‹ L'art de Virgile dans l'ÉnéideChapitre 2 sur 7 · BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS (V · texte numérisé non relu

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Mort de la nourrice d Enée. (1-4). — 1. Le VII livre est relié au VIe, comme le VIe au Ve par la continuité des événements. Il n’est pas nécessaire de supposer qu'Énée soit resté plus d’un jour à Caieta ; Misenus est mort et a été enterré le même jour ; c’est sans doute la mort et l'enterrement de sa nourrice qui l’empêchèrent de reprendre sa route avant la nuit. Caiïeta, le cap Misène, le promontoire Palinure doivent leur nom au même ordre d'idées ; par les mots Tu quoque x, Virgile fait une série des trois passages étiologiques, concernant des localités voisines de Naples où il habitait. Il en a souligné le rapport par des identités de termes (1), mais pourtant il varie. Il a raconté longuement l’aventure qui a coûté la vie à Palinure, plus brièvement celle qui a amené la mort de Misenus ; il ne dit pas comment est morte Caieta, personnage insignifiant, qui n’a même pas été nommé jusqu'ici. Palinure n’a pas de tombeau ; Énée ne se dérange pas de sa route parce que cela interromprait l’action de l’Enéide et ferait double emploi avec les funérailles de Misenus longuement décrites. Ici le pieux Énée — pius Aeneas 5 — ensevelit sa nourrice et lui élève un tombeau, mais la chose est dite très rapidement. Au IIIe livre, il rend les derniers devoirs à Polydore, au Ve il célèbre des jeux funèbres en l'honneur d’Anchise, au VIe ilenterre Misenus et rappelle le cénotaphe consacré à Déiphobe ; Caïeta est le cinquième personnage qui lui doive les honneurs suprêmes. On s'étonne que Virgile ait répété si souvent cette manifestation de sa piété. Naturellement l'hypothèse que les voyages d’Énée correspondraient à la diffusion des cultes chthoniens est restée étrangère à Virgile ; il faut croire qu'il avait une grande vénération pour le culte des morts. De ces cinq cérémonies funèbres deux préparent la descente aux enfers, les jeux pour Anchise de loin, l'enterrement de Misenus immédiatement, le rappel du céno-

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taphe de Déiphobe, est intercalé dans le VIS livre, les funérailles de Caieta le suivent ; il y a là une succession d'images tristes, qui accompagnent la visite aux enfers avec beaucoup d’à-propos et un effet d’enveloppe sans doute voulu (1).

Navigation jusqu'à l'embouchure du Tibre 5-36. — 2. Comme les quatre premiers vers du VII® livre, la navigation jusqu'à l'embouchure du Tibre renferme une intention étiologique, puisque la mention de Circé explique, sans que Virgile le dise positivement, le nom du promontoire Circeji ; elle a surtout du reste un intérêt poétique, étant d’un pittoresque merveilleux. Quand la haute mer est calmée (?), Énée met à la voile : la brise s'élève à l'approche de la nuit ; la traversée est favorisée par la lune, dont les blanches clartés tremblantes font resplendir les flots ; c’est peut-être là un souvenir direct des nuits splendides du golfe de Naples que Virgile avait souvent admirées ; il faut pourtant constater que, s’il y a là une impression personnelle, Virgile en a emprunté la traduction à Ennius (*). On longe de très près la terre qu’habite Circé (4) et dans le calme de la nuit on entend sortir des bois inaccessibles un chant continu, celui de Circé qui file de la toile ; on aperçoit la lumière de l’huile de cèdre dont elle s’éclaire. Tout cela est paisible, reposant, délicieux ; mais, par un contraste romantique, le calme est déchiré par des bruits menaçants, grondements irrités des lions () révoltés contre leurs chaînes et rugissant dans les ténèbres, fureurs des pourceaux (f) et des ours à l’étable, hurlements des grands loups ; ce sont des hommes que Circé à transformés en bêtes (7) et qu'elle tient sous son pouvoir, sans espoir pour eux de retrouver l’humanité. Neptune accorde aux Troyens, qui sont des gens pieux — pri Troes ($) 21 — le vent favorable pour qu'ils échappent à ces parages où la mer bouillonne et au danger d'aborder (°?).

Virgile, comme le montre l'épisode du Cyclope du IIIe livre, aime à faire côtoyer par Énée les lieux où Ulysse a eu des aventures et à rappeler ces aventures, mais en faisant quelque chose de tout différent ; il a. résumé en un tableau rapide et coloré, d’un effet romantique à la fois visuel et auditif, un long conte de fée puéril, naïf et amusant ; ses procédés d'imitation sont instructifs à étudier dans le détail. Au chant x de l'Odyssée le palais de Kirké est caché dans un épais fourré de chênes — 01% Oouud muxvà ua UAnv 150 — dont Virgile a fait des bois inaccessibles — inaccessos lucos 11 —, ce qui n’est pas vrai, mais frappe l'imagination ; c’est une belle demeure — dœuxta xah% 253 — construite en pierres polies — ÆEsoroiotv Âdecot 211 —; Virgile parle d’un palais superbe — fectis… superbis 12 — ce qui est

noble mais s'applique d’une façon banale à tous les palais ; elle est riche — diues 11 —, mais nous ignorons en quoi consiste son opulence ; Homère décrit cette opulence complaisamment, avec des détails précis (1). Dans l'Odyssée, Kirké chante — oi x4\% 221 — en tissant la toile ; ainsi la représente Virgile ; le vers charmant Ay7gulo tenus percurrens pectine telas 14 soulève une observation intéressante, parce qu'il est inspiré de deux passages de l'Odyssée fondus ensemble : au chant x, le tissage de la toile par Kirké est ainsi décrit : ‘Istôy érotyopévns LÉyay, auboorov, ola fedewy Aerra Te xal yaplevra nat ayha éoya méAovrat 222 sq. Or, au chant v, Kalypsô est représentée dans sa caverne avec des traits analogues à ceux de Kirké n Ô’ €vdov aouôtsous” Ont xaÂn ‘Iordy érovyouivn pusein xeoxiè” Uourves 6x sqq.; Percurrens, chez Virgile, traduit exactement erotyouévn qui figure dans les deux passages ; il à emprunté au premier fenuis — henté, au second pectine — xegxiôt ; seulement il n’explique pas le mot fenuis qui chez lui, au premier abord, ne paraît être qu'une épithète de nature, tandis qu'Homère le justifie par la réflexion que les travaux des déesses sont plus fins que ceux des mortelles ; quant à la navette, à la mention du métal précieux il a préféré l'effet sonore de son glissement sur la toile ; il y a là des combinaisons industrieuses aboutissant à une certaine originalité (?). En outre chez Kalypsô il y a un grand feu et dans le foyer brûlent des bois d'essence rare tnAôss Ô oùun Kéôoou +’ euxedroro Qüou +’ àvx yñsoy odwÔetv Aaouévwy 59 sqq.; de là vient l'odoratam.….. cedrum 13 de Circé ; mais, tandis que le cèdre est chez Kalypsô du bois de chauffage, Circé se sert d'huile de cèdre pour s’éclairer (#). Il semble que dans l'Odyssée le grand feu flambant éclaire la pièce en même temps qu’il la réchauffe ; Virgile s’est placé à un degré de civilisation plus avancée où l’on se sert de lampes. Dans l'Odyssée (*), la ménagerie de Kirké se compose de loups et de lions ; les compagnons d'Ulysse sont bien changés en pourceaux, mais Ulysse leur fait rendre leur forme première (°) ; Virgile les a conservés et leur adjoint des ours. Il a de plus modifié la psychologie des victimes de la magicienne ; dans l'Odyssée elles ont encore leur âme humaine et elles pleurent — xhxiovtes 241 —, mais elles ont aussi les instincts de la bête et elles se jettent comme des hôtes de basse-cour sur les glands que Kirké leur distribue ; chez Virgile, ce sont des animaux farouches qui protestent contre l’esclavage, ce qui est plus noble 6.

Dans l'Odyssée, l'épisode de Kirké précise la Néxutx et s’y rapporte directement, puisque c’est Kirké qui instruit Ulysse de la nécessité d'aller chez Hadès consulter Tirésias. Dans l’Enésde, il semble que ce

soit un hors-d'œuvre, puisque la descente aux enfers est opérée et que Circé n’y est pour rien ; il est pourtant rattaché au VITE livre, mais autrement ; si Virgile nous présente Circé, c’est, outre la raison étiologique et le désir d’imiter Homère, qu'elle est la grand mère de Latinus et qu'il sera question d'elle plus loin.

La navigation d'Énée se poursuit dans des conditions particulièrement pittoresques. Ce ne sont plus que couleurs et sons suaves ; la mer rougit sous les rayons du matin, l’Aurore brille dans sa robe de safran sur son bige (1) rose (2). Le vent est tombé — impression de calme — ; on largue les voiles et la rame lutte contre l’eau lourde. Alors de la mer, Énée aperçoit devant lui un bois immense (?) — impression de grandeur — ; au milieu de ce bois le fleuve-dieu, le Tibre, précipite dans la mer en tourbillons dévorants ses eaux blondes (#) chargées de sable — impression de puissance — ; autour, au-dessus du fleuve, les oiseaux au plumage varié (°), habitués de ses rives et de son cours, chantent et voltigent — c’est un enchantement pour l'oreille et pour l'œil. Nul doute que le paysage ne fût familier à Virgile et qu'il ne l’eût souvent contemplé avec amour. Énée ordonne de mettre le cap sur la terre ($) et remonte le fleuve ombreux. Il est joyeux — laetus 36 —, joie morale, puisqu'il arrive enfin eu Italie où il doit s'établir définitivement, joie physique causée par l'aspect charmant du pays ; l’arrivée des Troyens au terme de leurs voyages a lieu dans l’allégresse com— municative d’une nature accueillante et c’est le dieu-Tibre luimême qui les reçoit, le dieu-Tibre, qui s'intéresse à eux, dont il sera question plus loin et qui joue un si grand rôle dans l’histoire romaine. |

Invocatien à la muse Erato (37-45). — 3. Ici se place une invocation à la Muse Érato. Si Virgile ne l’a pas mise en tête du livre VII, quoiqu'il aborde un nouveau sujet, c’est qu’il n’a pas voulu partager son ouvrage trop nettement en deux poèmes ; c'est cela qu'il a prétendu éviter en rattachant le VIIE livre au VI® par la succession ininterrompue des événements. A l’imitation d’Apollonios au début du IIIe livre des Aygonautiques (7), c'est Érato qu'il fait figurer ici, parce que la cause du grand conflit qu’il va décrire est une rivalité entre Énée et Turnus pour obtenir la main de Lavinia, par suite une histoire d'amour ; il a du reste réduit l'intrigue romanesque au strict minimum. Lavinia apparaît à peine; nous devinons qu'elle aime Turnus, mais la chose n’est qu’indiquée ; Énée ne saurait être amoureux d'elle, puisqu'il ne l’a pas vue et que jusqu’à la fin de l'Enéide il ne la verra pas. Quant à Turnus, il est certain qu'il est épris d’elle, mais Virgile ne lui a pas donné l’occasion de dévelop-

per ses sentiments. IL a laissé dans l'ombre l'histoire d'amour et il s’est borné à de discrètes allusions.

L'invocation elle-même a un double but ; dans sa première partie, elle introduit le VITE livre, par la seconde, elle embrasse l’ensemble des six derniers livres (1). Ce que Virgile annonce d’abord, c’est qu'il va expliquer quels étaient au moment de l’arrivée de la flotte Troyenne (2?) les rois, les circonstances, l’état de l’antique Latium et qu'il racontera comment se sont engagées les premières hostilités. Les mots Qus Latio antiquo fuerit status 38 ont une importance particulière ; ils accusent l’un des caractères nouveaux de la seconde moitié de l’Enéide ; dans la première, Virgile avait parlé des Troyens et par nécessité des Grecs, occasionnellement des Carthaginois ; il n'avait pas à exposer les antiquités troyennes ; celles des Grecs et des Carthaginois n'avaient point d'intérêt pour lui. Il n’en était pas de même de l'Italie ; les Romains au temps d’Auguste se passionnaïent pour leurs antiquités ; Virgile était de la grande école archéologique, dont le représentant illustre à son époque était Varron ; par suite des ravages exercés par le temps sur la littérature romaine, les résultats de ses recherches ont parfois pour nous une valeur documentaire et c’est là un point de vue qui ne lui était sûrement pas étranger, mais il était secondaire. Dans les six premiers livres il s’en est tenu à cette idée que la fondation de Rome était l’œuvre des descendants d’Énée et par suite remontait aux Troyens ; mais ce n’était là qu’une légende savante, artificiellement implantée dans l'esprit des Romains ; en outre les Troyens étaient peu nombreux et n’ont apporté que des éléments restreints ; c’est le peuple italien qui a fourni la substance même et la force ; à mesure qu'il construisait son poème, Virgile s’est aperçu qu'il fallait tenir grand compte de l'Italie, qui était sa patrie, et qu'il aimait par-dessus tout ; c’est pourquoi, contrairement à ce qu'annonce le préambule, l’Enéide se termine par un compromis : les six derniers livres glorifient la race italienne ; il y avait là une difficulté, puisque conformément à la tradition, il fallait qu’il y eût une guerre entre les Troyens et les Latins et que ceux-ci fussent vaincus ; nous verrons avec quelle adresse Virgile l’a résolue. En tout cas, les recherches sur l’histoire primitive de l'Italie s’imposaient à lui non pas comme une curiosité, mais comme un des éléments constitutifs et fondamentaux de l'Enéide.

La seconde partie de l’invocation a une portée générale : Virgile va dire les guerres effroyables (*), les batailles, les rois que leur courage a conduits à la mort — Mézence, Pallas fils de roi, Lausus fils de roi, Camille fille de roi, Turnus —, l'intervention des Tyrrhéniens, toute

l'Italie sous les armes. Il termine par cette déclaration solennelle qu'il aborde un ordre d'idées plus grand, qu'il entreprend une plus grande œuvre ; c’est dire que tout ce qui a précédé n'est qu'une préparation, qu'il s'attaque maintenant à la matière proprement épique, la guerre et ses carnages, tandis que jusqu'ici il n’a été question que de voyages et d'aventures, que c’est vraiment ici que commence la tâche d'Énée, puisqu'il s’agit de vaincre un peuple puissant. C'est là le point de vue de Virgile, qu'il faut admettre et comprendre, bien que le point de vue moderne soit opposé et que ce qui fait vivre aux yeux de la postérité l'Enéide, ce soient les livres IT, IV et VI.

Latinus. Prétentions de Turnus désavouées par les dieux à la main de sa fille (45-106). — 4. La description de la situation ancienne du Latium est le fond matériel sur lequel ressortent l’état d'âme des habitants et les directions de l’opinion publique au moment où abordent les Troyens ; c’est là ce qui est capital, car c’est ce qui va conditionner les événements. De plus, si les volontés des dieux et les arrêts du destin planent sur toute l’Enéide, nulle part Virgile n’y a fait allusion avec plus d’insistance qu'ici : il s’agit de bien établir que les Troyens n'arrivent pas en Italie en aventuriers vulgaires et comme des envahisseurs sans droits, mais qu'ils viennent prendre une place qui leur est réservée et qui leur est due. Le morceau est un exposé fait sans précipitation, mais aussi sans longueurs superflues, dans un style qui dit tout avec ampleur, avec une élégance noble et une abondance qui met en jeu toutes les ressources de la langue (!). Latinus est un vieux roi pacifique (?) ; il est, avec Évandre, le type de ces sages vieillards expérimentés et réfléchis avec lesquels dans la seconde moitié de l'Enéide contrastent les jeunes guerriers bouillants et impétueux. Il est l’éponyme des Latins (?), fils de Faunus, le dieu agreste par excellence, dont le culte est resté vivace et de Marica, la nymphe de Laurente (*) ; Faunus a pour père Picus et celui-ci Saturne, premier auteur de la race. C’est une de ces généalogies construites par la pseudohistoire (*) pour mettre en relations chronologiques d'anciennes divinités ; elle a l'avantage pour Virgile de présenter Latinus comme issu ainsi qu'Énée du sang des dieux et de montrer qu’à ce point de vue les Latins ne sont pas inférieurs aux Troyens. Par son gouvernement pacifique il répand autour de lui un parfum d’honnêteté qui répond à l'honnêteté des pieux Troyens. Il a perdu son fils tout jeune, par la volonté des dieux concordant avec le destin — fato diuom ($) 50 —, ce qui est nécessaire pour la suite de l’Enéide ; il n’a qu’une fille qui est en âge de se marier, qui est recherchée par de nombreux prétendants du Latium et de toute l’Ausonie ; le plus beau est Turusn

ardemment favorisé par la femme de Latinus Amata. Mais des prodiges terrifiants envoyés par les dieux — portenta deum 58 — Ss’opposent au mariage. Au milieu du palais s'élevait un laurier que Latinus avait trouvé lorsqu'il commençait à bâtir la citadelle et qu'il avait consacré à Phoebus (!) en donnant aux habitants le nom de Laurentins. Ce laurier est l’objet d’un prodige (?) ; sur le sommet, des abeilles viennent avec un bruit énorme s’abattre et se suspendre en essaim (#). Le devin consulté répond que ses collègues et lui aperçoivent un gendre étranger qui vient du même côté que les abeilles et prend en maître possession de la citadelle (4). Souvent, chez les Romains, les prodiges n'étaient pas isolés ; par le redoublement la volonté des dieux apparaissait plus manifeste ; un prodige était plus probant s'il était confirmé par un autre ; en outre, Virgile pratique volontiers au point de vue esthétique l'effet insistant de la répétition. Pendant que Lavinia debout auprès de son père fait brûler le feu sur les autels, sa chevelure s’embrase et la flamme consume son diadème. Le prodige de la chevelure embrasée a déjà servi au second livre pour Iule (5). C’est celui que Tite-Live raconte à propos de Servius Tullius (f). Virgile ne s’est pas mis en frais d'invention et, pour la matérialité des faits, ne sort pas du banal. L'interprétation des devins est à la fois favorable et inquiétante: Lavinia sera illustre (?), mais son peuple subira une grande guerre. En somme, la situation du Latium est troublée par l'intervention des dieux qui suspendent le cours normal des choses, dans l'attente d'événements mystérieux. Une vague terreur règne — éerroribus 58, horrendum 78.

Dans tout ceci, c’est surtout Latinus qui est visé; aussi est-il inquiet — solhcitus monstris 81 —; un prodige est un avertissement des dieux ; mais par lui-même il reste obscur ; 1l est bon que les dieux fassent connaître nettement leur volonté. Au II livre, Anchise avait demandé à Jupiter un Augurium ; ici Latinus va consulter l’oracle de son père Faunus. Dans ce sanctuaire, suivant Virgile, l'avenir est révélé par l’'éyxoiunots, incubatio ; c'est un procédé qui était pratiqué en Grèce et les dieux les plus célèbres envers qui on en usaït étaient Amphiaraos à Thèbes, Asklepios à Athènes, à Épidaure, à Rome même (®). Les rites nous sont connus par les Grecs (?) et d’une façon générale sont seux que Virgile décrit ; mais qu’un pareil oracle ait jamais été attribué à Faunus, c’est ce qui ne nous est attesté nulle part et il ressort du texte même qu'il n’en était rien, les conceptions virgiliennes laissant dans leur rédaction transparaître leur genèse. L'incubatio a peut-être au début été pratiquée vis-à-vis des divinités chthoniennes, qui envoyaient les songes ; or, Faunus n’est pas une

divinité chthonienne. Mais la source d’Albunea dans les bois de Tibur était une source méphitique — saeuamque exhalat opaca mephitim 84 — ce qui rappelle les exhalaisons empestées de l’Averne — graue olentis Auerni VI 207 cf. 240 sq. ; ces exhalaisons passaient dans la croyance populaire pour provenir du monde souterrain et, là où elles se produisaient, on supposait qu'il existait une communication entre la terre et les enfers ; il est donc vraisemblable qu'il y avait primitivement à la source Albunea-un vexvouavtetoy et que, comme l’affirme Virgile, il était célèbre en Italie et très fréquenté. Virgile a conservé à l’oracle son caractère de consultation des morts — mis Acheronta

adfatur Auernis 91 — ; mais l'annonce de l'avenir qu'obtient Latinus n’a rien à voir avec les morts, puisque c’est une voix qui sort de la profondeur des bois — subita ex allo uox reddita luco est 95 — ; or ceci

est tout à fait conforme à la nature prophétique de Faunus, telle que la concevaient les couches populaires ; dieu des troupeaux et de l’agriculture, des forêts dans lesquelles on menait paître les animaux, Faunus était considéré comme le représentant des voix de la nature et c’est ainsi que sous le surnom de Fatuus et Fatuclus il prédisait l'avenir. Virgile a donc conservé le caractère propre des oracles de Faunus en les substituant à ceux d’un vexvouavretoy, dont il a gardé la physionomie ; enfin à l'évocation des morts 1l a substitué la consultation par 2ncubaño, peut-être à cause de son caractère étrange et pittoresque ; l'aboutissement de la combinaison est nettement gréco-romain.

Quoi qu'il en soit, la scène est d’un effet saisissant ; Latinus s’en va demander avis à son père dans la grotte qui se trouve au-dessous de la cascade de la source Albunea ainsi nommée à cause de ses eaux blanchâtres et sulfureuses d’origine volcanique. Il ne passe point par l’intermédiaire des prêtres ; étant roi, il a des fonctions sacerdotales et il se trouve chez son père ; il immole cent brebis, hyperbole pour l’ampleur et la magnificence, et dans le silence de la nuit, couché sur leurs peaux, il entend une voix provenant du bois sacré ; cette voix lui interdit de prendre pour gendre un Latin, de donner suite au mariage projeté ; il viendra des gendres étrangers (1) dont les descendants porteront jusqu'aux astres le renom de leur race et soumettront à leur puissance l’univers entier ; c’est là une dominante que Virgile répète sans

cesse quand il est question des Romains. Latinus obtient donc la con— firmation positive des prodiges (?) ; la décision des dieux est claire : il n'en garde pas pour lui la connaissance que la Renommée a répandue dans toute l’Ausonie quand les Troyens débarquent ; les dieux ont prédit leur venue, débarrassé leur route de ce qui les empêcherait

d'accomplir leurs destins ; la nature leur sourit et les peuples les attendent religieusement. Le fatum réserve Lavinia à Énée : cela est conforme à la conception fondzmentale de l'Enéide et devait flatter le patriotisme romain. Au point de vue esthétique, il ÿy avait là un écueil que Virgile a sûrement vu et qu'il a essayé de dissimuler en reléguant au second plan l'intérêt romanesque : Énée vient déposséder Turnus de celle qu'il aime et à laquelle il prétend en vertu du droit divin ; il était à craindre que le lecteur ne ratifiât point l’arrêt des dieux et que Turnus ne lui demeurât sympathique au détriment d'Enée, comme Didon au IV® livre.

Les tables mangées (107-147). — 5. Il existait dans la légende une condition bizarre à laquelle était subordonnée l'établissement des Troyens en Italie : il fallait qu’ils fussent préalablement réduits par la faim à manger leurs tables. Qui avait posé cette condition ? Venaitelle du ressentiment d’une divinité irritée, d’une faute commise ? Virgile ne le dit pas ; sans doute il ne trouvait rien là-dessus dans ses sources ; mais 1l était nécessaire que la condition fût remplie à la lettre. Des épreuves analogues se rencontrent dans les contes de fées : terribles en apparence, elles se résolvent très simplement, soit par l’ingéniosité des intéressés, soit par l'intervention des dieux, soit par la remarque naïve d’un innocent. Les Troyens ayant débarqué, Énée, les principaux chefs et le bel Iule (1!) prennent place sur l'herbe, sous l'ombre d’un arbre élevé (?) et se préparent à un repas frugal en disposant des fruits sur des galettes de pur froment, ceci par suite d’un avertissement de Jupiter — sic Juppiter ipse monebatr10 —. Comment l'avertissement a-t-il été donné ? Ceci ne nous est pas expliqué ; il s’agit sans doute d’une de ces suggestions tacites par lesquelles les. dieux chez Homère inspirent aux hommes les pensées qu'ils doivent avoir. L’avertissement est capital, puisque c’est Jupiter qui dirige tout et qu'il fallait que les choses se présentâssent ainsi pour que la solution toute simple de l'aventure fût possible. Les Troyens ayant bon appétit ne se contentent pas des fruits qu'ils ont à leur disposition, mais s’attaquent aux galettes quadrillées (). Tule, soit parce qu'il faut mettre Tule en avant, soit parce que la chose est puérile, s’écrie : « Tiens, nous mangeons même nos tables ! » et le mauvais sort est conjuré. Énée saisit cette parole au vol et, stupéfait parce qu’il sent qu'il y a là quelque chose de divin, la médite, puis immédiatement il salue la terre qui lui est due par le destin et les Pénates troyens ses compagnons fidèles ; il rappelle qu’Anchise lui a dit (*) que lorsqu’arrivé dans un pays inconnu (5) la faim le réduirait à manger ses tables, il pourrait espérer un établissement définitif après toutes ses fatigues ($),

et qu’il devrait construire là sa demeure. IT reconnaît donc que la faim dont il était menacé marque le terme de ses épreuves (1), engage ses compagnons à explorer joyeusement le pays dès le lendemain matin, à faire des libations à Jupiter, à invoquer Anchise et à mettre le vin sur la table. Lui-même se couronne de feuillage et adresse ses prières à des divinités choisies pour la circonstance, au Genius loci — on connaît la dévotion des Romaïns aux Génies locaux —, à Tellus, la plus ancienne des divinités — 1l va prendre possession de la terre italienne —, aux Nymphes et aux Fleuves — divinités familières aux habitants —, à la Nuit et aux astres qui se lèvent — le repas a eu lieu à la fin du jour —, à Jupiter de l’'Ida — sous les auspices duquel a eu lieu le départ de Troade —, à la déesse-mère Phrygienne — déjà mentionnée au VIe livre et dont 1l sera question dans les livres suivants —, enfin à sa mère qui est au ciel, à son père qui est dans l’Érèbe. Tout ceci est simple et grand. Jupiter accueille la prière, fait entendre trois coups de tonnerre retentissants et de sa propre main montre du haut de l’éther une nuée illuminée d’or. Le tout se termine par une scène d’allégresse ; instruits rapidement que le jour est arrivé, où ils fonderont la ville que leur doivent les destins, les Troyens se remettent joyeusement à table (?) en enguirlandant les cratères. Ils ont toute raison d'être joyeux : grâce à la protection de Neptune, ils ont fait une heureuse traversée de Sicile en Italie et à peine ont-ils mis le pied sur le sol italien que Jupiter leur prête manifestement assistance. La nature leur fait fête, les hommes les attendent, les dieux veillent sur eux.

Ambassade au roi Latinus (148-285). — 6. Dès le lendemain matin — c'est le second jour de leur arrivée dans le Latium —, sur la recommandation d'Énée, chef toujours vigilant, les Troyens se mettent à explorer le pays ; ils entrent évidemment en contact avec les habitants, puisqu'ils rapportent des noms, le Numicus, le Tibre (3), les Latins valeureux (#). C’est la troisième fois que Virgile emploie le motif de l'exploration du pays où l’on aborde (5). Il s’agit ici d’une reconnaissance méthodique, aboutissant à des renseignements dont on a besoin, puisque c’est l'endroit où on va se fixer définitivement. Alors le fils d'Anchise — satus Anchisa 152, nous sommes toujours sous l’influence d’Anchise — choisit (6) cent députés — le nombre cent pour rendre la chose plus solennelle — qui iront avec des rameaux d’olivier et des présents demander au roi Latinus d'accueillir pacifiquement les Troyens. Les députés s’empressent d’obéir — festinant (7) iussi 156 —, conformément à la docilité traditionnelle épique de l’inférieur pour le supérieur et parce qu'Énée a toujours des serviteurs dévoués. Quant

à Énée, il s'occupe à fonder un établissement qui tient à la fois de la ville et du camp (1). C’est la quatrième fois qu’il apparaît dans son rôle de fondateur ; il a déjà fondé Aeneadae en Thrace, III 16, Pergame en Crète, III 132, Acesta en Sicile, V 755 ; comme à l'ordinaire, des identités d'expression soulignent l'identité du motif (2), et du reste les fondations de villes s’accomplissaient suivant des rites consacrés. Cependant les ambassadeurs approchent du mur de Laurente (à) ; dans une sorte de Champ de Mars, analogue à celui de Rome ({), ils voient des enfants et des jeunes gens qui s’exercent à monter à cheval, conduisent des chars, lancent des javelots, se provoquent à l’escrime du combat (°). Ce sont là les exercices que les Romains pratiquaient couramment au Champ de Mars. Virgile, qui en fait un tableau rapide, y avait sans doute plus d’une fois assisté. Un messager va annoncer au roi que des hommes d’une taille gigantesque dans un costume inconnu ($) sont là. Celui-ci les fait introduire et s’assied sur le trône de ses aïeux (?).

Virgile a intercalé (f) ici une description du palais de Latinus, dont l'intérêt pour nous est de constater comment il procédait pour faire de la préhistoire. Là où il n'avait pas de renseignement — et il n’en avait pas sur le palais de Latinus—, il vieillissait le présent en l’agran dissant pour l’accommoder à la dignité supposée des âges héroïques. D'abord la physionomie générale de l'édifice : il est auguste (°?), gigantesque, 1l s'élève sur cent colonnes, hyperbole chère à Virgile, et est entouré de boïs sacrés (1) ; c’est l’ancienne 7egia de Picus ; rien n'autorise à affirmer que Virgile ait pensé au palais d’Auguste sur le Palatin. Ensuite sa destination : c’est là que les rois inaugurent leur avènement en prenant le sceptre et les faisceaux, attributs consacrés des rois romains ; c’est un temple qui sert de curie (11) ; c’est là qu'après l’immolation du bélier les pères de famille — il y avait donc déjà une espèce de sénat — venaient s'asseoir pour le banquet sacré. Puis sa décoration sculpturale : on voyait au vestibule les statues en bois de cèdre d'Italus, l’'éponyme de l'Italie, de Sabinus le vigneron avec sa famille, l’'éponyme des Sabins, du vieux Saturne, de Janus à deux faces, d’autres rois aborigènes et des guerriers morts pour la patrie (1?) ; rien n'autorise à penser que Virgile ait vu les statues des grands hommes en appareil triomphal qu'Auguste avait fait placer sous les deux portiques de son forum ; les mots aworum 177, sub imagine 179, imago 180, éveillent nettement l’idée des images des ancêtres, qu’on voyait dans l’atrium des grandes maisons romaines. En outre sa décoration ornementale : au montant des portes sacrées chars conquis, haches, aigrettes de casques, fermetures colossales des

portes, javelots, boucliers, éperons de navires ; ce sont des trophées comme il y en avait dans les temples et dans les grandes maisons romaines. Enfin retour à la décoration sculpturale : Picus lui-même était représenté assis avec le ifuus de Quirinus, la érabea, vêtement archaïque de Quirinus, des rois (1), des cavaliers (?), et portant l’Ancile tombé du ciel ; il était ainsi une sorte de prototype de Quirinus ; c’est lui que Circé son épouse a changé en pivert, parce qu'elle était éprise de lui et qu’elle ne voulait que personne püût le lui prendre (*). Tel est le temple dans lequel Latinus reçoit les Troyens.

Il leur adresse le premier la parole — prior 194 —;, ce qui est une prévenance et une marque de bienveillance, et il leur fait un discours dont Virgile à son ordinaire caractérise le ton — placido. ore (4) 194—, ton calme et paisible, comme il convient à un roi, à un vieillard, aux circonstances ; c’est un discours d'affaires bref et complet, objectif et conciliant. Latinus leur donne tout de suite leur nom Dardanidae 195, : ce qui leur montre qu'ils sont en pays de connaissance ; il s’en est enquis avant de les recevoir et ce nom a éveillé chez lui les souvenirs qu'il mentionne plus loin. Il leur demande ce qu'ils viennent chercher (5) et ce qui les amène, après avoir tant navigué ($), erreur de route ou tempête (”), accidents fréquents en pleine mer. En tout cas, il les engage à accepter l'hospitalité et à faire connaissance avec les Latins, peuple de Saturne, qui pratique l'équité non par la contrainte des lois, mais naturellement et en suivant les traditions de cet ancien dieu. Il rappelle alors, parce que cela est honorable pour eux, ce que les vieillards des Aurunques considérés comme le plus ancien peuple de l'Italie lui ont rapporté de Dardanus, originaire de Corythus en Étrurie, qui est allé en Phrygie et à Samothrace ; maintenant il est divinisé (®) ; c'est donc pour eux un ancêtre glorieux.

Cet accueil rappelle de très près, avec la différence des circonstances, l'accueil fait au Ier livre par Didon aux Troyens ; nous retrouvons, outre l'offre de l'hospitalité, le motif que les Troyens ne sont des étrangers nulle part et que leur histoire est connue partout, et des identités de termes qui prouvent qu'en écrivant le passage Virgile avait le précédent sous les yeux (*). Ce qui accentue la ressemblance, c'est que, comme au Ter livre, c’est Ilioneus qui est le porte-parole des Troyens ; son discours, tout en étant adapté aux temps et aux lieux, reproduit en partie celui qu’il a tenu à Didon ; il est du reste dans une note analogue ; moins le pathétique que la situation ne comportait

pas, digne, mesuré, d’une ordonnance parfaite. Après un mot respectueux à l'égard de Latinus — Rex, genus egregium Fauni (9) 213 —, il répond avec précision à sa question (1) ; ce n’est ni par suite d’une

tempête, ni pour s'être trompés de route, mais par un parti-pris délibéré que les Troyens ont abordé dans son pays (1). Il présente alors ceux-ci sous le jour le plus honorable : chassés du plus grand royaume qu’aperçut le soleil (?), descendant par Dardanus de Jupiter, ils viennent à lui de la part d’Enée leur roi. De leurs malheurs il fait une peinture grandiose ; c’est un effroyable cataclysme qui a mis aux prises l’Europe et l'Asie ($) et qui est connu jusqu'aux confins de l’univers ({) ; il reprend ainsi avec emphase ce que Latinus avait laissé entendre. Il expose alors avec netteté ce que demandent les Troyens, très modestes dans leurs ambitions (°) : un emplacement de proportions réduites sur le rivage, où ils ne nuiront à personne, pour y installer leurs dieux, et la jouissance de l’eau et de l'air, qui sont communs à tous. Il s’agit maintenant de relever aux yeux de Latinus des gens qui se présentent en suppliants ($) : c’est une chose dont Ilioneus s’acquitte avec la mesure et la fermeté que Virgile aime à lui prêter ; les Troyens honoreront son royaume et seront reconnaissants (?) ; l’Ausonie n'aura pas à regretter de les avoir reçus dans son sein ($). Il ajoute, non sans exagération, que beaucoup de peuples ont voulu se les adjoindre (°) : mais l’arrêt impérieux des destins et les ordres grandioses d'Apollon les ont conduits dans le pays où est né Dardanus et où il les rappelle (1). Aïnsi les Troyens ne sont pas des aventuriers qui viennent par hasard se fixer en Italie; c'est une branche de la famille italienne qui regagne sa patrie. C’est là l’idée fondamentale qui domine l’Enéide ; grâce à la légende de Dardanus, Virgile a pu présenter la fusion des deux nations comme une chose toute naturelle, la mention de cette légende ayant du reste été suggérée obligeamment par Latinus à Ilioneus. Celui-ci énumère alors les cadeaux qu'il est chargé de remettre : la coupe d’or dont se servait pour ses libations Anchise — dont le souvenir reparaît encore une fois —, le costume officiel que portait Priam quand il rendait la justice, sceptre, tiare, étoffes travaillées par les femmes d’Ilion (4).

Après ce discours, Latinus reste quelques instants immobile, les yeux fixés sur le sol, méditatif ; il est moins sensible aux cadeaux (l) qu'à l’oracle de l’antique Faunus, dont les termes mêmes lui reviennent à l'esprit et la désignation du gendre étranger annoncé par les destins, qui partagera le pouvoir avec lui et dont les descendants hors de pair règneront sur l'univers entier (#). Enfin il prend son parti et son état d'âme est joyeux — laetus 259 — ; ce n’est pas sans dessein qu’un peu plus loin Énée lui aussi est représenté comme joyeux — laetum Aenean 288 — ; ainsi, en ce qui concerne les sentiments, tous deux sont à l’unisson. Latinus commence, suivant l’usage romain (#4),

par souhaiter que les dieux favorisent ses vues et confirment leur augure ; avec cette brièveté qui caractérise chez Virgile la parole royale, il accorde aux Troyens leurs demandes et, accueillant avec urbanité leurs cadeaux, il leur annonce que sa générosité dépassera leurs désirs et leur rendra l’opulence de Troie (1) ; ainsi la fortune leur est plus favorable qu'il n’osaient l'espérer et leurs vœux se trouvent plus que comblés. Avec une cordialité inattendue, Latinus, de son côté, demande qu'Énée se rende auprès de lui ; 1l le recevra en ami ; des poignées de main scelleront la paix (?). Enfin il charge les députés de lui dire qu'il a une fille, que cette fille, ni l’oracle de son père ni les prodiges célestes ne lui permettent de la donner en mariage à quelqu'un du pays, que le Latium doit attendre des gendres étrangers, dont la descendance couvrira le nom latin de gloire ; il croit qu'Énée est désigné et désire ne pas se tromper. Ensuite, pour ne pas demeurer en reste des cadeaux qu'il a reçus, parmi les trois cents chevaux magnifiques de ses écuries (#), il en choisit cent destinés aux ambassadeurs ; ces chevaux ont des housses de pourpre brodées d’or, des colliers d’or, des mors d’or. L’opulence fascinait Virgile qui la considérait comme l'accompagnement nécessaire de la royauté (*) et pour qui elle se résumait dans la profusion conventionnelle de la pourpre et de l'or. À Énée il envoie un char, avec deux coursiers merveilleux (5) obtenus par Circé ($), encore une fois mentionnée, d’un croisement furtif avec les chevaux du Soleil (7). Les députés s’en retournent en rapportant avec eux la paix ($).

Telle est cette scène largement développée et qui devait l'être puisque c’est la rupture des conventions formulées ici qui fournira la matière de ce qui suit. Les deux personnages en présence sont des hommes de sens rassis, d'esprit réfléchi, qui s'expriment posément avec une certaine solennité, dont toutes les paroles ont une portée. Ils sont honnêtes et loyaux, n’envisagent que la justice et l'intérêt des parties en cause ; ce sont des personnages importants, habitués à l’'opulence, de bonne éducation et de bonnes manières, dans lesquels les hautes classes de la société romaine devaient prendre plaisir à se retrouver. C’est de la convention très noble, mais c’est de la convention.

Quant à la suite des événements, tout paraît s'arranger au mieux pour les Troyens ; leurs souhaits s’accomplissent et au-delà ; aucun nuage n'apparaît à l'horizon ; arrivés au pays qui leur est assigné par le destin, ils sont accueillis pacifiquement par Latinus et Énée va épouser Lavinia.

Monologue de Junon. Evocation d’Allectô (286-340). — 7. Brusque-

ment — ÆEcce autem 286 — se produit une péripétie effroyable : l'Enéide joint aux procédés de l'épopée ceux de la tragédie. Aux scènes paisibles d’arrangement des choses suivant les désirs des intéressés, de l’ordre réalisé par l’accomplissement du destin et des. volontés des dieux, de la peinture des bons sentiments, succèdent des scènes de violence et de fureur, de trouble apporté dans les esprits. et dans les actes, de bouleversement désordonné, la peinture des sentiments les plus pervers et les plus atroces. Junon étant le mauvais génie des Troyens, il fallait qu'elle le fût jusqu’au bout ; c’est le sujet même de l’Enéide ; mais son intervention ici n’est que le doublet de celle du Ir livre. Comme au Ier livre, elle apparaît pour tout bouleverser, s'excite dans un monologue conçu dans le même esprit qu’au Ier livre, présentant les mêmes mouvements de passion et jusqu'aux mêmes raisonnements, cherche et trouve un instrument qui satisfasse sa colère. J'ai déjà signalé des rapports entre le début de la première partie du poème et celui de la seconde ; ici la ressemblance s’accuse ; est-ce pauvreté de moyens ou recherche de l'effet insistant de la répétition ? En tout cas nous éprouvons nettement la sensation fâcheuse du recommencement. Au lieu d'inventer de l’inédit, Virgile reprend des procédés déjà employés ; toute la nouvesuté, c’est qu’il enchérit, qu’au lieu d’'Éole, divinité secondaire sans méchanceté personnelle, il met en scène la Furie Allectô, expression de la rage infernale, qu'il représente Junon comme particulièrement odieuse, malfaisante et, sûre de la défaite finale, faisant le mal pour le mal. Cela ne suffit pas. pour écarter l'impression que l'originalité manque et que Virgile nous. remet sous les yeux quelque chose de déjà vu.

Au Ier livre il ne nous dit pas d’où Junon aperçoit la flotte troyenne quittant la Sicile ; ici il est plus précis : elle revient d’Argos, elle est en plein ciel, sur son char et à la hauteur du cap Pachynum (1). Elle voit Énée qui est joyeux — Zaetum (?) 288 — et ses navires. On a débarqué ; on commence à bâtir (°). Les mots Saewa Zouis conjunx 287 marquent de quel esprit elle est animée, séefit acri fixa dolore 2917 les sentiments qu'elle éprouve à ce qu'elle voit, quassans caput 292 son dépit ; haec effundit pectore dicta 292 caractérise le ton du monologue, qui est un débordement, une explosion. Suivant l'usage de Virgile, la passion n'exclut point la logique et l’ordre lucide des pensées. Elle constate avec colère que cette race maudite, dont les destins sont contraires aux siens (#), a échappé à l'incendie et à la destruction de Troie (°). Elle atteste pourtant avec une amère ironie que ce n’est pas sa haïne qui a faibli et elle énumère tout ce qu'elle a fait pour les perdre en donnant à ses tentatives un caractère de violence inlas-

sable et continue que ne justifie pas complètement le texte de l’Enéide tel que nous le possédons (?) ; elle est contrainte d’avouer qu'elle n’a réussi à rien ; les Troyens sont maintenant à l'abri des fureurs de la mer et des siennes. Ici le monologue rejoint directement celui du Ier livre ; nous retrouvons le raisonnement mythologique a forhori : des divinités inférieures ont eu la liberté de se venger de leurs ennemis pour des peccadilles (2) ; elle, l'épouse puissante de Jupiter (°), est vaincue par Énée (4) ; la seule différence, c’est qu'ici Mars et les Lapithes, Diane et Calydon remplacent Pallas et Ajax. Elle déclare pourtant qu'elle n’abandonnera pas la partie; elle cherchera des secours pour subvenir à son impuissance ; elle s’adressera à l'enfer. Depuis le Ier livre l’action a marché : au Ier livre, Junon pouvait encore espérer que le destin ne lui était pas absolument contraire ; maintenant elle est fixée ; elle sait qu’il est impossible d'empêcher les Troyens de s'établir en Italie et Énée d’épouser Lavinia (). Elle aura au moins le plaisir malsain de traîner les choses en longueur et elle se repaît par avance du spectacle des horreurs qu’elle va déchaîner : - anéantissement des deux peuples, qui paieront l'accord du gendre et du beau-père, le sang Troyen et Rutule offert en dot à Lavinia, Bellone présidant à son mariage, Vénus enceinte d’une torche et ayant accouché d’un nouveau Pâris. Junon, consciente de son impuissance, sacrifiant tout à sa rage forcenée, faisant étalage de scélératesse, est devenue abominable ; c’est là la progression du VII livre sur le Ier.

Comme au Ier livre, elle passe immédiatement de la parole à l’action, descend effroyable sur la terre, fait sortir des ténèbres infernales, sans que Virgile nous dise comment, la Furie Allectô, monstre approprié pour servir d'instrument à Junon, aussi épouvantable au moral qu'au physique ; son objet favori c’est la guerre ($), c’est la colère (?), ce sont les attaques sournoises, les accusations qui nuisent. Elle répugne même à Pluton ($), même à ses sœurs Tartaréennes ; tant elle se métamorphose, tant elle revêt de formes atroces, tant elle est noire et pullule de serpents (°). Quand Junon s'était adressée à Éole, elle lui avait promis une récompense ; cela n’est pas nécessaire avec Allectô qui fait le mal pour le mal et qui est trop heureuse quand on lui en offre l’occasion ; l’attrait de la mauvaise besogne lui suffit ; il n’y a qu'à l’exciter — his acuit uerbis 330 —. Elle lui demande son concours d’un ton impératif en lui indiquant le besoin qu'elle en a : sauver sa réputation, et le but à poursuivre : empêcher le mariage d’Énée avec Lavinia et l'établissement des Troyens en Italie ; comme elle avait flatté Éole en rappelant sa puissance, elle flatte Allectô en énumérant tout ce dont elle est capable : armer les frères les uns

contre les autres, bouleverser les familles par la haine, introduire dans les maisons les coups et les torches funèbres ; elle a mille noms, mille moyens de nuire ; c’est une sorte de litanie, mais ce n’est pas simplement une litanie ; tous ces résultats de la perversité, nous allons les voir se produire les uns après les autres (1) ; les compliments de Junon sont un programme ; elle termine en s’en remettant à la fécondité de son invention et elle lui trace sa tâche immédiate : rompre la paix conclue (?), trouver des prétextes à la guerre, faire en sorte que la jeunesse coure aux armes (5).

Allectô et Amata (341-405). — 8. Pas plus que ne l'avait fait Éole au Ier livre, Allectô ne répond à junon ; l’inférieur ne réplique pas, il obéit ; elle se met immédiatement à l’œuvre ; avec des moyens divers le but est unique : faire perdre la raison à tout le monde. L’intention bien nette de Virgile est de montrer que la guerre entre Troyens et Italiens ne peut être que l'effet d’un égarement furieux ; elle ne saurait se justifier raisonnablement ; si l’on eût gardé son sang-froid, elle n'aurait pas eu lieu.

Infectée du venin de la Gorgone — elle n’est empoisonneuse que parce qu'elle est elle-même empoisonnée —, Allectô va d’abord au palais de Latinus — Principio 342 — ; elle a son plan : son imagination féconde — fecundum... pectus 338 — va lui suggérer trois stratagèmes ; elle se porte sans bruit au seuil de l’appartement d’Amata (4) ; là elle trouve le terrain préparé ; Amata est femme ; elle est, par suite de l’arrivée des Troyens et de la remise en question du mariage de Turnus, dévorée d'inquiétude et de colère. Comme au Ier livre à propos de Didon, c’est une cause surnaturelle qui va agir ;mais cette cause extérieure, qu'emploie Virgile parce que c'est une machine épique dont il n’ose pas se libérer, agira dans le sens même où la poussent ses propres sentiments qui sans cela suffiraient ; il y a un développement interne parallèle. Comme au Ier livre, c'est par un contact matériel que s’insinue le venin, mais d’une façon plus compliquée et plus bizarre. Allectô détache de sa chevelure bleu sombre un serpent (5) qu’elle jette au cœur d’Amata et l'influence de ce serpent est décrite avec élégance et subtilité. Il se glisse entre sa peau et ses vêtements en insufflant son venin, devient le collier de son cou, le ruban deses bandelettes ($), le lien de sa chevelure. L'influence ne se fait sentir que graduellement, c'est-à-dire, que psychologiquement, Amata n'arrive pas tout de suite au paroxysme. Elle va d'abord trouver Latinus et lui parle sans violence — Mollius 357 —, comme ferait toute mère à sa place, et en pleurant — lacrimans 358 — ; aucune trace de trouble mental ; son discours est habile, persuasif ; elle s’adresse d’abord aux

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sentiments de Latinus ; par pitié, il ne donnera pas sa fille à un perfide brigand, qui s’en ira au premier souffle du vent du Nord (1), à un ravisseur comme Pâris (?). Elle fait ensuite appel à sa loyauté, à son esprit de famille, argument très fort auprès d’un homme d’une haute moralité comme Latinus : il a des engagements envers Turnus, son propre neveu (3). Enfin elle raisonne et elle ne raisonne pas mal ; tout oracle peut s’interpréter : si Faunus et les dieux réclament positivement un gendre étranger, Turnus en est un puisqu'il descend de Danaé, fille d’Acrisius, petite fille d’Inachus rois d’Argos (4).

Latinus reste inflexible ; alors l’'empoisonnement par le serpent pénètre Amata tout entière ; en d’autres termes, ayant échoué par la douceur, elle perd tout son sang-froid et le refus subi la remplit de fureur : elle erre en proie au délire par la ville immense (°) ; puis pareille à la toupie (6) à laquelle les enfants font décrire un grand cercle dans ‘les atriums vides (7) et qu'ils font marcher avec le fouet, elle parcourt les villes voisines et les peuples belliqueux ($) ; la comparaison a pour but de montrer qu’elle n’est plus maîtresse d'elle-même et qu'elle n’est qu'un jouet entre les mains de la Furie ; ainsi le caractère familier de la comparaison est voulu et significatif ; Amata n'est plus qu’un instrument passif. En effet Allectô la tient sous la domination d’un délire qui n’est pas le délire bachique mais qui en prend la forme (°). Ne se connaissant plus, ne reculant plus devant rien, elle s'enfuit et va cacher sa fille dans les montagnes boisées ; elle pousse l’exclamation bachique Euhoe Bacche 380, crie que Bacchus est seul digne d'elle (2), que c’est pour lui qu’elle prend le thyrse flexible, qu’elle exécute les danses sacrées, qu’elle entretient sa chevelure qu’elle lui dédie (4). Le bruit de la tentative d’Amata se répand ; les autres mères de familles sont prises de la même fureur et vont se joindre à elle. Virgile décrit leurs transports en s'inspirant des Bacchantes d'Euripide. Au milieu d'elles (1?) Amata brandissant une torche, les yeux injectés de sang (1), proclame d’une voix farouche le mariage de sa fille avec Turnus et supplie les femmes Latines de défendre avec elle les droits des mères (4).

Le résultat obtenu c’est que la maison de Latinus où régnaient le calme, la sagesse pondérée et prévoyante, est maintenant bouleversée et (5) que les plans judicieux du vieux roi sont irrémédiablement compromis ; ceci pour la suite et pour la mise en œuvre de l’action ; quant à l'intention et à l'effet poétique, Virgile s’est proposé de rendre, en l'empruntant aux Bacchantes d’Euripide, le pittoresque échevelé des orgies et il a réussi à donner un tableau plein de chaleur, de couleur et de mouvement.

Allectô et Turnus (406-474). — 9. Satisfaite de sa besogne — elle a commencé à exciter la folie furieuse — et agissant méthodiquement, la déesse lugubre s'élève sur ses ailes sombres (1), et se transporte à Ardée dont Virgile mentionne la fondation par des émigrants Argiens sous la conduite de Danaé (?), la grandeur passée, la décadence actuelle, Il est minuit et Turnus dort dans sa haute demeure (#). La scène qui suit est une scène d’hypnose, où, tout endormi qu’il est, Turnus voit pourtant, entend et parle. Allectô, dépouillant la Furie qu’elle est, prend la forme de la vieille Calybé (#), prêtresse de Junon (5) dont la décrépitude est décrite en termes énergiques et pittoresques, et se présente à Turnus. Virgile s’est préoccupé de rendre son action sur Turnus, quoique le résultat soit le même, différente de son action sur Amata. Le discours qu’elle lui tient est admirablement approprié pour avoir prise sur un jeune homme — swuenti ($) 420 — et l'exaspérer, Sous les apparences d’une curiosité compatissante, elle lui demande s’il renonce au fruit de ses peines (7) et laissera le sceptre qui lui appartient passer aux mains des émigrants Dardaniens. Elle lui annonce crûment que Latinus lui refuse sa fille et préfère un héritier étranger ($). Avec une ironie qui doit lui être sensible — les jeunes gens n’aiment pas qu'on se moque d'eux —, elle l’engage à continuer à combattre les Tyrrhéniens pour assurer la paix aux Latins (°). Prenant alors le ton sérieux, elle lui déclare qu'elle vient au nom de Junon toute-puissante qui lui est apparue pendant son sommeil, qui l’a chargée de lui transmettre ces paroles ; au nom des puissances célestes, elle lui enjoint de mobiliser joyeusement son armée — /aelus 430, c’est la guerre fraîche et joyeuse —, de brüler les navires Phrygiens (1°) entrés dans le beau fleuve du Tibre (1) et de contraindre, en faisant au besoin sentir la force de ses armes, le roi Latinus à tenir ses engagements.

Si bien imaginé qu'il soit, le discours ne produit pas l'effet attendu parce que Turnus voit un contraste ridicule entre l'accent belliqueux des paroles et l'aspect pacifique et sénile du personnage. Turnus lui renvoie donc son ironie (1?) : il n’ignore pas qu'une flotte est entrée dans l'embouchure du Tibre (1) ; mais il met sur le compte de la décrépitude pusillanime les craintes de la pseudo-Calybé, qu'il renvoie rudement à ses occupations cultuelles en lui rappelant avec fierté que c’est aux hommes qu'il appartient de faire la guerre ou la paix et qu'ils ne failliront point à leur devoir (4). Allectô dans tout ceci n’est qu’un instrument ; mais par son caractère elle est si bien appropriée à la tâche qu'il lui semble qu’elle travaille pour son propre compte. Il en résulte qu’elle ressent personnellement l’outrage et entre tout de bon en colère (5). Et de ceci résulte une scène violente

et terrible ; Turnus tremble (1), ses yeux deviennent fixes : l'Erinys a repris sa forme, ses hydres sifflent, elle est énorme (?) ; elle lui lance des regards de flamme ; dans son trouble, il veut parler, elle le repousse, dresse deux serpents sur sa tête, fait sonner ses fouets ; répétant avec rage l’outrage qu'elle vient de recevoir, elle se révèle comme l’une des Furies, comme portant dans ses mains la guerre et la mort (?) et jette à Turnus une torche fumante qui se fixe à sa poitrine (#). Turnus se réveille en proie à une frayeur indicible — ingens pauor 458 —, couvert de sueur ; il a perdu la raison, il réclame, cherche des armes (°), est saisi de folie guerrière et de colère, et le bouleversement de son âme ($) est rendu par une comparaison avec l’eau qui bout sur le feu, comparaison que Virgile orne de toutes les élégances de son style (?). Si transporté de fureur que soit Turnus, il a conservé toute sa lucidité ; sa résolution est immédiatement arrêtée : envoyer une ambassade ($) à Latinus pour réclamer l'exécution de ses engagements, prendre des mesures pour chasser l'ennemi ; il ne considère point comme une tâche au-dessus de ses forces de mener la guerre à la fois contre les Troyens et les Latins. À sa voix, les Rutules s’arment, touchés les uns par sa beauté et sa jeunesse, d’autres par la noblesse de sa race, d’autres par sa vaillance. Tout cela est très spontané, très vivant et rend Turnus très sympathique ; au point de vue de l'art, ce n’est peut-être pas très adroit, puisqu'il est le héros sacrifié. On se demande si Virgile lui-même n'avait pas un faible pour lui et ne le préférait pas en secret à « son Énée », comme il disait.

Allectô et la chasse d’Iule (475-539). — 10. Ce ne sont encore là que des préparatifs ; 1l fallait en venir à l'acte décisif d’où devait sortir la guerre. Allectô invente un nouveau stratagème, c’est le troisième (°). Quittant Turnus qui communique aux Rutules son audace (1°), elle se transporte sur le rivage où lule se livrait au plaisir de la chasse (1) ; si l’on se rappelle l'attitude d’Iule pendant la chasse du IVE livre, on voit que Virgile s'applique à signaler son ardeur cynégétique en attendant mieux. La vierge du Cocyte (2) met les chiens sur la piste d'un cerf et leur inspire une véritable rage (1); c’est de là que sortira la guerre (4). Ce cerf d’une grande beauté, à la ramure énorme — ceci explique la passion que met Iule à l’atteindre — était un cerf apprivoisé, élevé dans la maison de Tyrrhus (#), le chef des troupeaux du roi, par ses fils et par sa fille Silvia (%), qui en prenait un soin particulier, enguirlandait ses cornes, le peignait, le lavait dans l’eau pure, petit tableau d’une grâce maniérée où Virgile semble s’être inspiré d’un modèle Alexandrin. Habitué aux caresses, à la table de ses maîtres où il recevait des

friandises, le cerf errait le jour dans les bois et revenait le soir à la maison (1). Tandis que, se livrant à ses ébats, il se laissait emporter par le courant du Tibre (?), prenait le frais sur ses rives, les chiens le lèvent, Ascagne, transporté par la vue d’un si beau gibier (3) le blesse d’une flèche qui, dirigée par un dieu (4), l’atteint au flanc et au basventre. L'animal s'enfuit ensanglanté chez ses maîtres, pleurant comme pleurent les cerfs (5). Silvia navrée appelle à l’aide ; secrètement excités par la Furie ($) les paysans accourent (7) avec des épieux brûlés par le bout, des massues ($) ; Tyrrhus les réunit, furieux et farouche, abandonnant le chêne qu'il était en train de fendre avec des coins (°).

Ici un effet d’une grande puissance : l’impitoyable déesse (1) monte sur le toit de l’étable (11), donne le signal d'alarme (2?) aux pâtres, et sa voix tartaréenne s’enflant dans la trompe recourbée fait trembler toute l'étendue des bois, se fait entendre au loin jusqu’au lac de Diane à Némi, jusque dans les gorges des Apennins où coulent les eaux blanchâtres et sulfureuses du Nar (%), où le Velinus prend naissance ; l'impression est si formidable que les mères épouvantées pressent sur leur cœur leurs petits enfants (4). Les paysans se rassemblent en hâte et s’arment (1) ; les Troyens sortent du camp pour venir au secours d’Ascagne ; on se range en bataille (16) ; un véritable combat s'engage non plus avec de durs bâtons et des épieux passés au feu, mais avec le fer dont les deux tranchants coupent et Virgile décrit pittoresquement les épées qui se dressent en une noire moisson, et, sous le soleil, les reflets de l’airain montant vers les nuages (1?) ; on dirait une mer frémissante, qui se gonfle sous le vent (#). L’aîné des fils de Tyrrhus, Almo (4) qui se trouve au premier rang, a la gorge percée par une flèche qui arrive en sifflant (20) ; il tombe étouffé par le sang ; beaucoup d’autres périssent ; le vieux Galaesus, le plus juste et en même temps le plus riche des propriétaires Ausoniens (?1), est tué pendant qu'il s’interpose en faveur de la paix — ce dernier trait pour montrer que, si les Troyens n’ont pas cherché la guerre, les Latins ne l’ont pas voulue non plus — ; pour rendre la chose plus émouvante, Virgile a choisi deux victimes dont la mort est particulièrement déplorable, un enfant — Almonem puerum 575 — qui n’écoute que son courage et un bon vieillard pacifique, qui veut prévenir l’effusion du sang.

Le motif imaginé par Virgile pour rendre la guerre inévitable a été vivement et spirituellement critiqué par l’un des interlocuteurs des Saturnales de Macrobe, qui voit là une occasion de montrer com— bien Virgile est faible, quand il ne peut pas s'appuyer sur Homère

comme ici où il s’est donné bien de la peine pour accoucher de quelque chose de nouveau — laboravit ad nouae rei partum. Il fait sortir la guerre de la blessure d’un cerf et, la chose lui paraissant vraiment insignifiante et trop puérile — leue nimisque puerile —, il a exagéré l’exaspération des paysans, serviteurs de Latinus, qui ne devaient pas ignorer l'accord conclu par leur maître et attaquer son gendre. Persifflant le poète qui a fait descendre du ciel la plus grande des déesses, venir du Tartare la plus grande des Furies, jeter comme sur une scène de théâtre des serpents qui enfantent la folie, sortir de son palais une grande reine qui, sans souci de la pudeur matronale, court par la ville et s’enfuit dans les forêts en associant les autres matrones à ses insanités, le critique ajoute avec humour : « J'aimerais mieux que Virgile ici encore eût trouvé quelque chose à imiter chez Homère son modèle ou chez un autre Grec quelconque — maluissem Maronem et in hac parte apud auctorem suum uel apud quembhbet Graecorum alium quod sequeretur habuisse. » Il est bien certain que l'aventure du cerf doit être de l'invention de Virgile, puisque dans nos sources nous ne trouvons rien de pareil ; mais il faut se rendre compte de la difficulté qu'il trouvait à motiver la guerre et du but qu'il a poursuivi. Dans la légende, qu’il considérait comme de l'histoire et qu'il ne voulait pas modifier, les Troyens étaient représentés comme les agresseurs. Chez Caton, les Troyens après avoir été bien accueillis se livrent à des razzias et la guerre éclate ; ils se conduisent également en brigands chez Tite-Live, mais c’est immédiatement après le débarquement. Chez Denys d'Halicarnasse, ils s’établissent sur le territoire de Latinus sans demander aucune autorisation et s'emparent au détriment des habitants du voisinage de tout ce dont ils ont besoin pour construire leur ville. Virgile ne pouvait prêter aux Troyens des violences et un sans-gêne si contraires à l’honorabilité qu'il s’efforce à tout prix de leur attribuer. Il fallait pourtant, pour ne point s’écarter de l’histoire, que la guerre vint de leur fait et s’il s'était décidé, contrairement aux sources, à imputer aux Latins la responsabilité des hostilités il n’eût pas gagné grand chose ; il ne voulait pas en effet représenter les Latins comme moins honnêtes et moins pacifiques que les Troyens, puisque les deux peuples étaient destinés finalement à s’unir pour n’en former qu’un seul. Dans ces conditions la chose était délicate ; la guerre devant éclater — sans quoi il n’y aurait pas eu d’Enéide —, et venir du côté des Troyens —, sans quoi il fallait rompre avec l'autorité des sources —, il était nécessaire qu’elle résultât d’une circonstance fortuite, d’une de ces bagarres qui anéantissent les meilleures intentions. La puérilité même du motif qu’on a reprochée à Virgile est peut-

être voulue : c’est un innocent, un enfant qui est la cause de tout le mal, c’est-à-dire qu'en somme le malheur se produit sans coupable, Quant à l'intervention de la Furie, on peut la trouver mélodramatique, mais le dessein de Virgile est clair : il atteste par là que la discorde entre les Troyens et les Latins, à qui leurs qualités mêmes et leur destinée imposaient de s'entendre, n’a été que la déplorable et absurde conséquence d’une machination infernale, qu'elle est due à un empoisonnement des esprits qui a enlevé aux intéressés la maîtrise d'eux-mêmes et le pouvoir de réfléchir, qui en a fait les victimes inconscientes des puissances du mal et des ténèbres. L'invention de Virgile résulte des lois mêmes de son poème, tel qu'il l'avait conçu.

Allectô retourne aux enfers (540-571). — 11. Ce qui suit est de toute beauté. L'œuvre exécrable est accomplie : Allectô a tenu ses engagements (1) ; le sang répandu rend la guerre inévitable ; elle monte vers le ciel; se tournant vers Junon, elle l'interpelle triomphante et lui rend ses comptes d’une voix superbe (2) : la rupture est faite, c’est la guerre (5) ; elle offre, si Junon y consent (?), de continuer, de mettre en feu (°) les contrées voisines et d’ameuter les habitants. Junon est satisfaite ; elle constate, avec une ironie féroce, dont Allectô vient de lui donner l'exemple, les résultats obtenus : la guerre ouverte, qui rend le mariage projeté difficile ; elle trouve que c'en est assez et elle paraît même un peu effrayée ; c'est le moyen ingénieux qu'a trouvé Virgile pour se débarrasser du monstre et pour laisser à Junon quelque chose à faire personnellement. Elle congédie donc la Furie — sans la remercier pas plus qu’elle ne lui a promis de récompense — ; elle craint que Jupiter ne veuille pas tolérer plus longtemps son séjour à l’air libre ; et elle se réserve d'agir à son tour au besoin. Allectô soulève ses aïles où sifflent les serpents (f) et gagne la vallée d’Ampsancte, chez les Hirpins ; en disant que cette vallée est célèbre, il laisse évidemment entendre qu’il la connaît bien ; c’est un de ces sites sauvages, mystérieux et romantiques qu'il a plusieurs fois décrits : au milieu d’une gorge étroite enserrée dans des montagnes couvertes de noires forêts, coule avec fracas sur des rochers un torrent qui tourbillonne ; il y a là une caverne formidable, soupirail de Dis, un gouffre colossal formé par une rupture des enfers (*’), d’où s’exhale un air empesté. C’est là que s'enfonce la détestable Érinys dont le départ soulage la terre et le ciel. Tout cela est profondément impressionnant.

Mouvement populaire à Laurente. Junon ouvre le temple de la guerre (572-640). — 12, Cependant Junon se préoccupe de parfaire ce qui a été si bien commencé ($). Une manifestation mouvementée a

lieu à Laurente ; tous les pâtres se précipitent du champ de bataille dans la ville, apportant les cadavres des deux principales victimes de la bagarre, Almo et Galaesus, implorant les dieux, prenant Latinus à témoin. Turnus qui est là appuie leurs réclamations (1) et redouble la panique en déclarant qu'on appelle les Troyens au partage du trône, qu’on le chasse ; c’est la raison politique qu'il fait valoir et non son amour, qui n'intéresse que lui. Les maris des femmes entraînées par le délire pseudo-bachique (?) d’'Amata veulent qu’on se batte. Contrairement aux destins, sous une influence divine malsaine ($), tous réclament la guerre et entourent le palais de Latinus. Celui-ci résiste d’abord comme un roc battu par les flots () ; enfin, sentant son impuissance (°), il fléchit sous le mauvais destin et sous l'ouragan en proclamant que ces violences sacrilèges seront punies et que Turnus court au-devant d’un lamentable châtiment ; 1l se résigne personnellement à avoir une vieillesse malheureuse, s’enferme dans son palais et abandonne la direction des événements.

