éveillé dès que Cupido, sous la forme d’Ascagne, s’est mis en contact avec elle, I, 717 sqq., et lui a fait sentir sa puissance (1). Il y a pourtant une grande différence entre l’action de Cupido sur Didon et celle d'Éros sur Médée. Chez Apollonios (2), une fois la flèche lancée, Médée ressent brusquement toutes les ardeurs d’une passion qui éclate comme un coup de foudre et qui est subitement portée au paroxysme ; sans la flèche il n'y aurait pas d'amour. Chez Virgile, l'amour inspiré par Cupido se développe suivant les lois de la psychologie humaine ; l'intervention de Cupido n’est qu’une machine mythologique qu'il a cru devoir em-
ployer parce qu’il ne concevait l'épopée que dans les formes traditionnelles, mais dont il aurait pu se passer s’il avait été hardi et novateur. En réalité, l’amour s'empare de Didon comme il s'empare de toute âme humaine par l'effet interne de la sensibilité ; et c'est là l'originalité de Virgile que tout en mettant en scène Cupido, il le rend presque superflu et par là il est moderne.
Dès les premiers vers du IV® livre, l'amour dont Didon est blessée (1) est caractérisé d’une façon très particulière : ce qui domine dans les souvenirs de celle-ci, c’est le courage du héros — virius 3— : il a donc quelque chose d’héroïque ; puis la noblesse de son origine — gentis honos 4 —: il a donc quelque chose d’aristocratique — cf. 7, regina — ; l'air du visage — uoltus 4 — et les paroles — uerba 5 — montrent que le charme physique a opéré lui aussi, mais ils ne viennent qu'après; un simple bellâtre beau parleur n'eût point séduit Didon (?).
Elle est si bouleversée qu’elle ne peut dormir (#) ; dès l’aurore du lendemain (4) elle s'ouvre à sa sœur Anna (°). Anna est la confidente de la tragédie qui va se dérouler ; mais ce n’est point la confidente vulgaire, la nourrice du drame grec ou l’insignifiant Achatès qui accompagne Énée, Elle a sa personnalité et cette personnalité exerce sur la marche des événements une influence importante. Anna ne forme qu'une âme avec Didon — wnanimam 8 — en ce sens qu'elle ressent pour sa sœur une tendresse sans bornes et que cette tendresse est partagée ; mais, dans un autre sens, elles ont bien deux âmes. distinctes et qui ne se ressemblent pas. Didon est une femme supérieure, Anna une femme ordinaire. Didon voit les choses dans un idéal héroïque, Anna dans la réalité humaine. Cette supériorité, Anna la sent et c’est pourquoi elle est absolument dévouée à sa sœur ; mais elle ne s'élève pas à sa hauteur, elle la ramène à terre et elle la perd sans le vouloir, sans avoir jamais pu la comprendre absolument.
La passion de Didon se manifeste chez Virgile suivant les règles de l'art classique. L'art classique résume dans une scène unique, claire, logique, émouvante, ce qui dans la réalité se répand et flotte dans le temps et dans l’espace. La passion de Didon passe par un certain nombre d'états successifs, qui, nettement déterminés, sont concentrés dans une exposition d'ensemble et traités à fond pour n y plus revenir dans un cadre délimité. Le premier de ces états d'âme c'est l’éclosion des premiers symptômes de l’amour, les inquiétudes, les incertitudes qui en résultent ; tout cela est résumé dans l’entretien avec Anna qui met un terme à ces hésitations et clôt une période,
Le discours de Didon à sa sœur (!) montre combien son cœur est troublé, combien il est pur et combien elle s’aveugle sur sa force de résistance. Elle est terrifiée par des songes (?) ; elle se demande ce qu'elle doit penser de cet étranger (*) qu’elle a accueilli, qui est de si belle mine — quem sese ore ferens 1x1 —, si courageux — quam forti pectore et armis (#) 11. Les motifs d'amour se présentent ici dans l’ordre opposé à celui de tout à l'heure, maïs c’est le second qui est le plus important et qu’elle développe ; il est brave, donc il doit sûrement (5) être de la race des dieux —, ici le préjugé aristocratique reparaît. Autre motif de sympathie : 1l a passé par des épreuves cruelles — ; Didon est sympathique au malheur. Elle revient sur ces guerres qu'il a affrontées et qui sont une véritable épopée (f$). Puis elle avoue que, depuis le meurtre de l’infortuné Sychée égorgé à son foyer par son frère (7), seul Énée a fait impression sur elle et pourrait peut-être la décider à succomber à ce qui serait une faute — culpae, cf. 172 culpam — ; le mot est important, car un second mariage ne peut être pour Didon qu'une faute ; c’est pour avoir commis cette faute, tout autant que par suite de l’abandon d’'Énée, qu’elle se résout finalement à mourir. Elle avoue qu’elle retrouve les traces de son ancien amour ; au fond il n’y a qu'un amour, quand ïil est véritable. Si elle fait cet aveu, c'est qu'elle est franche — elle ne dissimule pas comme Médée — et c’est qu’elle se croit forte, supérieure au danger qu'elle est capable d'envisager en face. Et en effet l'aveu ne vient qu'après qu'elle a hautement déclaré que sa volonté immuable est de ne consentir à aucune union nouvelle et il est suivi de l’attestation solennelle qu'elle aimerait mieux mourir de la mort la plus épouvantable ($) que de violer les lois de la pudeur. Celui qui le premier l’a eue pour femme a emporté son amour ; elle veut qu'il le conserve dans le tombeau (?).
Tout cela est cornélien ; mais Didon se fait illusion sur ses forces ;
elle n’a pas plutôt fini qu’elle pleure abondamment (10) ; ces larmes involontaires montrent combien elle s’abuse elle-même et ce qu'il y a en réalité de faiblesse sous cette feinte énergie. Il‘ y a une parenté entre Didon et Andromaque ; seulement le cœur d’Andromaque est mort à tout autre amour que celui d'Hector, Didon n'est pas maîtresse du sien.
Même dans une âme aussi sublime que celle de Didon, lorsque la conscience délibère, elle laisse entendre deux voix : celle du devoir qui enjoint de résister à la tentation, celle de la nature qui conseille d'y céder. C’est cette seconde voix que Virgile a personnifiée dans Anna (11). Anna représente le côté faible et bourgeois de l’âme de Didon
en contraste avec le côté héroïque, le bon sens pratique opposé à l'idéal ; elle dit tout haut à sa sœur ce que celle-ci n'ose pas avouer qu’elle se dit tout bas, elle lui présente les raisons que celle-ci a repoussées jusqu’à présent sans vouloir les examiner. Elle favorise l'éclosion d'une passion qui se contraint, parce qu'elle aime Didon, qu elle la voit malheureuse et qu’elle n’a pas ses scrupules moraux ; à la désolation d’un veuvage dans lequel se consume l'épanouissement de la jeunesse elle oppose les joies de la maternité et de l'amour (1) — c’est l'attrait du bonheur auquel Didon n’a pas fait allusion sans doute parce qu'il est trop tentant. Elle doute que les mânes soient si exigeants (2?) — elle l'attaque dans sa foi. Elle lui fait une concession : elle l’approuve d’avoir dans sa douleur — aegram 35 — repoussé jadis tous les partis (?) ; elle a donc largement rempli son devoir ; mais il ne s’agit plus de cela ; luttera-t-elle contre une inclination qui la charme ? Elle se prévaut de son aveu ; Anna n'est pas héroïque, mais elle est clairvoyante des choses de la vie. Après s'être adressée à la femme, elle s'adresse à la reine ; lorsqu'on tend secrètement à s’abandonner à un désir illégitime, on aime à se payer de raisons désintéressées qui semblent le justifier ; or la raison d’état doit avoir un grand poids sur Didon ; fondatrice d'un grand empire, sa passion prendra un tout autre aspect à ses yeux, si elle est conforme aux intérêts de cet empire. Anna lui représente donc que l’œuvre magnifique qu'elle est en train d'accomplir est menacée de toutes parts par de puissants voisins dont elle aura bien de la peine à triompher (4). Elle pense donc que c'est sous les auspices des dieux et particulièrement par la faveur de Junon que les Troyens ont débarqué en Libye ; le mariage d’'Énée apporte une aide inappréciable. Où ne s'élèvera point Carthage soutenue par la puissance militaire des Troyens ? Tout cela est extrêmement adroit et doit produire sur Didon une impression irrésistible. Anna termine alors par une conclusion pratique, par des propositions fermes, qui doivent frapper par leur netteté même et entraîner une âme chancelante et désemparée : s'assurer du consentement des dieux par des sacrifices manifestement acceptés (5), retenir Énée ($) en pratiquant à son égard l'hospitalité, pendant que la mer est mauvaise, que les navires ont besoin de réparations et que le temps n’est pas maniable (°). Tourments et manifestations d'amour (54-89). — 3. Les conseils d'Anna ont été décisifs et les résultats en sont nettement marqués par Virgile : elle à fait jaillir la flamme qui couvait dans le cœur de Didon, fait luire l'espoir à son esprit hésitant et triomphé de sa pudeur ($). La première période de la passion, celle de la naissance
de l'amour et des hésitations a été traitée d'ensemble et est terminée ; une autre lui succède dans laquelle Didon cherche à s'assurer la complicité des dieux et à faire partager son amour, qu’elle n'ose déclarer ouvertement, à celui qui en est l’objet ; elle dure jusqu’à la chasse et à l'aventure de la grotte. C’est pour Didon un martyre de tous les instants. Ses tourments sont tellement violents qu'ils se traduisent par des actes ; nous quittons le domaine de la psychologie interne pour passer à la peinture de manifestations inquiètes et maladives. Quant à la nature de son amour, Virgile nous renseigne de la façon la plus nette : c’est une sorte de folie furieuse, dans laquelle sa raison a sombré (!).
Anna et Didon accomplissent d’abord des cérémonies religieuses ; Virgile insiste là-dessus parce qu'il aime à décrire les rites et parce qu'il s’agit d’une chose capitale pour Didon ; elles visitent les sanctuaires pour se mettre en règle avec les dieux — pacem... exquirunt 56 sq. — ; elles immolent des victimes choisies suivant le rite romain — lectas de more bidentis 57 (?) —; elles s'adressent avant tout à Junon, déesse du mariage et à Cérès également protectrice du mariage (8) ; on ne voit pas clairement pourquoi elles invoquent aussi Phoebus et Lyaeus, qui n'ont point de rapport direct avec le mariage, peutêtre par suite de la préoccupation fondamentale romaine de se mettre bien avec tous les dieux. C’est naturellement Didon, la principale intéressée, que Virgile met au premier plan, multipliant les actes de dévotion : elle verse du vin entre les cornes d’une vache blanche, rite préparatoire du sacrifice (*) ; ou bien elle fait les cent pas devant les autels ruisselants de sang, en attendant que le sacrifice soit consommé ; chaque jour elle renouvelle ses offrandes et consulte ardemment les entrailles palpitantes (°). Tout cela ne lui sert de rien ($), car malgré tout et pendant tous ces actes de dévotion — snéerer 67 — elle continue à être dévorée par le feu qui la brûle et tout cela ne fait pas que son amour soit partagé par Énée : or c’est là la seule chose qui pourrait lui donner satisfaction. Elle est en proie à une agitation fiévreuse que Virgile décrit de la façon la plus saisissante : elle erre sans but dans la ville entière, comme une biche qu'une berger crétois a percée sans le savoir d’une flèche et qui ne peut se débarrasser du trait fixé dans son flanc (7). Elle laisse entendre à Énée ses désirs ‘sans oser les exprimer, le promenant à travers Carthage, lui montrant avec orgueil — ostentat 75 — l’opulence sidonienne et cette ville toute prête (8), ouvrant la bouche et s’arrêtant au milieu de ses discours. A la chute du jour elle le reçoit de nouveau à sa table, lui redemande le récit des épreuves de Troie et reste encore suspendue à ses lèvres.
Après son départ de ), elle se désole dans sa maison vide, couchée sur les divans où il n’y a plus personne. Absent, Énée est présent pour elle : ou bien elle couvre de caresses Ascagne, qui ressemble à son père, pour tromper son déplorable amour. Et voici qui est plus grave : elle laisse interrompue la construction de Carthage ; la grande reine a fait place à la femme qui souffre. Virgile ne nous dit rien sur l’état d'âme d'Énée ; il est naturel que, Vénus n’ayant point agi sur lui, il demeure indifférent ; on s'étonne pourtant qu'il ne comprenne pas.
Entretien de Junon et de Vénus (90-128). — 4. Virgile ne dit point combien de temps dure le supplice de Didon folle d'amour et n’osant s'ouvrir à l'intéressé. La scène dans le ciel, qui s’intercale ici, n’interrompt point l’action faite de velléités vagues, qui s'étendent sur une période indéterminée ; elle clôt cette période en amenant le dénouement ; elle s'inspire de la démarche que font chez Apollonios (?) Athéné et Héra auprès d'Aphrodite pour lui demander de rendre Médée amoureuse. Le but ici est différent et Athéné, qui na rien à faire dans la circonstance, a disparu. Junon, qui a réussi à déchaîner la tempête, n'a obtenu qu'un demi-succès ; elle n’a pas anéanti les Troyens, qui n’ont perdu qu'un navire et, si elle les a momentanément dispersés, ils se sont ensuite rejoints. Elle les a jetés sur la côte de Libye ; renonçant à la violence, elle imagine une ruse pour les y fixer définitivement. Des deux raisons, pour lesquelles elle s’acharne contre eux, sa vanité blessée et la crainte que Rome ne détruise Carthage, c’est la seconde qui est la plus importante ; c’est d’elle qu’elle s'inspire ici. Comprenant que Didon est dominée par une passion désastreuse (*), qu’elle sacrifie même sa réputation (), elle espère pouvoir l’unir à Énée par un mariage ; pour cela elle a besoin de Vénus, sans doute — Virgile est muet là-dessus — parce que Vénus peut éteindre l'amour dont elle a rendu Didon victime et parce qu’il faut le consentement d’Énée, qui dépend de sa mère.
Elle se propose donc de se servir de Vénus comme d’un instrument — ce qui est moins facile qu'elle ne pense — et elle va la trouver. La scène est d’une observation psychologique magistrale et la différence de caractère des deux déesses s’accuse avec un art consommé, les deux déesses se montrant telles que nous avons appris à les connaître, Junon hautaine, impérieuse, maladroite, Vénus souple, intelligente, féline, la première toujours destinée à échouer, la seconde à réussir.
Junon débute par une ironie sanglante, (°) qui suffit à montrer qu’elle ne vient point avec des intentions amicales : glorieuse victoire, que celle où deux divinités se sont mises ensemble, pour triompher sour-
noisement d’une faible femme ! — Cela est vrai, mais toute vérité n’est pas bonne à dire et il ne faut pas blesser d’abord ceux à qui on a quelque chose à demander. Après cet exorde mal commode et qui n'est pas insinuant, elle éprouve le besoin de faire étalage de sa perspicacité : elle a percé à jour le plan de Vénus (1). C’est une façon d’affecter sur celle-ci une supériorité qui n’est pas pour la bien disposer. Puis brusquement elle arrive au fait : à quoi bon continuer les hostilités ? (2) Elle vient proposer la paix, une paix éternelle, fondée sur un bon mariage. Vénus, suivant son désir, a rendu Didon follement amoureuse. Junon feint d'entrer dans ses vues : que les deux déesses soient à titre égal protectrices des deux peuples réunis en un seul. La proposition est assez inattendue pour mettre en défiance ; cette défiance, Junon la rend inévitable par les exagérations dont elle souligne son sacrifice : Didon sera l'esclave d’un mari phrygien et Carthage la dot qu’elle remettra aux mains de Vénus (Ÿ).
L’attitude est bourrue et bougonne, avec une affectation de franchise où perce l'intérêt personnel, l’idée de faire Énée roi de Libye pour l'empêcher d’être roi d'Italie. Vénus est trop fine pour tomber dans le piège, mais elle fait semblant de ne pas le voir ; sans relever le ton déplaisant du début du discours de Junon et les exagérations de la fin, elle déclare qu’elle accepte : ce serait folie que de préférer la guerre : elle n’émet qu’un doute léger en passant : elle ne sait si les destins, si Jupiter permettent que Tyriens et Troyens (4) ne fassent qu'un seul peuple. Junon est sa femme; c’est à elle de l'obtenir par ses prières (5) ; elle se conformera. Aïnsi autant Junon est cassante, autant Vénus affecte la déférence ; mais elle manie ici l'ironie avec une adresse supérieure : elle a reçu les confidences de Jupiter, qui ne cache rien à sa fille et tout à sa femme ; elle sait à quoi s’en tenir et Junon ignore tout. |
Junon entière et bornée croit avoir partie gagnée : elle se charge de tout et expose ses projets avec une brièveté sûre d'elle-même, en ayant l'air de faire la leçon à Vénus — paucris (aduerte) docebo 116 — : la chasse du lendemain, l'orage qu’elle déchaînera ($), la rencontre dans la caverne (*), sa présence et, si elle peut compter sur le consentement de Vénus ($), un mariage régulier (?) en présence d'Hyménée. |
Vénus accepte et rit en elle-même de sa fourberie (1°). Elle a pénétré la pensée de Junon, mais elle se garde bien de le laisser entendre. On a voulu jouer avec elle au plus fin : c’est le trompeur qui est trompé. Vénus nous apparaît singulièrement plus adroite et plus intelligente que Junon ; mais au point de vue moral, ce n’est pas
elle qui a le beau rôle. Sans doute Junon poursuit des vues intéressées, mais en même temps elle croit faire le bonheur de Didon, pour qui elle ressent de la pitié — miserrima Dide 117. Vénus est parfaitement indifférente au dénouement ; elle sait qu'elle conduit Didon à la mort et n’en a cure. Virgile lui attribue ici la perfidie et l’insensibilité aux malheurs des hommes de l’Aphrodite hellénistique. Quelle est du reste dans la vie la mère qui, aux destinées de son fils, ne soit prête à sacrifier sa maîtresse ?
La chasse (129-159). — 5. À ce morceau si délicat, écrit par un psychologue qui paraît être en même temps un homme de théâtre, en succède un autre, celui de la chasse, que la critique eût qualifié jadis de très orné et qui est simplement ronflant. Comme je l’ai fait remarquer, la passion de Didon naît et évolue selon les lois de la nature et il y a là des études d'âme qui sont vivantes et qui ont pour nous un intérêt humain ; mais en même temps elle est produite par des influences divines. L'intervention de Vénus et d’Éros rend Didon amoureuse ; Junon préside à sa chute. Ce sont là de grandes machines mythologiques purement conventionnelles et qui nous laissent froids. Or, à cette mise en scène extérieure qu'il revêt des couleurs d’un style magnifique, Virgile attribue la même valeur qu'à ses analyses intimes. [Il y a là un défaut de goût qui étonne et qui montre l'emprise sur le génie des théories littéraires du milieu où 1} vit.
Le motif de la chasse joue un rôle important dans l'Enéide : au VIT livre c’est la chasse d’Tule qui décide la guerre ; ici c’est à l'occasion d'une chasse que Didon succombe. Cette chasse n’a point de rapport avec les chasses d'Ulysse dans l'Odyssée, celles qu'il entreprend uniquement pour pourvoir à la nourriture de ses hommes et la chasse héroïque et périlleuse du Parnasse où il se fait blesser par un sanglier et le tue. Comme le banquet du Ier livre était l’image agrandie des réceptions fastueuses des grands seigneurs romains, nous avons ici la reproduction avec plus d’apparat de ces chasses magnifiques qui étaient à Rome une des manifestations de la haute vie. C'est une parade où le gibier n’est qu’un prétexte et où l’abondance du personnel, les costumes splendides, l'éclat extérieur sont l'étalage d’un luxe princier. Les divers actes du divertissement royal sont réglés suivant l'étiquette de cour et protocolaires ; rien n’est laissé au hasard et nous avons l'impression d’une pompe solennellement organisée. Au lever du soleil (!) sort des portes de la ville l’équipage de chasse, piqueurs de choix — delecta iuuentus 130 — avec les filets appropriés (?), les épieux au large fer ($), les cavaliers Massyles,
les meutes (1), de façon que tout soit prêt quand apparaîtront les personnages en l'honneur de qui la fête est donnée. Le principal, Didon, se fait attendre — fhalamo cunctantem 133 — ; elle est reine et elle est femme : elle veut se montrer dans tout l'éclat de sa beauté : à sa porte les plus grands seigneurs phéniciens s’astreignant à son bon plaisir ; un coursier fougueux caparaçonné de pourpre et d’or mâche son frein écumant (?). Elle s’avance enfin — fandem 136 — suivie d’une escorte imposante () ; elle porte une chlamyde de Sidon avec une bordure brodée ; elle a un carquois d’or, un bijou d’or pour nouer ses cheveux, une agrafe d'or pour retenir son vêtement de pourpre ; on ne saurait rien imaginer de plus somptueux (4). À ce cortège s’en joint un autre — agmina iungit 142 —, c'est celui des Phrygiens (5) avec Iule et Énée, qui éclipse tous ses compagnons par sa beauté — pulcherrimus ($) 141 — ; Vénus, qui lui avait prodigué ses soins au Ie livre, les continue évidemment ici. L'amour de Didon est né moins des charmes physiques d'Énée que de ses grandes qualités morales ; pourtant c’est dans la beauté que l'amour trouve sa pleine satisfaction idéale et, pour insister sur la beauté d'Énée, Virgile le compare à Apollon (7) lorsque, l'hiver, 1l quitte la Lycie pour venir à Délos avec sa suite pittoresque de Crétois, de Dryopes, d'Agathyrses tatoués. Au Ier livre Didon a été comparée à Diane et cette comparaison dans la circonstance ne paraît pas très appropriée ; pour en bien sentir l'intention d’art, il faut la rapprocher de celle d'Énée avec Apollon, qui en est la contre-partie (8) : les livres I et IV sont ainsi nettement apparentés et ne doivent pas avoir été composés à un long intervalle l’un de l’autre. Ainsi les deux amants nous apparaissent comme merveilleusement appariés et dignes l'un de l’autre. Tout a été ordonné pour qu’au moment où ils arrivent sur le terrain le gibier s'offre à leurs yeux comme par un coup de théâtre — ecce 152 — ; les rabatteurs ont fait leur office : ce sont des chèvres sauvages (*) qui dévalent des rochers, des hordes de cerfs chassées des montagnes et qui traversent la plaine (1°) dans un tourbillon de poussière. Tule, que Virgile tient à faire figurer même lorsque sa présence pourrait devenir gênante, donne des marques de pétulance et de bravoure (11) ; c'est la première fois que nous le voyons représenté comme un adolescent plein d’ardeur ; seul du reste il est vivant, il témoigne sa joie — Jaetus 140 — ; ils’amuse. Énée et Didon n'accomplissent aucun exploit cynégétique, peut-être parce qu'ils y compromettraient leur belle tenue et le decorum. En tout cas ils n’en ont pas l’occasion ; la chasse ne fait que commencer quand l'orage éclate (f2,
Rencontre dans la grotte (160-172). — 6. La suite a lieu exactement suivant le programme tracé par Junon : le tonnerre gronde (!), la grêle tombe, Tyriens et Troyens avec Ascagne, dans leur effroi — metu 164 — se dispersent et cherchent des abris, ce qui n’est pas très héroïque, mais est sans doute mis là pour faire ressortir le contraste de la conduite d'Énée qui n’abandonne pas la reine, sans doute par galanterie, bien que Virgile ne le dise point ; des torrents roulent de la montagne. Didon et Énée se réfugient dans la même caverne (?). Une chose reste pour nous mystérieuse, c’est la valeur du mariage qui y est célébré. Didon, tout en reconnaissant qu'elle a commis une faute en manquant de fidélité à Sychée, voit là une union légitime, coniugium uocat 172, Per conubia nostra 316 ; mais plus loin Énée lui déclare brutalement qu’il n’a jamais songé à devenir nec comiugis umquam Praetendi taedas aut haec in foedera ueni 338 sq. ; ainsi les deux intéressés diffèrent d'opinion sur la légitimité de la cérémonie. IL est certain que les commentateurs se sont trompés en interprétant comme des présages funestes les signes extérieurs qui l’accompagnent. Junon a promis qu’elle serait là avec Hyménée et assurément elle tient parole, puisque c’est sa volonté qu’Énée et Didon contractent mariage ; les feux qui brillent au ciel représentent les torches nuptiales mais avec plus d'autorité puisqu'ils signifient l’acquiescement de l’éther à l'union ; les cris aigus poussés par les Nymphes du haut des montagnes se substituent aux cris d’allégresse que faisaient entendre les femmes dans les cérémonies humaines (*) : quant au rôle de la pronuba il est tenu par Junon elle-même, assistée de Tellus (4). Il s’agit donc bien ici d’un conubium et d'un conubium particulièrement solennel et régulier, puisqu'il est sanctionné par la grande déesse elle-même qui a dans ses attributions la légitimation des unions humaines ; mais il est célébré en dehors des cérémonies pratiquées sur la terre et c’est ce qui permet à Énée d’arguer d’un vice de forme. Il est singulier que Virgile ne se soit pas expliqué nettement -dessus ; mais c’est son habitude de se tirer des cas délicats par un mutisme commode (5).