On a reproché à Virgile la faiblesse de Latinus ; 1l est certain que ce vieillard manque d'énergie ; cela est regrettable au point de vue esthétique ; mais Virgile n’a pas voulu faire déclarer la guerre par les Latins, qui, à la fin du poème, n'auraient eu qu’à subir la loi des vainqueurs, tandis qu'il faut qu'ils traitent avec eux sur pied d'égalité. Grâce à l’abdication momentanée de Latinus — et c’est en cela qu'elle est très importante —, la responsabilité de la guerre retombe sur Turnus et sur les Rutules, qui, eux pâtiront ; les Latins sont simplement entraînés à leur suite et cela est adroïitement combiné.

L'intervention d’Allecté a eu son plein effet ; elle a abouti à l’'émeute, elle a porté dans les âmes la confusion et la rage forcenée ; on ne raisonne plus ; un vent de folie emporte toute sagesse, tout calcul et tout conseil prudent ; au lieu des riantes perspectives de paix, c’est l'horreur du carnage qu’on entrevoit ; il ne reste plus qu’un acte à accomplir, pour que nous entrions dans l’irréparable : Junon s’en charge. Virgile fait remonter ici jusqu’à l’antique Latium le rite religieux et solennel de l'ouverture du temple de Janus que les Romains pratiquaient en cas de guerre (f) et qui leur aurait été transmis par les Albains. Il décrit la double porte de la Guerre (”), et commeila soin de nous prévenir qu'il lui donne son nom authentique — sic nomine dicunt 607 —, il n’y a pas lieu de douter qu’il ne la dépeigne telle qu'elle existait à Rome et telle qu’il l'avait sous les yeux ; elle est consacrée par la religion entourée de la terreur qu'inspire l’impitoyable (*) Mars ; c’est une porte de prison ; cent barres d’airain — le chiffre est naturellement hyperbolique —, des ferrures indestruc-

tibles éternellement (1) la tiennent close et Janus ne quitte pas le seuil. Après la description de l'édifice vient celle de la cérémonie. Quand la guerre a été votée par le Sénat (?), le Consul, vêtu de la trabée de Quirinus serrée à la mode de Gabies (*), ouvre les battants qui grincent, appelle les combats, c’est-à-dire qu’il libère de son cachot le monstre de la guerre (4) ; la foule s'associe à cette évocation et les trompes d’airain font entendre de concert leurs sons rauques, pittoresque auditif menaçant et approprié à la situation. Virgile suppose évidemment qu'un temple de Janus tout pareil existait à Laurente ; c'est à Latinus qu'il appartenait de l’ouvrir et de déclarer la guerre aux Énéades ; il se refuse à cette besogne abominable (5). Alors la reine des dieux descend du ciel, pousse les portes et les enfonce — — yupit ($) 622 — ; la violence du geste traduit sa fureur (?).

Apprêts guerriers (623-640). — 18. L’Ausonie jusque-là pacifique (} prend feu. Virgile dépeint l'éveil de l’activité guerrière en un tableau rapide fait de petits traits jJuxtaposés qui a de la vivacité et de l'éclat (°) ; d’abord l'agitation individuelle : les uns se préparent à partir à pied, les autres s’exercent furieusement à monter à cheval ; tous réclament des armes (1) ; les autres fourbissent boucliers et javelots et aiguisent les haches. Puis la fabrication régulière des armes dans des centres outillés pour cela ; Virgile en désigne cinq, sans qu'on sache exactement pourquoi il nomme ces villes plutôt que d’autres. Détails sur la fabrication : casques qui paraissent creusés dans du

bois, boucliers faits avec des branches de saule enlacées (41) — ceci archaïque — ; cuirasses d’airain, jambières d'argent (1) — ceci métallique et plus moderne — ; les socs, les faux sont transformés.

en armes ; on retrempe les anciennes épées. Enfin, c'est la mise en marche des recrues : les clairons résonnent, le mot d’ordre circule ; l’un prend son casque dans sa main, un autre attelle ses chevaux, revêt sa cuirasse, ceint son épée (#). On se plait à porter les étendards, à entendre le bruit des trompettes.

Invocation aux Muses. Catalogue des alliés de Turnus (641-817). — 14. Le dénombrement des guerriers avant l’action était un motif épique consacré et que Virgile ne pouvait négliger. Il trouvait au deuxième chant de l’Jl1ade un modèle qu'il a imité, mais avec l'intention de faire autre chose et l'espoir que la comparaison faite par le lecteur tournerait à son avantage. Au lieu des deux Catalogues qui se suivent dans l’Jliade, il n’en a fait qu’un pour le moment, évitant ainsi la longueur et la monotonie. Il n’a pas dénombré les compagnons d'Énée : il aurait pu‘le faire ; mais il ne savait rien sur leur compte ; il lui aurait fallu répéter une partie du Catalogue homérique ; or

l’imitation homérique n’est jamais chez lui l'emprunt pur et simple ; il n’a donc fait figurer ici que les alliés de Turnus, réservant pour plus tard les Étrusques, alliés d'Énée, qui lui ont fourni à lui aussi un Catalogue de navires. Il a utilisé une source d'intérêt qui manquait à son modèle ; il ne s'agissait pas pour lui de dresser une liste de noms propres, mais de faire revivre la physionomie de l'antique Italie, sur laquelle on n’avait que des connaissances très vagues et qui préoccupait la curiosité de ses contemporains ; les archéologues s’y employaient de leur mieux ; sa tâche était de ressusciter ce qui était mort et de le faire réapparaître en action. De plus, il s’est visiblement préoccupé d'échapper à l’uniformité ; il a construit les quatorze morceaux qui composent l’ensemble avec un certain nombre d'éléments fondamentaux : aspect, costume, armement, origine des chefs, traits légendaires ou historiques les concernant ; aspect, armement des peuplades auxquelles ils commandent, nature et force des contingents, évocation de villes tombées en décadence avec des épithètes qui se distinguent de celles d'Homère en ce qu’elles paraissent nées d'observations personnelles et capables de réveiller chez le lecteur romain des impressions ressenties sur les lieux mêmes ; ces éléments, Virgile les a disséminés et dosés dans les différents morceaux, de manière à rendre ceux-ci aussi dissemblables que possible. Enfin il a introduit le mouvement ; il a peint des troupes en marches, sans s'arrêter du reste à une conception unique et bien définie ; il aurait pu les représenter, ou quittant leur patrie, ou arrivant à Ardée, ou partant pour la guerre. Il y a un flottement entre ces trois conceptions ; mais nous sommes en présence d'hommes qui s’agitent. Sur ce point Virgile s’est inspiré du Catalogue des Argonautes d’Apollonios qui sont introduits par des verbes de mouvement.

L'invocation aux Muses en tête de l’ensemble était commandée par l'exemple de l’Jliade et est inspirée du modèle (1) ; elle a un accent patriotique particulier puisqu'il s’agit de mettre en scène les héros qui, dès cette époque, faisaient la gloire de l'Italie (?) ; ce n’est pas uniquement au temps de Rome qu'il y a eu de vaillants guerriers et ceux de la préhistoire sont les dignes prédécesseurs des grands hommes passés en revue par Anchise au VIS livre. Si Virgile demande aux Muses de le renseigner sur eux, ce n’est pas comme dans l’Jlsade parce que les Muses savent tout et que les hommes n’ont que des connaissances vagues, mais parce qu'il s’agit de choses lointaines qu’il prétend reconstituer fidèlement.

Le premier qui entre en guerre — init bellum 647, terme de mouvement — et qui arme des troupes, c’est le rude Mézence, contempteur

des dieux ; auprès de lui son fils Lausus, le plus beau après Turnus (1), dompteur de chevaux, chasseur, commandant mille soldats d’Agylla, qui ne pourront conjurer sa mort, digne d’avoir un meilleur père. Le morceau est court, l'intérêt est dans le sentiment qui l’anime et la compassion qu'il appelle sur Lausus. Bien que Mézence et Lausus doivent jouer plus tard un rôle important, Virgile ne leur consacre ici que quelques mots, parce que ce n’est pas son habitude de faire un portrait détaillé de ses personnages avant qu'ils soient engagés dans l’action ; on se demande toutefois si, dès ce moment, il concevait Mézence tel qu'il l’a représenté dans la suite ; il n’est pas question qu'il ait été chassé de ses états ; le fait qu’il amène des soldats peut s'expliquer à la rigueur par le fait qu’un tyran même détrôné conserve -des partisans, mais est pourtant plus naturel sans l'expulsion. Si Mézence se trouve ici en tête des ennemis d’Énée, c’est surtout pour le contraste : il est impie, Énée est pieux.

Après Mézence et Lausus — Post hos 655 —, est introduit Aventinus ; la transition semble indiquer que Virgile veut établir entre ses personnages un lien de succession. Aventinus a été imaginé par lui; il est fils d'Hercule et beau comme son père ; il montre avec orgueil un char et des coursiers vainqueurs ; ceci sans doute parce que, suivant la légende, Hercule avait fondé les jeux Olympiques ; il est donc représenté comme un de ces princes fastueux, dont Pindare célèbre les triomphes hippiques ; 1l a sur son bouclier comme épisème l'hydre et les cent serpents (?) ; il est né dans la forêt de l’Aventin de la prêtresse Rhéa et d'Hercule, quand celui-ci vint aux champs de Laurente après avoir tué Géryon ; c’est là tout simplement une adaptation de la légende de Rhéa Silvia et de Mars () ; l'invention de Virgile ne va pas très loin et se borne à transposer. Ses compagnons sont armés du pilum, du dolon meurtrier, du poignard à lame non pas plate mais ronde et de la broche Sabellienne (4). Lui-même est à pied ; il a les épaules couvertes d’une peau de lion, celle du lion de Némée sans doute, dont les dents blanches encadrent sa tête ; avec l’hydre de son bouclier, c’est un musée vivant des souvenirs de son père ; c’est avec cet accoutrement qu'il entre dans son palais de roi (5). Le costume et l'aspect extérieur d’Aventinus, sa légende, l'armement de ses soldats, tels sont les trois éléments avec lesquels Virgile a construit le couplet.

La transition {um indique que Virgile continue la succession par numéros d'ordre ; il s’approprie la tradition courante, qui, avec des variantes, faisait venir en Italie les trois petits-fils du devin Amphiaraüs tué devant Thèbes, Tiburtus, Catillus, et Coras et leur attribuaït

la fondation de Tibur, nommé d’après le frère aîné ; il n'invente donc. pas et se borne à recueillir la légende de l’origine argienne de Tibur ; naturellement son but est d’enrêler dans l’armée de Turnus le plus de Grecs possible pour que la guerre conduite par Énée soit une sorte de prolongation de la guerre de Troie et que l'issue constitue une revanche ; mais la préhistoire n’est pas éloignée d'admettre qu'il y ait eu réellement des colonies pélasgiques dans les localités mentionnées. par Virgile. Catillus et Coras sont présentés au moment où ils quittent Tibur (1). Comme Tibur est sur une montagne boisée et que ce sont des cavaliers (?), ils sont comparés à deux centaures, fils de la nue, qui descendent fougueusement de l’Homolé et de l'Othrys neigeux, que laisse passer l'immense forêt et devant qui les branchages se brisent avec un grand fracas (#). L'origine, l’élan impétueux des chefs suffisent à remplir ce bref couplet, où il n’est question ni de contingent, ni d'armement.

Ici, Virgile abandonne l’ordre de succession qu'il avait esquissé au début mais qu’il ne poursuit pas, et se contente d’une transition banale (4). Pour la fondation de Préneste, il adopte la tradition qui l’attribuait non pas à Praenestes, fils de Latinus, petit-fils d'Ulysse et de Kirké, mais à Caeculus, héros italiote, dont 1l résume la légende, avec un procédé d’abréviation, qui suppose des lecteurs érudits : Caeculus est un roi fils de Vulcain, né au milieu des troupeaux, trouvé au foyer — Virgile ne dit pas lequel (°), la curiosité archéologique n’est point son fait —, ce qui paraît être une substitution secondaire à l'idée primitive de la fécondation par une étincelle du foyer. Caeculus est accompagné par une légion formée de paysans — /egio comitatur agrestis 681 — ; il est donc représenté en marche vers le point de rassemblement ; c’est la première fois que nous rencontrons le mot romain de legio pour désigner l’armée et le fait que cette Zegio est composée de paysans est en accord avec la naissance de Caeculus aux champs. Nous ignorons à quelles sources a puisé Virgile pour constituer les circonscriptions territoriales qu’il attribue à ses personnages ; 1C1, il fait figurer cinq localités géographiques avec quelques épithètes pittoresquement caractéristiques ; puis il décrit l'armement des soldats dont la plupart lancent des balles de plomb, les autres ont deux javelots — c’est l'usage homérique — ; ils ont des bonnets roux de peau de loup, le pied gauche nu, le droit pris dans un soulier de cuir brut ($) ; tout cela est rustique. Origine merveilleuse du chef, description pittoresque des contrées qui lui obéissent, armement des soldats paysans, tels sont les traits qui ont servi à rédiger le couplet.

Messapus n'est introduit que par la conjonction At 601; iln'ya

aucun rapport entre lui et le Béotien Messapus qu'une tradition faisait venir dans la partie de l'Italie du Sud à laquelle il donna le nom de Messapie ; c’est donc un nom que Virgile a pris au hasard. Messapus est dompteur de chevaux (1), en qualité le fils de Neptune à qui le cheval était consacré ; il est invulnérable au fer et au feu. Il est représenté au moment où 1l appelle aux armes ses sujets déshabitués des combats (?), ce qui le montre en action et en mouvement .Virgile lui assigne comme royaume la partie de l’Étrurie qui se trouve sur la rive droite du Tibre, autour et à une certaine distance du mont Soracte. Ses soldats sont figurés en marche ; ils avancent en détachements égaux en nombre (*), chantant leur roi sur un rythme de marche : par leur belle ordonnance Virgile a voulu sans doute les opposer aux hordes paysannes que conduit Caeculus. Il les compare aux cygnes qui revenant de pâturer et volant parmi les nuages font retentir de leur chant le marais Asius et le fleuve, à une nuée d'oiseaux au chant rauque qui viennent de la haute mer au rivage (4). Traits constitutifs du morceau : origine divine de Messapus, mention d’un certain nombre de localités italiotes, bel aspect de troupes disciplinées.

Ecce 706, annonçant quelque chose d'imprévu est mis là pour la

vivacité de l'exposition et pour souligner l'importance de ce qui suit ; Clausus, du sang antique des Sabins, amène un contingent nombreux et vaut à lui seul une armée ; c’est de lui que descend la tribu et la gens Claudia (5), les Sabins ayant été admis à Rome ($) ; il est représenté en marche, à la tête de ses troupes — Agmen agens 707 — ; Virgile décrit avec complaisance le pays des Sabins dont il n'énumère pas moins de dix-sept localités en insérant quelques épithètes spéciales et pittoresques, qui témoignent de la connaissance précise des lieux (7). Çà et là quelques mots de la langue technique militaire des Romains, Cohors 710, classes 716. De si vastes contrées fournissent naturellement des troupes exceptionnellement nombreuses ; elles sont pareilles aux flots que roule la mer de Libye au coucher d’Orion, au début de l'hiver, aux épis qui murissent lorsque le soleil commence à chauffer dans les plaines de l’Hermus et dans les champs de la Lycie. Les boucliers résonnent et la terre frémit sous les pas ($). Les deux traits constitutifs du morceau sont les détails historiques sur le chef et l'importance du contingent ; l’adjonction de l'élément Sabin a été un événement capital de l’histoire de Rome et lui a apporté des forces considérables ; c'est là-dessus que Virgile tient à insister.

Ensuite — Hinc 723 — est mentionné Halaesus ; c'est encore un Grec et — Virgile souligne ici la raison pour laquelle il enrôle tant de

Grecs dans l’armée de Turnus —, c’est un ennemi du nom Troyen — Troiani nominis hostis 723 — ; la guerre sur le sol italien est en partie une continuation de la lutte traditionnelle entre Grecs et Troyens ; mais cette fois ce sont les Troyens qui seront vainqueurs. Il attelle son char — curru iungit…. equos 725 —, il est donc représenté au moment du départ et il entraîne avec lui mille nations — Mille raprt populos (1) 725 —, chiffre hyperbolique ; l’impétuosité de son allure, qui donne du mouvement au morceau est sans doute en rapport avec sa haine contre les Troyens. Les peuples auxquels il commande sont ceux qui habitent le rivage de la Campanie, depuis le pays des Aurunques jusqu’au-delà du Volturne en remontant dans l'intérieur des terres jusqu’à Calès et Saticula ; c'était une contrée d'anciennes colonies pélasgiques. D'après la légende la plus répandue, Halaesus était lui aussi un Argien, compagnon ou bâtard d’Agamemnon — À gamemnonius 723 —, venu en Italie après la mort de ce dernier. La tradition locale faisait de lui, par suite d’un jeu étymologique, le père de la race Falisque et le fondateur de Falerii ; il était célébré dans des chants indigènes (?), comme fils de Neptune ; en le localisant en Campanie, Virgile suit une source qui nous est inconnue ou peut-être donne un exemple de la liberté qu’il prend avec les noms propres (*). Comme armes, il donne aux Campaniens d'Halaesus des aclydes, que Servius ne connaît que par les livres et sur la nature desquelles on n'était pas d'accord (*), la caetra, bouclier de cuir porté par les Africains et les Espagnols () et, pour combattre de près, des épées avec un croc par en haut. La mention de la caetra est caractéristique du procédé archéologique de Virgile : il attribue aux Italiotes de la préhistoire ce qu'il sait de l'armement des peuples exotiques contemporains. Nationalité du chef, énumération de noms géographiques, détails d'armement, telles sont les données constitutives du morceau.

Les deux héros suivants sont introduits par une apostrophe de rhétorique. Oebalus, comme Aventinus, Caeculus, Messapus, n’est pas de race purement humaine étant fils d’une nymphe du Sebethus, petite rivière, qui coulait entre Naples et le Vésuve et de Télon, roi des Téléboens, qui était venu de Taphos, l’une des îles Échinades. situées en face de l’Acarnanie, s'établir à Caprée. Oebalus avait étendu le royaume paternel en soumettant les peuples de la côte voisine. Le territoire que Virgile lui attribue fait suite en descendant vers le Sud à celui d'Halaesus et appartient encore à la Campanie ; c'était, suivant la tradition, un pays de colonisation pélasgique péloponnésienne ($). Il assigne à ces peuplades un armement très spécial, la catera (?), trait que lançaient les Teutons — c’est encore le procédé qui consiste

à donner aux peuples préhistoriques les armes des peuples sauvages contemporains —, des boucliers et des peltae de bronze étincelant, ce qui est très archaïque et nous ramène, par-delà l’âge du fer, à celui du bronze. Légende du chef, énumération géographique, armement, tels sont les éléments du couplet.

Les transitions deviennent de plus en plus quelconques et prennent le caractère de simple addition — Et fe 744, quin et 750, Ibat et 767 —, ce qui trahit le mode de fabrication du passage, fait de morceaux rédigés séparément et ajoutés mécaniquement. Avec Ufens (1), venu de: Nersae (?) nous sommes ramenés au centre des Apennins, dans un pays limitrophe de celui des Sabins précédemment décrit, chez les. Équicules, peuplade d'aspect sauvage — horrida… gens 746 —, cultivant, sans jamais quitter ses armes, un sol montagneux et dur, et complètant les maigres ressources qu’elle en tire par la chasse et le brigandage. C’est la peinture de ces montagnards farouches qui forme tout l'intérêt de ce bref couplet.

Du pays des Marses également dans les Apennins et contigu à celui des Équicules vient (3) un personnage caractérisé d’une façon très originale : Umbro, envoyé par le roi Archippus (*), est un prêtre guerrier comme il y en a dans l’Zliade et, par imitation, dans l’Enéide ; il porte sur son casque un rameau d’olivier ; il excelle à charmer les serpents les plus redoutables par ses incantations et en les maniant il guérit les blessures qu'ils font. Mais ni ses incantations, n1 les herbes recueillies dans le pays des Marses ne l’ont préservé de la mort que lui réservait la lance d'Énée (5). Il a été pleuré par le bois d'Angitia (6), par le Fucin aux ondes transparentes, par les lacs limpides (7). Le morceau est exclusivement consacré à la caractéristique d’un personnage personnifiant les Marses suivant l’image que s’en faisait la poésie contemporaine d’Auguste, c’est-à-dire comme des magiciens invulnérables aux serpents dont leur pays était infesté et sachant les rendre inoffensifs. Il n’est pas question de contingent ni par suite d'armement.

C’est également à la mise en scène d’un personnage spécial, curieux par sa légende mais ne personnifiant pas un peuple réel, que répond le développement qui suit ; ce développement éclaire d’un jour curieux la direction d’esprit de Virgile et sa méthode dans ses études archéologiques. Diane était une divinité d’origine italienne qui avait un culte très fréquenté des Romains sur le mont Albain, à l'E. d’Aricie près d’un lac, le sheculum Dianae : elle était adorée dans un bois, le célèbre nemus Dianae; c'était une déesse des femmes et de la naissance, comme le montrent les objets votifs découverts dans les fouilles. Dans

le même bois était adorée une divinité secondaire, celle de la source qui le traversait, Egeria. Une divinité mâle, Virbius (1), servi par un flamen Virbialis, CIL X 1493, se rattachait au même culte qui se signalait par des usages typiques ; le prêtre rex Nemorensrs était un esclave fugitif, qui, après avoir cueilli un rameau d’un arbre désigné, s'était mesuré en duel avec son prédécesseur et l'avait tué (?) ; l'accès du bois était interdit aux chevaux. Comme l'indique Servius, les érudits hellénisants de la fin de la république, rapprochant les duels sanglants de la Diane d’Aricie des usages barbares de l’Artémis Taurique, avaient identifié l’une avec l’autre, et l'interdiction aux chevaux d'entrer dans le bois fit qu’on identifia Virbius avec Hippolyte. Virgile, s’il avait voulu faire de la couleur locale spécifique, avait une belle occasion de décrire un culte italien antique : bien que l’Enéde soit faite en partie contre les Grecs, il s’est empressé d'adopter l'identification hellénique qui le défigure. Il raconte donc comment Hippolyte, par la perfidie de sa belle-mère périt, mis en pièces par ses chevaux (°), comment Diane qui l’aimait obtint d’Esculape qu'il le rappelât à la vie, comment Jupiter indigné de cette atteinte portée aux lois de la nature précipita Esculape dans les Enfers et comment Diane cacha Hippolyte dans le Jucus nemorensis en le confiant à Égérie et en changeant son nom en celui de Virbius ; c’est en souvenir de la mort d’'Hippolyte que les chevaux () sont exclus du temple de Diane et du bois. Virbius eut un fils du même nom (°) ; celui-ci, malgré le malheur arrivé à son père, aimait les chevaux ; il est représenté en marche — Tbat ($) 761 — pour rejoindre l’armée de Turnus ; c’est sur un char qu'il court à la guerre — curruque.. ruebat (7) 782 —, terme de mouvement qui exprime toute la fougue de la jeunesse. Telle est l’histoire que le morceau expose en beaux vers ; il ne contient rien d’autre.

Il est naturel qu’à la fin de l’énumération des alliés figure Turnus ; comme il est au premier rang ($), armé, allant çà et là — wertitur 784 —, dépassant tout le monde de la tête (°) et suivi d’une nuée de fantassins (1), de bataillons armés du bouclier rond, pressés dans la plaine, on se le représente forcément comme marchant avec son armée ; pourtant 1l n’est pas encore temps d’aller à l'ennemi, puisque le rassemblement des contingents coalisés n’est pas encore opéré et il y a une lacune dans la conception Virgilienne. Quoi qu’il en soit, Virgile décrit sa belle prestance et certaines pièces magnifiques de son armure ; sur son casque élevé, à triple cimier, une Chimère vomit de sa gueule des flammes pareilles à celles de l’Etna ; plus le combat devient sanglant, plus elle rugit et plus les flammes funestes Jui donnent un aspect farouche (11). Son bouclier porte un épisème —

le seul qui soit mentionné avec celui d’Aventinus — ; c'est une scène colossale ciselée dans l'or : Io changée en vache et surveillée par Argus, tandis que l’Inachus, qui est là pour localiser le site, répand l’eau de son urne ; l’origine Argienne de Turnus est ainsi affirmée de nouveau. Virgile lui donne un vaste territoire qui va du pays des Aurunques jusqu'auTibre et qu'il désigne par douze noms propres. La personne et les armes de Turnus, une énumération géographique, sont les éléments du morceau.

Comme les vers 750-760 étaient consacrés exclusivement à la personne d’Umbro, les vers 803-817 le sont à la personne de Camilla et ne contiennent rien d'autre. Par la façon dont ils sont introduits, ils se signalent comme un couplet qui n’a pas encore trouvé sa juste place (1). Camilla représente la nation Volsque ; elle amène des escadrons de cavalerie étincelants d’airain (?). C’est une vierge guerrière ($), et elle excelle à la course () ; Virgile a donc réuni en elle le type des amazones comme Penthésilée, que les continuateurs de l’Zl1ade avaient appelées au secours de Troie et celui des jeunes filles mythologiques célèbres par leur agilité à la course, comme Atalante ; c'est un ornement très gracieux dont il a voulu enrichir son poème. La légèreté de Camilla est rendue par une imitation très poétique du passage où l’Jlhiade décrit celle des jeunes cavales merveilleuses nées de Borée et du troupeau d’Erichthonios (). Sur son passage — euntem 813; elle est donc représentée en marche vers le lieu de rassemblement de l’armée —, elle excite l’admiration profonde, stupéfaite des jeunes gens et des femmes sortis des maisons, accourus des champs pour la voir ($) ; c’est une apparition de la grâce vaillante personnifiée, et comme Virgile est toujours d'avis que le luxe est un accompagnement indispensable de la beauté, il en fait une reine revêtant de pourpre ses épaules à la peau délicate et rattachant ses cheveux avec une fibule d’or ; elle porte un carquois Lycien et une lance faite de myrte pastoral: Le cadre du Catalogue ne lui permettait point de raconter son histoire, pas plus qu’il n’a raconté celle de Mézence. Toutefois on se demande comment, si son père a été chassé par ses sujets, elle a pu redevenir leur reine et être mise à la tête du contingent qu'ils forment. Il y a là quelque chose d’inexpliqué qui montre qu'au moment où il la présente Virgile n'avait peut-être pas encore définitivement arrêté dans son esprit les traits dont il composerait la réalité de son existence.

Virgile a résumé dans son Catalogue beaucoup de recherches et a essayé de lui donner une physionomie très originale ; 1l faut constater que peu de chose de cette originalité a passé dans les livres suivants

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qui reposent sur le Catalogue ; il s’est appliqué à mettre sous nos yeux des peuplades italiotes différentes les unes des autres : les paysans de Caeculus ne ressemblent pas aux soldats strictement disciplinés de Messapus, les brigands Equicules aux magiciens Marses ; or, dans les quatre livres consacrés aux batailles, ces particularités ont disparu : tout se fond dans l’uniformité ; nous n'avons plus devant nous que des combattants analogues entre eux et pareils à ceux de l’Zlsade ; pour soutenir l'intérêt, Virgile a accentué les dissemblances individuelles ; les dissemblances ethniques se sont effacées. De même, à côté d'armes qui étaient encore celles de ses contemporains, le cipeus, le scutum, le pilum, il en a été chercher d’autres chez les peuples étrangers qui lui paraissaient avoir un caractère archaïque ; mais il n'en connaissait que le nom et peut-être la forme ; il eût été fort embarrassé de peindre des combats recevant de leur emploi une figure spéciale ; aussi ne retrouvons-nous plus dans la suite les aclydes, la cateia, les enses jalcati ; ce sont là des curiosités, confinées dans le Catalogue, et qui sont restées inutilisées ; on se bat dans l’Enéide comme dans l'Thade, avec la lance, l'épée, les flèches, parfois avec des massues ou des pierres.

Les héros mentionnés au Catalogue n'ont pas tous plus tard l’importance pour laquelle ils semblent désignés (1). Sur les quatorze qui y sont nommés sans compter Turnus, trois seulement, Mézence, Lausus et Camilla sont vraiment des protagonistes. Messapus (?) est un brave guerrier, qui s'emploie activement dans tous les livres où l'on se bat, mais qui reste partout au second plan et n'est qu'une utilité. Quatre, Coras et Catillus (8), Halaesus (#) et Ufens (°) n’apparaissent que sporadiquement et sans action marquée sur les résultats. Trois, Clausus ($), Caeculus et Umbro (7) ne nous sont montrés qu'une fois sur le champ de bataille. Trois autres, Aventinus, Oebalus et Virbius ne figurent qu’au Catalogue ; il n’est pas question d'eux dans la suite.

Conclusion. — 15. Le VII® livre se compose de trois grands développements ayant chacun leur physionomie, les deux premiers violemment contrastés. Dans le premier, tout marche à souhait pour les Troyens qui paraissent arrivés définitivement et dans des conditions excellentes au terme de leurs peines. Une navigation favorable protégée par Neptune les conduit à l'embouchure du Tibre et l'aspect de la contrée est celui de la terre promise. Le pays où ils abordent a été disposé par la manifestation répétée de la volonté des dieux à les recevoir amicalement. Énée est le gendre pour lequel Latinus a été prévenu de réserver sa fille. Les Troyens débarquent sans encombre et

l'aventure des tables mangées à laquelle préside Jupiter leur révèle qu'ils ont atteint le but marqué par le destin à leurs pérégrinations. Ils se mettent en rapport par une ambassade solennelle avec Latinus, le roi du pays, qui fait immédiatement droit à leurs demandes modérées et qui, en offrant sa fille à Énée, est tout prêt à l’associer à son pouvoir ; tout s’achemine vers un accord pacifique avantageux pour les deux parties, pour les Troyens qui vont enfin retrouver une patrie, pour les Latins, qui, grâce à eux, vont connaître des destinées brillantes. Aucun point noir à l'horizon. Nous sommes sous l'empire d’impressions douces et paisibles. Nous sommes heureux de voir des gens honnêtes, loyaux, sympathiques, s'entendre dans la paix, pour un avenir de tranquillité et de justice.

Dans la seconde partie du livre, tout cela s'écroule. La haine de Junon, qui n’a jamais désarmé, vient tout bouleverser. Il y a, dans la façon dont cette inrmitié se manifeste, comme un recommencement du Ier livre, dans les moyens qu'elle met en jeu quelque chose de mélodramatique : mais l’œuvre de la Furie dans la diversité des scènes qu'elle provoque, dans la puissance des effets, dans le progrès vers le dénouement fatal est intéressante à suivre : c’est d'abord l’empoisonnement secret et insensible d'Amata aboutissant d'abord à des efforts touchants et intimes pour préserver sa fille d’une union qu’elle abhorre, puis au délire échevelé qui ménage une peinture brillante des orgies bachiques ; c'est ensuite la tentative insidieuse auprès de Turnus, se transformant en une action violente d'aspect grandiose, qui le livre en proie à la fureur dévorante de la guerre ; enfin la chasse introduite par l’image gracieuse et maniérée du cerf apprivoisé s’assombrit dans une bagarre qui se transforme en un combat sanglant à l'appel smistre et puissant de la Furie résonnant avec un accent infernal jusque dans les montagnes des Apennins. La Furie a le triomphe insolent et superbe. Junon elle-même n'ose pas l’employer davantage ; cependant l’émeute gronde autour du palais de Latinus, qui dans son impuissance se voile la face, et, pour couronner tout cela Junon, accomplit l’acte formidable dans son symbolisme de l'ouverture du temple de la Guerre. Sous l'effort des artisans du mal, une révolution s'est opérée dans les âmes ; aveuglées par la fureur, saisies de vertige, elles se précipitent vers l’irrémédiable ; toute raison, tout sang-froid a disparu ; c’est la course à l’abîme. Les belles espérances que nous avions conçues précédemment s’effondrent ; aux impressions aimables et calmes de tout à l’heure a succédé une angoisse pesante ; c’est l’enfer qui vient désoler la terre et qui prévaut contre le bien. Un frisson d'horreur s'empare de nous : nous entre-

voyons le carnage prochain, prédit au début du VIS livre par la Sibylle ; nous nous complaisions dans le spectacle de l'honnêteté franche et loyale des hommes ; nous sommes révoltés par la scélératesse des deux monstres divins, Junon qui, se sentant vaincue, se venge en sacrifiant des innocents, Allectô, sa détestable complice, qui assouvit sa rage perverse.

Enfin la Furie disparaît ; c’est un soulagement — éerras caelumque leuabat 571 — ; la fin du livre est une fanfare guerrière ; la guerre se présente à nous, mais sous l’aspect brillant du début ; c’est la ruée de la jeunesse vaillante au combat, l'énergie qui va se déployer et qui s’enivre d'elle-même, l'éclat des armes, le mouvement, l’animation, un sentiment de puissance, les pas des bataillons qui font trembler le sol. G Au point de vue de la signification totale du poème, Virgile a été très adroit ; obligé par la légende historique et par les conditions de l'Enéide d'aboutir à la guerre, il l’a fait sortir d'un incident sans importance ; ni les Troyens, ni les Latins ne l'ont voulue ; elle est imposée ; c'est un de ces événements déplorables produits par une fatalité qui déjoue tous les calculs humains : il n’y a donc là qu’un malentendu passager, qui ne laissera point de trace et permettra aux Troyens et aux Latins, une fois l’orage dissipé, de revenir à l'accord désiré et de s'associer pour des destins communs. Par delà la construction de la forme de l’Enéide, l'intention fondamentale de Virgile dans le VII livre a été de nous révéler sous son aspect d’abord pacifique, ensuite guerrier, l'Italie telle qu'elle a dû exister aux premiers temps de son histoire. Passionné pour la gloire totale de son pays, 1l a ressuscité ce dont la grandeur romaine s'était faite, maïs ce qu’elle avait en partie détruit ; il a soulevé le voile jeté par le temps sur ces époques lointaines et sous ce voile il à retrouvé une Italie vivante, agissante, et il l’a représentée suivant ses documents et son imagination.

Le VIIS livre ne nous apprend rien de bien nouveau sur Énée qui n'y joue pas un grand rôle ; son caractère reste stationnaire ; mais à côté de lui nous voyons poindre son rival, qui est jeune, audacieux, qui défend ses droits et son bonheur contre un intrus, qui n'accepte pas le destin qui va l’écraser et se prépare allègrement à la lutte. Il est sympathique à ses compagnons, aux Ausoniens, qui se réunissent autour de lui, à nous-mêmes parce qu’il a humainement raison et que nous sommes des hommes. Bien des lecteurs romains, qui ne se laissaient pas hypnotiser par le point de vue patriotique ont dû sentir comme nous et peut-être Virgile lui-même.

Le VIIS livre offre des traces manifestes d’inachèvement. La des-

cription du palais de Latinus 170-193 n’a pas été ajustée avec assez d’exactitude au contexte et les traces de l’intercalation se laissent voir. La transition qui introduit le portrait de Camilla 803-817 montre qu'il n’est pas à sa place. Le discours d’Ilioneus à Latinus se termine par une tirade 243-248 qui a été mise en place sans que le dernier vers ait été achevé ; il en est de même de l’apostrophe d’Allectô à Turnus 452-455. Le livre offre en même temps des traces d’un commencement de révision ; il faut considérer comme des additions marginales non encore insérées dans le texte 128-120, à la fin des paroles prononcées par Énée après l'aventure des tables mangées, 438-439 dans la réponse de Turnus à la Furie, 664-665 dans le morceau sur Aventinus, 698-702 dans celui qui concerne Messapus, probablement 671 dans celui de Catillus et de Coras ; la question de savoir à laquelle des deux catégories appartiennent 759-760, à la fin du couplet sur Umbro reste douteuse. En tout cas le VITE livre a une physionomie spéciale puisqu'il n’a jamais été totalement achevé, mais que Virgile l'avait pourtant déjà relu pour en reprendre quelques détails.

NOTES: DU" CHAPIPFREWNEFE

P 532. () 2 sq. Aeternam.. famam Caïeta dedisti ; Et nunc serwat honos sedem tuus ossaqué nomen Hesperia in magna, si qua est ea gloria, signat — signat moins autorisé que signant s'impose ; c'est le nom du lieu qui marque l’emplacement des ossements : VI, 381, Aelernumque locus Palinuri #nomen habebit, VI, 234 sq. Monte sub aërio, qui nunc Misenus ab illo Dicitur aeternumque tenet per saecula nomen, cf., à propos du cénotaphe élevé à Déiphobe, VI, 507, Nomen et arma locum seruant. — 4, Si qua est ea gloria a l’accent mélancolique qui convient à la situation ; même tournure, X, 828, si qua est ea cura. — 4, Hesperia in magna, I, 569, Hesperiam magnam, IV, 345, Italiam magnam, c’est une dominante.

P 533. (1) Serv., 4, Bene... interest funeri postquam ab inferis rediit, sicut interfuit antequam descenderet, ut medium actum ostenderet. C'est de parti pris que Virgile fait mourir ici la nourrice d’Énée, pour expliquer le nom de Caieta : 1l avait à sa disposition une tradition différente, Serv., 1, Lectum tamen est in philologis in hoc loco classem Troianorum casu concrematam, unde Caieta dicta est, dmû vToù xaleuy ; c'est de cette tradition qu'il s’est servi pour l’incendie partiel de la flotte en Sicile. — (2?) 6 sq. Postquam alta quierunt Aequora donnent lieu à une observation intéressante sur la rédaction,du morceau ; 1ls procèdent de la conception primitive d’après laquelle la traversée de Sicile en Italie avait lieu par gros temps, conception qui s’ccuse au VIS livre, où Palinure raconte qu'il a été arraché de son banc de quart par une lame énorme ; mais cette conception, Virgile l’a modifiée et a remanié la fin du Ve livre en faisant intervenir Vénus qui obtient de Neptune un temps calme et une traversée facile. La protection de Neptune se fait sentir, V, 862 sq. et 1C1 21-24; 21-24 ont donc été introduits après le remaniement de la fin du Ve livre, mais la présence de 6 sq. atteste que le morceau a été écrit avant ce remaniement ; 21-24 sont adroitement rattachés à 20 ; ils pouvaient cependant manquer sans qu’on soupçonnât une lacune. — (3) 8 sq. Nec candida cursus Luna negat, splendet tremulo sub lumine pontus : Ennius in Melanippa cité par Macrobe Sat., VI, 4, 7, Lumine sic tremulo terra et caua caerula candent. Ennius est du reste supérieur à Virgile en opposant à la blancheur des rayons le bleu-sombre des flots. — (4) 10. Circaeae... terrae, c’est Hésiode Théog., 1015 sq, fr. 89, 90 Rz. qui le premier a placé le séjour de Kirké dans la mer Tyrrhénienne ; le promontoire Circeji passait pour avoir été autrefois une île : Serv., III, 386, qui nunc Circeius mons a Circe dicitur, aliquando, ut Varro dicit,

insula fuit, nondum siccatis paludibus, quae eam diuidebant a continenti. Il se peut qu'il v ait eu là une ancienne magicienne que Kirké ait dépossédée. Cic. N. D., IIT, 19, 48, Circen coloni nostri Circeienses religiose <olunt. Pline, N. H., XXV, 10, Itala Circe dis adscripta. — (5) 15. gemitus iraeque leonum est imité de Lucr., III, 298 sqq., dont l'expression est plus puissante leones Pectora qui fremita rumpunt plerumque gementes, Nec capere 1rarum fluctus in pectore possunt. — (6) 17. Saetigeri... sues, XII, 170, Saetigeri fetum suis, locution fixée. — (7) 19, potentibus herbis, expression banale, XII, 402, Phoebique potentibus herbis : dans l’Od. X, 290, Kirké mêle un gaouaxoy au xvxewv, dont la recette est soigneusement donnée, ce qui est bien plus spécial ; Virgile remplace par le vague noble ce qui a chez Homère une couleur très particulière. — (8) Cf. I, 266, Et placidi seruata pios, 526, Parce pio generi ; comme le fait remarquer Serv., 21, 1l y a là une comparaison tacite avec les compagnons d'Ulysse, qui n'est pas à leur avantage. — (°\ 22, Delati in portus, locution fixée, III, 219, Hac ubi delati portus intrauimus.

P. 535. (1) Od., X, 352 sq., riche mobilier, vases en métal précieux, abondance de mets, belles étoffes ; la domesticité se compose de quatre servantes, filles des eaux et des bois et d’une intendante, 371 atdoin tauin. — (2) 12 et 13, Virgile s’est imité lui-même ; il avait écrit, G., I, 294, Interea longum cantu solata laborem Arguto coniunx percurrit pectine telas ; 1l est curieux de noter qu’à l’époque des Géorgiques il s’est simplement inspiré du passage sur Kalypsô et que dans l’Enéide, ayant à s’occuper de Circé, il a reproduit son inspiration première, mais en y ajoutant un trait emprunté à la Kirké homérique. — (3) 13. Nocturna in lumina vient de Lucr., VI, 900, nocturna ad lumina. — (4) Od. X, 212. — (5) Od. X, 239.—(6) La ménagerie de Kirké s’est enrichie après Homère, comme le montrent les monuments figurés et les textes, Apollod. épiét., 7, 15, nai ToÙs mÈv noter À0kovs, vob 0e oÙc, Tobs Où Uvous, Tobs dE Aéovtuc.

P. 536 (1) 26. Virgile attribue ici à l’Aurore un bige, VI, 635, un quadrige. — (2) Serv., 26, secundum Homerum dictum est, qui interdum pododdxrvhov.…, interdum %x%ooxomemoy dicit Auroram ; l'originalité de Virgile est d’avoir réuni les deux choses, suivant la remarque très juste que parfois au lever du jour des nuances tendres roses et jaunes s’associent dans le ciel, ce qu'il rend par l’image étrangère à Homère de l’Aurore vêtue de safran sur un char de couleur rose. — (3) 29, lucum est en rapport avec Tiberinus ; c’est le bois sacré et mystérieux du dieu Tibre. (4) 31, multa flauus harena, IX, 816, 1lle suo cum gurgite flauo, les poètes romains aiment à signaler la couleur blonde du grand fleuve national. — (5) 32, uariae uolucres se retrouve, G., I, 383, Lucr., I, 590, II, 344. — (6) 35 terraeque aduertere proram, G., IV, 117, terris festinem aduertere proram, locution fixée. — (7) 37, Nunc age..., Erato, rapproché d’Apoll. Aygon., III, 1, Et © äye vdv, Eoarw, souligne nettement et de parti pris l’imitation.

P. 537. (1) Il y a dans l’Enéide cinq invocations aux Muses ; celle du Ier livre, 8-11, adressée à la muse en général a pour but de faire connaître les causes de la colère de Junon qui conditionne toute l’action de l’Enfide ; elle s'applique donc au poème tout entier ; celle du 1. VII, 641-646, adressée aux deae, introduit le catalogue des guerriers italiens, celle dul.IX, 77-79, ‘adressée aux Musae, la préservation miraculeuse de la flotte contre l’in-

cendie, celle du 1. X, 163-165, le catalogue des navires étrusques. — (2) 39, appulit oris, fin d’hexamètre reprise mécaniquement de I, 377, III, 338, 715. — (3) 41. Horrida bella, la Sibylle avait dit, VI, 86, bella, horrida bella, c’est un passage de rappel et l’attestation que le VITE I. a été écrit après le VIe.

P. 538. (1) À ce point de vue, on remarquera surtout le passage où Virgile emploie quatre vers, 50-53, pour dire que Latinus avait perdu son fils et n'avait qu’une fille, les sept vers, 71-77 décrivant le prodige dont Lavinia est l’objet. Presque tous les vers du morcesu sont d’une élégance distinguée et expressifs. Virgile est un styliste accompli et c’est par là qu'il donne de l'intérêt aux morceaux qui ne sont que des morceaux de transition et de préparation. — (2) 45 sq., urbes.. longa placidas in pace regebat, même mécanisme de l’hexamètre, VIII, 325, en parlant de Saturne, placida populos in pace regebat. — ($) Hés. Théog., 1o11 sqq. donne Latinos comme le fils de Kirké et d’'Odysseus. C’est le héros éponyme des Latins, inventé par les Grecs et connu d’eux dès l’époque d'Hésiode ; c’est sans doute par l’intermédiaire de Cumes qu'il est venu jusqu'aux Grecs orientaux. Il ne prendra une certaine importance et une existence individuelle que par suite de sa mise en rapports avec Énée, ce qui est peut-être le fait de Timée. L'ancienne annalistique romaine s’est approprié cette combinaison et l’a propagée. — (4) Serv., 47, s'étonne de la mise en rapport de Faunus et de Marica, l'épouse de Faunus étant Fauna, est autem Marica dea litoris Minturnensium iuxta Lirin fluuium..…. Quod si uolueris accipere uxorem Fauni, non procedit : dii enim topici, id est locales, ad alias regiones non transeunt. Elle était adorée dans un bois près de Minturnes dans les marais de l'embouchure du Laris. C’est là que la localisent les témoignages que nous possédons ; nous ignorons sur quelle autorité Virgile en à fait une nymphe de Laurente. Il se peut que son culte se soit propagé le long du rivage jusqu’à l'embouchure du Tibre. Son culte était pratiqué hors de Minturnes, comme le prouve une inscription de Pisaurum, CIL, XI, 6296. D'autre part on l’identifiait avec Circé : Lactance, Inst. div., I, 21, 23, et c’est peut-être ce qui a autorisé à la faire figurer dans la généalogie de Latinus. — (5) 28, Accipimus, par ce mot Virgile atteste qu’il n’invente rien, mais qu'il se borne à recueillir une tradition ; cela était important pour ses lecteurs. — (6) Serv., 51, Amata... duos filios, uoluntate patris Aeneae spondentes. sororem, factione interemit. Serv.-Dan., 51, Hos alii caecatos a matre tradunt, postquam amisso Turno Lauinia Aeneae iuncta est. Virgile a soin d’écarter tout ce qui nuirait au bon renom de la famille de Latinus.

P. 539 (1) 59 sqq. Laurus erat tecti medio... le motif du laurier sacré dans une cour intérieure du palais a déjà servi pour le palais de Priam, IT, 512 sq. Aedibus in mediis... Ingens ara fuit iuxtaque ueterrima laurus ; 60, Sacra comam multosque metu seruata per annos, même idée avec même fin du vers, IT, 715 sq., cupressus Religione patrum multos seruata per annos. — (2) 64, mirabile dictu, 78, uisu mirabile, suivant l'habitude de Virgile de souligner l'impression qu’il veut produire. — (3) 64 sqq. l'apparition d’un essaim d’abeilles là où on n'avait aucune raison de l’attendre, passait chez les Romains pour un prodige ; cf. Tite-Live, XXIV, 10, 11, en parlant d’un essaim vu sur le forum. — (4) 70, summa. dominarier arce, ceci ne se vérifie pas à la fin de l’Enéide ; mais il ne

semble pas qu'il faille voir là une incohérence dans la composition : les devins ne peuvent prévoir un adoucissement du résultat causé par une modification de la volonté des dieux ; — 68, cernimus, c’est pour les voyants le mot consacré : la Sibylle dit, VI, 87, cerno. — (5) Il y a pourtant une différence, c’est qu'ici le prodige est plus violent, l’incendie moins inoffensif, II, 683 sq., tactuque innoxia mollis Lambere flamma comas, VII, 74, omnem ornatum flamma crepitante cremari, Lavinia est enveloppée d’une fumée roussâtre, la flamme se répand dans tout le palais ; il y a là un aspect menaçant qui manque au L. II. — (6) Tite-Live, I, 39, Puero dormienti, cui Ser. Tullio nomen fuit, caput arsisse ferunt. D'après l'interprétation de Tanaquil, c’est un prodige nettement favorable : Scire licet hunc (— puerum), lumen quondam rebus nostris dubiis futurum praesidiumqué regiae afflictae ; chez Virgile, il présage du bien et du mal. — (7) 79, fama fatisque, même alliance de mots, VIII, 731, famamque et fata. — (8) CIG, n. 5977, Orelli, 2417, Suét. Claud., c. 25. — (°) Paus., I, 34, 5, Philostr. Vi. Apoll., 2, 37.

P. 540 (1) 98, Externi uenient generi, le pluriel n’est pas seulement un pluriel d'amplification ; les femmes Troyennes ont été laissées en. Sicile ; les Troyens se marieront comme Énée en Italie pour donner naissance à une race mixte ; tous par conséquent sont de futurs generi. — (2) 98, Externi uenient generi correspond à 68 sq. externum cernimus.… Aduentare uirum, 98 sq., qui sanguine nostrum Nomen in astra ferant à 79 sq. fore inlustrem fama fatisque... Ipsam.

P. 541 (1!) 107, pulcher Iulus se retrouve 477, IX, 293, 310. — (2) 108, Corpora sub ramis deponunt arboris altae, le vers est fait avec deux fragments de vers de Lucrèce, Corpora deponunt, I, 258 (dans de tout autres circonstances) et sub ramis arboris altae, IT, 30 ;1l est notable que, voulant décrire un repas rustique, Virgile n’ait rien trouvé de mieux que de copier la réfection typique corporelle des Épicuriens, telle qu’aime à la représenter Lucrèce ; per herbam, 109, rappelle, 106, gramineo ripae religauuit ab aggere classem et rattache étroitement le morceau au précédent. — () 115, Fatalis crusti accentue le fait que tout cela est réglé par le destin, à l’accomplissement duquel préside Jupiter .— (4) Pour concilier ce passage avec III, 253 sqq., on pourrait au premier abord supposer qu'après la prédiction de Celaeno Anchise en a causé avec son fils et l’a rassuré ; mais il est impossible d’entendre les choses ainsi : IIT, 265 sq., Anchise n’en sait pas plus que les autres au sujet de la prédiction. de Celaeno et se borne à supplier les dieux de ne pas la laisser s’accomplir ; III, 365 sq. Énée en est fort inquiet et n’a reçu aucun éclaircissement supplémentaire ; enfin ici c’est par Anchise qu’il déclare avoir été prévenu de l’aventure et il n’est pas question de Celaeno, qui pour lui ne semble pas avoir existé. D'autre part, Hélénus III, 394 sq., fait prévoir qu’'Apollon interviendra pour que le dénouement ait lieu sans dommage ; or, ici, c’est Jupiter qui intervient, et il n’est pas question d’Apollon. Il est donc certain que Virgile a modifié en cours de route sa conception primitive, probablement pour avoir l’occasion de mettre Anchise encore une fois en scène après le VI® livre et pour faire figurer Jupiter, qui, lorsqu'il y a une crise importante, agit en personne afin qu’elle tourne bien. — (5) 124, Ignota ad litora est en rapport avec 137 sq., adhuc ignota.….. Flumina. Énée sait qu'il est en Italie, mais il ne connaît pas encore le.

pays ; nous savons que le fleuve sur les bords duquel il se trouve est le Tibre, mais lui ne l’apprendra que plus loin, 151 ; ainsi le lecteur fait connaissance VI, 297, avec le Cocyte et Charon, Énée seulement 320 sq. ; le lecteur est averti, VI, 679 sq. qu’Anchise est en train de passer la revue de ses descendants, Enée seulement 716 sq. C’est toujours le même procédé qui a l'inconvénient de supprimer l'intérêt de curiosité et de forcer l’auteur à des répétitions. — (6) 126, defessus, reprend une dominante des 1. IIT et I ; Virgile insiste sur l'épuisement, pour qu'on ne croie pas que les épreuves des Troyens sont légères.

P. 542 (1) 130, Quare agite... est la conséquence des avertissements d’Anchise et rejoint directement 127; 128-120, dont le dernier est inachevé, sont inutiles ; c’est une addition marginale par laquelle Virgile se proposait d’insister sur le fait que les épreuves des Troyens étaient terminées ; la rédaction actuelle n'est pas tout à fait juste; quand Virgile a jeté à la marge l’addition, 1l n'a pas songé qu’au livre IX, les Troyens couraient grand risque d’être anéantis. — (2?) Il ne faut pas demander comment les Troyens, qui viennent de faire un maigre repas dont il ne reste plus rien, peuvent recommencer à manger — instaurant epulas, 146 — ; c’est par la volonté expresse de Jupiter, 110, et pour que la prédiction pût s’accomplir qu'ils n’ont fait qu’un frugal dîner ; ils ont sûrement apporté de Sicile sur leurs navires des provisions ; c’est maintenant le moment d’y toucher ; quant à uina reponite mensis, 134, qui pris à la lettre serait ridicule, puisque les mensae viennent d’être mangées, c’est une locution courante, employée ici improprement, comme mensae... remotae, I, 216, où on dîne sur l'herbe. — ($) 150 sq. rappelle, VI, 8, inuentaque flumina monstrant ; le Numicus, plus récemment Numicius, petit fleuve côtier au S. de Lavinium, ne figure qu’au VII 1., 150, 242, 797 sq., et est mentionné parce que c’est là qu'Énée doit trouver la mort suivant une légende, que Virgile ne raconte pas, mais à laquelle il fait allusion, VI, 620 ; stagna, 150, uada, 242, montrent que Virgile le connaissait de visu : sur une côte plate, il formait dès sa source des marécages : sacra 242, sacram, 797, parce qu’on y puisait l’eau pour le culte de Vesta à Lavinium et parce qu'il y avait sur sa rive un ancien sanctuaire encore vu et décrit par Den. d’'Halic., I, 64, dont le dieu était considéré comme Indiges. — (4) 151, fortis.. Latinos, pour égaler tout de suite les Latins aux Troyens en courage. — (5) Cf. I, 305 sqq., VI, 5 sqq.— (6) 153, Oratores est l’ancien mot solennel ; Serv., 152, explique ordine ab omni par ex omni qualitate dignitatum ; quod apud Romanos in legatione mittenda hodieque seruatum ; Virgile songe évidemment à attribuer aux Troyens quelque chose qui ressemble à la division en ordres des Romains ; Latinus, XI, 331, propose à som tour d’envoyer à Énée Centum oratores : le mot oratores se retrouve, VIII, 505, XI, 100. — (7) 156 sq., rapidisque feruntur Passibus, de même, I, 644, rapidum ad nauis praemittit Achaten.

P. 543. (1) 157 sqq., Hélénus avait dit à Énée, III, 393, Hic locus urbis erit, et c’est bien en effet une ville que fonde Énée, IX, 8 et pass., urbe ; mais cette ville, Virgile la laisse anonyme et lui donne l’aspect d’un camp Castrorum in morem, 159 ; Caton et Tite-Live lui donnent lenom de Troie, Serv., I, 5, Troiam autem dici quam primum fecit Aeneas et Liuius in primo et Cato in Originibus testantur, cf. Serv., VI, 158. D'autre part,

Serv.-Dan., IX, 8, dit hanc castrum Laurens ait Varro, oppidum tacet. Il semble que Virgile se propose de concilier Caton et Varron ; c’est bien une ville que fonde Énée, mais comme ce n’est point là qu'il se fixera, mais à Lavinium, comme1l va y avoir unassaut qui rappelle l’assaut des Troyens au camp des Grecs dans l’JZ/iade, il lui donne la physionomie d’un camp. Il ne l'appelle point Troïa, parce que, si, jusqu’à présent, les Troyens n'ont songé qu'à bâtir une Troie nouvelle, 1l ne s’agit plus de cela en Italie et que leur ville en Italie ne sera pas une autre Troie. Vénus en disant, X, 26 sq., muris iterum imminet hostis Nascentis Troïae ne cherche qu'un effet oratoire et, IX, 641, n’a rien à faire avec la question qui nous occupe. — (?) 157, ipse humili designat moenia fossa correspond à V, 755, urbem designat aratro, 158, Moliturque locum à III, 132, muros optatae molior urbis., 158, primas... in ltore sedes à III, 16 sq., à litore curuo Moenia prima loco; 157-159 rappelle du reste directement 127. — (3) 161, muroque subibant se retrouve IX, 371. — (4) 162, Ante urbem, cf., VI, 872, magnam Mauortis ad urbem Campus. — (5) 164, le soldat romain, après avoir lancé le pilum, courait sur son adversaire — le mot usuel était concurrere — et le frappait ; c’est ce qu'exprime Virgile par les mots Spicula contorquent cursuque ictuque lacessunt. — (6) 167 sq., ingentis... uiros, Virgile leur donne ainsi un aspect héroïque ; ignota in ueste, 1ls portent le costume phrygien ; ce sera une question dans la suite de savoir s'ils l’imposeront aux Italiens. — (7) Le couplet de 22 vers, 148-169, n’a en apparence rien de bien saillant ; ce qu’il contient de choses est étonnant : exploration du pays, envoi d’une ambassade, fondation d’une ville, voyage des ambassadeurs, description d'exercices du Champ de Mars, annonce à Latinus d’une arrivée d'étrangers, préparatifs de réception. C’est un récit rapide et plein. — (8), 170-191 ne sont sûrement pas du même jet que ce qui précède ; en les intercalant, Virgile a dû répéter, 168 sq., ille intra tecta uocari Imperat et solio medius consedit auito par 192 sq., patriaque Latinus Sede sedens Teucros ad sese in tecta uocauit, c'est-à-dire qu'il dit la même chose deux fois, tandis qu'une suffit ; dans la rédaction définitive du poème, il eût modifié, 168 sq.; actuellement 194 rejoint exactement 169, c’est-à-dire qu’on peut supprimer 170-193 sans qu'il apparaisse de lacune ; en outre, le morceau offre une contradiction formelle avec ce qui précède ; le palais décrit est donné comme Laurentis regia Pici ; or 59 sqq. c’est Latinus qui a construit la ville de Laurente et qui lui a donné son nom d’après un laurier qu'il a conservé ; Picus ne pouvait donc pas avoir son palais dans une citadelle qui n'existait pas (urbe fuit summa, 171, primas cum conderet arces, 61) et il n’a aucun droit au surnom de Laurentin ; l’appareil guerrier décrit 182-186 n’est pas en contradiction directe avec longa placidas in pace 46 — 1l peut s'agir de guerres antérieures à Latinus — mais est pourtant imprévu. Le morceau a été introduit dans le texte par Virgile lui-même, puisqu'il l'y a provisoirement accommodé par 192 sq., et il n’était pas à la marge à sa mort, mais il restait à modifier l'adaptation ; c'est là un cas curieux. Quant au couplet 183-186, il n’est évidemment pas à sa place, puisqu'il interrompt par l’intercalation d'éléments étrangers la série des statues et que 187 rejoint naturellement 182; ou il a été ajouté par Virgile, était encore à la marge à sa mort et n’a pas été inséré à sa place, ou il a été déplacé par une erreur de copiste ; sa place est entre: 191 et 192.

— (9) 170, Tectum augustum reprend 153 augusta... moenia. — (10) 172, Horrendum siluis et religione parentum, même motif avec rapports d'expressions, VIII, 598 sq. Lucus.… Religione patrum late sacer. — (11) Serv., 174 ut diximus curia non erat nisi inaugurato loco. — (2) Serv., 176, maiores nostri sedentes epulabantur, ce sont les vieilles mœurs italiques dans leur simplicité que Virgile essaie ici de reconstituer ; le festin de Didon au [ef livre était un festin romain contemporain.

P. 544. (1) 182 est repris de VI, 660. — (2) C'est sans doute pour cela que Virgile l’appelle, 189, equum domitor. — (%) Picus est le pivert, oiseau sacré de Mars, dont on a fait un être divin analogue à Mars ; puis on a considéré ce dieu comme un ancien roi du pays et on l’a placé sur la liste relativement récente et constituée par la pseudo-histoire des rois de Laurente ; pour expliquer le rapport entre le roi et l'oiseau on à inventé la métamorphose. Circé dans Virgile est la femme légitime de Picus et c’est par elle que Latinus est descendant du Soleil — Solis aui specimen, XII, 164 — ; la courte allusion de Virgile paraît signifier que Circé est tellement éprise et tellement jalouse de lui qu'elle aime mieux le métamorphoser en pivert que de risquer d’avoir à le partager avec une rivale ; les antiquaires et les poètes romains ont inventé des histoires romanesques pour justifier la jalousie de Circé. — (4) 194, placido... ore se retrouve, XI, 251. — (®) 196 sqq., la question se rattache à la formule homérique "Q Eetvor tives êoté ; etc., Od., III, 71 sqq., IX, 252 sqq., mais elle est faite dans un autre esprit et témoigne d’autres mœurs. — (6) 198 tot per uada caerula uexit, les longues navigations des Troyens sont un motif souvent repris par Virgile dans des termes analogues, 228 tot uasta per aequora uecti, V, 615, heu tot uada fessis, I, 524, maria omnia uecti, — (7)199, siue errore uiae seu tempestatibus acti, dans des termes analogues, [, 333, uento huc uastis et fluctibus acti, VI, 532, pelagine uenis erroribus actus ? — (8) 210, stellantis regia caeli, G., I, 503, caeli... regia, Lucr., IV, 212, caelo stellante, Virgile écrit avec des réminiscence: ; Dardanus est ici dans le ciel, VI, 650, il est dans l'Élysée : d’une façon analogue Anchise est au VIe livre dans l'Élysée et V, 722, il apparaît à Énée descendant du ciel ; il est évident que tout en plaçant l'Élysée sous la terre, Virgile se laisse pourtant influencer par la théorie philosophique qui assignait les sphères célestes, comme séjour aux âmes illustres. — (?) 195 sq. Neque enim nescimus et urbem Et genus correspond à I 565 Quis genus Aeneadum, qui Troiae nesciat urbem ; 202, Ne fugite hospitium à I, 573, Vrbem quam statuo, uestra est ; 205, Aiqueequidemmeminià 1,619, Atque… equidem.….. memini, le souvenir est différent, mais il est introduit par la même formule. — (10) 213, genus egregium Fauni, locution fixée, 556, Egregium Veneris genus ironiquement ; il n’y a pas lieu de s’étonner qu'Ilioneus connaisse la généalogie de Latinus, puisque les Troyens ont pris des renseignements sur les habitants, 131 et 151. — (1) Nec fluctibus actos, 213, Correspond à seu tempestatibus acfi, 199, regione wiae, 215, à errore wide, 199, litusue 215, à litus, 198.

P. 545. (!) Les Argonautes se trouvent dans une situation opposée, IV, 1566 sq.; il se peut que Virgile se soit inspiré du passage.— (2) 217sq,., c'est un motif dont se sert Virgile pour grandir les Troyens, cf. II, 325, Sq., 556 sq ;ilne l’a pas inventé, il lui à été fourni par l’liade, XXIV, 543 sqq. — (?) 222 sqq., ici c’est une tempête, tempestas 223,

Diluuio 228, I, 566, c'était un incendie, tanti Incendia belli, l’ZZ., XXIV, 547, dit simplement tñux 700. — (4) 225 sqq., le motif a déjà servi au Ier livre, dans la bouche de Didon, et, comme ici, le soleil joue un rôle, 567 sq. Non obtusa adeo gestamus pectora Poeni Nec tam auersus equos Tyria Sol iungit ab urbe; audiit 225 reprend adroitement auditi, 196, employé par Latinus. — (5) 229 sq. de même Ilioneus avait exposé à Didon les demandes, naturellement tout autres, des Troyens, I, 551 sqq.; dis sedem exiguam patriis est préparé par 121 sq. Troiae saluete penates ; Hic domus, haec patria est. — (6) 237. Praeferimus manibus uittas traduit, 1/., I, 14, Zrépuar Eyuwv Ev yeoot. — (7) 232 tantique abolescet gratia facti ne fait que résumer la tirade emphatique d’Énée, I, 607-610 ; ce qui souligne d’une façon curieuse la parenté des deux passages, c'est que I, 596, Énée se présente par les mots Troius Aeneas et que c’est par les mêmes mots qu'Ilioneus le présente 1c1, 221; gratia facti, fin d’hexamètre répétée mécaniquement de IV, 539. (8) 233 Nec Troiam Ausonios gremio excepisse pigebit correspond à I, 548 sq., officio nec te certasse priorem Paeniteat ; 234 sq. Fata per Aeneae iuro dextramque potentem Sine fide: seu quis bello est expertus et amis rappelle, I, 544 sq. Rex erat Aeneas nobis quo iustior alter Nec pietate fuit nec bello maior et armis ; l’alliance de mots était courante. Cic. ad Daiv., VIT, 5 (11) manum tuam istam et uictoria et fide praestantem, cf. pr. Derot., 3, 8. — (°) 238 sq., en réalité Didon seule a essayé de fixer les Troyens dans son pays; toutefois il ne faut pas voir là une incohérence de composition ; c’est une exagération oratoire pour les besoins de la cause ; de même Neptune s’est vanté auprès de Vénus d’avoir souvent — saepe, V, 801 — calmé des tempêtes pour sauver les Troyens, tandis qu’il n’a apaisé que la tempête du Ier livre. — (10) 239 sqq., se rattachent directement à la prédiction des Pénates du IIIe livre et à l’oracle de Délos ; uestras exquirere terras 239, se rattache à antiquam exquirite matrem 96 III et à terrasque requirat Ausonias, III 170 sq. ; hinc Dardanus ortus, 240, se trouve déjà IIT, 167, et est repris ici par Virgile intentionnellement ; Tyrrhenum 242, fait allusion à Corythus.— (11) 243-248 offrent des difficultés; pour trouver un sujet à dat 243, il faut remonter jusqu’à 221, ce qui est un peu loin ; praeterea n'a véritablement pas sa place dans le contexte ; 248 est inachevé ; pourtant ils ne sauraient manquer ;1ilssont préparés par 155, Donaque ferre uiro, et 251sq. les présupposent, puisqu'il y est question du sceptre de Priam et que purpura correspond à Iliadumque labor uestes; ils n’ont donc pas été ajoutés à la marge à une lecture postérieure ; il faut admettre que Virgile a rédigé le couplet isolément et qu'il l’a mis en place, mais sans l’accommoder au contexte et sans même terminer le dernier vers ; le cas est donc différent de celui de 170-193 ; les six derniers livres sont moins achevés que les premiers ; on y trouve des fragments mis en place avec l’aspect qu'ils avaient de premier jet et sans que le dernier vers fût même terminé, ce qui aurait eu lieu quand Virgile aurait poli l’ensemble. On remarquera qu’en écrivant VII, 243 sqq, Dat tibi praeterea fortunae parua prioris Munera, reliquias Troia ex ardente receptas, Virgile s’est sûrement inspiré de I, 647 sqq. Munera praeterea Iliacis erepta ruinis Ferre iubet, où praeterea s'explique tout naturellement ; dans le morceau qu'il rédigeait isolément et sans envisager encore de près le futur contexte, il a

inséré machinalement praeterea du modèle. — (2).251 sqq., nec purpura règem Picta mouwet, nec sccptra mouent Priameia tantum, Quantum... rappelle avec une identité de termes l'attitude moins réservée de Didon, qui est femme, I, 714, et pariter puero donisque mouetur ; en mentionnant l'effet produit par les cadeaux des Troyens, Virgile en souligne le prix et l'importance et rehausse ceux qui les offrent. — (5) 255 sq. Hunc illum fatis exteyrna ab sede profectum Portendi generum rappelle directement 98, Exlerni uenient generi, et l'identification se fait dans l'esprit de Latinus par suite de ce que vient de dire Ilioneus, 217, pulsi regnis ; 257 sq. huic progeniem uirtute futuram Egregiam et totum quae uiribus occupet orbem rappelle directement 98 sqq. qui sanguine nostrum Nomen in astra ferant quorumque ab stirpe neépotes Omnia... uertique regique uidebunt ; l’oracle de Faunus est du reste cité en partie textuellement, 270 sqq., et cela relie étroitement les deux passages. — (14) Serv., 259, antiquo more locuturus de publicis rebus... facit ante deorum commemorationem, sicut etiam in omnibus Catonis oratiomibus legimus. Hinc est in diuinatione Ciceronis, [13, 43] si quid ex aliqua uetere oratiore Iouem ego optimum maximum. Ipse etiam Vergilius, XI, 301, Praefatus diuos solio rex infit ab alto.