Quoiqu'il en soit, Didon se croit mariée et elle n’a pas tort puisque ce sont des officiants divins qui ont tenu la place des officiants humains habituels ; elle n’a donc plus à sauver les apparences et sa réputation ; mais d’autre part le public qui n’est pas initié et qui n’a pas assisté à la cérémonie n’a pas de raison d’être de son avis. Ici Virgile, par un artifice qui lui est cher, jette dans l’Ââme du lecteur de sombres pressentiments : le dénouement fatal — lei 169 — apparaît brusquement à nos yeux.
La Renommée (173-197). — 7. Virgile, qui a peint avec tant de perspicacité psychologique les ravages de l’amour dans le cœur de Didon, les luttes de celle-ci et sa défaite, n’a pas décrit la situation nouvelle, l'ivresse momentanée de la passion assouvie. IL y avait là pourtant, étant donnée la nature ardente de Didon, une étude extrêmement intéressante à faire. Toute l’évolution sentimentale de Didon est résumée en trois stades, la résistance, les préliminaires et la chute, l’expiation, comme si Virgile n’avait voulu nous montrer son héroïne que tourmentée et malheureuse. Or, même en se plaçant à ce point de vue, la période qui suite la rencontre de la grotte pouvait fournir un développement très original. En effet, bien que satisfait matériellement, l'amour de Didon n'est point partagé ; par suite il ne pouvait être qu'inquiet, tremblant ; peu à peu elle devait sentir qu'il s'acheminait vers la rupture ; or cette période n’existe point chez Virgile, et la rupture est amenée non par le développement naturel des motifs internes mais par des moyens extérieurs et mythologiques. On s’étonnerait à bon droit du parti-pris de Virgile, s’il y avait réellement un parti-pris ; mais, comme je l’ai indiqué, la chose s'explique tout autrement ; dans la conception primitive, le séjour d'Énée ne se prolongeait point pendant une année ; il devait être assez court et par suite la période de bonheur relatif que nous attendons après la rencontre dans la grotte n'avait pas le temps de se développer. Que ce soit l'exécution de cette conception primitive qui ait subsisté dans l’Enéide actuelle, sans que Virgile ait eu le loisir d'y apporter les modifications nécessaires, c’est ce qui résulte du fait que la Renommée divulgue immédiatement l'aventure, qu'immédiatement Ilarbas adresse sa prière à Jupiter et que Jupiter fait immédiatement droit à cette prière. Les événements se précipitent et ne remplissent point le cadre que Virgile leur a assigné postérieurement quand il a résolu de faire célébrer par Énée en Sicile des jeux anniversaires en l’honneur d’Anchise. Dans le IVe livre actuel Virgile ne décrit point la période de l'amour satisfait, parce que cette période n'existe pas.
La Renommée accomplit sans tarder son œuvre néfaste ; Virgile a fait d’elle un portrait dans lequel il y a des éléments d'emprunt, mais l’ensemble lui appartient et cet ensemble bizarre et contradictoire dans ses parties constituantes n'est pas heureux. Fama est un être dont la démarche est soumise à un accroissement progressif de vitesse (1), traduction du fait exact que les bruits courent de plus en plus rapidement à mesure qu'ils se répandent ; elle n’a point de taille fixe ; petite et timide d’abord, elle grandit successivement
de façon à devenir gigantesque, ses pieds touchant le sol et sa tête se perdant parmi les nues (1), ce qui est encore la traduction exatte du fait que les rumeurs s’accroissent, à mesure qu'elles circulent. Cette mobilité, cette élasticité sont admissibles pour notre imagination, puisqu'il s’agit d’une sorte de fantasmagorie sans contours précis. À ce fantôme Virgile a donné une généalogie qui s'inspire des généalogies hésiodiques. Fama est, à ce qu’on raconte (?), la sœur puînée du Titan Cacus et du géant Encelade () ; elle est le dernier enfant auquel la Terre ait donné le jour, furieuse qu'elle était de la colère témoignée par les dieux à ses autres enfants ; cette conception n’a rien de choquant, quoique nous n’apercevions pas bien en quoi Fama a été si terrible aux dieux et comment elle a vengé ses frères ; Virgile paraît vouloir dire tout simplement que Fama est encore plus nuisible et plus effroyable que les Titans et les Géants. Ici les formes de Fama se précisent : c’est un monstre horrible et colossal — il n’est donc plus soumis à des changements de proportions —, il est ailé ; autant il a de plumes, autant il a d’yeux toujours ouverts, au-dessous de ses yeux autant de langues, de bouches parlantes, d'oreilles dressées ; ainsi ce vilain oiseau a sur tout le corps un nombre considérable de visages humains déformés, puisque ni les yeux ni les oreilles ne sont en nombre double des bouches ; remarquez que ces yeux, ces bouches, ces oreilles sont toujours en action. Si l’on peut a la rigueur se représenter cet oiseau gigantesque volant la nuit en grinçant entre le ciel et terre, on est obligé de le diminuer pour se le figurer perché pendant le jour sur le toit d'une maison ou au sommet d'une tour. Tout cela déroute ; la description de Virgile est cauchemaresque et les diverses parties ne tiennent pas ensemble.
L'Ossa homérique qui répand les nouvelles est sans rapport avec la Fama de Virgile (4) ; nous ignorons sa forme, ainsi que celle de la Phémé dont Hésiode dit simplement que c’est une déesse (°). La généalogie de Fama se rattache à ce que rapporte Hésiode des. enfants de la Terre ($) et est particulièrement apparentée à ce que raconte Apollodore de la colère ressentie par la Terre du traitement infligé par les dieux à ses diverses catégories d’enfants, les Hékatonchires, les Titans, les Géants ; seulement le dernier monstre que produise la Terre c'est Typhoeus ou Typhon, plus grand et plus puissant que ses aînés et qui donne à Zeus énormément de peine à maîtriser (7). À Typhon Virgile a substitué Fama, avec l'intention de montrer que ses insinuations et ses calomnies font plus de mal que n'en ont jamais fait tous les monstre mythologiques armés de la puissance matérielle la plus formidable.
Fama répand parmi les villes de Libye les propos les plus malsonnants — vrais ou faux — sur les rapports d'Énée et de Didon. Elle sempresse d'aller trouver Iarbas, prétendant évincé par Didon ; elle allume et fait monter sa colère (1).
Prière d'Iarbas à Jupiter (108-218). — 8. La Fama est le premier artisan de la destruction des espérances de Didon ; Iarbas leur porte le coup décisif. Cet Iarbas est représenté comme un personnage mythologique ; il est fils d’une nymphe du pays des Garamantes et d'Ammon (?) que les Grecs et les Romains identifient avec Jupiter, Virgile avec le Jupiter épique. En réalité il est peint sur le modèle de ces roitelets à demi-civilisés, dont les États étaient contigus à l'empire romain, qui vivaient vis-à-vis de l’empire dans des conditions de vassal té plus ou moins étroite, plus ou moins docile et qui se piquaient d'introduire chez des peuplades barbares quelque chose de la culture et des mœurs de leurs puissants voisins. En qualité de fils de Jupiter, Iarbas a installé dans son royaume le culte de son père ; il le célèbre avec une magnificence extraordinaire, mais dans des formes qui excluent toute couleur locale ($) ; ce que Virgile dit de la. Libye ne repose que sur des renseignements assez vagues et est affaire d'imagination. Le culte que décrit Virgile n’a rien d’africain ; c'est le culte gréco-romain des dieux qu'il dépeint ailleurs dans des formes et avec des termes identiques. La description, qui est magnifique, n’est pas du reste un simple ornement poétique ; c'est justement par sa dévotion aussi bien que par sa naissance qu Iarbas a des droits à la protection efficace de Jupiter et c'est le maîtreargument quil emploie auprès de lui. Il est bouleversé — amens animi…. accensus 203 — par ce qu'il apprend et cet état de fureur explique le ton de sa prière, qui est une mise en demeure rageuse, formulée d’ailleurs avec une grande élégance de style. Il se demande si vraiment Jupiter, au culte duquel il a converti son peuple (4), se préoccupe de ce qui se passe, s’il est vraiment le dieu puissant qui lance la foudre ou si le tonnerre n’est qu'un vain bruit dont les hommes s’effraient à tort — c’est là dans sa bouche le blasphème épicurien. IL s’indigne que Didon lui préfère Énée, qu’elle admet à partager son trône (°) et fait des deux amants un portrait méprisant, Didon une simple femme (6), une exilée qui a acheté une bande de rivage (7) en se soumettant aux conditions imposées, Énée, ce Pâris efféminé escorté d’eunuques, qui se pavane dans un costume oriental ridicule ; se plaçant au point de vue antique, d’après lequel la piété envers un dieu n’est pas gratuite mais donne des droits à sa protection, il est porté à croire que Jupiter n’est qu'un vain nom et qu’on l’honore en vain.
Décision de Jupiter (219-237). — 9. Jupiter est ici le doublet du Zeus homérique qui gouverne le monde, mais dont il faut qu'on appelle l'attention ou qui doit fixer ses regards sur un point pour qu'il sache ce qui s’y passe et prenne une décision. Il entend la prière d’'Iarbas et, tournant ses yeux vers Carthage (1), en reconnaït le bien fondé ; jusqu'ici il ne paraît pas s'être occupé des amours de Didon et d'Énée. Il appelle immédiatement Mercure et lui enjoint de porter ses ordres à Énée (2); avant de les formuler, il se livre à quelques réflexions personnelles, que Mercure bien entendu na pas à transmettre, sur le caractère d'Énée dont il est fort mécontent et qui ne répond point aux promesses de sa mère (*), sur ses grandes destinées qu’il oublie, ce qui est une occasion pour Virgile de les remettre sous les yeux du lecteur à qui il veut qu'elles soient sans cesse présentes. Puis il dicte sa volonté : si Énée n’est pas sensible à l’honneur qui l'attend, il ne doit pas priver Ascagne de son avenir (4) et de la perspective de la fondation de Rome. Pourquoi reste-t-il dans une ville qui est son ennemie et ne songe-t-il pas aux descendants qu’il aura en Italie et à Lavinium (°) ? Il termine par un vers d’une brièveté impérieuse et qui n admet pas de réplique : Nauiget ! Haëc summa est, hic nostri nuntius esto 237.
Message de Mercure. Attitude d’Enée (238-295). — 10. Mercure ne répond pas ; il n'est pas d'usage chez Virgile que les inférieurs répondent à leurs supérieurs ; mais il fait ses préparatifs de départ ($). On s’attendrait à ce que des ordres si impérieux fussent transmis immédiatement. Ici pourtant Virgile, qui d'ordinaire fait mouvoir les dieux sans nous renseigner sur le mode de locomotion et les détails du voyage, décrit les préparatifs de Mercure et sa course. S'il intercale ici ce hors-d'œuvre, c’est qu'il veut nous présenter une imitation homérique, limitation homérique étant à ses yeux un élément essentiel de son art, et, comme cette imitation retarde inutilement la marche de l’action, on peut supposer que, s’il l’a insérée, c’est pour nous rappeler que le séjour d'Énée à Carthage a pour prototype celui d'Ulysse dans l’île de Kalypsô. Pour nous l'intérêt du morceau n'est que dans l'étude des procédés d'imitation de Virgile. Au Ve chant de l'Odyssée, Zeus, sur l'intervention d’Athéné, envoie Hermès enjoindre à Kalypsô de laisser partir Ulysse. Hermès obéit (°). Il chausse ses beaux souliers d’or ambroisiens qui le portent sur terre et sur mer avec le souffle des vents (8) ; ce sont des souliers magiques qui le soutiennent en l'air ; pour la direction, évidemment les vents lui obéissent. Virgile, qui accommode la couleur homérique aux habitudes romaines et aux représentations de l’art courant contemporain,
prête à Mercure les petites ailes au talon — falaria…. Aurea (1) 239 sq. — qui font de lui une sorte d'oiseau ; ces petites ailes ne sont dorées qu'à cause des « talonnières dorées » dont il est question chez Homère, L'Odyssée donne à Hermès la baguette, qui a le pouvoir magique d’éveiller et d’endormir les hommes ; de même, chez Virgile, Mercure a la wirga qui procure ou enlève le sommeil, mais qui en outre rouvre les yeux scellés par la mort (?), lui sert dans ses fonctions de psychopompe postérieures aux poèmes homériques (%) et lui donne pouvoir sur les vents (4). Dans l'Odyssée, Hermès descend de l’Olympe dans la Piérie, ce qui est naturel, la Piérie étant au pied de l’Olympe ; de là il faut bien qu'il survole la mer. Chez Virgile, Mercure, qui descend également de l’Olympe (5), se pose sur l'Atlas {($), ce qui n’est point son chemin direct pour aller à Carthage ; mais l'Atlas est, par Maïa sa fille, le grand-père paternel de Mercure — malerno ueniens ab auo 258 — ; c'est la plus haute montagne de Libye ; elle est l’objet d’une légende, puisqu’'Atlas avait jadis la forme humaine et a été transformé en montagne par l'effet de la tête de Gorgone ; de cette légende Virgile a tiré un effet très pittoresque, toutes les langues appliquent à certaines parties des montagnes des termes empruntés au corps humain ; le souvenir de la métamorphose a permis à Virgile de donner de l'Atlas, moitié géant, moitié montagne, une image qui ne se préterait pas à une réalisation plastique, mais qui convient au flottement de la poésie et dont les lignes s’estompent dans l'esprit en laissant une impression d’étrangeté et de grandeur. Du sommet de l'Atlas, Mercure, par le plus droit chemin, pourrait se rendre à Carthage en survolant la terre ferme ; mais nous perdrions ici la comparaison homérique d'Hermès avec le goéland qui effleure les vagues en pêchant les poissons, comparaison naturelle dans l'Odyssée où Hermès est bien obligé de traverser la mer ; pour la conserver, Virgile fait suivre à Mercure le rivage accidenté de la mer de sorte qu'il se trouve tantôt au-dessus de l’eau tantôt au-dessus de la terre (?) et il la traite par allusion, car nous ne saurions pas au juste pourquoi l'oiseau dont il est question vole bas — humilis 255 — à l’entour
des écueils que fréquente le poisson — circum Pascosos scopulos 254 Sq. —, si nous ne lisions dans l'Odyssée, V, 53, qu'il se livre à la pêche.
Arrivé auprès de ces huttes — magalia 259 — que Didon remplace par les édifices d’une ville, Mercure se trouve en présence d'Énée. Jusqu'à présent, autant Virgile nous a renseignés sur la psychologie de Didon, autant il est resté muet sur celle d'Énée ; nous ignorons quels ont été ses sentiments tandis que Didon était dévorée d’un
amour qu'elle n’osait lui révéler, lorsqu'elle s’est donnée à lui dans la grotte ; il semble réduit à l’état d’automate. Ici nous le voyons avec une épée que décore une pierre de jaspe blond en forme d'étoile (1) avec un manteau de pourpre de Tvyr tissé par Didon qui, à la trame, a mêlé des fils d’or ténus (2) ; il a donc accepté les présents de cette reine opulente ; la description du costume n'est pas oiseuse ; cette transformation extérieure correspond à une modification plus sérieuse ; Énée n’est point le Pâris efféminé qu'outrageait tout à l’heure Iarbas ; il est devenu un grand seigneur carthaginois ; Didon en a fait une sorte de prince consort sur lequel elle se repose pour la construction de sa capitale — fundantem arces 260. Mercure l’aborde brusquement — inuadit (8) 265 — ; il se fait reconnaître comme le messager du tout-puissant souverain des cieux dont il lui apporte les ordres (4) ; ici Virgile s’est écarté, peut-être parce qu'il le trouvait ou monotone ou un peu naïf, de l’usage homérique qui veut que le messager répète textuellement les paroles qu'il a entendues. Il ne s’agit pas uniquement de changements rendus nécessaires par le passage de la 3€ à la 2€ personne, mais de modifications arbitraires et qui ne paraissent pas toujours justifiées (5). Puis, sans attendre la réponse d’'Énée (6), Mercure disparaît (?).
Énée est bouleversé — amens 279 —, il reste muet et sa stupeur est exprimée par un vers banal (*). Virgile, dans cette grave circonstance, n’a pas réussi à lui donner une contenance convenable. Qu'il se prépare à obéir à Jupiter, cela est naturel ; il n’y avait pas à répliquer ; ces ordres formels de Jupiter sont pour lui un coup de foudre — attonitus 282 — ; mais qu'il brûle de s'enfuir — ardet abire fuga 281 —, outre que la répétition de la dominante /uga finit par lasser, c'est ce qui est inconcevable, étant donné ce que Didon a fait pour lui ; dulcis. terras 2871 est le seul mot qui pourrait faire supposer que la tendresse de Didon a trouvé un écho lointain dans son cœur : mais dulcis est joint à éerras ; ce n’est pas la femme, c’est le pays qu'il regrette ; il y était bien. En somme le seul sentiment qu'il éprouve c'est qu'il est mis là dans une situation terriblement embarrassante et qu'il ne sait comment faire pour éviter de gros ennuis. Il réfléchit profondément (?). Ulysse aussi réfléchit beaucoup dans l'Odyssée, mais, quand il a réfléchi, il prend d'habitude, en homme avisé, le parti le plus sage et le meilleur. Énée en prend un qui n’est ni bien honorable, ni bien habile, celui des gens sans énergie, sans. ressort, qui comptent sur le hasard pour se tirer d'affaire. Il n’ose: pas dire en face à Didon la vérité ; il s’agit donc de temporiser. Il mande trois de ses principaux capitaines et leur ordonne d’équiper
LA
la flotte, de réunir les hommes à la marine, de se pourvoir des agrès nécessaires (1), mais de faire tout cela dans le mystère le plus complet. Que ces préparatifs puissent s’exécuter sans attirer l’attention et sans qu'on en devine la cause, c’est une forte naïveté. Quant à lui, sachant bien que l'excellente Didon — opiima Dido 291, c’est tout ce qu'il trouve à en dire — ne s’attend point à ce qu’un si grand amour soit brisé, il cherchera le moment le plus favorable pour lui parler et donner aux choses une tournure adroite ; ce n’est point en rusant, en remettant à demain qu'on sort à son honneur d’une situation si tragique et l'occasion ne se produit point.
Scène de rupture (206-392). — 11. Les événements précédents occupent 295 vers ; Virgile en a consacré 410 au désespoir de Didon, qui prend ainsi une importance considérable ; c’est moins l'amour de Didon que le dénouement de cet amour qui est le sujet du IVe livre ; c'est là qu'éclate tout le pathétique de la tragédie. Nous y arrivons par étapes successives ; chaque progrès des événements développe dans l'âme de Didon une situation nouvelle, un état psychologique différent des précédents, qui a son expression propre; tous s’enchaînent sans se répéter et mènent au terme inévitable et prévu. La première de ces situations est celle qui résulte de la nouvelle du départ d'Énée ; elle produit chez Didon une révolte, une indignation telles, qu'après une explication orageuse la rupture suit violente, exaspérée. Dans la réalité, l'explication durerait un certain temps ; il y aurait des emportements, des apaisements, des fluctuations ; un pareil amour ne se brise pas en quelques minutes. Virgile a tout concentré en une scène unique et décisive, dans laquelle les amants se disent tout ce qu'ils ont à se dire et n’ont plus rien à ajouter. Ici du reste, la forme classique est en parfait accord avec le caractère entier, absolu de Didon ; elle ne tolère pas l'incertitude ; elle va droit au but et tout s'écroule.
Les précautions d’'Énée ne lui servent de rien et sa prudence cauteleuse échoue misérablement. Didon est avertie la première — prima 297 —, en vertu de la perspicacité des amants (?) et surtout en vertu des conditions particulières de son amour ; elle sait bien qu'il n’est point au fond partagé par Énée, qu’elle n’a de lui qu’un acquiescement de pure forme et qu’elle n’est pas en sûreté — ommnia tuta timens 208. Enfin elle est informée par la Renommée, que Virgile ne veut pas laisser inactive après l’avoir inventée et à qui 1l fait jouer un rôle important sur la marche des choses. L'effet produit sur Didon est d’une violence inouïe ; elle perd l'esprit — inops animi 300 — et comme, chez Virgile, l'émotion se traduit toujours par une
agitation extérieure, à l'italienne, elle se livre à des courses désordonnées à travers la ville (1!) ; elle est en proie aux transports d’une bacchante (2).
Elle est tellement hors d'elle-même que d’abord elle ne sait à quoi se résoudre ; enfin — {andem 304 — elle a avec Énée l'explication décisive (). Où et quand le rencontre-t-elle ? C’est ce qui reste dans le vague et qui est encore de l’art classique ; qu'importent le lieu et l'heure de l'entretien ? Ce qui importe, c’est ce qui s’y dit. Et ce qui se dit est d’une violence extrême ; Didon n'’éclate que quand elle ne peut plus se contenir. Son émotion se révèle par le ton de ses paroles, exclamations, interrogations qui n'attendent point la réponse ; mais ce n’est là que la forme extérieure du discours, qui est enflammé ; là où l’on sent la force de la passion, c’est à l'abondance pressée des choses qui débordent ; Didon ne développe pas, ne s'arrête sur rien ; chaque mot est un sentiment, une idée ; il est extraordinaire de voir ce que contiennent les vingt-six vers — pas davantage — que Virgile lui fait prononcer ; il y aurait de quoi alimenter de longues tirades. Et malgré le jaillissement instantané de la passion, tout est soumis à une logique qui va droit devant elle et ne se dément pas. Point de répétition sauf les dominantes, dextera 307, dextram 314, rappelant l'engagement solennel sur lequel elle a compté, moritura 308, moribundam 323, faisant entrevoir la conséquence inéluctable.
Il y a dans le discours de Didon deux parties bien distinctes, correspondant à deux états d'âme qui se succèdent brusquement, des reproches, des larmes (4). Naturellement ce qui bouleverse Didon c’est le départ d'Énée, mais ce qui lui paraît le plus intolérable, ce sont les circonstances mêmes de ce départ : Énée veut quitter en cachette, perfidement (°), sans en rien dire (6), ce pays où il est chez elle, Cette brutalité dans l’outrage lui semble inconcevable ; car enfin l’amour de Didon, les engagements pris, la perspective de sa mort (?) sont des choses qui devraient le retenir ; il oublie son intérêt même ; il n'attend même pas pour s'embarquer un temps favorable (). C'est être cruel à plaisir (°) ; car s’il s'agissait de retourner dans sa patrie, braverait-1l la tempête ? Comment expliquer cela ? Seraïit-ce donc la personne même de Didon, qu'il est si pressé de fuir — Mene fugis ? 314. Cette conclusion, qui lui paraît la seule possible et qui pourtant reste incompréhensible pour elle, amène la transition vers la seconde partie du discours. Elle s’est emportée, elle a proféré des reproches sanglants ; mais elle quitte vite ce ton ; elle sent bien qu'il ne s’agit point de satisfaire son orgueil par des paroles, mais d’em-
pêcher à tout prix le départ d'Énée et c’est pourquoi, laissant de côté toute question de vanité ulcérée, elle s’abaisse aux prières, aux larmes, aux plaintes ; elle n'est plus qu’une femme désolée qui s'emploie à conjurer l'abandon ; elle voit qu'Énée ne l'aime pas, elle espère encore en sa pitié ; elle est malheureuse — miserae (!) 315 — ; elle implore la compassion— miserere 318 — ; le grand mot, le mot humiliant est lâché, quoi qu'il ait pu lui en coûter. Pour fléchir Énée, elle évoque avec une éloquence pressante tout ce qui peut le toucher, elle le supplie par ses larmes, par les engagements qu'il a pris (?), par leur hymen qui n’en est encore qu’à ses débuts ($), par les quelques services quelle a pu lui rendre — avec quelle délicatesse elle glisse là-dessus ! —, par les quelques charmes qu'il a pu trouver en elle (4) — là encore elle indique à peine —, de ne point persister dans sa cruauté — 1s/am.… exue mentem 319, en relation avec crudelis 311. Viennent alors les raisons qui doivent être décisives pour un homme d'honneur : si elle n’a fait que du bien, Énée ne lui a fait que du mal; à cause de lui les rois de Libye la haïssent, les Tyriens lui sont hostiles ; elle lui a sacrifié la pudeur qui faisait sa gloire ($) ; s’il l’abandonne mourante, qu'a-t-elle à attendre, sinon que Pygmalion, son frère, vienne détruire Carthage, ou qu'Iarbas l’emmène en captivité ? Enfin, dans sa détresse extrême, elle n’a pas même un enfant de lui qui soit son portrait pour la consoler ($). Tel est cet admirable morceau où la sensibilité de Didon vibre tout entière, colère indignée accompagnant les reproches, humble tendresse des prières, tristesse infinie des plaintes.