P. 546. (1) 262, la générosité de Latinus répond à la mention faite par Ilioneus, 217 sq., de la grandeur de Troie, 243 sqq., de son opulence. — (2) 266, Pars mihi pacis erit dextram tetigisse tyranni, Apollon. Aygon., I, 842, "H (Jason) xat delrréons yerods (d'Hypsipylé) 0tyev ; la poignée de mains pour confirmer la promesse est déjà d’usage homérique, Z7., XXI, 286. — (3) 275, si l’on trouve que c’est beaucoup pour le Latium et pour l'époque, il faut se rappeler que c’est là peu de chose à côté de ce que l’Iliade, XX, 221 sq., attribue à Erichthonios, fils de Dardanos. —

(4) XI, 213, praediuitis urbe Latini. — (5) 281, spirantis naribus ignem, fin de vers fixée provenant de Lucr., V, 29, Diomedis equi spirantes naribus ignem ; Cf. G., II, 140, tauri spirantes naribus ignem. — (6) Virgile

fait naître les occasions de parler de Circé, épouse de Picus, grand’mère de Latinus ; 10-20, ne sont pas seulement un épisode pittoresque. — (7) ZE, V, 265 sqq. Zeus à donné à Tros, comme rançon de son fils Ganymède, des chevaux d’une race supérieure ; en les croisant secrètement avec les cavales de Laomédon, Anchise a obtenu six chevaux qu'il garde dans son palais. — (8) 285, pacemque reportant est un rappel direct de 155, pacemque exposcere Teucris ; l'annonce et la conclusion se correspondant au début et à la fin du développement en assurent l’unité. Les premières relations entre Troyens et Latins sont pacifiques ; il semble que c'était

là la version adoptée par Caton, Serv., XI, 316, IV, 620. La version primitive représentée par Tite-Live, I, 1, paraît avoir été que les Troyens débarqués s'étaient livrés à des pillages, que les Latins s'étaient défendus, qu'ils avaient été battus et qu'à la suite de cette défaite Latinus avait fait la paix et avait donné sa fille en mariage à Énée. Une version de concihiation représentée également par Tite-Live, /.c., était que les Latins avaient bien pris les armes contre les Troyens pour réprimer leurs violences, mais qu'ayant, avant que le combat ne fût engagé, appris dans une entrevue qui étaient les Troyens, ils avaient conclu un traité avec eux et que Turnus avait épousé Lavinia. En tout cas ce sont les Troyens qui sont les agresseurs. D'après Caton, après avoir eu des relations pacifiques avec les

Latins, 1ls se livrent à des actes de brigandage qui provoquent la guerre. Virgile qui se propose à la fin de l’En’ide de réunir Troyens et Latins en une communauté pacifique, établit d’abord entre eux des relations. amicales et fait naître la guerre, qui est un malentendu passager, d’un incident fortuit.

P. 547. (1) 287, elle va sans doute d’Argos à Carthage, le cap Pachynum se trouvant sur la route directe entre les deux villes. — (2) 288 laetus est la dominante, qui définit l’état d'âme des personnages, pendant les événements qui précèdent ; de même I, 35, Vela dabant laeti avant l’explosion de la colère de Junon ; Junon est un trouble-fête ; à son apparition la joie disparaît. — (3) 290, Mol ri am tecta uidet est en concordance avec 158, Moliturque locum et marque avec précision le moment où Junon intervient, c'est au second jour de l’arrivée des Troyens en Italie. — (4) 293 sq., Heu stirpem inuisam et fatis contraria nostris Fata Phrygum ! résume 1, 19-28, qui expliquent en détail les motifs de l'hostilité de Junon ; haine personnelle contre les Troyens, révolte contre le destin, qui les favorise au détriment de Carthage. — (5) 293 sqq. Num Sigeis occumbere campis, num capti potuere capi ? Num incensa cremauit Troia uiros ? qui dit les choses avec des antithèses cherchées est une imitation directe d’'Ennius, cité par Macr. Saë., VI, 1, 60, en parlant de Pergame, Quae neque Dardaniis campis potuere perire, Nec cum capla capi, nec cum combusta cremari ; medias acies mediosque per ignis Inuenere uiam 296 sq. concorde exactement avec ce que dit Énée du sauvetage de son père, Ilum ego per flammas et mille sequentia tela Eripui his umeris, medioque ex hoste recepi, VI, 110 sq.

P. 548. (1) 300 sq., toto me opponere ponto. Absumptae in Teucros uires caelique marisque. Quid Syrtes aut Scylla mihi, quid uasta Charybdis Profuit ? En réalité Junon n’est intervenue directement que par la tempête du Ier livre, ce qui justifie Syrtes ; il n’apparaît pas que les difficultés de navigation qu'ils rencontrent au IIIS livre proviennent de Junon ; ils n’ont pas côtoyé Scylla et ce n’est pas Junon qui les engage dans les remous de Charybde. Ceci confirme l'hypothèse que, dans le remaniement du IIIe livre, Virgile se proposait de faire jouer à Junon un rôle plus actif ; 302 est une curieuse reproduction de Catulle, LXIV, 156. Quae Syrtis, quae Scylla mihi, quae uasta Charybdis ? — (2) 307, Quod scelus aut Lapithis tantum aut Calydone merente ? est, avec variation d'expression, la même idée que I, 41 Vnius ob noxam et furias Aiïacis Oïlei. — (3) 308, Ast ego, magna louis coniunx, répète, I, 46 sq., Ast ego, quae, diuom incedo regina Jouisque Et soror et comunx. — (14) 310, Vincor ab Aenea répète avec plus de concision et d'énergie, 1, 37 sq., mene incepto desistere wictam, Nec posse Italia Teucrorum auertere regem. — (5) 314, Atque immoia mancet fatis Lauinia coniunx rappelle directement I, 257 sq. Manent immota tuorum Fata tibi ; Virgile établit la concordance malgré l’invraisemblance et comme si Junon avait entendu le discours de Jupiter. — (6) 325, tristia bella se trouve déjà, Egl., VI, 7. — (7) 326, irae est au Ief livre la dominante du caractère de Junon ; par là Allectô est désignée comme une autre ellemême. — (8) 327, Odit et ipse pater Pluton, Esch. Eumén., 69, en parlant des Furies Mioguar’ avdoüy xai Gewv Olvuriwy, — (?) 328 sq., Virgile a voulu faire un portrait physique d’Allectô, qui surpassât tout ce qu'on

peut imaginer dans l’horrible ; il n’y a pas réussi autant qu'il l’espérait ; toutes les Furies en effet ont des serpents et Allectô ne se distingue de ses sœurs que par la quantité ; quant à ses métamorphoses multiples et ses aspects atroces, cela ne représente rien de bien net à l'esprit.

P. 549. (!) Seul 335, Tu potes unanimos armare in proelia fratres, ne trouve pas sa réalisation expresse, parce qu’il n’y a pas dans la suite de frères en présence ; mais Allectô met aux prises deux peuples qui sous tous les rapports sont faits pour s'entendre, les Troyens et les Latins, deux peuples destinés à se fondre en un seul ; c’est jusqu'à un certain point une lutte fratricide. — (2) 339, Disice compositam pacem est en rapport direct avec pacemque reportant 285 et joint étroitement ensemble les deux morceaux. — (3) 340, Arma uelit, XII, 242, arma uolunt, locution fixée. — (4) 343, le nom de la femme de Latinus est en rapport avec l’ancien culte de Vesta à Lavinium ; quand le pontifex maximus choisissait une Vestale, il l’appelait Amata, Aulu-Gelle, N. 4., I, 12, 14, 19. —-"(5) 346, caeruleis unum de crinibus anguem, G., IV, 482, caeruleosque implexae crinibus angues, fin d’hexamèêtre reproduite mécaniquement. — (6) 352, longae... uittae, les uittae sont caractéristiques de la matrone romaine qui seule avait le droit de les porter ; cf. 403, Soluite crinalis uittas.

P. 550. (1) 361, primo... Aquilone, c'estle vent du Sud/1fMuster, qui a amené les Troyens en Italie, le vent du Nord les remmènera. — (2) 363, Phrygius... pastor est sans doute un souvenir des lectures faites par Virgile à l’époque des Bucoliques, Bion, XV, 10, "Aomase tav ‘Ekévay mo0 6 Povxshos ; l'assimilation d'Énée à Pâris a déjà été faite par Tarbas, IV, 275, ille Paris et par. Junon VIF 327, Paris tite cest une dominante. — (3) 365, Turnus est fils de Venilia, la sœur d’Amata ; Lavinia a-t-elle été solennellement promise à Turnus ? la chose paraît dite ici formellement, totiens data dextera Turno, 366, mais c’est dans un discours d'avocat ; dicto parere fatetur, 433, paraît impliquer un engagement, mais c’est Allectô qui parle et elle a intérêt à présenter les choses sous un jour favorable ; tout cela n’est pas décisif ; VII, 55, il est question des prétentions de Turnus ; mais il semble bien que Latinus n’accorde rien ; Virgile a laissé dans le vague la légitimité des prétentions de Turnus, comme 1l l’a fait au IVe livre pour la légitimité du mariage de Didon, afin de ne pas mettre Énée dans une situation trop mauvaise et antipathique. — (4) 371 sq., c’est une invention pour les besoins de la cause ; il n’est pas sûr qu'elle ne repose pas sur un fond historique ; Caeré, le pays des Falisques étaient considérés comme ayant jadis reçu des Argiens ; ilse peut qu'il y ait eu là une colonisation pélasgique ou proto-grecque se rattachant à Argos. — (5) 377, Immensam sine more furit lymphata per urbem, comme, pour l’ennoblir, Virgile a donné à Latinus une opulence extraordinaire, ici 1l agrandit démesurément sa capitale ; le motif des courses insensées à travers la ville a déjà servi pour Didon, IV, 300 sq., totamque incensa per urbem Bacchatur, accompagné de la comparaison avec une bacchante, Comparaison qui devient ici une réalité ; la répétition témoigne d’une certaine pauvreté d'invention. — (6) 378 sqq., cf. Callim. Epigr., I, 9. — (7?) 379, uacua atria se trouve déjà IT, 528. — (8) 384, populosque ferocis & déjà été employé dans le discours de Jupiter à Vénus, I, 263, pour désigner les Latins ; 1l faut voir ici un rappel direct pour mettre les Latins en

valeur. — (%) 385, c’est là le sens de simulato numine Bacchi ; Bacchus n'intervient en rien dans tout ceci; c'est Allectô qui agit seule et qui déchaîne de pseudo-bacchanales ; elle excite Amata en lui faisant sentir l’aiguillon bachique — stimulis agit undique Bacchi, 405, c’est-à-dire qu'elle lui inspire un délire qui a toutes les apparences du délire bachique, mais qui en réalité est celui que communiquent les Furies, comme le font clairement entendre les répétitions intentionnelles furentem 350, furiale malum, 375, furorem 386, furiis accensas pectore matres 392, furores, 406. — (10) 389 sqq. le passage a pu paraître peu compréhensible, attendu qu'on n’a pas trouvé d'autorité antique pour attester que la célébration des mystères de Bacchus était un empêchement au mariage ; en outre, on signale une contradiction dans le langage d’Amata, puisqu'’un peu plus loin elle proclame l’union de sa fille avec Turnus — natae Turnique canit hymenaeos 398 — ; en réalité il ne s’agit nullement pour Amata de consacrer sa fille à Bacchus pour qu'elle ne puisse pas épouser Énée ; il s’agit de tout autre chose : les Troyens viennent d'envoyer une ambassade à Latinus et, par l'entremise des députés, Latinus a offert Lavinia à Énée en l'invitant à venir lui-même pour s'entendre avec lui ; d’un moment à l’autre, Énée peut arriver et les fiançailles seront consommées : ne pouvant faire revenir Latinus sur sa résolution, Amata prend un grand parti, celui d'emmener sa fille et de la cacher — natam frondosis montibus abdit, 387 — ; ainsi elle ne sera pas là et on ne pourra la fiancer avec Énée ; mais il faut donner une couleur à cet enlèvement et c’est la soidisant célébration des bacchanales qui fournit le prétexte. Une fois le danger passé, Amata rentre au foyer conjugal; son incartade n’a pas de suite ;: mais elle a soustrait au moment décisif Lavinia à l’autorité de son père. — (11) 301, sacrum tibi pascere crinem traduit littéralement, Eurip. Bacch., 493, ‘eos 6 mAoxauôs, T@ Üem T adtèv Ttofpuw. — (12) 397, Ipsa inter medias, etc., traduit Eur:p. Bacch., 645, pirnp &AGAEey ëv péoutç Zrabeiox Paxyats. — (13) 399, Sanguineam torquens aciem imite Eurip. Bacch., 1120, Otasrodpous nôoxs ÉÂlosovsa ; cf. IV, 643, Sanguineam uoluens aciem. — (M) 402, si iuris materni cura remordet, locution fixée I, 267, quando haec te cura remordet. — (15) 407, omnemque domum uertisse Latini, préparé par 348, Quo furibunda domum monstro permisceat omnem est un rappel direct de 336, Atque odiis wersare domos et rattache étroitement le morceau au précédent ; Allectô a fait passer immédiatement dans les faits une des énergies que Junon avait reconnues en elle comme pouvant servir ses desseins.

P. 551. (1) 408, fuscis.… alis se retrouve VIIT, 369, à propos de la Nuit ; Allectô est fille de la nuit — uirgo sata Nocte, 331.— (2?) D'après la légende italienne, Danaé aurait abordé dans le coffre au Latium, aurait épousé Pilumnus et fondé avec lui Ardée ; Turnus était donc le petit-fils de Pilumnus et le descendant des anciens héros d’Argos et de Mycènes. — (8) 413, tectis.. in altis, Turnus est roi comme Latinus : la convention virgilienne veut qu'il ait un palais magnifique ; 414, mediam... quietem, II, 268, Prima quies. La nuit, pendant laquelle Allectô va réveiller Turnus, est celle qui suit là seconde journée que passent les Troyens dans le Latium. Pendant cette journée a eu lieu l’ambassade auprès de Latinus, dont Amata a immédiatement conjuré les effets, d’abord en essayant de faire revenir son mari sur ses résolutions, ensuite en s’enfuyant avec sa

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fille dans les montagnes. Cette seconde journée est donc très remplie. — (4) Nous avons été prévenus que l’un dés dons essentiels d’Allectô était celui des transformations multiples — tot sese uertit in ora 328 —, ce qui prépare cette métamorphose, la seule du reste que réalise Allectô dans les circonstances actuelles. — (5) 419, il y avait un culte de Juno regina à Ardée, Pline, N. H., 115 ; Virgile n’invente donc pas. — (6) Virgile ne fait pas dès le début un portrait d'ensemble de Turnus ; c’est un des procédés de son art que la physionomie des personnages ne se dessine que graduellement et sous la poussée des événements ; 1l ÿ a pourtant ici quelques traits caractéristiques ; Turnus est un jeune homme, il est audacieux — Audacis Rutuli, 409 —, c’est là un trait constant, IX, 3, Audacem ad Turnum, X, 276, audact Turno, cf. X, 151, uiolentaque pectora Turni ; plus loin Virgile l'appelle acer, VIII, 614, acrem... Turnum, X, 308 sq,, rapit acer Totam aciem in Teucros, mais c’est un trait moins spécial que Turnus partage avec d’autres héros et en particulier avec Énée, VIII, 481, Arma acri facienda uiro. — (7) 421, tot incassum fusos patiere labores, la même chose dite dans des termes analogues, G., IV, 492 sq., omnis Efusus labor, Lucr., II, 1165, incassum manuum cecidisse laborem : 423, quaesitas sanguine dotis, locution fixée, IT, 118, Sanguine quaerendi reditus. — (8) 422 sqq., tua... sceptra... externusque in regnum quaeritur heres, Allectô néglige la question de sentiments et s’adresse à sonambition comme à la chose capitale ; c’est pour ne pas mettre Énée dans une situation trop délicate que Virgile n’insiste pas sur le côté romanesque, mais sur l'intérêt politique. — (9) Pour des raisons morales et pour l’honorabilité des Latins, Virgile les à représentés comme un peuple essentiellement pacifique destiné à s'entendre avec les Troyens; cf 45 sq. urbes.. longa placidas in pace ; on est un peu étonné de trouver dans le palais de Latinus 182 sqq. tant de trophées guerriers et de statues de gens morts pour la patrie ; il n’y a pourtant pas là de contradiction absolue : il peut s'agir de guerres antérieures au rêgne de Latinus : c'est pour rester dans le même ordre d'idées que Virgile fait 1c1 conduire par Turnus la guerre contre les Tyrrhéniens, tandis que les Latins demeurent en paix, Tyrrhenas, i, sterne acies, tege pace Latinos, 426 ; il est cependant peu naturel que les Latins ne prennent point part à une guerre qui lesintéresse si directement; d'autre part Virgile fait dire au Tibre, VITE, 55, en parlant des Arcadiens du Pallanteum Hi bellum adsidue ducunt cum gente Latina, ce qui est en contradiction directe avec VIT, 45 ; il y a donc là une question sur laquelle Virgile n’a pas pris un parti décidé et qu’il a résolue diversement, suivant les moments de la composition fragmentaire ; il y avait là une dissonance à faire disparaître à la révision finale. — (10) 431, pictasque exure carinas, c'est une préparation directe de la tentative de Turnus pour incendier la flotte Troyenne, IX, 69 sqq ; les 1. VIT et IX sont donc étroitement reliés ensemble et, quand Virgile écrivait le livre VIT, l'épisode du livre IX figurait dans son plan en prose de l’Enéide ; pictas... carinas se retrouve VIII, 02, pictas... puppis, V, 663. — (11) 430, flumine pulchro est en rapport direct avec la description du grand fleuve national que Virgile a faite avec amour, VIT, 29-34, et c’est en même temps un argument dans la bouche d’Allectô : il est humiliant pour un Italien de laisser souiller un si beau fleuve par la présence d'étrangers, quis’y sont installés = Consedere 431. — (12) inridens, 435, répète intentionnellement inrise 425 :

uatem, 435 et 442, sont dits ironiquement, l'ironie étant soulignée par le rapprochement de falsa et de uatem 442. — (1) Non seulement 438-439 peut disparaître sans inconvénient, mais leur disparition a l'avantage de rapprocher te 440 et meas 437, qui sont en antithèse expressive et voulue ; en outre Turnus ne peut pas dire raisonnablement à la pseudo- Chalybé, qui vient de la part de Junon : « Junon ne nous oublie pas » ; cela est trop évident, puisqu'elle lui envoie une messagère ; nec 438, attend un second nec, qui explique la chose, par exemple : « Certes Junon ne nous oublie pas et ne manquera pas de venir à mon aide, lorsque j’en aurai besoin. Quant à toi, etc. »; 438-439 ont été ajoutés à la marge par Virgile comme une indication qu’il se proposait d'achever, sans doute parce qu'il s’est aperçu que 438-439, 440-444 ne répondaient qu’à une partie de la communication de la pseudo-Chalybé, celle qui a trait à l’arrivée des Troyens, mais non à la plus importante, celle qui concerne le changement d’attitude de Latinus ; de là le début du fragment Ne tantos mihi finge metus.— (14) 443-444 imitation de forme de passages homériques, 1Z., V, 428 sqq. Zeus s'adressant à Aphrodite où vou, Tékvoy Euov, dédorat mohemvta Éoya,….. Tara Ô ”Apnt Bo Xai 'Aôñvn ravra perse, VI, 490 sqq. Hector s'adressant à Andromaque AA eiç oîxov iodou ta 0° adtie Éoya xôpe... modeuos Ô &vâpecot MéAnoet [Ilüotv, moi G pmadhtora, cf. Od., XXI, 350 sqq. Télémaque s'adressant à sa mère ; ces imitations de pure forme, dans des circonstances et un sentiment tout différents, remontant de ses lectures à l'esprit de Virgile montrent qu'il savait par cœur l’Jliade et l’'Odyssée ; diuom effigies 443, locution fixée qui se trouve déjà III, 148. — (à) 445 exarsit in iras, plus loin en parlant de Turnus 462, Ira, en parlant des paysans latins ira 508 ; tout cela est en rapport direct avec la caractéristique morale d’Allectô, cui... irae... cordi 326; ce sont là des réalisations de ce qui a été annoncé.

P. 552 (1) 446, tremor occupat artus, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement, avec un tout autre sens, XI, 424. — (?) 447 sq., tot Erinys sibila hydris Tantaque se facies aperit rappellent directement la caractéristique physique d’Allectô, 329, Tam saeuae facies, tot pullulat atra colubris; c'est encore une réalisation de ce qui a été annoncé. — (3) 454-455, dont le dernier est incomplet, sont d’un grand effet, bella est annoncé par tristia bella, 325, bella 444, repris par belli 461 ; ils sont la conclusion naturelle du couplet ; par suite, 452-455 paraissent avoir été conçus et rédigés d’un seul jet ; c’est un morceau que Virgile a mis en place sans l’avoir terminé. — (4) 451, Verberaque insonuit facem.….. coniecit répondent à l’un des compliments adressés par Junon à Allectô tu uerbera tectis Funereasque inferre faces ; Allectô fait ici ce que Junon l'avait félicité de pouvoir faire. —- (5) 460, Ayma, amens fremit, ayma toro tectisque 7equirit et 520, raptis. telis 625 omnes arma requirunt, 638, Hic galeam tectis rapidus 7apit se rattachent à Arma uelit poscatque simul rapiatque iuuentus et montrent que les ordres de Junon sont exécutés ponctuellement. — (5) 461, le résultat est le même que celui obtenu à propos d’Amata : comme Amata, Turnus est saisi de folie — pour lui c’est la folie guerrière —, mais les moyens employés sont autrement violents. — (7) I, XXI, 361, les circonstances sont toutes différentes, puisque dans l’Jliade la comparaison est avec les eaux du Xanthe, qui

bout sous l’action des flammes déchaïnées par Héphaistos. — (8) 468, primis iuuenum, locution fixée, VIII, 105, iuuenum primi, IX, 785, iuuenum primos. — (%) Junon lui avait dit, 337 sq., tibi... Mille nocendi

artes, c’est ce que rappellent Arte noua 477, tempus dea nacta nocendi 511 ; tous ces rappels textuels attestent l'unité du morceau concernant Allectô, qui a été exécuté d’un seul jet et du même mouvement d'inspiration. — (10) 475, animis audacibus, le mot est choisi en correspondance avec 409 Audacis Rutuli et en même temps il vient d'Homère, 17. XVII, 573, Baosous nAñto poévas. — (11) 478, feras agitabat, XI, 686, feras agitare, locution fixée. — (12) 479, Cocytia uirgo est à rapprocher de VI, 3745sq,., amnemque seuerum Eumenidum, les fleuves des enfers sont ce qu'il y a matériellement, les Euménides ce qu’il y a moralement de plus affreux dans le monde souterrain ; de là la tendance à les mettre en rapport, cf. VII, 562, Cocytique petit sedem. — (13) 479, rabiem, 493 sq., rabidae… canes, la rage est une des caractéristiques d’Allectô, 451, rabido... ore. — (14) 481 sq., quae prima malorum causa fuit, imitation de la formule homérique, II, V, 63, at masi xaxôv Toweoo yévovro, XXII, 116, H T Ëmhero veixeos doy%. — (15) 484, ab ubere raptum, VI, 428 ab ubere raptos, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement. — (16) Serv., 487, bonum puellae rusticae nomen formauit, Virgile a songé à Rhea Siluia et a Siluius Aeneas.

P. 553. (1) 402, sera. se nocte ferebat reproduit avec variante, G., IV, 180, multa referunt se nocte. — (2?) 494 sq., fluuio cum forte secundo Deflueret, locution fixée reprise de G., III, 447, missusque secundo defluit amni. — (3) 496, laudis... amore, G., III, 112, amor laudum, En., V, 394, laudis amor, locution fixée. — (4) 498, deus est pris en général, mais il s’agit en réalité de Junon. — (5) 501 sq., questu... tectum omne replebat fin de vers reprise mécaniquement de II, 679, gemitu tectum omne replebat, où les circonstances sont très différentes. — (6) 505, pestis enim tacitis latet aspera siluis, c’est là une de ces insidiae auxquelles se complaît Allectô, 325 sq., cui... insidiae... cordi. — (7) 506, Improuisi adsunt, II, 182, Improuisi aderunt, début d’hexamètre reproduit mécaniquement. — (8) 506, sq., torre... obusto Stipitis... grauidi nodis, 524, Stipitibus duris... sudibusue praeustis, même motif reproduit avec des identités de termes, XI, 894, Stipitibus ferrum sudibusque imitantur obustis. — (?) 509, cuneis... coactis se retrouve XII, 457, dans un sens qui n’a aucun rapport avec celui-ci. — (10) 511, saeua.…. dea, c'est là une des caractéristiques de Junon, 287, Saeua Iouis coniunx, 592 saeuae Junonis, Virgile fait ressortir ainsiqu’Allectô et Junon sont pareilles. — (1) 512, de culmine summo, fin d’hexamètre reprise mécaniquement de G., 1, 402. — (2) 513 sq., le cri d Allectô paraît avoir pour prototype le cri puissant et terrible ÉnsU/V To sqq., mais l'effet est absolument différent. — (13) 517, Sulfurea Nar albus aqua, Virgile connaissait sûrement le Nar, il semble pourtant s'être référé à Ennius cité par Priscien, VI, p. 223, 4 H, Sulfureas posuit spiramina Naris ad undas, d’où dérive spiracula 568, mais il a ajouté albus pour le pittoresque. — (14) 518 Et trepidae matres pressere ad pectora natos est un de ces vers, qu’on regarde généralement comme particulièrement virgiliens et d’après lesquels on aime à se faire une idée de Virgile comme homme ; on n’a peut-être pas tort ; il faut pourtant noter que l'inspiration première provient d’Apollon., Argon IV,

136 sqq., qui dit à propos du sifflement du serpent Aecimatt Ô’ ëté/povro Aeywldes, dupi Où natcivy Nnnudyou, oÙ té opiy Ün' dyxxhideoiv Éavov, ‘Poifw mahhouévors xeïoas Palov asyaldwau ; ce qui reste, c'est que le passage avait fait impression sur Virgile, qui l’a imité, mais sans d’ailleurs l’égaler ; dans le même sentiment, mais en renversant les rôles, Eurip. Troad., 557 sq., avait dit foépn Ô œilux neoi IlémAovs Efales paroi 4Etous ‘Entonuévas. — (15) 520, raptis concurrunt undique telis, hémistiche emprunté à Ennius, cité par Macr. Sat., VI, 1, 16, Postquam defessi sunt stare et spargere sese Hastis, ansatis concurrunt undique telis. — (16) 523 Direxere acies, locution fixée, qui se trouve déjà, G., II, 281. — (17) 525 sqq. vers très pittoresques, dont la genèse éclaire particulièrement les procédés de travail de Virgile ; l’origine de l’image est II, XIII, 339, ‘Evortev Où payn ôtolu6ootos ëyyeinotv Moaxoñc, mais elle avait été reprise par Apollon, Ayg., III, 1355, à propos des géants qui sortent de terre dans le champ d’Arès, et c’est de là qu'est venue à Virgile l’idée de moisson — seges — ainsi que celle des reflets vers le ciel, xero Ô’ afyAn Natofey Oühouunovôs Ôv AÉDOS AITOATTOUTA, reflets exprimés avec des mots de Lucr., V, 576, iactat... lucem ; le tableau a été repris par Virgile, XI, 607 sq., tum late ferreus hastis Horret ager campique armis fulgentibus ardent, où il semble bien qu’il se soit reporté à l’Iliade, hastis traduisant éyyetnoiwv. — (18) 528 sq., le premier vers est transcrit avec variation de deux mots, de G., III, 237, la variation étant causée par le fait qu'il introduit dans les deux cas deux comparaisons différentes ; dans le premier, il s’agit d’une vague qui se forme en haute mer, et vient déferler sur le rivage, et il y a concordance avec le contexte ; dans le second, de la mer qui moutonne quand le vent se lève, puis finit par se gonfler en vagues énormes, et ici on ne voit pas nettement le rapport de la comparaison avecle contexte ; dans le premier cas, le modèle est Il., IV, 422 sqq. qui s'applique du reste à des circonstances un peu différentes, ce qui montre que, dès l’époque des Géorgiques, Virgile était familier avec Homère ; la comparaison de l’Enéide se réfère aux Géorgiques et n’a plus rien à faire avec Homère. — (19) 532 sqq., Virgile a été embarrassé pour nommer des pâtres italiens, auxquels il ne pouvait pas décemment donner des noms grecs ; Almo et Galaesus sont des noms de fleuves italiens ; il en emploie d’autres ailleurs ; selon Serv., IV, 760, il a trouvé le nom de Tyrrhus dans la légende. — (2) 531, primam ante aciem se retrouve 673, et IX, 595, stridente sagitta, IX, 632, locutions fixées. — (21) 536 sq. iustissimus unus qui fuit se trouve déjà II, 426, locution fixée ; 537, ditissimus aruis, cf. I, 343, et X, 563, ditissimus agri, I1., V, 612 sq., Amphios qui est tué est roAvxtipuwy mohvA“Los.

P. 555. (1) 541, Promissi dea facta potens, il n’y a pas eu de promesse formelle, mais dès le début l’entente était complète ; Junon savait qu’elle pouvait compter sur Allectô. — (2?) 543 sq., ont été très discutés dans l'antiquité ; le texte du Wed. semble pouvoir s'expliquer sans difficulté : Allectô quitte l’Hespérie Deserit Hesperiam, c’est dire qu'elle s'élève dans le ciel ; elle se tourne vers Junon conuersa, jusque-là elle avait les yeux fixés vers la terre et elle l’apostrophe à travers les airs. — (3) 545, bello tristi répété, VIII, 29, rappelle tristia bella ; 546, Sic in amicitiam coeant et foedera iungant rattache le passage au monologue de Junon, 317, Hac gener atque socer coeant mercede suorum, comme si Allectô

avait entendu ce monologue ; Junon répète du reste la chose, 555 sq. ; c’est ce qui lui tient au cœur. — (4) 548, tua si mihi certa uoluntas, locution fixée reprise de IV, 125. — (5) 550, Accendamque animos insani Martis amore est fait avec des souvenirs stylistiques, 482, belloque animos accendit agrestis et Egl., X, 44 sq. Nunc insanus amor duri me Martis in armis Detinet, bien que Martis ne se rapporte probablement pas à amor. — (6) 567, stridentis Anguibus alas, d’une façon moins impressionnante, Virgile avait dit, I, 397, en parlant de cygnes stridentibus alis. — (7) 560, rupto... Acheronte, Acheron est pris ici non pas dans le sens propre qu’il a VI, ro8, Acheronte refuso, mais dans le sens métaphorique d’enfers, comme VII, or, Acheronta adfatur. — (8) 572, Nec minus interea, locution fixée, reprise de VI, 212.

P. 556. (1) 577, medio... in crimine caedis rappelle exactement 339, sere crimina belli ; ici encore Allectô a exécuté à la lettre les instructions de Junon ; in crimine caedis, ce sont les protestations des bergers contre le meurtre, igni, le feu de leur fureur. — (?) Serv. 580, ueluti Baccho ; furia enim agebantur. — (3) 583 sq. infandum cuncti contra omina bellum Contra fata deum peruerso numine poscunt ; peruerso numine équivaut à saeuae nutu Junonis 592, c’est le fait d’une divinité qui est sortie de la moralité et du droit ; Virgile ne se lasse pas de nous avertir qu’une guerre entre Troyens et Latins est abominable, faite sous de funestes auspices, contraire aux destins, déchaînée par une divinité dévoyée. — (4) 586 sqq., Ja comparaison a été reprise, X, 693 sqq. avec variantes ; elle dérive d’I/., XV, 618 sqq. fre méton ‘HAlBaros eydAn, note 4h06 Eyybs éoboa, He péver Avyéwy dvéuev Aatnod xéhevôx Kôpata TE ToopoEvTa, TA TE TONGEDEUyerat adty ; c’est donc un passage homérique, que Virgile a imité deux fois ; il est à remarquer que c’est dans la seconde imitation qu'il se tient le plus près d'Homère pour la situation et pour les détails ; il est difficile de savoir si 587 est une répétition voulue, pour insister, de 586, ou si c'est un vers jeté à la marge par Virgile comme pouvant être utilisé à la révision définitive ; la seconde hypothèse est la plus vraisemblable, attendu que 586 suffit parfaitement et que magno uenient fragore ne fait que doubler inutilement multis circum latrantibus undis. — (5) 591 sq. Verum ubi nulla datur caecum exsuperare potestas Consihum reproduit exactement le mécanisme de III, 670, Verum ubi nulla datur dextra adfectare potestas. — (6) 604, lacrimabile bellum correspond sans doute aux sentiments que Virgile professait sur la guerre, mais traduit littéralement l'expression homérique, 11., V, 737, ë moheuov… Gaxovdevra. — (7) 607, Sunt geminae Belli portae reproduit la structure de VI, 893, sunt geminae Somni portae. — (8) La répétition du mot saeuus 287, (461 saeuit), 511, 592, 608, montre que c’est pour Virgile une des dominantes du morceau.

P. 557 (!) 609 sq. acternaque ferri Robora reprend avec plus de force une expression de Lucr., II, 449, duri robora ferri. — (2) 611, sedet.. sententia, XI, 551, sententia sedit, locution fixée. — (3) Sur la trabea et le cinctus Gabmus cf. Serv. 612. — (4) C'était ainsi que la croyance populaire interprétait cette cérémonie symbolique, cf. I, 294 sqq. — (5) 6x9, Foeda ministeria exprime une fois de plus l’impression que Virgile tient à imposer au lecteur que la guerre en question est quelque chose de monstrueux. — (6) Ce sont les barres de fer et d’airain qui cèdent sous la

poussée ; Virgile n’a rien trouvé de mieux à faire que de reproduire avec variantes Ennius cité par Hor. Saë., I, 4, 60, postquam Discordia taetra Belli ferratos.postes portasque refregit. — (7) Les événements qui remplissent les 622 premiers vers du 1. VII se répartissent sur trois journées. 25 sqq. lever de l’Aurore, première journée : les Troyens s'engagent dans l'embouchure du Tibre et le remontent ; à la fin de la journée, repas signalé par le prodige des tables mangées ; il ne se passe rien chez les Latins. 148 sqq., lever de l’Aurore, Fer Journée : ambassade au roi Latinus, évocation d’Allecto qui se met immédiatement à l’œuvre, tentative d’Amata pour faire revenir Latinus sur ses résolutions, délire d'apparence bachique qui la fait fuir dans la montagne. Nuit du second jour, Allectô chez Turnus ; troisième journée, chasse d’Iule, bagarre entre les paysans et les Troyens, disparition d’Allectô, émeute à Laurente, ouverture du temple de Janus. Après cette troisième journée, laps de temps d’une durée indéterminée pendant lequel se rassemble l’armée Rutule. Il n'y à pas lieu de s'étonner qu'Énée ne se rende pas à l'invitation que lui a fait adresser Latinus, 263 sqq., ce qui aurait évité la guerre ; en effet, cette invitation ne parvient à Énée que pendant la seconde journée ; or dès le matin de la troisième, les Troyens et les paysans latins en viennent aux mains, ce qui rend les propositions de Latinus caduques. Virgile a précipité les événements pour que la guerre fût inévitable. — (8) 623, inexcita Ausonia atque immobilis ante est en rapport direct avec 45 sq. urbes.… longa placidas in pace. — (?) Les différents traits du morceau n’ont pas paru se suivre en ordre logique et on a proposé diverses transpositions : pour établir un ordre excellent, il suffit de placer 628, qui est une conclusion et qui a été déplacé par une erreur de copiste, après 640 ; 623 introduction générale, 624-627, exercices individuels ; on réclame des armes ; nettoyage et affûtage des anciennes ; 629-636, fabrication d'armes nouvelles dans des ateliers organisés pour cela, 637 signal du départ, 638-640 on s’arme en hâte, 628 on se met en marche allègrement ; signaque ferre iuuat 628, même motif dans les mêmes termes, VIII, 498. — (1) 625 omnes arma requirunt est un hémistiche d’'Ennius cité par Macr. Sat., VI, 1, 54. — (1) Serv. 632 ut dicit Sallustius de Lucanis, qui de uimine facta scuta coriis tegebant. — (12) 634 leuis ocreas se retrouve, VIII, 624. — (5) 640 fido... ense alliance de mots consacrée, VI, 524, fidum... ensem, IX, 707, lorica fidelis.

P 558. (1) 642, Qui bello acciti reges répète II., II, 487 orives à yeuôves Auvawy xat xoloavot aav. — (2?) 643, Quibus Itala iam tum Floruerit terra alma wiris découle du même sentiment que G., II, 173 sq. Salue magna parens frugum Saturnia tellus, Magna uirum ; 644 quibus arserit armis rappelle 623 Ardet... Ausonia, il s’agit d’armées ardentes au combat.

P. 559. (1) 649 sq. le motif est pris directement à l’Z/., II, 673 sq Nipedc, 06 Adhh1oTOÇ dvip dm ’Iktov Ale Toy &hwy Er HET” ee Irkstwya. — (2) C’est l’épisème du bouclier d’'Adraste dans les Phéniciennes d’Euripide 1135 ; Virgile à trouvé ingénieux de l’attribuer au fils même d’Hercule, qui y avait un droit incontestable. — (3) Serv. 659 adludit ad nomen matris Romuli quae dicta est Ilia, Rhea Siluia. — (4) 664 sq., s’ils portent le pilum, c’est probablement parce que le pilum est l’arme nationale des Romains et qu'Aventinus est né sur l’emplacement de

Rome ; on n’était pas d’accord sur ce qu'était le dolo : Serv. 664 dolor est aut flagellum, intra cuius uirgam latet pugio, aut, secundum Varronem, ingens contus cum ferro breuissimo. Le veru Sabellum est un dard mince et effilé — (5) 655-669 offrent de grosses difficultés : 664-665 décrivent un armement assez compliqué; mais on ne nous dit point qui le porte et à quelle peuplade éommande Aventinus ; on ne voit pas à quoi s'oppose Ipse pedes 666, puisqu'il n’est pas dit que les guerriers de 664-665 soient à cheval ; regia tecta signifie-t-il le palais d’Aventinus ou celui de Turnus chez qui il serait supposé déjà arrivé ? Ilest probable que 664-665 sont une addition marginale faite à la réflexion ; Virgile a voulu donner des compagnons à Aventinus, mais il ne savait pas encore comment il les appellerait et provisoirement il ne les à pas nommés ; ce ne pouvait guère être que L.s habitants de l’Aventin ; ces deux vers supprimés, 666 s'oppose à 655 sq. ; Virgile dit bien qu’Aventinus est fier d’avoir un char qui a été primé aux courses, mais il ne dit pas qu'il le monte ; il fait courir mais lui-même est à pied, comme Hercule, toujours représenté à pied, quoiqu'il passât pour avoir fondé les jeux Olympiques ; regia tecta paraît mis là pour indiquer qu'il est roi.

P. 560. (1) 670, Tiburtia moenia linquont, c'est là une des formules du Catalogue des Argonautes d'Apollonios, I, 40, Atotouv 0’ ëmi voïst Atmwv noAspnuos Tuavev, 57 "HAvûe d doveinv Tmooktmwvy Toprwva KOpwvos, 105 Tipuç d ‘Ayvidôns Erpaia xd hine dimov, 179 Taivasov adr’ Emi toïst ATV eôpruos ‘xavey, mais la formule est vivifiée par l'emploi du présent, qui montre les personnages en action. — (2) En., XI, 609. — (3) 671, l’apposition de gentem à moenia surprend ; il se peut que le vers ait été ajouté à la marge par Virgile pour expliquer Tiburtia qui à la réflexion ne lui a point paru suffisamment clair ; il se réservait d’accommoder plus. tard le vers au contexte. — (4) 678, la transition par la négation Nec Praenestinae etc., 733, Nec tu carminibus etc. est fréquente dans le Catalogue des Aygonautes d'Apollonios, I, 45, OD0è pèv ’IpuwxAoc..49,O00È Pepaïc.… 51 O0 ’Ahorñ pipvov... 122 OÙ0È uèv 000... 224 OÙdÈ pèv 000... — (5) La légende complète était que la sœur des diui fratres Depidii, personnages mystérieux dont le nom même est incertain, l’avait conçu d’une étincelle jaillie du foyer et exposé près du temple de Jupiter; trouvé par des. jeunes filles qui allaient chercher de l’eau, il fut confié aux fratres Depidii pour qu'ils l’élevassent. On a remarqué que les traits de la légende. de Caeculus se retrouvent ailleurs : l’étincelle fécondante jaillie du foyer (légende de Romulus, de Servius Tellius) la découverte par des jeunes filles allant chercher de l’eau, l'éducation par des pâtres, etc., montrent que la pensée commune à tous ces récits est que les dieux du foyer, symboles du séjour fixe à la maison, sont pères des fondateurs de villes, que les fratres. Depidui sont sans doute les Lares praestites de Préneste. — (6) 689 sq. uestigia nuda sinistri Instituere pedis, crudus tegit altera pero est emprunté suivant Macr. Sat. ,V 18, 17, à un fragment du Méléagre d'Euripide qui attribue cet usage aux Étoliens ot Ôè @estiou Ilaïdes To hatdv Tyvoc dvdoGuAor moûde, To Ô v medlhots, te EAapollov yévu ”Eyotev, 6ç “ÿr räoty Aitwhoïs vouos ; que ce soit bien là le pas age auquel Virgile se soit référé, c’est ce que prouve la correspondance de uestigia et de ‘yvov, qu'il l’ait fait parce qu'il savait que les Herniques étaient d’origine Pélasgique et que comme tels ils étaient apparentés aux Étoliens, c'est,

malgré Macrobe, ce qui est fort douteux. Illisait assidument Euripide et il prenait où il les trouvait les détails originaux, de couleur archaïque, avec lesquels il composait comme une mosaïque la physionomie soidisant restituée des anciens peuples italiens. Il serait curieux de constater qu'il n’a en réalité tiré de sa source qu’une erreur, si Aristote a eu raison contre Euripide en disant que c'était le pied gauche et non le droit que les Étoliens portaient chaussé.

P. 561. (1) La caractéristique equum domitor, donnée d’une façon constante à Messapus, VII, 691, IX, 523, XII, 128, 550 et justifiée par sa descendance de Neptune, est attribuée également à Picus, VII, 189 et à Lausus, VII 651; c’est la traduction de l’épithète homérique trroûauoto, Od., III, 181 et passim. — (2) 693 sq. iam pridem resides populos desuetaque bello Agmina est en accord avec VII, 46.— (3) 698, aequati numero, chaque unité comprend le même nombre d'hommes, XI, 599 compositi numero in turmas, par opposition à la cohue des troupes indisciplinées. — (4) 699-705, dans la comparaison avec les cygnes, Virgile à combiné deux comparaisons d’'Homère et d’Apollonios, qui sont au fond différentes de la sienne; //., II, 459 sqq, à propos des Achéens qui sortent de leur camp pour se répandre dans la plaine, 1l est question des cygnes, des oies et des grues qui volent çà et là et se plaisent à agiter leurs ailes, ce qui est très différent de l'attitude qu'ils ont dans Virgile, pourtant Asia palus provient de ’Asiw y hetuwvt, longa... per colla de GovAryoëetouwv ; les Argon., IV, 1300, parlent simplement du chant des cygnes sur les rives du Pactole ; mais la réunion du marais et du fleuve sonat amnis et Asia longe Pulsa. palus provient de ce passage duypi Ôè Asmmdvy ’Eoovers Poéuetat notamotd re H4AAQ Deslod. Quant à la comparaison avec les oiseaux rauques qui viennent de la haute mer au rivage, Virgile s’est souvenu de lui-même, VI, 309 sqq., comme le prouve la répétition de gurgite ab alto; le mouvement Nec quisquam aeratas acies.…. est pris à Apollon., Aygon., IV, 238 sqq. Il est bien certain que les deux comparaisons ne sont pas de la même inspira tion et ne peuvent subsister à côté l’une de l’autre ; la nuée d'oiseaux de mer au Cri rauque donne l’idée d’une troupe sauvage et bruyante, avec insistance sur la quantité ex agmine tanto 703, sur le mélange d'éléments misceri 704 ; c’est là la physionomie que Virgile avait prêtée d’abord au contingent de Messapus, 703-705, se reliant tout naturellement avec 697. A une lecture postérieure, Virgile a mieux aimé attribuer au contingent de Messapus une belle ordonnance rythmée par un chant harmonieux et il a mis à la marge 698-702 qu'il se réservait de terminer et de substituer à 703-705 ; canoros... modos 700 sq. exclut raucarum 705; du reste, Ibant 698 qui présente les soldats en marche n’est pas bien d'accord avec uocat subito 694 où il s’agit de la levée, ce qui atteste que 698-702 est postérieur et d’une autre inspiration. — (5) Au. V, Virgile a fait descendre trois grandes familles Romaines des compagnons d’Énée ; ici il en fait descendre une d’un ancêtre italiote ; ainsi il tient la balance égale entre les deux éléments constitutifs de la nationalité romaine. Tite-Live, II, 16, 4, raconte que la cinquième année après l'expulsion des rois le Sabin Atta Clausus vint s'établir à Rome; Virgile vieillit l'événement en le plaçant aux temps légendaires. — ($f) 709, conformément à l’orgueil national, Virgile reproduit la tradition de l’adjonction volontaire. — (7) 712, la mention de Nomentum est une contradiction due à la composi-

tion fragmentaire avec VI, 772 sqq, où Anchise attribue la fondation de Nomentum et d’autres villes aux rois d’Albe et ajoute 776 nunc sunt sine nomine terrae ; là était la difficulté ; Virgile avait besoin de nommer ces localités ; il l’a résolue élégamment pour Gabies en disant 682, arua Gabinae Junonis, où il ne parle pas d’une ville ; 715 qui Tiberim Fabarimque bibunt est imité d’Z7., IT, 825, rivovtes Dôwp mékav AtoéToto. — (8) 722, est préparé par magnum Agmen agens 706 sq, ingens Amiterna cohors 710, la comparaison 718 sqq. est imitée en partie d’/., II, 781 sqq., où à la fin du Catalogue des Danaens, l’armée en marche est caractérisée de la même façon, mais avec. plus de puissance l'aïa Ô’ Ortotevdytle Au bc teontrepasvu Xwouévw, ôte T” au Tupwér alav \uwdaong…. "Qc &ox toy dTÔ roc) péya orevayilero yaia ’Epyouévuwv. Virgile a laissé de côté l'effet terrifiant de la foudre de Zeus ; mais il y fait allusion par le mot conterrita qui, consciemment ou inconsciemment, renvoie à l’Ihiade.

P. 562. (1) C'est le même motif que 694 Agmina in arma uocat subito. — (2) Serv.-Dan., VIII, 285. — (3) 695 sqq., il a fait de Messapus, l’éponyme de Messapie, le roi d’une partie de l'Étrurie. — (4) Serv. 730 aclides sunt tela quaedam antiqua adeo ut nequaquam commemorentur in bello ; legitur tamen ut sint clauae cubito semis factae, eminentibus hinc et hinc acuminibus, quae ita in hostem iaciuntur religatae loro uel lino, ut peractis uulneribus possint redire ; putatur tamen esse teli genus, quod flagello in immensum iaci potest. — (5) Serv. 732 scutum loreum, quo utuntur Afri et Hispani. — (6) Serv.-Dan. 738, Conon m -e0 libro, quem de Italia scripsit, quosdam Pelasgos aliosque ex Peloponneso conuenas ad eum locum TItaliae uenisse dicit, cui nullum antea nomen fuerit, et flumini quem accolerent Sarro nomen inposuisse ea appellatione patrii fluminis et se Sarrastras appellasse. — (7) Serv.- Dan. 741, cateiae lingua Theotisca hastae dicuntur.

P. 563. (1) 745 Ufens est le nom d’un fleuve dont Virgile a fait celui d’un homme ; l’Ufens est le fleuve des marais Pontins, qui n’a aucun rapport avec les Équicules ; c’est un nouvel exemple de l'arbitraire de Virgile dans le choix et l'emprunt des noms propres. L'Ufens figure comme fleuve un peu plus loin, 802 ; d’où la preuve que les morceaux du Catalogue ont été rédigés isolément les uns des autres, ce qui explique les dissonances ; les Aurunques figurent dans le contingent d’Halaesus 724 sqq. et dans celui de Turnus, 795 ; ce sont de légères contradictions, qui attendaient pour disparaître la révision d'ensemble. — (2?) 744 Et te... misere in proelia Nersae, 726 sq. quos de montibus altis Aurunci misere patres, 752, Archippi regis missu, 762 quem mater Aricia misit, formule qui figure dans le Catalogue des Aygonautes d’Apollonios, 1, 77 sq., tôv pa xävnos Ilépney ’AGavriddns hehmuévov, 97 sqq, ’Ahxwy pèv Tpoénxe mate oc. ’AAÂAG Ë.. mépnev, 164 Tov pév fa ratio Avxdopyoc memmey. — ($) 750, Marruuia uenit de gente est une des formules les plus employées et les plus monotones du Catalogue des Aygonautes d’'Apollonios, I, 57, "HAvte Ô’... 65 "HAvüe 0’... 110 perà 0’ fAvbey etc., ainsi que tous les synonymes que fournissait la langue poétique. — (4) 752, le nom grec d’Archippus, qui étonne chez un Marse, s'explique par le passage de Pline, N. Æ., III, 108 Gellilanjus (l’annaliste Cn. Gellius) auctor est lacu Fucino haustum Marsorum oppidum Archippe, conditum

NOTES DU CHAPITRE HUITIÈME Ro:

a Marsya duce Lydorum ; le roi Archippus doit sa naissance à la ville légendaire d’Archippé. — (5) 756 sqq., le motif est emprunté au catalogue homérique, I1., II, 858 sqq. Muoûwv d Xooput hpye xai "Evvouoc oiwviottc. AA oùx oiwvoioty épücsato xñpa éhatvay ; il figure encore dans 7’Enéide, IE, 429 sq., IX, 327 sq. ; cf. pour le mouvement, X, 319 sqq. ; il est à noter que X, 543 sq., Umbro est bien mis en présence d’Énée, mais qu’il n’est point parmi les victimes de celui-ci ; lorsque Virgile écrivait le passage, les détails des combats des derniers livres de l’Enéide n'étaient donc pas encore fixés. — (6) 759, nemus Angitiae ; Angitia est une ancienne divinité italique, à qui on a donné plus tard pour mère Médée ou Kirké ; le lieu principal de son culte était le lucus Angitiae sur la rive S. du lac Fucin, pays abondant en serpents et en plantes médicinales, mais son culte s’étendit ; on trouve son nom au pluriel et sous une forme voisine d’Angitia en Pélignien et en Osque. — (7) 759-760 sont une reprise du motif Illum etiam lauri ; etiam fleuere myricae... et gelidi fleuerunt saxa Lycaei Egl., X, 13 sqq. ; il est difficile de dire s'ils faisaient primitivement partie intégrante, comme conclusion pathétique, du morceau auquel ils adhèrent actuellement et que Virgile aurait mis en place sans le terminer, ou s'ils ont été ajoutés postérieurement à la marge; on peut supposer que Virgile n'avait d’abord pas songé à faire figurer 1c1 Angitia, mais que, l’ayant ensuite rencontrée dans ses lectures, ayant constaté son importance chez les Marses, 1l à trouvé intéressant de la mentionner et qu'ila jeté à la marge les deux vers en question.

P. 564. (1!) Serv. 761, Virbius est numen coniunctum Dianae, ut matri deum Attis, Mineruae Erichtonius, Veneri Adonis. — (2?) Serv., VI, 136. — (3) 767 Turbatis distractus equis, mécanisme de l’hémistiche reproduit IX, 124, Turbatis Messapus equis. — ({) 779 cornipedes... equi, VI, 591 cornipedum... equorum. — (5) 762 quem mater Aricia misit, malgré X, 172, Populonia mater, il est probable que Virgile fait de la nymphe Aricia la mère de Virbius. — (6) 761, Ibat et Hippolyti proles. même formule dans le Catalogue d’Apollon., Aygon., I, 172, Bñ Ôë xat Adyetns... — (7) 782 in bella ruebat, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement, IX, 182, in bella ruebant. — (8) 783 inter primos, locution fixée, II, 470, VIII, 586, XII, 579. — (?) 784 toto uertice supra est est emprunté à la caractéristique d’Ajax II 227, mais Virgile a supprimé edoéaç Wuous, qui n'eût pas convenu à un jeune homme. — (10) 793 Insequitur nimbus peditum est une traduction homérique, 1I., IV, 274, Gua d vépoc etnero mebüv, XXIII, 133. mer Où vépos eslnero melowv. — (1) 785-788, Virgile s’est inspiré de la Chimère homérique, I4., VI. 182, Aewôy dnomnvelouox mupôs mévos aifopmévoro ; on a rapproché I. V, 4, où Pallas Athéné voulant que Diomède se signale dans le combat AE où Ex nopuOS te xx aomidos anauarov Trdo ; en réalité il s’agit de quelque chose de tout différent : la Chimère du casque de Turnus est un de ces objets merveilleux, à moitié animés, comme en fabrique Héphaistos dans l’/liade.

P. 565. (1) 803, Hos super aduenit viendrait tout naturellement à la fin de l’énumération des alliés, mais n’est pas sdmissible après lintercalation de Turnus qui lui n’est pas en mouvement mais qui attend dans sa capitale l’arrivée des contingents en marche. Il serait du reste facile d'introduire 803-817 entre 782 et 783. Virgile à la

révision définitive eût-il laissé le morceau à la fin du livre ou l’eût-il déplacé ? Nous l’ignorons. Il est certain qu'au point de vue de l'art, il réveille par son imprévu, par sa nouveauté, l'intérêt du lecteur un peu fatigué par la succession qui précède, bien que l’auteur l’ait variée de son mieux. En tout cas, il eût fallu modifier les premiers mots de 803, qui sont la reproduction d’une des formules du Catalogue d’Apollonios, I, 86. T@ Ô àp' En! Khutios te nai ”Iprroç myeoébovro, 90 Toïor 0’ nm” Alaxiôa perextaBoy, 95 Toïc Ô’ èri... #hvfe Boûrne, 110 perd Ô’ Aube, ëAdopévoroty (Tiphys) 115 Dhiaç Ô' adr’ mt voïioiv.….. xavev, 135 sq. T® Ô' ëri Ôn.… Kiev. NaïnAtos, 190 sq. Oivetôns à’ èmi rotouv.….. Mehéayooç dvñAule ; Virgile a emprunté une partie de ses transitions au Catalogue d’Apollonios, mais en évitant la monotonie. — (2?) 804 se trouve, XI, 433, ce qui est un renvoi direct au passage du Catalogue. — (3) 805 sq. Bellatrix, non illa colo calathisue Mineruae Femineas assueta manus est une imitation, adaptée aux circonstances, allégée et dans un style plus élégant, d’Apollon. Ayrgon., I, 627 sqq., en parlant des Lemniennes : Tor de Bouxoktar te Powv XaÂretg ve Oovetv Tebyea, nuoopopoue te draruwEuclar doovpac ‘Pnitepoy rägnotv ’AÜnvains méAev Éoywy Os aier To mapotdey ôpmikcov ; 806 sq. proelia... pati locution fixée qui se retrouve avec un sens un peu différent, XII, 570 sq. — (4) 807 cursuque pedum praeuertere uentos, l’hyperbole proverbiale de la course plus rapide que le vent se retrouve En., V, 319; VIII, 223 ; XII, 334, c'est une constante qui dérive d'’I/., X, 437, en parlant des chevaux de Rhésos Deter 0’ dvéuorsiy opmotou, repris et varié Callim. in Del., 112, Théocr., VIII, 54. — (5) Il, XX, 226-229 ; en substituant une jeune fille à des cavales, Virgile a cru embellir et rendre plus acceptable le merveilleux homérique ; toutefois ce qu'Homère donne comme une réalité est très acceptable, étant admis qu'il s’agit d'animaux surnaturels ; appliqué à Camilla ce n’est qu'un compliment hyperbolique ; il faut noter que les modifications apportées par Virgile au passage hpmérique et en particulier le trait ajouté à Horñère celeres nec tingeret aequore plantas lui ont été suggérés par l’imitation qu'en avait faite avant lui Apollonios qui avait attribué la chose à Euphémos, fils de Poseidon et d’'Europé, rodwxnéotaroy a wy Argon. I 180, Keïvos ävio xai môvrov ni yhavxoïo Désoxev O’duaroc, o00è Boovs Pantey rmoOÛac, dAA Ücov axootc ”lyveot Te yyopevos dueoû mepdpnto 42h90 182 sqq.; Virgile enchérit encore sur Apollonios ; l'emprunt achève la démonstration que, dans son Catalogue, il a eu celui d’Apollonios sous les yeux. — (6) 813 sq., l'impression produite par Camilla dérive de celle que produit Télémaque embelli par Athéné, Od., XVII, 64, Tov 0 aoa navres Auot Eneoyomevoy Ünedvro ; mais, suivant sa coutume, Virgile enchérit, miratur... Attonitis inhians animis.

P. 566. (1) Serv. 647, Scienda est poetae adfectatio — nam ablepsiam nefas est dicere — ; hic enim aliquos commemorat, quos in bello non inuenis, item in sequentibus aliquos inuenimus, quorum hic nullam fecit commemorationem.— (2) VIII, 6, Messapus et Ufens, ductores primi, avec Mézence lèvent le contingent latin, IX, 27, Messapus commande le premier tiers de l’armée coalisée, 124 il assiste au miracle des navires changés en nymphes de la mer et ses chevaux s’ébrouent, 160, il fait partie des chefs chargés de bloquer la nuit le camp troyen, 351 son détachement est mentionné, 365 Euryale s'empare de son casque qui plus loin le fait

reconnaître, 458-523 il prend une part active à l’attaque du camp et force le uallum, X, 353, il est du corps d'armée qui tente de s'opposer au débarquement des Troyens, 749, il tue un certain nombre d’ennemis ; XI, 429, Turnus le nomme comme une ressource sur laquelle on peut compter, 464 le charge avec Catillus et Coras de faire marcher la cavalerie, 518 annonce à Camilla que Messapus la soutiendra et 520 exhorte celui-ci au combat ; 603 Messapus prend part en effet avec Catillus et Coras au combat de cavalerie, XII, 128, il figure dans l’état-major au moment de l'échange des serments, 289 et 294, il est de ceux qui rompent l’accord et donne le signal des hostilités en tuant Aulestes, 488 quand Juturna entraîne Turnus loin de la mêlée, il attaque Énée, 550 il est au fort d’une mêlée sévère, 661 avec Atinas il défend les portes de Laurente et soutient l’attaque des Troyens. — (%) Coras et Catillus n'apparaissent qu'au livre XI ; 465 ils reçoivent l’ordre de déployer la cavalerie, 604 1ls exécutent cet ordre, 640 Catillus abat un guerrier formidable. — (4) Halaesus ne figure qu'au livre X;352 il est (avec Messapus et Clausus) de ceux qui s’opposent au débarquement des Troyens, 411 sur un autre point du champ de bataille il tente d'arrêter les progrès de Pallas et tue cinq ennemis, 424 il succombe sous les coups de Pallas. — (5) VIII, 6, Ufens est employé avec Messapus et Mézence à lever le contingent latin, X, 518, quatre de ses fils sont massacrés par Énée, XII, 460, il est tué par Gyas, 641 Turnus parle de sa mort pour dire qu’elle lui a épargné de voir le désastre. — (6) Clausus, X, 345, prend une part brillante au combat livré pour empêcher le débarquement des Troyens. — (7) Caeculus et Umbro, X, 544, rallient les troupes qui cèdent devant Énée.

Levée des troupes latines (1-8). — 1. Le VIII livre n’est pas relié au VIIe, comme le sont entre eux les livres précédents, sauf le III ; tout en faisant suite d’une façon générale au VIT, il offre cependant avec lui des contradictions qui ne s'expliquent que par le fait d’une exécution fragmentée et non strictement consécutive (1). II débute par un tableau court et mouvementé. Turnus a arboré sur la citadelle de Laurente l’étendard de la guerre, ce qui est l’usage romain en cas de péril immédiat ; il a fait lui-même acte de guerre (?) ; la levée en masse suit, décrite avec les termes romains techniques ; Messapus, Ufens, Mézence y président : ils viennent chercher des auxihaires — Auxilia 8 —, ce qui est conforme à la pensée fondamentale de l’auteur, que la guerre est faite par les Rutules et que les Latins ne s’y

joignent qu'accessoirement ; ils rassemblent les paysans — wastant cultoribus agros 8.

Ambassade à Diomède (9-17). — 2. On envoie Vénulus à Diomède

qui au retour de Troie s'était établi en Apulie, ce qui est ingénieusement imaginé ; Diomède s’est mesuré contre Énée devant Troie ; il doit donc être considéré comme son ennemi naturel ; les instructions de Vénulus portent qu'Énée a pris pied dans le Latium où il apporte les Pénates vaincus (°), qu'il prétend à la royauté — ce qui n’est pas. exact —, que de nombreuses nations se joignent à lui — ce qui ne l’est pas davantage —, qu'il prétend, de l’avis de Turnus et de Latinus, subjuguer l'Italie — ce qui n’est pas vrai de Latinus, parfaitement fixé sur ses intentions. Mais ce sont là les motifs les plus propres à agir sur l'esprit de Diomède.

Apparition du Tibre à Enée (18-80). — 3. En voyant ces préparatifs de guerre dans le Latium — Cuncta uidens 19 —, Énée est fort inquiet ; les deux actions parallèles sont ici conduites assez maladroitement

puisque, pendant que les Italiens s’arment d’une façon menaçante, les Troyens ne font rien. Énée est comme toujours un chef très attentif, qui réfléchit beaucoup (1!) ; ses inquiétudes sont comparées à ces lueurs qui provenant d’une eau agitée dansent çà et là dans une chambre (?). Comme d’habitude ce n’est point de sa propre initiative qu'il sort d'embarras ; un dieu propice vient l'en tirer. Il fait nuit et tout dort sur la terre ; Énée s’est couché sur la rive du Tibre, accablé de soucis, qui retardent son sommeil, mais ne Fempêchent pas de finir par y céder ; s’il s'endort en plein air (#) et sur le bord du Tibre, c’est naturellement parce que c’est là le lieu approprié à la scène qui va suivre. Il a eu souvent des songes prophétiques (#) ; c’est un des moyens dont se servent les dieux pour lui indiquer, dans des circonstances critiques, la conduite à suivre. Celui qui l'attend ici clôt la série ; désormais il n’aura plus rien à apprendre ; il n’aura plus qu'à faire œuvre virile sur le champ de bataille. Si le Tibre intervient, c’est qu'il est le grand fleuve du Latium et que c’est lui qui doit s'intéresser aux ancêtres du peuple romain et favoriser l’accomplissement de leurs destinées. Au début du livre, il les avait accueillis avec bienveillance dans ses eaux ; il se montre maintenant sous sa forme divine, la forme mythologiquement classique du dieu-fleuve. Parmi le feuillage des peupliers, il émerge de ses eaux pittoresques ($) avec les traits d’un vieillard, vêtu d’une fine étoffe glauque de lin ($), la chevelure ombragée de roseaux ; il vient pour calmer les soucis (*) d’Énée et lui dicter sa conduite.

Il le salue comme un fils des dieux ($), sauveur de Troie, qu’il ramène en [talie (°), mettant ainsi une fois de plus en lumière le rôle assigné par Virgile à Énée. Il lui dit qu'il était attendu à Laurente (10), ce qui rappelle le début du VIIS livre, qu’il est arrivé au pays fixé désormais pour sa démeure, ce qui n’est pas bien nécessaire, puisqu'Énée l’avait reconnu lui-même après le prodige des tables mangées (11), Comme preuve qu'il n’est pas l’objet d’un vain songe, il l’avertit qu’il trouvera à son réveil sous les yeuses de la rive une énorme truie blanche avec trente petits, à la suite (1) de quoi Ascagne, trente ans après, fondera une ville sous le nom célèbre d’Albe (1). C’est là la première partie du discours du Tibre, qui n’était pas bien nécessaire ; nous arrivons maintenant aux conseils d'utilité immédiate, non sans remarquer qu'ils font double emploi avec ceux donnés par Anchise à la tin du VIe livre (4). Le motif de la prédiction d’'Anchise a été inspiré à Virgile par celui de la prédiction de Tirésias dans la. Néxuta, mais avec cette différence que Tirésias apprend bien réellement à Ulysse ce qu’il a besoin de savoir pour retourner à [thaque et

connaître ses futurs destins ; la teneur même de la conversation entre Énée et Anchise ne nous est pas communiquée et il n’en est pas fait état dans la suite, puisque c’est par le Tibre d’abord, par Évandre ensuite qu'Énée est informé de ce qu’il a désormais à faire. Elle ne constitue qu’une imitation formelle et pourrait manquer. Quoi qu'il en soit, le Tibre révèle à Énée l'existence dans ces parages d’Arcadiens venus sous la conduite de leur roi Évandre, et qui ont fondé dans les montagnes une ville appelée du nom de leur ancêtre Pallanteum ; ils sont en guerre continuelle avec les Latins ; le Tibre enjoint à Énée de s’allier à eux et le prévient qu'il le conduira jusque là en suivant ses rives (1). Il lui prescrit de se lever, de faire à Junon ses dévotions (?) à la tombée de la nuit. Lui-même il ne l’honorera qu'après sa vic— toire (#). Il se présente alors en personne : il est le grand fleuve qui coule à pleins bords dans ces grasses campagnes (*), le fleuve le plus agréable au ciel, le Tibre azuré (°) ; il a ici sa grande demeure, sa source provient des villes situées dans la montagne ().