La réponse d’'Énée était difficile ; elle n’était pas impossible ; il n’avait qu’à dire que tout cela était vrai, qu'il était lui aussi désespéré, mais que la volonté du souverain des dieux s’imposait à lui impérieuse, inéluctable. Virgile à entrevu que c'était là le motif supérieur contre lequel devait se briser la tentative passionnée de Didon et qui pouvait justifier Énée ; et en effet Énée répond que, s’il est obligé d'aller s'établir en Italie, c'est que cela lui a été formellement ordonné par Apollon à Grynium et en Lycie, que son père Anchise lui apparaît menaçant toutes les nuits pour lui rappeler sa mission, qu'il n’a pas le droit de priver son fils Ascagne qu'il aime de la royauté que les destins lui assurent en Italie (*), qu'enfin Mer, cure, envoyé par Jupiter lui-même, Mercure qu'il a vu de ses yeux ()entendu de ses oreilles, lui a signifié le commandement des dieux (?). Lui aussi il pourrait donc se donner comme une victime, avec le remords de ne pouvoir réparer le mal qu'il avait fait. Or tout cela est gâté par ce qu'ajoute Énée et surtout par le ton glacial, inutilement
blessant qu'il affecte. Sans doute Didon avait été agressive au début ; mais sa colère s'était vite fondue dans d’ardentes prières ; à ces suppli- -cations passionnées il fallait répondre avec le cœur ; or, dans la réponse -d'Énée, il n’y a pas un mot qui parte du cœur. Il se disculpe (1) et il chicane : il semble qu'il s'efforce d’être blessant. Il assure froidement Didon qu'il reconnaît les services qu'elle lui a rendus et qu’elle sait si bien énumérer — quae plurima fando Enumerare uales.. Promeritam 333 sq. Or ceci est gratuitement offensant et n'est pas juste, Didon n'ayant fait à cela que l’allusion la plus discrète, S2 bene quid de te merui 317. Il lui promet une reconnaissance éternelle (2), mais non plus avec le lyrisme du I®T livre ; or ce n'est pas actuellement -ce qu’elle attend de lui ; ni au IeT livre du reste, n1 dans celui-ci il ne trouve le ton juste. Il affirme qu’il n’a jamais songé à fuir en cachette ; <ela est vrai jusqu’à un certain point, puisqu'il se réservait de faire ses adieux ; en réalité pourtant il préparait tout pour ce départ et les apparences sont contre lui; c'est une insinuation injurieuse que de dire à Didon ne finge 338 ; Didon est sincère et n'invente . rien. Il n’a jamais demandé sa main (*) ; cela ést vrai encore, mais il a accepté son amour ; et c'est pour elle un outrage sanglant, car elle n'a jamais envisagé qu'un mariage légitime ; 1ls ne se sont donc jamais expliqués et compris ; 1l y a entre eux un abîme et il traite Didon “comme une fille. Quand il dit en parlant de l'Italie : Mic amor 347, à celle qu’il aime, il est singulièrement brutal et lui montre sans ménagements combien elle s’est abusée. Assurément les Troyens ont droit à se créer une patrie nouvelle (4), comme l’a fait Didon elle-même ; mais il ne fallait point paraître adopter Carthage. Le vers par lequel il termine et où il avertit Didon qu'il n’a que faire de ses plaintes brûlantes, également incommodes pour tous deux, va jusqu'à la malhonnéteté grossière. Il faut bien croire que Virgile, en mettant -dans la bouche d’'Énée cette réponse déplorable et d’une incompréhension si pénible, n’en a pas senti l’inconvenance et qu'il lui arrivait parfois de manquer de goût. Du reste en sacrifiant le rôle d'Énée, il a rendu possible l'explosion merveilleuse de la fureur de Didon; -c'est parce qu'Énée descend si bas que Didon monte si haut.
Cette scène est une scène de tragédie ; elle ferait grand effet au théâtre. Virgile a posé les personnages l’un en face de l’autre et indique leur attitude; pendant que Didon parlait, Énée est resté concentré en lui-même, se remémorant les ordres de Jupiter, de peur de se laisser toucher ($). Dès que Didon a senti le ton de sa réponse — 1amdudum 362 —, elle s’est détournée, elk le regarde de -côté et le toise des pieds à la tête — pererrat 363. Elle a compris que
tout était fini ; si elle reprend Ja parole c’est pour l’accabler ; elle n'écoute que le feu qui la brûle — accensa 364 —, caractérisant le ton qu'elle va prendre. Elle avait fait appel à sa compassion ; elle constate qu'une âme si cruelle ne saurait être accessible à la pitié ; elle le lui dit suivant une forme savante ; mais 1l ne faut pas oublier qu’elle est une femme instruite, lettrée, qui ne s'exprime point d’une façon vulgaire et chez qui le souvenir classique n’exclut pas la sincérité (1). Puis elle se parle à elle-même, comme si Énée n'était plus là; il semble qu'elle veuille se persuader — car elle raisonne et réfléchit — que dans son apostrophe elle n’a fait que traduire la réalité : à quoi bon essayer de se cacher les choses ? Quel plus grand outrage peutelle attendre ? (?) Elle n'a pu tirer de lui un soupir, un regard ému, une larme, un mouvement de pitié, et cela lui pareît si extraordinaire que l’insensibilité foncière d'Énée ne suffit pas à le lui expliquer. I y a quelque chose de plus ; il faut qu’elle soit maudite de Junon et de Jupiter (*) ; en effet (4) — et cette fois elle n'hésite plus à énumérer tous ses bienfaits —, elle a recueilli Énée naufragé, dénué de tout, elle l’a associé à son pouvoir, elle a sauvé sa flotte, ses compagnons et, comme récompense (°), elle est traitée de folle furieuse ($) ; il y avait pourtant dans les excuses d'Énée quelque chose de solide, d'irréfutable : l'attestation de la volonté des dieux ; Didon, qui est très intelligente, l’a bien compris ; mais elle est femme et passionnée ; elle fait ce que toute femme fait en pareil cas, elle se refuse à croire ; es dieux n’entrent pas dans ces détails (*). Elle se retourne alors vers Énée : comme elle sent bien que l'intervention des dieux est pour lle le point faible, elle se refuse à discuter avec lui — Neque dicta refello 380 —, et, comme elle juge que la situation est désespérée, <lle veut au moins que ce soit elle qui rompe et elle lui signifie avec hauteur son congé — neque te teneo 380 — ; l'amour, du moins elle le croit, a disparu de son cœur pour faire place à la haine et à la soif de vengeance ; elle lui donne toute licence d'aller en Italie (£) ; mais elle espère, si les dieux bons ont quelque pouvoir (°), qu'il fera naufrage et qu’alors il l’appellera ; elle lui apparaîtra avec les torches des Furies ; morte, son ombre le poursuivra ct dans les enfers elle appren- -dra son châtiment. Telle est la vengeance personnelle sur laquelle, avec l’appui des dieux, elle compte ; il semble qu'il soit impossible d'aller plus loin ; mais Virgile se réserve d'enchérir encore et cette vengeance individuelle sera complétée par une vengeance plus terrible, une vengeance nationale. |
C’est elle qui a conduit toute le ccènc ; elle a attaqué brusquement Énée : elle interrompt brusquement l'entretien, laissant Énée dans
CARTAULT. 21
la situation ridicule que Virgile ne lui épargne pas, de quelqu'un qui aurait bien des choses à dire mais qui n’en trouve pas le moyen (1). Arrivée à ce paroxysme de fureur elle est épuisée ; son évanouissement est la conséquente inévitable de son emportement. L'entretien a eu lieu en plein air — auras 388 —- ; ses servantes l’'emportent dans sa chambre de marbre et la couchent sur son lit.
Tentative infructueuse de rapprochement (393-449). — 12. Didon est sortie de l’entrevue orageuse absolument brisée ; quant à Énée, il ressent bien quelque émotion — pius Aeneas 393, dit Virgile avec intention — ; il est trop pieux pour ne pas se soumettre aux dieux. Mais cette émotion est superficielle ; il voudrait bien consoler Didon par des paroles — diciis (2?) 394 — ; il ne va pas au delà et n’aperçoit pas combien cela est insuffisant ; 1l gémit, la vue d’un si grand amour l'ébranle ; de sentiment profond il n’en éprouve point. Il exécute, ouvertement maintenant, les ordres des dieux ; 1l fait mettre ses navires à flot (*). Les Troyens s’écoulent par les rues de la ville qu'ils abandonnent, apportant à la hâte des branches d'arbres non encore réduites en rames et des pièces de bois que, pressés de fuir, ils n'ont pas encore eu le temps de dégrossir (4 ; dans une comparaison très étudiée et très pittoresque, Virgile les compare à une légion de fourmis qui dépouillent un tas de blé et rapportent chez elles le grain qu'elles mangeront pour l'hiver (°). C’est là pour Didon une situation nouvelle (5) créant un état d'âme nouveau. L'annonce du départ a produit chez elle une révolution telle, qu’elle n’a pu régler sa conduite : elle à injurié, puis supplié, puis injurié encore et s’est abandonnée aux dernières violences. Elle à cru qu’elle n’aimait plus, qu'il n’y avait plus de place que pour la haïne et elle a énergiquement rompu. Mais si cette annonce seule lui a porté un coup, l'impression est autrement poignante, quand elle voit les préparatifs s’accomplir sous ses yeux, qu'elle est en contact avec la réalité, qu'il ne s’agit plus de mots, mais de choses. Elle s'aperçoit qu’elle a trop présumé de ses forces, qu'elle aime toujours — elle aimera jusqu’à la fin — ; elle faiblit, elle ne peut se résigner à ne pas faire une dernière tentative avant de mourir. Elle a réfléchi qu'elle avait été maladroite ; les reproches virulents qu'elle n'a pu retenir l'ont soulagée, mais ils n’ont pas servi sa cause. Il faut donc faire fléchir son orgueil, recourir de nouveau aux supplications, aux larmes, revenir au ton. sur lequel elle avait terminé sa première apostrophe (”’). Mais elle comprend que par la façon hautaine dont elle s'est comportée vis-à-vis d’Énée, elle s’est fermé la voie à toute démarche personnelle. Il lui faut donc un intermédiaire ; cet intermédiaire, c'est sa sœur, sur le
dévouement absolu de qui elle peut compter. Il n'arrive rien à Anna dans le IVe livre, Didon absorbe tout ; mais elle y est nécessaire, comme le complément indispensable de Didon. Elle lui montre la Situation (1) et a recours à sa pitié qui ne saurait lui manquer, car elle est malheureuse (?). Pourtant elle ne s'ouvre pas totalement à elle, car elle sait bien que si elle la laissait pénétrer dans les profondeurs de son âme et lire ce qui s’y passe, elle serait épouvantée. Elle affecte donc le calme, mais c’est le calme frémissant d’un cœur brisé auquel Anna ne se tromperait point, si elle était plus perspicace (?) ; si elle s'adresse à elle, c'est parce qu’elle la croit plus capable qu’elle-même de réussir, car elle 4 remarqué qu'Énée avait pour elle des égards, qu'il se confiait à elle et qu’elle savait le prendre. Il se peut qu'il y ait là une pointe de jalousie inconsciente (), mais il y a autre chose. Didon est entière et a un caractère altier ; elle est trop intelligente pour ne pas s’en rendre compte ; elle songe que c’est peut-être là la cause de son insuccès, qu’elle n’a peut-être pas eu avec Énée tout le moelleux désirable et que celui-ci n'ayant point à se gêner vis-à-vis d'Anna était avec elle plus familier. Il y a là une observation psychologique très vraie. Elle expose alors à sa sœur ce qu’elle attend d'elle ; quelque confiance qu'elle ait dans son dévouement, elle sent trop bien sa supériorité d'esprit, elle sait trop que c'est son propre sort qui se joue, pour lui laisser toute initiative et ne pas diriger la partie. Elle lui fait donc la leçon et lui prescrit, avec une netteté lumineuse, et le ton qu'il faudra prendre et ce qu'il faudra dire ; c'est Anna qui parlera, mais elle ne dira que ce que Didon lui aura dicté. Chose caractéristique du reste, quelque importance qu'attache Didon à ce qu'Anna ne soit que son interprète fidèle, il lui échappe pourtant des mots qui ne sont pas à répéter ; elle ne réussit ni à se maîtriser complètement ni à être adroite et en cela elle a quelque rapport avec Junon. Le ton sera celui de la supplication — swpplex 424 —, mais perfidus, 421, hostem... superbum 424 traduisent l'impression qu'Énée fait actuellement sur Didon et qu'il ne serait pas politique de laisser deviner (°). Pour le fond elle entend ne rien laisser au hasard, elle indique minutieusement le thème à développer. Elle n’a pas réussi à découvrir la cause de l'hostilité d'Énée : il s’agit donc d'insister sur son innocence à son égard {$) et lui demander pourquoi il refuse de l'écouter ; duras.. in auris 428, qui rappelle une expérience pénible, n’est pas bien entendu à répéter. Elle énumère alors ses concessions : elle a singulièrement rabattu de ses prétentions, elle se soumet. Elle lui demande simplement d'attendre pour sa fuite — fwgam 430 — un temps favorable et un bon vent (?) ;
ce sera la dernière faveur qu'il accordera à une amante malheureuse. Elle ne se réclame plus de ce mariage d'autrefois qu'il à trahi — quod prodidit 431 —, concession énorme, c'est une chose périmée, mais quod prodidit est encore une parole de rancune et de reproche qu'Anna ne doit pas rapporter. Elle n'entend pas le priver de ce Latium, si beau pour lui — pulchro 432 — ; ce mot comporte sûrement une nuance de dépit et d’ironie, mais montre que la ferme déclaration d’'Énée est acceptée par elle, qu’elle entre dans ses pensées et consent à ne pas le contrarier. De l'intervention des dieux elle ne parle point, car elle s'efforce de ne pas y croire. Pour terminer elle donne à sa requête un caractère inoffensif ; elle n’implore qu'un court répit (1), pour se faire à sa situation de vaincue, un délai dont il n'aura pas à se repentir, puisqu'elle le délivrera de sa personne par la mort (?). Et c'est une façon de retirer les menaces de vengeance qu'elle a proférées contre Énée ; elle se punira elle-même ; elle ne se vengera point. Si elle parle de sa mort devant Anna, c'est peut-être une imprudence ; mais nous verrons qu'Anna, qui ne se rend pas compte de la profondeur de son désespoir, ne considère cela que comme une parole en l'air.
Ici Virgile a réussi à donner à Énée une attitude convenable et qui ne le rend pas antipathique, si bien qu'on se demande pourquoi, ayant ici trouvé la note Juste, 1l ne s’y est pas fortement tenu et a fait ailleurs d'Énée un si pauvre et si piteux personnage. Énée ne se laisse point fléchir par les supplications d'Anna (5) ; la raison c'est que les destins s’y opposent et que la volonté divine — deus 440 — obstrue ses oreilles. Ainsi nous nous trouvons en présence de deux êtres que le destin a mis dans une situation tragique et sans issue. Didon ne peut se délivrer d’un amour qui lui a été imposé par Vénus ; Énée ne saurait se soustraire à la nécessité qui pèse sur lui ; ils ne sont ni l’un ni l’autre libres ni responsables. Et Virgile compare Énée à un chêne antique que les vents du Nord essaient de déraciner ; ils sifflent dans ses branches et son feuillage jonche la terre ; mais l'arbre lui-même reste immuablement attaché aux rochers (4). Ainsi Énée est en butte à des assauts répétés qui le tourmentent ; mais sa résolution est inébranlable ; les larmes coulent inutilement devant lui (5). Les vers 437-450 montrent qu'il eût été facile à Virgile de sauver le personnage d'Énée ; il suffisait de lui donner des élans de cœur et des souffrances vraies ; 440 et 449 forment les assises solides sur lesquelles il aurait pu bâtir ; on aime à croire que, s’il avait eu le temps d'achever l'Enéide, il aurait pris résolument ce parti.
Présages funestes. Songes terrifiants (450-473). — 13. Didon gravit
son Calvaire par étapes ; l’inflexibilité d'Énée donne à la situation une physionomie nouvelle ; la rupture est définitive, il n’y a plus à revenir là-dessus. Elle avait accueilli avec scepticisme l'affirmation que celle-ci était exigée par les destins et par les dieux ; pourtant elle avait ressenti une impression plus forte qu’elle ne voulait se l'avouer et dès les vers 371 sq. elle sentait que les dieux lui étaient contraires. Maintenant la lumière s’est faite éclatante dans son esprit ; elle a conscience qu'une fatalité, plus forte que toute volonté humaine, domine tout, et elle est épouvantée — fatis exterrita 450 — ; ce qui suit va lui révéler avec une évidence de plus en plus terrible l'hostilité des dieux. Elle ne voit qu'une solution, c’est d’implorer la mort — Mortem orat 451 — ; elle est profondément dégoûtée de la vie (!) ; tout semble conjuré contre elle ; elle est accablée par une ambiance lugubre ; tout est sombre, menaçant, tout se réunit pour la pousser au suicide ; c’est un enchaînement terrifiant.
Quand elle dépose des offrandes sur les autels (?) l’eau devient noire et le vin se change en sang dégoûtant (*). La colère des dieux est manifeste. Elle ne parle de cela à personne, pas même à sa sœur. Elle commence à se cacher de sa sœur ; elle sera contrainte de le faire jusqu'à la fin.
Du temple domestique, qu’elle avait consacré à Sychée et qu'elle entretenait avec une dévotion profonde, s'élève pendant la nuit ({) la voix de son ancien époux qui l'appelle, indication claire qu'elle doit aller le rejoindre dans le tombeau ; c'est, sous une forme concrète, la manifestation du remords. Vénus a bien pu infliger à Didon une passion dévorante ; elle n’a pas atteint les couches intimes de sa conscience, où est toujours le souvenir de Sychée ; Andromaque, malgré des contacts impurs, est restée la veuve fidèle d'Hector ; Didon, malgré la passion qui lui est imposée, reste la veuve fidèle de Sychée.
Elle entend sur les toits la voix plaintive du hibou ; on sait combien celle-ci est lugubre dans le silence de la nuit.
Les devins lui font des prédictions effrayantes ; Virgile ne dit pas lesquelles. C’est encore une manifestation de la volonté divine. Or, Didon est pieuse et par conséquent particulièrement sensible à la voix d’en haut.
Enfin elle a des songes ; il est difficile d'inventer des songes qui ne sentent pas la convention d'auteur. Ceux de Didon sont la réalité même : elle se voit poursuivie par Énée farouche — ferus Aeneas 466 — ; elle le revoit impitoyable, tel qu'il s’est montré dans la scène de l'explication et elle a peur de lui. Il lui semble qu’on la laisse seule,
qu'elle fait un long voyage sans compagnons et qu'elle cherche en vain les Tvriens dans un pays désert ; c’est la sensation de l’abandon complet.
Tout le morceau est une admirable peinture de l'obsession ; ül y a là un effet prodigieux de terreur enveloppante. Virgile compare
l’état de Didon à celui de Pentheus et d’Oreste lorsqu'ils ont perdu la raison (). La différence c'est que c’est en elle-même, et non par l’effet de circonstances extérieures, que Didon sent la fureur. Si Virgile évoque les héros connus de la tragédie, ce n’est pas uniquement pour faire parade d’érudition, c’est pour rappeler au lecteur que le sort de Didon est aussi dramatique, aussi lamentable que celui des plus malheureux et des plus persécutés parmi les personnages du théâtre grec.
Pratiques magiques (474-521). — 14. Vaincue par la douleur, Didon sent qu'elle est réellement en proie à la folie (?) et elle se résout à mourir — Decreuit.… mori 475. Il a déjà souvent été question de la mort dans sa bouche, mais il y a une gradation sur laquelle il convient d’insister ; dans l’entrevue avec Énée, elle lui a fait entrevoir qu’elle mourrait s’il la quittait — moritura 308, moribundam 323 —, mais ce ne sont là que ces paroles qui, dans le premier moment du désespoir, viennent naturellement à toute femme abandonnée pour retenir l'amant. Elle parle encore de sa mort 385 sq., mais sans en préciser la date. Au v. 415, moritura est subordonné au succès de la démarche qu'elle tente. Au v. 436, la chose est évidemment plus sérieuse, puisque c’est une promesse à Énée ; mais c’est encore le langage usuel des amants et sa sœur pense qu’il y a loin des mots à la réalité. C’est lorsque tout espoir est perdu qu'elle implore la mort 451, et, comme la chose devient sérieuse, elle commence à dissimuler avec sa sœur. La mort ne vient pas ; les dieux ne la lui envoient point ; mais tout la confirme dans sa pensée que c'est là le dénouement inéluctable ; alors — et seulement alors — l’idée du suicide, qui flottait dans son
esprit depuis le moment de l'abandon, prend corps en une résolution définitive et les préparatifs commencent. Dans la réalité il est toujours facile de se tuer en secret et Didon aurait pu disparaître ainsi. Virgile, qui l'a toujours représentée en majesté, a voulu la faire mourir en majesté et en même temps ménager, grâce à la durée des préparatifs, toute une série de manifestations psychologiques. Elle est reine, elle est surveillée par Anna, qui l’empêcherait d’attenter à ses jours ou qui partagerait son sort. Il faut, pour arriver à ses fins, qu’elle combine un plan et l’exécute, qu'elle déploie de nouveau eet esprit
politique, qui lui a servi jadis à accomplir de si grandes choses.
Ce qu'il y a de plus émouvant dans cette fin du IVe livre, c’est la peine que Didon doit se donner pour mourir.