D'après la croyance populaire, les fleuves avaient leur demeure à leur source ; il y a donc dans le cas présent une dérogation, et cette dérogation le Tibre la proclame solennellement ; elle n’a pas seulement pour cause qu’Énée se trouvant dans le Latium, c’est là qu'il doit lui apparaître. Elle est préparée par ce qui précède ; c'est dans le Latium que le Tibre atteint toute sa plénitude et qu'il fait figure de grand fleuve ; c'est là qu’il traverse, fécondant et majestueux, de vastes plaines chargées de riches moissons ; il est donc plus naturel qu'il ait son palais au centre même de sa puissance que dans les gorges pauvres de l’Apennin. Mais il y a à cela un autre motif encore plus important : le Tibre était pour les Romains un fleuve qui venait de l'étranger (7) ; pourtant c'était leur fleuve national; c’est à la situation privilégiée de leur ville sur ses bords qu'ils devaient en partie le développement de leur prospérité et ils l’associaient à leurs gloires. Il plaisait à leur orgueil national de se dire qu'ils n’avaient pas seulement auprès d'eux la masse matérielle bienfaisante de ses eaux, mais aussi sa personne divine ; sa source, ils la laissaient volontiers à d’autres. Comme Tite-Live plie l'histoire aux exigences du patriotisme romain, Virgile leur sacrifie les idées mythologiques courantes.

Le Tibre retourne au fond des flots. Énée s’éveille et se lève. Fixant le soleil levant, tenant rituellement dans le creux de ses mains de l’eau du fleuve (f) il adresse aux Nymphes de Laurente, mères des fleuves, au Tibre lui-même, dont les eaux sont saintes, une prière simple et pathétique (?). Il leur demande de le recevoir, de le préserver des dangers et promet d’honorer toujours, de toujours combler d’of-

frandes le Tibre cornu, maître souverain des eaux de l’Hespérie (1), en le suppliant de ne pas l’abandonner et de tenir ses promesses (?). Puis il équipe deux birèmes et arme ceux qui l’accompagneront ($).

Remontée du Tibre (81-101). — 4. Voici que tout à coup, annoncé par la formule de l’imprévu — Ecce autem 81 —, se produit le prodige merveilleux. Enée aperçoit la truie blanche avec ses petits et les sacrifie à Junon. Il part à la nuit pour remonter le Tibre. Virgile aurait pu le faire partir plus tôt, la journée étant peu remplie. Mais il voulait le faire arriver au Palatin au milieu du jour pendant le sacrifice à Hercule. D'ordinaire, il en prend assez à son aise avec les distances ; mais ici il s’agissait d’une distance connue ; les Romains savaient qu'un bateau mettait plus de douze heures pour aller d'Ostie à Rome et l’inexactitude eût choqué. La remontée du Tibre est d’un pittoresque féerique. Le dieu a arrêté le courant pour diminuer l'effort des rames et les navires glissent comme sur un lac (*). Sans doute la nuit est claire; cela n’est pas dit expressément, mais la description le suppose : les ondes, les bois, que Virgile anime, voient avec étonnement les boucliers étincelants des guerriers ($) et les carènes peintes voguant sur le fleuve. Les Troyens rament toute la nuit, puis le jour, suivent les longs détours du fleuve, passent sous l'ombre d'arbres variés, traversent sur une eau paisible de vertes forêts. À midi, par un soleil luisant, ils aperçoivent à distance des murs, une citadelle, de rares habitations, séjour modeste d'Évandre dont la puissance romaine a fait une capitale qui s'élève jusqu’au ciel ($), contraste impressionnant sur lequel aimaient à réfléchir les contemporains d’Auguste ; en comparant l'humilité d'autrefois à la splendeur actuelle, ils se persuadaient que ce merveilleux développement n'était pas seulement le fait du mérite des hommes mais aussi de la protection efficace et indiscutable des dieux; ils touchaient du doigt le surnaturel.

Les Troyens se dirigent vers la ville et en approchent.

Arrivée chez Evandre. Reconnaissance. Banquet en l'honneur d'Hercule (102-183). — 5. Il se trouve — forte 102 —, c'est naturellement une coïncidence voulue, que le roi Arcadien offrait un sacrifice annuel à Hercule (*) et aux dieux ($) en avant de la ville, dans un bois sacré. Il avait avec lui son fils Pallas, l'élite de ses guerriers, les sénateurs, gens pauvres (°). A l’aspect des navires qui s’avancent sous bois en silence, tout le monde a peur et se lève de table. Pallas plein d’audace somme les étrangers de ne pas interrompre le sacrifice et vole en personne à leur rencontre, une arme à la main. L’intention de l’auteur est bien claire : c’est de mettre immédiatement en scène Pallas et de

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donner une haute idée de sa vaillance. Pallas est un de ces jeunes gens au sang bouillant, ardents et généreux, que Virgile 6ppose aux vieillards graves ét posés ; il en à toute une série, quise classent ainsi par rang d'âge, Iule, Euryale, Lausus, Pallas. Sauf Iule, qu'il fallait conserver, tous périssent sous les coups de guerriers plus forts et plus mûrs ; ce sont de touchantes victimes, dans la peinture desquelles le poète a mis tout ce qu'il avait dé cœur et de sensibilité ; ils illuminent de leur jeune vaillance les derniers livres de l’Enéide. Donc Pallas, du haut d’un tertre, adresse aux étrangers une série de questions pressantes, haletantes : Quelle cause les amène, où ils vont, qui ils sont, d’où ils viennent (1) avec des intentions pacifiques ou guerrières ? Aussi calme que Pallas est agité, grave, solennel, Énée, du haut de sa poupe, présente un rameau d’olivier (?) ét répond avec la brièveté et la précision usuelle chez Virgile () ; ce sont des Troyens, ennemis des Latins, à qui ceux-ci font la guerre, malgré leur qualité d’exilés ; ils viennent voir Évandre et demandent qu’on l’avertisse que les principaux chefs Dardaniens sont là, sollicitant une alliance (4). Tout ce qu'il fallait est dit et la situation éclairée en quelques mots. Suivant la convention Virgilienne, qui veut que les Troyens soient connus de tous ét partout fassent impression, à ce grand nom de Dardaniens, Pallas est stupéfait, invite Énée à débarquer, à venir parler à son père, à se considérer comme un hôte. Il lui tend la main, prend la sienne qu’il garde longtemps. Les Troyens entrent dans le bois et s’éloignent du fleuve.

Par ce qui précède nous sommes fixés sur lé genre d'accueil qui les attend. Énée adresse au roi un discours amical, — dictis adfatur amicis (*) 126. Par le ton, ce discours rappelle ceux d’Ilioneus à Didon au Ier livre, à Latinus au VITE ; la situation est analogue, les Troyens viennent demander assistance ; ils se présentent avec modestie, mais avec la conscience de la justice de leur cause et de ce qu'ils valent. Il n’y a rien là de bien nouveau ; ce sont des motifs connus que Virgile ne se lasse pas de reprendre et dont il tire les mêmes effets ; cela cause quelque fatigue. Énée aborde Évandre d’une façon complimenteuse — Opiume Graiugenum ($) 127 — ; les personnages de Virgile sont polis, ils sont bons et aiment à rencontrer chez autrui la bonté ; il n’y a dans toute l’Enéide que Junon, qui soit foncièrement mauvaise. Énée se présente en suppliant, mais en homme résolu qui n’a pas Craint de venir trouver un Grec authentique et il donne ses raisons : Son courage (7), les oracles des dieux, les destins, la réputation universelle d'Évandre (). 11 lui expose alors qu’ils ont une généa: logie commune : Atlas qui porte le ciel à eu deux filles, Électra {), de

qui est né Dardanus, fondateur d’Ilion, et Maïa, mère de Mercure, de qui descendent les Arcadiens. Ainsi les deux peuples sont parents. C’est pourquoi Énée n’a pas hésité à venir le trouver en personne au risque de sa vie, ce qui est exagéré, puisqu'après l'avertissement du Tibre il sait bien qu'il ne court aucun danger ; c’est toujours l'effort de Virgile pour rehausser Énée, pour attester publiquement son courage, justement parce que les circonstances dans lesquelles il le place ne lui permettent pas de se déployer. Après ces prémisses, Énée expose nettement le but de sa visite: Évandre et lui ont des ennemis communs, les Rutules, qui prétendent subjuguer toute l'Italie (1); il offre et demande une alliance (2) et termine en attestant que les Troyens sont braves et ont fait leurs preuves.

Et voici qui est inattendu et qui dépasse ses espérances. Pendant son discours, Évandre ne l’a pas quitté.des yeux, et dès qu’il ouvre la bouche, c’est pour lui dire qu'il est heureux de l’accueillir (è) et qu'il le reconnaît (), quoiqu'il ne l’ait jamais vu. Ce qu'il reconnaît en lui, ce sont les paroles, la voix, le visage d’Anchise (*). Anchise reparaît donc encore une fois dans l’Enéide, bien qu'il soit mort et enterré. En recevant les Troyens, Didon les avait avertis qu'ils n'étaient pas pour elle des inconnus et qu’elle avait eu jadis sur eux des renseignements très flatteurs ($) ; c’est le même motif qui reparaît ici, grâce à une histoire comme en racontent les vieillards homériques (7). Évandre se rappelle que Priam venu jadis à Salamine pour rendre visite à sa sœur Hésione, s'était rendu en Arcadie. Pourquoi? Virgile ne le dit pas ; l’histoire semble invraisemblable et inventée pour les besoins de la cause. Quoi qu'il en soit, Évandre alors tout jeune (8) admirait Priam et les chefs Troyens — c’est un hommage qui leur est rendu en passant — ; mais Anchise les dépassait tous de la taille ; il s’est senti pris d'amitié pour lui, il l’a mené à Phénée (°),eten partant, celui-ci lui a laissé des cadeaux, un superbe carquois, des flèches Lyciennes, une chlamyde dans le tissu de laquelle entrait un fl d'or et deux fruits d’or qui sont actuellement en la possession de son fils Pallas. Ainsi l'accord qu'Énée venait proposer se trouve conclu d'avance et Évandre promet aux Troyens, quand ils s’en iront le lendemain, de les aider de ses secours (12). La démarche des Troyens leur a donc réussi, mieux encore qu'ils ne le pensaient ; de même quand ils se sont adressés à Didon, de même quand ils se sont adressés à Latinus. Ils se présentent si bien, ils ont l’air si loyaux et si sympathiques, qu'ils sont partout bien reçus et voici que, comme il leur arrive au ITS livre, ils sont au milieu de parents et d'amis et n’ont qu'a s’abandonner aux douceurs d’une hospitalité familiale. Évandre leur demande en

terminant de participer au sacrifice annuel (?) en cours et de prendre place à la table de leurs alliés. Nous savions dès le début de l'Enéide qu’Énée apporterait dans le Latium ses dieux, c’est-à-dire les Pénates publics de Troie; mais ces Pénates, on ne nous en parle que rarement et sans nous décrire les cérémonies de leur culte ; or, voici qu’arrivé en Italie Énée est tout d’abord associé à un culte italique, celui d’Hercule, un des cultes grecs introduits à Rome depuis les temps les plus reculés, qu'il le consacre par sa présence et sa participation. Ceci jette un jour nouveau sur le préambule de l'Enéide ; il ne s’agit pas pour les Troyens d'opérer en Italie une révolution religieuse ; 1ls y trouvent des cultes qui existent déjà, qui subsisteront, qu'ils adoptent et auxquels ils ajouteront simplement ceux des Pénates et de Vesta.

Chez Didon ils avaient joui d’une hospitalité princière ; ici par contraste l'hospitalité, aussi cordiale, est très simple. Ils sont installés (?) sur des bancs de gazon. Énée, spécialement honoré, partage le trône

‘érable du roi : il s’assied sur un coussin recouvert d’une peau de lion. Des jeunes gens désignés et le prêtre de l’autel apportent la viande, le pain, le vin. On sert à Énée et à ses compagnons le dos entier d’un bœuf et les entrailles provenant du sacrifice expiatoire (). Pour peindre la magnificence de Didon, Virgile s'était inspiré du luxe romain contemporain ; pour peindre la simplicité d'Évandre, il s'inspire des poèmes homériques ({). Il transporte à l'Italie primitive sur laquelle il n’a pas de renseignements les mœurs de l’âge héroïque grec.

Cacus. Fondation du culte d'Hercule (184-279). — 6. Une des intentions de Virgile en écrivant le VIII® livre a été d'amener Énée sur l'emplacement futur de Rome, l’ancêtre au berceau de la race : l’idée est belle et impressionnante. Ce qui est curieux c’est que, quoiqu'il ait composé l’armée de Turnus en grande partie de Grecs, quoiqu'il ait au VIe livre sacrifié délibérément les Grecs aux Romains, c'est chez un peuple Grec, ami et bienfaiteur, qu'il amène Énée, voisinant ainsi avec la légende qui attribuait aux Grecs la fondation de Rome et peut-être conformément aux traditions qui reconnaissent dans le Latium l'existence d'anciennes colonies Pélasgiques. En outre, voulant consacrer par la présence d’Énée les plus anciens souvenirs religieux de Rome, c'est justement à un culte grec qu'il l’associe, le culte d’'Hercule à l’Ara maxima au Forum Boarium au-dessous de l’angle O. du Palatin ayant toujours été célébré graeco ritu. Il avait déjà au livre VI représenté Énée comme le fondateur des Decemuiri sacris faciundis, qui du reste n'avaient rien à faire avec le culte de l’Aya maxima ; mais nous voyons par là que les éléments helléniques de la

religion romaine n'étaient pas moins sacrés aux yeux de Virgile que les éléments strictement romains. Une fois son héros en Italie, il se trouve engagé à faire des concessions sur le thème fondamental de son poème, à savoir que l’Enéide est une revanche contre les Grecs ; il ne pouvait plus tenir la gageure démentie par ses inclinations personnelles et par la conscience de ses emprunts que les Grecs étaient haïssables et le sentiment de cette contradiction est une des choses qui à la réflexion lui rendirent pénible le sujet de l’Enéide. Du reste le culte d'Hercule attesté en Campanie s'était répandu de très bonne heure dans le Latium où il était pratiqué à Tusculum, à Préneste, à Lanuvium et spécialement à Tibur et c’est sans doute de Tibur qu'il était venu à Rome, de sorte que, bien que grec, il avait jusqu'à un certain point une physionomie latine nationale. Tite-Live en fait remonter l'adoption jusqu’à Romulus (1) ; Tacite (?) atteste que l’Ara maxima qui se trouvait près du Circus maximus était inira pomerium, contrairement à ce qui avait lieu pour l'emplacement des cultes étrangers ; enfin il y avait à Rome d’autres cultes d'Hercule, ceux du voisinage du Circus Flaminius, qui, eux, étaient franchement helléniques et sous la surveillance des Decemuiri.

Virgile s’est proposé de décrire le culte de l’Ara maxima et d’en raconter l’origine. Il le fait fonder par Hercule lui-même à la suite de sa victoire sur Cacus. Cacus, avec la déesse féminine Caca, est une ancienne divinité strictement italiqué; évidemment on ne savait rien de lui à Rome, sinon qu'il existait au Palatin des Scalae Cac, au Forum Boarium un atrium Cac; le combat de Cacus est-il primitif? Faut-il voir dans le Garanus que Verrius Flaccus lui donnait comme adversaire (*) la forme la plus ancienne de la légende ou simplement son aboutissement évhéméristique ? C'est ce qui est douteux. Il est bien certain que la mise en rapport de Cacus avec l'Héraklès hellénique ne saurait être le fait des Grecs. On a supposé avec beaucoup de vraisemblance que ce sont les Grecs de Cumes qui ont amalgamé la légende de Cacus, qu'ils connaissaient grâce au voisinage du Latium, avec celle de leur Héraklès qu'ils ont donné comme son vainqueur, faisant entrer ainsi cette aventure dans le cycle mythologique de ses travaux ; sous cette forme, qui est celle adoptée par Virgile, le mythe d'Héraklès-Cacus n’est que la reproduction, qui se trouve ailleurs dans la mythologie grecque, du mythe des hymnes védiques où Indra fait paître au ciel un troupeau de vaches célestes d’une couleur éclatante que le monstre Vritra lui dérobe et enferme dans sa caverne; Indra s'aperçoit du vol, ouvre violemment la caverne et délivre les vaches célestes. Mais dans la figure de Cacus,

telle que la représente Virgile, il y a tout autre chose ; Cacus est un brigand qui terrorise ses voisins et dont ceux-ci sont délivrés grâce à une aide surnaturelle ; on a vu là l’écho lointain de luttes soutenues par les habitants du Palatin contre les sauvages des cavernes de l’Aventin, le duel des peuples apparentés aux Celtes contre les peuples apparentés aux Ligures qui auraient été vaincus et dépossédés. Il y a toutefois dans le personnage de Cacus, tel que l’a représenté Virgile, d’autres traits que ceux du brigand anthropophage qui paraissent bien plus originaux et plus primitifs : Cacus est un fils de Vulcain, et comme tel il vomit la flamme ; c’est en exhalant le feu et la fumée qu’il se défend contre son adversaire ; dès lors il semble qu'il soit la personnification des phénomènes volcaniques qui auraient fait jadis la terreur des hommes et qui auraient cessé ; l'imagination populaire auraït traduit la chose en disant que le génie du feu avaït été étranglé dans une caverne par une divinité plus puissante que lui.

Quoi qu'il en soit, l'aventure de Cacus a fourni à Virgile, qui excelle dans le récit comme dans le discours, un des morceaux les plus magnifiques et les plus grandioses qu'il ait écrits ; Virgile élève les choses au-dessus de la réalité par le gigantesque ; tout est énorme. (1) Cacus représente une force terrifiante de la nature devant laquelle les hommes, tout petits devant les éléments déchaînés, n’ont qu'à s'enfuir épouvantés ; mais un héros invincible, Hercule, qui a tout dompté pour le bien de l’humänité, se dresse devant lui et le terrasse. En même temps c'est un drame où l'intérêt est ménagé avec une puissance extraordinaire : Hercule arrive sans défiance avec son troupeau ; il est victime d’un rapt abominable, si bien ourdi qu'il semble qu'on n'en puisse découvrir l’auteur ; cependant un hasard trahit celui-ci. Hercule, au paroxysme de la fureur, s’élance pour le punrr ; il échoue et il semble qu’il va y renoncer ; par un effort formidable, il se fraie un passage jusqu’au monstre ; là une lutte si terrible s'engage qu'on n'en saurait prévoir l'issue : le coupable est étranglé et ce qui rend le dénouement plus impressionnant, c’est que toutes ses victimes accourent pour contempler son cadavre et témoigner leur reconnaissance envers le sauveur. Tout cela est dit dans un style d’une richesse et d’un éclat merveilleux.

Une fois l'appétit calmé (2), Évandre commence son récit : il commence par justifier la dévotion à Hercule, qui n’est pas l'effet d’une vaine superstition, mais celui d’une reconnaissance raisonnée. Virgile, attaché profondément à la religion de son pays, tient à attester que le culte d'Hercule n’est pas un culte adventice substitué par une crédulité ignorante à celui des dieux révérés à Rome de toute antiquité :

il a pensé à ces cultes Orientaux qui de son temps se répandaient à Rome, celui d’Isis par exemple, et qui s’emparaient des âmes populaires. Évandre parle comme un Romain rationaliste, qui n'accepte point les yeux fermés des pratiques puériles, qui adore des dieux de l'existence desquels 1l est sûr et qui sait pourquoi il les adore. I} en appelle à l’aspect des lieux, à ce bloc (1) déraciné et qui est resté suspendu sur des rochers (?), au colossal bouleversement de la cime inhabitée de l’Aventin. Là se trouvait une caverne énorme, inaccessible au soleil, qu’occupait un monstre à moitié homme, à moitié bête (3). Cette caverne est représentée comme la demeure d’un ogre, ce qui est banal, avec des traits empruntés à celle de Polyphème (f) ; cet ogre suspendaïit orgueilleusement à sa porte (°) les têtes pâles et sanglantes de ses victimes. Voici qui est plus original, et si Virgile, au lieu de s’abandonner à son penchant d’amalgamer des choses sans rapport entre elles, s’en était tenu à cette caractéristique, le récit d'Évandre aurait une couleur plus saisissante : ce monstre était fils de Vulcain : il vomissait en marchant des flammes sombres, c'est-à-dire qu'il était le génie de la montagne embrasée ; les écroulements de roches dépeints tout à l’heure étaient donc des phénomènes volcaniques. Enfin les malheureux habitants de ce pays désolé par les éruptions du feu virent un jour eux aussi apparaître le sauveur universel, Alcide, fier des dépouilles ($) de Géryon qui, vainqueur (7) — wictor 203 —, conduisait des bœufs gigantesques. Cacus commet alors un forfait que Virgile qui use largement de l’hyperbole dans tout ce morceau, flétrit dans les termes les plus énergiques ; c'est un acte inspiré par la folie furieuse, le comble du crime et de la ruse. En somme Cacus redevient tout simplement le voleur qu’il est dans les versions apparentées à celle de Virgile ; il choisit quatre bœufs et quatre vaches parmi les plus belles bêtes du troupeau et les traîne à reculons dans sa grotte pour ne pas être dénoncé par l'empreinte de leurs pas, motif qui se retrouve dans d’autres formes du vol mythologique traditionnel des bœufs. Le récit de Virgile se hâte et ne mentionne pas les recherches d’'Hercule ($) ; mais au départ le troupeau beugle (*) ; une des vaches volées répond à ce beuglement ; le voleur est trahi. La colère d'Hercule est décrite dans les termes les plus hyperboliques (1°) pour préparer un dénouement implacable ; il saisit sa massue et s’élance vers le sommet de la montagne ; fuite éperdue de Cacus ; ce qui rend la chose plus tragique, c’est qu'il ne s’agit pas seulement d’un duel entre deux adversaires ; les habitants du pays, directement intéressés, en suivent palpitants les phases. Cacus s’enferme dans la caverne en laissant tomber devant sa porte un bloc colossal soutenu par des chaînes forgées par

Vulcain. Hercule cherche vainement une entrée ; trois fois, en proie à la plus violente fureur, il fait le tour de l’Aventin, trois fois il essaie de forcer la porte, trois fois épuisé il s’assied dans la vallée (1) ; l'intérêt est à son comble : le lecteur se demande si le crime restera impuni et si Hercule va s’avouer vaincu. Celui-ci prend alors un grand parti, s’arc-boute contre une aiguille rocheuse d'une prodigieuse hauteur, qui se dressait au-dessus de la caverne et penchait du côté du Tibre, l’arrache et la renverse : l'effet est grandiose ; les vastes espaces de l'air retentissent comme d’un coup de tonnerre ; les rives du Tibre sont ébranlées, le fleuve épouvanté recule. La demeure royale de Cacus reçoit le jour et apparaît dans ses dimensions colossales ; c'est comme si la terre s’ouvrait jusque dans ses profondeurs, mettait à nu les enfers et faisait trembler les Mânes à l'aspect de la lumière ; l'effet du cataclysme est emprunté à une comparaison homérique (2). Il se livre alors un combat qui dépasse les forces et l'imagination humaines. Tandis que Cacus pousse des rugissements extraordinaires, Hercule l’accable d’en haut de traits (%) de branches d'arbres et d'énormes rocs. Alors Cacus redevient le génie souterrain ; par les mots mirabile dictu 252, Virgile souligne le merveilleux ; et en effet il se produit un phénomène terrifiant comme sont les manifestations des forces de la nature déchaînées : Cacus exhale une masse colossale de fumée, il se dérobe aux yeux en emplissant sa caverne d'une obscurité profonde, dans laquelle reluit la flamme ; c'est une éruption volcanique (4). Furieux de cette tentative pour lui échapper, Hercule se précipite dans l’embrasement même, là où la fumée bouillonne la plus épaisse, parmi les noires volutes qui tourbillonnent dans. la grotte immense ; en pleines ténèbres 1l noue ses deux bras autour du cou du monstre et l’étrangle d’un effort puissant en faisant sauter ses yeux hors de leurs orbites et en empêchant le sang d'arriver à sa gorge (°). Puis il arrache les portes ; les bœufs volés revoient:-le jour ($) ; le cadavre informe du coupable est traîné dehors par les pieds. Les habitants de la contrée ont suivi de loin cette lutte gigantesque ; ils se rassemblent (*) et contemplent sans se lasser leur bourreau désormais impuissant ; le feu ne sort plus de sa gorge — exshinctos fJaucibus. ignis 267 —, le volcan est éteint. Évandre termine en mentionnant l'institution du culte qui a suivi ces événements, l’empressement des jeunes générations à célébrer ce jour (), le rôle différent des Pohtit et des Pinaru, la fondation de l’Aya maxima (*). Il invite donc les assistants, Troyens aussi bien qu’Arcadiens, puisqu’en vertu de la parenté et de l'alliance Hercule est devenu leur dieu commun — Communemque uocate deum (*) 275 — à se ceindre de feuillage et à se

livrer aux libations. Il donne l’exemple en se couronnant du feuillage bicolore du peuplier, arbre cher à Hercule (1). en prenant en main le scyphus sacré de grandes dimensions (?) ; tous l’imitent avec allégresse, les libations coulent sur les tables (#) et on prie les dieux. Aux sensations tragiques que nous a fait éprouver le combat formidable entre Hercule et Cacus succèdent les impressions douces d’une fête religieuse célébrée avec entrain ({).

Cérémonie du soir. Hymne en l'honneur d'Hercule (280-305). — 7. Cependant le soir approche. Le culte d'Hercule à l’Ara maxima avait lieu en deux fois, le matin et le soir. D’après la description de Virgile, dont il n’y a pas lieu de suspecter l'exactitude, le matin on sacrifiait les victimes qui étaient des bœufs — faurorum 180 — et le banquet religieux avait lieu ; c’est le banquet qui a été suspendu au moment de l’arrivée d'Énée et des Troyens, qui a été repris en leur présence et avec leur participation et qui s’est terminé par des libations joyeuses. Le soir, il y a une procession des prêtres, avec Potitius à. leur tête ; ils portent des torches et ont, suivant l'usage — in morem 282 —, les reins ceints de peaux de bêtes ; Le soin qu'a Virgile de rappeler que c’est l’usage montre qu'il s’agit bien d’une ancienne coutume, qui lui avait été révélée par ses recherches érudites et qui avait disparu, lorsque ce fut le praetor urbanus qui fut chargé du sacrifice au nom de l'État. C'était le costume des Luperques qu’on rattachait à l’Arcadie et cela concorde avec le fait que les célébrants sont ici des Arcadiens. En revanche Potitius est un Latin et sa présence laisse transparaître sous la fiction virgilienne la réalité ; on a lieu de croire que la gens Potitia et la gens Pinaria () étaient de Tibur et que c’est de Tibur que le culte d'Hercule est venu à Rome. Le banquet religieux recommence sous la forme d’un second service — mensa… secunda 283 — ; on charge les autels de plats remplis de mets ($). Alors les Saliens entrent en scène ; leur existence dans le culte d'Hercule étant attestée à Tibur (’), on est fondé à croire que c’est de Tibur qu'est venu à Rome le culte de l’Ara maxima. Hercule était adoré à Tibur comme wctor et inuictus ; des fouilles ont fait reconnaître l'emplacement de son temple. Il y avait à Tibur un culte de Jupiter Praestes qui passait pour avoir été fondé par Hercules Victor. Quant à l'hypothèse que ce sont les Potitii et les Pinarii qui formaient les collèges des Saliens, elle n’est pas favorisée par le fait que Virgile en représentant d’abord Potitius à la tête des prêtres a eu évidemment l'intention de le distinguer des Saliens, dont il parle ensuite — func Sali… adsunt 290. Quoi qu’il en soit, les Saliens partagés en deux chœurs, un de jeunes gens, un de vieillards et couronnés de peuplier, entonnent en l'honneur

d’'Hercule un chant bien différent de ceux des Saliens romains composés de vieilles formules devenus à peu près mintelligibles (1) ; c'est un hymne Alexandrin en forme de litanie qui énumère les exploits d’'Hercule, comment il a au berceau étranglé les deux serpents envoyés par Junon, détruit des villes belliqueuses (?), Troie (*), Oechalie, ceci en style indirect ; puis les Saliens abordent les mille travaux — mille labores 2971, chiffre hyperbolique — ordonnés par Eurystheus (*) et qui composent la destinée que Junon impose à Hercule (°) ; ici l'hymne passe au style direct et prend une allure triomphante : c'est le combat victorieux ($) contre les Centaures, c’est la mise à mort du taureau de Crète et du lion de Némée, c’est la visite aux enfers, qui a fait trembler les lacs Stygiens (*) et Cerbère, c’est l’intrépidité devant Typhoeus en armes (#), c'est le sang-froid en face de l’hydre de Lerne; puis, pour terminer cet hymne d’une belle envolée et d’un grand éclat, un salut enthousiaste au héros fils authentique de Jupiter, divinisé, et une invitation à venir assister au sacrifice qu’on lui offre (°). Naturellement on ajoute pour l'actualité l'aventure de Cacus. Tout cela est plein d'animation, de ferveur ; Virgile est le peintre du mouvement ; la foule des célébrants est transportée d’allégresse ; elle est agitée, bruyante ; tout le bois résonne de ce bruit et les collines retentissent (19), ce bois et ces collines témoins naguère de spectacles tragiques, les horreurs commises par Cacus et l’expiation.

Le prototype pour la forme de l'hymne à Hercule a pu être le bel éœüuvtoy que chante Orphée au IIe livre d’Apollonios en l'honneur de Phoebus (1). Quant à son caractère exclusivement grec dans une cérémonie accomplie sur le sol latin, ce n'était pas une nouveauté ; en 207 av. J.-C., à la suite de prodiges menaçants qu'il faHait expier, les Pontifes décrétèrent que trois chœurs de neuf jeunes filles se rendraient en procession au temple de Juno Regia sur l'Aventin en chantant un hymne composé sur le modèle d’un Parthénion grec par Livius Andronicus (1?).

Retour à la ville. Histoire du Latium (306-336). — 8. La cérémonie religieuse accomplie suivant les rites, tout le monde retourne à la ville, c’est-à-dire à la Roma quadrata. Ce retour a lieu vers le soir et, quoique Virgile n'insiste pas là-dessus, il faut nous rappeler que c'est l'heure où la nature s’enveloppe de calme et de mystère ; l’impression est douce et charmante : le roi très vieux — obsitus aeuo 307 — tient près de lui — fenebal 308 — affectueusement, ce n’est pas une compagnie quelconque et banale, Énée et son fils, et il parle, pour rendre la route intéressante ; 1l y a là une intention d’urbanité, il cause avec son hôte. Énée nous apparaît, tel que nous l'avons vu avec la Sibylle dans

les enfers ; il n’a pas d'activité matérielle à déployer, il est conduit, mais il n’est point passif ; intérieurement 1l sent et il pense ; il s'étonne admirativement, il regarde tout ce qui l'entoure et il est pris par le charme des lieux — capiturque locis 311 —-, sentiment très délicat, puisque c'est là que s’épanouira sa race ; il est heureux (1) d'interroger et de se faire renseigner sur le passé. Ce n'est donc point pour le plaisir de raconter et comme un vieillard homérique bavard qu'Évandre parle, c’est parce qu’il y est invité par Énée, que cela intéresse prodigieusement, et son récit a un attrait spécial, parce qu’il est le fondateur de la forteresse romaine — Romanae conditor arcis 313 — ; il résume Fhistoire de l’ancien Latium : primitivement il y avait là des dieux indigènes, Faunes et Nymphes (?), ces divinités agrestes du pays, auxquelles dans le courant des âges la dévotion populaire est toujours restée fidèle, qu’elle sentait voisines et présentes, tandis que les grands dieux de l'Olympe, plus distants, lui étaient moins familiers ; Énée est déjà entré dans cet ordre d’idées, puisqu’au moment de son débarquement et après l'apparition du Tibre, c’est aux nymphes qu'il a adressé ses prières (3). À côté des divinités primitives vivaient les hommes primitifs, sauvages nés des troncs d'arbres, qui n'avaient n1 règle morale n1 culture, qui subsistaient au jour le jour des fruits des arbres et du produit de leur chasse. C’est là une première période ; une autre s’ouvrit avec l’arrivée de Saturne ; Saturne, Saturnus pater est un ancien dieu italique, que Virgile transforme en un étranger, en adoptant l'identification courante avec le Koovoc grec ; c’est lui qui apporta la civilisation : réunion dans des communautés des sauvages disséminés dans les montagnes, promulgation de lois (4), mvention du nom de Latium donné par une étymologie populaire — Jatere, Latium — au pays qui lui avait offert un refuge sûr ; cette seconde période est celle de l’âge d’or (). Vient enfin la troisième ; c’est celle des migrations, de l’envahissement par des peuplades nouvelles, Ausones, Sicanes, des changements fréquents de nom de la terre de Saturne; c’est celle des rois, de l'énorme et farouche Thybris ($) dont les Italiens ont donné le nom à l’Albula, le fleuve blanchâtre ; c’est l’âge des guerres et des convoitises violentes. Évandre explique alors sa présence à lui-même sur le sol italien ; chassé de sa patrie, ayant traversé la mer, il y a été conduit par la Fortune toute puissante, le destin inéluctable, les prédictions de sa mère la nymphe Carmentis (?) et Apollon (). Il y a là beaucoup de mots et peu de précision ; en somme Évandre ne dit pas pourquoi il a dû quitter l’Arcadie ; la légende racontait qu'il avait tué son père à l’instigation de sa mère Nicostrata (?). Virgile qui tient toujours à

donner à ses personnages un caractère honorable s'est bien gardé de la rapporter ; comme il ne voulait pas inventer, il s’est borné à laisser dans le vague le motif de l'exil.

Visite de l'emplacement futur de Rome (337-368). — 9. Nous entrons maintenant dans la ville. Au VII livre, Virgile avait ressuscité la physionomie de l'antique Latium et rappelé les noms de cités jadis puissantes que le développement de Rome avait réduites à l'état de simples bourgades et auxquelles ses contemporains s’intéressaient par curiosité, par sentiment des vicissitudes humaines, et parce que leur décadence même était un témoignage éclatant de la supériorité que Rome avait prise ; leur disparition était comme l'envers de la grandeur absorbante de Rome. Au VIIIe livre, par une gradation saisissante et avec la pleine conscience de la puissance de l'effet, c’est sur l'emplacement futur de Rome qu'il conduit Énée ; il le représente dans sa nudité primitive à laquelle ses lecteurs contemporains opposaient avec un juste orgueil la splendeur présente. L'originalité de Virgile, sa grande idée poétique, ce qui distingue sa description de celle des autres poètes qui l’ont plus ou moins imitée, c’est, en amenant Énéesur les lieux, de l'avoir mis en communion avec eux par une impression vague mais puissante. Ce n'est pas une simple promenade archéologique qu'il lui fait faire, c’est un pèlerinage non pas à des sites pleins de passé, mais à des sites pleins d'avenir. Dans ces herbages et dans ces bois voués à de si glorieux destins, Énée éprouve quelque chose de mystérieux et comme pour nous initier à cette impression apparaissent çà et là de discrètes allusions qui échappent à l’auteur dans une impatience patriotique. Ne pouvant parler à Énée, Virgile parle au lecteur et il semble que son héros entende sous le sol inculte sourdre par un lent travail cette ville de Rome dont il verra l'histoire éblouissante resplendir sur le bouclier.

La promenade qu'Évandre fait faire à Énée est facile à reconstituer et Virgile a dû souvent la faire lui-même avant de la décrire. L’'Aya maxima est située dans la vallée entre le Palatin et l’Aventin ; en traversant le'forum Boarium et en allant du S. au N. entre le Palatin à droite et le Tibre à gauche, on arrive à la porta Carmentalis, porte de l'enceinte de Servius que Virgile antidate. C’est parce qu'on allait arriver là que le morceau précédent se termine par la mention de Carmentis ; l'importance de la porte Carmentale et de l’ara voisine dont l'emplacement est inconnu, c’est que Carmentis a prophétisé la futur grandeur des Énéades et la célébrité du Pallanteum — fuéuros Aeneadas magnos et nobile Pallanteum 340 sq.—; il y a donc là un souvenir vénérable. De la porte Carmentale, en avançant vers le N.-E.,

dans la direction du futur Vicus Iugarius, Évandre montre à gauche un vaste bois, l’Asylum de Romulus, qui se trouvait dans la dépression entre le Capitole proprement dit à l'O. et l’Arx à l’'E., et à droite le Lupercal, grotte située au pied du Palatin, vraisemblablement à l'angle N.-0O., à laquelle on ajouta plus tard une façade monumentale que fit rebâtir Auguste, fait qui n'est peut-être pas étranger à l'intérêt que lui porte Virgile ; le Lupercal est le point de départ des courses des Lupercalia, une des plus anciennes fêtes de la religion romaine, issue de la vie des pasteurs et strictement nationale ; mais tandis que les Lupercalia sont la fête de Faunus, suivant la tradition générale et son goût pour le Gréco-romain, Virgile les rattache à [ay Auxatos ; il est curieux qu'il n’ait pas compris que dans cette description des antiquités romaines 1l pouvait être bien plus romain qu'il ne l’est. Énée et Évandre ont alors devant eux l’Argiletum, quartier situé au N. du forum, entre celui-ci et le Subura primitivement marécageux, asséché plus tard par la construction de la Cloaca maxima, qui devait probablement son nom à son sol argileux, mais à propos duquel Virgile fait allusion à la légende étymologique du meurtre d’Argus — letum.… Argi. Ils montent au Capitole sans doute par ce qui sera plus tard le Cliuus Capitolinus et se trouvent sur le mons Tarpeius. Si Évandre avertit Énée que sur ces rochers boisés les habitants voisins surprennent des manifestations qui leur font croire à la présence de Jupiter, c'est parce que Virgile veut faire pressentir la construction du célèbre temple Capitolin commencé suivant la tradition par les Tarquins, dédié dans la première année de la République, 509 avant J.-C.; mais comme ces manifestations sont nettement orageuses, qu'Auguste après avoir échappé miraculeusement à la foudre éleva sur le Capitole à Jupiter tonnant un sanctuaire qui fut consacré le reTsept.22 av. J.-C., il est bien probable qu’en écrivant Credunt se uidisse Iouem, cum sache nigrantem Aegida concuteret dextra nimbosque creret, Virgile songeait au danger couru par Auguste et à la fondation qui en fut la conséquence et qu’il faisait discrètement sa cour. Évandre montre à Énée deux citadelles ruinées, l’arx Saturnia et de l’autre côté la forteresse du Janicule construite par Janus. On redescend, évidemment par la dépression de l’Asylum par laquelle on est monté ; on se trouve alors sur le Forum et laissant à gauche le quartier des Carines on gravit la pente du Palatin à l’angle N.-O. de la colline en passant par l’emplacement de la Porta Romana ou Romanula. C'est alors qu’Énée aperçoit çà et là des troupeaux qui beuglent sur le Forum Romain et dans les somptueuses Carines — Romanoque Foro et lautis mugire Carinis 361 — ; l'impression devait être saisissante pour les lecteurs

de Virgile, ses contemporains ; elle l'est également, mais à un autre point de vue, pour nous qui savons que le Forum romain est redevenu pendant des siècles le Campo vaccino. |

Tout en causant, on arrive à la demeure d'Évandre, dont l’hospitalité modeste fait contraste avec l'hospitalité somptueuse de Didon. Virgile insiste sur la pauvreté d'Évandre, dont il fait une dominante de tout le passage, pauvreté noble d'où sortira la magistrature romaine : Évandre lui-même en tire prétexte pour faire à Énée une leçon sur le mépris des richesses ; il lui apprend qu’Alcide n’a pas dédaigné son humble toit et l’avertit qu'il ne déchoira pas en l’imitant — je quoque dignum Finge deo 364 sq. —; puis 1l introduit le héros gigantesque (!) et l'installe pour dormir sur un lit de feuilles recouvert de la peau d’une ourse de Libye (?). Il y a dans l'Odyssée des traits analogues de simplicité rustique, mais le sentiment est très différent. Dans l'Odyssée, c'est l'aspect même de la vie agreste, qu'on trouve tout naturel, parce qu'on y est habitué ; Virgile, qui écrit à une époque très postérieure, philosophe sur cette simplicité accompagnée d'énergie morale qui contraste avec Je luxe amollissant contemporain et note qu’elle n'empêche pas d’avoir un grand cœur.

Scène nocturne entre Vénus et Vulcain (369-406). — 10. Après avoir décrit l'emplacement de Rome et nous avoir pénétré de l’impression profonde quise dégage du terroir latin, Virgile revient à l'imitation homérique par l'intervention de Vénus auprès de Vulcain (*) pour obtenir la fabrication d’une armure en faveur d'Énée. Le VII® livre à partir de 286 est dominé par Junon, qui conditionne l’action, le VIII à partir de 369 par Vénus ; c'est le rythme même de l’Enéide qu'à une démarche destructive de Junon succède une action réparatrice et bienfaisante de Vénus qui fasse contre-partie. Les deux déesses sont contrastées non seulement dans la direction de leur activité, mais dans leurs personnes mêmes, Junon, impérieuse et brutale, incarnant la haine, Vénus, insinuante et flatteuse, l’amour. La demande adressée par Vénüs à Vulcain pour Énée est la répétition de celle de Thétis à Héphaistos pour Achille dans l’Zhade (*). Suivant son habitude de juxtaposition des choses qui chez Homère sont distinctes et sans rapport, Virgile s'est également inspiré du passage de l’liade (°) où Héra excite chez Zeus l’amour qui le conduira au sommeil. Les deux scènes qu'il a ainsi rapprochées ne lui ont du reste fourni qu'un cadre et il les a profondément modifiées. Dès qu'Héra se montre à Zeus, celui-ci est saisi d’un violent amour et elle n’a pas à jouer avec lui le rôle de séductrice que joue Vénus vis-à-vis de Vulcain. Quant

à Thétis qui formule comme Vénus la demande des armes, elle l’exprime naturellement dans des termes tout différents, ses rapports avec Héphaistos étant tout autres que ceux de Vénus avec Vulcain ; elle à sauvé jadis Héphaistos lorsque celui-ci a été précipité dans l'Océan par sa mère qui voulait s’en débarrasser et Héphaistos se rend à sa prière par reconnaissance. L'épisode est du reste amené plus naturellement dans l’Z/sade que dans l'Enéide : Achille a perdu Son bouclier qui a été pris par Hector à Patrocle ; il lui en faut donc un autre ; Énée n’a pas perdu le sien ; il est venu chez Évandre tout armé ; mais Virgile lui fait témoigner une fois de plus la faveur dont l'entourent les dieux et assure sa victoire ; surtout il se ménage l’occasion d'écrire un nouveau chapitre de l’histoire de Rome, dont il va étaler devant nous la puissance et la gloire.

La nuit tombe (1) ; il fallait qu’il fît nuit, puisque la scène qui suit est une scène d’alcôve ; or cette nécessité, par un ajustement habile, coïncide précisément avec une exigence d'art qui veut qu'une action dans le ciel parallèle à l’action terrestre n'interrompe pas celle-ci : Énée dort paisiblement chez Évandre, pendant que Vénus s'occupe de lui. Elle est épouvantée des menaces des Laurentins et de la guerre brusquement provoquée (2) ; ainsi, au moment où Énée était reçu chez Didon, elle avait été saisie de frayeur () ; j'ai signalé des recommencements dans le rôle de Junon, il y en a également dans celui de Vénus. Elle s'était adressée à son fils Cupido pour conjurer le danger ; ici elle a recours à son époux. Junon fait agir des étrangers, Éole, Allectô ; Vénus a des ressources dans sa famille. La démarche qu’elle tente cette fois-ci est scabreuse, puisqu'il s’agit d’intéresser Vulcain à un fils qui n’est pas de lui, à l'enfant de la faute ; ce qu’il y a là de paradoxal et de délicat a sans doute été pour Virgile une attirance de plus à écrire la scène ; il était trop maître de son art pour ne pas se tirer de la difficulté à son honneur.

Dans la chambre à coucher d’or, elle s'adresse à son époux dans des termes destinés à lui inspirer un divin amour, ceci, suivant l'usage virgilien pour caractériser d'avance le ton du discours (*) ; au premier abord on ne voit rien dans ses paroles qui paraisse de nature à enflammer Vulcain ; en réalité elle fait preuve de tant de discrétion et de réserve, elle se montre si pleine de bons sentiments qu'il faudrait être un brutal pour ne pas se sentir touché ; la conquête morale prépare la conquête physique : pendant la guerre de Troie, elle n’a pas voulu demander à son très cher époux — carissime coniunx 377 — des servicés qui eussent été en pure perte, puisque les malheureux Troyens — miseris 376, le mot est mis là pour attendrir — étaient condamnés

par les destins ; et elle souligne adroïtement son mérite en ajoutant qu’elle devait pourtant beaucoup aux fils de Priam — elle évite de nommer Pâris — et qu’elle a souvent pleuré (1) sur les épreuves pénibles (?) d'Énée ; cela est touchant ; comment ne pas aimer une femme qui pleure et qui cache ses larmes pour ne pas importuner et compromettre ? Mais la situation a bien changé : c’est par l'ordre impérieux de Jupiter qu'Énée a pris pied au pays des Rutules (5) ; autant dire que lui venir en aide c’est seconder les vues mêmes de Jupiter. Elle vient donc en suppliante — supplex (*) 382 —, humilité bien faite pour attendrir Vulcain, elle atteste son respect pour lui — sanctum.… numen 382 —, respect de commande peu d'accord avec les faits ; puis elle glisse modestement sa requête ; c’est une mère qui réclame des armes pour son fils — genetrix nato 383 —, quoi de plus naturel? Ici elle plaide brièvement : Vulcain a accordé cette faveur à d’autres mères, Thétis, l’Aurore (°) ; il ne peut donc la refuser à sa propre femme. Dans une courte péroraison, elle signale à Vulcain l'orage qui s’amoncelle (), elle ne dit pas contre Énée, mais contre elle-même et contre les siens — in me excidiumque meorum (7) 386. Ce qu’il y a d’admirable dans ce discours artificieux ($), c’est qu'il est proportionné à la capacité intellectuelle de celui à qui il est destiné. Il ne réussirait pas auprès d’un époux. plus clairvoyant ; il réussit auprès de Vulcain ; toutefois, sans bien démêler la fourberie, celui- Ci hésite — cunctantem 388 — ; il est matériel et ce ne sont là que des mots ; alors Vénus emploie les grands moyens ; elle l'entoure de ses bras blancs ; pareil à l'éclair qui fend la nue, le feu du désir le pénètre (?) ; elle s’en aperçoit, se félicite de sa ruse (2) et du pouvoir de sa beauté. | Enchaîné par l'amour, (1) Vulcain est tombé dans le piège; il s'aperçoit bien que le discours de Vénus était enveloppé ; mais il ne devine pas pourquoi ; il reproche amicalement à sa femme d’avoir pris tant de peine ; c’est avouer qu’elle aurait pu le tromper à moins de frais. A la discrétion qu’elle a témoignée, il répond par l’attestation d’un dévouement sans borne ; si elle lui avait demandé des armes pour les Troyens pendant la guerre de Troie, il les eût fournies ; ni Jupiter ni les destins ne s’opposaient à ce que Troie subsistât dix ans de plus. Et maintenant, si elle veut partir en guerre, tout ce que peut son art, tous les métaux, tous les moyens dont il dispose sont à son service (1?) ; seulement, plus de prières ; il ne veut pas qu’elle : doute de son pouvoir sur lui. Ce mari borné qui offre plus qu’on ne lui demande est une bonne dupe; Vénus l’a mis au point ; pour un peu il dirait qu'il est l’obligé. Immédiatement il est admis à jouir des

faveurs qu'il désire (1) et s'endort paisiblement sur le sein de Vénus.

La scène est de la plus fine comédie ; elle est pleine d'humour. Virgile qui emploie si souvent la violente hyperbole est en même temps un maître dans les effets de sous-entendus délicats. La femme rusée et le mari bafoué sont peints avec un art qui se contient et ce qu'il y a de risqué est voilé par la gravité et la magnificence du style épique.

Fabrication des armes (407-453). — 11. En bon mari naïf, qui tient à se montrer digne de la récompense préventive reçue, Vulcain s’éveille un peu après minuit (?) pour s'acquitter, imitant l’activité de la femme qui est obligée, pour rester fidèle à son mari et pour élever ses petits enfants, de prendre sur la nuit et de faire travailler les servantes à filer de la laine ($), comparaison poétique et charmante, mais singulière dans la circonstance. Il descend du ciel pour aller à sa forge située dans l’île qui porte son nom — Volcania tellus 422 — ; cette île est située dans le groupe des îles Éoliennes, tout près de la côte de Sicile et de Lipari. Virgile en fait une description grandiose et romantique : elle se dresse formée de rochers fumants ; dans ses profondeurs est une caverne, prolongement de celles de l’Etna et de cette caverne rongée par les fournaises des Cyclôpes (#), on entend sortir un grondement de tonnerre, bruit sourd des coups frappés sur les enclumes solides, grincement du fer extrait de la terre par les Chalybes, feu haletant dans les foyers. Ce fracas souterrain et invisible est d’un grand effet ; il y a là un pittoresque auditif puissant.

Dans l’Iliade et dans l'Odyssée, Héphaistos, qui habite dansl’Olympe, a son atelier dans une partie de sa demeure et il y travaille seul ; c'est un ouvrier d'art en chambre, qui fabrique des objets merveilleux doués de mouvement et d’une sorte de vie (5). Vulcain, lui, est un grand industriel, qui a une vaste usine séparée de sa maison d'habitation, des ouvriers qu'il dirige mais qui ne chôment pas, même la nuit, en son absence ; il a de nombreuses commandes et des commandes pressées. Sa forge au moment où il arrive est en pleine activité et les trois Cyclôpes qu'il emploie, Brontès, Stéropès, Pyracmon, noms parlants, sont à la besogne. Ce sont des Cyclôpes très différents des Cyclôpes pasteurs, que Virgile a peints au IIIe livre et il ne se préoccupe ni de les en rapprocher ni de les dissocier. Pour le moment, ils fabriquent, dans une partie de l'atelier à l’usage de Jupiter, un foudre, qui n’est pas encore terminé ; les ingrédients qu'ils y font entrer montrent la différence de l’idée que les anciens se faisaient du tonnerre et de la connaissance scientifique que nous en avons ; ils en font la cause des phénomènes atmosphériques qui en réalité le

CARTAULT. 39

produisent. Les Cyclôpes ont employé pour constituer ce foudre trois rayons de pluie fouettée (1), trois de nuage humide, trois de feu rougeoyant et de vent du sud (). Actuellement ils ajoutent les lueurs terrifiantes, le bruit, la crainte que ressentent les hommes et la colère que manifeste Jupiter quand il lance ces flammes qui poursuivent, c'est-à-dire qu'aux éléments matériels ils en mélangent qui sont purement moraux. Dans une autre partie de la forge, ils construisent fièvreusement — snstabant 434 — un char pour Mars et une égide pour Pallas en fureur, avec des serpents aux écailles d'or dont deux enlacés surmontent le masque de la Gorgone destiné à figurer sur la poitrine de la déesse et qui, quoique séparé du corps, tourne encore les yeux (*), c'est-à-dire que c'est un objet doué d’une sorte de vie, comme la foudre dont il vient d’être question, comme la Chimère du casque de Turnus au VITS livre, 785 ; ainsi Virgile se souvient des œuvres d'Héphaistos, bien qu'il ait fait Vulcain très différent de lui. Ce sont là des commandes provenant des dieux et qui par conséquent devraient avoir un tour de faveur. Pourtant, la chose est amusante, Vulcain tout chaud encore de l'amour de sa femme, sur la sincérité de laquelle il n’a pas le moindre doute, fait une entrée tumultueuse, qui bouleverse tout. Il ordonne de tout laisser là — follite cuncta 439— ; c'est l'effet des bras blancs de Vénus que Jupiter, Mars et Pallas soient sacrifiés à Énée; il exige une armure pour un guerrier vaillant (4), c'est à cela que les Cyclôpes doivent consacrer toutes leurs forces, toute la rapidité de leurs mains, tous les secrets d’un art magistral — Praectpitate moras () 443 —, il lui faut un chef-d'œuvre et tout de suite. Suivant l'usage homérique et virgilien, les inférieurs obéissent immédiatement sans répliquer. Suit un tableau très brillant des opérations de la forge ; l’airain coule en ruisseaux, l'or, le fer fondent dans la fournaise ; on fabrique un bouclier colossal, fait de sept disques assemblés, c'est-à-dire qui a sept épaisseurs ; des ouvriers, les uns reçoivent et rendent l'air en manœuvrant les soufflets, les autres trempent dans les réservoirs l’airain qui siffle ; la caverne gronde sous les enclumes ; ils lèvent de toute leur force les bras en cadence et retournent avec des tenailles la masse métallique ($). Vulcain ne prend point part à ce travail de manœuvres ; ce n’est pourtant pas simplement un patron qui regarde faire ; l’art proprement dit le regarde et en cela il est l'équivalent d'Héphaistos ; c'est lui qui cisèlera le bouclier, d'après les modèles qu'il inventera ; Virgile ne dit pas où, il ne semble pas que ce puisse être au milieu de l'agitation de la forge.

Virgile témoigne ici d’une connaissance très précise du métier ; il

avait vu travailler des forgerons ; mais il grandit le métier, il l’ennoblit, il l'élève à la dignité épique.

Conférence entre Enée et Evandre (454-540). — 12. À cette scène de mouvement et de bruit, Virgile en fait succéder une autre empreinte du calme de la vie simple et rustique. Soit pour marquer la simultanéité des événements afin que le lecteur ne s’embrouille pas dans la chronologie, soit pour accentuer le contraste, il nous avertit que c’est pendant que le dieu de Lemnes (1) opère en hâte qu'Évandre s’éveille. Il est tiré de son sommeil par l'apparition du jour bienfaisant et par le chant matinal des oiseaux, qui sont perchés et peut-être ont leur nid sous le rebord de son toit — sub culmine 456. I1 s'habille comme un héros d'Homère (?) ; Virgile ne connaît les mœurs primitives que par les poèmes homériques ; 1l a soin pourtant d'ajouter quelques détails qui servent à la couleur locale ; Évandre a des chaussures Tyrrhémiennes ; les Tyrrhéniens sont ses voisins, il a avec eux de bons rapports et entretient sans doute des relations commerciales (?) ; il porte une épée de Tégée, ce qui est naturel chez un Arcadien. Virgile a saisi l'occasion de faire passer dans l'Enéde, ce qui est une de ses ambitions constantes, une description homérique ; il est singulier qu'il ne se soit pas aperçu que ces détails, tout naturels dans le récit homérique qui s'attache aux petits faits, ne sont plus à leur place dans un poème dont le principal intérêt est l'intérêt psychologique. Évandre sort de sa chambre, accompagné de deux chiens, ce qui est encore un trait homérique (). Il se dirige vers l'endroit où Énée a passé la nuit, pour tenir la promesse qu'il lui a faite la veille, ce qui montre son caractère serviable et loyal. Justement Énée, qui s'était levé aussi matin que lui, venait le trouver. Ils se rencontrent au milieu de la maison, dans l’atrium qui est à ciel ouvert ; ceci est nécessaire pour le prodige qui se produira tout à l'heure ; Virgile ne conçoit pas une maison autrement que la maison romaine (°). Pallas et Achatès assistent à l'entretien ; cela est naturel pour Pallas qui y est directement intéressé ; Achatès, dont il n’a pas été question jusqu’à présent, n'est évidemment mis là que pour le parallélisme extérieur.

Le roi prend le premier la parole ($) ; c’est lui qui a à donner à Énée les renseignements et les conseils que celui-ci attend. Fidèle aux usages de l’urbanité virgilienne, il débute par un compliment — Maxime Teucrorum ductor 470 —, compliment qu'il complètera avec beaucoup d'à propos tout à l'heure, lorsqu'il sera question qu’'Énée se mette à la tête des Tyrrhéniens — o Teucrum aique Tialum fortissime ductor 513 — ; il l’avertit que personnellement il ne peut pas grand chose pour lui (*), ne commandant qu’à un petit peuple, d’un côté borné

par le Tibre, de l’autre resserré dans ses murs par les Rutules hostiles (1) ; mais il va lui indiquer un secours puissant ; les destins le réclament, il n’a qu’à s'offrir : c’est là le rappel d’une idée que nous avons souvent vue exprimée, à savoir qu’Énée est attendu en Italie et que les destins ont tout préparé pour le recevoir. Évandre raconte alors l’histoire de Mézence, histoire dramatique semée d’atrocités qui nous font détester le monstre ; même dans un discours d’affaires, Virgile sait exciter l'émotion. L’antique ville étrusque d’Agylla (?), colonie Lydienne, longtemps florissante est tombée au pouvoir de Mézence, un abominable tyran ; il a commis des cruautés qu'Évandre ne mentionne qu'avec horreur, en souhaitant qu'elles retombent sur lui-même et sur sa race (*), par exemple d’attacher un vivant à un mort, en laissant mourir lentement le premier de la pourriture du second (*). Enfin ses sujets se sont révoltés contre ce fou furieux, ont incendié sa maison (°), massacré ses compagnons ; il a pu s'échapper et se réfugier chez Turnus son hôte ($) ; mais toute l'Étrurie s’est levée en armes pour le réclamer et le mettre à mort ; ce sont là les milliers d'hommes dont Évandre songe à faire des alliés pour Énée. Les navires sont réunis sur le rivage, impatients de partir (*), sans doute pour opérer un débarquement dans le pays des Rutules et ceci est une préparation pour expliquer comment Énée arrivera par mer après une courte traversée et pour rendre possible le catalogue des navires du IXe livre. Pour le moment,les Tyrrhéniens sont arrêtés, parce qu'un vieil haruspice ($) leur a prédit qu'ils ne pourraient vaincre que sous la conduite d’un chef étranger (°). Tarchon a envoyé à Évandre une ambassade pour lui offrir d’être le roi des Étrusques : il s’est senti trop vieux pour accepter ; il a songé à son fils Pallas ; mais celui-ci, né d'une mère Sabellienne, ne remplit pas les conditions voulues ; Énée est tout désigné (1°) ; comme il veut faire quelque chose pour lui, il lui confiera son fils Pallas (1), qui ne saurait avoir un meilleur maître pour l'instruire dans le métier des armes ({), qui verra et admirera ses exploits ; il adjoindra à Pallas deux cents cavaliers Arcadiens d'élite (13) et Pallas en ajoutera autant en son nom.

Le discours d'Évandre est un modèle de cette éloquence calme et remplie de vues judicieuses que Virgile prête aux vieillards müris par l'expérience et clairvoyants ; ce qui est surtout remarquable c’est qu'il est très honorable pour Énée. Énée, dans le VIIIe livre, n’accomplit aucun exploit ; Virgile s'applique pourtant à donner de lui une grande idée, par la façon dont on lui parle, par ce que pensent et disent de lui ceux qui l’approchent. On le considère comme un vaillant, qui dès que l'occasion s’offrira, manifestera les qualités les

plus hautes. C'est ainsi qu'il est traité tout le long du poème (1). Pourtant ce discours ne produit pas sur lui l'impression que nous attendons. Il semble que les perspectives inespérées ouvertes devant lui devraient éveiller chez lui l’ardeur d’agir et l’enthousiasme : il n'en est rien. Avec Achatès, qui n’est que son double, il calcule tristement les dures difficultés de la tâche — Multaque dura suo tristi cum corde putabant 522 — ; c'est un homme qui réfléchit beaucoup et ne voit pas les choses en beau. Il faut qu’un signe divin vienne dissiper ses hésitations et le tirer de lui-même ; ce signe c’est ici Vénus qui le donne. Tout à coup d’un ciel découvert part avec bruit un éclair ; il semble que tout s'écroule (2) ; on entend mugir dans l’éther la trompette Tyrrhénienne (). On lève les yeux : nouveau fracas colossal — ingens 527 —; on voit dans un ciel serein des armes étinceler au milieu d'un nuage et s’entrechoquer avec un bruit de tonnerre. Tous sont frappés de stupeur — Obshpuere.. alir 530 — ; le héros Troyen reconnaît l’accomplissement des promesses de sa mère (4) ; c’est lui que le prodige regarde ; l’Olympe le réclame ; sa mère () lui a promis de l’avertir ainsi de l'approche de la guerre et de lui apporter à travers les airs des armes fabriquées par Vulcain ($). Et, comme ilest un homme, un homme sensible, c'est avec une émotion poignante qu'il entrevoit le sang Laurentin qui va couler, le châtiment de Turnus, (°) le Tibre roulant des casques, des boucliers, des cadavres (). Mais il le faut, il accepte la guerre qu'on lui déclare, en en déclinant la responsabilité — foedera rumpant 540 — ; nous retrouvons ici l’assertion souvent et fortement exprimée par Virgile que les Troyens sont innocents de cet inutile carnage et que tout retombe sur Turnus. Départ de chez Evandre. Arrivée en vue de l’armée Tyrrhénienne (541-607). — 18. Le miracle a transformé Énée ; de triste qu’il était — tristi cum corde 522 —, il est devenu maintenant joyeux —aelus 541 — et actif ; comme toujours, son activité est réglée et méthodique ; il se lève (?) et d’abord — primum 542 — il ranime le feu sur les autels, sans doute’des autels portatifs, qui ont servi pour le sacrifice à Hercule et se présente au Lar qu'il a salué la veille en arrivant et aux Pénates modestes de son hôte (1°), pendant qu'Évandre et les Troyens offrent un sacrifice (1). Ensuite — post 546 — il va à ses navires, choisit dans les équipages les hommes les plus vaillants et renvoie les autres porter des nouvelles à Ascagne (12). On donne aux Troyens des chevaux pour le voyage d’Étrurie, à Énée, par préférence un coursier tout couvert de la peau fauve d’un lion aux ongles dorés (1). C'est là un de ces petits morceaux de transition, dans lesquels Virgile condense les événements dont la mention est indispensable,

mais qui n’ont pas d'intérêt par eux-mêmes ; l’art consiste ici à faire’ tenir beaucoup de choses en peu de mots.

Après avoir expédié rapidement ces opérations secondaires, il développe le motif du départ d’une façon émouvante et pittoresque. Son principal souci est toujours de peindre l'effet des événements sur les âmes ; or, quelle source d'émotion plus naturelle pour des parents que le départ de leurs fils pour la guerre? Dans la petite ville se répand brusquement le bruit (1) du départ précipité de la cavalerie pour les rivages étrusques ; les mères effrayées redoublent leurs prières (2), devant le danger () leurs craintes croissent et la perspective des combats leur apparaît plus terrible. Ces inquiétudes sont personnifiées, plus aiguës, plus largement exprimées par Évandre, qui tient par la main son fils qui s’en va et ne s'arrête point de pleurer (*). Dans un discours à la fois ému et ordonné, tel que les conçoit l’art virgilien, il commence, à l'exemple de Nestor dans l’Jliade, par regretter sa jeunesse et par raconter un de ses exploits de jadis (5), mais, tout en s’appuyant textuellement sur le motif homérique, Virgile fait œuvre personnelle par les sentiments qu'il prête à Évandre ; si celui-ci déplore son impuissance actuelle, ce n’est pas pour se perdre en inutiles regrets, c’est parce qu’elle l’a contraint à tolérer les excès de Mézence et qu'elle lui interdit d'accompagner sonf ils au milieu des dangers ; ce sont là des sentiments nobles et généreux (6). Il raconte donc comment, devant Préneste, il a culbuté la première ligne ennemie — primam aciem… Straur 501 sq. —, ce qui a été le signal de la victoire, et comment il a brûlé des monceaux de boucliers, ce qui en a été la consécration (?) ; son adversaire était le roi Erulus, à qui sa mère Féronia avait donné trois existences ($) et qu'il fallait tuer trois fois. Erulus n'est en somme qu'un doublet de Géryon et Virgile a trouvé ingénieux de prêter à Évandre, hôte d'Hercule après sa victoire, un exploit qui est la répétition du sien (°). Ce qu'Évandre regrette dans sa faiblesse, c’est qu'elle l’oblige à se séparer de son fils et qu’elle l’a empêché de réprimer les infamies de Mézence (1). Il se tourne alors vers les dieux et vers Jupiter et leur adresse une prière ardente, qui est un appel à leur pitié. S'il doit revoir Pallas, il leur demande de prolonger son existence, si pénible puisse-t-elle être ; s’il doit arriver un. malheur, il les supplie de la trancher (1), pendant que ses inquiétudes n'ont point pris corps, qu'il tient son fils dans ses bras (#), avant que la nouvelle fatale ne vienne lui percer le cœur. Tout cela est dit avec cette élégance, cette plénitude de style, qui, chez Virgile ne diminue pas la force d’un beau sentiment, mais lui donne une parure digne de lui. Là-dessus (1) le vieux roi défaiïlle et ses serviteurs l’emportent ().

On est tenté de reprocher à Virgile de lui avoir prêté trop peu d'énergie et une sensibilité presque féminine ; mais il est accablé par l’âge — obsitus aeuo 307 — il a perdu sa femme, Pallas est son fils unique, son espoir et son espérance — spes et solacia nostri 514 — ; malgré tout 1l envoie son fils au combat ; il pleure, mais il l’a offert et ne songe pas à le retenir ; accomplir son devoir, lorsqu'on en sent toute l’amertume, c'est ce qu'il y a de plus beau. Ce discours complète du reste le caractère d'Évandre par deux traits importants : il a été jadis un vaillant et c’est l’âge seul qui a eu raison de lui ; il est le plus tendre des pères, comme Énée est le meilleur des fils ; Virgile crée des personnages dont les qualités morales et la noblesse d'âme excitent notre admiration sympathique ; il avait un idéal humain très élevé.

Nous passons maintenant au côté pittoresque et mouvementé du départ. La cavalerie s’est écoulée par les portes ouvertes. Au premier rang Énée, Achatès, les principaux chefs Troyens ; au centre de la colonne, Pallas avec sa chlamyde, ses armes décorées de peintures (1), pareil à l'étoile du matin, chère entre toutes à Vénus, sortant des flots de l’Océan (?) ; la comparaison est fraîche et brillante. Les mères tremblantes — c'est un rappel du motif d'émotion — suivent du haut des murs le nuage de poussière et les escadrons étincelants d’airain ($). Ceux-ci prennent au plus court pour gagner la borne de la route la plus proche (4) ; là une clameur s'élève ; le peloton se forme (5) et prend le galop, un galop rythmé et sonore (f); Virgile ne décrit pas la marche, ce qui serait sans intérêt, mais le lieu de la grande halte, un de ces lieux qui sont pour lui l’objet d’une prédilection marquée, une vallée resserrée entre des collines couvertes du noir feuillage des sapins (?) ; là, près du fleuve de Caeré, est un bois sacré de vastes dimensions, dédié, ainsi qu’une fête fixe, suivant la tradition, à Silvain, dieu des champs et des troupeaux, par les premiers habitants du Latium, les Pélasges (6) ; ainsi les armes que Vénus va apporter seront déposées dans un endroit consacré et mystérieux et elles resplendiront de tout leur éclat dans la verdure sombre. Du haut des collines, on pouvait, sans aller plus loin — iam 605 —, apercevoir les troupes étrusques de Tarchon, campées dans la vaste plaine, à l'abri de toute surprise, puisqu’en plaine on peut s’éclairer et voir venir. Ce sont les pentes de ces collines qu'Énée et ses compagnons gravissent ; ils s'arrêtent pour laisser souffler les chevaux et se reposer euxmêmes.

La halte est amenée tout naturellement, puisqu'on est fatigué de l'étape — fessi 607. C’est pendant cette halte que va avoir lieu l’inspection par Énée du bouclier, inspection que Virgile nous communique

au fur et à mesure qu’elle se produit ; elle a lieu pendant une pause justifiée de l’action.

La conférence entre Évandre et Énée s’est tenue à l’aube ; le départ a eu lieu précipitamment ; on peut admettre que la halte coïncide à peu près avec le milieu du jour. Il reste encore une demi-journée à Énée pour arriver au camp de Tarchon et conclure avec lui l'accord. Comme les navires sont prêts, que l’armée n'attend qu'un signal pour s’embarquer, la traversée aura lieu la nuit, et le lendemain Énée sera là pour engager la bataille et délivrer son camp assiégé.

L'apport des armes (608-625). —14. Cependant, à travers les nuages. du ciel, Vénus, la blanche déesse, apporte les armes ; elle trouve son fils a l'écart — Virgile a voulu qu'il fût seul pour la scène qui suit — dans l’enfoncement de la vallée, sur le bord du fleuve aux eaux froides (1) ; la remise des armes se fait très simplement ; elle les lui présente comme l’œuvre promise de son époux (?) et comme une sauvegarde contre Turnus (°) ; elle l’embrasse et les dépose rayonnantes ({) en face de lui sous un chêne. Énée, joyeux d’un cadeau si honorable, ne peut se lasser de contempler et de manier toutes les pièces de l’armure ; car c’est une armure complète, casque au cimier effrayant et lançant des flammes, épée meurtrière, cuirasse d’airain énorme — ingentem (°) 622 —, couleur de sang, de cette nuance cuivrée que prend une nuée sombre frappée par le soleil ($), jambières polies d’électrum et d’or recuit, lance, bouclier aux sujets merveilleux.

L'apport des armes par Vénus est la reproduction du motif de l’apport des armes par Thétis (*), avec des ressemblances et des différences. Thétis trouve Achille pleurant Patrocle et entouré de ses compagnons ; elle lui prend la main, lui rappelle que le malheur est irréparable et lui présente les belles armes fabriquées par Vulcain, telles qu'aucun mortel n'en à jamais revêtu de pareilles ; elle les dépose devant lui, comme fait Vénus ; à leur vue les Myrmidons sont saisis d’effroi et n'osent les regarder en face ; c’est un effet dont Virgile s’est privé ; Achille les. manie avec plaisir, comme fait Énée (8) ; mais en les voyant il sent redoubler sa colère et sous ses paupières ses yeux lancent la flamme ; plus passif, plus insignifiant, Énée se borne à ressentir de la joie de l'honneur dont il est l’objet ; on aimerait qu’il répondît par quelques mots de bravoure à l’allusion que Vénus vient de faire à la guerre.

Le bouclier (626-731). — 15. Entre le bouclier d'Achille et celui. d'Énée il n’y a pour les sujets traités aucun rapport. Homère nous présente des scènes de la vie humaine, qui plaisent par leur charme, leur poésie, et qui nous mettent sous les yeux des images de l'existence aux temps héroïques ; elles n’ont avec l’Jliade aucune relation directe.

Virgile avait traité la description des enfers dans son rapport avec l'Enéide ; il reste fidèle à son principe en choisissant ses sujets dans l'histoire romaine, puisque l’Enéide n’est que la préparation de la fondation de Rome ; il l'emporte donc sur Homère pour l'unité et la cohésion ; l'explication des sujets du bouclier n’est pas un épisode et un hors-d'œuvre ; en nous ouvrant une vue nouvelle sur les destinées du peuple-roi, Virgile révèle les conséquences des événements qui constituent l’Enéide ; il l’éclaire et la grandit de tous les résultats. qu elle porte en elle ; l’Zliade n'est que l’Iliade ; l'Enéide est la préface. d'un avenir éblouissant.

Le bouclier est un grand morceau patriotique qui complète le discours de Jupiter au Ier livre et la revue des générations au VIS; ce sont là trois aperçus fragmentaires, tournant autour de deux points fixes, la fondation de Rome par Romulus, l’achèvement de sa grandeur par Auguste. Virgile commence par résumer le thème des représentations du bouclier; c’est de l’histoire italienne — yes italas 626 — bonne définition, qui en effet comprend tout ; ce sont, en ordre chronologique, des guerres et des triomphes romains — pugnata… in ordine bella 629, Romanorumque triumphos 626 — soit la guerre contre les Sabins, la. guerre contre Albe, la guerre contre Porsenna, la guerre contre les Gaulois, la guerre contre Antoine et Cléopâtre, c’est bien là le thème principal, quoiqu'il ne s'applique pas à tous les tableaux ; la mention des triomphes exprime le point de vue et le parti-pris Romains, puisqu'iln’est pas sûr que la lutte contre les Sabins se soit terminée par une victoire, pas plus que celle contre Porsenna et contre les Gaulois ; enfin Virgile a la prétention de montrer en action toute la descendance d’'Ascagne — genus omne futurae Stirpis ab Ascanio 629 —, et par là. il entend ici les Romains en général. Quant à l'impression qu'il se propose de nous faire ressentir, il l'indique clairement par le mot miratur 619 au début et 730 à la fin du développement.

Pour faire apparaître l'avenir, il n’avait pas rencontré de difficulté dans le discours de Jupiter qui le connaît dans sa plénitude, ni dans les énumérations d’Anchise qui, par une faveur spéciale, a le don de double vue ; il n’en est pas de même pour Vulcain, qui n’en est pas instruit. Jupiter, par la nature de sa divinité, a la conscience totale de l’avenir ; il en révèle ce qu’il juge à propos aux autres dieux et particulièrement aux dieux prophétiques ; c’est donc auprès de ces dieux prophétiques que Vulcain s’est informé — Haud uatum ignarus 627 — et c'est ainsi que la vraisemblance est sauvée.

Dans la création du bouclier, la préoccupation capitale de Virgile a été le choix des événements représentés ; il s’est arrêté sur ceux qui

font époque, qui forment comme les grandes arêtes de l’histoire romaine et qui la conditionnent ; c’est donc leur importance respective que nous avons à comprendre et à faire ressortir. Ici en outre la présentation avait quelque chose de spécial ; Virgile ne décrit pas une œuvre d'art existante et qu’il a sous les yeux, mais c’est bien une œuvre d'art qu’il imagine et qu'il appelle à l'existence. Cela ressort des expressions qu’il emploie et qui perpétuellement ont une signification plastique ; il ne mentionne pas les événements en historien, comme il l’a fait dans le discours de Jupiter : ces événements se traduisent dans des scènes, qui font tableau, qui se composent par le groupement des personnages et par leur attitude ; elles sont concrètes et dessinées et, dans le choix des événements, Virgile n’a pas été guidé seulement par la considération de leur importance, mais par celle de la possibilité qu'ils offraient de se peindre aux yeux. Ces scènes ne sont pas seulement plastiques ; elles sont colorées ; car le bouclier est polychrome. Cette polychromie paraît obtenue par l'emploi de métaux . divers (1) ; en tout cas la mention de couleurs est fréquente dans le texte et il faut en tenir grand compte. Le bouclier d'Énée n'a jamais existé ; mais Virgile en a dessiné le carton en en brossant çà et là les teintes ; ce carton, un artiste pourrait le reproduire et 1l s’étonnerait de voir combien les indications en sont précises, comment les diverses scènes s’arrangent d’elles-mêmes et semblent n'attendre que la main docile qui en fera un spectacle pour les yeux. Naturellement Virgile ne s’est pas borné à des notations techniques destinées à l'artiste qui doit réaliser l’œuvre ; il a décrit les scènes à naître et qu'il voyait d'avance avec une émotion chaude, en soulignant le pathétique, en ajoutant quelques traits que l'artiste limité par les moyens et par le métier ne pourrait pas rendre, mais qui s'imposent au spectateur ; en regardant un tableau, forcément on le complète.

La distribution de la décoration sur la surface du bouclier est fixée avec une certitude suffisante par les indications discrètes maïs précises de Virgile lui-même. II s’agit d’un bouclier rond — clipeus — ; les sujets sont répartis en trois zones circulaires et concentriques ; la première suit le bord du bouclier ; en effet, après avoir décrit tout un cycle de sujets, Virgile, passant à une représentation différente, dit Haec inter 671 ; si cette nouvelle représentation est à l’intérieur de la précédente, c’est que celle-ci l’entoure ; il faut donc qu’elle soit circulaire ; quant au dernier ordre des sujets, il se trouve /n medio, au milieu du bouclier, c’est-à-dire autour du point central, qui était formé par l’umbo. Le bouclier est placé devant Énée, dans sa position normale, debout. Or, après avoir énuméré un certain nombre de sujets de la

zone extérieure, Virgile arrive à l’un d’eux qu’il situe tout en haut — In summo 652 — ; il a donc commencé par le bas et le premier sujet dont il parle est à la partie inférieure de la zone juste au-dessous en suivant la verticale de celui qui est en haut ; puis il remonte dans son énumération de gauche à droite et, une fois arrivé en haut, il redescend de droite à gauche.

Zône extérieure. Premier tableau. C’est celui de la louve allaitant les deux jumeaux. Le dernier tableau décrit est celui du triomphe d’Auguste montrant la grandeur de Rome à son apogée ; par un contraste saisissant, le premier est consacré à Romulus, le fondateur ; on ne peut rien imaginer de mieux conçu. Dans l’antre verdoyant de Mars, la louve a fléchi sur ses pattes de devant (!) pour mettre ses mamelles à portée de ses nourrissons ; elle n’est donc pas debout dans l'attitude indifférente de la louve traditionnelle ; elle tourne son cou vers eux pour les lécher à tour de rôle — alternos 634 — ; c’est là un détail que la plastique n'aurait pas pu rendre, mais qui se suppléerait de lui-même dans l'esprit du spectateur ; les enfants suspendus aux mamelles de leur nourrice, se jouent sans témoigner aucune frayeur. C’est là une scène calme et charmante, en contraste avec les scènes tumultueuses et guerrières qui vont suivre ; elle est en même temps pleine de merveilleux ; la tendresse attentive et bizarre de la louve témoigne de l'intérêt que porte Mars à ses enfants ; de l’animal farouche qui lui est attribué, il a fait une nourrice aux petits soins.

Deuxième tableau en remontant de gauche à droite. KRapt des Sabines, paix avec les Sabins. Près de là — Nec procul Minc (?) 635 — on voyait Rome ; c’est là le décor de la scène ; il est nouveau ; déjà Rome existe ; à la célébration des grands jeux du cirque (), les Sabines étaient violemment enlevées des gradins ; il en résultait brusquement une guerre entre les compagnons de Romulus, l'antique Tatius et la ville austère de Cumes ; on pourrait supposer que c’est là une explication de Virgile sur les suites de l'événement représenté ; mais les Sabins étaient armés; ils ne se laissaient pas enlever leurs femmes et leurs filles, si bien qu’un combat, signal de la guerre, faisait probablement partie de la scène et c’est ce que semble bien attester Virgile par les mots mêmes dont il se sert — swbifo… consurgere 637 — ; les. débuts de la guerre étaient représentés. La transition Post 639 n'est pas une transition locale, mais temporelle ; le tableau dont il est question était à deux compartiments ; dans le second, la lutte était terminée, les deux rois en armes, debout — s{abant 641, mot plastique —, devant l’autel de Jupiter, concluaient le traité en immolant une truie (4). Les modernes sont s’accord sur l’importance de l’adjonc-

tion des Sabins qui s’établirent sur le Capitole et le Quirinal, tandis que les compagnons de Romulus occupaient le Palatin ; le peuple qui résulta de cette fusion fut en mesure de s'imposer à ses voisins. Virgile a fait figurer le pater Sabinus parmi les statues du palais de Latinus, à Laurente (1) et, dans le Catalogue des guerriers, il a insisté sur la force du contingent Sabin. (?). Au point de vue artistique, le rapt des Sabins offre une scène pleine de mouvement, de tumulte, d'attitudes énergiques, qui a tenté les peintres jusque dans les temps modernes ; c’est le caractère que Virgile a signalé lui-même par les mots sine more 635, qui montrent qu'il se rendait compte de l'intérêt artistique, aussi bien que de l'importance historique. Comment pouvait être représentée plastiquement la conclusion du traité (#), c'est ce que nous savons par un modèle antique ; sur la monnaie de C. Antistius Vetus (4), qui fut chargé par Auguste de renouveler l'alliance avec Gabii, à droite et à gauche d’un autel enflammé, sont debout deux prêtres, la tête couverte, qui, tout en prononçant les anciennes formules, tiennent par les pattes un pourceau.

Troisième tableau. Exécution de Mettus. Près de la — A aud procul inde 642 —, des quadriges à vive allure avaient écartelé Mettus Fufetius : Tullus faisait traîner dans la forêt les membres de l’ennemi déloyal et les ronces dégouttaient de son sang, dont la couleur était sans doute reproduite ; spectacle affreux, dont l'artiste n'aurait pu atténuer l'horreur ; aussi Virgile, pour prévenir un sentiment de répulsion de la part du spectateur, fait-il observer que ce supplice rigoureux est le châtiment d’un manque de foi et une satisfaction donnée à la morale (5). Il est certain que la destruction d’Albe a procuré à Rome un accroissement de puissance considérable, mais que Virgile s’est trouvé très embarrassé pour en faire mention. Il a en effet raconté ailleurs qu’Albe avait été fondée par un fils d'Énée, Ascagne ou Silvius ; elle passait pour être la métropole de Rome ; il était délicat de la faire anéantir par Tullus Hostilius. Aussi remarquera-t-on que le texte ne parle pas de la destruction de la ville, mais seulement de la punition exemplaire de Mettus qui a violé la foi jurée. Les Romains jouent le beau rôle en la faisant respecter et cela justifie jusqu’à un certain point le traitement impitoyable infligé à Albe. Au point de vue plastique, rien de plus aisé à représenter que la scène du supplice.

Quatrième tableau. Il n’est relié au précédent que par la transition banale Et aussi — Nec non et 646. Porsenna, dans le but de faire rentrer à Rome Tarquin chassé, faisait subir à la ville un siège terrible — ingenti 646 — ; naturellement le but poursuivi par Porsenna ne pouvait être rendu sensible par l'artiste ; c’est donc une explication

que Virgile ajoute pour l'intelligence de la scène, comme celles que contient le catalogue d'un musée. Ce qu’on voyait, ou plutôt ce qu’on aurait vu, si le bouclier avait été exécuté suivant le programme de Virgile, c'était le choc de deux armées dans une bataille acharnée, et dans le champ du tableau des épisodes célèbres, Cocles essayant de rompre le pont pour empêcher Porsenna de passer du Janicule qu'il avait occupé sur la rive gauche du Tibre, Cloelia traversant le fleuve à la nage pour échapper à la captivité ; ce qui attirait les yeux, ce qui donnait de l’unité à l’ensemble, c'était la grande figure de Porsenna qui dominait tout et autour duquel tout était groupé, de Porsenna furieux et menaçant dans un mouvement de passion ; c'était là une vaste composition ramassée autour d’un personnage principal et conçue dans un but d'effet artistique considérable. En même temps c'était une glorification magnifique de la bravoure des Romains, de leur mépris de la mort, ce que Virgile souligne en faisant ainsi la légende du tableau. D’après Pline et Tacite il n’est pas douteux que les Étrusques n'aient été vainqueurs et ne se soient emparés de Rome ; mais les Romains s'étaient plu à raconter l'histoire autrement ; Virgile, adoptant la tradition qui flattait l’orgueil national, a symbolisé ici le triomphe final de Rome sur l’Étrurie, triomphe qui lui a permis de sortir du cadre étroit du Latium et de marcher à d’autres conquêtes.

C’est l'importance de la période des rois pour la constitution de la force expansive de Rome qu’il a résumée dans ces trois derniers tableaux.

Cinquième tableau. Nous sommes ici à la partie supérieure de la zone extérieure. Le décor, c’est le Capitole, sur lequel on remarque la regia de Romulus, hutte de bois et de paille, qui, selon la légende, avait servi d'habitation au fondateur, qu’on entretint soigneusement pendant la période républicaine et qui existait encore au Ier siècle de l’Empire. Si Virgile l'appelle recens, ce n’est pas qu'il fasse allusion à une restauration, mais parce qu'il passe un peu rapidement sur l’espace qui sépare Romulus de l'invasion gauloise et qu'à l'époque de cette invasion et par comparaison avec le siècle d'Auguste la Casa Romuli était encore récente. Devant le temple qui est celui de Jupiter Capitolin, se tenait debout — s{abai 613, attitude plastique — Manlius, le gardien de la citadelle Tarpéienne, et, sous les portiques dorés, on voyait l’oie d'argent (!) qui donnait le signal; l'agitation effarouchée de l’oie battant des ailes, le bec ouvert, était facile à rendre pour l’artiste. Sur le rebord du plateau dont ils prenaient possession, les Gaulois émergeaient des broussailles couverts par la nuit ; grâce cute polychromie il était facile de rendre l'effet de nuit ; évidemment, :1l

n’est pas question d’une nuit absolument noire, malgré dono noctis opacae 658. La chevelure naturellement blonde des Gaulois est d’or, leurs cous blancs comme lait sont ornés de colliers d’or ; nul tableau n’est aussi coloré que celui-ci ; leur vêtement est doré, c’est-à-dire que leur vêtement national, le sayon, était rayé de bandes d’or qui accrochaient la lumière — Zucent 660 — ; chacun brandit deux javelots — Gaesa 662, arme nationale — qui brillent dans l'obscurité — coruscant 661 — ; Virgile fait grand usage dans ce tableau des jeux de lumière et témoigne d’une certaine entente du clair-obscur ; ils se protègent avec des boucliers longs. Ici, comme précédemment, nous avons affaire à une grande composition qui évolue autour d'un personnage principal, Manlius, dans une attitude résolue. Si Virgile à représenté, non pas la bataille pour la défense du Capitole, mais le moment où l'assaut va réussir, c'est peut-être pour varier, plus probablement pour mettre en scène l’oie traditionnelle, à laquelle les Romains avaient voué une reconnaissance nationale. Quant à l’importance de l'événement, il était capital, les Gaulois étant les ennemis les plus redoutés des Romains. Virgile voit là tacitement un de ces #rsumphi annoncés au début (1), quoique suivant Diodore, Polybe, les Gaulois se soient retirés vainqueurs avec leur butin, la rançon, et sans être inquiétés.

Sixième tableau. Nous redescendons de droite à gauche ; Virgile n’en indique la place que par l’adverbe démonstratif Hic, c’est-à-dire qu'il feint de le montrer. Il a un caractère tout spécial : c’est l'évocation des rites les plus anciens de la religion romaine dans leur originalité nationale, avec les prêtres qui les accomplissent dans leur costume national, le tout sans aucun mélange de graecus ritus représenté dans le sacrifice à Hercule, sans aucun sacrifice au modernisme contemporain qui trouvait quelque chose de suranné et d’incompatible avec le progrès des idées et des mœurs ; ce sont les Sas dans leurs danses violentes — exsulltantis 663 —, les Luperci à peu près nus, n'ayant pour tout vêtement qu’un caleçon — Zicium —, ce qui choquait les yeux, et sans doute se livrant à leur course traditionnelle ; on voyait les apex des. Flamines, c'est-à-dire proprement cette courte baguette qui surmontaïit leur bonnet — pilleus —, et se terminait par un pompon de laine (?) et les ancilra, c'est-à-dire les boucliers échancrés faits à l’image de celui qui passait pour être tombé du ciel et qui étaient avec les hastae les fétiches du dieu Mars, datant de l’époque où les Romains n’avaient pas encore d'images de leurs dieux, mais seulement des symboles de leur puissance ; comme c'étaient les Fefiales qui maniaient les Anciles, ils figuraient probablement sur le tableau (3), à côté des Flamines, des

Saliens et des Luperques ; il y avait dans tout cela des accoutrements et des ustensiles qui remplissaient de vénération les conservateurs dévots, mais qui prêtaient à rire aux sceptiques du temps d’Auguste ; enfin les matrones apparaissaient dans leurs carrosses de cérémonie — palenta (}) —, qu'elles avaient le droit de mener aux processions religieuses. C'était là un tableau dispersé, qui n’avait point de centre ; un artiste n'aurait point de peine à disposer les groupes qui le constituent d’une façon harmonieuse et de façon qu’ils s’équilibrent et forment un ensemble ; 1l n’a pas de dimensions nettement indiquées, il est extensible. On serait tenté de voir là une description des manifestations religieuses célébrant la délivrance de Rome et le départ des Gaulois ; ce qui contrarie cette interprétation, c’est que Virgile ne les met pas en rapport avec cette victoire comme plus loin les cérémonies religieuses décrites avec la bataille d’Actium ; c’est en outre le fait que - le droit pour les matrones de se servir du pilentumaux processions leur fut reconnu non pas à propos de la guerre des Gaulois, maïs à la suite d'une contribution volontaire versée par elles après la prise de Veies (?). Il est donc vraisemblable que Virgile a eu pour but de concrétiser ici les efforts d’Auguste pour rendre aux sacerdoces romains leur dignité et leur physionomie primitive, ce qui n’alla pourtant pas sans quelques concessions au goût du temps et sans l'abolition de prescriptions vieillies et rebutantes (?), adoucissements dont il n’y a aucune trace chez Virgile. Auguste, qui ne fut grand pontife qu'en 12 av. J.-C. mais qui était membre de tous les grands collèges sacerdotaux, entreprit de les réformer. Il releva la condition des prêtres de l’État, qui sous son principat durent être des sénateurs, à l'exception des Luperci qui pouvaient être chevaliers. Il paraît avoir réorganisé peu après 27 av. J.-C. l'antique collège des fratres Aruales, dont Virgile ne parle pas. Il obtint que son nom figurât dans les chants des Sais (À) ; la place de Flamen Dialis n'ayant pas été remplie après la mort de L. Cornelius Merula en 87 av. J.-C., il lui trouva un titulaire, après 74 ans de vacance ; il restaura et agrandit le Lupercal du Palatin et rétablit dans son aspect la procession des Luperci autour du Palatin, tombée en oubli pendant les guerres civiles (5), quoique, d'accord avec l'opinion publique, ilaït considéré leur importance comme secondaire.

Septième tableau, les Enfers. Il est à une certaine distance du précédent — Hinc procul 666 — ; Virgile n’a pas voulu juxta poser directement les spectacles du monde terrestre et ceux du monde souterrain (*). Si l'on rapproche le présent addit 666 du plus-que-parfait addiderat 637, on s'aperçoit qu'ici et ici seulement, ce qui fait disparate, il s'est laissé

influencer par la conception homérique qui présente la décoration du bouclier non pas une fois terminée, mais apparaissant au fur et à mesure que progresse le travail créateur d'Héphaistos. Le tableau présente un contraste capable d’inspirer superbement un artiste : d'une part le châtiment des criminels personnifiés par Catilina suspendu à un rocher menaçant qui l'écrasera s’il s'écroule et tremblant devant les Furies, scène pathétique et effroyable, qui du reste par suite du peu d'invention créatrice de Virgile rappelle le supplice de Phlégyas au VIS livre ; d'autre part l'assemblée des bienheureux, recevant la loi de Caton, scène douce et reposante ; ici encore deux figures principales, qui concentrent l'attention et s'imposent à l’œil en donnant au tableau son caractère. Ce n’est point là, pas plus que ce qui précède immédiatement, un de ces #iumphi, qui nous ont été annoncés, mais cela constitue la moralité de l’ensemble ; Virgile n’a pas trouvé suffisant de nous présenter des événements dans leur éclat extérieur ; les acteurs qui les produisent sont ou de grands héros ou des misérables ; les uns seront punis, les autres récompensés. Virgile, au VIe livre, avait traité largement la question des enfers en leur laissant leur aspect mythologique ; pourtant, soit parmi les coupables, soit parmi les élus, il avait introduit timidement et sans les nommer des hommes de la vie réelle ; il n'avait pas osé briser délibérément le cadre épique adopté ; ici, 1l est plus hardi puisqu'il incarne le mal et le bien dans des personnages de l’histoire tout à fait récente et qu'il nomme ; c'est un progrès dans sa pensée et une tentative pour s'affranchir des formules imposées (1) ; il avait à ce moment dans l'esprit une conception des enfers singulièrement plus personnelle et plus intéressante pour les Romains et pour nous, et il nous présente, avec son jugement sur chacun d'eux, des personnages connus, stigmatisés ou glorifiés. En même temps il nous révèle quelque chose de ses convictions comme homme ; à propos de la conjuration de Catilina, et quoique César ait joué à cette occasion un rôle assez louche, il manifeste son horreur pour la révolution socialiste brutale. En proposant comme un idéal Caton, qui s'était tué pour ne pas subir la loi de César, il témoigne de son respect pour le droit, mais l'audace n’était pas grande, puisque l'éloge de Caton resta un des thèmes usuels des écoles de rhéteurs sous les empereurs qui le toléraient et n'en prenaient point ombrage. Nous en avons fini avec la zone extérieure ; la distribution des tableaux ne paraît pas soulever d’objection, sauf que celui de la Louve en bas et celui de l'attaque de Rome par les Gaulois en haut se correspondant suivant la verticale, le bouclier supposé debout, il y en a trois à droite en montant et seulement deux à gauche en descendant ;

mais les divers tableaux n'avaient pas nécessairement des dimensions égales ; les dimensions du sixième et du septième sont, par la nature des sujets, subordonnées à la volonté de l'artiste ; enfin, entre le sixième et le septième, Virgile a signalé lui-même une certaine distance ; il y a là une intention d'ordre philosophique, celle de séparer les choses de la terre d'avec celles du monde souterrain ; il peut y avoir aussi une intention artistique, celle de l’aménagement de la place donnée.

La zône intermédiaire est nettement caractérisée comme telle par Virgile — Haec inter —; ce qu’elle représente se trouve justement entre tous les tableaux énumérés jusqu'ici ; elle est également caractérisée comme circulaire — circum.…. in orbem 673 —; tandis que la précédente est divisée en sujets, celle-ci est une frise continue — late maris 1bat imago 671 — ; c'est la mer gonflée sur laquelle nagent en rond des dauphins fendant les flots ; ici la polychromie est très accentuée : le ton général de la surface de la mer est d’or ; les flots sont bleu sombre, avec de l’écume blanche ; les dauphins sont d'argent. Cette frise de flots est à sa place autour de sujets qui sont une bataille navale et le triomphe célébrant la victoire.

La zône centrale — Zn medio 675 — qui se déroule autour de l’umbo, comprend un tableau à trois compartiments qui en occupe la partie inférieure et la partie montante de gauche à droite et un tableau à deux compartiments qui en occupe la partie supérieure et la partie descendante de gauche à droite. Il est superflu de faire ressortir l’importance des sujets ; c’est le choc de la civilisation occidentale contre la barbarie de l’orient luxueux et désordonné et le triomphe du principe romain. Si l’hellénisme asiatique l’eût emporté, le cours de l’histoire mondiale aurait été tout autre ; c’est donc là la partie maîtresse du bouclier ; le reste n’est qu’un accompagnement accessoire.

Premier tableau. Premier compartiment. Autour du promontoire Leucates, les navires rangés en bataille voguent sur les flots clapotants brillants d’or. D’une part la flotte italienne partagée en deux divisions. L'une d'elle est commandée par César Auguste, appelé ainsi préventivement par Virgile; escorté du Sénat, du peuple, des grands dieux pénates (1), Auguste est debout sur la poupe élevée — attitude plastique —,avec des flammes surgissant de ses tempes et l'astre de Jules César au-dessus de sa tête. L'autre, favorisée par les vents et les dieux, obéit à Agrippa qui porte la couronne rostrée éclatante, méritée par sa victoire sur Sextus Pompée (2) ; Arduus agmen agens 683 fait ressortir son attitude fière et plastique ; d'autre part Antoine traînant à sa suite l’armée bigarrée des barbares orientaux (?) qu'il a vaincus, peuples de l’Aurore et de la mer Rouge, Égyptiens, Bactriens loin-

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tains ; il est suivi — nefas ! 688 dit Virgile avec horreur — d’une épouse égyptienne (1). C’est là un spectacle superbe, et il y a de quoi tenter un artiste dans le contraste entre la belle ordonnance de la flotte romaine à qui la présence des sénateurs et du peuple donne un caractère strictement national et le pittoresque de l’armée navale d’Antoine traînant après lui la masse des barbares et suivi de la belle reine égyptienne dont il est épris ; la scène est dominée comme ailleurs par des personnages de premier plan qui se détachent sur le reste, Auguste avec Agrippa son lieutenant et Antoine ; il y a quelques termes de mouvement agens 678 et 683, uehit 688 ; mais même dans un relief forcément arrêté l'artiste peut donner la sensation du mouvement.

Deuxième compartiment. C’est la ruée, en pleine mer, des deux escadres l’une contre l’autre ; il y avait là quelque chose de malaisé à rendre plastiquement ; Virgile a indiqué le moyen à l'artiste en parlant de la mer écumante bouleversée par les rames et par les trois dents des éperons (?), effet qui n’est pas simplement poétique, mais plastique. Les historiens décrivent le combat comme une lutte entre des bâtiments de tonnage très différent, les liburnes légères d'Auguste et les gros navires d'Antoine ; en parlant de montagnes qui vont à la rencontre de montagnes — montis concurrere montibus allos 692 —, de tours énormes —— {anta mole.. turritis puppibus 693 —- du haut desquelles on se bat, Virgile fait allusion à une invention d’Agrippa pendant la guerre de Sextus Pompée, invention qui consistait à dresser sur le pont, au moment de l’action, des tours qui permettaient d’égaler et de dominer l'adversaire. La bataille est engagée ; l’étoupe enflammée, le fer volent dans les airs, les plaines de Neptune rougissent de sang — effet coloré —; la reine, qui se mêle à la lutte, appelle les siens au combat avec le sistre national ; elle ne voit pas derrière elle les deux serpents qui causeront sa mort ; nous ignorons comment l'artiste eût rendu la chose. Au-dessus de la bataille des hommes il y a la bataille des dieux ; d’un côté les divinités monstrueuses de l'Égypte, Anubis à la tête de chien (*), de l’autre Neptune ({), Vénus et Minerve ; puis les divinités de la violence qui font la guerre pour la guerre et que Virgile ne semble ranger dans aucun parti, Mavors ciselé dans le fer, les Dirae sinistres, la Discorde au manteau déchiré qui suit Bellone avec son fouet sanglant. Virgile a réussi à donner dans l’entrechoquement de deux flottes puissantes, par la peinture de la fureur guerrière déchaînée, la sensation d’une bataille effroyable, surhumaine ; c'était un avertissement à l'artiste d’avoir à faire passer cette sensation dans son œuvre.

Troisième compartiment. C’est la déroute. Apollon (1) dominant le champ de l’action tendait son arc; Virgile ne nous dit pas que la flèche fût encore lancée ; le geste a suffi pour que l’ennemi fût pris de panique ; Égyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tous prenaient la fuite ; la reine elle-même s’enfuyait à toutes voiles (2) ; Virgile a soin de dire que Vulcain l'avait représentée pâlie par la perspective de la mort future ($) ; c’est là une invite à l'artiste à rendre la chose sensible par la polychromie. — A une certaine distance — l'artiste dans un bas-relief prend des libertés avec les distances —, on voyait une figure de grande taille, le Nilnavré ouvrant son manteau bleu-sombre — Je fleuve lui-même était sûrement représenté à côté de lui (4) — pour recevoir les vaincus — wicios 713 — ; c’est le dernier mot, il résume tout. Il est inutile d’insister sur le parti qu’un artiste pourrait tirer d’un pareil sujet, qui est vraiment inspirateur.

Deuxième tableau. Premier compartiment. César entrait à Rome célébrant le triple triomphe () et vouait aux dieux Italiens trois cents temples très vastes, chiffre largement hyperbolique que le témoignage d'Auguste lui-même nous permet de réduire à quatre-vingtdeux, ce qui jette un jour intéressant sur les libertés que prend Virgile avec la réalité (f). Ce qui donnait à cette entrée triomphale un caractère extraordinaire, c'était l'enthousiasme populaire débordant ; les rues étaient frémissantes de la joie, des jeux (*), des applaudissements d’une foule qui ne pouvait contenir son allégresse ; on s’abandonnait aux divertissements dans un sentiment de délivrance ; enfin le triomphe étant une cérémonie essentiellement religieuse, il y avait une supplicatio suivant le ritus graecus (8) ; dans tous les temples, des chœurs de femmes chantaient des hymnes ; partout des autels avec de jeunes bœufs immolés (?) ; c'était là un spectacle inoubliable. On ne voit pas comment l'artiste aurait pu, avec les moyens dont il disposait, indiquer aux yeux que le triomphe était triple. C’est donc une explication ajoutée par Virgile dont la tâche est de décrire littérairement une œuvre conçue plastiquement. Le triomphe étant un acte du culte de Jupiter Capitolin, le cortège entra dans la ville par la Porte triomphale et alla jusqu’au Capitole où Auguste déposa aux pieds de la statue la palme de la victoire. L'artiste pouvait le représenter dans l'attitude de l’adoration et cette attitude, Virgile, qui joue le rôle de cicérone, nous l'explique comme correspondant au vœu des trois cents temples. Quant aux réjouissances populaires et religieuses, il y avait là, pour un artiste sachant rendre le mouvement et la vie, un sujet d’une extraordinaire beauté. |

. Deuxième compartiment. Auguste est assis au seuil de marbre

blanc — niueo candentis 720, effet coloré — du temple d’Apollon Palatin (1) ; il passe en revue les dons apportés par les peuples et les fait attacher aux montants superbes des portes (?) ; devant lui défilent en long cortège les nations vaincues et c'était le cortège le plus hétérogène qu'on püût imaginer. Virgile paraît avoir pris des libertés dans son énumération, ne répartissant pas les figurants entre les trois triomphes et les présentant pêle-mêle, ne se préoccupant pas d’être complet et ajoutant d'autre part pour amener aux pieds d'Auguste des représentants du monde entier ; en revanche, il donne çà et là des indications de costume ou d’attitude destinés à guider l'artiste ; ce sont les Nomades, les Africains aux robes flottantes, les Cariens et les Lélèges, représentant les populations orientales qui avaient suivi Antoine, l'Euphrate et l’Araxe, symboles de l'Orient vaincu ; on sait qu'on portait dans les triomphes des représentations des fleuves des pays domptés ; Virgile donne aux deux représentations mentionnées une signification à la fois morale et plastique en montrant l'Euphrate résigné et soumis et par contraste l’Araxe encore révolté et frémissant. On est étonné qu’il n’ait point parlé du Nil. Les Morini et le Rhin (ÿ) n’appartiennent pas au triple triomphe, mais à celui, célébré postérieurement, du lieutenant d’Auguste C. Caninus, qui avait réduit quelques peuplades révoltées des côtes de Gaule en face de la Bretagne et rejeté les Suèves au-delà du Rhin. Nous savons qu'il célébra personnellement son triomphe ; Virgile ajoute ses trophées à ceux du maître. Les Gélons et les Dahae, peuplades scythes habitant la première sur le Borysthène, la seconde à l'E. de la mer Caspienne, ne paraissent ajoutés là que pour étendre le prestige d’Auguste. Il est singulier que Virgile n’ait pas fait figurer les neuf rois ou enfants de rois par lesquels Auguste lui-même s’est vanté d’avoir fait précéder son char dans ses triomphes (4). En tout cas il a dessiné là une scène grandiose et plastique, la foule des nations de l’univers défilant devant un triomphateur qui la domine et qui reçoit ses hommages et ses offrandes. Lessing a prétendu démontrer la supériorité du bouclier d'Achille sur celui d'Énée par le fait que chez Homère nous voyons naître l’œuvre sous la main d'Héphaistos, tandis que Virgile nous montre celle de Vulcain achevée. Cette opinion a eu un succès qui ne s'explique que par la docilité des Allemands à adopter des formules sans en vérifier le contenu ; or, cette fois, la formule est creuse. Si Virgile ne nous fait pas assister au travail minutieux et monotone du ciseleur, 1l a représenté la fabrication des armes et l’activité de la forge qui est autrement mouvementée et pittoresque. S'il est intéressant de voir travailler un artiste, c'est parce que chacun a sa manière de travailler et qu'on

étudie ainsi la différence du métier ; mais il n’y a rien de pareil chez Homère et ce n’est pas la façon dont Héphaistos manie le ciseau qui est décrite ; chaque tableau apparaît quand il est prêt. C’est une curiosité de voir un artiste créer avec son tempérament et sa manière de procéder ; mais pour porter un jugement esthétique, il faut que nous ayons sous les yeux le résultat réalisé. Enfin Virgile ne décrit pas pour décrire ; 1l communique au fur et à mesure l’inspection que fait Énée des divers tableaux qu’il ne comprend qu’à demi, mais qui lui causent une admiration profonde et une joie — yerumgue (1) 1gnarus 1magine gaudet 730 — ; il y a là quelque chose d’émotif, qui est purement virgilien et qui n'existe pas dans l’Jliade. Il faut admettre qu'Énée regarde chacune des scènes en faisant tourner le bouclier pour les voir successivement dans leur vrai sens ; mais n’estce pas Justement ce que signifient les mots inferque manus et bracchia uersat O19 ?

Le geste familier aux guerriers héroïques qui jettent leur bouclier sur l'épaule est emprunté par Virgile à Homère (?) ; mais ce geste banal, Virgile lui a donné une toute autre signification : c’est toute l’histoire de sa race, ce sont ses destinées glorieuses dont Énée se charge et qu 1l emporte avec lui comme une parure magnifique et une source de vaillance — Aftollens umero jamamque et fata nepotum 731. Le vers est beau ; au point de vue de la marche de l’action, c’est une indication importante. Si Énée s’arme, c’est que la halte est terminée, que la colonne se remet en marche pour arriver au camp de Tarchon qui est en vue ; le VIITelivre se termine au moment où la jonction va se faire et où vont s'engager les négociations qui sont rést mées au livre X, 148 sqq.

Conclusion. — 15. Le VIITe livre est composé très simplement : à un court préambule exposant les préparatifs guerriers des KRutules s'oppose le corps même du livre exposant les démarches d'Énée pour contrebalancer l'efficacité de ces préparatifs et trouver des alliés dont la puissance relèvera la faiblesse de ses effectifs. L'architecture en est conditionnée par la présence de deux grands développements monumentaux qui en sont l'essence même et en constituent le caractère spécial ; les scènes préliminaires de caractère différent sont comme les avenues qui nous y conduisent. L'apparition du Tibre d'aspect relig'eux, la remontée pittoresque du fleuve nous amènent chez Évandre ; là Enée, qui dès le débarquement faisait ses dévotions aux divinités du pays, qui est le protégé du grand fleuve latin, est initié à l'un des cultes les plus anciens et les plus révérés de Rome, celui d'Hercule, et il reçoit, pour ainsi dire, le baptême de la religion romain? ; puis Il

est admis à fouler de ses pas le sol presque vierge d’où sortira la capitale du monde, à suivre des yeux les lignes des sept collines, et l'aspect des lieux lui communique une indicible émotion. La scène piquante et spirituelle entre Vénus et Vulcain, l’activité des fournaises et des marteaux de la forge, dont les résultats se font sentir à la fin de la conversation avec Évandre, nous acheminent vers la description du bouclier qui tout à coup, comme dans un éblouissement, fait éclater à nos yeux la gloire de Rome ; c'est comme une féerie sur laquelle le rideau se lève et dont les splendeurs se manifestent brusquement. La visite à l'emplacement de Rome et le bouclier ne sont pas deux morceaux isolés et mis simplement en parallèle ; 1ls ont entre eux des liens étroits et se complètent. En nous montrant d’abord le théâtre vide, Virgile nous a fait pressentir qu'il s’y passerait plus tard de grandes choses et nous a remplis d’une attente qui ne demande qu’à se transformer en admiration ; à la vue du bouclier, cette admiration s’épanouit et ainsi le VIII livre est comme un drame psychologique dans lequel nous montons vers des révélations espérées et promises, une ascension du crépuscule à la pleine lumière.

Le VIIS livre était plein de tumulte et d’épouvante sous l’action forcenée de Junon ; à la rage destructrice de Junon succède l'effort réparateur du Tibre et de Vénus, les deux divinités calmes et favorables qui encadrent et dominent l’ensemble. Nous nous demandions avec angoisse ce qu'allaient devenir les Troyens dans le cataclysme déchaîné par Allectô ; le VIIIE livre nous rassure ; les perspectives pacifiques du début du VII ont définitivement disparu ; mais nous prévoyons qu'ils vont aborder la lutte dans des conditions favorables. Ils auront des alliés qui ont le bon droit pour eux ; en attendant qu'ils unissent leur cause juste à une juste cause, ils ont des rapports amicaux et paisibles avec le bon roi Évandre qui rappelle le bon roi Latinus d'avant l'intervention de Junon.

Évandre, autrefois guerrier vaillant, éprouvé par l'adversité, vieillard juste, bon, accueillant et secourable, tendre père d’un fils unique est une création sereine qui fait honneur à Virgile. Conduit par les divinités qui le protègent, Énée n’a qu’à leur obéir sans avoir encore de grandes choses à accomplir ; c’est toujours le chef actif et diligent que nous avons appris à connaître et son caractère n'a pas changé. Pourtant il est impossible qu’il ne s'opère pas en lui une transformation intérieure ; il voit et il sent bien des choses : ïl est plongé dans une ambiance de gloire et d’héroïsme futurs qui agit sur lui secrètement ; il ne comprend pas tout, il sait qu’il ne peut pas

comprendre ; mais il vit dans un rêve merveilleux et en lui se forge une âme nouvelle.

Au point de vue du degré d'achèvement, le VIII livre offre un passage, le v. 469, où la rédaction primitive n’a pas abouti à quelque chose de complet. Il y a un point inachevé, mais ce n’est qu’un point. Au moment de la mort de Virgile, il avait pourtant été déjà l’objet de quelques retouches partielles ou de projets de retouches jetés à la marge et non incorporés, 41-42 dans le discours du Tibre, 268-271 dans le discours d'Évandre ; 534-536 ont l'air d’une addition plutôt que d’un morceau laissé primitivement imparfait. A la révision finale, Virgile aurait sûrement rattaché le VIITIe livre au VII mieux qu'il ne l’est actuellement ; il est probable que par ailleurs il l'aurait peu modifié,

NOTES ADURGHATTIPRENTE,S

P. 594. (1) Après avoir, VII, 467 sq. ordonné l’envoi d’une députation à Latinus, Turnus, sans que Virgile nous en prévienne, s’est décidé à se rendre lui-même à Laurente où il se trouve, 577 sqq. Il est au premier rang de la foule qui réclame de Latinus la déclaration de guerre ; Latinus refusant de céder à la pression et se réfugiant dans une sorte d’abdica-' tion, il serait naturel que Turnus se substituât à lui et qu’il arborât à ce moment sur la citadelle le signal guerrier ; mais ceci est incompatible avec le début du VIITE livre ; en effet, au début du VIII livre, l’apparition du signal de guerre produit immédiatement son effet — extemplo 4 —, et la levée des troupes du Latium commence, dirigée par Messapus, Ufens et Mézence ; or, au VII livre, après la journée de l'émeute,/ Æluramer retourné à Ardée, puisqu'il figure 783 sqq. au milieu des troupes coalisées ; Messapus et Ufens ont mis un certain temps à le rejoindre ; s’il a donné le signal de la guerre à Laurente, à la fin de la journée de l’émeute, Messapus et Ufens ne sont pas encore là pour lever les troupes dans le Latium. On pourrait admettre qu'après l’émeute Turnus est retourné à Ardée, qu'il : a attendu là l’arrivée des coalisés, qu’il s’est mis à la tête de l’armée, qu'il a marché sur Laurente et que c’est alors qu'il a arboré sur la citadelle l’étendard de guerre ; mais il y a à cela aussi des impossibilités. C’est dans la citadelle de Laurente, le jour de l’émeute, que Junon a ouvert le temple de la guerre, ce qui à répandu l’alarme dans l’Ausonie et suscité les préparatifs les plus fiévreux : comment admettre qu’à Laurente même et dans le voisinage immédiat l’acte de Junon n'ait pas produit le même bouleversement et que le trouble n’ait commencé que plus tard, à l’apparition du signal de guerre par les soins de Turnus sur la citadelle ? En outre, l’armée coalisée se rassemble à Ardée et ne se met en route qu’au début du IX® livre, 25 sqq., pour marcher directement sur le camp troyen ; 1l n’est pas question qu'elle soit jamais venue à Laurente et les troupes latines n’ont pas encore rejoint ; le premier détachement ne rejoint que 367 sqq. Le fait que le préambule du VIII livre ne s’accorde pas avec la fin du VIT s'explique tout naturellement si l’on admet que Virgile l’a rédigé avant d’avoir arrêté la rédaction définitive de celui-ci. On comprend qu'il ait été pressé d'aborder la composition du VIITe livre, autrement intéressant que le VII® qui n’est qu’un livre de préparation, et qu’il ait mis le VIIIe en chantier avant que le VIIe ne fût complètement terminé. Seulement il s’est trouvé qu’une fois le VIIe achevé, le préambule du VIIIe ne concordait pas absolument avec lui ; il y avait là matière à

révision. D’autres dissonances sont à signaler : dans les instructions aux ambassadeurs envoyés à Diomède, 11, des ambitions sont prêtées à Énée qui ne sont pas les siennes ; ils sont chargés d’annoncer, 13 sq. multas.… uiro se adiungere gentis Dardanio : or Énée n’a pas quitté son camp et n’a par suite engagé aucune négociation. Si l’on objecte que c’est une exagération oratoire comme celle d’Ilioneus, VII, 236 sqq., ilest cependant singulier que les prétentions d’Énée à la domination de l'Italie soient données comme connues, T'urno regi et regi... Latino, alors que Latinus sait à quoi s’en tenir sur ce sujet et qu'il n’est nullement d'accord avec Turnus. Le Tibre, dans son discours à Énée, lui dit qu'il était attendu à Laurente, 35, ce qui est d'accord avec le VIT livre, mais on s'étonne qu'il prenne la peine d'ajouter, 39, Hic tib1 certa domus, certi, ne absiste, Penates, puisqu’Énée n’a plus aucun doute à ce sujet, qu'après l’aventure des tables mangées il s'était écrié lui-même, 122, Hic domus, haec patria est et que 144 sq. tous les Troyens en avaient été informés. Enfin, d’après le Tibre, les Arcadiens. d'Évandre sont en guerre continuelle avec les Latins, 55, Hi bellum adsidue ducunt cum gente Latina et VII 45 sq. Rex arua Latinus et urbes Iam senior longa placidas in paceregebat. Le préambule du VITIS livre témoigne vis-à-vis du VII d’une indépendance qui surprend. — (2) 3 impulit arma est la suite du premier hémistique et s'explique par lui : Turnus a poussé ses chevaux en avant et mis en action les armes remisées pendant la paix, cf. VII, 468, iubet arma parari, 472 sese Rutuli exhortantur in arma, 625 omnes arma requirunt et tout le couplet 623-640 — Serv., 1. En cas de tumultus et quand on n'avait pas le temps de lever une armée régulière, qui fuerat ducturus exercitum ibat in Capitolium et exinde proferens duo uexilla, unum russeum, quod pedites euocabat, et unum caeruleum, quod erat equitum... dicebat « qui rempublicam saluam esse uult, me sequatur » et qui concurrissent, simul iurabant... fiebat etiam euocatio : nam ad diuersa loca diuersi propter cogendos mittebantur exercitus. — (3) 11 sq. uictosque penatis Inferre, passage de rappel et de concordance avec le Ier livre auquel Virgile se réfère intentionnellement, pour assurer l’unité des deux moitiés de son poème, I, 6, Inferretque deos Latio, 68, uictosque penatis.

P. 595. (1) 19, curarum fluctuat aestu, fin de vers reprise IV, 532, irarum fluctuat aestu ; l’expression est apparentée à Lucr., VI, 34, Voluere curarum tristes in pectore fluctus. Cf. Catulle, LXIV, 97 sq. ; 20-21 sont repris de IV, 285-286. — (2?) 22 sqq., la comparaison est empruntée à Apollon. Ayg., III, 755, .Iluxva 0 ot xoadtn ornbéwy Évroosÿey Éburev, HsAtov wc tic te Oopotc vimdhdetat aiyAn ‘Yôatos eisavtodou, To Ôn vÉOv TÈ Aébnrr Hé mov y yavA® xéyurau à O Evbar xai Évôx ’Oxein otoopalryyt Tiwdooetat &ioo0vox ; il est à remarquer que, chez Apollon., la comparaison est voisine du motif du calme de la nuit opposé aux inquiétudes humaines, 744 sqq., motif plusieurs fois repris par Virgile, III, 147; IV, 522 ; VIII, 26, IX 744, mais spécislement développé par lui au I. IV, tandis qu’il l’a abrégé au 1. VIII, tout en l’accompagnant de la comparaison ; c’est ainsi qu'il tire“ parti d’un modèle en en répartissant les éléments dans différents passages. Quant à la comparaison, Apollon. a soin de dire que l’eau vient d’être récemment versée dans un vase; c’est en effet l'agitation de l’eau qui cause les courses désordonnées de la tache lumineuse ; tremulum lumen chez Virgile ne s'explique

que si l’on se rapporte au texte d’Apollon.; Virgile se contente du pittoresque de l'effet, sans en indiquer la cause. Au soleil 1l a ajouté la lune ; ce qui est important, c’est que la comparaison dans Apollon. s’applique aux pensées inconsistantes d’une jeune fille amoureuse, dont elle rend bien les incertitudes flottantes ; elle convient moins aux réflexions graves, aux calculs profonds d’un conducteur de peuples ; c’est le type de l'emprunt dépaysé ; Virgile ne s’est pas aperçu qu’en le dépaysant et en en accentuant du reste le pittoresque 1l lui enlevait son à propos ; 24 sq. sub auras Erigitur, dans une autre circonstance, IIT, 422 sq., sub auras Erigit. — (3) 28 sub aetheris axe, locution fixée qui se trouve déjà II, 512. — (4) Apparitions d'Hector, II, 268, des Pénates phrygiens, III, 147, de Mercure, IV, 554, d’'Anchise V. 721. — (5) 31 fluuio Tiberinus amoeno est repris intentionnellement de VIT, 30, pour relier les deux morceaux. — () 33 glauco uelabat amictu, fin d’hexamètre analogue, XII, 885, glauco contexit amictu. — (7) 35 a déjà été employé, II, 775, III 153,

Serv. 35 habitum futurae orationis ostendit. — (8) 36 O sate gente deum, Serv. et Serv.-Dan. rapprochant VI 322 et 125 sane interdum haec epitheta non uacant, sed uim hortandi obtinent. — (?) 36 sq.

Troianam ex hostibus urbem Qui reuehis nobis rappelle, avec l’intention de relier la seconde partie de l’Enéide à la première, I, 68, Ilium in Italiam portans et ajoute l’idée chère à Virgile que les Troyens ne font que revenir dans leur patrie première. — (10) 38 solo Laurenti, locution fixée, XII 547, solo Laurente. — (11) 40-41 interrompent la suite des idées ; 42 sqq a pour but de prouver la véracité de 39 et ne doit en être séparé par rien; 1ls sont en contradiction manifeste avec 60 sq. ; 1l est impossible que le Tibre dise en même temps : Neu belli terrere minis ; tumor omnis et 7ae Concessere deum, et Junoni fer rite preces iramque minasque Supplicibus supera uotis. D'autre part, après l’explosion de la colère de Junon, VII, 286, et avant l’assaut du camp qui manque d’anéantir les Troyens et que Turnus n’entreprend que sur l’avis exprès de Junon, IX, 3, il est absurde d'annoncer qu'il n’y a pas lieu de s’effrayer des menaces de guerre et que les dieux sont apaisés. Dans ce fragment jeté par Virgile provisoirement à la marge et indûment introduit par Varius dans le texte, il faut voir sans doute la trace de modifications que projetait Virgile et qu'il n’a pas exécutées. En effet, X, 8, Jupiter dit Abnueram bello Italiam concurrere Teucris, vers qui reste inexpliqué puisque nulle part 1l n’est question de cette défense dans l’Enéide et qu’elle est en contradiction avec les paroles formelles de Jupiter, I, 263, Bellum ingens geret Italia. Si on rapproche VIII, 40-41 et X, 8, on peut supposer que Virgile a eu à un certain moment l'intention de faire prononcer par Jupiter au début des six derniers livres une déclaration nettement pacifique et de montrer que l'intervention de Junon avait lieu en désobéissance formelle à cette interdiction. — (12) 47 Ex quo — en conséquence de quoi, cf. 268, Ex illo. — (3) 42-48 le sens de la légende de la truie blanche et de ses trente petits, avec variantes sur la provenance de l’animal, était la fixation de l’emplacement de Lavinium et l’annonce de la fondation d’Albe, Varr., L. L., V, 144, Hinc post triginta annos oppidum alterum conditur, Alba. Id ab sue alba nominatum. Haec e naui Aeneae cum fugisset Lavinium, triginta parit porcos. Ex hoc prodigio post Lauinium conditum anmnis triginta haec urbs facta, propter colorem suis et loci

naturam Alba Longa dicta. C’est dans ce sens que Virgile avait fait figurer la légende dans la prédiction d’'Hélénus, III, 389 sqq. Dans le développement du poème, la fondation de Lavinium s’est trouvée exclue du cadre de l’Enéide et amenée autrement. Il fallait donc faire disparaître la truie blanche de la prédiction d’'Hélénus ; seulement Virgile ne s’est pas résigné à la perdre ; 1l l’a replacée dans l’apparition du Tibre qui nous occupe et où 46 est interpolé ; mais cette introduction est assez maladroite puisque la légende à perdu en partie son sens primitif, que l’existence de la truie blanche n’a pour but que d’authentifier les paroles du Tibre et que l’annonce de la fondation d’Albe n’a rien à faire ici ; il est à remarquer qu'ici comme I, 267, Virgile attribue la fondation d’Albe à Ascagne, tandis que VI, 766, 1l paraît bien l’attribuer à Silvius ; c’est un point qu'il n’avait pas fixé définitivement quand il mourut ; 47 redeuntibus annis, fin de vers de Lucr., I, 312, d’après la locution homérique, Od., I, 16 et pass., neomAouévuwy èviautwy. — (4) Anchise, VI, 890sq., informe Énée quo quemque modo fugiatque feratque laberem, le Tibre, VIII, 40, nunc qua ratione quod instat Expedias uictor... docebo ; on ne voit pas à quoi à servi la prédiction d’Anchise ; Anchise Laurentisque docet populos urbemque Latini; or cela n'empêche pas les Troyens en abordant de se trouver en pays inconnu et de ne devoir leurs renseignements qu’à une exploration méthodique.

P. 596. (1) 57 recto flumine, en suivant tout droit le fleuve, comme VI, 900, recto... flumine, expression courante qui ne tient pas compte des sinuosités de la réalité. — (2?) 60 sq. Junoni fer rite preces iramque minasque supplicibus supera uoûs, III 437, Junonis magnae primum prece numen adora, Junoni cane wota libens dominamque potentem swpplicibus supera donis ; l'identité des deux passages provient de ce que Virgile s’est référé à la prédiction d'Hélénus à propos de la truie blanche et qu’il l’avait toute fraîche dans la mémoire. — (3) 61 uictor est important ; jamais jusqu’à présent on n'avait prédit si nettement à Énée la victoire. — (4) 63 pinguia culta, locution fixée qui se retrouve X, 141. — (5) 64 Caeruleus Thybris, VII 31 multa flauus harena, il n’y a pas là de contradiction, la couleur des eaux des fleuves change avec celle du ciel et ils peuvent être suivant les circonstances désignés diversement. — (6) 65 Celsis caput urbibus exit, si singulière que soit l’expression, toute tentative de correction, si ingénieuse soit-elle, est exclue par le fait que la chose est reprise intentionnellement, 75 quocumque solo pulcherrimus exis, ce qui authentifie exit 65 ; 74 sq. quo te cumque lacus miserantem incommoda nostra Fonte tenet — quocumque fonte (profluens) lacus te tenet etc. Quelle que soit la source d’où dérive la nappe d’eau où tu résides pitoyable à nos infortunes ; lacus 74 est évidemment identique à lacu.… alto 66, c’est la vaste étendue d’eau, où séjournele Tibre, la magna domus 64.La prière d'Énée se modèle exactement sur les paroles du Tibre; pulcherrimus, cf. VII, 430 flumine pulchro, résume sous une forme homérique, Od., II, 239 en parlant de l’Enipeus,.‘Oc mob x4AAtoToS motapiy ëni yaiay ‘nor les vers 61-64; Semper honore meo... celebrabere 76 est une réponse à mihi honorem Persolues, 61 sq. — (7) Tuscum Tiberim, G., I, 499, Lydius... Thybris, En., II, 781 sq., les Romains étaient bien obligés de céder à d’autres le cours supérieur du fleuve ; mais ils aimaient à se figurer le dieu recevant directement leurs hommages sous la grande

nappe d’eau, qui baignait leurs murs. — ($) Serv., 69, quia dicitur nox etiam solo somno polluere unde est (Perse, Sat., II 16) et noctem flumine purgat ; cf. III, 176 sqq. — (?) 70 effundit.. uoces, cf. V, 482, 780, 842, VI, 55, VII 292, caractérise la spontanéité et l’ardeur de la prière d’Enée ; cette prière est à rapprocher de celle de VIT 136 sq. où, en prenant possession de l'Italie, il invoque les divinités mêmes attachées à la terre du pays, en particulier les divinités des eux ; 72 tuque o Thybri tuo genitor cum flumine sancto est un vers d’'Ennius cité par Macr. Sat., VI, 1, 72, Teque pater Tiberine tuo cum flumine sancto ; Serv. 72 sic enim inuocatur in precibus « adesto, Tiberine, cum tuis undis ».

P. 597. (1) 77 Hesperidum fluuius regnator aquarum, Virgile s’est souvenu d’Ennius cité par Fronton de oyat., 160 Nab. fluuius qui est omnibus princeps ; il avait dit lui-même, G. I, 482, fluuiorum rex Eridanus. — (2) Nous avons vu que les événements de VII, 1-622 se répartissent entre trois journées, les premières que les Troyens aient passées sur. le sol italien. Ceux qui suivent remplissent un laps de temps que Virgile a laissé indéterminé pour la raison suivante : l'intervalle devait être de quelque durée, puisqu'il fallait que Turnus cherchât des alliés, que ceuxci réunissent leurs contingents et les lui amenassent ; mais, pendant cet intervalle, il ne fait rien faire aux Troyens ; il ne fallait donc pas que le lecteur eût l’impression qu'il était long, ce qui lui eût fait trouver l’inaction des Troyens peu justifiée. Virgile s’est tiré d'affaire en laissant la chose dans le vague. À partir de l’apparition du Tibre, 1l fait nettement le compte des jours et des nuits, ce qui était indispensable pour éviter la confusion, l’action se passant sur des théâtres différents :

ire nuit. Apparition du Tibre à Énée. Rien dent Virgile nous informe chez l'ennemi.

ire journée. Préparatifs de départ faits par Énée. Rien chez l'ennemi.

2€ nuit. Remonté. du Tibre par les Troyens. Rien chez l'ennemi.

2€ journée. Arrivée d'Énée chez Évandre. Rien chez l'ennemi.

3° nuit. Énée la passe chez Évandre. Fabrication des armes par Vulcain. Rien chez l’ennemi.

3° journée. Départ de chez Évandre. Vénus apporte les armes. Énée arrive au camp Étrusque et conclut l’alliance.

Averti par Junon, Turnus attaque vainement le camp troyen. Transformation des navires en nymphes. Blocus du camp troven.

4° nuit. Tentative de Nisus et d'Euryale pour franchir les lignes ennemies. Navigation d’'Énée pour venir au secours dss siens.

4° journée. Aux premières lueurs du jour, Turnus attaque vigoureusement le camp troyen, y pénètre et en sort.

Egalement dans la matinée assemblée des dieux.

Détresse des Troyens. Arrivée d’'Énée et des Étrusques. Débarquement, combat:. Mort de Pallas. Aristie d'Énée. Le camp Troyen est débloqué. Turnus est transporté à Ardée. Aristie de Mézence. Mort de Lausus. Mort de Mézence.

Le Xe livre se termine avec la 42 journée,

— (3) 80 socios simul instruit armis, locution fixée, qui se trouve déjà III, 471. — (4) 89 Sterneret aequor aquis, locution fixée, V, 821, Sternitur aequor aquis ; 91 Labitur uncta uadis abies est imité d’'Ernius cité par Macr., Sat. VI, I, 51 Labitur uncta carina, mais avec modification mé-

trique,— (5) 92 sq. fulgentia longe Scuts uirum, l’effet est imité d’Apollon. qui dit, au départ de l’Argô, I, 544 sq. Ztodnte d’ dr’ mehiw ployi e’xeha vnos toions Teuyez. — (6) Serv. 98... nec situm praesentem considerare debemus : tunc enim nullis obstantibus aedificiis et Tiberi per lupercal.… fluente, facile mons poterat uideri Palatinus. — (7) 102 sqq. Tout en donnent à son VIII livre une couleur nettement italique, Virgile emprunte cependant des formes homériques : dans l’Od. III, 23 sqq., quand Télémaque et Athéné sous la figure de Mentor arrivent à Pylos, ils trouvent Nestor en train d'offrir une hécatombe à Poseidôn avec ses fils, obv dtdouwv, 33, Pallas huic filius una 105. — L'accueil est différent, amical dans l'Odyssée, d’abord hostile dans l’Enéide ; mais c'est Peisistrastos, le fils de Nestor, qui se met en avant: [owtos Neotopiôns Ileroiotoatos EVy50ev ëA0my ’Aupotéowy EXes yeipa 36 sq. Excepitque manu dextramque amplexus adhaesit 124. Ce qui distingue les deux scènes, c’est que les compagnons de Nestor préparent le festin,

font cuire des viandes, en embrochent d’autres — duyi 0’ Etaioor Aaïr’ évrovomevor xoëa @nTwy AAÀa 7’ Ënetooy 32 sq. — ; les compagnons d'Évandre ont des occupations plus nobles — Tura dabant 106 : —

plus loin des lecti iuuenes 179 servent à table, mais ils ne font pas la cuisine. Od. IV, 3sqq. Télémaque et Peisistratos arrivant à Sparte trouvent Ménélas célébrant par un banquet les noces de sa fille. Od. X, 60 sqq. Ulysse revenant chez Éole le trouve à table avec sa femme et ses enfants. De même Apollon. Ayg., I, 12 sq. Jason ‘lxero Ô’ Eç mehinv adtésyedov avttBoAñowy Eihaunivns, ny matot Ilosetdquwvyr xai Got ‘Péle Beoïs. — (8) 103 diuisque suivant la religiosité romaine qui en sacrifiant à un dieu invoquait les autres pour ne pas les offenser par une préférence, cf. Serv. 103 ; Virgile insiste sur l’usage 279 diuosque precatur. Pourtant, d’après Varron cité par Plut. Quaest. Rom. 90, 1l n’était pas de mise dans le culte d’Hercule. Il y a donc là un point de rituel sur lequel Virgile et Verron ne sont pas d’accord.— (*) La mention de la pauvreté est dans ce passage une dominante, res inopes 100, pauper.. senatus 105, Pauperis Euandri 360.