Pour cela elle feint de vouloir recourir à des pratiques magiques. Chez Apollonios, Médée est une magicienne ; il est donc probable que c'est là que Virgile a pris l’idée de la chose ; l’imitation du détail confirme l'hypothèse. Du reste la magie jouait au temps d’Auguste un rôle important dans le demi-monde. Les élégiaques qui en décrivent les cérémonies complètent par ce trait de mœurs la physionomie des femmes galantes qu'ils mettent en scène et trouvent l’occasion de représenter des rites bizarres, qui piquaient la curiosité. Eux naturellement ne croient pas à la magie, Horace à pour elle une aversion violente. Virgile n’a point prétendu prêter à Didon une faiblesse qui abaisserait sa grande âme ; il excite plus vivement encore notre pitié pour elle en la montrant obligée, pour avoir la liberté de mourir, de paraître avoir dans ces superstitions une confiance, qu'Anna elle-même, plus commune pourtant, ne partage peut-être ‘pas. Pour la mise en scène, elle a besoin des bons offices de sa sœur, dont elle dispose avec l’égoïsme inconscient des natures supérieures envers ceux qui les aiment et les admirent. Elle lui confie qu'elle a imaginé, bien malgré elle — snuilam 493 () —, ce qui prouve que c’est une déchéance à ses yeux et sans doute aussi aux yeux de sa sœur, de se livrer à des pratiques magiques qui lui ramèneront Énée (2) ou la détacheront de lui. On lui a indiqué pour cela une prétresse massylienne du pays des Éthiopiens (#), qui, jadis, gardait le temple des Hespérides et nourrissait le dragon (4). S1 elle est maintenant à Carthage mettant son art au service des amants malheureux, c'est évidemment — Virgile ne le dit point — parce qu'Hercule ayant tué le dragon, elle s’est trouvée sans emploi. Didon décrit sa puissance de façon à en donner une grande idée ; cette puissance toutefois n’a rien de spécial et est celle de toutes les magiciennes (°). Puis, avec cette netteté d'esprit qu’elle conserve dans les circons tances les plus troublantes, elle donne à Anna des instructions précises : élever un bûcher dans une cour reculée du palais, y mettre les armes d'Énée qu'il a laissées dans sa chambre, ses dépouilles, le lit nuptial ; tout sera brûlé et ainsi disparaîtra tout lien entre lui et elle ($). Elle explique tout cela avec le plus grand calme ; elle se domine, mais ce calme n’est qu’apparent ; car, lorsqu'elle a fini, elle pâlit — pallor simul occupat ora 499 — ; elle sait comment se terminera cette lugubre comédie ; quant à Anna, dans son bon sens bourgeois, elle ne soupçonne rien ; elle ne pense point que Didon s’abandonne à des résolutions plus extrêmes que lors de la mort
de Sychée et songe à se tuer ; elle ne voit pas que si elle a pu survivre à son époux pour le pleurer, elle ne résistera point à la honte de l'abandon et au remords de l’infidélité. Énée du reste, lui non plus, ne se doute pas que Didon va mourir (1) et il est moins excusable qu’Anna. C’est une des choses les plus tragiques du sort de Didon qu'elle demeure incomprise de ceux qui l'entourent et qui la jugent suivant la médiocrité de leur cœur et de leur intelligence (2).
Le büûücher prêt (*) — il est énorme ingenti () 505 —, Didon y place les dépouilles, l'épée, une effigie (5) d’'Énée, sans être dupe de ce qu'elle fait — haud ignara futur: 508. La magicienne officie suivant les rites usuels propres à frapper l'imagination (f). Didon prend part à ce qui n’est pour elle qu'une figuration extérieure, puisqu'elle est décidée à mourir — moritura 519, le mot revient comme un glas — ; Virgile nous l’a montrée au début du livre faisant avec toute l’ardeur de son âme pieuse ses dévotions aux grands dieux, aux dieux véritables, dans lesquels elle avait foi ; et il semble bien que, tout en se pliant au culte des démons de la magie, c'est au fond de son cœur les’ vrais dieux qu'elle invoque, ceux qui sont justes, qui se souviennent, qui ont pitié des amants malheureux et les astres, qui ont conscience du destin.
Dernière nuit de Didon (522-553). — 15. Combien de temps s'est-il écoulé depuis les explications orageuses, qui ont abouti à la rupture ? Virgile ne le dit pas ; il développe une situation psychologique ; le compte des heures lui importe peu; son art est l’art classique. Il a dû se passer quelques jours ; il a déjà été question d’une nuit (?). Quoi qu'il en soit, nous voici arrivés à la dernière nuit de Didon.
Il est minuit (5) ; tout dort et Virgile insiste sur le sommeil de la nature — placidum... soporem 522, quierant 523, somno positae 527 — et sur le silence qui règne sur la terre et parmi tous les êtres — facet 525, sub noctle silent 527 — ; s'il décrit complaisamment le repos. universel, c’est pour l’opposer par son contraste émouvant à l'agitation de Didon, qui, elle, ne dort pas (°). Depuis la nouvelle des préparatifs de départ deux sentiments la dominent et la déchirent, deux sentiments qui devraient s’exclure mais qui ne parviennent pas à triompher l’un de l’autre et qui coexistent avec une égale: intensité, la colère pour l’outrage et l'amour qui ne s'éteint pas. L'un et l’autre se font jour dans la scène de l’explication à la fin de laquelle Didon a pu s’imaginer que la haine seule subsistait. Puis. l'amour s’est réveillé et elle a chargé Anna de supplier encore une fois. Énée ; Énée étant resté insensible, il en est résulté une période de prostration, d’effondrement total où Didon trop accablée pour sentir
encore quelque chose s’est réfugiée dans la mort, d'abord par d’inutiles aspirations, ensuite par une décision ferme. Pendant l'insomnie (!), les deux sentiments qui possèdent son âme reparaissent aussi violents que jadis — rursusque resurgens Saeuit amor magnoque irarum fluctuat asstu (‘) 531 sq. — ; on s’attendrait à l'explosion du conflit, mais ce serait une redite et, dans cette fin du IVe livre, Virgile ne se répète pas. Didon est un cœur et un cerveau ; elle a une sensibilité vibrante et une intelligence lucide et cette fois — la chose est nouvelle- —, c'est sa raison qu'elle veut faire parler. Les faits désolants, les. sombres présages l'ont poussée à la mort et elle s’y est décidée ; mais cette issue est-elle logique et s’impose-t-elle vraiment ? Didon tient à s’en assurer, à voir clair, à dresser un bilan de la situation et à se rendre un compte exact de ce qu'elle comporte. Elle pose la question avec une netteté parfaite : elle a adopté une ligne de conduite mais. elle l’a adoptée dans le tumulte de la passion : que vaut-elle envisagée à la lumière de la raison — En, quid ago —? Et elle examine alors l’une après l’autre les possibilités qui s'offrent pour dénouer la crise () ; la forme est naturellement agitée, le fond est une déduction rigoureuse. Il y aurait une première possibilité, la plus simple, celle que prévoit Anna, à laquelle songe Énée, s’il songe à quelque chose, ce serait de passer l’éponge sur le passé et de reprendre le cours de son existence. Mais cette possibilité matérielle est une telle impossibilité morale — l'acquiescement au déshonneur et la condamnation de l’amour — qu'elle ne se présente même pas à l'esprit de Didon. Que reste-t-il ? Offrir humblement sa main aux princes nomades qu'elle a si souvent refusés ? Elle ne serait qu'un objet de risée ; c'est une voie qu'elle s’est fermée. Partir avec les Troyens en se pliant a toutes leurs exigences ? Mais, quand elle s’y résignerait, ce sont des ingrats, des parjures de race ({), qui ne voudraient pas la recevoir sur leurs navires ; encore une voie fermée. Les suivre toute seule sur un navire ? C’est une idée à laquelle elle ne s'arrête pas, car cela n’aboutirait à rien. Les accompagner avec tous les Tyriens et réaliser ainsi sur le sol italien la fusion qu’elle avait projetée à Carthage ? Mais elle a eu bien de la peine à les arracher de Tyr; ils ne consentiraient point à reprendre la mer. Dernière chose à laquelle il ne faut point songer. Alors il ne reste plus que la mort, qu’elle à méritée (5) et qui l’empêchera de souffrir. Aïnsi le parti qu’elle avait pris dans son désespoir lui apparaît comme le seul qui soit sage et raisonnable, comme le seul aboutissement logique de la situation. Et c’est là un grand pas que fait faire ce monologue à l’action psychologique. Elle se demande comment elle à pu en arri-
ver là et elle constate que c’est sa sœur qui est la cause de son malheur et qui l’a livrée à l'ennemi ; elle le constate sans amertume, puisqu’elle avoue que ce sont ses larmes qui ont décidé sa sœur et qu'elle était folle (). Elle termine par des regrets et en se faisant des reproches. Il ne lui a pas été permis de vivre, comme une bête fauve dans la solitude de sa tanière ! Elle a été infidèle à Sychée !
Virgile caractérise ce monologue par les mots : rumpebat questus 553 ; il est violent en effet, mais questus ne s'applique qu’à la deuxième partie.
Départ des Troyens (554-583). — 16. À la dernière nuit de Didon Virgile oppose par un contraste cruel la dernière nuit d'Énée à Carthage ; Énée a tout préparé méthodiquement — rebus iam rite paralis 555 —, c'est là sa seule préoccupation ; sa résolution de partir est prise définitivement — 14m certus eundi 554 (?) —, et à l'arrière de son navire, qui est la place du commandant, il goûte paisiblement le sommeil — carpebat somnos 555 —, tandis que Didon veille et se ronge. Cette attitude découle logiquement du parti qu’a pris Virgile de le montrer docile aux dieux et extérieurement impassible ; on regrette qu’il n’éprouve point, sinon des remords, au moins quelque inquiétude à propos de Didon. Mercure lui apparaît de nouveau, cette fois en songe. Il faut admettre, bien que Virgile ne le dise pas expressément, que c'est un songe envoyé par Jupiter pour motiver expressément le départ et forcer la main à Énée en le déchargeant de toute responsabilité. Mercure a le visage menaçant qu'il avait la première fois — woltu… eodem 556 — et sa forme divine (*). Il s'étonne qu'Énée puisse dormir dans des circonstances pareilles, non parce qu'il pourrait songer à Didon, mais parce qu'il méconnaît la gravité de la situation. Il le trouve insensé — demens 562. Il l’avertit des dangers qu'il court (4) : Didon furieuse, décidée à la mort, médite une vengeance terrible (5) ; il faut fuir pendant qu'il en est temps encore. S'il restait jusqu’au matin il verrait la flotte carthaginoise à la mer et sur lerrivage les torches flambantes, destinées à incendier la sienne (f) ; toute femme est changeante.
Mercure disparaît dans la nuit noire (7); Énée est épouvanté ; c'est donc en définitive la terreur, qui le fait partir de Carthage ; cela n’est point héroïque ; mais il y a plus : il fuit devant des dangers imaginaires : tout à l'heure, dans un premier mouvement d’exaspération, Didon proférera des menaces contre la flotte troyenne et donnera des ordres pour qu'on l’anéantisse; mais ce mouvement tombe vite ; elle en est stupéfaite elle-même et ces ordres ne sauraient être exécutés, puisqu'ils ne s'adressent à personne et qu'elle est seule.
En outre tout cela est tardif, et jamais, tant que les Troyens ont été à Carthage, elle n’a songé à leur faire le moindre mal. On aimerait à croire qu'il n’y a là qu’un cauchemar, dans lequel Énée pusillanime se forge des craintes vaines ; mais il dort d’un sommeil paisible et il semble bien que nous avons affaire à un second message de Mercure envoyé de nouveau par Jupiter, afin de donner au départ le caractère d'un acte brusquement et impérieusement commandé par les dieux ; le moyen employé ne fait honneur ni aux dieux qui travestissent la vérité, ni à Énée, qui, là encore, ne sait que fuir devant le péril. Quoi qu’il en soit, l'effet cherché par Virgile est obtenu. Énée, hors de lui, s’arrache au sommeil (1), presse ses compagnons, les éveille précipitamment — praecripites 573 ; le mot praeceps employé par Mercure 565, lui est resté dans l'esprit. Il veut qu’on parte à la voile et à la rame. Il les avertit qu'un dieu est de nouveau descendu du haut de l’éther pour ordonner le départ (?). Il s'adresse à ce dieu pour lui dire qu’on lui obéit avec une joie triomphante (3) ; il lui demande son assistance et un temps favorable à la navigation. Il est en proie a un transport religieux, à un enthousiasme débordant. Les actes répondent aux paroles, il coupe le câble qui retient son navire du tranchant de son épée foudroyante (4) — est-il besoin qu’elle soit foudroyante, pour donner en somme un coup d'épée dans l’eau ? Une ardeur universelle (°), une activité fiévreuse lui répondent ; déjà on est en mer et on s'éloigne à force de rames. C’est ainsi que Virgile s’est efforcé de sauver une situation, qui était embarrassante ; les dieux ont tout fait et ils ont trompé Énée. L’artifice nous laisse froids et nous trouvons que les Troyens ont pris peur un peu trop facilement.
Imprécations de Didon (584-631). — 17. Cependant du haut de la citadelle, qui est un poste d'observation — e speculis 586 — Didon, qui n'a pas fermé l'œil, voit aux premières lueurs de l’aube ($) la flotte qui s'éloigne en bon ordre (*), le rivage et les ports déserts. Si l'annonce du départ, si la vue des préparatifs l'ont profondément bouleversée, le fait accompli rend la situation encore plus douloureuse pour elle. Tant qu'Énée était encore à Carthage, elle pouvait conserver un reste d'espoir qu’elle ne s’avouait point ; maintenant elle est en présence de l’irréparable. Jusqu'ici ses tourments intimes se sont manifestés par une violente agitation extérieure ; dans le paroxysme de son désespoir elle s’en prend à sa personne même, elle se frappe la poitrine, elle s’arrache les cheveux — manu pectus percussa decorum Flauentisque abscissa comas 589 sq. —, elle détruit cette beauté, qui ne lui a servi de rien et dont elle n’a plus que faire.
Quant à ce qui se passe dans son âme, un monologue nous l'apprend ; pour le progrès de l'émotion, il fallait qu'il surpassât en violence tout ce qui l’a précédé ; Virgile en a fait le couronnement merveilleux de son merveilleux IVe livre. Le précédent était une suite de considérations logiques, un raisonnement sévèrement déduit ; celui-ci est un tumulte de sentiments exaspérés, d'idées irréalisables qui s’entrechoquent et parfois se détruisent, puis il s’élargit dans les grandioses imprécations de la fin, où la passion n’est pas moindre, mais plus ample et plus haute.
C'est d’abord son orgueil blessé qui se LÉVOUAE reine, elle a été dupe d’un aventurier qui s’est joué d'elle — nostris inluserit aduena (?) regnis 591 — ; pour une âme aussi fière que la sienne, c'est quelque chose d’insupportable. Elle veut qu'on poursuive la flotte troyenne immédiatement, les armes à la main (?). Mais cet accès de rage tombe immédiatement. Elle ne se reconnaît plus, elle ne sait plus où elle en est — Quid loquor ? aut ubr sum ? 595 — ; elle s'étonne de ce qu'elle vient de dire, parce que ce changement de dispositions lui apparaît comme insensé — nsania 595 — ; et comme elle n’est point de ces âmes communes, toujours prêtes à rejeter la faute sur autrui, c’est à elle-même qu'elle s’en prend ; elle reconnaît que c’est elle qui a été légère, crédule, d'une générosité inconcevable ; elle exprime en termes amers sa désillusion, son désenchantement sur cet homme qui lui était apparu comme un héros et dont elle a éprouvé la déloyauté, à la piété, à l'affection filiale duquel elle ne peut plus croire (ÿ) ; il était indigne d'elle. Elle a été trop bonne ; elle aurait dû se montrer impitoyable, mettre Énée en pièces et le jeter à la mer ({), massacrer ses compagnons et Ascagne lui-même et le donner à manger à son père (°) — ; Ascagne lui est maintenant odieux ; c’est à cause de lui qu'Énée l'a quittée. Là, comme elle est positive et qu’elle ne peut s'empêcher de raisonner, elle s'aperçoit que ces imaginations n’eussent pas été faciles à réaliser ; mais l’objection n’a pas de valeur, puisque la mort lui importe peu ($), ce qui au fond est la preuve qu’elle aime toujours et ne conçoit point la vie sans Énée. Il ne faut point être surpris que ces idées de vengeance rétrospective et maintenant irréalisable se présentent à elle sous la forme de souvenirs classiques ; Virgile a voulu la représenter comme une femme de haute culture littéraire et en même temps ces horreurs sur lesquelles elle promène son imagination sont tellement étrangères à sa nature qu’elle ne peut les concevoir que comme des réminiscences de ses lectures. Tout cela n'est du reste que divagation inutile ; laissant donc ces vilenies et n'ayant plus rien à attendre de la terre, Didon s'adresse au Soleil
qui voit tout, à Junon qui protège le mariage — et qui ne lui a pas donné ce qu elle attendait — à Hécate, la déesse infernale, avec qui elle va faire connaissance, aux Dirae qui la vengeront, aux dieux qui président à sa mort ; c'est, puisqu'elle est impuissante, sur ces grandes divinités qu'elle compte pour accomplir ses imprécations (1). Ces imprécations sont émouvantes au dernier point, non seulement par la violence de la passion, par la magnificence et par l'ampleur de l'expression, mais parce qu'elles doivent s’accomplir à la lettre ; que Virgile ait voulu faire allusion à la clairvoyance surnaturelle qu'on prête aux mourants, c'est ce qu'il ne dit pas; ce qui est certain, c'est qu'il a adapté exactement les souhaits de Didon à la suite de son poème et qu'elle nous apparaît non pas seulement comme une femme outragée qui maudit un traître, mais comme le porte-paroles implacable de la fatalité. Si Énée arrive au terme fixé par le destin (2) — c'est une nécessité contre laquelle elle a longuement protesté mais dont l'évidence a fini par s'imposer à elle —, elle souhaite qu'il subisse une guerre terrible (*) — c’est en effet ce qui l'attend —, que, loin de son camp, séparé d'Iule, mendiant des secours étrangers, il voie ses compagnons cruellement massacrés — en effet, pendant ses pérégrinations, son camp manque d’être pris et beaucoup des siens sont tués — qu'il conclue une paix défavorable — en effet il introduit dans le Latium le culte des Pénates, mais il ne l’asservit point et se retire dans une petite ville —, qu'il ne jouisse même pas de sa royauté restreinte, mais meure prématurément et reste sans sépulture —, -en effet il doit périr dans les sables du Numicus et on ne retrouvera point son corps. Aïnsi ce ne sont point là des paroles en l'air ; ces malédictions planent sur les derniers livres de l’Enéide et leur impriment un sens tragique ; si Énée est malheureux, ce n’est pas seulement à cause de la colère de Junon ; il expie la mort de Didon. Ce qui suit dépasse le cadre de l’Enéide et empiète sur l’histoire ; -c'est ce qui en fait la grandeur ; la scène des explications se terminait par des menaces contre Énée ; mais c'étaient des menaces personnelles et qui n’ont jamais été réalisées. Il s’agit maintenant d’une vengeance nationale et d'événements d’une portée effroyable. Après * Énée, fragile victime, son peuple portera le poids de sa faute. Les dernières paroles de Didon sont pour exhorter les Tyriens à poursuivre d’une haine inexpiable cette race ennemie — ce seront les guerres Puniques —, pour implorer le vengeur qui sortira de ses cendres -et poursuivra les Dardaniens avec le fer et le feu — ce sera Hannibal —, pour évoquer le choc sans merci des deux peuples dans les siècles futurs — ; en effet la lutte ne se terminera que par l’anéantissement
de l’une des deux cités rivales ; malheureusement pour Didon c’est Carthage qui succombera.
Virgile qui, suivant les préceptes de l’art classique, n’abandonne une source de développement qu'après en avoir tiré tout ce qu'elle contient, a longuement décrit l’évolution de la situation créée par la rupture. Maintenant rien ne peut plus retarder le dénouement ; Didon n’a plus qu'à mourir au plus tôt (!) — quam primum 631.
Mort de Didon (632-705). — 18. Pour en arriver là, il faut que jusqu’à la fin elle joue un rôle, qu’elle ait assez de sang-froid, de liberté d’esprit pour que la mise en scène qu'elle a inventée continue à paraître vraisemblable ; elle mène ainsi en partie double les rites du sacrifice magique imaginaire et les préparatifs réels de sa mort. Il est nécessaire qu'elle soit seule pour pouvoir attenter à ses jours, mais, une fois le coup fatal porté, elle veut avoir quelqu'un auprès d'elle qui recueille son dernier soupir, et ce quelqu'un ne peut être que sa sœur qu'elle aime tendrement. Elle l'envoie donc chercher par la vieille Barcé, la nourrice de Sychée, et elle se domine assez pour Jui faire des recommandations précises se rapportant à l'accomplissement de la prétendue cérémonie magique et qui doivent jusqu'au bout entretenir les illusions d'Anna (?). Maintenant elle est libre : si elle a conservé toute sa lucidité d'esprit et sa volonté inchangée, l'approche de la mort produit sur une nature aussi profondément sensitive que la sienne de terribles ravages physiologiques ; elle est toute tremblante, transportée d’une rage farouche, elle roule des yeux injectés. de sang, des taches livides marbrent ses joues palpitantes et la pâleur de la mort future apparaît sur son visage décomposé. Comme pour Laocoon, Virgile a sacrifié la beauté plastique à l'effet d'émotiun (). Alors elle se précipite — inrumpit 645 —- dans l’intérieur du palais, monte furieuse sur le bûcher élevé (4) et tire l'épée (5) d'Énée, qu’elle ne lui avait pas demandée pour cet usage (f).
Si le corps est haletant, désorganisé, l’âme a trouvé le calme de ceux qui sont voisins du dénouement final et ce calme qui succède à tant d'orages est admirable. Virgile a souvent fait parler Didon ; ses nouissima verba (7) ont une beauté particulière et ne ressemblent à rien de ce que nous avons entendu jusqu’à présent. À la vue des étoffes troyennes, de ce lit qui lui rappelle tant de choses, elle s’arrête un instant pour pleurer et réfléchir — paulum lacrimis et mente: morata 649 —, elle s'étend sur la couche (8), parmi ces dépouilles (°) d'Énée, qui lui ont été si douces, tant que les destins et la divinité l'ont permis (10) et au milieu desquelles elle veut mourir et trouver le repos. Elle a épuisé contre Énée toute sa fureur ; son exaspération
s'est usée ; elle n’a plus ni le temps, ni la force de maudire. Elle goûte encore une fois par le souvenir la douceur de cet amour qui pourtant l’a si cruellement fait souffrir. Elle se donne alors un moment de répit pour repasser son existence et elle se rend témoignage — untémoignage véridique, exempt de toute vanité — que cette existence à été énergique, noble, belle. Elle à vécu, rempli sa destinée et elle sera une grande morte. Elle à fondé une ville (!) magnifique ; de ses yeux elle a vu son œuvre ; elle a vengé son époux, puni son frère ; elle eût été heureuse, trop heureuse, sans l’arrivée à Carthage des navires dardaniens (2?) — ceci ne lui apparaît plus que comme un accident. Elle baise la couche (ÿ) ;: c’est l'instant de mourir, de mourir sans vengeance — elle qui à tant parlé de vengeance ! — ; elle en aura une pourtant, c'est que le cruel Dardanien apercevra de la haute mer la flamme de son bücher (#), qui sera pour lui d’un mauvais augure, vengeance morale, plus digne d’une nature élevée comme la sienne que toutes les vengeances matérielles qu'elle avait rêvées.
Son entourage accourt; on la trouve défaillante, du sang sur l'épée, du sang sur les mains (°) ; une clameur s'élève ; la nouvelle se répand tumultueusement dans la ville ($) ; ce sont des cris de douleur, comme si l'ennemi détruisait Carthage ou la livrait à l'incendie (*) ;: une grande reine est morte ; c’est le deuil grandiose de tout un peuple.
Anna accourt se meurtrissant le visage et la poitrine ($) ; elle donne libre cours à son désespoir et ceci ne fait pas longueur ; il faut que Didon soit pleurée et il est naturel qu'elle soit pleurée par sa sœur, qui ne vit que pour elle, qui est sa seule affection familiale. Anna se plaint (*) d’avoir été trompée, d’avoir préparé de sa propre main l'événement funeste, de n'avoir pas été conviée par Didon à partager son sort. Elle sent bien du reste qu’elle n’est pas seule frappée ; c'est le peuple, c’est la noblesse, c'est 11 ville entière qui périssent avec Didon (10) ; l'événement prend une couleur nationale. Puis elle veut rendre à sa sœur les derniers soins, laver sa blessure, recueillir son dernier souffle, s’il erre encore sur ses lèvres. Elle la prend en gémissant dans ses bras, étanche le sang. En effet Didon n'est pas morte ; elle essaie d'ouvrir les veux et n’en a pas la force ; la blessure siffle dans sa poitrine. Trois fois elle se lève sur le coude et trois fois elle retombe (11) ; ses regards vagues cherchent au ciel la lumière et elle gémit de la trouver (!?).
Ceci est par-dessus tout pathétique que, même après le coup fatal, elle ne meurt pas et soit encore condamnée à souffrir ; elle subit une longue agonie qui ne cesse que parce que Junon, qui est bien pour quelque chose dans cette lamentable histoire, à pitié d'elle...
Sa mort n'étant ni naturelle, ni méritée, Proserpine n’a pas coupé le cheveu blond et n’a point pris possession d’elle comme d’une des victimes consacrées à l’Orcus Stygien. Junon envoie donc Iris qui, toute humide de rosée, descend à travers le ciel sur ses ailes couleur -de safran, traînant après elle les mille couleurs de l’arc-en-ciel resplen- -dissant au soleil. L’arc-en-ciel signale habituellement les apparitions d’Iris (!), mais 1ci l'éclat de cette pure lumière au-dessus de cette scène sanglante est d’un effet saisissant. [ris coupe le cheveu (?) -en disant : « Je te délivre de ce corps — eque 1sio corbore Soluo 703. On ne parlerait pas autrement d’une martyre ; en effet Didon est une martyre ; c’est le corps qui a péché chez elle, ce n'est pas l'âme. Conclusion. — 19. Si l’Enéide est un poème émotif, si l'intérêt principal que nous y trouvons est la mise en jeu très active de la sensibilité des personnages, le IVe livre en est le livre culminant, le plus caractéristique, celui qui en exprime le plus fortement la nature fondamentale. Nous sommes remués jusqu'au fond du cœur par la peinture d’une passion ardente qui possède, domine, torture celle qui la ressent et ne lui laisse pour y échapper d'autre ressource que le suicide. Cela est tragique.
L'art de Virgile doit beaucoup à la tragédie. Il lui emprunte ses procédés, le contraste, la péripétie, l'inattendu, pour dramatiser -son récit. Le IVE livre est une tragédie véritable. Le premier acte c'est l'amour qui s'empare de Didon malgré elle, la rend consentante malgré les résistances de sa conscience. L'action atteint son point -décisif par la réalisation de l’union désirée. Suit la péripétie préparée par les plaintes du rival dédaigné, brusquement réalisée par l’ordre impérieux de Jupiter. Enfin vient le dénouement et c’est ce dénoucment que Virgile a particulièrement développé, n’amenant Didon au bûcher qu'après l'avoir fait passer par tous les degrés de la douleur, ménageant la situation de façon qu’elle lui porte des coups toujours nouveaux et de plus en plus violents. La composition, la progression de ce dernier acte de la tragédie est un chef-d'œuvre. Ce qui n’est pas moins merveilleux, c’est la création du caractère -de Didon. Si Virgile était, comme on se le représente d’après quelques indications très sommaires de ses biographes, un timide et un tendre, ce n'est pas dans sa nature propre qu’il en a puisé les éléments, mais dans son idéal de poète assemblant tous les traits d’un être humain supérieur. Didon a l'intelligence, une intelligence lucide et forte, qui calcule et déduit, qui est toujours active, toujours prête, qui est une clarté directrice. Cette intelligence est ouverte aux con- <eptions les plus larges, les plus nobles ; elle voit grand ; elle est ca-
pable d’édifier une œuvre. En même temps Didon a l'énergie et la volonté. Elle ne conçoit pas seulement, elle exécute, et les tâches les plus hautes ne l’effrayent point, ne la lassent point ; elle est capable de les mener à bien dans les grandes lignes et dans les détails, Enfin elle est douée d’une haute moralité ; rien de ce qui est bas n’est fait pour elle ; elle est généreuse, compatissante au malheur ; elle est sévère pour elle-même, ne transige pas avec le devoir et, si par une déplorable fatalité elle y manque, le remords est là qui fait entendre sa voix, elle souscrit à l’expiation et se punit elle-même plus impitoyablement que ne le ferait un juge. Intelligence puissamment organisée, volonté qui dompte les obstacles, moralité scrupuleuse, telle est Didon. De cet être humain si magnifiquement organisé Virgile a fait hommage à l'aristocratie. Didon est aristocrate ; elle a la puissance, l’opulence, elle jouit de tout ce qui donne de l'éclat à la vie, elle en jouit comme d’une chose qui lui est due ; elle règne, elle a une existence fastueuse ; on ne la conçoit pas dans un autre milieu que celui dans lequel l’a placée Virgile.
Ces grandes qualités sont surtout des qualités viriles ; naturellement elle les avait en elle ; mais ce sont les événements qui l'ont contrainte à les manifester. Car elle est femme, entièrement femme ; elle a un cœur fait pour l'amour ; mais l'amour chez elle est noble et pur comme tout le reste ; elle ne le conçoit que comme une affection loyale immuablement attachée à celui qui en est digne, qui embellit toute la vie, qui est la flamme douce et réchauffante qui suffit au cœur. C’est comme femme qu’elle a été attaquée, d’abord par le meurtre épouvantable du jeune époux uniquement aimé, ensuite par la cruauté de Vénus qui lui inflige, sans qu'elle puisse résister, une passion illégitime qui est une espèce de folie ; elle ignore d'où vient le coup, mais elle se sent terrassée, et, par une infernale malignité, ce n’est qu'une sorte de maladie locale que lui a imposée Vénus ; elle a laissé subsister dans son âme les éléments sains, la faculté de juger, le sentiment du devoir, si bien que Didon se croit responsable, qu’elle s’impute à elle-même sa chute et qu'elle assiste à son inévitable déchéance en se condamnant ; c’est là une souffrance particulièrement douloureuse, un calvaire préparé avec un raffinement extraordinaire de barbarie ; et il doit être gravi par la femme la plus pure et la plus noble qu'on puisse imaginer. Nous compatissons toujours à la souffrance même chez les natures communes, mais quand cette souffrance est réservée à une âme d'élite, qui ne la mérite pas, alors notre sympathie s’enflamme de la révolte que cause l'injustice.
CARTAULT. 22
Si Virgile a tout fait pour Didon, il n’a rien fait pour Énée. L'idée première de le rendre insensible à l'amour lui vient sans doute de l'attitude d'Ulysse dans l’île de Kalypsô ; mais comme par ailleurs Énée est une âme ouverte à toutes les impressions, qu’il à une sensibilité qu1 vibre, cette attitude est en contradiction avec son caractère ; il y a là un désaccord choquant. Il est possible que Virgile ait été gêné par le fait qu'Énée venait de perdre Créuse, qu'il en avait un fils, qu'il allait épouser Lavinie et qu'il ait eu peur de le rendre ridicule. Il est plus probable qu'il n'a pas voulu faire de l'ancêtre respecté du peuple romain, de l'instrument des dieux revêtu d'un caractère presque sacerdotal un simple amoureux ; mais il lui a prêté un rôle bien plus compromettant, puisqu'Énée, sans ressentir aucune tendresse pour Didon, lui offre pourtant les réalités de l'amour, accepte d'elle en échange une hospitalité luxueuse, la délégation du pouvoir royal et fait figure d’une sorte d’Alphonse épique. Il y avait d’autres possibilités. Virgile eût pu faire de lui une sorte de personnage cornélien, attiré vers Didon par ses qualités, par ses charmes, par la grandeur d’une âme pareiïlle à la sienne et pourtant immolant son inclination au devoir, à sa mission divine, la quittant le cœur brisé en déplorant l’implacabilité du destin. Au lieu de cela, Virgile lui prête un rôle qui le rend odieux. 1l ne voit dans la rupture qu'une situation embarrassante et qu’il voudrait dénouer en douceur. En face de Didon, il est maladroit, brutal, mal élevé ; il ne trouve pas un mot qui vienne du cœur. Si un désespoir si émouvant finit par lui arracher quelques soupirs, sa sensibilité est tardive, s'éveille difficilement, progresse peu et s'éteint vite. Ce qui est plus choquant encore, c'est son inintelligence totale du caractère de Didon ; comme li n'a vu dans leurs rapports qu’une aventure agréable, il semble s'imaginer qu'il en est de même pour elle, qu’elle est une de ces femmes qu'on prend, qu'on quitte et qui se consolent. Elle a beau lui crier qu'elle va mourir, il fait la sourde oreille et ne tente rien pour l'empêcher. En fait, 1l est au point de vue littéraire un admirable repoussoir pour le caractère de Didon dont le désespoir serait moins émouvant, moins terrible, s’il se conduisait autrement à son égard : Didon telle qu’elle est n’est possible qu'avec Énée tel qu’il est ; mais c'est une grande faute que de rendre antipathique le personnage principal d’un poème pour concentrer la sympathie sur un personnage secondaire.
Au point de vue du degré d'achèvement, le IVe livre ne contient qu'un nombre restreint d’additions marginales, en général reconnaissables à la présence d’un vers incomplet et que j'ai signalées au
fur et à mesure. Il avait donc à la mort de Virgile sa physionomie a peu près définitive. Cependant il semble avoir été primitivement conçu en vue d’un séjour d'Énée à Carthage réduit à quelques mois d'hiver ; dans l’Enéide actuelle, ce séjour est nécessairement de presque une année, puisqu'Énée, après avoir perdu son père à Drépane, n'a pas dû rester longtemps en Sicile et qu'il se retrouve à Drépane pour célébrer en son honneur des jeux anniversaires. Or, on n'a pas le sentiment que les événements du IVEe livre remplissent toute une année ; il y avait à faire quelques retouches, qui n'étaient pas bien difficiles et qui s'imposaient.
NOTESEDUNCETAPIER ER
P. 298. (1) 238-278. — (?) V, 43 sqq. — (3) Od., VII, 256 ivovxiws épther TE HA ÉTOEDEV.
P. 300. (1) Macr., Sat., V, 17, 4... in rem suam uertit quidquid ubicumque inuenit imitandum, adeo ut de Argonauticorum quarto (l. tertio ? ou tertio et quarto ?), quorum scriptor est Apollonius, librum Aeneidos suae quartum totum paene formauerit ad Didonem uel Aenean amatoriam Medeae circa Jasonem transferendo. Serv., Préamb. du 1. IV, Apollonius Argonautica scripsit et in tertio inducit amantem
Medeam : unde totus hic liber translatus est. — (2?) IV, 316. Per conubia nostra, per inceptos hymenseos, Cat., LXIV, 141. Sed conubia laeta, sed optatos hymenaeos. — (3) Serv., IV, 36. Iarbas, rex Libyae, qui
Didonem re uera uoluit ducere et, ut habet historia, cum haec negaret, Carthagini intulit bellum. Cuius timore, cum cogeretur a ciuibus, petit ut ante placaret manes mariti et exaedificata pyra se in ignem praecipitauit.
P. 3ot. () iamdudum IV, 1, s'applique à la durée de moins d'une nuit. — (2) Aygon., III, 284 sq.
P. 302. (1) 1 saucia est un mot de Catulle, LXIV, 250 ; la mention de la blessure et du feu paraît faire allusion aux deux attributs mythologiques d’Éros : la flèche et la torche ; il est plus probable qu'il y a là un souvenir d’Apollonios où la flèche d’Éros brûle, III, 286 sq. Péhos d’éveduiero xovon Nép0ev Üno xondin, whoyi e‘nehov. — (2) Le passage est imité d’Apollonios, mais ce qui domine chez Médée c’est l'impression physique et le charme qui se dégage de la personne de Jason et c’est là la différence capitale, III, 456 sqq. Aôros y oîos Env oousi ze pagecty £oto oîa v’ éerp de 0” ler èm! Oodvou, tete OioaËe ”’Hiev- 0008 Tuv” how Ologato "Eupmevat avéox toïov: ëv obaot Ô aiëv dpœoer Add ze dot te mehlpooves, oùs aydpeusey. Les paroles de Jason sont demeurées dans l'oreille de Médée comme une musique délicieuse ; c’est le contenu du discours d’Énée qui a fait impression sur Didon. — (3) 5 nec placidam membris dat cura quietem, X, 217, neque enim membris dat cura quietem, locution fixée. — (4) L'action de l’'En“ide n’a encore duré que deux jours et nous sommes au troisième ; 1°" jour :la tempête et le débarquement en Libye ; 2° jour : arrivée d'Énée à Carthage, accueil de Didon; dans la nuit du 2e jour, banquet et récit d'Énée. — (5) Anna figurait déjà chez Naevius, Serv.-Dan., 0.
P. 303. (1) unanimam... sororem 8, Anna soror 9, Anna, 20, O luce magis dilecta sorori 31, soror 47 sont accumulés pour insister sut l’intimité de la scène et sur la tendresse réciproque, l’abandon, la confiance.
— (2?) Les songes de Didon ont pour prototypes ceux de Médée ; quae me suspensam insomnia terrent 9 est inspiré directement de Aethr éywv, oîov pe assis éporsav Üvetvor Argon., III, 636; seulement les songes de Médée nous sont racontés ; elle rêve qu'elle aide dans l'épreuve Jason qui est venu non pour dompter les taureaux, mais pour l’épouser, qu'elle lui procure un triomphe facile, mais que ses parents refusent la ‘ toison à cause de cette assistance illicite, qu’on lui laisse la décision, qu'elle décide en faveur de Jason, que ses parents poussent des cris ; ces cris la réveillent. Il y a là en effet pour elle des choses effrayantes qui justifient ëpo06nsav; mais nous ignorons la nature des songes de Didon et terrent nous étonne parce que nous nous demandons ce qu’elle a pu rêver de si terrible à propos d’Énée. Ce n’est pas la seule fois que nous soyons arrêtés dans l’Enéide par un mot dont le sens ne nous apparaît pas clairement et qui n’est en effet qu’un emprunt à un passage où il était parfaitement justifié par le contexte. — (3) 10 Quis nouus hic nostris successit sedibus hospes offre une imitation de forme de Cat., LXIV, 176 : in nostris requiescit sedibus hospes; le poème LXIV est sans cesse présent à l’esprit de Virgile, tandis qu'il écrit le IVe livre. — (4) 11 pectore c’est le courage intime, armis la manifestation de ce courage par les exploits. — (5) 12 Credo equidem se retrouve VI, 848, locution fixée. — (6) 14 canebat fait ressortir ce qu’il y a d’héroïque dans les exploits d'Énée. Virgile s'inspire discrètement du passage de l'Odyssée où les récits d'Ulysse sont comparés aux chants de l’Aède. — (7) 21 sparsos fraterna caede penates, Cat., LXIV, 230 ut tauri respergas sanguine dextram, 400 Perfudere manus fraterno sanguine fratres ; 16 uinclo... zugali, 59 uincla 1ugalia, 496 lectumque ugalem, X, 497 una sub nocte 1ugal, Cat., LXIV, 302 taedas... sugalis; ces identités d’expressions attestent l'impression profonde que le poème LXIV de Catulle avait faite sur Virgile. — (8) 24 Sed mihi uel tellus optem prius ima dehiscat se rattache directement à ZZ., IV, 182 et VIII, 150, tôte pot yavor edoeix y0wv, VI, 281, &s xs où ad0e l'aia yavor, XVII, 416, 4) aôtod yaia uéhauwva Iäor yavor; mais dans l’Ilade ce n’est qu’une façon de parler courante, une formule qui a perdu l’énergie de son sens primitif ; elle la reprend dans la bouche de Didon ; 26 umbras Erebo, VI, 404 Erebi... ad umbras; 26 noctemque profundam se retrouve VI, 462; le vers, composé en somme de locutions fixées, n’en est pas moins d’un effet superbe très approprié à la situation. — (°) Le schéma de cette confession si noble, si ardente, est d’une simplicité extrême: constatation par Didon de son état d'âme 9, impression faite sur elle par Énée 10-14, aveu qu'elle l’aime et qu’elle l’épouserait volontiers, si elle ne s'était pas interdit le mariage 15-23, attestation solennelle qu’elle restera fidèle 24-29. — (10) 30 sinum lacrimis impleuit obortis ; la chose est dite en corrélation directe de style avec Il., IX, 570, Gesovro Ô0ë Ôaxouatr xcAmor, Apoll., Ayrgon., III, 803 sq., dede 0 xdAnous "AAnxtov Oaxpdouat. — (11) Serv.-Dan., 31 Mire uidetur intellexisse Anna quid sib1 suaderi uelit Dido. Serv. suasoria est omni parte plena : nam et purgat obiecta et ostendit utilitatem et a timore persuadet. La suasoria d'Anna est un faisceau des arguments les plus forts présentés sous la forme la plus frappante.
P. 304. (1) 33, Veneris praemia, Virgile traduit ici des expressions grecques : Ôwoa ’Awoodttns, Hés., Scut., 47, gtha dwoa Kompiaç, Pind., Of.
La
1, 120. L'Hymne à Déméter réunit 102 rôuos et Ôtwoax ’Awpoôttrne ; quelle impression produisent sur Didon les mots dulces natos, c'est ce que montrent 327 sqq. — (2) 34. En disant manes.. sepultos, elle profite habilement du terme même dont s'était servi Didon : 29 seruetque sepulcro ; les morts sont sous la terre ; comment s’occuperaient-ils des choses de la vie ? — (3) 36 despectus Iarbas est une préparation du rôle important que joue Ilarbas dans la suite des événements. — (4) L'inachèvement de 44 autorise à considérer 39-44 comme une addition marginale non encore fondue dans le texte ; 45 se soude naturellement à 38 ; Junone secunda 45, Coniugio tali 48, font immédiatement suite à placito... amori 38, en corrigeant justement ce qui dans ces mots peut effaroucher la pudeur ombrageuse de Didon ; étant donné son caractère, il ne peut être question pour elle que d’un mariage régulier ; le passage sur l’accroissement de puissance que procurerait à Carthage l’adjonction des armes troyennes, 47-49, suffit à traiter la question politique ; 11 semble que Virgile, à la réflexion, ait voulu insister sur un motif qui devait toucher particulièrement une reine comme Didon en énumérant tous les dangers que courait son royaume ; le. morceau a un caractère complémentaire et trahit le parti-pris ; on ne voit pas en quoi l’inhospitalité de la Syrte 41 et le voisinage du désert 42 sont des dangers pour Carthage ; 43 sq. ont été ajoutés pour préparer 325 sq. : an mea Pygmalion dum moemia frater Destruat. 11 est très possible que l’idée de ce morceau soit venue à Virgile en relisant les Aygonautiques d’Apollonios, où l’une des raisons données à Hypsipylé par Polyxô, sa nourrice, pour accueillir les Argonautes est le secours qu’on peut attendre d’eux en cas d’une attaque ennemie, 1, 677 sqq. ‘Yuput ye pnv vis prie ëmapealar Préroro, AT xev énthoion BovtË otodtos, né tie AMAOS Avouevéwy, à te noÂÀ pet’ avfowmoror mehovtats où Argos dit à Aiétès en parlant de Jason, III, 351 sqq. pémovev dé rot aËua tigeuwv Awtivns, awv Éueley péya duoueviovrac Zavooudtac, Toùs ooïotw dTÔ dxrntootot daudooeto et où Jason 393-395 promet à Aiétès de lui soumettre les Sauromates ou tout autre peuple ; le motif est que les arrivants défendront le roi du pays contre ses ennemis. — (5) 50, Virgile revient sans cesse sur son thème favori, qu’il y a entre Énée et Didon un parallélisme et comme une harmonie préétablie: Énée est pieux, Didon est pieuse; l’un et l’autre sont toujours soucieux de la volonté des dieux. — ($) 51 sqq. Il est naturel qu’Anna ne songe ici qu’à retenir Énée momentanément et tant que les circonstances de la navigation le permettront, quoique Énée reste à Carthage pendant une année presque entière, puisqu'il n’y a à en défalquer -que le temps indéterminé qui s’est écoulé entre la mort de son père et son départ de Sicile ; elle ne peut pas prévoir la suite des événements ; toutefois on est étonné que pendant cette année passée à Carthage il ne soit pas question de l'été ; 11 a dû s’écouler un certain temps avant l’aventure de la grotte, mais ce temps n’a pas dû être bien long ; Junon est évidemment pressée d’accomplir l’acte décisif, qui dans sa pensée fixera définitivement Énée à Carthage; or, immédiatement après l'aventure — extemplo 173 —, la Renommée porte la chose à la connaissance d’Iarbas dans les termes suivants : Nunc hiemem inter se luxu, quam longa, fouere 193; Jupiter exauçant tout de suite la prière d’Iarbas et, dans l’'Enéide actuelle, Énée revenant en Sicile un an après la mort d’Anchise, il ne peut être question que de l’hiver qui termine son séjour à Carthage ;
l'été est donc escamoté. D'autre part, ce qui est plus important, d’après Didon, 1, 755 sq., Énée, à son arrivée en Libye, en est à la septima aestas de sa navigation ; or, une année plus tard, en Sicile, Béroé dit de même, V, 626 : Septima post Troiae excidium iam uertitur aestas, tandis qu’en réalité nous en sommes à l’octaua aestas. Cette contradiction, qui saute aux yeux et qu'on ne peut atténuer, a beaucoup embarrassé les commentateurs. Elle s'explique tout naturellement si l’on admet que, dans son plan primitif, Virgile n'avait pas l'intention de prolonger beaucoup le séjour d'Énée à Carthage ; sans doute il le ramenait en Sicile où devait avoir lieu la fondation de Ségeste, ce qui est l’objet principal du Ve livre et où Énée faisait ses dévotions au tombeau de son père : plus tard ils: décida à remplacer ces dévotions par des jeux solennels anniversaires pour avoir l’occasion d’imiter longuement les dla ërt IlarocxAw ; mais 1l est resté des traces de sa conception primitive, et bien qu’on soit obligé d'admettre qu'Énée est demeuré à Carthage toute une année, ce n’est pas l'impression que produit le IVe livre quand on le lit sans partipris ; en outre, c’est de la conception première qu'est restée au VE livre la septima aestas. Il y avait là une correction qui s’imposait et que Virgile aurait exécutée dans la rédaction définitive de l’Enéide. — (?) I] y à lieu de noter entre le discours d'Anna et le Ier livre, un certain nombre de rapports verbaux : hunc cursum... tenuisse 46 rappelle hic cursus fuit 1, 534, aquosus Orion 52 nimbosus Orion I, 535, quassataeque rates 53 quassatam... classem I, 551, dans le discours d’Ilioneus, ces trois rappels de mots donnant l'impression qu’Anna a assisté au discours d’Ihioneus ; en outre, Hinc Gaetulae urbes, genus insuperabile bello 40 rappelle directement Sed fines Libyci, genus intractabile bello I, 339 ; le IVe livre est donc relié au Ier par-dessus les livres IE et III. — (8) 54 impenso animum flammauit amore correspond à 23 adgnosco ueteris uestigia flammae, 55 soluitque pudorem à 27 ante, pudor, quam te uiolo; l’action sur l’âme de Didon a été directe et déterminante ; 55 Spemque dedit dubiae menti est le résultat de l’adhésion au conseil de 50-54.
P. 305 (1) 8 male sana ; 65 furentem, 69 furens, 91 furori, 107 furorem, 283 furentem, 376 furiis, 433 furori, 465 furentem, 474 furias so1 furores, 548 furentem, 646 furibunda, 697 furore, c’est une domt nante qui va s’accentuant, à mesure que l’action avance; 78 demens, 374 demens, 300 inops animi; ce sont là exactement les couleurs violentes par lesquelles Catulle, dans le poème LXIV, peint la passion d’Ariane : 54 Indomitos in corde gerens Ariadna furores, 94 Heu miserae exagitans immiti corde furores, 124 ardenti corde furentem, 192 inops, ardens, amenti caeca furore. La dépendance de Virgile est manifeste. — (2) 57 Formule consacrée qui se retrouve VIII, 544. — (3) 58 Legiferae Cereri est la traduction de Anurrinp Üesmoyioos. Calvus, cité par Serv.-Dan., 58 : Et leges sanctas docuit et cara iugauit corpora conubio et magnas condidit urbis. — (4) Cato, De Agricull., 141 immolantque uino mola cultroque. — (5) Elle pratique l’haruspicine étrusque qui cherchait dans l’examen des exta, — c’est-à-dire le foie, les poumons, la tête, le cœur, l’épiploon, mais surtout le foie —, des indications sur l’avenir, tandis que dans le rite proprement romain l'inspection des exta n'avait pour but que de constater que la victime était bien constituée et acceptée par les dieux. — (6) 63. On s’est souvent demandé quel était
le sens exact de l’exclamation : Heu uatum ignarae mentes ! Anna a mis comme condition première au projet de s'attacher Énée que les dieux fussent favorables — sacris. litatis 50 — ; or, le mariage de Didon avec. Énée entre dans les plans de Junon. Junon particulièrement consultée — Junoni ante omnis 59 — ne saurait donc se montrer hostile et les. sacrifices sont agréés. Les devins, auxquels elle n’en a pas confié le secret, font leur métier en conscience et lui rapportent que les dieux acceptent, ses sacrifices sont reçus. Mais ils ne pénètrent pas le fond du cœur de Didon, à qui tout cela ne rend pas le calme, ne donnant pas à ses désirs. - la réalisation concrète à laquelle elle aspire. Elle continue à être en proie à l'agitation la plus farouche, à laquelle les devins, qui ne sont pas au courant, ne comprennent rien. Il n’est pas douteux que Virgile ne se. soit inspiré ici du passage d’Apollon., Aygon., III, 927 sqq., où les cor-neilles se moquent du devin Mopsos, qui, malgré toute sa science, n'est pourtant pas au courant des sentiments et des intentions de Médée. Ces imitations par allusion posent toujours une énigme au lecteur non. prévenu. — (7) 69 sqq. La comparaison est préparée par saucia 1 ; 1l est possible que le prototype soit 11., XI, 473 sqq., où il s’agit d'Ulysse blessé que les Troyens poursuivent &$ e’ te apoivor Üwes Üoecotv Auw’ ÉAapoy neoadv BebArnuévoy, Üv Tr’ Efal’ dvi ’I& àno vevpñe, avec addition de: la fuite de la biche dont un lion dévore les petits, IZ., XI, 118, Kapma- Aiuwg Ô ie xara Gouux nuxvàa %xai DAnv; la situation est pourtant tout à fait différente et la comparaison enrichie de traits purement virgiliens et habilement adaptés, incautam 70, Didon ne se doutait pas: du danger, nescius 72, Énée ne se rend pas compte de l’amour qu'il a inspiré à Didon ; Virgile localise la scène en Crète à cause de l'excellence: des archers crétois, bien que, suivant Pline, NP NTI 56 65 0 eût point de cerfs en Crète. On remarquera la richesse du vocabulaire : sagitta, telis, ferrum, harundo. — (8) 75 Sidonias... opes, c’est là une. tentation pour des gens qui sont I, 599, omnibus exhaustos iam casibus,. omnium egenos ; urbemque paratam rappelle pour l’expression I, 557 : sedesque paratas.