P. 598. (1) 114 Qui genus ? Vnde domo ? c’est la reproduction des questions homériques Tis, méfey ets dvdowv ; moût ToundAt n0ë toxfec, Od., I, 170, XV, 264; unde domo ? est une locution de la langue courante, Hor., Ep. I, 7, 52, quaere et refer unde domo, quis. Sén. Cons. ad Helv. 6 unde domo quisque quaere — (2?) 116 paciferae... ramum... oliuae est en contraste avec 111 rapto... telo. — (3) 117sqq. Troiugenas répond à qui genus ? unde domo ? tela uides inimica Latinis à pacemne huc fertis an arma ? Euandrum petimus à quo tenditis ? socia arma rogantis à quae causa subegit, etc. Tout y est, mais dans un autre ordre, parce qu’'Énée répond à tête reposée. — (4) 120 socia arma, locution fixée qui se retrouve XI, 161. — (5) 126 dictis adfatur amicis, II, 147 dictisque 1ita fatur amicis, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement. — ($) 127 Graiugenum s’oppose par la forme même à Troiugenas 117.— (7) 131 Sed mea me uirtus.. est une réminiscence peut-être inconsciente de Lucr. I, 140 Sed tua me uirtus... — (8) 132 tua terris didita fama est une hyperbole un peu forte, Évandre n'ayant rien fait pour être connu de toute la terre. — (®) 135 ut Grai perhibent, il est à propos de faire valoir une autorité grecque auprès d’un Grec. 4 Re

P. 599. (1) 147 sqq. La raison que donne ici Énée à Évandre, nécessité

d’une coalition contre une ambition menaçante, est exactement celle que Vénulus est chargé de faire valoir auprès de Diomède, 15 sqq.; 149 est repris presque littéralement de G. II, 158. — (?) 150 Accipe daque fidem est un hémistiche d’Ennius cité par Macr. Sat., VI, 1, 13. — (3) Par fortissime Teucrum 154 Évandre répond au compliment de r27 et montre d’une part qu’il ne veut pas demeurer en reste, de l’autre qu'il sait qu'Énée a dit vrai, 150 sq., sunt nobis fortia bello Pectora. — (4) 155 Accipio agnoscoque libens, même début d’hexamètre, XII, 260 Accipio agnoscoque deos. — (5) 155 sq. de même O4., IV, 141 sqq. quand Télémaque et Peisistratos sont reçus à Sparte par Ménélas, Hélène reconnaît Télémaque sans l’avoir jamais vu, à cause de sa ressemblance avec Ulysse. — (6) I, 619 sqq., à Atque equidem... memini, etc. correspond Nam memini etc., VIII, 157. — (7) Par ex. Nestor, Il., XI, 671 sqq., Ulysse, Od.X1X, 393 sqq. (8) 160 Tum mihi prima genas uestibat flore iuuentas s’inspire de Lucr., V, 886 sq.iuuentas... molli uestit lanugine malas. — (?) Serw. 165 impute à la liberté que prennent les poètes d’interchanger les noms des. villes voisines le fait qu’Anchise qui est de Pallanteum conduise Anchise à Phénée ; mais, comme il le reconnaît, Virg. suit ici l’ZZ., II, 605 Ot Pévecv +’ èvéuovro et nulle part il ne prend à son compte l’assertion que la capitale des Arcadiens en Arcadie fût Pallanteum. — (10) 171 la promesse d'Évandre est formulée exactement dans les mêmes termes, sauf variante d’un mot, que celle de Didon, I, 571, ce qui accentue la sensation de recommencement ; il faut donc croire que Virgile ne voyait pas là, comme nous, un défaut.

P. 600: (!) 173 celebrate fauentes se trouve déjà dans la bouche de

Didon, 1, 735 ; c’est donc encore un recommencement. — (2) C’est l’ancien usage romain des banquets assis, cf. VII, 107 sq. Serv. 176, bene « sediti », nam in templo Herculis lectisternium esse non licebat. — (3) 183 lustra-

libus extis, Tite-Live, I, 7, 13, rapporte qu'on servait et qu’on mangeait les exta dans le culte d’Hercule ; la mention de ce rite spécial témoigne que Virgile fait du culte d’'Hercule une description scrupuleusement exacte ; au point de vue de la fabrication matérielle du vers, il est curieux de constater qu'il est formé d’un souvenir homérique — cf. la note suivante — et du rappel d’une prescription du rituel romain. — (4) Od., III, 37, Peisistratos installe au festin Télémaque et Mentor Haod dati Kweostv y uahamoïst, Évandre installe Énée 177 toro et uillosi pelle leonis. 11. VII, 321 sq. Nwvorouw 0" Aïavra Oimvexéeoou yéporsey “Hpwç ’Aroelône ebovxpelwy ’Ayauéuvwy En. VIII, 182 sq. Vescitur Aeneas... Perpetui tergo bouis. Cf. Od., IV, 65 et XIV, 437.

P. 6or. (1) Tite-Live, I, 7,13, Haec tum sacra Romulus una ex omnmibus. peregrina suscepit. — (2) Ann., XII, 24. — (3) Serv.-Dan., 203, solus Verrius Flaccus dicit Garanum fuisse pastorem magnarum uirium, qui Cacum adflixit. Les

P. 692. (!) Virgile multiplie les mots qui expriment l’'énormité 192 ingentem... ruinam, 193 uasto... recessu, 199 magna... mole, 203 sq. tauros.., ingentis, 217 uasto... sub antro, 225 sq. immane... saxum, 234 altissima uisu, 241 sq. ingens Regia, 245 immane barathrum, 250 uastis... molaribus, 252 ingentem... fumum, 258 ingens specus. — (2) 184 Postquam exempta fames (cf. I, 216) et amor compressus edendi est l’imitation du vers homérique fréquent Aütdo mel noctos mai éônrooç &t éoov Evro. I,

I, 469, pass. Il est singulier que Virgile n'ait parlé que de 1la faim et non de la soif après avoir dit 181 Bacchumque ministrant ; il est possible que compressus soit inspiré, avec un adoucissement de l'expression de Lucr., IV, 869, amorem obturet edendi.

P. 603. (!) 190 saxis suspensam... rupem est l’acuta silex dont il est question 233, qui, arrachée par Hercule, est restée couchée sur les rochers. — (2?) 190-192 avec l’opulence qui caractérise son vocabulaire, Virgile accumule les mots qui désignent les roches, saxis... rupem 190, moles 1017, scopuli 192 ; traxere ruinam 191, locution fixée, II, 465, ruinam.….. trahit, 631 traxitque... ruinam. — (3) 194, Semihominis, 267 semiferi, ceci n’est pas nettement expliqué et Virgile ne dit pas en quoi Cacus participait à l’animalité. — (4) 195 sq. semperque recenti Caede tepebat humus répond à III, 618, domus sanie dapibusque cruentis ; 197 ora uirum tristi... pallida tabo à III 626 atro... membra fluentia tabo ; 199 magna se mole ferebat en parlant de Cacus rappelle III 656 uasta se mole mouentem en parlant du Cyclope ; c’est encore un recommencement. — (5) 196 foribus.…. superbis, en relation avec regia 242 se trouve déjà G. II, 461. — (6) 202 spoliisque superbus, fin d’hexamère reproduite mécaniquement de Il, 504 spoliisque superbi. — (7) 203 uictor mot très impor tant. Hercule était adoré à Tibur sous le titre d’Hercules uictor et c’est de là qu'est venu son culte à Rome, où il était adoré sous le titre d’inuictus à l’Ara maxima, sous celui de uictor ailleurs..— (8) 212 Virgile les a négligées, mais quaerenti pris au sens général est une allusion qui montre qu'il les connaît. — (?) 215 sq. atque omne querelis Impleri nemus, imitation de Lucr. II, 358 sq., dans une tout autre circonstance completque querelis Frondiferum nemus. — (10) Virgile accumule les traits qui expriment le paroxysme de la colère, furiis exarserat atro Felle dolor 219 sq., furens animis 228, Dentibus infrendens — feruidus ira ; dentibus infrendens 230 a déjà servi pour Polyphème, III, 664, feruidus ira reparait IX, 736.

P. 604. (1) 232 fessus.… resedit, locution fixée, II, 739, lassa resedit. — (2) ZZ., XX, 61-65, il s’agit d’un violent coup de trident de Poseidôn, qui épouvante Aïdoneus, c’est-à-dire de quelque chose de surnaturel ; ce n'est que par une forte hyperbole que l’arrachement d’une roche peut produire un effet pareil ; Virgile traduit le texte homérique ux 0! Oneplev

— super — laïay dvaopttete — terra dehiscens — Ilosestèdwy évooty uv, Oixia 0 — sedes — OÜvnroïsr nai dÜavaroror pavein — cernatur — Zuepôaé edpwevta — pallida, plus faible que le grec — 7à te otvvéovat Deot neo — dis inuisa, — mais le trait final lui appartient ; il

affaiblit du reste l'effet psychologique homérique d’Aïdoneus, qui, épouvanté du coup de trident, bondit de son trône en poussant un Cri. — (3) 249 telis premit, locution fixée qui se retrouve IX, 793. — (4) Virgile, avec son abondance coutumière de style, multiplie les mots, quexpriment la noirceur ingentem fumum 252, caligine caeca 253,; fumiferam noctem... tenebris 255, fumus... nebula atra 258; domus atra 262 convient à désigner un cratère. — (5) 261 siccum sanguine guttur, locution fixée, IX, 64, Siccae sanguine fauces. — (6) 263 abiurataeque rapinae, cesmots montrent que Virgile avait sous les yeux une forme plus détaillée de l'aventure dans laquelle Cacus interrogé niait le vol. Son récit concis et précis a négligé le détail, comme il à négligé de mentionner les recherches d’'Hercule, mais il y fait allu-

sion à la fin et c’est là un renvoi à sa source —. (7) 265 sqq. on a rapproché le passage de l’Z7., XXII, 369 sqq., où les Achéens accourent autour du cadavre d’Hector ; il est possible que ce soit là que Virgile a pris l’idée ; mais les détails différent. — (8) 269 Seruauere diem, on ignore le jour exact du sacrifice annuel romain à l’Ara maxima ; c'était probablement le 12 août; Virgile ne spécifie pas la date de la visite d’Énée à Évandre ; dans la rédaction actuelle de l’'Enéide, Énée ayant quitté Carthage à la fin de l'hiver, ayant passé peu de temps en Sicile et ne se trouvant en Italie que depuis un nombre de jours restreint, 1l semble impossible de la placer au mois d'août. — (%) Si l’on fait disparaître 268- 272, non seulement la disparition ne laisse pas de trace, mais permet de rapprocher de 267 le v. 273 qui lui fait suite immédiatement. C’est eneffet après avoir terminé le récit de l'exploit d'Hercule qu'Évandre doit s’adresser aux assistants quare agite, o iuuenes, pour les inviter à le célébrer — tantarum in munere laudum — et rien ne doit s’intercaler entre 267 et 273. D'autre part Évandre et la génération à laquelle il appartient ont assisté à la victoire d’'Hercule sur Cacus — nostri Cacum uidere timentem 222 — ; c’est donc cette génération qui en célèbre religieusement le jour et il ne peut être question des générations postérieures — minores — qui n’ont pas encore remplacé dans l’accomplissement du sacrifice la génération actuelle ; 268-270 ne sauraient donc se justifier dans la bouche d'Évandre, ils conviennent au contraire à une réflexion personnelle de Virgile attestant la perpétuité à travers les siècles du sacrifice destiné à commémorer l'exploit d’'Hercule. Enfin, dans l’état actuel du texte, le sujet de statuit 271 ne peut être grammaticalement que domus... Pinaria 270 ; or ce n’est sûrement pas l'intention de Virgile de donner les Pinaru comme fondateurs de l’Ara maxima, ce qui est contraire à la tradition et 1l est dur de donner comme sujet à statuit Hercule, parce qu’Hercule, mentionné pour la dernière fois 256, est le héros de tout le passage. Il résulte de tout ceci que nous sommes en présence de deux additions marginales 268-270 et 271-272, indépendantes l’une de l’autre et que Virgile n'avait pas encore fondues dans le texte quand il est mort. Dans le texte primitif il était bien question de Potitius 281, mais le mot arrivait à l’improviste et sans explication ; or on sait, et cela était important, que le culte d’'Hercule à l’Ara maxima était à l’origine célébré par les deux familles patriciennes des Potitii et des Pinarii, les premiers ayant la haute surveillance honorifique, les seconds le service subordonné et, d’après 270, la garde du sanctuaire, c’est-à-dire l’Ara, et de l’emplacement — consaeptum — qui l’entourait ; c’est là ce qu’à la réflexion Virgile a trouvé nécessaire de rappeler brièvement et il a rédigé 268-270 qui expliquent et rendent intelligible l'apparition de Potitius, 281. D'autre part, il avait fait allusion à l’autel d'Hercule hanc tanti numinis aram 186, mais sans en nommer le fondateur ; il n’était peut-être pas fixé sur la version à adopter, car 1l y en avait plusieurs ; Den. d’'Halic, I, 39, Tite-Live I, 7, Tac. Ann., XV, 41, attribuent la fondation de l’Ara maxima à Évandre, Ov. Fast., I, 581, Prop., V, 9, 67 sq. à Hercule lui-même ; c’est la première version . qui paraît la plus ancienne ; Hercule, aprèsavoir retrouvéses bœufs, aurait érigé un autel à Juppiter Inuentor et ce n’est que postérieurement qu’on lui aurait également donné l'établissement de l’Ara maxima d’abord assigné à Évandre. A la réflexion, Virgile a jugé qu'il devait faire figurer

dans le passage le nom même, qui était célèbre, de l’Ara maxima ; il a donc rédigé, 271-272 en reprenant de 186 les mots hanc aram. Comme, ensomme, statuit 271 n’a pas de sujet, on peut admettre qu'il hésitait encore à attribuer la fondation à Évandre ou à Hercule lui-même. Nous IgnOrons SOUS quelle forme il aurait introduit la double addition dans le texte définitif. En tout cas, la mention du culte rendu à l’Ara maxima n'aurait pas pu venir avant celle de la fondation de l'autel lui-même. — (10) 275 rappelle 172 sqq. C’est entre Troyens et Italiotes la fusion religieuse qui s'opère -dès le début en attendant la fusion politique qui s’accomplira à la fin de l’Enéide.

P. 605. (1) 276 Herculea bicolor... populus umbra : après le transfert à l'État, en 312 av. J.-C. sous la censure d’Appius Claudius Caecus, du culte gentilice des Potitii, le praetor urbanus officiait à l’Ara Maxima couronné de laurier ; en donnant à Évandre la couronne de peuplier, Virgile fait probablement allusion à un usage plus ancien ; en décrivant la cérémonie telle qu’on la pratiquait de son temps et à laquelle il avait assisté, on peut supposer que Virgile a ajouté quelques traits archaïques en concordance avec l’époque reculée où il la place. — (?) 278 Et sacer impleuit dextram scyphus, le scyphus était consacré dans le culte de l’Ara maxima et passait pour être celui-là même qu'Hercule avait apporté avec lui en Italie ; Serv. et Serv.-Dan. legitur in libris antiquis Herculem ad Italiam ingens ligneum poculum adtulisse, quo utebantur in sacris. Quod ne carie consumeretur, pice oblitum seruabatur, cuius magnitudinem et religionem simul significat dicendo « impleuit dextram saccr scyphus ». Scypho praetor in anno semel uino libabat, neque hoc sine sacra fiebant. — (8) 279 in mensam libant, 174 sociorum adsuescite mensis, il y avait dans le temple des mensae sur lesquelles on déposait les offrandes où on versait les libations et qui faisaient partie du mobilier cultuel, Macr. Sat., III, 11, 5-13, Ergo apud Euandrum quidem fit iusta libatio, quippe apud eam mensam quae cum ara Maxima more utique religionis fuerat dedicata et in luco sacrato et inter ipsa sacra in quibus epulabantur. Un usage spécial du culte de l’Ara maxima, c'étaient les festins populaires qui y étaient rattachés. Macr. Sat., III, 12, 2, Maiores solitos decimam Herculi uouere nec decem dies intermittere, quin pollucerent ac populum 455u60- Àoy cum corona laurea dimitterent cubitum.— (4) laeti 268, laeti 270, Virgile insiste toujours sur l’état d'âme. — (5) Une inscription de Tibur, CIL, XIV, 3604, mentionne un Cn. Pinarius Seuerus consul au temps de Trajan. — ($) 284 cumulantque oneratis lancibus aras, la même cérémonie est reproduite dans les mêmes termes, XII, 215, cf. G., II, 194, Lancibus et pandis fumantia reddimus exta. — (7) Macr. Saé. III, 12, 7 Est. Octauii Hersennii liber, qui inscribitur de sacris Saliaribus Tiburtium, in quo Salios operari diebus certis etauspicato docet. Item Antonius Gnipho, uir doctus, cuius scholam Cicero post laborem fori frequentabat, Salios Herculi datos probat... Cf. Serv.-Dan., VIII, 285.

P. 606. (1) Quintil. Inst. or., I, 6, 40 Saliorum carmina uix sacerdotibus suis satis intellecta : sed illa mutari uetat religio et consecratis utendum est. — (2) 200. bello egregias... urbes, locution fixée, I, 444 sq. bello Egregiam... gentem. — (3) Serv. 297 critici frustra culpant Vergilium, quod praesentibus Troianis Troiae laudari introduxit excidium, non respicientes quia hoc ratio fecit hymnorum, quibus aliquod subtrahere sacrilegium est.

CARTAULT. 41

Serv.-Dan. donne des raisons sans valeur ; la véritable, c’est que Virgile s’est inspiré d’une source qui nous est inconnue, qui n'avait aucun rapport avec Énée et a composé son imitation isolément, sans penser qu'il la ferait réciter en présence d’Enée. — (4) 291 sqq. ut duros mille labores Rege sub Eurystheo... Pertulerit paraissent inspirés d’I. XIX, 133 "Eoyov deuxèç Exovra dr’ EdouoÜños &£0wv — (5) 292 fatis Junonis iniquae, génit. objectif ; fin de vers identique, I, 668 odiis Junonis iniquae. — (6) 293 inuicte rappelle intentionnellement le titre sous lequel Hercule était adoré à Rome. — (7) 296 Te Stygii tremuere lacus reproduit la structure de VII, 760, Te liquidi fleuere lacus. — (8) 299 Arduus arma tenens montre qu'il s’agit de la part prise par Hercule au combat des géants. — (?) 302 tua dexter adi pede sacra secundo, même formule, X, 255, Phrygibusque adsis pede, diua, secundo. — (1) 305 Consonat omne nemus strepitu collesque resultant, l'effet est très pittoresque, mais il a déjà été employé, V, 149 sq. Consonat omne nemus... pulsati colles clamore resultant. — (ll) Aygon. II, 703 sqq.; ut prima nouercae Monstra manu... eliserit 288 sq. est modelé sur “Qs note... Achpüvnv.…. éÉevaotkev, Kobaoc éby tt. yuuvos.. 705 sqq. — (2) Tite-Live, XXVHI, 37, Decre: uere.. Pontifices, ut uirgines ter nouenae, per urbem euntes, carmen canerent. Id... conditum ab Liuio poeta carmen.. Septem et uiginti uirgines, longam indutae uestem, carmen in Junonem Reginam canentes ibant, illa tempestate forsitan laudabile rudibus ingeniis, nunc abhorrens et inconditum, si referatur. Virginum ordinem sequebantur decemuiri coronati laurea.... Virgines sonum uocis pulsu pedum modulantes incesserunt. Nous ne sommes donc pas en présence d’une fiction poétique de Virgile, mais d’un usage consacré à Rome.

P. 607. (1) 311 laetus, l’allégresse est la dominante du passage. — (2) 314 Haec nemora indigenae Fauni Nymphaeque tenebant est inspiré : directement de Lucr. IV, 582 sq. Haec loc capripedes Satyros Nymphasque tenere Finitumi fingunt et Faunos esse loquuntur, seulement au point de vue religieux Virgile fait la leçon à Lucrèce ; il donne comme une réalité ce que Lucrèce considérait comme une fiction. — (3) VII, 136 sqq. primamque deorum Tellurem Nymphasque et adhuc ignota precatur Flumina, VIII, 71, Nymphae, Laurentes nymphae, genus omnibus unde est : bien qu'introducteur de dieux nouveaux, les Pénates et Vesta, il fait sienne dès l’abord la dévotion aux dieux du pays qui va être le sien et celui de ses descendants. — (4) Serv. 322 a vu une contradiction entre legesque dedit et VII 202 sqq. Latinos, Saturni gentem, haud uinclo nec legibus aequam, Sponte sua ueterisque dei se more tenentem, mais ce n’est qu'une contradiction de mots ; le fond de la conception est le même : les Latins vivent sur les vieilles règles de conduite que leur a laissées Saturne. — (5) 324 sq. en concordance avec VI, 702 sqq. Aurea condet Saecula qui rursus Latio regnata per aruä Saturno quondam ; 325 placida populos in pace regebat reproduit VII, 46, longa placidas in pace regebat. — (6) 330 asperque immani corpore Thybris, 1l faut noter, comme un curieux exemple de l’usage de Virgile de dépayser ses emprunts, le fait qu'il a attribué comme caractéristique physique à Thybris une partie de celle que Lucrèce, V, 33, donne au serpent des Hespérides Asper.…. immani corpore serpens. — (7) 335 sq. L'Arcadien Évandre passait pour le fils d'Hermès.et d’une nymphe fille du Ladon, Paus., VIII, 43, 2, à laquelle on donnait divers

noms, Nikostraté, Thémis, etc. Pour établir le rapport d'Évandre avec l'Italie, on a substitué à ces noms celui d’une ancienne déesse italique Carmentis — Carmentis nymphae VIII 336 — dont l'antiquité du culte est attestée par l'existence d’un Flamen Carmentalis et par la fête des Carmentalia qui se célébraient le 11 et 15 janvier et qui subsistaient encore sous l’empire. Carmentis, dont le nom est apparenté avec Carmen, pe raît avoir été primitivement une déesse des sources et c’est comme telle sans doute qu'on lui prêtait le don de prophétie, ce qui est chez Virgile et ailleurs sa caractéristique et ce qui a permis à la littérature de lui faire prophétiser la grandeur de Rome. Dans la croyance populaire, elle était surtout la protectrice des femmes en couches et possédait près de la porta: Carmentalis un fanum, A. Gell., VIII, 7, 2, ou un sacellum, Ov. Fast., I, 629, ou une ara, En., VIII, 337, qu’elle passait pour devoir à la piété des matrones. — (8) 336 auctor Apollo, fin de vers reproduite mécaniquement, XII, 405. — (%) Serv., VIII, 51 Euander... patrem suum occidit, suadente matre Nicostrata.

P. 6ro. (!) 367 Ingentem Aenean a déjà figuré, VI, 412. — (2) 368 Effultum foliis, le lit de feuilles figure chez Apollon. Ayg., I, 453 sqq., avant le départ de l’Argô navres ëri Vanaborar Baetay POXAAÔX yevduevor... KéxAv®® ételne, à l’arrivée à Kios, I, 1182 sq. voi dë Aeyainv PuAkddX AEUVEY pépoy aonetov duvsavtes, mais, si les réalités sont les mêmes, la situation n’est pas pareille, puisqu'il s’agit d’un campement en plein AG Léocr, XIIE=33/Prop., L, 20, 21; pelle: Libystidis: ursae à déjà figuré ,V 37, dans l’accoutrement d’Aceste ; c’est pour Virgile:un trait typique de rusticité. — (3) Dans l’Z7., XVIII, 382 sq. Héphaistos a pour femme une des Charites ; c’est dans le chant de Démodokos de l'Odyssée, IX, 268 sqq. qu'il est donné comme l’époux d’Aphrodite. — (2) XVIII, 369 sqq. — (5) XIV, 292 sqq.

P. 611. (1) 369 Nox ruit, même début de vers VI, 539. — (?) tumultu 371 rappelle intentionnellement tumultu 4. — (#) 370 exterrita, I, 661, timet. — (4) Serv. 373 id est dictis suis addit uenustatem, ut amabiliter eius audiatur oratio.

P. 612. (1) 380 fleuissem, c’est la même sensibilité féminine que I 669, nostro doluisti saepe dolore. — (2) 380 durum... laborem, VI, 437 duros.. labores, expression fixée qui se trouve déjà chez Lucr., IIT, 461, durumque laborem. — (3) 381 Rutulorum, c’est une idée fondamentale chez Virgile de mettre en avant les Rutules et d'engager le moins possible les Latins. — (4) 382 supplex uenio, locution fixée, qui se retrouve XI, 365 ; Vénus affecte toujours de prendre l'attitude de suppliante qui lui réussit toujours; I, 666, en parlant à Cupido supplex tua numina posco, V, 782, en s’adressant à Neptune preces descendere in omnes. La démarche auprès de Neptune n’est pas sans analogie avec celle auprès de Vulcain. Seulement, au 1. V, Vénus s'attaque violemment à Junon, parce qu’elle pense que Neptune a gardé un souvenir désagréable de la tempête du Ier livre; ici elle la ménage et ne cite même pas son nom, parce qu’elle est la mère de Vulcain. — (5) C’est l’argument à fortiori qu’'emploie Junon, I, 39 sqq., VII, 304 sqq. ; Virgile se renouvelle peu. — (6) 385 sq. quae moenia clausis Ferrum acuant portis est, comme leremarque Servius, une allusion directe à VII ,629 sq. — (7) 386, de même I, 250, elle se considérait comme directement atteinte ; Junon ne combat que pour une satisfaction d’orgueili;,

ce qui est émouvant chez Vénus, c'est que, par amour maternel, elle s’identifie complètement avec son fils et fait corps avec lui — (8) Sane haec oratio rhetorica suasio est, dit 374, Serv.-Dan., qui l’analyse très finement. — (?) 388 sq. Cf. ZZ., XIV, 294 sq., 315 sq. — (10) 393 Sensit laeta dolis rappelle IV, 128, dolis risit Cytherea repertis et en assure le sens, IZ., XIV, 300 et 329, en parlant d’'Héra, doAogsovéouox. — (H) 394 aeterno... deuinctus amore, Lucr., I, 34, avait dit aeterno deuictus uolnere amoris, seulement 1l s'agissait de Mars, tandis qu'ici il s’agit de l'époux légitime. Est-ce simplement une imitation dépaysée ou Virgile y a-t-1l mis malice ? — (12) 400-404 sont du dernier galant, Neptune, V, 800, lui aussi s’est montré galant ; on ne résiste pas à la douceur insinuante de Vénus.

P. 613. (1) 405 Optatos dedit amplexus — amplexus est eam, ut optabat; : cf. I, 687, Cum dabit amplexus ; 11., XIV, 346 ayxaç Épapnre Koovou maïs Tv Taoakottiv. — (2?) 407 Inde ubi prima quies, même structure mécanique du début de l’hexamètre, III, 69, Inde ubi prima fides. — (8) 408 sqq., l’idée première remonte à Homère, 1/., XII, 433 sqq., qui, dans une comparaison toute différente, mais bien adaptée au contexte, montre la fileuse mercenaire pesant exactement le produit de son travail va marsiv detxéa piodv äonrar 435. Dans une toute autre comparaison, Apollon. Aygon., III, 391 sqq., parle de l’ouvrière pauvre tnmeo Oxhdoota Éoya mépnhev qui entretient le feu du foyer afin d’avoir de la lumière pour son travail de nuit, "Qc xev D TWO GLOV VOXTWO DÉANS. EVTOvaio 293. Enfin Aygon., IV 1062 sqq. Apollon. compare les inquiétudes de Médée la nuit à l’anxiété de la fileuse pauvre qui est veuve, qui travaille la nuit, tandis que ses enfants orphelins se lamentent auprès d’elle, et qui pleure sur son malheureux sort. 1/., XII, 435, a fourni à Virgile l’idée de ut... possit paruos educere natos, Aygon., III, 293, l’idée de cinerem et sopitos suscitat ignis ; mais la comparaison ne lui a servi qu’à préciser une heure de la nuit ; en outre, de la fileuse veuve et pauvre d’Apollonios 1l à fait une maîtresse de maison diligente qui n'est pas réduite à la misère et qui a des servantes qu'elle fait travailler, réeprésentant ainsi la mère de famille romaine honnête de l’ancien temps ; 409 colo. tenuique Minerua rappelle la structure de VII, 805, colo calathisue Mineruae ; 410 cinerem et sopitos suscitat ignis figure déjà V 743 ; 414 nec tempore segnior illo, fin d’hexamètre reproduisant mécaniquement VII 383 non cursu segnior illo. -— (4) 418 Cyclopum exesa camimis rappelle la structure de VI 630 Cyclopum educta caminis. — (5) Dans l’Ihade et dans l'Odyssée, Héphaistos dieu du feu, ouvrier d’art en métaux, a son atelier dans l’Olympe où 1l travaille seul mais avec des outils automatiques qui obéissent à ses ordres, XVIII, 369 sqq., VIII, 272sq. Ce n'est que plus tard qu’on le met-en‘rapport avecnle feu souterrain des volcans, d’&bord avec Lemnos, où, dans l’Z/iade, il a été précipité et reçu par les Sinties, où son culte est établi plus tard et où s'élève la montagne fumante, le Moschylos, ensuite avec les îles Éoliennes voisines de la Sicile; c’est sous l’Etna même qu’Euripide place sa forge, Kykl., 297 sq., yñs yào ‘EAAddo6 muyobç O'xsiç dm” A-tyn Th vuototaxtw nmétog ; la tradition courante à l’époque Alexandrine la localisé dans les ‘Houtortaôes vrsot de l’archipel de Lipari. Déjà dans la Théog. d'Hésiode, 139 sqq., les Kyclôpes, Brontès, Stéropès, Argès

sont fils de la terre, par suite génies souterrains, et fabriquent la foudre de Jupiter. A l’époque classique, ils sont les compagnons attitrés d'Héphaistos.

P. 614. (1) Serv., 429, explique imbris torti par constricti et coacti in grandinem ; je crois qu'il s’agit de la violence de la pluie d'orage qui est comme dardée. — (?) 426-432 Virgile s’est inspiré directement dans ce passage de l’un des tableaux de la Girhaë Toppupér, de Jason, œuvre de Pallas, Apollon. Argon., I, 739 sqq. ’Ey pèy Écav KoxhwTes èT” ap0itep nevor Éoyw, Znvi xepauvov ävaxtt TOLEDHEVOL 06 TOo0v 101 Tappaivuv ètétuxto — jam parte polita —, puis 0 Ëtr dedero pmobvoy ’Axtivoc, Ty ofde ciônoeins Adaoxov Epopnouv, paheooïo mupds Céovsay adtuÿ (adrury vulg.); radios paraît signifier les zig-zag de la représentation classique du foudre. — (3) 435 sq. C’est le type classique de l'égide ; sur l'égide homérique figure déjà la tête de Gorgô, IL., V, 741 sq. ’Ev dé ve l'opyein xEpaÂn dswvoio mehwpou Aervn ve oueoôvf te, meis non les serpents, cf. Il., II, 446 sqq. — (4) 441 Arma : cri facienda uiro, même structure de l’hexamtère, XII, 425, Arma citi properate uiro. — (5) 443 Praecipitate moras, locution fixée, XII, 699, Praecipitatque moras omnis. — (6) 449-453 sont reproduits de G., IV, 171-175, avec quelques changements de mots, uentosis au lieu de taurinis, sans doute comme plus pittoresque, antrum au lieu de Aetna, parce que dans l’Enéide ce n’est pas sous l'Etna que les Cyclôpes travaillent, massam au lieu de ferrum, parce que ls bouclier d'Énée est fait d’un mélange de métaux ; il est curieux que Virgile ait repris des Géorgiques les éléments qui lui ont paru convenir à l’Enéide et cela montre qu'il se renouvelait peu.

P. 615. (1) 454 pater... Lemnius, la légende de la chute à Lemnos et le culte qu'y recevait Vulcain étaient suffisents pour que Virgile le désignât ainsi ; 1l est possible qu'il ait cependant voulu, tout en plaçant sa forge dans les îles Éoliennes, faire allusion à la légende plus ancienne qui la plaçait à Lemnos ; 1l aime à juxtaposer des éléments hétérogènes. — (2) 457 sqq. Évandre s'habille exactement comme Agamemnon, Z4., II, 42, “Elero 0’ 6plwñes — consurgit senior — pahaxdv Ô’ Évduve xitüva — tunicaque inducitur artus — Ka‘v, vnyatéov, neo 05 péya falkero päpos le wäoos remplacé par la peau de panthère, dont nous allons voir l’origine — Ilocoi Ô Üno Auragoïoiy édrouto #xAù mEdua — Et Tyrrhena pedum circumdat uincula plantis — ’Auwi Ô' äo’ œmotsty Pañero Elwos 4oyoo0n\0v — Tum lateri atque umeris Tegeseum subligat ensem ; c'est une traduction; Virgile a négligé les épithètes homériques ; en outre, tandis que la description homérique du héros qui s'habille à quelque chose d’impersonnel et de mécanique, il l’a vivifñiée par un geste, celui qui consiste à rejeter à gauche la peau de panthère pour attacher l'épée. Dans un autre passage de l’7Z., X, 21 sqq., Agamemnon s'habille également, MÈRE cette fois il se couvre d’une peau de lion, Apt O0’ Éneura dapoivov ééogato déopa Àéovros A° Pwvos, peyahoto Oimvexkëc.. sestide 14 que on va peau de panthère d'Évandre ; Seulement Agamemnon prend sa peau de lion parce qu'il s’agit d’ une ronde nocturne ; la peau de panthère d'Évandre n’est là que pour lui donner un aspect jusqu'à un certain point sauvage et, si la panthère a remplacé le lion, il faut noter que dan. le même chant, X, 29, c’est-à-dire immédiatement après le passage ci-dessus, Ménélas porte une peau de

panthère, mapôah£n ; il vient du reste au-devant de son frère comme Énée vient au-devant d'Évandre ; dans les Aygon. d’Apollon., I, 324, Afpua Ô 6 pèv Tadpoto moûnvexès dupéyet wuous ”Apyos "Aoestoo! one Agyvn pehay. Le motif du héros qui s’habille est fréquent chez Homère, mais beaucoup moins développé : ZI., X, 131 sqq., 177 sq., où Ajax revêt une peau de lion, Od., IL, 1, sqq., IV, 307 sqq., XIV, 528 sqq., où le bouvier prend une peau de chèvre, XV, 60 ; Virgile n’a introduit le motif qu’une fois, évidemment comme une curiosité. — (%) 458 Les chaussures Tyrrhéniennes ne sont pas du reste une invention de Virgile pour la circonstance : elles étaient connues des Romains et sont mentionnés par Hésych. et par Poll., VII, 22. — (4) Od., II, ro sq., Bñ p’ ipev eiç dyopv, mahapñ Ô’ Eye xdhucoy Éyyos OÙx otoc, aux ti ye ddw xûvES doyot Érovro, en parlant de Télémaque qui sort pour aller à. l’agora : XVII, 62, ua to YE OU HUVEG &oyot Enovro ; ici Télémaque ne fait que traverser le méy200v, ce qui est le cas d'Évandre. (5 ) Il ne paraît pas s’être fait une idée absolument cohérente de la maison d'Évandre; elle est étroit … tecti 366 —et basse — ex humili tecto 455 ; 467 sq., elle paraît devenue assez vaste, puisqu'elle a un atrium à ciel ouvert et l’on ne sait trop ce que signifie limine ab alto 461. — (6) 469 Rex prior haec, vers inachevé. Nous avons vu que Virgile aimait à caractériser d’une façon préventive le ton d’un discours ; ici le discours n’est introduit que par la mention de l'interlocuteur ; de même IX, 295, Tum sic effatur, X, 16 At non Venus aurea contra Pauca refert, 490 quem Turnus super adsistens, 580, Cui Liger, XII, 631, Turnus adhaec; 1l est certain que ces six vers, qui forment une catégorie spéciale n’ont jamais été terminés ; ils semblent attester que Virgile composait ses discours isolément ; c’est lorsqu'ils étaient achevés qu’en les insérant dans le contexte, il les caractérisait brièvement ; il ne l’a pas fait dans les six cas qui nous occupent et s’est contenté de quelques mots qui sont des pierres d'attente ; ce sont des preuves de l’inachèvement de VIII, IX, X et XII. — (7) 472 pro nomine tanto est un rappel de 132 tua terris didita fama et reprend la fiction virgilienne qu'Évandre est très célèbre.

P. 616. (1) 474 est en rapport avec 146 et insiste sur l’idée fondamentale qu'Évandre ne veut pas la guerre plus qu’Énée ; comme Énée, il est pacifique et attaqué ; c’est toujours des Rutules que vient l’agression ; quant aux Tyrrhéniens leur cause est juste. — (2?) 478 saxo incolitur fundata uetusto rappelle, III, 84, Templa dei saxo uenerabar structa uetusto, 1l s’agit des constructions connues sous le nom impropre de Cyclopéennes. — (3) 484 forme usuelle de malédiction, cf. II, 190, VI, 529 sqq. — (4) 485-488, Serv., 479, en parlant des Tyrrhéniens Hi diu piraticam exercuerunt, ut etiam Cicero in Hortensio (fr. 92, p. 987 or.) docet, cum captiuos nouis poenis adfligerent, occisorum eos religantes cadaueribus. Quod Vergilius dat Mezentio, sciens lectum esse de gente Tyrrhenorum. — (5) 491 ignem ad fastigia iactant, fin de vers mécaniquement reproduite IX 568 taedas.. ad fastigia iactant, cf. II, 478 flammas ad culmina iactant. — ($) Les deux morceaux concernant Mézence, VII, 647-654 et VIII, 481-493 ont été écrits séparément et n’ont pas été mis d'accord ; assurément Virgile n’avait pas à raconter l’histoire de Mézence dans le Catalogue, qui n’était pas un endroit approprié ; mais ici c’est un tyran ivre de sang, au Catalogue c’est simplement un impie, il n’est pas question de sa férocité. Ce qui est nettement contradictoire, c’est que si ses

compagnons ont été massacrés et s’il s’est échappé, à ce qu’il semble à peu près seul, agminaque armat, VII, 648, ne se comprend pas ; en outre il n’est pas question ici de son fils Lausus et l’on ne voit pas où il aurait pris le contingent qu'il amène VII, 651 sq. Agyllina... ex urbe secutos Mille uiros. Les deux passages eussent sans doute été mis d’accord à la rédaction finale, mais nous ignorons comment. — (7) 498 Signaque ferre iubent exprime bien ici l’impatience du départ et confirme par conséquent au 1. VII la transposition de Signaque ferre iuuat 628 après 640 en conclusion de tout le morceau. — (8) 498 longaeuus haruspex, l’haruspex figure ici parce que l’haruspicine passait pour être d’origine étrusque. — (9) 503 Externos optate duces, de même Faunus avait dit à Latinus, VII, 08, Externi uenient generi ; dans les deux cas Énée est annoncé comme prédestiné. — (10) L'alliance avec les Étrusques et le fait qu’ils prennent part à l'établissement des Troyens dans le Latium correspond à la tradition de l'influence étrusque à Rome. — (1) 514 sqq., le prototype de l’envoi de Pallas parait être l’envoi de Boutès par son père, Apollon. Aygon., I, 97, 00 uèv Et’ &hAovç T'iouos viac ÊxEv Brôroro re nrndeuoviac. "ANG Ë tn AÏVETOY TE Opüç Hal modbvoy écvra Ilépmey, ‘va Bpaséeoot meranoërot howecoi, cf. II, 802 sq.; mais Virgile a sûrement songé aussi à l'usage romain de confier les jeunes gens de famille à un général expérimenté sous lequel ils faisaient leurs premières armes. — (12) 516 graue Martis opus est la traduction de péya épyoy ”Aonoc, IL, XI, 733, et al. — (13) 518 robora pubis est une fin d’hexamètre empruntée à Catulle, LXIV, 4.

P. 617. (1) Non seulement les Troyens sont considérés comme un grand peuple, mais Énée est l’objet d’une estime particulière : I, 617, Didon l’accueille avec un sentiment d’admiration, Tune ille Aeneas..… etc.

III, 480, Hélénus félicite Anchise d’avoir un tel fils, O felix nati pietate, IV, 12, Didon s’éprend de lui pour son courage et sa noblesse, credo equidem... genus esse deorum, VI, 125, la Sibylle est étonnée de son projet de descendre aux enfers, mais ne s’y oppose pas, VII, 271, Latinus reconnaît en lui l’homme dont la postérité illustrera la race latine, qui sanguine nostrum Nomen in arma ferant, VIII, 121, Pallas à son aspect est frappé de stupeur tanto percussus nomine. Les modernes sont portés à le trouver insignifiant ; ce n’est pas l'impression de ceux qui dans l’Enéide ont affaire à lui. — (2) 525 ruere omnia uisa repente, fin de vers reproduite mécaniquement de III, 90 fremere omnia uisa repente. — (3) 526 l'effet est emprunté à Lucr., IV, 545 cum tuba depresso grauiter sub murmure mugit ; Serv., 526, apud Tuscos tubam constat inuentam. — (4) 531 diuae promissa parentis, Serv. Katä To otwnwmuevoy intellegamus Venerem ei promisisse ; I1., XVIII, 134 sqq. Thétis promet formellement à Achille de lui apporter des armes fabriquées par Héphaistos ; et c’est à cela que se rapporte 189 sqq. Vénus n’a fait dans l’Enéide aucune promesse pareille ; ici encore Virgile se réfère non pas à lui-même, mais à Homère. — (5) 534 diua creatrix se trouve déjà VI, 367. — (6) 534-536, font difficulté : on pourrait supposer que Virgile a mis en place le couplet 532-536, sans avoir encore terminé le dernier vers ; toutefois on remarquera que si on supprime 534-536 1l ne manque rien et le morceau s’explique mieux. Le prodige des armes entrechoquées dans le ciel était très familier aux Romains et annonçait toujours des combats, G, I, 474 sqq., Tite-Live, XXII, 1, 9, Pline, N. H., II, 58 ; c’est donc le sens

qu'il a ici. Énée est témoin du prodige, que la mention de la trompette Tyrrhénienne rattache aux circonstances ; il l’accepte avec joie comme le: présage de batailles dans lesquelles il aura l’occasion de s’illustrer, ce qu'il n’a pu faire jusqu'ici ; 1l s’écrie : l’Olympe me réclame (ou je suis désigné pour l’Olympe ; nous ne savons si Olympo est un ablatif ou un datif), c'est-à-dire je vais mériter le ciel et immédiatement il dit pourquoi en laissant entrevoir les combats dans lesquels il le gagnera. Il est vraisemblable que 234-236 ont été ajoutés à la marge à une révision partielle pour préparer l'apport des armes dont 1l n’a pas encore été question et pour expliquer promissa de 531. — (7) 538 Quas poenas mihi Turne dabis ! rappelle VII 596 sq. dans la bouche de Latinus te Turne, nefas, te triste manebit Supplicium, c’est une de ces annonces par lesquelles Virgile prépare le lecteur à un dénouement lugubre. — (8) 539 se trouve déjà I, or, où la chose est attribuée au Simoiïs et souligne l'intention de Virgile de faire jouer aux fleuves Italiens un rôle analogue à celui que jouent dans l’Jliade les fleuves célèbres de la plaine troyenne ; c’est déjà dans cet esprit que la Sibylle avait dit dans sa prophétie, VI, 87 sqq. Thybrim multo spumantem sanguine cerno Nec Simois tibi nec Xanthus... Defuerint ; en réalité, il n’y a que le combat de débarquement au X° livre qui puisse rougir le Tibre de sang. Si le Tibre est de nouveau mentionné, c’est qu’il domine jusqu'à un certain point le VIIIS livre; c'est lui qui a prévenu Énée de se rendre chez Évandre et qui lui en a facilité les moyens ; c'est lui qui déjà au VIIIe livre avait accueilli la flotte troyenne. — (9) 541 solo se tollit ab alto, XI, 301, solio rex infit ab alto, c’est une formule ; elle n’est pas à sa place dans un intérieur aussi modeste que celui d'Évandre, cf. 178 solioque inuitat acerno ; Évandre est pauvre, mais il est roi ; ce sont là les deux idées qui alternent chez Virgile. — (10) 543 paruosque Penatis, Énée apporte en Italie les Penates publici populi Troiani, ce sont des dieux nouveaux en Italie, mais le culte des Pénates y est pratiqué ; ils ont une signification nationale plutôt que religieuse. — (11) 544 mactant lectas de more bidentis, formule qui se trouve déjà IV, 57; 545 Troiana iuuentus, fin de vers reprise mécaniquement de 182. — (1248) 548 sq. prona... aqua, G., I, 203, prono... omni ; 549 segnisque secundo defluit amni est reproduit mécaniquement de G. III, 447, missusque secundo defluit amni; bien que destinées à porter des nouvelles, les deux birèmes ne prennent pas une allure rapide ; elles se laissent aller au courant ; on ne rame pas — segnis 549 —, peut-être parce qu'on n'a plus assez d'hommes pour armer les avirons ; on mettra donc au moins autant de temps qu’à la montée ; parti dans la matinée, on n'arrivera au plus tôt que passé minuit et cela est nécessaire pour la suite des événements du poème ; en effet, si les nouvelles arrivaient plus tôt, on saurait au camp troyen qu'Énée n’est plus chez Évandre et l’expédition de Nisus et d’'Euryale n'aurait pas lieu ; c’est sans doute parce que l’arrivée des navires n’a aucune influence sur la marche des choses qu'il n'en est pas question dans la suite. — (14) 551 sqq., c’est la répétition du motif de VII, 274 sqq. ; seulement ici le cadeau à une utilité pratique immédiate.

P. 618. (1) 554 Fama uolat, locution fixée qui se trouve déjà III, 121. — (2) 556 Vota metu duplicant matres est imité d’Apollon. Ayg., I, 247sqq. au moment du départ de l’Argô at de yuvaixes [lo al 4Oavarorotv ëc

aiDéoa yeïoas astoov Ebyomevar véororo téhos Poundès érdaout. — (3) 556 sq. periclo, ablat. absolu ; les Arcadiens sont en guerre avec les Rutules, mais c'est une guerre qui traîne en longueur ; il s’agit actuellement, d’un danger immédiat; de là les comparatifs. — (4) 558 Tum pater Euandrus dextram complexus euntis, il ne peut être ici question que de Pallas, Non ego nunc dulci amplexu diuellerer usquam, Nate, tuo: 508 sq., dum te, care puer... complexu teneo 581 sq. ; euntis est donc substantivé = le partant. — (5) 563 sub Tartara misi, locution fixée, XI, 397, sub Tartara misi, cf. IT, 398, demittimus Orco. — (6) 560 sq. O mihi praeteritos referat si Juppiter annos, qualis eram... reproduit la formule: homérique Et ao, Ze5 ve mdteo xai ’Afnvain xai ’AnmoAov, ‘HBou we 7’. an 254 EX l670, XXIIL 629 sq., cf..04d., XIV, :468:5q.,:X XIV, 376 sq. ; Nestor rappelle ses exploits de jeunesse, non sans quelque vantardise, dans le premier passage, pour faire honte aux chef achéens de: leur pusillanimité, dans le second pour reprocher à Achille son égoïsme, dans le troisième pour constater son impuissance actuelle ; c’est pour d’autres motifs et plus touchants qu'Évandre regrette de n’avoir plus la force. — (7) 562, c'était un usage romain, souvent mentionné par ses historiens, que de brûler les armes des ennemis. — (8) Serv.-Dan. 565, Horrendum dictu dictum est e persona poetae, qui his, quibus fides diffieilior est, interponit affectum. — (?) Serv. 564... attendendum hoc sibi Euandrum uindicare, quod fuit in Hercule ; nam ut ille Geryonem extinxit ita hic Erulum occidit ; Virgile à trouvé ingénieux de spécialiser: ainsi l’expoit d'Évandre. — (10) 570 sq., tot... saeua dedisset Funera, locution fixée, G., III, 246 sq. nec funera… Tam multa... ursi... dedere. — (4) 579 crudelem abrumpere uitam se retrouve, IX, 407, cf. IV, 631, Inuisam... abrumpere lucem. — (12) 581 mea sola et sera uoluptas, fin de vers analogue, III, 660 ea sola uoluptas. — (3) Fundebat 584 et inexpletus lacrimans 559 caractérisent le ton du discours ; c’est une explosion de larmes et les paroles s’échappent d’elles-mêmes. — (14) 584 famuli conlapsum in tecta ferebant, ainsi Virgile dit de Didon, IV, 391 sq., suscipiunt famulae conlapsaque membra Marmoreo referunt thalamo, et, par l'identité des termes, 1l a voulu imposer le rapprochement. Le vieux roi n'a pas plus de résistance physique qu’une femme ; sa douleur est pourtant moins abandonnée que celle d’Alkimédé au départ de Jason, dont Virgile s’est sûrement inspiré : Mfrno 0 @ç tà moûra èmeyedato nyee mad, |Qc Éyero xAatous” adrvwrepov et ‘Qc aûivov xAalekEv SdV mat ayxas Éxouoa’Ahxmuéôn, Apollon. 4rg., I, 268 sq. et 276 sq., lui ont fourni, bien que le geste d’Alkimédé et celui d'Évandre soient différents, dextram complexus euntis Haeret inexpletus lacrimans 558 sq. et {e, care puer, complexus leneo 581 sq.

P. 619. (!) 587 Inde alii. proceres, I, 740, Post alii proceres ; 587 sq., ipse agmine Pallas In medio, IX, 28 medio dux agmine Turnus ; 588 pictis… in armis, VII 706 picti scuta Labici, XI, 660 pictis..… armis, XII, 2817, pictis.. armis montrent que l’Enéide est formée d’un nombre restreint d'éléments qui réapparaissent diversement combinés et qu'elle se renou-

velle peu. — (2) 589-590 l’Jliade compare l'éclat des armes de Diomède à celui de Sirius Ô6 te udhtora Aaurodv mappaiynor kehovpévos ’Qxcavoto V, 5 sq. — c’est de là que vient Oceani perfusus Lucifer unda —, l'éclat

de la pointe de la lance d’Achille à celui d'Hesperos, 0$ xANÀLITOS Èv

oûpav@ ‘oratat dGorrp XXII, 318, Astyanax enfant à run ‘bel astre, aktyrtoy aotépt xahkw, VI, 407 ; Apollonios compare Jason à Lemnos à un astre qu'une jeune fille voit se lever au-dessus de sa demeure en pensant à son fiancé quiest à l'étranger, Argon., I, 774 sqq., Polydeukès à un astre du ciel dont les rayons brillent le soir dans la nuit, II, 40 sq. ; Jason apparaissant à Médée à Sirius sortant de l'océan ‘YYco’ avalowoxwv... ’Qxeavoio, III, 956 sqq.; sauf le trait emprunté à l’Z}ade, la comparaison de Virgile est originale. — (5) 593 fulgentis aere cateruas se retrouve appliqué aux escadrons de Camille avec un mot archaïque plus original, florentis aere cateruas, VII, 803 et XI, 433. — (4) 504 qua proxima meta uiarum, il y a donc déjà des bornes miliaires, comme sur les routes romaines ; les anachronismes des derniers livres de l’Enéide ont pour but de vieillir des usages romains. — (5) 595 agmine facto, locution fixée qui se trouve, G., I, 82. — (6) 596, Ennius cité par Macr. Saë. summo sonitu quatit ungula terram, Virgile a enchéri sur le pittoresque. — (7) 598 sq. undique colles Inclusere cani et nigra nemus abiete cingunt, un site analogue est décrit V, 287 sq., VII 565 sq., XI, 522 sqq.; les identités de termes rendent le pittoresque typique ; il y avait naturellement dans les Apennins un grand nombre de gorges pareilles ; la

mention du jour de la fête — diemque 601 — ainsi que de la fraîcheur particulière des eaux du fleuve — gelidum 597 — semble indiquer que Virgile parle ici d’un endroit qu’il connaît. — (8) 600 sqq. Pelasgos…

qui primi finis aliquando habuere Latinos, il n’est pas question des Pélasges dans l’histoire primitive du Latium, VIII, 314 sqq. ; Virgile ne paraît pas avoir sur l’époque légendaire de doctrine absolument fixe.

P.620. (1) 609 sq. in ualle reducta — locution fixée, cf. VI, 703 — egelido secretum flumine ; après 606 sq. Huc... Succedunt, Énée doit se trouver sur une hauteur, or il est ici dans le vallon au bord du fleuve ; on peutimaginer qu'après avoir gravi la colline à l’origine de la vallée il est descendu dans cette vallée qui débouche sur le fleuve ; mais cela n’est pas dit dans le texte ; d’où la vraisemblance que 608-625 ont été écrits isolément et ion pas consécutivement au morceau précédent et pour s’y rattacher directement ; Énée est sur une des rives du fleuve et les Étrusques campent dans la plaine de l’autre côté. — (2) 612 En perfecta tibi, promissa conmiugis arte reproduit mécaniquement la structure du début, de VII 545 de sens tout différent En perfecta tibi bello discordia tristi. — () 614, Ceci est une préparation : en effet, XII, 739, l’épée de Turnusse brise contre le bouclier divin. — (4) 616, arma... radiantia, 11., XVIII, 616, en parlant des armes d'Achille, Teïyex uaomaiooyra. — (5) 622 ingentem, Énée a été qualifié d’ingens, VI, 413, VIII 367, la cuirasse est donc à sa taille. — (6) 622 sq. la comparaison de l’éclat de la cuirasse avec celui de la nuée rougie par le soleil est empruntée à Apollonios, qui dit à propos de la toison d’or, Argon., IV, 125 sqq. xüac…. vepéAn évaktyxtoy, 1 7’ aviovros ‘Heiou vhoyeoñiotv éoeb0etat axtivecoiv; l'introduction dans. un passage imité d’Homère d’une comparaison prise à Apollonios est caractéristique des procédés d’art de Virgile ; ce qui ne l’est pas moins, c'est qu'il s’y était déjà référé pour peindre un nuage réel, VII, 142 sq., radiis... ardentem lucis et auro... nubem. — (7) I], XIX, 2 sqq. — (8) 618 oculos per singula uoluit Miraturque interque manus et bracchia uersat, Il., XIX, 18 Téprero d’ èv ystoeooty É{wv 0eod ayhaa Oüwpa.

P.622. (1!) 445 sq. fluit aes riuis, aurique metallum Volnificusque Chalybs hasta fornace liquescit.

P. 623. (1) Serv. 631 Procubuisse id est prima parte se inclinasse..…, ut imclinatione corporis ubera praeberet infantibus ; nam si « procubuisse » dacuisse accipias, contrarium est quod dicit « ludere pendentes pueros ». — (?) 635 Nec procul hinc... addiderat correspond à 630 Fecerat et c’est un polysyndeton. — (#) 636 magnis Circensibus actis, la tradition plaçait l'évènement aux Consualia, fête de Consus, dieu de la récolte heureusement rentrée ; primitivement il y avait à cette fête des courses d'animaux de travail et de trait, particulièrement de mulets ;: à cause de ces courses Consus avait été identifié par les anciens avec Poseidôn rrtios ; c’est ce qui a autorisé Virgile à remplacer les consualia par les magni ludi Circenses ; l’anachronisme s'explique par le désir de ne pas dépayser le lecteur ; pourtant les Consualia étaient encore célébrés du temps d’Auguste. — (4) 641 caesa... porca, Serv. falso..… ait « porca »; nam ad hoc genus sacrificui porcus adhibebatur, ce qui est confirmé par d’autres témoignages ; nous ignorons pourquoi Virgile ne s’est pas conformé à l'usage généralement admis ; XII, 170 Setigeri fetum suis ne laisse pas reconnaître le sexe.

P. 624. (!) VII, 178. — (?) VII, 706 sqq. — (3) Suivant le Serv.-Dan., C41, Virgile a pu voir les statues des deux rois, huius... facti in sacra uia signa stant, Romulus à parte Palatii, Tatius uenientibus a nostris. — (4) C. Babelon, Monnaies de la République, 1, 149 et II, 65. — (5) Les cérémonies très archaïques et la formule du traité violé par Mettus ont été conservées par Tite-Live, I, 24 ; Serv., 642, uidens... poeta Romano nomini incongruam esse uindictam, culpam in criminis retorquet auctorem, dicens ex sua persona « at tu dictis, Albane, maneres ! » Ideo etiam « mendacis » infert, ut tacitae quaestioni et inuidiae crudelitatis occurrat. l

P. 625. (!) Serv. 655 in Capitolio in honorem illius anseris, qui Gallorum nuntiarat aduentum, positus fuerat anser argenteus. Auratis porticibus, hoc ad tempus retulit florentis Romanae reipublicae.

P. 626. (1) Cf. VI, 825, referentem signa Camillum. — (2) Serv., 664 flamines in capite habebant pilleum, in quo erat breuis uirga desuper habens lanae aliquid. — (3) 665 Virgile a employé ici le terme technique Extuderat qui exprime le travail au repoussé et les commentateurs ont vu là une contradiction avec caelatus 701 qui désigne le travail du ciseau ; en réalité il n’y a pas de contradiction ; la fiction est que le bouclier à été exécuté au repoussé, mais repris avec le ciseau, qui donne les accents.

P. 627. (1) Serv., 666, pilenta sunt uehicula, sicut nunc basternas uidemus ; erant autem tunc ueneti coloris, non ut nunc russati. — (2) Tite-Live, V, 25, 8, honoremque ob eam munificentiam ferunt matronis habitum, ut pilenta ad sacra ludosque, carpentis festo profestoque uterentur. — (3) Suét. Aug. 31, sacerdotum et numerum et dignitatem, sed commoda auxit, praecipue Vestalium uirginum, Tac. Ann., IV, 16, ita medendum senatus decreto aut lege, sicut Augustus quaedam ex horrida illa antiquitate ad praesentem usum flexisset. — (4) Mon. Ancyr. M?, p. 44, Tù ëv[ou]d mou ouyxAtrov départ vmepwærpün eifs Tob]le Zakiwy Üpyous. — (5) Suét. Aug. 31 Non nulla etiam ex antiquis caerimoniis paulatim abolita restituit, ut Salutis augurium, Diale flaminium, sacrum

Lupercale, ludos Saeculares et Compitalicios. — (6) 667 Tartareas etiam fauces, alta ostia Ditis est modelé sur G., IV, 467 Taenarias etiam fauces, alta ostia Ditis.

P. 628. (1) C'est au même ordre d'idées qu'appartient, VI, 826-835, l’allusion à la guerre entre César et Pompée, qui ne faisait pas partie du plan primitif et qui est un fragment ajouté postérieurement.

P. 629. (1) 679 Cum patribus populoque, penatibus et magnis dis est modelé sur III, 12, Cum sociis gnatoque, penatibus et magnis dis, avec l'intention d’assimiler Auguste à Énée. — (2) Cass. Dio, XLIX, 14, rw ’Ayoinna otépavov {puoodv ÈUOOÀOL HoxTHÉVOY ÉdWOT,GATO' O Mi TOUTENOV mir adbre ahw Tw éyévero. Cf. Ov. de art. amat. III, 392, Tite-Live per. 129, Pline, NH; XVT; 7,,Sén. de Benef. Ill, 23; Velleius PR — (3) 685 ope barbarica est d’Ennius cité par Cicér. Tusc., I, 35, 85.

P. 630. (1) 688 Aegyptia coniunx, Antoine avait répudié Octavie en 32 av. J.-C., Plut. Comp. Demeir. c. Anton. 'Avrwvyios dé moüroy opoù 090 VOVAÎRAG DYAYETO, ToOËYHA ndvt ‘Popaiw Tero NMÉVOY, ÉTEUTA TV dot xai Oialws yaunbeiouy ÉlrAace, ti Éevn Hat ln XaTA vomous cUvOËGr

xaottomevos — Strab., XVII, p. 797, ’Efetipnoey ni mAéoy tv KAeomdzoav, Gore Kai yovaira Éxotve ka étexvorour,oato &ë aûtñc. — (2) 690 est repris de

V, 143. — (3) 698, Virgile traduit ici la répulsion d’Auguste pour les divinités égyptiennes. Pendant son séjour en Égypte, il refusa, à la grande confusion des prêtres, d’aller rendre visite au bœuf Apis. En 43 av. J.-C., les triumvirs avaient permis l’érection d’un temple de Sérapis et d’Isis : il revint là-dessus. Cass. Dio, LII, 32 (726/28) ta pèv teoù ta Atyômrta oùx ÉsedéEato eow toù noprotov, LIV 6 733-21 va ve teoà ral Aiyénmax ënesudvra adÜue Èç To aorv dvécrethev, dneundy undéva nÔÈ èv rw Tooactelw adTà Evroc GyÔdov hutatadiov moteiy. — (4) Après la bataille d’Actium Auguste éleva sur l'emplacement de son camp un trophée à Mars et à Neptune, Suét. Aug., 18.

P.631. (1) 704 sq. ilest curieux de rapprocher du passage de Virgile l'hymne suivant, Brit. Mus. Papyr. CCLVI, Kenyon, Rev. de Phil., XIX, 177 Sq.

"AxTLOV dufptéruv, dva vlaiuaye, K[xi]sapos Épywv Mviua, x[ai] é[0tu]yéwv uaptuoin xaudtuv, Alüvos o[té]uasty Refonpéve : ooi yàp "Aonoc H[veüua]ta al cauéwvy ÉSTOpESEY TéTayov…

Xatpe, pdxap Aeuxäta Aid [Kpov]ltôdo, ZeBiotou Ntxailuv Épywv Ëv routäveuua av.

— (2?) 707 uentis.…. uocatis locution fixée qui se retrouve III, 253, et V, 211. — (3) 709 pallentem morte futura, fin de vers répétée mécaniquement de IV, 644, pallida morte futura. — (4) 713 latebrosaque flumina, ainsi VIII, 31 sqq., le dieu Tiberinus apparaît à Énée sous une forme humaine ; le Tibre est à côté de lui et il s’y plonge à la fin de la scène. — (5) Octavien célébra le triple triomphe Dalmatique, Actiaque, Alexandrin, les 13, 14 et 15 août 29 av. J.-C., Suét. Aug., 22, Macr. Sat., I, 12, 35. — (6) Monum. Ancyr. M? p. 66, Duo et octoginta templa deum in urbe consul sext[um ex decreto] senatus refeci, nullo praetermisso quod e[o] tem{pore refici debebat] ; 1l ne s’agit là que de la restauration d’anciens temples ; il y eut aussi des constructions nouvelles : Tite-Live, IV, 20, Augustum Caesarem templorum omnium conditorem ac restitutorem ; naturellement le

chiffre de ces constructions nouvelles resta bien au-dessous de celui des restaurations ; Auguste a résumé lui-même pour la postérité son œuvre d'ensemble, Monum. Ancyr. M2 78 Curiam et continens ei Chalcidicum templumque Apollinis in Palatio cum porticibus, aedem diui Juli, Lupercal, porticum ad circum Flaminium, quam sum appellari passus ex nomine eius qui priorem eodem in solo fecerat Octauiam, puluinar ad circum Maximum, aedes in Capitolio Iouis Feretri et Jouis Tonantis, aedem Quirini, aedes Mineruae et Iunonis Reginae et louis Libertatis in Auentino, aedem Larum in summa sacra uia, aedem deum Penatium in Velia, aedem Juuentatis, aedem Matris Mag. hoc in Palatio feci. C'était un très ancien usage chez les Romains que de construire ou de restaurer des temples ex manibiis. ; Auguste l’encouragea chez les membres de sa famille et chez les grands personnages de Rome, qui tinrent à honneur de l’imiter. Malgré tout, on est loin du chiffre rond, trop complaisamment arrondi, de Virgile. — (7) Serv.,717, hoc est, compitalicii ludi celebratisunt. — (8) La supplicaño était une cérémonie qui mettait en mouvement toute la population romaine, hommes et femmes ; on se couronnait et on se rendait avec des branches de laurier à la main dans les temples qui restaient ouverts toute la journée et dans lesquels on offrait du vin et de l’encens ; les femmes suppliaient à genoux, les cheveux dénoués. Quand il s’agit comme ici de témoigner sa reconnaissance aux dieux, la supplicatio prend le nom de gratulatio ; elle devint très en faveur sous l’empire où elle servait à célébrer tous les événements heureux arrivés à l’empereur. — (2) Cass. Dio, LI, 21 aûtod ei tv mov Eseh0ovros oÙ te Got Ebvoay, Gomep etpnra, Aa © Ümaroc :Odxhéptoc Iloziros* .… oùtos oùv Ônuosia wa aûToc Ünép te Toù Onuou xai Oméo Tic PouArs ëni th Toù Kaloapos doter EBouQürnoer 0 pÜTw Troûrecov Ëni unôevos AA Ro ÉVeyovet.

P. 632. (1) La construction du temple d’Apollon sur le Palatin avait été décidée par Octavien en 36 av. J.-C., à la suite de la victoire sur Sextus Pompée ; il ne fut consacré que le 9 oct. 28 ; mais les travaux furent poursuivis vivement après Actium et 1l était bien avancé en août 29, époque à laquelle Virgile y représente César ayant à ses pieds le monde vaincu ; on y accédait par un arc de triomphe ; il était précédé d’un vestibule quadrangulaire entouré de portiques ; on y montait par un escalier en marbre de Carrare. Premier magister des Quindecimuiri, Auguste y fit transporter les oracles Sibyllins et y fit construire un temple de Vesta ; ilen fit le centre du culte d’Apollon qui prit dans l'État une importance égale à celui de Jupiter Capitolin. — (?) 721 Dona recognoscit populorum aptatque superbis Postibus est l'expression de la réalité. Monum. Ancyr. M2, p. 88, Don[a ex} mamibiis in Capitolio et in aede diui Iuflji et in aede Apollinis et in aede Vestae et in templo Martis Vltoris consecraui ; le temple d’Apollon Palatin devint un véritable musée ; il est curieux de noter que ce que Virgile appelle dona populorum étaient en effet des objets pris comme butin, ex manibuis, suivant l'expression même d’Auguste qui remet les choses au point. Dans le triomphe Alexandrin figurèrent les plus belles pièces du trésor de Cléopâtre et des statues grecques destinées aux temples romains. — (>) 727. Rhenusque bicornis, les commentateurs voient là une allusion au delta du Rhin, mais les fleuves étaient toujours représentés avec des cornes, Corn. de nat. deorum 22 p. 125 Ttods motauobs xepaowioos %xai TAVOUWTOÙS

avarhdrrovatv, doave Blardv vi ris pooñs adtüoy Hal punTuxÔy ÉxoUINns, Schol. Soph. Trach., 13 où morapuoi Bosxoavor Ôverumobvro. Schol. Eur. Or. 1378 vobs morauods tavooxodvous élwyodpouv. — (#). Monum. Ancyr. MB; p. 22-23 [In triumphis meis] ducti sunt ante currum m/e]um reges aut rfegjum lib[eri nouem].

P. 633. (!) 730 rerum est un rappel voulu de 626 res Italas. — (2) I, X, 140. Iouxihoy du’ wuotst odxos Déto.

Message d'Iris à Turnus (1-24). — 1. Du VIIIe livre au v. 260 du Xe, l'action de l’Enéide se complique, c’est-à-dire qu’elle a lieu sur plusieurs théâtres à la fois. C’est ce que signale le début du IX® livre, tout en reliant étroitement ce livre au précédent : « Et tandis que ces événements se passaient sur un théâtre tout opposé — Aique ea diuersa penitus dum parte geruntur ! —, Junon, fille de Saturne, envoya du ciel Iris ? à l’audacieux Turnus 5.» Ce qu’il faut entendre par «ces événements — ea — », Virgile l’a précisé de telle façon qu’il ne saurait y avoir aucun doute à cet égard ; Iris avertit en effet Turnus qu'Énée a pénétré jusqu'aux villes lointaines de Corythus et qu’il arme les Étrusques — exremas Corythi penetrauit ad urbes Lydorumque manum… armat 10 sq. — ; les villes de Corythus sont, désignées mythologiquement 4, les villes étrusques ; s’il arme les Étrusques 5, c'est qu’il est en train de conclure l'alliance avec Tarchon. Iris est donc envoyée à Turnus exactement pendant la seconde moitié de la journée passée par Énée chez Évandre, quand il a traversé le fleuve de Caeré, ce qu'il se préparait à faire à la fin du VIII livre, et pendant les négociations avec les Étrusques. Ceci concorde très nettement avec le fait que l'attaque brusquée du camp troyen ayant échoué, Turnus remet au lendemain l'attaque en règle, parce que la journée est trop avancée — melior quoniam pars acta diei 156.

On. se demande pourquoi Junon, qui est au courant des choses et qui ne s'endort point, étant acharnée contre les Troyens, ne lance pas Turnus à l'assaut du cemp dès le début de la journée précédente, pendant la remontée du Tibre par Énée. Virgile ne nous renseigne pas là-dessus, suivant sa méthode d’escamoter les difficultés, dans l'espoir que le lecteur ne les apercevra pas. Il paraît avoir été guidé uniquement par un parti-pris de l'aménagement de l’action poétique.

Si Turnus avait été averti la veille au matin, il aurait eu deux journées pleines pour assaillir le camp ; assurément Virgile aurait pu prolonger la résistance ; mais les Troyens sont peu nombreux en face des contingents de Turnus ; surtout l'assaut d’un camp ne comporte pas des opérations bien variées et il était malaisé de soutenir l'intérêt pendant deux journées entières. Il a préféré abréger aux dépens d’une invraisemblance, passée sous silence d’ailleurs, dans le rôle de Junon.

Entre la scène de l’apparition de Vénus à Énée et celle de l’apparition d’Iris à Turnus , Virgile a établi un parallélisme. Énée reçoit la visite de sa mère au fond d’une vallée dans un bois consacré à Silvanus, Turnus celle d’Iris également dans une vallée et dans un bois consacré à son père Pilumnus ! — Zuco.. sacrata ualle 3 sq. — ; en somme Énée n’a rien à faire avec Silvanus, tandis qu’il est naturel que Turnus se trouve dans le bois sacré de son père ; en revanche, on comprend qu’'Énée et ses compagnons fatigués d’une longue étape fassent halte dans une vallée boisée ; on ne voit pas pourquoi Turnus, qui est excité au plus haut degré contre les Troyens, qui a mené fiévreusement la déclaration de guerre et ses préparatifs, qui a son armée sous la main, reste inactif au lieu d'attaquer sans délai. Dire qu'il se trouve là par hasard — forte 3 — n’est pas une explication suffisante ; il y a une invraisemblance du côté humain comme du côté divin.

Les paroles d’Iris à Turnus sont empreintes de la précision usuelle chez Virgile ; elle dit tout le nécessaire avec le moins de mots possibles : une occasion se présente qu’un dieu n’aurait pas osé promettre à ses désirs : Énée a abandonné les siens ; il est en Étrurie ; il faut agir immédiatement et attaquer le camp en profitant du désarroi de la surprise. La disparition d’Iris qui trace dans le ciel un arc colossal est très pittoresque ? ; Turnus surpris se demande qui lui.a envoyé Iris ? ; il est émerveillé, tend les deux mains vers le ciel# et assiste à un prodige ; le ciel s’entrouvre et il voit les étoiles dans leur course ; c'est un omen qu'il accepte 5. Le parallélisme avec Énée s’accentue ; Énée lui aussi avait été favorisé d’un prodige dans le ciel, des lueurs et des entrechoquements d'armes ; seulement le prodige pour Énée avait une sigmification ; c'était l'annonce des combats qui le rendraient digne de l’Olympe ; celui de Turnus est vide. L’intention de Virgile est de nous montrer les deux héros rivaux protégés par les dieux ; mais cette protection est très inégale ; celle de Vénus est efficace ; Junon se borne à donner à Turnus un avis tardif et sera empèêchée de soutenir son effort jusqu’au bout ; en mettant les mau-

vaises chances du côté de Turnus, Virgile explique sa défaite ; il ne la justifie pas pour le lecteur, qui trouve cette défaveur immétitée.

Turnus prend de l’eau dans ses mains, rite purificateur ; il y a donc un cours d’eau dans la vallée comme dans celle où s'était trouvé Énée ; puis il adresse aux dieux des prières et des vœux ; lui aussi il est pieux ; c’est exactement l'attitude d'Énée après l'apparition du Tibre au VIII livre.

Attaque brusquée du camp troyen (25-76). — 2. Aussitôt (1!) toute l’armée s’avance dans la plaine, riche en chevaux, riche en vêtements brodés et en or ; elle est superbe. Messapus commande l'avant-garde, les fils de Tyrrhus (?) l’arrière-garde ; Turnus est au centre de la colonne (°). La comparaison, qui appartient à Virgile, avec le Gange profond aux sept branches calmes — sepiem sedatis amnibus 30 — et avec le Nil quand il coule dans son lit, rend majestueusement la marche régulière d’une armée puissante en rase campagne. Mais les Troyens ne se laissent pas surp:endre ; ils aperçoivent un nuage de poussière ; Caïcus (?), qui est de garde du côté du rempart directement menacé donne l'alarme (°). Une clameur formidable retentit — ingent clamore 38 — ; les Troyens rentrent dans le camp et garnissent les murailles. Énée, capitaine consommé — opfimus armis 40 — avait donné pour instructions à son départ de se tenir sur la défensive ; 1l n’a pas été question de ces instructions au moment du départ ; c'est l’usage de Virgile de ne dire les choses qu’au moment où elles vont servir. 11 y a là une première déception pour Turnus. {ris lui avait fait espérer qu'il surprendrait les Troyens — furbata arripe castra 13 — ; or il a affaire à des troupes qui ont des ordres et qui les observent. A la fougue de Turnus, Virgile oppose la sage prévoyance d’'Énée; mais, comme il ne faut pas qu’on doute de la vaillance des Troyens, il les montre n’obéissant qu’à regret, remplis qu'ils sont du sentiment de l’honneur et de colère. Tout cela est à la fois discipliné et frémissant. Le dernier vers — Aymatique caurs exspectant turribus hostem 45 — annonce une résistance résolue.

Cependant Turnus, dans son impetience, a devancé le gros de l’armée, qui marche trop lentement à son gré ; suivi seulement de vingt cavaliers, il accourt ($) : il à l’ardeur et la vaillance de la jeunesse; c’est bien lui qui est l’âme de l’atteque et le héros de la journée ; 1l excite ses compagnons à le seconder ; il lance en l’air son javelot, ce qui est le signal du combat. Virgile, qui tient à donner à tout cela une couleur romaine, lui fait reproduire le geste consacré du chef des Fétiaux, le pater patratus, qui en envoyant sa lance dans la direc-

CARTAULT. 4

tion du territoire ennemi ouvrait ainsi solennellement, rituellement, les hostilités (1). Turnus s’élance fièrement dans la plaine () ; ses compagnons lui répondent par une clameur (?), par des cris confus, qui font frissonner ; 1l y a là beaucoup de mouvement et d'animation ; ils s’étonnent de la lâcheté des Troyens, qui refusent le combat en plaine ; hors de lui — éurbidus 57 —, Turnus galope autour du camp, comme le loup affamé, rendu farouche par les intempéries, qui après minuit tourne autour d’une bergerie pleine sans pouvoir y pénétrer (£) ; et, comme c’est moins l’action extérieure que les sentiments profonds des personnages qui préoccupent Virgile, 1l le montre, devant l’obstacle imprévu, enflammé de colère, brûlé de fureur jusque dans les moelles — Zenescunt irae, duris dolor ossibus ardet 66 — ; ne trouvant d'accès nulle part ($), il tente d’incendier la flotte troyenne ; celle-ci étant amarrée derrière le camp, protégée par le rempart et par le Tibre, les commentateurs se sont demandé comment Turnus pouvait l’atteindre ; mais, si l’on se place à l'endroit où le rempart rejoint le fleuve, on aperçoit de flanc les navires. Turnus réclame du feu (5), saisit une torche (?); les préparatifs fiévreux de l'incendie (®), la flamme noirâtre et fumeuse de la résine, la cendre embrasée qui monte dans l'air sont peints avec l'abondance et la richesse de style que Virgile sait au besoin déployer.

Métamorphose des navires en Nymphes (77-122). — 3. La flotte Troyenne est sauvée des menaces de Turnus par l'intervention de Cybèle. L'introduction de Cybèle est motivée par le fait que les Troyens sont des Phrygiens ; ils sont souvent ainsi appelés dans l'Enéide ; l’origine de leur race leur est amèrement reprochée au IX livre, 508 sqq., et 1ls repoussent fièrement l’outrage en témoignant par des actes que leur race est énergique et vaillante, 634 sq. C’est donc surtout comme des Phrygiens et par suite protégés par leur déesse nationale qu'ils apparaissent dans ce livre. Mais l'importance attribuée à Cybèle à une autre cause. En 204 av. J.-C., conformément à un oracle Sibyllin qui préconisait ce moyen pour chasser d’Italie Annibal, les Romains obtinrent du roi Attale la cession de la pierre sacrée météorite de Pessinonte et l’installèrent sur le Palatin où en 191r fut consacrée l’Aedes Matris Deum Magnae Idaeae dont le culte fut reçu à Rome avec un grand enthousiasme ; c'était le rattachement solennel de la nation romaine à son origine légendaire. Le temple du Palatin ayant été détruit en 3 après J.-C. par un incendie fut rebâti par Auguste, qui paraît s'être intéressé particulièrement au culte de Cybèle, lien visible et vénérable entre Rome et la patrie Troyenne ; ce sont donc des considérations nationales qui ont suggéré

à Virgile le passage qui nous occupe (!}. Homère et Hésiode ne connaissent encore Rhéa que comme l'épouse de Kronos et la mère de Zeus et de ses frères. Il n’y a pas trace chez eux d’une mère commune des dieux. C'est dans les hymnes homériques qu'apparaît pour la première fois une mère des dieux sans nom qui est représentée comme la mère Idéenne. Puis entre la mère des dieux grecque et la mère des dieux asiatique, considérées pendant un certain temps comme distinctes, l'identification se fait ou plutôt la première est absorbée par la seconde. Le syncrétisme est complet chez Virgile ; Cybèle est la mère de Jupiter et elle est en même temps la déesse Berecyntia 82, du nom des Bérécyntes, ancienne peuplade phrygienne, la mère par excellence Matrem 108 ; elle est étroitement rattachée à l’Ida — Phrygra. in Ida 80 —, ce qui rappelle le titre officiel sous lequel elle était adorée chez les Romaïns, Mater Deum Magna Idaea.

À propos du miracle, qui a préservé les navires d’un incendie terrible — {am saeua 1ncendia 77 —, Virgile invoque les Muses, pour donner à la chose plus de solennité et parce que, si la renommée s’en est conservée à travers les âges, le fait remonte à des temps reculés que seules les Muses ont connus et pour lesquels seules elles font autorité (2).

Donc à l'époque où Énée construisait sa flotte sur l’Ida (3), Cybèle a été trouver son fils Jupiter, maître de l'Olympe dompté ; elle lui a exposé qu'elle possédait au sommet de l’Ida, au milieu d’une forêt de pins qu'elle aimaït, un bois sacré, lieu de dévotions, de sapins et d’érables (4) ; ces arbres elle les a sacrifiés à Énée () pour ses navires; elle demande maintenant comme une faveur qu’un fils doit à sa mère, que ces navires nés des arbres de ses montagnes soient à l'abri des avaries et de la destruction. Mais Jupiter est, par sa nature et ses fonctions, le gardien de l’ordre établi des choses. IL proteste contre une requête qui ne va à rien moins qu'à bouleverser les lois supérieures de la destinée contre lesquelles les dieux mêmes ne peuvent rien, et qui tendrait à assurer une durée immortelle à des objets fabriqués par une main mortelle ; tout ce qu’il peut accorder, c’est de métamorphoser en Néréides (6) tous ceux des navires qui, après avoir échappé aux fureurs des flots, atteindront les ports Ausoniens et amèneront Énée aux champs de Laurente (7). Il confirme sa promesse en prêtant le grand serment sur le Styx ().

Au moment de l'attaque sacrilège de Turnus, voici ce qui se produit : on voit se lever du côté de l’Aurore — sans doute parce que Cybèle est une déesse orientale — et traverser le ciel un nuage colossal — ingens.… nimbus IIO sq. — ; on aperçoit les chœurs de l’Ida, c'est-à-

dire le cortège tumultueux et bruyant des Corybantes ; on entend dans les airs une voix dont l'accent fait frissonner, qui décharge les Troyens du soin de défendre leurs navires et ordonne à ceux-ci de rompre leurs amarres et de s’en aller sous la forme de déesses de la mer ; ainsi l’ordonne la mère des dieux. Aussitôt les poupes se détachent du rivage, les éperons de l’avant plongent dans les flots à la façon des dauphins et l’on voit reparaître — mirabile monstrum 120, ajoute Virgile pour que nous ne manquions pas de nous étonner — autant de formes virginales à la surface de la mer (1).

Harangue de Turnus. Préparatifs pour passer la nuit (123-175). — 4, Après un événement imprévu et considérable — celui-ci est particulièrement merveilleux —, la stupéfaction chez Virgile est de rigueur ; les Rutules sont donc stupéfaits ; Messapus lui-même est épouvanté et ses chevaux se cabrent ; le Tibre s'arrête en faisant entendre un son rauque et renverse son cours (2?) ; mais Virgile ici n'insiste sur l'émotion générale que pour produire un beau contraste ; seul Turnus n’a pas perdu confiance (#). C'était l'usage des généraux romains de parler à leurs soldats dans les grandes circonstances ; la coutume romaine est ici prêtée à Turnus qui adresse aux siens une harangue à la fois logique et passionnée, deux qualités, qui chez Virgile vont ensemble ; pour ce qui est de la passion, il ne faut pas oublier que Turnus est dans un état d'âme violent. Suivant son habitude, Virgile indique brièvement le ton et le but de son discours : encourager les siens et les exciter — Ultro animos tollit dictrs atque increpat ultro 127.

Ce discours renferme de beaux accents ; il est certain qu'il n'avait pas encore reçu sa forme définitive, lorsque la mort a arraché l’Enéide des mains de Virgile (4).

Turnus s'occupe d’abord du prodige dont l'impression vient d’être si forte. Chez les Romains, quand un prodige avait eu lieu, la première chose qui s’imposait était de déterminer à qui il s’adressait et quelle en était la signification ; c’est ce que fait très ingénieusement Turnus en le tournant dans un sens favorable ; ce ne sont pas les Rutules qu'il vise, ce sont les Troyens et il est pour eux un désastre, puisque Jupiter leur interdit ainsi toute retraite par mer (°) ; comme sur terre les Rutules leur sont très supérieurs en nombre, autant dire qu'il les leur livre sans défense ; malheureusement pour Turnus le sens du prodige est tout autre ; le prodige atteste l’inutilité des efforts humains contre un peupie prédestiné ; l'ennemi ne détruira pas plus l’armée troyenne qu'il n'a pu détruire les navires.

Il aborde alors la question capitale, qui est de savoir quel est en somme l'arrêt des destins. Pour lui les oracles dont se prévalent

à tort ou à raison les Phrygiens leur ont simplement promis qu'ils arriveraient en Italie ; ils sont donc accomplis (1) et n'ont rien de menaçant pour l'avenir : ce n'est là, malheureusement encore pour Turnus, qu’une interprétation personnelle, qui n’est pas d’accord avec la réalité ; le destin des Troyens comporte leur établissement définitif en Italie. Turnus lui aussi a ses destins qui sont d’anéantir (?) une race coupable de lui enlever son épouse ; c’est là une injure qui ne touche pas que les Atrides (3) ; malheureusement. pour Turnus, ce qu'il prend pour ses destins ne sont que ses prétentions person- : nelles.

On dira qu'ils sont assez punis par la chûte de Troie ; cela serait admissible, s'ils n'étaient pas retombés dans la même faute.

Ils ont confiance dans les retranchements qu'ils ont élevés (4); mais n'ont-ils pas vu les murs de Troie bâtis par Neptune s’abîmer dans les flammes ?

Tout ceci est encourageant — animum tollit diciis 127 — ; maintenant 1l apostrophe ceux qui l’écoutent — increpat 127.

Il leur demande qui est prêt à forcer avec lui l'enceinte et à tomber sur l'ennemi tremblant, et il a ici un superbe couplet de bravoure ; il n'a pas besoin d'armes forgées par Vulcain ni de mille navires ; il ne recourra pas à de lâches surprises dans l’ombre comme le Cheval de Bois et le rapt du Palladium ; c’est en plein jour qu'il incendiera leur camp () et ils verront qu’ils n’ont pas affaire à des Grecs, qu'Hector a réussi à tenir en échec pendant dix ans ($).

Mais l’heure est avancée ; il invite ses soldats à jouir joyeusement du succès acquis — sans doute la disparition de la flotte (7) —, à se reposer et à attendre le moment de l’action ().

Suivent deux petits tableaux rapides contenant les préparatifs faits des deux côtés pour passer la nuit. Messapus reçoit l’ordre de surveiller les portes du camp et d’allumer des feux autour des murs. Quatorze chefs sont désignés chacun à la tête d’un détachement de cent hommes (°) pour établir le blocus. Les hommes prennent vivement leur poste, fixent les tours de garde, boivent et jouent couchés dans l’herbe (1) et se préparent à passer la nuit autour des feux, sans dermir.

Les Troyens, qui voient tout cela et qui ne sont pas rassurés, occupent les postes d'observation, inspectent les portes, assurent la jonction des ouvrages avancés au rempart (1) et apportent des traits, suivant les instructions de Mnestheus et de Séreste, à qui Énée a délégué le commandement en cas de danger, nouvelle preuve de sa prudence dont nous ne sommes informés qu'ici. Toute la légion (22)

veille au rempart ; les postes ont été tirés au sort et on monte la garde à tour de rôle.

Des deux côtés toutes les dispositions sont prises et on est sur le qui-vive.

Exploits et mort de Nisus et d'Euryale (176-449). — 5. Le célèbre épisode de Nisus et d'Euryale est une imitation, plus exactement une transposition de la Dolonie du X£€ chant de l’Jliade et la comparaison des deux morceaux illustre avec une clarté saisissante les procédés de l’art virgilien et ce qui le différencie de l’art homérique. Par un respect conventionnel pour le modèle ou par faiblesse inventive, peut-être pour les deux raisons, Virgile emprunte à Homère la matérialité des faits, des détails qui ne sont pas du reste toujours appliqués heureusement, et le cadre général. De lui-même :1l ajoute des éléments d'émotion, de pathétique, de tendresse et d'héroïsme juvénile qui transfigurent le tout, avec l'intention bien évidente de laisser Homère loin derrière lui.

Dans l’Zhade, il s'agit d’un hardi coup de main pour se saisir d’un ‘ennemi isolé ou pour se renseigner d’une façon quelconque sur les projets de l’ennemi et sur l’état de son armée; dans l’Énéide, de forcer un blocus étroit pour avertir le général absent de la situation des siens, ce qui est plus important et plus dangereux. Dans l’//iade, après de durs combats et l’insuccès de l'ambassade à Achille, Agamemnon très inquiet de ce qui va se passer le lendemain, convoque pendant la nuit un conseil de guerre. Nestor demande s'il n'y aurait pas quelqu'un d'assez audacieux pour se glisser dans le camp des Troyens et surprendre leurs intentions. Diomède s'offre ; 1l se sent assez de courage pour tenter l'entreprise ; mais il voudrait avoir un compagnon ; quand on est deux on a plus de confiance et on a plus de ressources d'idées. Agamemnon lui laisse le choix ; il désigne Ulysse, qui accepte résolument. Diomède et Ulysse sont de braves gens, qui, dans l’intérêt de l’armée, se chargent sans sourciller d'une mission périlleuse et risquent leur vie ; s'ils s'associent, c’est parce qu'ils aiment à travailler ensemble et qu’ils se complètent, Ulysse étant le cerveau qui pense et Diomède le bras qui exécute. Dans l’Enéide, les Troyens tiennent également conseil et cherchent un messager pour informer Énée. Nisus s'offre comme Diomède, mais avec des sentiments différents. Personne ne songe à lui, parce que rien ne le désigne particulièrement, et s'il se présente, c'est parce qu'il est avide de se distinguer, qu'il est séduit par la beauté de la tâche et l'attrait du dévouement. IL incarne cet héroïsme juvénile, qui est une création de Virgile, qui est représenté par Pallas, par Lausus, héroïsme ardent, généreux, pas-

sionné pour la gloire et qui affronte le péril sans calcul, parce qu’il est honorable de tenter de grandes choses. Il ne songe pas à s’adjoindre un compagnon ; il dissuade Euryale de le suivre, parce qu'il craint pour lui et si Euryale le suit malgré tout, c’est qu’il se sent gagné par la contagion de l'héroïsme et qu’il ne veut pas abandonner son ami dans le danger. L'épisode de Nisus et d'Euryale n’est pas seulement la glorification de l’héroïsme, mais aussi de l'amitié ; Euryale trouve la mort pour avoir suivi son ami ; Nisus, hors de danger, revient sur ses pas pour le sauver et succombe. Diomède et Ulysse sont de vieux routiers qui savent leur métier ; ils sont dénués de scrupules, féroces ; ils ne font point de sentimentalité ; ils. s'emparent de Dolon, qui s’approchait du camp des Achéens pour remplir une mission pareille à la leur, en tirent les renseignements dont ils ont besoin en lui promettant la vie sauve, et lorsque Dolon, après avoir donné assez lâchement toutes les informations demandées, réclame l'exécution de la promesse, Diomède lui fait observer que, si on lui laisse la vie, il pourra encore nuire, tandis qu'une fois mort, il ne fera plus de mal et, sur ce raisonnement simpliste, il le tue malgré ses supplications. Les deux compères le dépouillent ; puis ils continuent leur route et arrivent au campement des Thraces ; ils aperçoivent les chevaux de KRhésos, dont, profitant des indications de Dolon, ils veulent s'emparer ; ils se mettent méthodiquement à la besogne ; Diomède tue douze Thraces endormis et Rhésos treizième ; il ne tue pas pour tuer, mais parce qu'il faut arriver jusqu'aux chevaux et Ulysse tire les cadavres par les pieds, pour leur frayer un chemin et pour qu'ils n'aient pas peur ; tout cela est bien calculé et réussit. Nisus et Euryale font un grand massacre, parce qu'il s’agit d’ennemis qu'ils détestent et parce que c’est la guerre ; Euryale surtout, qui est presque un enfant, s'enivre de l’action et se charge des dépouilles magnifiques, qui le fascinent. Ulysse et Diomède savent s'arrêter à temps ; quand Ulysse a détaché les chevaux, il siffle pour avertir Diomède et celui-ci qui a bien envie de s'emparer par dessus le marché du char de Rhésos cède à l'avis d’Athéné qui l’avertit qu'il faut s’en retourner ; ils reviennent donc sains et saufs avec leur butin, Nisus et Euryale périssent et cela est particulièrement pathétique, parce qu'Euryale est victime de son imprudence, qu'il laisse derrière lui une vieille mère, dont le désespoir sera déchirant, parce que Nisus, tiré d'affaire, se sacrifie pour le sauver, tout au moins pour le venger, et tombe percé de coups sur son corps. La Dolonie est une expédition bien conduite, froidement, cruellement, à l’allemande ; l’héroïsme de Nisus et d’Euryale est français.

Après avoir dégagé la pensée maîtresse de Virgile, voyons maintenant l'exécution. |

Nisus et Euryale sont de garde à la même porte du camp troyen ; ils ont déjà figuré dans la course du ITT® livre ; mais lorsque Virgile met en scène un personnage, 1l ne dit pas du premier coup tout ce que nous avons intérêt à savoir de lui pour toute l'étendue du poème ; les détails qui ne sont pas immédiatement nécessaires sont ajournés à plus tard ; ceux que nous lisons ici sont en rapport direct avec ce qui va suivre. Nisus acquiert un état civil ; il ne faut pas qu'il reste quelconque ; il est fils d'Hyrtacus et de la nymphe Ida (1) ; puisqu'il va accomplir des exploits guerriers, iln'est pas indifférent d'apprendre que c’est un vaillant — acerrimus armis 176 — et qu'il manie habilement le javelot et les flèches (?) ; c’est avec le javelot qu'il combattra au dernier moment. Il a été question au IIT€ livre de leur affection réciproque (3) ; il était utile d'y insister ici, puisqu'elle sera la cause de leur mort ; la mention de la beauté et de la jeunesse d'Euryale est importante ; c’est ce qui le rend plus touchant.

Nisus se trouve dans un état d'âme qui produit et explique tout ce qui suit ; il est en proie à une exaltation morale — ardorem 184, ardentem 198 — ; l’inaction lui pèse (#) ; il voudrait se battre ou tenter quelque grande entreprise. En réfléchissant sur ce qu'il éprouve, il se demande si c'est là l'effet d’une inspiration d'en haut ou si les hommes rapportent aux dieux ce qu'ils conçoivent dans l’ardeur de leurs désirs ; cette observation de soi-même, cette question philosophique qu’il se pose (°) sont étrangères à la simplicité d'âme des héros homériques ; ceux-c1 attribuent généralement aux dieux leurs inspirations soudaines ; d’autres fois ils se rendent compte que c’est par eux-mêmes qu'ils pensent ou bien ils hésitent ($) ; mais ils ne subtilisent pas ainsi sur leurs sentiments ; Virgile prête à ses personnages une psychologie plus compliquée et plus moderne. Comme, chez lui, la passion est toujours lucide, Nisus expose très nettement à Euryale son projet (*) : profiter de l’incurie des Rutules qui se gardent mal), répondre aux désirs du peuple et du sénat — populusque patresque 192, expression qui encore ici romanise les Troyens (°) — qui voudraient envoyer un messager pour rappeler Énée ; si on veut promettre à son ami ce qu'il réclame pour prix de sa peine (), il espère trouver au pied d’un monticule qu'il montre dans le lointain (4) un chemin qui le conduira à Pallantée (12).

À cette communication imprévue, Euryale est stupéfait — obs#puit 197 —, c'est un enfant — puer 181 — ; il n'aurait pas pensé à cela ; 1l proteste contre la prétention de Nisus d'aller seul ; les prin-

cipes de vaillance qui lui ont été inculqués dès son enfance par son père Opheltés (!) pendant les épreuves de la guerre de Troie (?}, le courage avec lequel il a suivi Énée lui donnent le droit de s'associer au danger ; 1l déclare qu'il a dans la poitrine une âme qui dédaigne la vie et qui ne croirait pas acheter trop cher en la perdant l'honneur auquel aspire son ami. [1 suffit d’une étincelle pour allumer l’héroïsme dans un grand cœur. Cette spontanéité d'enthousiasme, cette communion des deux amis dans le même élan ont quelque chose de superbe. La réponse de Nisus est du sentiment le plus délicat : il n’a jamais douté de son ami ; mais l’âge tendre de celui-ci lui donne plus de droits à l'existence et il voudrait, s’il lui arrivait personnellement malheur, qu'il lui survive pour arracher à l'ennemi ou racheter son corps ou tout au moins lui élever un tombeau : cette sensation du malheur possible, au moment même de la résolution virile, la rend plus méritoire et le souci de l'au-delà est d’une mélancolie profonde. Et puis il ne voudrait pas causer une si grande douleur à la mère d’'Euryale qui seule des femmes troyennes n’est pas restée en Sicile ($) ; ceci est d'un très beau sentiment, très virgilien et c'est en même temps l'argument le plus fort qui puisse retenir Euryale ; mais Euryale ne veut rien entendre (£) ; Nisus raisonne, lui ne raisonne pas; il est instinctif et possédé de l’amour de la gloire ($). Il se fait remplacer à son poste ; les deux amis sont des soldats disciplinés, qui ont le sentiment du devoir militaire ; puis ils vont chercher le roi — regemque requirunt 223 —, c'est-à-dire Tule.

Reprenant le motif déjà utilisé du repos des animaux pendant la nuit ($) opposé à la persistance de l’activité humaine, Virgile montre les principaux chefs tenant conseil (*) tout armés () au centre du camp (°) sur la nécessité d'envoyer un messager prévenir Énée. Nisus et Euryale demandent audience dans les formes cérémonieuses coutumières à Virgile et qui sont ici justitiées, puisqu'ils ne sont pas, comme Diomède et Ulysse, des ŒouSTOL, mais des soldats obscurs ; contrairement à Homère, dans cet épisode, Virgile a démocratisé le courage (10). Ils sont reçus par lule, auquel dans ce passage Virgile à tenu à donner un rôle de premier plan, quoiqu'il soit encore en lisière et dont il fait une sorte d'Énée en herbe avec plus de chaleur et d’en-dehors ; il s’est acquitté consciencieusement de l'hommage obligatoire à la gens Julia. Nisus fait un discours ; en son nom et au nom de son camarade il expose le plan conçu avec modestie et en s’excusant sur leur jeune âge — convenance toute virgilienne — : tirer parti de la négligence des Rutules endormis après boire ; à l'endroit où se bifurque la route partant de la porte la plus voisine de la

mer — sans doute celle où ils étaient de garde (1) —, les feux sont éteints ; si on leur permet de saisir l’occasion — s2 fortuna permattitis uti 240 —, expression respectueuse et soumise, pour aller chercher Énée à Pallantée, ils serunt bientôt (2) de retour, chargés de butin et après avoir fait un carnage gigantesque — ingentr caede peracta 242 — ; ils ont exploré en chassant tout le cours du Tibre et ont reconnu les abords de la ville ().

Ceci est simple et précis, comme le sont toujours chez Virgile les discours d’affaires. La scène qui suit paraît longue ; c’est une scène d'émotion débordante, mais qui déborde parce que Virgile en a trop mis. Qu'il nous fasse admirer le courage de ses héros, cela est naturel ; mais qu’il prolonge les marques d’admiration, qu'il accumule le pathétique, l’attendrissement, les larmes, cela est trop. Il aime les effusions, mais, en les rendant interminables, il manque de goût. Le vieil Alétès () commence par s’écrier que les dieux nationaux (°) ne veulent sûrement pas l’anéantissement des Troyens, puisqu'ils ont produit de pareïls héros. Ceci est beau et fier. Puis il leur prend à tous deux les mains et les épaules, geste théâtral, qui s'explique par la vivacité de la mimique italienne, et il fond en larmes (f). [1 n’entrevoit pos de récompense qui puisse égaler leur mérite (*) ; la plus belle leur sera donnée par les dieux et par leur conscience, idée élevée et philosophique ($), qui nous éloigne beaucoup d’Homère, les autres prochainement par le pieux Énée — pius Aeneas 255 — et par Ascagne. Ascagne répond immédiatement à l'invite par un couplet d’une émotion prolixe (?) : il se remet tout entier entre leurs mains, leur demande de lui rendre son père ; puis il énumère les récompenses auxquelles 1l vient d’être fait allusion ; la liste n’est pas courte : des coupes d'argent ciselées, prises par son père à Arisba (10), deux trépieds, deux grands talents d’or ; un cratère antique, cadeau de Didon (11). Si on s'empare de l'Italie et qu’on partage le butin au sort, il réservera par privilège à Nisus le cheval de Turnus et son armure complète, à quoi Énée ajoutera douze captives choisies avec le plus grand soin, autant de captifs avec leurs armes et toutes les propriétés personnelles du roi Latinus. Quant à Euryale dont l’âge se rapproche du sien et qu'il appelle venerande puer 276, il en fera son compagnon intime dans la paix et dans la guerre et se confiera à lui absolument en actes et en paroles. Trop est trop. Dans l’Zhade, pour exciter quelqu'un des Achéens à tenter l'aventure, Nestor promet, indépendamment de la gloire, au nom de chacun des %21sv0t, une brebis noire et son agneau, ce qui est une belle récompense — désts és X 213. Ce n’est pas là ce qui paraît déterminer Diomède et Ulysse, lesquels du reste

LE NEUVIÈME LIVRE DE L'ÉNÉIDE 67x

se paient eux-mêmes autrement qu’en moutons, en s’attribuant, le premier les chevaux de Rhésos, le second les dépouilles sanglantes de Dolon. Virgile à voulu enchérir sur l’Jliade et s’est inspiré des cadeaux offerts par Agamemnon à Achille lcrs de l'ambassade (1), en imaginant le déluge de récompenses promises par Ascagne avec une prodigalité que rien n'arrête ; il ne s’est pas aperçu qu'il faisait fausse route ; ses héros sont si épris de pur héroïsme que tout cet étalage ne saurait faire impression sur eux ; l'offre elle-même est de nature à rabaisser et à ternir la spontanéité de leur dévouement. Euryale remet du reste avec beaucoup de tact les choses au point en répondant que ce qui est plus important pour lui que tout cela, c'est le sort de sa vieille mère qu'il quitte sans lui avoir dit adieu, parce qu'il ne pourrait supporter ses larmes. Il supplie Tule de la consoler et de la secourir dans sa détresse ; cela lui donnera plus de hardiesse à affronter le danger. La demande est touchante ; il est naturel que les Dardanides pleurent, que le bel Tule (?)}, ému par cette manifestation de piété filiale ($), pleure ; pourtant cela fait beaucoup de larmes. Tule toujours généreux s'engage (*) sous la foi du serment à considérer la mère d'Euryale comme sa propre mère et à lui conserver, ainsi qu'à sa famille les récompenses promises.

Cette scène d’un pathétique outré terminée, nous revenons à l’imitation homérique. Dans l’Jhade, au moment du départ, on équipe les deux intéressés d’une façon appropriée à l'expédition qu'ils entreprennent. Quand Diomède quitte son baraquement, Homère dit simplement qu'il prend sa lance ; Thrasymédès lui donne son épée, un bouclier et un casque sans cimier, parce que, dans l'aventure qu'il va courir, il ne faut rien de voyant. Quant à Ulysse, il a pris simplement son bouclier ; on comprend que Mérionès lui donne un arc, des flèches, une épée et qu'il y ajoute un casque de peau, qui n’attire pas le regard comme un casque de métal. Dans l’Énéide, Nisus et Euryale, qui viennent de quitter leur poste de garde sont évidemment armés. [ule, en donnant à Euryale son épée dorée qui est une œuvre d'art avec son fourreau d'ivoire, lui fait sûrement un beau cadeau ; mais c’est là une pièce de musée plutôt qu'une arme d'utilité pratique (°). On ne nous dit pas pourquoi Mnestheus donne à Nisus une peau de lion ($) ni pourquoi Alétès change avec lui de casque. Virgile a pris à l’Zliade une forme ; mais il l’a vidée de son contenu.

Puis nous retombons dans les démonstrations admiratives et honorifiques. Les chefs principaux, jeunes et vieux, accompagnent jusqu'aux portes, en faisant des vœux, les deux héros en armes (*).

Quant à Iule, qui malgré sa jeunesse est une sorte d'enfant prodige qui devance les années par sa maturité, il donne une foule de commissions pour son père : autant en emporte le vent (!).

Une fois dehors et le fossé franchi, Nisus et Eurvale gagnent le camp des Rutules qui leur sera funeste — casira inimica 315, dit Virgile qui aime à faire planer d'avance sur les événements, pour les assombrir, le dénouement fatal — ; mais auparavant ils y feront bien du mal. Ils le trouvent dans un indescriptible désordre (?) : corps gisant çà et là pris de sommeil et de vin, chars le timon en l'air avec des gens endormis parmi les roues et les rênes, des armes, du vin. Virgile a insisté dans tout le passage sur les effets du vin () ; pour que l’action de ses deux héros soit vraisemblable, il faut que nous nous représentions les Rutules absolument ivres-morts. Nisus, qui est le chef de l’expédition, en règle la marche (f) : il frayera le passage l’épée à la main () ; Euryale le suivra en veillant à ce qu’une attaque ne se produise point par derrière ; 1l s’attribue donc le rôle de massacreur, qui est celui de Diomède dans la Dolonie et réserve jusqu’à un certain point à Euryale celui d'Ulysse. Il semble, puisque la mission des deux Troyens est uniquement de rejoindre Énée, que les Rutules ne se gardent point et sont ivres, qu'ils devraient profiter de l’occasion pour tâcher de se glisser inaperçus. Virgile a pensé sans doute que la chose ne serait ni assez héroïque, ni assez homérique. Il justifie le massacre par deux raisons : la nécessité de se frayer un chemin, le désir de tuer ($). C’est la seconde seule qui est valable ; le massacre a du reste été annoncé d'avance (*). Nisus se met à l’œuvre ; c’est une courte aristie homérique, comme nous en verrons désormais un certain nombre et où Virgile soutient l'intérêt par la description des blessures, par la personnalité des victimes, par des détails qui rompent la monotonie. La première victime est l’orgueilleux Rhamnès, qui ronflait à pleins poumons sur des tapis entassés (8), roi et augure favori de Turnus, mais que son art n'a point préservé de la mort, réflexion mélancolique empruntée à Homère (?). [1s'en prend ensuite à trois serviteurs couchés pêle-mêle avec leurs armes, à l’écuyer-aurige (1°) de Remus dormant près de ses chevaux et à qui il tranche la tête, puis au maître lui-même qu'il décapite également ; le sang coule à flots. Il tue encore Lamyrus, Lamus, qui ne sont que des noms quelconques, puis un beau jeune homme (1) Serranus, qui avait joué une partie de la nuit, qui malheureusement pour lui n’avait pas joué jusqu’au jour et qui s'était enivré. Le morceau se termine par la comparaison avec le lion dans la bergerie, appliquée dans l’Zliade à Dicmède (1?) ; par l'emprunt, Virgile souligne l’analogie du rôle de Nisus avec celui de Diomède.

Il est probable qu'il a songé au contraste avec la comparaison du loup rôdant autour de la bergerie sans pouvoir y pénétrer, comparaison qui lui a servi à définir les vains efforts de Turnus (1).

Euryale, qui n’était chargé que de veiller à la sécurité de la marche est emporté lui aussi par la fureur guerrière (?) ; il ne veut pas demeurer en reste — Nec minor Euryali caedes 342 —, Virgile a trouvé plus honorable pour lui de l’associer au massacre ; il tue donc Fadus, Herbesus, Rhoetus, Abaris : Rhoetus dans des circonstances assez particulières ; il était éveillé et se cachait derrière un grand cratère — on ne voit pas pourquoi il ne donne pas l'alarme —- ; au moment où il se dressait, sans doute pour se défendre, Euryale lui plonge dans la poitrine son épée tout entière (?) ; il tombe en vomissant du sang et du vin. Déjà Eurvale arrivait aux compagnons de Messapus et voyait les derniers feux en train de s’éteindre (4) et les chevaux paissant à la corde, quand Nisus s’apercevant qu’il se laisse emporter par son ardeur l’arrête ). On abandonne un butin magnifique ($) ; Virgile dès le début s’est plu à mentionner l’opulence de l’armée de Turnus. Euryale ne peut s'empêcher de prendre le collier de Rhamnés et son baudrier orné de bosses dorées (7) ainsi que le casque de Messapus, dont le panache est magnifique. Les deux compagnons sortent du camp Rutule ; ils sont en sûreté.

À ce moment arrivaient de Laurente au camp ($) sous les ordres de Volcens, trois cents cavaliers armés du bouclier long et chargés d’apporter à Turnus la réponse à ses instructions, tandis que le reste de la légion en ordre de bataille était encore attardée dans la plaine (°). La légion primitive de Romulus se composait de 3.000 fantassins et de 300 cavaliers ; Volcens est le magister equitum — Volcente magistro 370 — ; ce sont les institutions militaires romaines que Virgile attribue aux Latins de la préhistoire. Nisus et Euryale sont aperçus s’esquivant par un chemin à gauche et Euryale est trahi par son casque qui luit dans la clarté obscure dela nuit. Volcens leur crie halte-là et les interpelle (1) ; comme ils s’enfoncent dans les bois sans répondre, il fait occuper les issues par $es cavaliers. La forêt est broussailleuse, formée d’yeuses sombres ; dans les chemins forestiers qu’elles cachent, le milieu seul est frayé et le sentier seul, quand il existe, est apparent (M). Sous les ramures obscures, Euryale effrayé, embarrassé par son butin, se perd. Nisus échappe ; déjà il était arrivé aux bois qui s’appelèrent depuis Albani luci et où le roi Latinus avait alors ses troupeaux. Naturellement Nisus n'est pas dans le voisinage de l'emplacement futur d’Albe ; Virgile suppose qu’à cette époque la forêt descendait de la montagne et allait jusqu’au bord du Tibre. Là, Nisus s'aperçoit

qu'il n’est pas suivi ; il revient sur ses pas dont il recherche la trace (1) ; il erre dans les fourrés silencieux. Puis (?) — le moment est dramatique — il entend des chevaux, du bruit, une poursuite, bientôt après une clameur et il aperçoit Euryale saisi violemment par les Rutules et faisant de vains efforts pour se dégager (*). Il hésite sur ce qu'il va faire (4). Rapidement il brandit un javelot en invoquant Diane sous. sa forme lunaire (°), Diane à qui son père et lui, grands chasseurs, ont fait tant d’offrandes ; lancé avec force le javelot traverse l'air, frappe Sulmo dans le dos et se brise, mais traverse l'estomac, le bois. fendu rendant la blessure plus mauvaise ; Sulmo tombe en vomissant le sang et en haletant. On regarde de tous côtés ($). Un second javelot siffle, traverse les deux tempes de Tagus et pénètre dans son cerveau (7).

Volcens est furieux (8), mais ne peut découvrir à qui il a affaire. Il s’élance l’épée haute sur Euryale pour lui faire payer la mort de ses deux compagnons (°). Épouvanté, hors de lui (1) Nisus se précipite de sa cachette en criant qu'il est seul coupable, qu'Euryale est innocent ; mais déjà l'épée de Volcens vigoureusement maniée a percé les. côtes et brise la blanche poitrine d'Euryale, qui tombe ensanglanté en inclinant sa tête sur son épaule, comme une ‘fleur coupée par la charrue ou des pavots alourdis par la pluie (1). Alors Nisus se jette au milieu des ennemis, cherchant Volcens et rien que Volcens ; en vain les camarades de celui-ci l’attaquent de tous côtés ; 1l les tient en respect en faisant le moulinet avec son épée jusqu'à ce qu'il la plonge dans la bouche du Rutule qui crie (2); il le tue et tombe percé de coups sur le corps de son ami ; c’est là qu’il trouve le calme de la mort. Tout ce récit est d’une animation et d’un pathétique extraordinaires.

Virgile aime à intervenir dans son poème pour exprimer une pensée, un sentiment personnel. Il termine ce morceau dans lequel il a mis tout son art et beaucoup de lui-même, par l’apostrophe célèbre Foruna ambo ! En promettant à ses deux héros qu'ils resteraient dans la mémoire des hommes tant que la race d'Énée habiterait au pied de la roche immobile du Capitole et que les Romains posséderaient l'empire (3), il n’a pas dit assez, puisque les Romains ne sont plus les maîtres du monde et qu’on parle encore de Nisus et d'Euryale, ce qui n'est que justice. Mais ce qu’il faut remarquer surtout c’est le mot Fortunati, par lequel Virgile exprime son appréciation, non pas comme auteur mais comme homme ; Nisus et Euryale meurent d’une mort cruelle et pourtant il proclame qu’ils sont heureux, non pas seulement parce qu’ils ont eu une belle mort, mais parce qu'ils se

sont sacrifiés à l'amitié : Euryale a voulu partager les dangers de Nisus et Nisus n'a pas voulu lui survivre.

Deuil des Rutules. Désespoir de la mère d'Euryale (450-502). — 6. Après le carnage, l'effet produit sur les âmes par le carnage, cela. est fondamental dans l’art de Virgile. Les Rutules (1) vainqueurs et ayant ramassé les dépouilles, rapportent en pleurant — flentes 451 — le corps de Volcens ; le deuil est égal dans le camp où l’on a constaté la mort des chefs Rhamnès, Serranus, Numa (?) ; une foule immense — ingens concursus 454 — accourt sur le lieu du massacre inondé de sang et décrit avec des réminiscences de la Dolonie ($) ; on reconnaît les dépouilles, en particulier le casque de Messapus — galeamque nilentem 457 — ; c'est son éclat qui a causé la mort d’Euryale.

L'aurore se lève ; l’action se passant en ce moment sur deux théâtres à la fois, c'est cette même aurore que nous verrons se lever plus loin, X 256 sq. sur la mer où se trouve Énée revenant vers son camp ; cette nouvelle journée est très remplie ; tout au matin, c’est l'assaut du camp troyen par Turnus et l’assemblée des dieux dans l’Olympe ; puis Énée apparaît et livre la grande bataille, qui lui permet de prendre pied victorieusement dans le Latium et qui se termine avec la journée et la fin du X£ livre. Aussitôt le soleil levé, Turnus appelle les soldats aux armes () ; ses lieutenants rassemblent leurs troupes et les enflamment (°). On plante sur des piques les têtes de Nisus et d'Euryale et on les promène en poussant de grands cris ($). Ce spectacle lamentable consterne les durs compagnons d’Énée, qui garnissent le rempart de gauche du camp, dont le flanc droit s'appuie au Tibre (’).

Cependant la Renommée apporte rapidement ($) la fatale nouvelle à la mère d’Euryale ; c’est chez celle-ci une explosion de douleur. Le motif est trop émouvant, pour que Virgile ne se soit pas réservé de le répéter. Ici nous avons le désespoir d’une mère en face de la tête sanglante de son fils unique ; plus loin nous aurons le désespoir d'un père sur le cadavre de son unique enfant. La douleur de la mère est aussi violente au physique qu’au moral ; son corps se glace (°), elle laisse échapper sa navette et la toile qu’elle tissait ; poussant des cris aigus, s’arrachant les cheveux, hors d'elle-même, elle court au rempart, sans se soucier des hommes qui l’entourent et du danger, elle remplit l'air de ses lamentations (10); questibus 480, fletu 498, tels sont les mots dont Virgile caractérise son monologue ; ce sont en effet des plaintes. et des larmes, mais ce sont aussi des idées ; tout ce qui rend son malheur cruel se présente en foule à son esprit et s'exprime par des interrogations et des exclamations haletantes. C'est d’abord l'horreur du

spectacle qui la secoue, Hunc egote, Euryale, aspicio : et en même temps toutes les circonstances se présentent ensemble qui rendent sa douleur plus amère ; ce fils, la consolation de sa vieillesse (1), s’est jeté dans les périls en la laissant seule, sans même qu'elle ait pu lui adresser la parole ; il est maintenant sur une terre étrangère la proie des chiens et des oiseaux ; elle n’a pas mené son deuil, fermé ses yeux, lavé ses blessures (?), elle ne l’a pas revêtu de l’étoffe que nuit et jour elle tissait pour lui ; elle ne sait où le chercher et le prendre. Tel est le faisceau des douleurs qui la transpercent. Elle revient alors à l'horreur du spectacle : voilà tout ce qui reste de lui, de lui qu’elle a suivi sur terre et sur mer, Comme une perte chère a rapport à nous, que nous nous demandons ce que nous allons devenir, elle se dit : qu’elle ne peut pas survivre à son fils et demande aux Rutules de commencer par elle le carnage ou à Jupiter de la foudroyer (*).

Servius a vu dans ce monologue un chef-d'œuvre de rhétorique où sont utilisées toutes les sources du pathétique énumérées par Cicéron ({). Il est certain qu’il contient beaucoup d’art ; ce ne sont pas les cris de douleur désordonnés et sauvages qui jaillissent spontanément du cœur ; la nature est pourtant associée à l’art et c’est de cette union que résulte la forme classique de l'expression d'une grande douleur humaine.

Cette douleur bouleverse les Troyens qui, en qualité de personnages virgiliens sont sensibles à tout ce qui touche l’homme ; tous sont consternés et gémissent ; leur force combative s’engourdit. Sur les ordres d’Ilioneus et d’Iule, qui pleure abondamment, on rapporte la malheureuse sous son toit.

Assaut du camp. Ecroulement d'une tour. Combat (503-589). — 7. À ces éclats de désespoir qui abattent les courages succède l’ardeur des combats ; la sonnerie effrayante de la trompette se fait entendre (°) ; elle est suivie d’une clameur, que le ciel répercute comme un mugissement ($). L'image de la guerre telle que la présente Virgile est, selon son habitude, une combinaison de plusieurs éléments : il y a d’abord les combats singuliers, qui sont le fond même de l’Iiade, mais qui n'étaient pas un pur anachronisme, la valeur personnelle des chefs sur le champ de bataille étant encore dans les armées de la république romaine un facteur important. Ces combats singuliers, il essaie de les rendre intéressants et de les diversifier en faisant ressortir le caractère des individus aux prises ; le prototype est Homère, mais l'individualité des intéressés est accentuée plus nettement. En outre, la guerre est pour Virgile un ensemble d'opérations se développant suivant un plan, telle que la concevaient les généraux romains ; c’est

une très courte campagne, mais c'est une véritable campagne qui permet à Énée de réduire ses ennemis et qui le mène à la paix victorieuse ; la mort de Turnus en est le couronnement à la façon homérique ; mais ce n'est pas seulement par cet exploit particulier, c’est par ses succès stratégiques qu'Énée fait pencher la fortune en sa faveur ; Turnus pourrait survivre, le résultat final ne serait pas changé. Dans cette conception plus moderne de la guerre, Virgile a eu sûrement sous les yeux le spectacle des légions romaines, telles que les avait fait manœuvrer Ennius ; Homère et Ennius sont ses deux modèles dans la partie guerrière de l’Enéide.

La première opération à laquelle il nous fait assister est l'assaut d'un camp ; il en a sans doute pris l’idée dans l'attaque du camp des Athéniens par Hector dans l’Jliade et il a attesté sa dépendance par quelques emprunts de détail ; mais 1l la conduit suivant les règles et par les moyens de la poliorcétique romaine. Le premier développement décrit une offensive et une défensive qui sont rationnellement menées et exposées très clairement. Une attaque principale vivement exécutée

— Adcelerant 505 — est dirigée sur un point, celui sans doute que l’assaillant a jugé le plus faible, par une colonne de Volsques, qui, en formant la tortue, c'est-à-dire en se protégeant avec leurs boucliers levés et joints au-dessus de leur tête, essaient de combler le fossé et d’arracher la palissade ; mais pour qu'une attaque principale réussisse, 1l faut, par des attaques secondaires, empêcher l'ennemi de se concentrer au point vulnérable ; d’autres assaillants s’en prennent aux parties du rempart où les défenseurs paraissent clairsemés (1) et tentent l'escalade au moyen d’échelles. Cette double offensive se heurte à une défense énergique : contre le second groupe les Troyens lancent une grêle de traits et avec des crocs repoussent les échelles de la muraille ; sur la tortue ils font pleuvoir des quartiers de roche (?) ; un bloc énorme réussit à écraser les Rutules là où ils étaient le plus nombreux ; le motif de la tortue a déjà été employé, avec le même résultat, au II® livre, à l'attaque du palais de Priam, Virgile invente peu. La double attaque ayant échoué, les Rutules changent de tactique ($) et s'efforcent de chasser du rempart les défenseurs à coups de traits (4). Tout ceci demeure anonyme. Sur une autre partie du champ d'action, Virgile fait apparaître Mézence brandissant une torche fumeuse pour allumer l'incendie et Messapus qui force la palissade et réclame des échelles pour franchir le mur.

Après ses deux lieutenants principaux, Virgile met en scène Turnus qui naturellement fera plus et mieux qu'eux ; le rempart est toujours intact ; Turnus va au moins faire tomber une des défenses avancées.

CARTAULT. 43

Une invocation à Calliope et aux Muses introduit l’action meurtrière de Turnus (1) et annonce l'importance des événements qui vont se passer (2). Lestours jouaient chez les Romains un rôle important dans la défense et dans l’attaque des villes (?) : les Troyens avaient donc dressé au bon endroit — Opportuna loco 531 — une tour gigantesque reliée au rempart par des passerelles très élevées au-dessus du niveau du sol, que les Italiens mettaient touteleur énergie à emporter () et où les Troyens se défendaient en nombre — densi 534 —, en laissant tomber des blocs de pierre (°) et en lançant des traits par les meurtrières. Turnus, à la tête des assaïllants — princeps 535 —, envoie un brandon enflammé qui, avivé par le vent, met le feu aux planches et se fixe aux montants ; l'incendie joue un grand rôle chez Virgile dans l’attaque des places ; les Troyens pour échapper aux flammes se portent tous du même côté et la tour s'écroule avec un bruit de tonnerre, qui fait retentir le ciel ($) ; ils sont écrasés sous le poids énorme des matériaux et transpercés réciproquement par leurs propres traits ; c’est un désastre. Après la vue d'ensemble de l'opération vivement menée et réussie, nous passons à de pittoresques aventures de détail. Il y a à peine deux survivants, Hélénor et Lycus. Hélénor est le fils d’un roi Lydien et d’une esclave qui, malgré les défenses, l'avait envoyé se battre à Troie (*). C’est un tout jeune homme, inconnu, armé à la légère d’une épée et d’un petit bouclier blanc. Se voyant au milieu de milliers d’ennemis, cerné par les Latins ($), il fait tête, comme une bête traquée et se jette au plus épais de la mêlée pour y mourir (°). Lycus qui a de bonnes jambes échappe, arrive au rempart, tâche d’en saisir le faîte et (1) d'atteindre les mains qu’on lui tend ; mais Turnus le poursuit (4), l’apostrophe, le saisit par les pieds et le fait tomber avec une partie du mur : tel un aigle enlève un lièvre ou un cygne (2), tel un loup emporte un agneau (1). Une clameur retentit ; l'assaut redouble, on comble les fossés, on jette au plus haut des défenses des torches enflammées (1).

C’est alors un corps à corps furieux ; Ilioneus, To écrase sous un bloc colossal ($) Lucetius, Italien, qui s’approchaiït d’une porte pour y mettre le feu; Liger et Asilas, Italiens, tuent Émathion et Corynaeus (), Troyens ; Caeneus, Troyen, tue Ortygius, Italien et succombe sous les coups de Turnus, qui abat six Troyens, Itys, Clonius, Dioxippus, Promolus, Sagaris et Idas ; Capys, Troyen, tue Privernus, Italien ; Mézence tue Arcens, Sicilien de l’armée troyenne ({’). La loi du morceau est une sorte de balancement qui distribue la mort alternativement à l’un et à l’autre parti ; l’alternance‘n’est pourtant pas absolument symétrique puisqu'il périt seulement trois Italiens —

ceux-ci ont donc l'avantage — et dix Troyens, dont sept sous les coups de Turnus — à tout seigneur tout honneur — et un sous les coups de Mézence, que nous voyons apparaître ici pour la seconde fois, qui est le guerrier le plus redoutable après Turnus,et qui au Xelivre soutiendra en grande partie le poids de la bataille. Deux seulement de ces combats singuliers sont décrits en détail : légèrement atteint par la lance de Thémilla, Privernus porte la main à sa blessure ; une flèche (1) lui cloue la main au flanc gauche et lui traverse le poumon. Arcens, brillamment armé, ayant une chlamyde brodée teinte de pourpre Ibérienne (?), naturellement beau, élevé près du fleuve Simaethus, dans un bois de Cybèle où est l'autel des Paliques (), envoyé à la guerre par son père, est tué d’une balle de fronde qui lui fracasse les tempes ({). Haut fait d'Ascagne (590-671). — 8. Dans l'épisode de Nisus et d'Euryale, Virgile a mis en lumière la sensibilité ardente et la générosité d'Iule ; il lui fait maintenant manifester sa jeune vaillance (5). Tule n'a jusqu'ici exercé son adresse à manier l'arc et les flèches qu’à la chasse, contre les bêtes sauvages ; il s'attaque maintenant à un guerrier redoutable et 1l en a raison. Il est probable qu'en lui attribuant des qualités si pleines de promesses il songeait à Marcellus ; en tout cas il a donné à la gens Tulia un ancêtre digne d’elle. Maïs, en accomplissant un haut fait glorieux, lule ne fait pas seulement éclater sa valeur, il défend l'honneur de sa nation, dont il est le champion ; en abordant la seconde partie de l’Enéide, Virgile se trouvait en présence d'un problème très délicat : il fallait que les Troyens s’établissent en Italie par la victoire, pour que les Romains, au lieu d’avoir une origine obscure, se rattachassent à un peuple illustre et püssent être fiers de leurs aïeux; mais Virgile savait bien que les Italiens étaient l'élément solide de la puissance romaine ; il était un fils de cette Italie historique qu'il aimait passionnément et qu'il n’entendait pas sacrifier aux Troyens légendaires ; il s’est donc imposé le devoir de tenir jusqu’à un certain point la balance égale entre les deux races ; ici, il les a affrontées délibérément et c’est au représentant de la race troyenne qu'il a donné l'avantage, ce qui est comme l'indication anticipée du triomphe final d'Énée. Mais, dans le passage qui nous occupe, ce n’est pas tout ; Virgile y a inséré, en la mettant dans la bouche de l'Italien, une comparaison saisissante des deux peuples et il a défini cette comparaison en disant qu’elle contenait des choses dignes d’être rapportées et d’autres révoltantes — digna aique indigna relatu 593. Or, ce qui soulève ses protestations, ce sont les injures adressées aux Troyens, l'accusation de pusillanimité, le reproche de mœurs efféminées traduites par leur costume même ; ces injures, Tule

se charge de fermer la bouche qui les a proférées et 1l n’en reste rien : l’outrage de pusillanimité est suffisamment réfuté par le sort réservé à l’insulteur ; quant au costume asiatique, Junon obtient à la fin de l’Enéide qu'il ne sera pas imposé aux Italiens ; par suite il disparaîtra. Mais la flèche d’Iule ne supprime pas l'éloge superbe de l'énergie italienne, éloge dans lequel Virgile a mis toute son âme ; l'adversaire d’Iule succombe ; ses paroles subsistent en tant qu'elles glorifient sa race ; c’est là, Virgile nous en avertit, ce qui doit être proclamé et survivre.

Au premier rang des Rutules s’agitait, en se donnant une importance énorme (1), un certain Numanus, surnommé Remulus, qui avait épousé la sœur cadette de Turnus et qui s’enorgueillissait de cette alliance avec la famille royale. Selon l’usage homérique, il invectivait l'ennemi avant le combattre; ses invectives étaient de sinistres bravades — {alia 1actantem dictis ac dira canentem 621 — ; à ces Phrygiens dont la ville a été deux fois prise d’assaut 1l reproche la lâcheté qui leur fait de nouveau chercher un refuge derrière un rempart (2) ; il s’indigne qu’ils prétendent, par les armes, à la main d’une de ses compatriotes, se demande si c’est un dieu (*) ou leur folie qui les a amenés en Italie et les avertit qu’ils n’auront pas affaire aux Atrides ni à l’habile parleur (*) qu'est Ulysse. Ce ne sont là que des injures courantes ; l'éloge qu'il entonne ensuite de l'Italie, le portrait qu'il fait des Italiens depuis leur naissance jusqu’à leur mort est d’un accent farouche et d’une envolée magnifique : les Italiens sont d’une race originairement dure ; on trempe les nouveaux-nés dans l’eau glacée des fleuves ; adolescents, ils chassent ; leur jeu c’est de manier les chevaux et de tirer de l'arc ; dans la force de la jeunesse, accoutumés au travail et aux privations, ils labourent la terre ou attaquent impétueusement les villes ; ils ne déposent jamais le fer et pressent les bœufs avec l’autre bout de la lance ; vieillards, ils conservent toute leur vigueur et portent le casque sur leurs cheveux blanchis ; ils ne se lassent jamais d'enlever du butin et de vivre de rapt. A l'énergie sauvage de ses compatriotes Numanus, avec une ironie sanglante, oppose la mollesse des Phrygiens vêtus d’habits brodés couleur de safran et de pourpre, quise complaisent dans tous les genres de paresse, qui aiment la danse, dont les tuniques ont des manches, les mitres des rubans ; 1l les traite de femmes, les renvoie au Dindyme où les appellent la flûte et les tambourins de la Mère Idéenne et les invite à laisser les armes aux hommes.

Ce qui est curieux, c’est que, d’un si bel élan que soit ce discours, il est composé de traits que nous avons déjà rencontrés çà et là dans

l'Enéide et qui en sont comme la monnaie (1) ; cela n'implique pas que dans la révision finale de l’Enéide Virgile les eût effacés ; c’est par la répétition qu'il inculque les choses dans l'esprit du lecteur.

Les Troyens ne sauraient rester sous le coup de ce défi arrogant ; Ascagne se charge de la réponse (?). Il tend son arc, opération que Virgile décrit avec un pittoresque homérique et fait un vœu à Jupiter (*); enfant royal, il ne peut invoquer que Jupiter, qui n’est pas un trop grand dieu pour le fils d’Énée et qui manifeste toujours sa faveur pour les Troyens dans les circonstances décisives ; c’est du reste une offrande magnifique qu'Ascagne promet de mener à son temple — qui n'existe pas encore ; l’allusion est sans doute au temple Capitolin — un jeune taureau blanc, aux cornes dorées, déjà aussi grand que sa mère et fougueux (*). Jupiter, par un coup de tonnerre à gauche, accepte le vœu () ; l’arc résonne, la flèche part avec un sifflement menaçant ($) et traverse les deux tempes de Remulus (); Ascagne accompagne la chose de quelques paroles dédaigneuses ; c’est là la réponse aux KRutules des Phrygiens, dont la ville a été deux fois prise. Les Troyens poussent des cris, sont transportés de joie et reprennent merveilleusement courage — animosque ad sidera tollunt 637.

C’est le combat de David contre Goliath ; la façon dont il se termine est honorable pour Ascagne. Malgré tout, l'intervention d’Apollon pour en glorifier l'issue et les compliments qu'il prodigue dépassent la mesure ; l’outrance de la flatterie montre qu’au fond elle vise Auguste dont lule était l'ancêtre et Apollon, le dieu particulier. À la manière des divinités homériques, Apollon surveillait les événements du haut du ciel ($) assis sur un nuage. Il adresse au jeune héros descendant des dieux et père futur de dieux des félicitations enthousiastes : c’est ainsi qu’on monte au ciel ; Troie est trop petite pour lui ; la formule n’est pas nouvelle, puisque c’est celle que Philippe avait employée à l'égard d'Alexandre. Ici elle est singulièrement exagérée. Apollon descend alors sur la terre ; son apparition et sa disparition sont conçues d’après les modèles homériques. Il prend la figure du vieux Butès, jadis écuyer d’Anchise et gardien de sa porte, à qui Énée avait confié son fils (°) ; par sa voix, par son teint, par ses cheveux blancs, il ressemble au vieillard (1), il lui ressemble également par la façon fière dont il fait résonner ses armes, ce qui donne au personnage quelque chose d’héroïque. Il contient l’ardeur d’Iule — ardentem.…. Tulum 652 — : c’est assez d’avoir impunément abattu Numanus ; il lui accorde cette première gloire et ne lui envie pas le mérite de l’égaler dans le maniement de ses propres armes ; mais il lui interdit de ‘prendre désormais part à la guerre. Puis, sans attendre la réponse,

il quitte la forme humaine et les yeux le perdent dans les airs (?).

En apparence, il n’est venu que pour rehausser par sa présence et sa parole la gloire d’Iule ; dans la pensée de Virgile son intervention a un autre but, très intéressant pour la composition de l'Enéide. Il a fait d’'Iule un héros imberbe impatient de se distinguer, mais qui serait devenu pour lui fort embarrassant dans la suite. Il ne pouvait le montrer que déployant son courage et exécutant des prouesses ; or il ne devait pas l’exposer à des périls qui eussent mis sa vie en danger. Il s’est tiré adroitement de la difficulté par l’ordre d’Apollon qui lui interdit de se montrer désormais sur le champ de bataille. La démarche du dieu est flatteuse pour le jeune homme et en même temps elle délivre le poète de sa personne ; celui-ci a fait pour lui tout ce qu'il pouvait faire ; il n’aura plus maintenant à s'en préoccuper.

Les chefs Dardaniens qui ont reconnu le dieu et entendu, lors de son départ, sonner son carquois écartent Ascagne du combat, malgré le désir qu'il a de poursuivre — auidum pugnae 661. Pour comprendre leurs craintes et leur conduite, il faut se rendre compte de la physionomie de la bataille homérique ; quand, dans l’Zhade,un guerrier a terrassé un ennemi, les compagnons de celui-ci accourent et essaient de faire au vainqueur un mauvais parti. La mort du beau-frère de Turnus ne pouvait passer inaperçue et attirait forcément des représailles ; le coup d’éclat d’Iule devait concentrer sur sa personne les traits des Rutules ; ainsi se justifie la prudence des chefs Dardaniens.