P. 306. (1) 81 suadentque cadentia sidera somnos se trouve déjà II, 9, où l’heure indiquée est celle du commencement du récit, tandis. qu'ici elle en marque la fin; par cette reprise de mots Virgile a. voulu insister sur le renouvellement d’une scène identique ; Iliacos.… audire labores 78 est un rappel de Troiae supremum audire laborem. (2) Argon., III, 7 sqq. — (3) 90 peste, I, 712 pesti deuota futurae, Cat., LXXVI, 20 : Eripite hanc pestem perniciemque mihi; le mot est. caractéristique. — (4) 91 nec famam obstare furori, c’est là une préparation, puisque plus loin c’est Fama qui fera tout le mal ; 22r oblitosfamae melioris amantis. — (5) or Cara louis coniunx est la traduction de la locution homérique : gtAns aA5youo, I1., IX, 156, sans adaptation: spéciale au contexte.
P. 307. (1) 06 sq. C’est une convention virgilienne que les dieux con naissent les pensées les uns des autres. Au Ier livre, quand Vénus s’adresseà Jupiter, il semble qu’elle ait entendu le monologue de Junon. Ici Junon paraît avoir eu le compte rendu sténographique du discours de Vénus. à Cupido au Ier livre : 96 Nec me adeo fallit, weritam te moenia nostra. correspond à I, 671 sq. uereor, quo se Junonia uertant Hospitia ; 97 Sus—
pectas habuisse domos à I, 661 Quippe domum timet ambiguam; 100 habes. tota quod mente petisti à I, 676 nostram nunc accipe mentem: 97 Carthaginis altae... I, 7 altae... Romae sont dits avec orgueil par Virgile et par Junon et ne sont pourtant que la traduction de la locution homérique usuelle : airs rroktehoov ; le mot acquiert par le contexte une tout autre importance. — (?) 98 Sed quis erit modus ? Egl. X 28 Ecquis erit modus ? locution fixée. — (3) 103 seruire est en relation avec Phrygio, ce sont là les mœurs orientales et cela enchérit singulièrement sur paribus... auspiciis. 102 ; paribus auspictis est une locution romaine fixée, VII, 256 sq. paribusque in regna uocari Auspiciis. — (4) 111 Tyriis... Troiaque profectis se. trouve déjà I, 732, mais a un sens particulier dans la bouche de Vénus, qui. par ces mots mêmes, signale l'impossibilité de la fusion. — (5) 113 temptare precando se retrouve 413, locution fixée. — (6) 122 tonitru caelum omne ciebo, elle aura le tonnerre à sa disposition, comme Pallas, I, 42. — (7) 124 sq. Speluncam Dido dux et Troianus eandem Deuenient, 165 Speluncam Dido dux et Troianus eandem Deueniunt, tout se passe suivant le scénario réglé d'avance par Junon, qui est une femme de tête, — (£) 125 tua si mihi certa voluntas se retrouve VII, 548, locution fixée. — (?) 126 conubio iungam stabili propriamque dicabo se trouve déjà I, 73, dans l’entrevue avec Éole ; les deux scènes ont un certain rapport et le IVe livre rappelle ici jusqu’à un certain point le Ier : Junon entend se servir de Vénus comme elle l’a fait d’Éole ; la condescendance de Vénus, avec cette différence qu’elle est feinte, rappelle la soumission d'Éole. Virgile ne varie pas beaucoup les motifs. — (10) C’est le sens de dolis... repertis 128 ; ces doli, c’est ici le consentement fallacieux à un dessein qu’elle sait pertinemment irréalisable ; VIII, 393 : Sensit laeta dolis... coniunx. Dans l’77, XIV, 211 sqq., lorsqu'Héra demande à Aphrodite ses séductions pour endormir Zeus, celle-ci acquiesce à ses désirs avec la déférence dûe à l'épouse de Zeus : ox Est’ oddè ëoue TEOV ËTos 30vr9200at ® Znvos Vip Toù dolorou ëv aynoivnoiv later. Virgile avait le passage sous les yeux ; mais l'effet qu’il en a tiré lui appartient en propre. Aphrodite rend naïvement service à Héra sans pénétrer ses desseins secrets ; Vénus n’est pas dupe et se moque de Junon.
P. 308. (1) 129 Oceanum interea surgens Aurora reliquit, répété XI, 1, est la traduction d’’Hs; pèy xooxonmemhos 4m’ ‘Qxeavoio poauwvy "Qovuro. I1., XIX, 1 sq. Od., XXIII, 243 sq. al. avec la suppression de xo0x°rerhos que la langue latine ne fournissait pas à Virgile le moyen de rendre en un seul mot et dont il a inséré l’idée dans un autre vers homérique qui ne la contenait pas ’Hws 0’ ëx Acyémv ma2’ ay200 Tihwvoio Qovo®?. Od., V, 1 sq. Tithoni croceum linquens Aurora cubile G., I, 447, En., IV, 585, IX, 460 ; c’est un curieux exemple de la façon dont Virgile pratique l’imitation homérique. — (2) 131. Serv. : Sciendum... proprie plagas dici funes illos quibus retia tenduntur circa imam et summam partem; retia rara filets à larges mailles — et sans doute solides — parce qu'il s’agit de gros gibiers. — (3) 131 lato uenabula ferro, I, 313 et XII 165 lato... hastilia ferro, locution fixée.
D-09 (1) 7132: Odora canum'uis, Lucr., VI, 1221," fida canum uis; c’est pour insérer un trait de métrique archaïque que Virgile a recueilli: l'expression de Lucrèce. — (?) 135 frena ferox spumantia mandit, le même motif, VII, 2709, fuluum mandunt sub dentibus aurum; il est
emprunté d'Apollon., Argon., IV, 1607 sq., doyivcevra D'èvi cTouateoot aka ’Auvis Coaxtalovrs mapabArèny xootéovru, où la chose est repré-
sentée avec plus de précision pittoresque. — (%) 136 Magna stipante caterua, 1, 497 magna iuuenum stipante caterua; passage de concordance et de rappel. — (4) C’est la même conception un peu vulgaire
du luxe qu’au banquet du Ier livre; il consiste essentiellement dans la profusion de la pourpre et de l'or, ostro 134, purpuream... uestem 139, auro 134, eX auro... in aurum 138, aurea 139, auro 148. (5) 14! Incedunt, il y a dans la démarche du cortège quelque chose de solen nel. — (6) 141 pulcherrimus, cf. I, 496 : forma pulcherrima Dido, IV, 60, pulcherrima Dido, 192 pulchra... Dido ; c’est un couple parfaitement assorti. — (7) Apoll., Argon., I, 307, sqq. compare également Jason à Apollon. — (8) 143 sqq. Virgile établit lui-même le parallélisme par des rapports de choses et de mots qui soulignent son intention: I, 498 per iuga Cynthi, IV, 147 iugis Cynthi; 1, 499 exercet... choros, IV, 245 Instauratque choros ; I, 500 sq. pharetram Fert wmero, IV, 149 Tela sonant uwmeris ; I, 501 gradiens, IV, 147 graditur ; 1, 499 sq. quam mille secutae Hinc atque hinc glomerantur Oreades, IV, 145 sq. mixtique altaria circum Cretesque Dryopesque fremunt mixtique Agathyrsi. — (°) 152 ferae.. caprae, ces chèvres sauvages, peuvent provenir des avec. ayotat de l’île du pays des Cyclopes, Od., IX, 118 sq., saxi deiectae uertice rappelle rirons ëx6atvoyrx appliqué à un bouquetin. /2., IV, 107. — (10) 153 sq. patentis Transmittunt cursu campos, Lucr., Il, 329, equites medios transmittunt... campos. — (li) 158 sq. Spumantem.….. aprum 1, 324 spumantis apri, locution fixée. — (12) Junon a prévenu Vénus que c’est au début de la chasse, pendant que les rabatteurs font leur besogne, Dum trepidant alae saltusque indagine cingunt 121, que l'orage éclatera ; cette indication, dont on ne voit pas au premier abord l'utilité, est une préparation : Didon et Énée ne doivent pas prendre une part effective à la chasse, qui n’est que l’occasion de leur rencontre dans la grotte.
P. 310. (1) 160 est la répétition de I, 124, avec changement d’un seul mot. — (2?) Le motif du mariage dans une caverne à été inspiré à Virgile par le passage d’Apollon., Argon., IV, 128 sqq., où celui de Médée se célèbre justement ainsi. — (3) 168. La matérialité des cris des Nymphes est sans doute empruntée à Apollen., Aygon., IV, 1218 sq., at à 6koAv£ay Nôpgat £hetovouot rotaunides, mdis il s’agit de circonstances toutes différentes, les rites magiques pratiqués par Médée. — (4) 166 Tellus mater, déesse des terres ensemencées, est une des anciennes divinités du culte romain, à laquelle sacrifiaient les pontifes. Sa fête principale, celle des Fordicidia, au 15 avril, était suivie au 19 avril par les Cerealia en l'honneur de Cérès, déesse de la croissance des plantes, qui lui était apparentée. Didon s'était mise sous la protection de Ceres legifera 58. Ici c’est Tellus qui préside à la cérémonie ; Serv.-Dan., 166 : Quidam... Tellurem pracesse nuptiis tradunt ; nam et in auspiciis nuptiarum inuocatur ; cui etiam uirgines, uel cum ire ad domum mariti coeperint, uel iam 1bi positae, diuersis nominibus uel ritu sacrificant. — (5) Il ne dit pas exactement comment les choses se sont passées. On peut supposer que Junon et Hyménée, quoique présents, sont restés invisibles ; s'ils s'étaient clairement manifestés, la légitimité du mariage n'aurait pu -être révoquée en doute.
P. 311. (1) 175. Virgile a résumé ici dans un vers alerte et ferme deux vers de Lucrèce, VI, 340 sq., assez lourds et prosaïques : Denique, quod longo uenit impete, sumere debet Mobilitatem etiam atque etiam, quae -Ccrescit eundo.
Ph312: (1) 177 traduit d'I7., IV, 443, est répété.X, 767 et appliqué à ‘Orion ; c’est un de ces emprunts dépaysés — dans l’{liade 11 s’agit d’'Éris — que Virgile se réserve d'employer selon ses besoins. — (2) 179 ut perhibent avertit que c’est une légende et n’est inséré ici que pour donner de l’autorité à l’assertion ; car en réalité ce n’est pas une légende, mais, à ce qu'il semble, une pure invention de Virgile. — (3) r79 Coeus et Encelade sont deux noms propres personnifiant les deux catégories distinctes des Titans et des Géants que Virgile ici n’a nullement confondues : fille de la Terre, Fama est naturellement la sœur à la fois des Titans et des Géants. — (4) ZZ., XXIV, 413. ’Ooox d’ ao” ayyshos Wa xaTX mTOÀLV yeTro ravrn. C'est à l’’E2t homérique que Virgile à été prendre l’idée du grandissement, dépaysant ainsi totalement son emprunt. J7., IV, 442. “H r' éMyn pèy rowra xopuocerar, aûTap Enetra Odoav@ Écrrotte xaon a
ënt f0ovi Baiver — (5) Œuvres 763 sq. Pur... Des V9 Ti Eorr 42! aûtr ; elle n’a point chez Hésiode de forme plastique. — (f) Théog., 132 sqq.
Faïa enfante six Titans et six Titanides; 139 sq. elle enfante les -Cyclopes et les Hécatonchires ; 184 sqq. des gouttes de sang d’Ouranos elle enfante les Erinyies, les Géants et les Nymphes Mektar. — (7) 178 Ira irritata deorum, d’après Apollodore, les générations des enfants de la Terre sont successivement persécutées par les dieux et les générations postérieures sont employées à venger celles qui sont antérieures ; Biblioth., I, 1 sq. Gè et Ouranos ont d’abord les Hécatonchires et les Cyclopes qu'Ouranos précipite dans le Tartare, rexvoi d ab êx Pic natdac... voùs Tirävac moocayopeutlivrac... Ayavaxtodoa de Th êni th amwhetg Tüv ets Taotapov pupévuwy maldmy metler Tobs Tirdvac EmuécÜar tt ratot.. Les Titans sont à leur tour précipités par les dieux olympiens ‘dans le Tartare, I, 34. [f... neo Titavwy dyavaxtodon vyevva l'iyavras ë£ Oùoavod…. Les géants sont tués par les dieux : alors, I, 39, 6... Exsarnoav ot Deot roy liydvcwv, TA paAÂoy yoAwbeïsa piyyorat Taotdow xx yevvg Topwva.….
P. 313. (!) 192 Aggerat iras se retrouve XI, 342, locution fixée. — (2?) Ammon, le grand dieu de Thèbes, devenu sous la XIIe dynastie le dieu principal de l'Égypte sous le nom d’Amon-Rà, avait été installé dans les oasis de la côte Libyque. A partir de la colonisation de la Cyrénaïque, les Grecs furent en rapport avec son oracle et il devint le grand dieu des habitants du pays. Au ve siècle, il atteignit le point culminant de sa popularité. Puis son culte perdit de son importance ; chez Virgile la mention n’est plus qu'un souvenir traditionnel; Strabon, XVII, 1, 43, dit en effet ro y ’Aupuwvyt oyedcv tt ÉxAËAEUTTOt HONOTHELOV. — (3) Tous les traits dont se compose le tableau se retrouvent ailleurs à “propos d’autres cultes ; c’est donc la banalité même : IV, 200 centum aras, en parlant du temple de Vénus à Paphos, centum... arae, I, 416 sq. ; IV, 202 uariis florentia limina sertis, dans le même passage, sertisque recentibus halant, I, 417, en parlant des manifestations pieuses des Troyens, à l'introduction du cheval delubra deum... festa uelamus fronde, II, 248 sq. ; IV, 201 sq. pecudumque cruore Pingue solum, IV, 62 pinguis.. ad aras ; IV, 205 manibus supplex orasse supinis, attitude
consacrée quand on s’adressait aux dieux d'en haut, tendoque supinas Ad caelum cum uoce manus, en parlant d’Enée, III, 176 sq. ; IV, 2r9 arasque tenentem, attitude nécessaire pour que la prière fût exaucée, arasque tenebat, VI, 124, tango aras, XII, 201. — (4) 206 sqq. Juppiter… aspicis haec ? idée et tournure homériques. I/., VII, 445 sqq. Zed marco. 09% 0oagç 07... ; 206 sq. Maurusia... gens, 326 Gaetulus Iarbas, Virgile ne paraît pas s'être préoccupé de définir ce peuple avec une précision absolue ; 207 Lenaeum libat honorem I, 736 laticum libauit honorem, locution fixée. — (5) 214 in regna recepit, 374 regn1... in parte locaui, de même Hypsipylé, Apollon., Argon., I, 827 sqq. et 890 propose à Jason la royauté; c’est sans doute là que Virgile a emprunté le motif. — (6) 211 femina est ici méprisant, le mot est admuiratif I, 344. — (7) 219: litus arandum, VII, 798, Litus arant.
P. 314. (1) 220 sq. oculosque ad moenia torsit Regia correspond à.
208 Aspicis haec ? — (2) 223 Vade age est la reproduction de la formule homérique £asx ‘Ut; l’antithèse Dardanium... ducem Tyria Carthagine en dit long. — (3) 227 Serv. : xati 70 otwrwueyoy intellegimus ;
en effet il n’y a pas dans l’Enéide de conversation de Jupiter et de Vénus, où celle-ci s'engage au nom d'Énée ; mais Virgile n'avait pas à reproduire le détail des entretiens entre le père et la fille. — (4) 234. L'argument est approprié à la personne d’Énée qui a pour Ascagne une profonde affection, I, 643 sq. neque enim patrius consistere mentem Passusamor, 715 sq. Ille... magnum... impleuit genitoris amorem ; Créuse avait dit à Énée : nati serua communis amorem, Il, 789 , mais en même temps le vers souligne l’importance d’Ascagne dans l’Enéide ; c'est lui qui doit être l’ancêtre de la Gens Tulia... — (5) Servius rapproche avec raison de 236 Nec prolem Ausoniam et Lauinia respicit arua, VI, 756 sq. Dardaniam prolem quae deinde sequatur Gloria, qui maneant Itala. de gente nepotes ; en outre 236 est en rapport avec 230 : genus alto à sanguine Teucri; dans les trois passages il s’agit du fils qu'Énée aura en Italie. Or, au I. I, 267 sqq., c’est Ascagne qui transporte le siège du royaume de Lavinium à Albe, c’est sa lignée qui règne à Albe et qu fonde Rome ; au contraire au 1. VI, 756, c’est Silvius, qu’Énée a de Lavinie, qui est l’ancêtre des rois d’Albe et dont les descendants fondent Rome ; 1l v a là deux conceptions divergentes. Ici, après la mention d’Ascagne dont la postérité fondera Rome, 234, on est étonné de celle du fils de Lavinie qui est tout à fait secondaire, puisque c’est bien entendu Ascagne qui est l'ancêtre de la gens Zulia et qu'il est en même temps celui des rois d’Albe. On remarquera que dans la transmission du message, 274-275, Mercure ne tient aucun compte de 236 et paraît l'avoir oublié. D'où l’on peut conclure que 236 ne faisait pas partie du texte primitif, que Virgile l’a ajouté à la marge — on peut le supprimer sans. qu'il apparaisse de lacune — quand il s’est décidé à donner plus d’importance à Silvius, tandis que d’abord il s'était contenté de l’allusion de 230 sq. — Naturellement, si Virgile avait introduit lui-même 236 dans letexte, 1l aurait remanié le passage. — (5) 238 Serv. : non respondet, quasi numen inferius, sed dictis obtemperat. — (7) Od., V, 43, °Qs: Évar’ 000 amniÜros Ôudxrosos. doyeipdvrns est traduit exactement 238 sq. Dixerat ; ille patris magni parere parabat Imperio. — (8) Ils servent également à Athéné, Od., 1, 96-908.
P. 315. (1) Cf. 223 labere pennis et 259 Alatis... plantis. — (2) 244 lumina morte resignat — il délivre les yeux du sceau de la mort. — (5) Dans l’Od., XXIV, 5 sqq., Hermès, avec sa baguette, conduit les Âmes des prétendants dans la prairie Asphodèle, mais c’est la seule fois qu'il joue ce rôle dans les poèmes homériques ; son rôle de psychopompe ne s’est développé que plus tard. — (4) On a cru pouvoir établir qu'Hermès était primitivement le dieu des vents ; c’est un souvenir de cette conception primitive qui fait qu'il dispose d'eux dans l'Odyssée ;. cette conception étant oblitérée à l’époque de Virgile, celui-ci lui donne un instrument spécial qui lui confère le pouvoir sur eux ; illa fretus agit ventos 245 ; rapido pariter cum flamine portant 241 est la traduction littérale de aux nvoins dviuoto ; Jupiter dit à Mercure : uoca Zephyros 223. C’est par inadvertance que Virgile dit un peu plus loin : uentosque secabat 257; Mercure est porté par les vents, il ne les coupe point ; il lui a appliqué une locution usuelle où uentos n’a pas d'autre sens que auras, XII, 267, auras... secat; 257 équivaut au français fendre les airs. — (5) 268 sq. Ipse deum tibi me claro demittit Olympo Regnator. — ($) 252 paribus... alis est bien l'attitude de l'oiseau qui va se poser ; les mêmes mots sont appliqués V, 657 et IX, 14, à Iris, la déesse aux grandes ailes, au moment où elle s'envole vers le ciel ; ils sont moins à leur place quand il ne s’agit que des petites ailes talonnières de Mercure. — (7) 256 terras inter caelumque.
P. 316. (1) 261 stellatus paraît indiquer non pas seulement l'éclat, mais la forme de la pierre. Serv.-Dan. : Gaius Memmius de triumpho Luculli Syriaci calceoli gemmarum stellati coloribus, ce sont des souliers constellés de pierres précieuses. — (2) Andromaque, IIT, 483 sq., avait ainsi donné à Ascagne des étoffes tissées de ses propres mains — ce qui est une preuve d'amour — avec des fils d’or ; XI, 72 sqq., où 264 est répété textuellement, nous apprend que ce n'était pas la seule étoffe de pourpre que Didon eût tissée pour Énée. — (3) Serv.: 265 inuadit : habitum futurae orationis ostendit. — (4) 268 sqq. ipse deum.… Répnator Aflaec terre miubetmrappelle ZZ., XI, 207, Zeïc pe -ratno rooënxke veiv Taûe pubr,sacbat ; 269 caelum et terras qui numine torquet, IX, 93 torquet qui sidera mundi, locution fixée avec variation de mots. — (5) On s'étonne que l’injonction Nauiget ; haec summa est 237, qui est capitale, ait disparu ; Si nulla accendit tantarum gloria rerum 232 s'explique naturellement dans la bouche de Jupiter qui vient d’énumérer ces grandes choses ; Si te nulla mouet tantarum gloria rerum s'explique moins bien dans la bouche de Mercure qui ne fait aux destinées d'Énée qu’une courte allusion 267; inimica in gente moratur 235 est remplacé par Libycis teris otia terris, qui est singulièrement plus faible ; 273 qui manque dans la meilleure tradition manuscrite est sans doute interpolé ; puisque Mercure arrange à sa façon le message dont il est chargé, il n’était pas tenu de le reproduire. Le mouvement : Si te nulla mouet tantarum gloria rerum 272 est repris mécaniquement VI, 403 Si te nulla mouet tantae pietatis imago ; Ascanium surgentem et spes heredis Iuli 274 se reflète dans per spem surgentis Iuli VI, 364; en faisant durer sept ans les voyages d’Énée, Virgile arrive à ce résultat que c’est dans l’Enéide même qu'Iule grandit. — (5) Serv., 277 medius sermo est, cum persona, cum qua quis loquitur,
non respondet, ut nunc facit Aeneas. — (7) 277-278 qui sont une formule. banale sont reproduits textuellement IX, 657-658; dans ce passage, mortalis nisus... reliquit s'explique naturellement puisqu’Apollon a pris. la forme du vieux Butès ; ici Virgile ne dit point que Mercure ait pris une forme humaine; mais dans l’7/., XXIV, 347 sq., quand Hermès est délégué pour accompagner Priam, il prend la forme d’un adolescent, xoïow aiosuuvitios éotxws Ilowroy drnvirn; Virgile s'accorde donc non pas avec lui-même, mais avec un souvenir homérique, ce qui est caractéristique. — (8) 280 se retrouve XII, 868; cf. II, 774, III, 48, ZZ., XXIV, 359. — (?) 285-286 se retrouvent VIII, 20-2r ; 1l se peut que 286 qui manque dans FIP soit interpolé ; c’est une imitation homérique, ôtæv- Otya meoprottev. "QÙe GE o! woovéovtr dodosato xépôdtov etvat Il, XIV, 23.
P, 317. (1) 290 arma parent, VII, 468 iubet arma parari, locution mécaniquement fixe, mais avec modification de sens ; au VITE L,, il s’agit des armes ; ici des agrès ; classem aptent 289, arma parent 290 équivalent à armari classem 299. — (2) 296 Quis fallere possit amantem ? est une de ces. remarques morales générales que Virgile insère ça et là en se mettant personnellement en scène. Ces observations sont assez banales ; ce quiest intéressant, ce n’est point leur nature, mais leur existence même. Un poème épique est quelque chose d'objectif, dans lequel l’auteur n’a pas à intervenir. Mais Virgile est très subjectif : il met toujours en pleine lumière. les sentiments et les impressions de ses personnages ; il dicte, il impose au lecteur ce qu'il doit éprouver au contact des événements ; il pense et s’émeut lui-même à propos de ce qu'il raconte.
P. 318. (1) Ce sont des courses pareïlles qui ont déjà traduit, dans des circonstances très différentes, les agitations d’un amour inassouvi : 300 sq. totamque incensa per urbem Bacchatur, 68 sq. totaque uagatur urbe furens ; de même, lorsqu'Amata est désespérée de ne pouvoir donner sa fille à Turnus, VII, 377: Immensam sine more furit lymphata per urbem; il faut sans cesse remarquer que Virgile est pauvre dans l'invention des motifs ; en outre, VII, 376 ingentibus excita monstris est une fin d’hexamètre qui rappelle mécaniquement IV, 301, commotis excita sacris. Toutefois, dans le cas de Didon, Virgile a marqué très finement par la différence des comparaisons la diversité des situations : dans la première Didon est une biche blessée, dans la seconde c’est une bacchante. — (?) 303 nocturnusque uocat clamore Cithaeron, G., III, 43, vocat ingenti clamore Cithaeron, locution fixée d’une façon purement formelle, le sens étant très différent. — (3) 304 compellat uocibus ultro se retrouve VI, 499, locution fixée exprimant, là une interpellation sympathique, ici une interpellation irritée. — (4) 314 per ego has lacrimas, 369 Num fletu ingemuit nostro sont les mots par lesquels Virgile caractérise le ton du discours ; en réalité ils ne s'appliquent qu’à la seconde partie. — (5) 305 perfide, 366 perfide, 421 perfidus ; de même dans la bouche d'Ariane, Catulle, LXIV, 132 perfide, 133, perfide 174, perfidus. — (6) Il y a là des rappels d'expression qui montrent que Didon est informée de tout ce qui justifie son emportement. La Fama ne s’est pas bornée à dire armari classem 299, qui rappelle classem aptent 289, arma parent 290 ; elle a révélé tous les dessous : dissimulare 305 correspond à dissimulent 291, tacitus 306 à taciti 289 ; tout ce qu’il y a de peu honorable dans la conduite d'Énée
apparaît au grand jour et justifie l’indignation de Didon. — (7) 308 Nec moritura tenet crudeli funere Dido est un vers modelé sur G., III, 263 : Nec moritura super crudeli funere uirgo ; crudeli funere se trouve déjà Egl., V, 20 ; ce qui est tout à fait caractéristique de l’art de Virgile, c’est que des sentiments si poignants, un pathétique si vrai soient exprimés avec des expressions toutes faites et de souvenir. — (8) 309 moliris…. classem, III, 5 sq. molimur... classem, locution fixée prise dans un sens un peu différent, puisque III, 5 sq. il s’agit de construire la flotte, IV, 309, de la mettre en état de prendre la mer. — (?) 311 crudelis, Catull., LXIV, 136 sq. Nullane res potuit crudelis flectere mentis consilium, l’idée est très analogue ; 1l est curieux de constater que Virgile a dépecé les plantes d'Ariane et en a incorporé les éléments aux diverses expressions de la douleur de Didon ; nous en retrouverons des fragments ailleurs,
P. 319. (1) Misera est un terme qu'Ariane s'applique à elle-même, Catuli., LXIV, 196, non haec miseram sperare iubebas 140 ; cf. 57. — (2) 314 dextram... tuam signifie ici les engagements pris par Énée à son égard, 307 data dextera, d’après le contexte, paraît signifier les engagements pris par Didon ; 1l y a eu réciprocité. (3) 316. C’est le vers tra-duit presque littéralement de Catulle, LXIV, 141, et par lequel Virgile atteste sa dépendance de ce poême ; Serv. : inceptos hymenaeos qui nouitate sunt dulces : 1l n’est pas en effet admissible de croire que Didon ne considère pas son mariage comme définitivement conclu. — (4) Soph., A1., 516 sq. dit quelque chose d’analogue, avôot rot yoewy Mvrury TO0Seivat, veorvoy €! tt mov rafot sans qu'on puisse décider si le passage a influencé directement Virgile ; fuit aut tibi quicquam Dulce meum 318 est en relation dulcis... terras 281, mais par le contexte, Virgile fait comprendre que Didon et Énée n’entendent pas les choses de la même façon : Didon songe aux charmes de sa personne, meum, Énée à ceux de l'hospitalité et du pays, terras, 281. — (5) 322 Extinctus pudor, comme l’a bien vu Servius qui renvoie à 27, c’est là pour Didon le grand sacrifice. — (5) Il est possible que l’idée soit venue à Virgile de ce que dans Apollor., Argon., I, 896, Hypsipylé demande à Jason à son départ ce qu'il faudra faire de leur enfant, si elle en à un ; mais il a transformé la chose, et le sentiment lui appartient en propre. Naturellement on ne peut faire état du passage pour déterminer le temps qu'Énée est supposé rester à Carthage ; ce n’est là de la part de Didon qu'un souhait irréalisable ; paruulus aula Luderet Aeneas 328 sq. supposerait un séjour de deux ou trois ans au moins ; il s’agit d’un enfant déjà grand. — (7) 355 fatalibus aruis, V, 82 fataliaque arua, c'est une dominante. —"(5)"359 sq. est imité. d’'ZZ., XXIV, 223. aûros ya axovox Beod a! écédauxov avtnv. — (?) Tout cela est résumé par le v. 361 : Italiam non sponte sequor qui termine avec une grande fermeté le discours d'Énée. Mais le vers est incomplet et il est inadmissible que lorsque. Virgile a lu son IVe livre à Auguste il contînt des vers inachevés. II faut donc croire qu’à une lecture postérieure Virgile a concentré dans cet hémistiche vigoureusement frappé et qui comprend en somme tout ce qu’il y a de solide dans la réponse d’Énée, tout le développement 345-359 ; bien que le rapport paraisse être l'inverse, il est possible qu'il ait été inspiré dans sa forme par 381 I, sequere Italiam.
P. 320. (1) 337 Pro re pauca loquar ; c’est un plaidoyer qu'il com-
mence et en effet il réfute les principaux traits du discours de Didon ; 333 sqq. répond à 307, 337 sq. à 305 sq. 338 sq. à 316, mais c'estun argument que Didon avait presque abandonné : hospes, Hoc solum nomen quoniam de coniuge restat 323 sq. ; 340 sqq. réfute 311 sq., mais il ne s'agissait pas de discuter ; il oublie que Didon avait dit miserere 318. Il est singulier qu'il s’attribue 337, et que Virgile lui attribue 333 le mérite de la brièveté pauca, puisqu'il prononce 29 vers tandis que Didon n’en avait prononcé que 26; c’est une allusion à ce que Didon a dit tant de choses qu’il faudrait de longs développements pour lui répondre. — (?) 336 dum spiritus hos regit artus est une formule toute faite, Il., IX, 609 £toix’ aïtun ’Ev ot10eoot uivn, cf. XXII, 387. Jason dit plus simplement qu'Énée Apollon., Argon., III, 1079 sq. Kai Ainv où voxtas Ôtouat, 000: mor nuao Seb éruhr,ozo0at ; ici, Enée est froïd, I, 607 -sqq., il est boursoufilé ; dans les deux cas l'expression est banale. — (i) 339 aut haec in foedera ueni, X, 901 nec sic in proelia ueni, forme mécanique de fin d’hexamètre. — (4) 340 Me si fata meis, etc., est l’imitation d’un mouvement homérique, Od., XVI, 148 sq. Et 29 FrUS €" abTayera mAvTa Booroïioiv, [Iswroy pëv etc. ; 343 Priami tecta alta manerent (312 et Troia antiqua maneret), II, 56 Priamique arx alta maneres, locution fixée avec souvenir d'Od., III, 130, Istauoto mov. xixty : 347 hic amor est caractéristique d’Énée, Hortor amare focos, III, 134. — (5) 331 sq. immota tenebat Lumina, 369 num lumina flexit ? P. 321. (1) 365 Nec tibi diua parens, generis nec Dardanus auctor exprime une illusion perdue : 12 Credo equidem, nec uana fides, genus esse deorum; la formule de la cruauté inexplicable par la nature humaine remonte à l'Iliade, XVI, 33 sqq. Nnheis, OÙX 49% GOÙ JE TATNO Av LTTOTA Lhe se OÙ0ë Bitte pui Tnp' yhavrT dE oe Tite Oahacox Iléroar * AlBator, tr tot vos ëstiv arnvrs; elle a été fréquemment reprise et variée : Eurip., Bacch., 988-991, Catull., LXIV, 154-156, Virgile lui-même, Eg., VIII, 43-45; 365 est l'adaptation à la personne en jeu d’Z1., XVI, 33 sq.; Virgile s’est repris à lui-même duris... cantibus de l’Egl., VIII; il est curieux que l'expression de la passion dans l'Enéide se rattache directement à l’expression de la passion dans les Bucoliques ; perfide 366 repris de 305 témoigne qu’Énée n’a pas réussi à convaincre Didon de sa loyauté. — (?) 368 quae me ad maiora reseruo ? prépare 371 Quae quibus anteferam ? qui a un sens très ana- —Jlogue : n'est-ce point le pire que je puisse attendre ? — ($) 371 sq. Macr., Sat., VI, 1, 59 rapproche Accius in Antigona Iam iam neque di regunt Neque profecto deum summas rex omnibus curat; l’introduction par iam iam paraît prouver que Virgile s’est bien référé à ce passage. — (4) 373 Nusquam tuta fides reprend l’idée de perfide 305 et 306 et, comme Virgile ne perd pas des veux les plaintes d'Ariane, on peut admettre qu'il a songé à 143 sq. Nunc iam nulla uiro iuranti femina credat, Nulla uiri speret sermones esse fideles. — (5) 373- 375. Le prototype est Od., V, 130 sq., Tov pèv ëyoy Écawox megi TpoTtos De Bawra O'ov... Toy mEy éytw pihsov te ka Étoeov, etc. , l'aventure de Kalypsô est à la base du IVe livre ; cf. Eurip., Méd., 476 : RE s’,etc. ; de même ‘Catull., LXIV, 150 sq. Certe ego te in medio uersantem turbine leti Eripui, qui paraît être le passage dont Virgile s’est inspiré directement. Eiectum litore, egentem 373, ici Didon, qui ne ménage plus rien et qui veut faire
NOTES DUSRCHAPITRE CINQUIÈME 359
sentir à Énée l’indignité de sa conduite, reprend les termes mêmes dont s'est servi Énée I, 384 : Ipse ignotus egens, Libyae deserta peragro, cf. I, 578 : Si quibus eiectus siluis aut urbibus errat ; l'identité des termes rattache en outre directement le 1. IV au I. I : eiectum litore semble avoir le sens suivant : si vous êtes sur le rivage, le naufragé vous apparaît comme eiectus mari, si vous êtes à une certaine distance, et c'est le cas de Didon, il apparaît comme eiectus litore, une épave rejetée par le rivage. Regni demens in parte locaui 374 rappelle directement dominum Aenean in regna recepit 214 et la fin de l’hexamètre est reproduite mécaniquement XII, 145, caelique in parte locarim ; Hypsipylé, Apollon., Aygon., 1, 827 sqq. et 890 sqq. offre à Jason le sceptre de son père Thoas. — (6) 376 Heu furiis incensa feror ! Allusion à 360 : Desine meque tuis ancendere teque querellis particulièrement offensant et qui est resté comme un outrage grossier dans l'esprit de Didon ; quant à la forme elle reproduit mécaniquement 110 Sed fatis incerta feror ; cf. X, 630 sq., Aut ego ueri Vana feror. — (7) 379 sq. a une couleur nettement épicurienne, comme dans les plaintes d’Iarbas, 208 sqq. ; à partir du VIS livre nous trouvons au contraire quelques traits de couleur nettement stoi- Cienne ; ainsi se manifeste l’éclectisme philosophique de Virgile. — (8) 381 I, sequere Italiam, le mouvement est analogue à 1/.,1, 173, Pedve mal, e7 rot Ovds Eriosutat, mais beaucoup plus violent. — (9) 382 si quid pia numina possunt, IX, 446 si quid mea carmina possunt, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement avec d’autres mots.
P. 322. (1) 390 sq. Linquens multa metu cunctantem et multa volentem Dicere, II, 790 Haec ubi dicta dedit, lacrimantem et multa volentem Dicere deseruit ; il est caractéristique que ce soit Énée qui soit apeuré — metu 390 — ; dans toute la circonstance 1l manque de hardiesse, 283 sq. quo nunc reginam ambire furentem Audeat adfatu ? C’est un pleutre. — (2) 394 dictis auertere curas, II, 775 curas his demere dictis, locution fixée avec variation d’un mot. — (3) 397 sq. Énée a ordonné 289 sq. de mettre la flotte en état de partir. Ici il va voir ce qui se passe et sa présence redouble l’activité; Tum uero Teucri incumbunt 397 Tum uero incumbunt IX, 727, locution fixée ; la description de la mise à flot des navires a sans doute pour prototype celle de l’Iliade, IT, 149 sqq. ; uncta carina, expression empruntée à Ennius, cité par Macr., Su NT) st et Isid. Orig., XIX, 1, 22. Labitur uncta carina, passage que Virgile a imité encore VIII, 91 : Labitur uncta uadis abies. — (4) Si on supprime 399-407, non seulement on ne crée pas de lacune, mais 408 ‘se soude étroitement à 398 ; en effet 397-398 il est question de ce qui se passe sur le rivage et de la mise à flots des navires ; or, c'est sur le rivage et sur ce qui s’y passe que Didon a les yeux attachés 409 sq. Cum litora feruere late Prospiceres arce ex summa ,; elle ne paraît donner aucune attention aux mouvements des Troyens à travers la ville; quand elle parle à Anna, c’est vers le rivage qu’elle dirige ses regards : uides toto properari litore circum 416. Les Troyens sont déjà sur le rivage, Undique conuenere 417 et ils y sont sûrement depuis quelque temps puisque Énée a donné l’ordre de les y rassembler 289 sociosque ad litora cogant ; d'autre part il est un peu tard pour apporter des branches encore garnies de leur feuillage pour en faire des rames, lorsque les navires sont à l’eau, pouvant partir d’un moment à l’autre. Nous sommes donc en
CARTAULT, 23
présence d’une addition marginale non fondue par Virgile dans le texte ; quand il a rédigé isolément la comparaison avec les fourmis, il ne l’a pas adaptée à l’activité qui se déploie sur le rivage et il l’a fait précéder de 399-400 en laissant provisoirement le dernier vers inachevé. Il ne s'est pas inspiré de la courte mention faite par Apollon., Aygon., IV, 1452 sq., des fourmis réunies autour d’un trou ; il avait à exprimer l’activité, Apollonios la presse. — (5) 401-406 contient un certain nombre de souvenirs des Géorgiques auxquelles Virgile aime à se référer, quand le sujet le permet : ingentem formicae farris aceruum Cum populant est la reprise de G., I, 184 sq. : populatque ingentem farris aceruum Curculio atque... formica ; calle angusto rappelle G., I, 380 : Angustum formica terens iter ; opere omnis semita feruet rappelle G., IV, 169 : Feruet opus; ce qui caractérise la nature et la complication du travail de Virgile, c’est ce que nous apprend Servius, 404, à savoir que It nigrum campis agmen est un hémistiche d'Ennius parlant des éle-phants et que Nigrum agmen avait été appliqué par Accius aux Indiens ; Virgile copie le modèle en essayant de faire tout autre chose. — (6) 411 Misceri ante oculos tantis clamoribus aequor étonne puisque 397-398 il n’a pas été question de cris ; mais 17., II, 149 sq., quand les Grecs courent au rivage remettre à flots leurs navires, on lit rot à dhaAnt® Niaç ëm ëssevovro : Virgile s'accorde donc avec le passage d’'Homère qu'il a dans l'esprit et non point avec ce qu'il a écrit lui-même. — (7) 412 est une de ces observations psychologiques et morales, par lesquelles Virgile introduit ses sentiments personnels en interrompant le récit ; 414-415 Didon essaie, par-dessus les outrages de 365-387 de reprendre l'attitude qu’elle avait 314-319, comme le prouvent in lacrimas 413 rappelant per... has lacrimas 314, temptare precando rappelant precibus 319, supplex 414, 314-326 étant des supplications bien caractérisées, extremam hanc oro ueniam 435 rappelant oro 319 ; iterum temptare precando 413 se trouve déjà 113, locution fixée.
P. 323. (1) 417 uocat iam carbasus auras montre qu'il n'y a pas de temps à perdre ; l'expression rappelle III, 356 sq. et aurae Vela uocant tumidoque infiatur carbasus austro ; 418 qui se trouve déjà G., I, 304, n'est pas seulement ici un vers pittoresque ; 1l rappelle 295 Imperio laeti parent ; la joie des Troyens de quitter Carthage est un crève-cœur pour Didon. — (2?) Miserae 315, miserae 429 ; c’est dans tout le passage une dominante. — (3) 419 sq. Hunc ego si potui tantum sperare dolorem Et perferre, soror, potero n'a pas le même sens pour Didon et pour Anna ; Didon ne,s’attendait sûrement pas à ce qu'Énée la quittât 292 et tantos rumpi non speret amores ; la condition n’est donc pas remplie pour elle et elle sait qu’elle ne survivra pas à la rupture ; Anna, qui voit les choses avec plus de réalisme et qui peut-être a prévu, peut supposer que sa sœur prévoyait aussi. — (4) D’après Servius, V, 4, Varron prétendait qu’Anna avait été aimée par Énée ; Virgile connaissait sûrement cette forme de la légende ; il est possible qu'elle l’ait influencé de loin, bien qu'il ne l’ait pas adoptée et qu’elle lui ait inspiré cette sympathie en tout bien tout honneur entre Anna et Énée. — (5) La gradation descendante coniuge 324, hospes 323, hostem... superbum 424 est significative et montre la profondeur de la désillusion de Didon et la sensation aiguë de la situation actuelle. — (5) 425 exscindere gen-
tem se retrouve IX, 137, fin d’hexamètre répétée mécaniquement ; 427 suivant une tradition rapportée par Varron, cité par Servius ad h. L. Diomède avait, d’après un oracle, enlevé les ossements d’Anchise de son tombeau et les avait ensuite rendus à Énée, tandis que Caton racontait qu'Anchise était arrivé avec Énée en Italie: Virgile met ici dans la bouche de Didon une allusion à une légende qu'il n’a pas suivie dans l'Enéide, puisqu'Anchise est enterré à Drépane, en Sicile, et qu’au Ve livre Énée célèbre des jeux funèbres en son honneur ; dans le chaos des traditions qu'il avait sous les yeux il n’adopte donc pas toujours un partipris assez décidé. — (7) 429 sq. Didon revient ici sur un argument qu'elle a employé déjà 309 sq. et qu'elle juge particulièrement destiné à faire impression ; Énée a tout intérêt à attendre que le temps soit devenu favorable ; 430 uentosque ferentis, III, 473 uento... ferenti, locution fixée.
P. 324. (1) 433 requiem spatiumque furori, tout à l’heure Didon s'était indignée qu'on pût la traiter de folle, 376 Heu furiis incensa feror ! mais, depuis la fatale entrevue, les choses ont marché, elle a beaucoup réfléchi, elle est bien obligée de convenir avec elle-même que son amour est une véritable folie. — (?} On a beaucoup discuté sur le sens de 435-436 ; en réalité Extremam hanc oro ueniam ne fait que reprendre Extremam hoc miserae det munus amanti 429 ; elle demande à Énée une dernière faveur ; dederit est la leçon de MP ; miserere sororis est une parenthèse à l'adresse de sa sœur, à qui elle demande d’avoir pitié d’elle qui en est réduite à implorer Énée et qui est tombée si bas ; dederis, peu autorisé, est une correction voulue, parce qu'on a considéré extremam... ueniam, comme le dernier service qu’elle demandait à sa sœur ; or elle lui en demande d’autres dans la suite. Le sens est : C’est la dernière faveur que je lui demande — Aie pitié de ta sœur, qui en est réduite là ; quand il me l’aura accordée, je la lui rendrai au centuple par ma mort. — (3) Fertque refertque 438 est en rapport avec adsiduis... uocibus 447. — (4) 441-445, le prototype paraît être la comparaison de l’ZZ., XII, 132-134 ; altae... frondes rappelle dbrixaonvot ; ce sont les plus hautes branches qui sont le plus violemment secouées par le vent et qui perdent leur feuillage ; Ipsa haeret scopulis rappelle ‘Pifnow ueyaAnor dinvexéess” äoaoviat, avec l'observation personnelle que les chênes poussent au milieu des rocs et que c’est là qu'ils sont le plus solides; il n’est pas sûr que 443 sq. ait été influencé par 11., VI, 147, PIX TA pév t' aveuos Yamadts Yéet, passage très différent du nôtre. Virgile a grandi la comparaison homérique par l’addition de quantum uertice... in Tartara tendit reproduit de G., II, 291 sq.; pour les peintures des choses de la nature dans l'Enéide, il emprunte le plus qu'il peut aux Géorgiques. — (5) 449 lacrimae uoluuntur inanes, on s’est demandé s'il s'agissait de larmes de Didon ou de larmes d’Énée ; la réponse ne paraît pas douteuse si l’on remarque que les larmes de Didon sont dans tout le passage une dominante : 314 per has lacrimas, 369 fletu... nostro, 437 fletus, 438 sq. nullis... fletibus. Énée gémit 395 mais Didon n’a pas pu lui arracher une larme ; 370 Num lacrimas uictus dedit ? lacrimae uoluuntur inanes est la reprise de nullis ille mouetur Fletibus 438 sq. et dit la même chose sous une autre forme.
P. 325. (1) 451 caeli conuexa, VI, 241, 750, X, 251 supera... conuexa ; 452 lucemque relinquat, X, 855 lucemque relinquo, locutions fixées. —
(2) 453 turicremis... aris est une expression de Lucrèce. — (%) 454 horrendum dictu, avertissement au lecteur de l’impression qu'il doit ressentir. — (4) 460 Hinc exaudiri uoces, VI, 15 Hinc exaudiri ue début d’ tr reproduit mécaniquement.
P. 326. (1) 469 sq. sont empruntés à Euripide, pour qui Virgile avait une affinité particulière, Bacch., 918 sq. Ka? uv ooäv puot io pèv nôtovs Oox&, Atoode dë OnOac «a Too Entasrouov; il se peut que Virgile se soit référé à la traduction qu'avait faite Pacuvius de la pièce ; 471 sqq. sont d’après Servius empruntés à Pacuvius, a Pacuuio Orestes inducitur Pyladis admonitu propter uitandas furias ingressus Apollinis templum ; unde cum uellet exire, inuadebatur a furiis. Oreste, dans le temple d’Apollon, entouré des Furies qui le poursuivent ou qui sont couchées ça et là, est fréquent sur les monuments figurés ; 471 Scaenis agitatus Orestes, III, 331 scelerum furiis agitatus Orestes, locution qui s’est fixée dans l'esprit de Virgile. — (?) furias 474 relie étroitement ce morceau à la fin du précédent et à furentem 465. On pourrait supposer que la comparaison 469-473, qui n'est pas nécessaire, a été ajoutée après coup, justement pour expliquer ces mots.
P. 327. (1) 492-493, c’est une déchéance pour Didon que de se résoudre à recourir à ces superstitions vulgaires ; Virgile a voulu lui faire exprimer ce sentiment pour ne pas l’amoindrir ; mais 492-493 ne paraissent pas à leur place et la suite des idées est meilleure si on les supprime, #w 494 s’opposant plus nettement à haec 487; d’où la conclusion qu'ils ont été à la réflexion ajoutés par Virgile à la marge ; testor... te... tuumque Dulce caput 492 sq. Testor utrumque caput 357, locution fixée, déjà chez Catulle, LXVI, 40 : Adiuro teque tuumque caput. — (?) 479 eum.…. e0, 495 uiri, elle ne nomme pas Énée ; elle ne veut plus prononcer son nom. — (3) 480 sq. Il s’agit des Éthiopiens de Mauritanie, J2., I, 423, Qxeavov per’ amouovas Atbtortas ; 481 sq. ubi maximus Atlas Axem umero torquet stellis ardentibus aptum, VI, 706 sq. ubi caelifer Atlas Axem umero torquet stellis ardentibus aptum ; c’est, avec des variations d’expression, un emprunt à Ennius, cité par Macrobe, Sat., VI, 1, 9 : Qui caelum uersat stellis fulgentibus aptum et nox stellis ardentibus apta ; on voit que Virgile s’est référé aux deux passages ; Lucr. avait dit, VI, 357 sq.: stellis fulgentibus apta... caeli domus. — (4) 486 Spargens umida mella soporiferumque papauer a étonné à bon droit les commentateurs : le dragon devait veiller sur les pommes d’or ; il eût été déplacé de l’endormir. C’est sans doute un vers qui est venu à l'esprit de Virgile pendant les lectures par lesquelles il se documentait d’une façon générale sur les cérémonies magiques et qui est probablement une imitation ; 1l est d'une structure métrique spéciale : Virgile l'avait mis à la marge, se réservant de l’employer au besoin. Varius l’a introduit à l’endroit du texte avec lequel il voisinait et où il n’a rien à faire ; si on le supprime 487 rejoint exactement 485. — (5) Virgile ne s’est pas mis en frais d'invention, 489 est une imitation résumée d’ Apollonios, Argon., III, 532 sq., où il s’agit du pouvoir de Médée Kai morauobc iotnotv apap xe ha eva péovraç ”Aotoa TE XAt HÜVns tE0Pç Ènédnoe xehevÜovs ; ce sont là des choses banales ; 490 sq. mugire uidebis Sub pedibus terram et descendere montibus ornos a été repris avec variation d’expressions, VI, 256 sq. Sub pedibus mugire solum et iuga coepta moueri Siluarum; Virgile est pauvre dans l’in-
vention des motifs. — (5) Exuuias 496 et 507 se trouve déjà Eegl. MERE M0 refigiem 508, Erel QVIIF 76, °mola 517, Epl., NIIIS 83 -et cela atteste combien dans l'Enéide Virgile a toujours dans l'esprit les œuvres qui l'ont précédée ; seulement dans l’Egl., VIII, c’est l'effet de réconciliation qui est poursuivi et atteint, ici celui de séparation définitive.
DS (AMI 403 sq. nec crederequiui Hunc tantum tibi,.me discessus ferre dolorem correspond à 500 sq. : Non tamen Anna... credit. — (*) 503 Ergo iussa parat, vers inachevé et qui pourrait manquer. A une lecture postérieure du IVe livre, Virgile a sans doute ajouté ces mots à la marge en s’apercevant que le texte ne disait pas que les ordres de Didon eussent été exécutés. C’est donc.un repentir causé par le souci de la précision. En réalité la chose allait sans dire et l’addition n’est pas nécessaire. — (5) La transition At regina 504 se trouve déjà 1 et 296; cf. 529 At non infelix animi Phoenissa; l’art de Virgile se plaît aux oppositions et aux contrastes. — (4) Virgile affectionne ce mot et l’emploie lorsqu'il veut donner une grande idée des choses et agir sur l’imagination ; ici il se peut qu'il ait voulu préparer l'effet de la flamme assez nourrie et assez haute pour être au début du Ve livre vue d’Énée déjà en mer. — (5) 507 rapproché de 496 montre que Didon s’acquitte en partie de ce qu'elle avait chargé Anna de faire ; elle tient à tout régler elle-même ; ensemque relictum, Énée avait naturellement plusieurs épées ; après la scène de rupture, il n’est pas rentré dans la chambre de Didon ; quant à l'effigies c'est sans doute une image fabriquée pour la circonstance et qui était indispensable dans le sacrifice magique en question ; l’effigies anéantie, Énée n'existait plus pour Didon. — (6) 510 Ter centum... deos, les dieux magiques sont innombrables; 512-516 se terminent par un vers inachevé ; les mots quaeruntur 513, quaëritur 515 sont ici singuliers ; ce n'est point pendant que les rites magiques s’accomplissent mais auparavant qu'il faut se procurer les herbes nécessaires et l’hippomanes. La tirade composée à part par Virgile lorsqu'il se documentait sur les rites magiques — cf. le cas de 486 — a été mise par lui à la marge, attendant les modifications définitives. — (7) 466 in somnis ; tout ce qui est énuméré 453-468 a dû remplir un certain espace de temps. — (8) 524 Cum medio uoluuntur sidera lapsu.—(?) 522-532. Le contraste entre le calme de la nature et l’agitation humaine a été repris par Virgile très brièvement, VIII, 26-27. Apollonios, dont 1l s’est inspiré, l’a décrit deux fois, Argon., III, 744-751 et IV, 1058-1060. Dans le premier passage, 1l décrit longuement d’une façon pittoresque tout ce qui se passe pendant la nuit, marins tournant leurs regards vers l’Ourse et Orion, voyageurs et gardiens. de portes aspirant au sommeil, mères privées de leurs enfants et tombant dans une morne torpeur, cessation de l’aboiement des chiens par la ville, et il conclut : ouyù Ôë pehatvouévnv yev époviv. C’est cette fin que Virgile a développée, en laissant de côté les détails pittoresques et observés qui précèdent et en s'inspirant du second passage où Apollonios a insisté sur le repos que produit la nuit, qui fait cesser les travaux humains, edvrretox NùË Éoywv ävôseast, qui fait régner le repos sur toute la terre, xarevxrhrce dè räocav l'aïav ; il a amalgamé les deux morceaux en prenant au premier le silence, au second le repos.
P. 329. (1) 531 ingeminant curae, I, 662 sub noctem cura recursat, c'est
le même motit, la nuit rendant les soucis plus poignants. — (2) 532 est imité, avec variation dans l’expression, de Lucr., III, 299 : Nec capere irarum fluctus in pectore possunt, et de Catulle, LXIV, 62: magniscurarum fluctuat undis. — (3) Eurip., Méd., 502 sqq. reproche à Jason la situation terrible, dans laquelle il l’a mise et qui est sans issue, Nôy moi toarwmuat ; TÔTEOOV ToÛs TATPÔS JOOUE, oÙs oo Too0odoa ka Tatpav AptxOUTY ; C'est le même mouvement que 534 sqq et une impossibilité analogue quoique différente. Mais le passage que Virgile a délibérément imité, c’est la délibération avec elle-même dans laquelle Ariane, Catulle, LXIV, 177-187, examiné la situation qui lui est faite, se rend compte que, de quelque façon qu’elle cherche à en sortir, elle se heurte à des impossibilités et qu'elle n’a plus à attendre que la mort; naturellement les détails sont différents, mais le cadre est le même : Nam quo me referam ?... ostentant omnia letum. — (4) 542 Laomedonteae sentis periuria gentis, le vers est construit sur le modèle de G., I, 502 : Laomedonteae luimus periuria Troiae. — (5) 547 ut merita es, Didon ne sait pas qu’elle subit une passion que lui a imposée Vénus et à laquelle elle ne pouvait résister, mais elle sait qu’elle a commis une faute et qu'elle doit l’expier par la mort; d'autre part, Non licuit 550 montre qu'elle sent qu’elle n’a pas pu se conduire comme elle l’aurait dû et qu’il y a eu quelque chose d’anormal ; ut merita es et non licuit ne s'accordent pas et ce trouble de la conscience de Didon est très dramatique. |
P. 330. (1) 548-549 sont une allusion directe à la scène des conseils donnés par Anna, lacrimis... meis 548 rappelle lacrimis... obortis 30; furentem 548 est un rappel de l’état où elle se trouvait alors, furentem 65 ; il est naturel qu'arrivée au terme Didon se reporte en pensée au début et veuille se rendre compte nettement de ce qui l’a amenée là où elle en est ; toutefois 548-549 interrompent la suite des idées ; 550 se soude exactement à 547, 550-553 apportant une confirmation directe à la conclusion exprimée 547 : Didon n’a plus qu'à mourir, puisqu'il ne lui à pas été permis de vivre dans un veuvage fidèle ; 548- 549 ont donc été ajoutés par Virgile à la marge à une lecture posté rieure et à sa mort attendaient encore l'introduction définitive dans le texte. — (2) 554 Certus eundi fait un contraste douloureux avec certa mori 564; du reste, après cette annonce expresse, on s'étonne qu’Énée doute encore de la mort de Didon, cf. V, 4 sqq. — (3) 558 sq. Omnia Mercurio similis uocemque coloremque Et crinis flauos et membra decora iuuenta, la forme extérieure de ces vers a été reproduite mécaniquement avec lés variations nécessitées par les circonstances, IX, 650 sq. Omnia longaeuo similis uocemque coloremque Et crinis albos et saeua sonoribus arma. Virgile dit qu’il avait le même air de visage que lors de la première apparition ; il ne dit pas positivement qu'il eût le même aspect, mais 1l semble bien qu'il le laisse entendre ; or la première fois il avait pris une forme humaine 277 ; c’est une de ces contradictions légères qui résultent de la composition fragmentaire. — (4) 561 quae te circum stent pericula correspond exactement à la forme homérique, Od, XIV, 270 : mep! yap xaxx mävrobev Eotn : 562 n'est pas 4,54 place ; en effet 561 avertit Énée qu'il court des dangers, 563 sq. explique quels sont ces dangers : 563 doit donc suivre immédiatement 561 et ne saurait en être séparé par 562 qui parle de tout autre chose : il faut donc
de toute nécessité lire : Nate dea, potes hoc sub casu ducere somnos Demens ! nec Zephyros audis spirare secundos, Nec, quaete circum stent deinde pericula, cernis ? Illa dolos, etc. ; 562, 1l n’est pas question dans la suite de ces Zéphyrs favorables ; V, 2, les Troyens luttent contre le vent du Nord ; on peut admettre que la flotte est sortie du port grâce aux zéphyrs favorables envoyés spécialement par les dieux et qu’une fois en mer elle à trouvé le vent du Nord ; mais il est plus probable que nous avons affaire ici à une de ces contradictions résultant de la composition fragmentaire ; IV, 562, la mention du zéphyr est utile pour décider Énée à partir ; V, 2, l’aquilon donne à la scène quelque chose de sombre et de tragique, qui convient à la situation. — (5) 563 dolos... uersat, II, 62 uersare dolos, locution fixée ; 564 uarioque irarum fluctuat aestu reprend 532 magnoque irarum fluctuat aestu ; Mercure dit donc ici textuellement la vérité, mais il tait la conclusion à laquelle a abouti Didon et lui en substitue une autre. — (6) 569 rumpe moras, IX, 13 rumpe moras omnis, locution fixée. — (7) 570 nocti se immiscuit atrae est reproduit mécaniquement X, 664.
P. 331. (1) 572 Corripit e somno corpus, III, 176 Corripio e stratis corpus, locution fixée avec changement d’un mot. — (2) 575 fugam, 565 non fugis... ?, 430 fugam, 400 fugae, 328 fugam, 281 fuga, c'est la dominante déjà signalée qui réapparaît ; tortosque incidere funis, IIT, 667 tacitique incidere funem, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement. — (3) 576 sancte deorum, Ennius cité par Servius : Juno Saturnia, sancta dearum, correspond à Oz Üeawyv homérique ; 577 quisquis es, IX, 21 sq. sequor omina tanta, quisquis in arma uocas, c'est l’usage romain de laisser un certain vague, quand 1l s’agit des dieux, de peur de se tromper par trop de précision et de manquer la protection du numen ; ouantes,: 543 ouantis, 418 laeti, 295 laeti, c’est une dominante ; les Troyens sont heureux de quitter Carthage ; mais qu'Énée partage cette joie et à ce degré, c’est ce qui cause une impression pénible. — (?} 579 sq. uaginaque eripit ensem Fulmineum se retrouve IX, 441 sq., mais ïl s’agit là d’un violent coup d'épée qui tue l’adversaire, tandis qu'ici ce n’est qu’un geste théâtral un peu ridicule dans son emphase ; Virgile a imité le passage où Ulysse en pleine bataille s'échappe ainsi du pays des Lestrygons, Od., X, 126 sq., passage imité déjà par Apollon, Aygon., IV, 207 sq., lorsque Jason quitte le pays d’Aiétès ; dans les deux cas le danger est pressant et l’on n’a pas le temps de détacher le câble. — (5) 581 Idem ômnis simul ardor habet, VII, 394 Idem omnis simul ardor agit, locution et forme métrique fixées ; la forme métrique a été réprise avec variation dans l'expression XI, 377 : sic omnis amor unus habet. — (6) 584-585 sont répétés IX, 459 sq. ; 585 se trouve déjà G., I, 447; Furius in primo Annali, cité par Macrobe, Sat., VI, 1, 31, avait dit : Interea Oceani linquens Aurora cubile ; Lucr., IT, 143 : Primum Aurora nouo cum spargit lumine terras ; sur la source homérique, cf. Macr. Sat., V, 6, 15. — (7) 587 Aequatis... uelis paraît signifier que tous les navires ont la même quantité de toile dehors, orientée de la même façon, sans doute les voiles carrées avec vent arrière ; la manœuvre est impeccable. Cette régularité indique une décision, un sang-froid — rebus tam rite paratis 555 — qui impressionnent péniblement Didon.
P 332. (1) 591 aduena, mot de mépris également appliqué à Énée,
XII, 261. — (2) 594 Ferte citi flammas, date tela, impellite remos, la. structure de l’hexamèêtre a été reproduite avec les variations imposées. par la circonstance IX, 37 : Ferte citi ferrum, date tela, ascendite: muros, où ferrum fait presque double emploi avec tela. — (3) 596 impia, 496 impius sont des outrages sanglants pour le pius Aeneas ; 599 subiisse: umeris rappelle directement II, 708, et relie les deux passages ; 599 confectum aetate parentem est emprunté à Catulle, LVIII, 119 : confecto aetate parenti. — (4) Goo in undas Spargere, III, 665 Spargite me in fluctus, locution fixée ; c’est le sort que, d’après la tradition la plus répandue, que n’adopte pas Apollonios, Médée a fait subir à son frère Apsyrtos. — (5) 601 absumere ferro se retrouve IX, 494 ; 602, c'eût été la répétition du festin de Thyeste ou de celui de Térée. — (5) 604 sqq. faces. in castra tulissem Implessemque foros flammis... memet super ipsa dedissem ; c’est une imitation directe d’Apollonios, IV, 391 sqq., où Médée, craignant d’être livrée par les Minyens ‘ero 0 #ye Na xarawAcEQt, Ôud Tr’ Éunedx navra xeaooat, Ev 0e neoeiv adrn pakeo@ nupi ; or, 603- 606 pourraient manquer sans grand dommage pour le monologue de Didon ; c’est pour introduire ici une imitation d’Apollonios, que Virgile les a composés, peut-être après coup.
P. 333. (!) Il est caractéristique de la façon de travailler de Virgile que les imprécations de Didon, si originales et si personnelles, aient leur prototype dans les souhaïits de malheur que forme Poseidôn contre Ulysse, Od., IX, 532 sqq., comme le montre l'emprunt du mouvement "AA €! ot poto” gti gihous v' idéerv xai ixeoÜar oîxov ebxtiuevov nai rv és tatpidx atav : si tangere portus Infandum caput ac terris adnare necesse est 612, sq. ; ilne l’est pas moins qu'il ait en même temps sous les yeux les. imprécations d'Ariane, Dirae ultrices... nostras audite preces rappelant Catulle, LXIV, 194 sqq. Eumenides... meas audite querelas ; les imprécations suivent immédiatement dans Catulle la délibération d’Ariane avec elle-même que Virgile a utilisée dans le monologue précédent de Didon, découpant &insi les plaintes d'Ariane pour s’en servir suivant ses besoins. — (2?) 612 tangere portus, G., I, 303, portum tetigere carinae, locution. fixée ; 614 hic terminus haeret, si c’est là le terme et l'aboutissement fatal, est emprunté à Lucr., VI, 65, atque alte terminus haerens. — (3) 615 Audacis populi ; si l’on rapproche audacis Rutuli VII, 409, audacem.. Turnum, IX, 3, audaci Turno, IX, 126, X, 276, on voit combien est étroit le rapport entre ce couplet et la dernière partie de l’Enéide ; il n'y a. point de doute que, lorsqu'il a été écrit, le plan des dix derniers livres. ne fût complètement fixé.
P:1334. (). 631 Inuisam... abrumpere lucem, VIIT STORE crudelem abrumpere uitam, locution fixée avec variation de mots. — (2?) 635 corpus properet fluuiali spargere lympha ; la purification par l’eau courante était rituelle, II, 719 sq. donec me flumine uiuo: Abluero, VI, 635 corpusque recenti Spargit aqua ; 638 Ioui Stygio correspond à Zebç. xazay0Oovroc, IE, IX,1457, et plus loin, 7072 Dis pater, dieu du monde souterrain adoré en Italie, n’était, suivant les. anciens, autre que Pluton, le dieu riche. — (3) 391 conlapsa membra, Didon s’est trouvée mal; 499 elle a pâli en songeant à la mort; 589 sq. elle s’est meurtri la poitrine et arraché les cheveux, 642 sqq. elle est défigurée et méconnaissable ; l'effet destructeur de la passion:
est rendu par une gradation saisissante. — (4) 645 sq. rogos.…. altos, 685. gradus... altos est préparé par ingenti 505. — (5) 646 ensemque recludit IX, 423, ense recluso, locution fixée. — (5) 647 non hos quaesitum
munus in usus, est un rappel amer du passé; c’est surtout par son courage qu'Enée avait fait impression sur elle, quam forti pectoreet armis 11, quae bella exhausta canebat 14; elle s'était fait donner son épée comme l'instrument de sa valeur guerrière, dont elle était fière. — (7?) 650 nouissima uerba se retrouve VI, 231, dans un tout autre sens ; la forme stylistique fixée peut se prêter chez Virgile à l'expression de choses différentes. — (8) 650 Incubuitque toro, il y a ici chez Virgile une réminiscence de scènes de la tragédie, Soph., Trach... 917 sqq., ènevdooodo avuw xaDitev ëv méooustv edvarnotots, xx! 0axodwv ÉTEaTx Péoma vamara "EÂcéev..., Eurip., Alc., 175 sq. xaneira Üahauoy eiomecodoz ka Àëyoç, Évradlx Ôn daxouse rai Àëyer rade. — (9) 651 exuuiæ, 507 exuuias, 496 exuuiasque, la répétition du mot relie étroitement les trois passages. — (10) 651 dum fata... sinebant se retrouve XI, 7or, locution fixée ; ici elle est particulièrement expressive ; Didon a fini par se convaincre que ces événements si douloureux pour elle n'étaient pas l’œuvre des hommes, mais celle du destin et des dieux.
P. 335. (1) 655 Vrbem.….. statui, I, 573 Vrbem, quam statuo, la répétition de mot relie les deux passages. — (2?) 657 sq. Felix, heu nimium felix, si Z/itora tantum Numquam Dardaniae fetigissent nostra carinaeest un rappel direct avec des identités de termes des plaintes d'Ariane, Catulle, LXIV, 173 sq. Juppiter omnipotens, utinam non tempore primo Gnosia Cecropiae éetigissent litora puppes. — (?) 659 os impressa toro paraît être une réminiscence formelle d’Apollon., Aygon., 26 : K: 052 Ô' éoy te Àéyos, mais les circonstances et par suite l'effet pathétique sont différents. — (4) 661 sq. Hauriat hunc oculis ignem crudelis ab alto Dardanus ; en effet V, 3 sq., Énée en mer aperçoit les flammes du bûcher ; d’autre part, IV, 640, Didon avait annoncé qu'elle allait y mettre le feu. C’est donc ce qu'elle à fait ; c’est sur un bûcher qui s’allume que se tue Didon, ce qui ajoute à l'effet tragique, bien que Virgile ne souligne pas cet effet. — (5) 664. Serv.-Dan. Non induxit occidentem se, sed ostendit occisam. Et hoc tragico fecit exemplo, apud quos non uidetur quemadmodum fit caedes, sed facta narratur. (6) 666 Vir-gile s’est complu à donner à Fama dans le IVEe livre un rôle important ; c'en est la fin; elle annonce la catastrophe, qu’elle a préparée. (7) 667 sqq. Ce tableau superbe est emprunté à l’ZZ., XXII, 408 sqq... où il s’agit des lamentations sur le corps d'Hector "Quuwev Ô’ ëÂestvi Tatho wtAoc- dupi d Auot Kwxut@ T' Ee’Yovto xa oiMwY} AT AoTU” T@ dE pahror’ Go’ Env évahiyurov de el anaca ”IAtos dpodoesoa nuoi subyoto kar’ axons . Virgile a ajouté la prise d'assaut par l'ennemi qui paraît bien être dans la pensée d’Homèêre. — (8) 673 Vnguibus ora soror foedans et pectora palmis se retrouve XII, 871 ; c’est la manifestation extérieure usuelle de la douleur ; cf. Z!., XIX, 284 sq. Briséis sur le corps de Patrocle xeooi d’ auvosev Zrr0ex 7’ 0 énaAnv derpnv 10è xaÀd rpdouwna. — (°)675-683. Dans ce couplet, les v.680-681 ont été déplacés par suite d’er-. reur de copiste ; 677 deserta étonne n'étant préparé par rien ; 680 struxi n’a pas de complément, il est impossible d’aller chercher rogus au v. 676 ; il faut lire: Hoc illud, germana, fuit ? me fraude petebas ? Hoc rogus iste-
mihi, hoc ignes araeque parabant ? His etiam struxi manibus patriosque uocaui Voce deos, sic te ut posita crudelis abessem ! Quid primum deserta querar ? etc. ; struxi retrouve son complément au vers qui le précède, rogus, arae; deserta reprend abessem du v. précédent ; 680-681 appartiennent sûrement à la première partie du monologue d'Anna, dans laquelle elle exprime ses regrets de n’avoir pas été mise par Didon dans son secret, 675-676, et d’avoir même été associée sans le savoir aux préparatifs de sa mort, 680-681 ; vient ensuite la conquestio usuelle 677- 679, 682-683 ; enfin elle songe à secourir sa sœur. Tout cela se suit très naturellement. — (10) 682 populumque patresque, IX, 192 populusque patresque, expression romaine officielle. — (11) 690 sq. Apollon., Argon., III, 654 sq., qu'on rapproche d’habitude, n'offre qu'un rapport tout extérieur et la circonstance est toute différente. — (12) 692 Quaesiuit caelo lucem ingemuitque rappelle directement 631 Inuisam quaerens quam primum abrumpere lucem; c'est un mouvement involontaire qui porte Didon à rechercher la lumière ; c’est le réveil de sa volonté qui l’a fait gémir de la retrouver. Si Virgile a songé à Ennius, cité par Serv., X, 396 : Semianimesque micant digiti lucemque requirunt, il aurait imité ici le second hémistiche, ailleurs, X, 396, le premier ; l’effet pathétique de 692 lui appartient en tout cas en propre.
P. 336. (1) 700 sq., cf. V, 609: Illa uiam celerans per mille coloribus arcum. — (2) Virgile emprunte à Euripide, un de ses poêtes favoris, l'idée provenant sans doute d’une tradition populaire que le mort est une victime dévouée au dieu infernal et qu'il fallait pour qu'elle fût . acceptée par le dieu qu’on offrît à celui-ci une boucle de ses cheveux, <omme On coupait quelques poils sur la tête des victimes animales avant le sacrifice, Alc., 73 sq. @avaroc. ‘H Ô’ oùv yuvn xatetaty etc l'ALdov Gôpovc* Etelyu Ô ÈT’ aoTÉv, Wc xatapEwpar Étper ‘Iepoç Yap oÙTOs THY at XBovos Gewv ‘Orov 700 EVyoc xoaToc ayvion Tolya.