Ce sont eux maintenant qui soutiennent le poids de l’action (?) qui devient sévère, des cris retentissent tout le long des remparts ; c'est une nuée de flèches et de javelots qui jonchent le sol, qui font retentir les boucliers et les casques () ; on dirait une pluie qui venant du couchant fouette la terre, un grain de grêle qui s’abat sur la mer (£), quand au souffle de l’auster Jupiter brandit l'ouragan (°) et que les nuages crèvent au ciel. La scène est pittoresque, sonore, puissante : elle est imitée d'Homère.

Turnus dans le camp troyen. Ses exploits (672-818). — 9. Quoique l'assaut du camp troyen soit dirigé suivant les règles de la tactique romaine, Virgile ne perd pas de vue la Teichomachie homérique, dont il s'est proposé de donner l’équivalent résumé. Dans l’Iiade, les Achéens, étant refoulés dans leur camp, ont laissé une porte ouverte, afin que ceux d’entre eux qui sort encore dans la plaine puissent rentrer. Le Troyen Asios, fils d'Hyrtakos, se propose de pénétrer par là et s'élance à la tête d’un groupe nombreux d’assaillants. Son attaque est repoussée ; la porte est défendue par les Achéens qui font pleuvoir sur ses compagnons les traits et les pierres — c’est le motif qui a servi

à Virgile pour terminer le morceau précédent —, et en outre deux géants, fils des Lapithes, Polypoitès et Leonteus ont pris position en avant de la porte ; ils combattent avec acharnement, couchent par terre un certain nombre des agresseurs et restent maîtres du terrain. Macrobe (1) nous apprend qu’'Ennius dans ses Annales s'était inspiré de cet épisode ; Virgile n’a sûrement pas négligé l’imitation de son prédécesseur, qui est si souvent son modèle ; il serait intéressant de voir ce qu’il lui a emprunté et comment il l’a renouvelé en recourant à l’Jliade ; la perte du passage d'Ennius nous interdit de faire la comparaison. Dans l’Énéide, Pandarus et Bitias (2), qui ne le cèdent point pour la taille aux colosses homériques,ouvrentla portedont ils avaient la garde, et provoquent l’ennemi. Semblables à des tours, ils prennent position à l’intérieur (#), l’un à droite, l’autre à gauche, armés de fer — armath ferro 678 ; ceci indique la force de leur résistance —, agitant sur leur tête élevée leurs panaches — cristis capita alta coruscr 678 ; ceci pour la fierté de leur attitude — ; on dirait deux de ces grands chênes qui se dressent sur les bords du Liquetius, du PÔô ou de l’Adige (4). C’est là extérieurement la reprise du motif homérique ; seulement, dans l’Jliade, l'ouverture de la porte est une sage mesure de précaution ; on ne peut pas fermer tout refuge aux combattants qui ne sont pas encore rentrés ; dans l'Enéide, c'est une bravade, une imprudence (5) et une faute contre la discipline. C’est ainsi que des réalités homériques exigées et justifiées par les circonstances deviennent chez Virgile de simples fantaisies et des prétextes a tout autre chose. Comme les Troyens groupés autour d’Ascagne et d’autres chefs, les Rutules sous la conduite de quatre personnages principaux se précipitent, mais ou bien ils sont obligés de reculer en masse ou ils sont massacrés à l'entrée même du camp. La colère — irae 687 — s'accroît de part et d'autre. Les Troyens se rassemblent pour poursuivre leur victoire et font une sortie.

Turnus qui se livrait à sa fureur — furenti 691 — sur un point éloigné et qui pressait l’ennemi est averti de l'ouverture de la porte. Dans tout le livre, Virgile le représente comme un héros enflammé d’'ardeur et qui accomplit des actions d'éclat, non comme un général qui dirige une opération d'ensemble et en surveille les phases, deux qualités qui seront plus loin réunies chez Énée ; ici, du reste, il ne pouvait prévoir qu'une des portes du camp allait être ouverte. L'attaque du camp troyen est une série d'épisodes dont le dernier est le plus saisissant. Turnus a fait jusqu’à présent des prouesses, maïs c’est maintenant que commence une aristie à la façon homérique. Il accourt en proie à une violente colère — immant concitus ira 694—,et d’abord il couche

à terre quatre des Troyens qui s'étaient aventurés hors des remparts. Celui qui se présente à lui le premier, Antiphatès, né d'une mère de Thébé en Mysie et bâtard du grand Sarpédon (1), reçoit dans l’œsophage un javelot (2) qui pénètre profondément dans sa poitrine et sa blessure laisse échapper un flot écumant de sang notrâtre. Mérops, Erymas, Aphidnus sont expédiés sans que Virgile donne des détails sur leur mort. Turnus joint alors Bitias surexcité par le combat, les yeux ardents, l’âme frémissante — aydentem oculis animisque frementem 703 — ; il le frappe, non d’un javelot qui n'aurait pas suffi à lui ôter la vie, mais d’une phalarica, un de ces traits énormes qu'on projetait d'ordinaire avec des machines et qui, lancée comme la foudre, arrivant avec un sifflement puissant, traverse les deux épaisseurs de cuir du bouclier et les doubles mailles dorées de la cuirasse. Le colosse s’abat, faisant gémir la terre, et le corps en tombant sur le bouclier fait entendre un bruit de tonnerre () : tel un bloc de maçonnerie jeté dans la mer au rivage de Baiae tombe au fond ; 1l bouleverse la mer, soulève le sable noir et, par son fracas, fait trembler Prochyta et Inarimé sous laquelle Jupiter a couché Typhoeus. L'effet est grandiose ; la comparaison reproduit un spectacle auquel avait assisté Virgile et qui l’avait frappé, l'immersion dans les flots de ces massifs de maçonnerie destinés à soutenir les palais que les grands seigneurs du siècle d’Auguste édifiaient jusque dans la mer. La mention de la phalarica, arme décrite par les historiens latins (#), le souvenir des audaces des architectes contemporains sur la côte de Naples mêlent à l’imitation homérique des éléments de nouveauté et de pittoresque qui vivifient l’ensemble.

Des exploits comme ceux qui viennent d’être racontés ne sauraïent rester sans effet : les Latins ($) sentent croître leur courage et leurs forces ; les Troyens épouvantés reculent ; la chose est présentée dans les formes mythologiques qui dérivent d'Homère ($) ; c’est Mars qui encourage les Latins et qui met les Troyens en déroute. Il ne faut pas s'étonner que Mars, qui sera le père de Romulus et l'ancêtre des Romains, travaille ici à la défaite des Troyens ; Mars est un dieu latin, qui n'adoptera les Romains qu'après la fusion des deux races, entre lesquelles, dans le TX livre, Virgile tient jusqu'à un certain point la balance égale. Les Latins saisissent l’occasion de se mesurer à armes égales avec leurs ennemis et, soutenus par le dieu de la guerre — Bellatorque animos deus incidit 721 (*) — accourent de toutes parts. Pandarus, qui voit son frère étendu à terre et la défaite qui menace, s’arc-boute de toutes ses forces contre la porte et la ferme en laissant au dehors beaucoup de ses compagnons. Affolé — demens 728 —, il

n’aperçoit point parmi ceux qui réussissent à rentrer le roi des Rutules; c’est le tigre dans la bergerie (1.

Aux yeux terrifiés des Troyens, Turnus apparaît, transfiguré sans doute par suite d’une de ces interventions divines, comme il s’en produit dans l’Jliade, probablement ici celle de Junon, quoique Virgile ne le dise pas positivement : une lumière nouvelle brille de ses yeux, ses armes font un bruit effrayant, son panache couleur de sang tremble sur sa tête, son bouclier lance des éclairs étincelants (?) ; il est colossal. En proie à la colère (#) que lui cause la mort de son frère — mortis fraternae feruidus ira 736 —, le géant Pandarus s’élance sur lui et, à la façon homérique, un dialogue s'engage entre les deux adversaires. Pandarus menace avec arrogance ; Turnus lui répond en souriant ({), avec le calme méprisant de quelqu'un qui est sûr de lui. Pandarus lui envoie de toutes ses forces (°) une énorme lance de bois non dégrossi, qui a encore ses nœuds et son écorce. Mais Junon, qui exerce ici une action très différente de celle du livre VII et qui surveille de près le combat, comme les divinités homériques, détourne le coup ($) et la lance se plante dans la porte. Après avoir averti ironiquement Pandarus qu'il va faire mieux (*), Turnus se dresse de toute sa hauteur en levant l'épée () et lui fend le crâne exactement par le milieu. Pandarus tombe, comme est tombé son frère, en faisant sous son poids énorme — ingenti… pondere 752 — retentir le sol (°) ; ses armes ensanglantées par son cerveau — trait homérique — jonchent la terre ; sa tête reste suspendue par moitiés égales à ses épaules (1), trait qui, chez Ovide, prêterait matière à des jeux d'esprit, mais qui, chez Virgile, fait simplement ressortir la sûreté avec laquelle le coup a été porté.

Les Troyens effrayés s’enfuient dans toutes les directions : c'eût été le dernier jour de la guerre et de leur race, si Turnus avait songé à ouvrir les portes et à faire entrer ses compagnons (1H) ; mais la fureur et la soif du sang (2) l’emportent (X). Le grand carnage commence — Pyrincipio 762 — d'autant plus terrible que Junon prête à Turnus la force et l’ardeur (4). Il attaque d’abord Phaleris, puis Gygès auquel il coupe le jarret (5) ; il fait pleuvoir les javelots sur les fuyards (1); Halys et Phégée semblent faire tête, puisque Phégée a son bouclier percé ; il surprend par derrière les défenseurs du rempart qui, dans le feu du combat, ignorent encore sa présence, Alcandrus, Halius, Noëmon, Prytanis (17); Lynceus qui l’a vu marche à sa rencontre ; Turnus le frappe au moment où il descend du rempart et, se trouvant à * sa droite (#), il fait d’un seul coup d’épée voler au loin sa tête et son casque (1°). Ce carnage triomphant et qui ne rencontre guère de résistance se termine par la mention de trois victimes dont deux sont carac-

térisées avec une intention de contraste pittoresque : Amycus est un farouche chasseur de bêtes fauves habile à empoisonner ses traits (1), Cretheus, un ami des Muses, pareil aux aèdes homériques, toujours occupé à jouer de la cithare (?) et à chanter les chevaux, les armes et les combats.

Enfin la résistance s'organise ; avertis, Mnestheus et Serestus accourent et voient la situation. Mnestheus, s'inspirant d’une harangue d'Ajax dans l’Zliade (3), prononce quelques paroles fortes et pathétiques : il n’y a pas lieu de fuir, puisque les Troyens (4) n’ont pas d’autres places fortes où se réfugier ; ils n’ont affaire qu'à un seul homme, dont tout ce carnage est l’œuvre (°) ; il faut l’arrêter ; en songeant à leur patrie, à leurs dieux antiques, au grand Énée, sous peine d’être des lâches, ils doivent avoir pitié et honte ; l'accent vibrant de ce discours enflamme les Troyens — accensi 788 —, sa logique leur rend l'assurance — firmantur 788. Ils sé rallient ($) ; Turnus se dégage de la mêlée et se dirige vers le fleuve ; ils en deviennent plus pressants et poussent de grands cris. Virgile le compare, comme Ajax dans l’Iliade (*), à un lion traqué, furieux, qui recule et se voit impuissant à attaquer, mais ne peut se résigner à tourner le dos. Turnus se retire lentement, bouillonnant de colère. Deux fois, il a des retours offensifs, qui mettent à nouveau en fuite ses adversaires () ; mais ceux-ci se rassemblent de toutes les parties du camp ; c’est l'effort de toute une armée contre un homme. Paralysée par l’ordre de Jupiter qui lui envoie Iris (°), Junon n’ose plus soutenir ses forces ; c’est le malheur de Turnus d’être protégé par une déesse, qui est obligée de l’'abandonner. L'épuisement du héros est dépeint de la façon la plus émouvante (10): écrasé de tous côtés par les traits, il ne peut plus maintenir assez vigoureusement son bouclier et son bras faiblit ; autour de ses tempes son casque frappé tinte sans interruption ; l’airain plie sous les pierres lancées, le panache est abattu, le bouclier ne peut plus repousser les traits que dardent les Troyens et Mnestheus ; une sueur noire inonde son corps ; il ne respire plus ; il est haletant (11); le tableau est si énergique, d’un tel élan, on y sent si peu la gêne, qu’à la lecture il semble qu'il doive être original ; il est pourtant traduit de l'Jliade ; c'est le secret de Virgile d’imiter, sans perdre la vigueur et en donnant l'illusion d’une inspiration personnelle.

Alors seulement le héros saute tout armé dans le fleuve ; celui-ci le reçoit dans son gouffre blond, le ramène à sa surface par l’élasticité de ses eaux et le renvoie joyeux et purifié de sang à ses compagnons. Servius nous apprend qu’on s'était étonné dans l'antiquité de ce que le Tibre favorable à Énée sauve ici Turnus. La chose paraît s'expliquer

par l'intention bien visible de Virgile et que j'ai signalée, d'assurer la victoire des Troyens, mais de ne pas sacrifier les Latins impitoyablement. Tout à l’heure Mars secondait leurs efforts ; le Tibre, fleuve italien, ne veut pas laisser périr un fils du sol italien.

Conclusion. — 10. — Le IX£ livre est un de ceux dont la composition offre le plus d'unité, puisqu'il est consacré exclusivement à l'effort fait par Turnus pour emporter d'assaut le camp troyen ; cette unité serait complète sans les dimensions inusitées de l’épisode de Nisus et d'Euryale qui contient 273 vers, et forme exactement, à une unité près, le tiers du IX® livre qui en renferme 818 ; c'est un jaillissement d'émotion et d’héroïsme, qui domine et transtigure l’ensemble, mais qui en détruit l'ordonnance régulière.

Le IXe livre est le premier des quatre livres de batailles, qui terminent l'Enéide. La bataille y est conçue d’après le type homérique : c'est une aristie ou une succession d’aristies, c’est-à-dire une suite d’exploits individuels accomplis en série par un grand chef dont l'exemple met en mouvement la masse de l’armée, laquelle exécutant une poussée en avant ou reculant en déroute assure la victoire ou consacre la défaite. Tel est l’aspect de la guerre dans l’Jliade, et cet aspect a correspondu à la réalité d’une époque. En la reproduisant, Virgile fait une œuvre artificielle ; c’est une reconstitution très ‘adroite, mais qui n’a qu'un intérêt littéraire résultant de l’ingéniosité de l’auteur à faire revivre des formes périmées ; l’art de Virgile s’y manifeste de la façon la plus curieuse ; mais ce n’est là que travail de cabinet et convention pure. En outre les héros de l’Jliade, bien que fictifs, ont été rendus si célèbres par la légende qu’ils se présentent à nos imaginations avec la réalité de la vie : Achille, Ajax, Diomède, Hector sont de très grands noms ; ils occupent dans notre esprit une place analogue à celle des personnages historiques et leurs exploits ne nous laissent pas indifférents. Les personnages de Virgile sont des créations arbitraires qui n’ont de réalité que celle que leur a donnée le poète et cette réalité est très mince ; ils ne nous sont pas imposés par la tradition ; ils ne nous sont connus que par Virgile et c'est pourquoi leurs grands coups de lance et d’épée nous laissent assez froids. Virgile toutefois a remédié à cet inconvénient en leur donnant des âmes humaines très vibrantes ; lorsqu’au lieu de s’écarter d'eux un peu dédaigneusement, on les considère de près, on voit que ce sont des hommes agités par la passion et doués d’une vie interne ; nous nous intéressons peu à ce qu'ils font, beaucoup à ce qu'ils sentent : quant à leurs victimes, Virgile s’est donné une peine extraordinaire pour en faire non pas de simples figurants, mais des individus diver-

sifiés les uns des autres par le détail ; si nous n'en sommes pas émus, nous en sommes au moins amusés. Enfin Virgile a teinté la bataille homérique d'éléments pris à Ennius que nous devinons lorsque l'état fragmentaire de l’œuvre de son prédécesseur ne nous permet pas de les reconnaître sûrement. La véritable originalité de Virgile a été du reste, tout en acceptant le type fondamental de la bataille homérique, de n’y avoir pas réduit toute la guerre ; il organise ces batailles en une suite d'opérations ; c’est par une campagne très courte, mais par une campagne véritable qu’Énée conquiert l'Italie. Énée et Turnus ne sont pas seulement, comme les héros homériques, de très braves guerriers payant de leur personne, ce sont des généraux commandants d'armée avec leurs qualités et leur caractère. Si Virgile avait accentué ce côté moderne de la guerre, s’il l'avait accusé avec plus de décision, il eût fait une œuvre très nouvelle et très différente de celle d'Homère. Mais, là comme ailleurs, il n’a pas pris résolument son parti et s’est appliqué à juxtaposer et à amalgamer des choses hétérogènes.

Énée étant absent du IX® livre, nous n’y apprenons sur lui rien de bien nouveau. C’est un chef expérimenté ; il n’a quitté son camp que pour des raisons militaires très sérieuses ; pour remédier à la disproportion du nombre, il fallait aller chercher des renforts ; 1l a pris les mesures nécessaires pour que les siens fussent à l’abri d’une surprise et d’un accident, organisé le commandement, donné des instructions précises en cas d’attaque ; il ne saurait être rendu responsable d'une désobéissance à ses ordres et du danger que font courir à son armée Pandarus et Bitias. Virgile a profité de l'absence du père pour mettre le fils en relief ; c’est encore un enfant, mais un enfant d’un naturel exceptionnel ; Virgile insiste, en appuyant un peu trop, sur ses sentiments ardents et généreux, sur son admiration et sa sympathie pour l’héroïsme, sur l’impatience de son courage qui s'attaque à plus fort que lui et emporte la victoire. Il s’est beaucoup dépensé pour Iule ; on se demande s’il le fait sincèrement, s’il ne s’est pas échauffé à froid pour remplir son devoir envers la gens Tulia. I1 semble qu'il porte un intérêt plus spontané à Euryale, à Lausus, à Pallas, et qu'il ait mis plus de cœur à les peindre.

Le [Xe livre est en somme le livre de Turnus ; c’est là qu'il se révèle ; nous voyons tout de suite en lui un vaillant, un audacieux, dont l'impétuosité fait contraste avec la prudence de son rival. Il devance son armée trop lente et, avec une poignée de cavaliers, tente d'enlever le camp troyen p?r surprise, en fin de journée. Le lendemain, quand la résistance est organisée, il incendie une tour, qui formait un bastion important de la défense, profite d’une imprudence de l'adversaire

pour se lancer dans le camp ennemi sans s'inquiéter si on le suit et affronter seul une armée entière ; c’est un guerrier hardi, entreprenant, bouillant. Nous avons vu Énée se battre lui aussi très courageusement dans les rues de Troie ; mais les combats qu'il a livrés ne sont pas comparables à ceux de Turnus; ainsi, jusqu’à présent, c’est Turnus qui a sur lui l'avantage ; il a une revanche à prendre et il la prendra à partir du milieu du Xe livre ; en attendant c’est à Turnus que le lecteur s'intéresse plus qu’à Énée. Il est également sympathique parce qu’il défend-une cause juste ; c'est après tout son bien qu'on vient lui prendre et si les destins en ont disposé dans un but supérieur, nous protestons en nous plaçant au point de vue humain. Il l’est encore par la façon dont il défend sa cause ; il y met une ardeur juvénile, une impétuosité qui brave le danger ; il expose sa vie pour son droit et pour sa gloire et 1l ne songe pas un instant à se résigner. Il l’est parce qu'il est le héros d’un poème, c'est-à-dire jusqu'à un certain point un héros de roman ; jeune, brave, beau, noble, il est le fiancé tout désigné de Lavinie, tandis qu’Énée, qui est un étranger, qui a perdu en route sa femme Créuse, qui sort des bras de Didon, à qui Lavinie n’est accordée que par raison d'état, ne saurait ressentir d'amour pour elle, ni lui en inspirer. Enfin Turnus ne combat point à armes égales ; s’il a, comme Énée, ses partisans dans l’Olympe, la déesse qui le protège ne peut lui prêter qu'une aide insuffisante ; Junon l’excite à agir et, quand il agit avec une bravoure indomptable, qui mérite le succès, elle est impuissante à l’aider jusqu’au bout ; comme elle avait conduit Didon à la mort, elle mène Turnus à sa perte et cela nous est pénible. On a pensé que, pour les lecteurs remains, toutes ces considérations devaient s’effacer devant l'intérêt national, qu'ils devaient se sentir heureux de voir devant Énée, le grand ancêtre, tous les obstacles aplanis par le fatum et par la main des dieux ; comment pouvaient-ils regretter un instant que Turnus succombât, puisque, s’il eût été vainqueur, Rome n’eût pas existé ? Il y a sûrement du vrai là-dedans. Toutefois, beaucoup d’entre eux n'étaient sûrement pas hypnotisés par le point de vue national purement fictif et ils savaient bien qu’historiquement Énée n'était pour rien dans la grandeur de Rome; ils jugeaient l’Enéide comme un poème, c’est-à-dire comme une œuvre esthétique dans laquelle c’est le héros principal et non ses adversaires qui doivent attirer l'intérêt et la sympathie et tout comme nous, en achevant le IX® livre, ils souhaitaient tout bas que l’Enéide prît une autre direction que celle que Virgile était tenu de lui donner.

Au point de vue de l’état d'achèvement, le IX livre correspond à un stade précis de la rédaction de Virgile ; nous savons qu'il laissait

d’abord couler ses vers de source, puis qu'il revenait sur son inspiration première et constituait ainsi des couplets et des morceaux qui le satisfaisaient à peu près et avec lesquels il organisait l'ensemble. Ces couplets et ces morceaux pouvaient offrir des disparates de détail qu'il se réservait de faire disparaître à la révision ; ils pouvaient se terminer par des vers inachevés, puisque, sur le moment, il ne savait pas encore quelle serait la forme de ceux avec qui ils voisineraient. C'est du travail perdu que d'étudier la structure de ces vers inachevés ; elle est purement fortuite et dépend de la façon dont Virgile avait conçu le développement qu'ils terminent. Le IX£ livre correspond à l’époque du travail où Virgile a préparé ses matériaux et les a mis en place, mais sans que soit intervenue aucune retouche destinée à égaliser les aspérités. Le discours de Turnus 128-158 ne paraît pas en état de rédaction tout à fait définitive ; l'épisode de Nisus et d’Euryale 176- 449 offre avec le contexte des désaccords de détail qui montrent qu'il n’a pas encore été strictement ajusté au contexte ou que le contexte ne lui a pas été ajusté ; 195 n'est qu'une pierre d'attente, qui doit disparaître pour faire place à l'introduction normale caractérisant le discours qui suit ; enfin nous avons trois morceaux, 459-472, 717-730, 750-777 formés chacun de deux couplets, dont le premier n’a pas été emboîté dans le second.

NOTES DUNCTIÉPHRELES

P. 659. (1) 1 même structure, VII, 540, Atque ea per campos aequo dum Marte geruntur. — (?) 2 se trouve déjà V, 606, c’est une formule fixée, — ($) 3 Audacem ad Turnum, épithète caractéristique de Turnus, justifiée ici par le fait que la tentative d’enlever par surprise le camp troyen est en effet un coup d’audace. — (4) Corythus est le père de Dardanus au même titre d’'Amphitryon, l’est d’'Hercule, ayant été comme Amphitryon suppléé dans ses fonctions paternelles par Jupiter. — (5) 11 collectos….. agrestis, nulle part dans la suite les Étrusques ne sont représentés comme un ramassis de paysans ; ou il y a là une intention de Virgile qui n’a pas été réalisée, ou c’est dans la bouche d’Iris s'adressant à Turnus une expression encourageante de mépris.

P. 660. (!) Pilumnus l’ancien dieu-pilon fétiche, qui broyait le grain, est devenu un personnage historique dont descend Turnus, comme Latinus descend de Faunus ; Latinus est fils de Faunus ; de même ici Turnus est fils de Pilumnus — parentis Pilumni 3 sq. —, mais ce n’est pas définitif et Virgile a éprouvé le besoin d’espacer la parenté ; plus loin, dans la bouche de Junon, Turnus n’est plus que le petit-fils de Pilumnus : cui Pilumnus auus, X, 76 ; plus loin encore, également dans la bouche de Junon, il n’en descend plus qu’au 4° degré : Pilumnusque illi quartus pater, X, 619 — ; progressivement Virgile a éprouvé le besoin d’éloigner de Turnus le très vieux et très primitif dieu Pilumnus ; naturellement, à la révision définitive, il eût fait disparaître l’inconséquence. — (2) Ce pittoresque a déjà servi, 14-15 reproduisent presque identiquement V, 657-658. — (à) 18 sq., c'est un motif homérique, Achille dit à Iris, XVIII, 182 ‘lot 0e, zic Tao ce Oewv Euoi œyyehov fxev, et Iris répond "Hpn pe mooënxe; la demande de Turnus n’a pas de suite puisqu'’iris est déjà partie. — (4) 15 sq. duplicisque ad sidera palmas Sustulit. Même motif dans les mêmes termes que I, 93, et duplicis tendens ad sidera palmas, en parlant d’'Énée. — (5) Serv.-Dan., 20, in auguralibus libris inter ostenta etiam caelum discessisse dicitur ; cf. Cic. de Div., I, 97, II, 60.

P. 661. (1) 25 Iamque est en corrélation avec Rumpe moras omnis 13. — (2) 28 Tyrrhidae iuuenes, ils ont pris part à la bagarre qui a ouvert les hostilités ; l’aîné a été tué VII 532 ; ils ne figurent pas au catalogue et on est étonné de les trouver dans l’armée de Turnus, puisque ce sont des Latins et que le contingent latin n’a pas encore rejoint. — (3) 28 medio dux agmine Turnus, c’est évidemment la place normale du chef de l’armée, ainsi VIII 587 sq. ipse agmine Pallas In medio, Pallas est le chef du détachement Arcadien. — (4) 35 Caïcus est le capitaine d’un des

navires de la flotte, I, 183 ; il ne reparaîtra plus dans la suite ; son nom est celui d’un fleuve de Mysie. — (5) 360 ciues, l’appellation, qui n’a rien de militaire, est sans doute en rapport avec urbe 8, urb1 48 ; une fois les Troyens arrivés en Italie, Virgile les italianise par le mot romain ; 37 Ferte citi ferrum, date tela, ascendite muros est modelé sur IV, 594 Ferte citi flammas, date tela, impellite remos. — ($) 49 sq. maculis quem Thracius albis Portat equus, il est oiseux de demander d’où vient à Turnus son cheval-pie de Thrace ; le jeune Priamus en monte un pareil, V, 565 sq., quem Thracius albis Portat equus bicolor maculis : c’est pour Virgile un simple type de coursier superkte ; 50 cristaque tegit galea aurea rubra ; nous reverrons le panache rouge de Turnus, XII, 89 rubrae cornua cristae ; en revanche le casque surmonté de la chimère, mentionné au Catalogue VIT, 785, sqq., ne figure pas dans les combats.

P. 662. (1) Tite-Live, I, 32, Fieri solitum, ut Fetialis hastam ferratam aut sanguineam praeustam ad fines eorum ferret, 1l prononçait alors la formule de la déclaration de guerre et engageait la guerre : Id ubi dixisset, hastam in eorum fines emittebat. — (2) 53 Campo sese arduus infert, fin de vers reprise textuellement de G. II, 145, Hinc bellator equus campo sese arduus infert. — (3) 54 Clamore excipiunt socii est une formule homérique. Il, XII, 251 sq." Toi à au Enovro 'Hyn (Oeoneotn. — (4) 59-64. Virgile trouvait Z/. XI, 548 sqq. la comparaison avec le lion affamé qui attaque vainement la nuit un troupeau de bœufs défendu par les bouviers et les chiens, Od., V, 130 celle avec le lion décidé par la faim à attaquer des bœufs ou des moutons, Apollon. A7gon., 1243 sqq. celle avec la bête sauvage affamée qui entendant de loin le bêlement des moutons accourt et est repoussée par les bergers ; la couleur du morceau avec ses traits énergiques et pittoresques lui appartient en propre ; le trait uentos perpessus et imbris 60 est pris d’Od. VI, 131 douevos x11 A4ueEvOos, siccae sanguine fauces 64 — dans un autre sens VIII, 261 — rappelle Faucibus exspectant siccis, II, 358. — (5) 58 aditumque per auia quaerit, le motif de l’assaillant cherchant vainement un accès a déjà servi dans le combat d’Hercule contre Cacus. — (6) 71 sociosque incendia poscit ouantis, Turnus a ici l’attitude d’'Hector, 11., XII, 439 sqq. "Hôüoev dë Ôtamoÿotoy Towesoor Veywvws … vruaiy éviere Deoridxëc Tbp +. XVI 72 0INSE) Towg:v dE xéhevev: O'cete do... — (7) 72 manum pinu flagranti feruidus implet rappelle VIIT, 397 sq. Ipsa... flagrantem feruida pinum Sustinet. — (8) 75 Diripuere focos, il n’est pas douteux qu'il ne s’agisse ici des autels portatifs que les Rutules ont avec eux comme en avait l’armée romaine et sur lesquels on a allumé le feu pour les sacrifices préparatoires à la bataille.

P.663. (1) VI, 787 sqq. Rome avait été formellement comparée à Cybèle ; c'est là une préparation à l’importance que prend au IX®1. la genetrix Berecyntia, 82 — Berecyntia mater, VI, 784. — (2) 79, c'est la même conception que VII, 645 ; l'information sur les faits merveilleux de la légende ne peut reposer sur le témoignage des hommes, mais sur celui des dieux ; il n’y a pas là de scepticisme, mais l'attestation qu'il s’agit d’un ordre de faits différents de ceux de l’histoire. Ainsi Apollon. Aygon., IV, 1379 sq. se donne comme le rapporteur fidèle de ce que lui ont appris les Muses. — (#) 80 sq. Tempore quo primum Phrygia formabat in Ida Aeneas classem et pelagi petere alta parabat rappelle directement,

III, 5 sqq. classem... Phrygiae molimur montibus Idae... feror exsul

in altum. — (4) 85 sq. le bois sacré, lucus, forme une partie de la forêt, silua, qui est profane ; de même le lucus Siluani fait partie du nemus, mais en est distinct, VIII, 597 sqq. — (5) 88 Dardanio iuueni. 100

Dardanium... ducem 100, locution fixée qui se trouve déjà IV, 224. — (6) ro sq. Magnique iubebo Aequoris esse deas ; Jupiter se réserve donc la transformation ; or, 117, c'est Cybèle qui l’opère, Ite deae pelagi : genetrix iubet, 1l y a là une légère incohérence de forme ; plus loin Turnus sait que le miracle est l’œuvre de Jupiter 128 sq. his Juppiter ipse Auxilium solitum eripuit. — (7) Les deux birèmes, qui ont conduit Énée chez Évandre, se trouvent dans une situation bizarre : elles ont bien amené Énée en Italie, mais elles n’ont pas rejoint le gros de la flotte ; elles ne sauraient être comprises dans le miracle, ce qui gênerait singulièrement leurs équipages ; Virgile n'échappe à la difficulté qu’en faisant sur elles le silence ; après leur départ de chez Évandre, il n’en est plus question. — (8) 104-106 sont reproduits, X, 113-115 ; Junon prête le serment sur le Styx, XII, 8106 sq. Comparant le passage aux passages imités d'Homère, DR sdd'el XV,3638—0d, Vr184-186 Macr: Sat, V, 13, 22-24, fait remarquer avec beaucoup de finesse que Virgile en conservant le tremblement de l’Olympe a laissé de côté toute la physionomie de Zeus avec les sourcils sombres et le mouvement de la chevelure ambroisienne qui a inspiré Phidias et que, pour pallier la faiblesse de l’imitation, il a ajouté le serment sur le Styx, qu'il est allé chercher dans un autre endroit : quod utrumque uidetis a Vergilio praetermissum. Sane concussum Olympum nutus maiestate non tacuit, ius iurandum uero ex alio Homeri loco sumpsit, ut translationis sterilitas hac adiectione compensaretur.

P 664. (1) 122 pontoque feruntur est préparé par 103 secant... pectore pontum ; les Troyens ont abordé dans l'estuaire du Tibre, qui est encore la mer. — (2?) 125 reuocatque pedem Tiberinus ab alto, le motif a déjà servi, VIII, 240 au moment où Hercule découronne l’Aventin refluitque exterritusamnis. — (3) 126est repristextuellement, X, 276; fiducia cessit se trouve déjà VIII, 395. — (4) 124-167 présentent des difficultés qu'il faut traiter d'ensemble ; la harangue de Turnus inspirée des circonstances actuelles est une exhortation à l’attaque immédiate du camp, 146 sq., quis scindere uallum Apparat et mecum inuadit trepidantia castra ? Après une exhortation si pressante, on ne remet pas au lendemain ; le lendemain, les Troyens seront remis de l’effroi causé par l’attaque brusquée ; la conclusion 156 sqq. étonne. La harangue paraît avoir été écrite isolément, sans tenir compte de la suite des événements et du contexte ; 140-145 peuvent à la rigueur s'expliquer, en admettant que 141 un copiste a transposé modo nunc et penitus, mais la construction reste dure et 1l ne semble pas que la rédaction soit définitive :

Sed periisse semel satis est — Peccare fuisset Ante satis modo, nunc penitus genus omne perosos Femineum, quibus haec etc.

Mais il suffit qu’ils aient péri une fois — oui, s’ils s'étaient bornés à leur première faute (modo satis fuisset peccare ante) et si maintenant ils haïs-

saient à fond les femmes (la proposition participiale remplace une coordonnée), ces gens à qui donne confiance etc (quibus etc.) ; 148 sq. Non

CARTAULT. 44

armis mihi Volcani... Est opus forme contradiction avec XII 00 sq. Ensem, quem Dauno ignipotens deus ipse parenti Fecerat ; enfin 167 a été laissé inachevé par Virgile ; d’où la vraisemblance qu'il a mis en place le morceau tel qu’il était sorti d’une première rédaction fragmentaire et sans l’adapter minutieusement au contexte. — (5) 130 la conjecture de Peerlkamp expectat s'impose; c'est Jupiter qui prive les Troyens de leurs navires, sans attendre leur destruction par les Rutules ; la faute expectant s'explique par les pluriels avoisinants et le mot n’a pas de sens, qu’on lui donne pour sujet Troïani ou monstra.

P. 665. (1) 135 Sat fatis Venerique datum reproduit mécaniquement la structure d’un vers de sens tout différent, II, 291, Sat patriae Priamoque datum.— (2) 137 ferro sceleratam exscindere gentem reproduit mécaniquement la fin d’hexamètre, IV, 425, Troianam exscindere gentem. — (3) 138 sq. nec solos tangit Atridas Iste dolor est une réminiscence homérique, IL, IX, 340 sq. "H podvor puiéouo” ahdy ous peodruwy 4yÜpwruwv "Atoeïdat ; — (4) 143 leti discrimina parua, locution fixée, III, 685, leti discrimine paruo, X, 511, tenui discrimine leti. — (5) 153 igni circumdare muros, même idée exprimée autrement, X, 119, et moenia cingere flammis, qui reproduit mécaniquement IX, 160 moenia cingere flammis pris dans un autre sens. — (5) Que Turnus soit au courant de la guerre de Troie jusque dans ses détails, c’est là un postulat virgilien ; 1l en était de même précédemment des Carthaginois; ce qui est plus curieux, c’est la fiction en vertu de laquelle Turnus paraît avoir lu l’Enéide elle-même ; 144 sq. At non uiderunt moenia Troiae Neptuni fabricata manu considere in ignis reprend II, 624 Tum uero omne mih1 uisum considere in ignis Ilium et ex imo uerti Neptunia Troia; 148 non mille carinis reproduit textuellement II 198 non mille carinae et 155 decimum quos distulit Hector in annum est une allusion également à II, 198 Non anni domuere decem ; 152 nec equi caeca condemur in aluo reproduit IT 4017, et nota conduntur in aluo ; c'est ce qui défend 151 repris textuellement de II, 166, attesté ici par tous les mss. et suspecté à tort. — (7) 157 bene gestis... rebus, c’est la suite de l'interprétation erronée du miracle, que Turnus essaie de présenter comme un succès pour les Rutules, tandis qu'il est en réalité une marque de la protection des Troyens par les di ux. — (8) 157 sq. c’est là un motif homérique, I!., VIII, 502 sq. ’AXX° à vou voÿ pèv netlwuelx vorxti ueholvn Aôprd v’évonkoôueoba, XIX, 275. Nôv Ô Éoyeo? ri detnvoy, (va Evydywuev "Aona, Cf. Od., XII, 291 sq. — (?) 161 sq. reproduit en enchérissant sur le nombre, Il. IX, 85 sq. ‘Ent’ Ëcav fyeuôves œuAdxwv, Exatov O Exdorw Kodpor aux oteigov.. ; 163 Purpurei cristis iuuenes auroque corusci, Virgile, qui varie peu leur donne exactement le même casque qu’à Turnus 50 cristaque tegit galea aurea rubra. — (10) 164 fusique per herbam, motif et fin de vers repris de I, 214 V, 102;" +05 uertunt crateras ahenos, Serv.: est hemistichium Ennianum. — (11) 170 iungunt est pris dans deux sens différents : pontis iungunt — ils établissent des ponts formant jonction ; propugnacula iungunt : ils relient par des ponts les ouvrages avancés au rempart. — (12) 174 legio, nouvel exemple du procédé qui consiste à italianiser progressivement les Troyens après leur arrivée en Italie; legio est appliqué improprement aux Troyens, IX, 174, X 120; XII, 563 sqq. improprement à l’armée étrusque, VIII, 604 sq., avec plus de propriété

à l’armée latine, IX, 368, XII 211, au contingent de Préneste, VII, 681.

P. 668. — (1) 177 sq. comitem Aeneae quem miserat Ida Venatrix, même motif en termes analogues, II, 86 sq. Illi me comitem... pater.…. huc misit ; uenatrix montre qu'il s’agit d’une nymphe et non de la montagne ; domitrixque Epidaurus equorum, G. III, 44, que rapproche Serv. - Daniel est différent. — (2) Serv., 176, bene inducit Nisum optimum esse iaculatorem 6t hanc praemittit armorum peritiam, qua plurimum poterit in Euryali defensione ; iaculo celerem leuibusque sagittis, reprise, avec fin de vers identique, de V, 68 iaculo... melior leuibusque sagittis, en introduisant ici une imitation homérique, 17., XII, 306, "EfAnt ëv mowrotst Üoñs axo yertooç axovzt. — (2) 182 His amor unus erat est une imitation homérique, 11., XVI, 219, Eva Ospov Éyovrec ; pariterque in bella rucbant, fin d’'hexamètre reprise mécaniquement de VII 782, curruque in bella ruebat. — (4) Si l’on rapproche 187 nec placida contenta quiete est de 445 placidaque 1b1 demum morte guiescit, on se persuade que, par l'identité des termes, Virgile à voulu établir entre les deux passages un rapport pathétique ; Nisus trouve le repos, mais autrement qu’il ne l’imaginait. — (5) 184 sq. Ménandre Gnom. Mon. 434 avait résolu la question dans un sens purement humain ‘O vod yo ‘juüwv Eotiv ëv Exaotw Des ; serv. rappelle qu'il y avait là un problème que se posaient les philosophes : apud Plotinum philosophum et alios quaeritur, utrum mentis nostrae acies per se ad cupiditates ct consilia moueatur, an impulsu alicuius numims, et 1l mentionne la solution d’après laquelle les bonnes inspirations sont divines, les mauvaises purement humaines. — (6) Diomède, lorsqu'il s'offre pour aller à la découverte, ne prend conseil que de luimême et il le dit avec fierté, Z/., X, 220 sq. N£otoo, Eu’ orodver xoadin nai Ouuoc ayrvws ’Avdoivy Ovouevioy 0dvat toatov éyyds édvra ; Médon ne sait pas si le voyage de Télémaque à Pylos est le résultat d’une inspiration divine ou d’une résolution personnelle, Od. IV, 712 sq. Oùx 010 # vis pui Üsdç Wpopev, fe xat adtod Gouds Evwouf0n Tmev Ès ISkoy, il semble bien que les deux passages ont été présents à l’esprit de Virgile et qu'il a philosophé là-dessus. — (7) percipe porro 190 est une locution de Lucrèce, VI, 46; quae hunc animo sententia surgat est repris mécaniquement de I, 582, quae nunc animo sententia surgit ? — (8) 189 Lumina rara micant étonne après 166 Collucent ignes ; il s’agit évidemment d’une autre partie de la nuit ; mais en réalité le morceau actuel a été conçu dans une inspiration spéciale et sans rapport étroit avec le contexte ; 159 sqq,, Virgile s’est proposé d’insister sur les qualités de l’armée Rutule, sur sa vigilance ; ici il s’agit de rendre possible la tentative de Nisus ; les deux passages ont été rédigés à des points de vue différents. — (%) 192, déjà à propos des Carthaginois nous avons lu IV 682, populumque patresque. Au IIIe 1. 58 sq., il y a bien un conseil de l’armée, mais il est conçu suivant la formule homérique et composé des chefs de l’armée : Delectos populi ad proceres... Monstra deum refero ; ici l'intention de romaniser d'avance les Troyens une fois arrivés sur le sol italien est bien visible ; l'intention n’a du reste pas de suite, puisque nous lisons 226 Ductores Teucrum primi, delecta iuuentus, cf. VII, 107, primique duces, maisiciils’agit d’une imitation directe de Lucr., I, 86, Ductores Danaum delecti, prima uirorum ; cette imitation a du reste entraîné une incohérence, puisque le conseil en question n’est pas seulement formé de jeunes gens, mais aussi de vieil-

lards, 309 Primorum manus.. iuuenumque senumque. — (10) 194 quae posco étonne ici, puisque Nisus plus loin ne réclame rien ; la difficulté se résout par le fait qu’on ne lui laisse pas le temps de rien demander et qu'on va au-devant de ses désirs ; quae posco — que j'ai l'intention de réclamer. — (11) 195 tumulo... sub illo semble indiquer que Virgile connaît de visu l'endroit, dans lequel il localise la scène. — (12) Serv., 196 ubi nunc credit esse Aenean : en réalité c’est pendant cette nuit qu’Énée est en mer et qu’il revient ; les deux birèmes, qu'il a renvoyées de Pallantée ne sont pas encore arrivées. :

P. €69. (1!) 201 sqq. le mouvement rappelle 17. VIF, 198“ sq (20) 202 Troiaeque labores, locution fixée, II, 11, Troiae supremum.…. laborem, 284 post uarios hominumque urbisque labores, IV, 78 Ilhiacos. labores. — (3) 218 sq. Ceci est en contradiction avec XI 35, Et maestum Iliades crinem de more solutae. Les commentateurs, toujours conciliants, supposent que les Troyennes qui rendent les derniers honneurs à Pallas ne sont que des jeunes femmes ou des servantes. En réalité, 1l s’agit de deux passages écrits à des moments différents et que Virgile n’a pas eu le loisir d'accorder. — (4) 221 Acceleremus ait est repris mécaniquement de VI, 630. — (5) Magno laudum percussus amore 197 locution fixée ingenti percussus amore G. II, 476, qui est un écho affaibli de celle de Lucr. I 922 Percussit Thyrso laudis spes magna meum cor. — (6) 225 Laxabant curas et corda oblita laborum reprend presque textuellement IV, 528, Lenibant curas et corda oblita laborum ; les formules chez Virgile se représentent avec persistance mais en comportant une certaine variation dans l’expression.— (7) 227 Serv. cite Lucilius : Consilium summis homirum de rebus habebant, où l’imitation virgilhienne permet de reconnaître une citation d'Ennius. — (8) 229 Stant longis adnixi hastis et scuta tenentes, attitude qui est inspirée par le rapprochement de deux passages homériques ; Il., III, 134 sq. Troyens et Achéens, dans l’attente du combat entre Ménélas et Pâris, sont assis ’Aomiot xexAtuévor, leurs lances plantées en terre près d’eux et VIII, 495 sq. Hector qui à convoqué l'assemblée parle en tenant sa lance T® 6 Ô éoetodmevos. — (%) 230 Castrorum et campi medio, naturellement campi ne signifie pas la plaine ; le camp Troyen adossé au Tibre n’est pas au milieu de la plaine ; camp est la place d’armes qui est au milieu du camp ; les Italiens appellent encore une esplanade 17 campo ; Serv. in medio campi spatio, qui campus castrorum medius fuit. — (10) I1 a sans doute songé aux exploits que les anciens annalistes romains attribuent couramment à de simples soldats ou à des officiers subalternes.

P. 670. (1) Au premier abord ceci étonne ; puisqu'il s’agit de remonter la vallée du Tibre jusqu’à l’emplacement de Rome, c’est tourner le dos au but que de sortir du camp par la porte la plus voisine de la mer ; mais en contournant le camp, Nisus et Euryale coupent la route directe qui de Laurente y conduit ; c’est ce qui explique leur rencontre avec les cavaliers de Volcens et c’est une préparation de cette rencontre. — (2) 242 Mox doit être pris dans le sens large, puisqu'Énée a mis environ 18 heures pour atteindre Pallantée. — (3) 245 sq., la guerre a éclaté le second jour de l’arrivée des Troyens dans le Latium ; entre la première bagarre et l’apparition des Rutules devant le camp, il s’est écoulé un laps de temps que Virgile n’a pas précisé, mais qui n’a pas dû

être bien long ; on ne voit pas trop comment Nisus et Euryale ont pu chasser assidûment — uenatu assiduo — dans un pays hostile et pousser jusqu’à Pallantée, qui était en guerre avec les Rutules, VIII, 474. Le morceau est un morceau de bravoure que Virgile a écrit pour faire éclater de beaux sentiments, sans se préoccuper anxieusement des réalités. — (4) 246 annis grauis... Aletes passage de rappel et de concordance avec I, 121, grandaeuus Aletes. — (5) 247 Di patrii, quorum semper sub numine Troia est, motif et fin de vers repris de II, 703, nostroque in numine Troia est. — (6) 251 uoltum... atque ora, X, 82r uoltum... et ora. — (7) 252 pro laudibus istis fin de vers reprise, X, 825 dans une tournure analogue. — (8) 254 Si... dabunt, motif qui a déjà servi, I, 603, Di tibi... praemia digna ferant ; moresque dabunt uestri, Cic. Phihpp., II, 44, 114 satis in ipsa conscientia pulcherrimi facti fructus ; le rapprochement pulcherrima pulcherrimi semble indiquer une réminiscence directe du passage de Cicéron, et s’il en est ainsi, cela montrerait l'étendue des lectures de Virgile. — (?) 259 Assaracique larem et canae penetralia Vestae est repris avec changement d’un mot de V, 744, Pergameumque Larem et canae penetralia Vestae. — (10) 264 Pocula, deuicta genitor quae cepit Arisba, le cadeau provient donc d’un exploit d'Énée ; c’est la reprise du motif de V, 259 sqq. où il s’agit de la cuirasse de Demoleos; Z/., IT, 835 sq. Arisbé figure comme une ville alliée de Troie Ot 0 ü24... Eyov.….. div ’Aotofnv. Toy a00’ ‘Yoraxiôns ; si l’on veut voir là des réalités, on est obligé d'admettre que c’est avant la guerre de Troie qu'Énée a fait une expédition contre Arisba ; mais ce nom de ville n’est probablement qu’un mot que Virgile emprunte à Homère, sans se soucier des réalités ; la preuve en est que, dans le même passage, figure le patronymique ‘Yoraxiôns, qu'il attribue à Nisus, probablement sans autre raison que sa fantaisie. — (1) 266 quem dat Sidonia Dido, de même Énée, XI, 73 sq. attribue à Pallas mort comme dernier hommage une étoffe tissée par Didon ; il à rompu avec Didon, mais il n’a pas rendu les cadeaux et il en fait des libéralités. Il est étonnant que Virgile ne se soit pas rendu compte de l’inconvenance du procédé.

P. 671. (1) Il est curieux d'étudier la genèse de la liste des cadeaux énumérés par Ascagne : tripodas geminos, auri duo magna talenta sont pris avec modification des nombres à l’'énumération faite par Agamemnon des présents destinés à Achille, ZZ., IX, 122, Ent’ @nioovs totroôas dxx dE ypvsoio Ttahavra; les deux coupes sont le fruit d’un exploit d'Énée et le cratère une pièce du trésor de Didon. Agamemnon qu'imite Virgile complète la mention des présents actuels par ceux qui échoiront à Achille, si l’on réussit à prendre Troie ; parmi ceux-ci, 139 sq. Towudôns d yuyxtuus éeixootv aûros ÉMéafw A xe pet’ ’Aoveinv ‘EXivny #ahiotar Éwoty; de la proviennent les bis sex lectissima matrum corpora ; le don des domaines de Latinus est inspiré par celui de Proitos à Bellérophon, I!., VI, 194 sq, Ka pv ot Aÿxiot timevos Tauov Ëtoyov aAAwy Kahôdv pourais ka doodons Üpou vépouro ; enfin au X® chant de l’Iliade, Dolon, qui n’est pas un personnage bien reluisant, exige pour prix de ses services les chevaux et le char d’Achille, 321 sq. Ka! pot ëu09s0v (de là sans doute le serment d’Ascagne, 258 sq.) "H pv To Mrrovs ze «al dopata mowmiha yahxp Awoéuey 0! ponéovstv apôuova [nAsiwvz ; c'est pour cela qu’'iule dispose du cheval de Turnus auquel pour

enchérir il ajoute l’armure, Serv.-Dan:, 267, Nisum noluit inducere postulantem equum Turni pretii loco, sed honestius facit ultro offerri, cum Homerus fecerit Dolonem Achillis currus improbe postulantem ; à tout cela s'ajoutent les douze captifs avec leurs armes ; 1l y a das tout cela un travail très méticuleux, mais c’est du travail mal employé, puisque, tandis qu'Agamemnon a toute raison de croire que l’énormité de ses offres fera impression sur Achille — l’âme grecque est toujours accessible au xépô00oçs —, Nisus et Euryale ne marchent que pour la gloire ; Virgile a associé à une mentalité moderne des réalités d’un autre âge et il en résulte une disparate. — (2) 293 ante omnis pulcher Iulus, assemblage identique de mots, mais dans un autre sens, V, 570, formaque ante omnis pulcher Iulus. — ($) 294 se retrouve avec variation d’un mot, X, 824; si l’on remarquesen-outre que 82: rappelle LX/ 2570002 IX, 252, on constate que dans ce passage du X£2 1. Virgile s’est référé directement au passage du IX® livre qui nous occupe. — (4) 205 Tum sic effatur, vers inachevé introduisant un discours et appartenant par suite à une catégorie spéciale, cf. VIII, 469 ; 296 ingentibus... coeptis se retrouve X, 461 ; il y a là une exagération qui est étrangère à l’Il1ade, où ce que font Diomède et Ulysse semble tout naturel. — (5) 303 sqq. Virgile ne s’est pas ici inspiré d’un modèle réel mais de l'Odyssée où Euryalos se propose de donner à Ulysse son épée qui n’est pas dorée comme celle d’Iule, mais IlavyxaAxoy, et dont la poignée est d'argent, mais qui a un fourreau d'ivoire, VIII, 404 sqq. Kokedv d veonolotou

ëAépavtoc A petèe ELVNTAL — atque habilem uagina aptarat eburna ; 1l est assez curieux que Virgile ait modelé d’après le cadeau fait par un Euryalos le cadeau fait à Euryale. — (6) 306 sq. Dat Niso Mnestheus

pellem horrentisque Ilconis Exuuias, cette peau de lion provient de ce que dans l’11., X, 177 sq., au moment de se rendre au conseil de guerre tenu par Agamemnon, Nestor se couvre, sans doute parce qu 1] fait nuit et froid, d une peau de lion à äuo’ @orsty £éooaro déoma AéovroS AtPwyos ueydhoto modnvexés. — (7) 308 Protinus armati incedunt est modelé sur I1., X, 272 sq. To 0 Enei oùy OnAototy évi deuvoiouy éduTrnv, Bay pMevaL.

P. 672. (1) 312 sq. Sed aurae Omnia discerpunt et nubibus irrita donant, motif proverbial dans l'expression duquel Virgile s’est inspiré de Catulle, XXX, 9 sq. et LXIV, 12. — (2) Au contraire, dans le camp des Thraces règne un ordre parfait, 12., X, 472 ed xara x6ouov. — (3) 189 et 236 somno uinoque soluti, 316 sq. somno uinoque per herbam corpora fusa, 336 sq. multoque iacebat Membra deo uictus, 346 magnum... cratera, les dimensions du cratère sont en rapport avec les proportions de l'ivresse décrite, 349 sq. cum sanguire mixta Vina refert moriens ; tout cela dépasse de beaucoup ce que peut faire attendre 165 Indulgent uino et uertunt crateras ahenos ; le motif de l'ivresse, si largement développé par Virgile n'existe pas dans la Doïlonie. — (4) 320 audendum dextra rappelle IE, X, 479, nocpene upatesov mévos. — (5) 323 lato te limite ducam, locution fixée, X, 513 sq. latum.... limitem agit ferro. — (6) 356 Poenarum exhaustum satis est, uia facta per hostis. — (7) Nisus a dit au conseil 242 ingenti caede peracta. — (5) 325 sq. ces tapis proviennent de ce que, dans l’Z/1ade, lorsqu'on va réveiller Diomède, on le trouve couché sur une peau de bœuf et ayant un CRE sous la tête, X, 155 sq. dT0 9’ ÉstowTo AT Bons dyoashoto, Aôtäo br XGATETPL TATNG TETAVUOTO DAELVÉS 3

Virgile a trouvé qu'un seul tapis ne suffisait pas et il a enchéri. — (°) 327 sq., ZI, II, 858 sqq. ’Evvouos otwviotice * ’AAN oùx oiwyototy éo0ogaro xou miAatvav, AAN Eddun ÜTÔ xeoo nodwxcos Alaxldx0o... ; augur est un mot spécifiquement latin, mais c’est celui qui correspond le mieux au grec oiwvtotis ; le motif a déjà servi pour le magicien Umbro VII, 756 sq. — (12) 330 Armigerumque... aurigamque paraît bien désigner non pas deux personnages différents, mais un seul, si l’on compare II, 476 sq. equorum agitator Achillis Armiger Automedon et VI, 485, Idaeumque etiam currus, etiam arma tenentem. — (4) 336 insignis facie, locution fixée qui se retrouve 583. (12) JI., X, 485 sqq. ‘Qs 0 Aéwy photo aonpavrorsiy meAlwv, Afyeotv À Ôtecot, XAX4 Hoovéwy Évopouon, ‘Qç uèv Oprimac avôoaç Énwyeto Todeos vis, Homère dit simplement la chose, suivant son usage. Virgile a ajouté les effets de style qui rendent la chose plus terrible et plus drama tique ; 1l s’est référé du reste aux passages homériques analogues ; suadet enim uesana fames est imité d’Od. VI, 133. KéAetar dé E Yaorro, l’71., XII, 300, avait dit plus fièrement x£hetar d£ E Ovuds dyfvwo ; Virgile a repris les premiers vers de sa comparaison, X, 724 sq. Il a eu sûrement sous les yeux la comparaison avec les loups dans la bergerie d’Apollon. Argon., II, 123 sqq., mais il ne lui a rien emprunté directement.

P. 673. (1) IX, 59 sqq. — (2?) Virgile insiste sur son état d'âme, 342 incensus et ipse Perfurit, 350 feruidus. — (3) 347 Pectore in aduerso totum cui comminus ensem Condidit, même blessure, XII, 050, ferrum aduerso sub pectore condit. — (4) 351 sq. On est étonné de la négligence de Messapus, quand on songe que c’est lui qui à été chargé, 159 sqq., d'organiser le blocus étroit du camp troyen et que Virgile souligne la conscience avec laquelle il s’est acquitté de sa tâche ; il y à là une disparate. — (5) 355 lux inimica propinquat, fin de vers reproduite mécaniquement, XII, 150, dans des circonstances différentes, uis inimica propinquat. — (6) 357 argento perfecta locution fixée, qui se trouve déjà 263. — (7) 359 sq. aurea bullis Cingula se retrouve XII, 942, fulserunt cingula bullis ; si le baudrier de Rhamnès a une histoire c’est que la Kuvén prêtée par Mérionès à Ulysse en à une ; le détail quae mittit dona hospitio 361 provient d’J/., X, 269, dwxe Eeuvriovy eivar ; Virgile s’est en outre référé à l’histoire du sceptre d’'Agamemnon, ille suo moriens dat habere nepoti 362 provient d’J4., II, 106 ’Aroebc 0 Ovrnoxwy Eumey moAdaovt Ouéorn, combiné avec X, 270, dwrey & natdt pooïvar ; la xvvén de Mérionès provient d'un vol ; le motif du vol ne pouvait convenir étant donné que les personnages de Virgile sont foncièrement honnêtes ; Serv., 361, a déclaré le passage de Virgile absolument inexplicable, Sane sciendum hunc esse unum de XIT Vergilii siue per naturam obscuris, siue insolubilibus, siue emendandis, siue relictis, ut a nobis per historiae antiquae ignorantiam liquide non intellegantur ; l’histoire n’est pourtant pas bien compliquée ; Caedicus — personnage inconnu — donne à Remulus de Tibur — personnage non moins inconnu — un baudrier pour nouer avec lui des liens d’hospitalité ; Remulus en mourant donne ce baudrier à son petit-fils. Après sa mort — Post mortem 363 reprend moriens 362 —, dans une guerre avec les Tiburtins — sur laquelle nous ne savons rien du tout —, les Rutules s'emparent du baudrier, qui fait partie du butin, sans que nous sachions si le petit-fils de Remulus a été tué ou non. Ce sont là des appa-

rences de réalités que Virgile a échafaudées pour donner du corps à son récit : l'erreur des commentateurs anciens a été d'en chercher le fondement; ce fondement n’existant pas, ils ne l’ont pas trouvé. — (8) 371 Jamque propinquabant castris muroque subibant ; il s’agit naturellement du camp ces Rutules ; c’est là leur point de ralliement ; mais les Rutules arrivés la veille au soir n’ont pas eu le temps, bien entendu, de construire des murs ; d’où la preuve manifeste que le morceau a été rédigé isolément et n'a pas été mis rigoureusement d’accord avec ce qui précède. — (?) 369 Turno regi responsa ferebant, les contingents qui composent l’armée de Turnus paraissent s'être réunis à Ardée ; entre temps l’armée latine auxiliaire — auxilia VIII, 8 — a été levée par ses lieutenants : au moment de l’attaque, il a dû, ceci Katà To stwrwmevov, lui enjoindre de rallier le gros de ses troupes ; c’est la réponse à ces instructions que la division de cavalerie, envoyée en avant-garde, lui apporte. — (10) 377 quoue tenetis iter ? se trouve déjà 1, 370 ; nihil illi tendere contra, dans un autre sens, V, 27, frustra cerno te tendere contra ; IX, 705 sq. nec tendere contra... potis est ; 378 celerare fugam se trouve déjà I, 357 ; 381 sq. dumis... Horrida, VIII, 348, horrida dumis ; l’Enéide, à mesure qu’elle avance, est construite avec des matériaux déjà employés précédemment. — (11) 383 lucebat semita, Apollon. Aygon., I, 1281, Ôvay\aïssovot 0 arapmot.

P. 674. (1) 389 sqq. le motif du compagnon perdu en route et qu’on essaie de retrouver a déjà servi à propos de Créuse ; Virgile le reproduit avec des identités de termes, 389 absentem respexit amicum, II, 741, Nec prius amissam respexi, 392 sq., uestigia retro Obseruata legit, II, 753 sq. uestigia retro Obseruata sequor. — (?) 395 Nec longum... tempus se trouve déjà G., IT, 80. — (5) 397 subito turbante tumultu, fin de vers reprise de VI, 857, magno turbante tumultu dans un tout autre sens. — (4) 400 sq. an sese medios moriturus in hostis Inferat, locution fixée, If, 511 ac densos fertur moriturus in hostis, IX, 554 medios moriturus in hostis Inruit ; et pulchram properet per uolnera mortem, G., IV, 218 pulchramque petunt per uolnera mortem. (5) 404 sq. Le motif de la prière avant de lancer le trait, à une divinité appropriée à la personne et à la circonstance est fréquent chez Virgile : Nisus est chasseur et il fait nuit, il invoque Diane lunaire ; IX, 625 Ascagne, Jupiter ; X, 421 Pallas, le Tibre ; X, 461, Pallas encore le Tibre ; il est homérique ; la forme — demande à la divinité d’un service en échange de ce qu’on a fait pour elle — est également homérique, I1., 1, 39 sqq. Od., IV, 762 sqq. et pass. — (6) 416 Diversi circumspiciunt est le début d’un sénaire de Pacuvius cité par Macr. Sat., VI, 1, 136 Diuersi circumspicimus ; horror percipit. — (?) 418 sq. la blessure est homérique, I/., IV, 501 sqq. Toy 6° 'Oôvosde Bahe Govoi Kioonv' N d’ Etépoto Gi upotéçporo méonsev Alyun yadkein, XX, 473 sq., les deux oreilles sont traversées de part en part; la rumarque que le fer s’échauffe dans la plaie, reprise 7or fixo ferrum in pulmone tepescit est également homérique, 11., XVI, 333 et XX, 476 Hay © bnelepudvn Elpos aluart ; il n’est pas douteux qu'Horace n'ait voulu parodier la chose en écrivant Sat., II, 3, 136, In matris iugulo ferrum tepefccit acutum. — (8) 420 atrox, 421 ardens, il est en proie aux sentiments les plus violents. — (%) 422 sq. Tu... calido mihi sanguine poenas Persolues amborum, Macr. Sat., VI, 1, 15, cite Ennius Non pol homo quisquam faciet impune animatus Hoc nisi tu, nam mi

calido das sanguine poenes. — (10) 424 exterritus, amens, il est au comble de l'émotion. — (11) 435 sqq. la double comparaison est empruntée à deux sources différentes, Catulle, XI, 22 sqq. cecidit uelut prati Vitimi flos, praetereunte postquam Tactus aratro est, I7., VIII, 306 sqq., où Gorgythion, fils de Priam, reçoit une flèche dans la poitrine Mfxuwv d 6 étéouoe xaon ÉPañev, n t' év xrTw Kaorw Porfouévn vorinoi ve elaotvnouv. "Qc tépwo’ Auvse xdon miAnxt Paouv0év. La double comparaison de Virgile est pittoresque et touchante ; mais on comprend que le guerrier atteint d’un trait en pleine poitrine laisse pencher sur son épaule sa tête appesantie par le casque ; c’est là le premier effet du coup reçu ; dans le tableau virgilien inque umeros ceruix collapsa recumbit n’est pas à sa place après Voluitur Euryalus leto. — (12) 441 ensem... Rutuli clamantis in ore Condidit, même blessure, X, 323 iaculum clamanti sistit in ore. — (13) 449 après domus Aeneae, pater Romanus paraît exprimer la même idée sous une autre forme et être un singulier collectif.

P. 675. (1) 450 il est admissible que Nisus, qui ignore l’arrivée des cavaliers latins et qui ne sait à qui il a affaire, apostrophe les ennemis par les mots O Rutuli! 428 ; il l’est également que Virgile désigne Volcens par le mot Rutuli 442; l’armée latine ayant été levée par les Rutules, le chef du détachement peut être un Rutule ; d’autre part, Virgile emploie le mot Rutuli dans un sens large ; 505 ce sont les Volsques qui font la tortue et, quand elle est écrasée, ce sont les Rutules 517 qui périssent. Toutefois, après 367 praemissi equites ex urbe latina, on est étonné de lire 450 Victores... Rutuli et il y a peutêtre là un indice que 450 sqq. ne sont pas du même jet que 176-449. — (2) 453 sq. primis una tot caede peremptis Serranoque Numaque, Numa ne figure point parmi les victimes de Nisus et d’Euryale ; comme :l est ici mentionné parmi les primi, on ne peut le confondre dans la multam... sine nomine plebem 343, dont Virgile donne du reste les noms 344 ; il serait facile de lire 334 Lamyrumque Numamque au lieu de Lamyrumque Lamumque ou 454 Serranoque Lamoque au lieu de Serranoque Numaque ; mais ce sont là des conjectures arbitraires et sans vraisemblance ; en réalité nous avons là la preuve que l’épisode de Nisus et d'Euryale a été rédigé isolément sans que le contexte ni précédent ni suivant y ait été strictement adapté ; Numa est du reste vivant, X, 562, et c'est une victime d’Énée : pour désigner les héros inconnus, auxquels sa fantaisie donnait l'existence, Virgile avait recueilli et tenait tout prêis un grand nombre de noms propres ; l'exemple de Numa mort, IX, 454, vivant X, 562, montre que, dans des morceaux rédigés à des moments différents, il puisait librement dans son catalogue, sans toujours s’aperce voir que les noms qu'il en tirait n'étaient plus disponibles ; ce sont de petites disparates qu'il eût effacées à la révision finale. — (ÿ) 454 sqq. ingens concursus est imité de Towwv... AITETOS MOTO KUVÔOUUÔS B0vovTwy auvôts, Il, X, 523 sq., et Seminecesque uiros tepidaque recentem Caede locum de ’Avôozxç v’ aomaloovtas év doyaénot povñotv, 521. — (4) 462 sq. Turnus in arma uiros... Suscitat, début d’hexamètre repris mécaniquement de VI, 814 sq. mouebit Tullus in arma uiros. — (5) 464 uariisque acuunt rumoribus iras ; dans les combats virgiliens, la colère — ira —, souvent mentionnée par les historiens romains, est la dominante morale ; ces combats sont très animés et nous montrent les participants au paro-

xyvsme de la fureur. — (6) 466 multo clamore sequuntur, locution et fin de vers fixées ; 636 Teucri clamore sequuntur, X, 799, socii magno clamore sequuntur ; 467 est inachevé, le morceau 459-472 est composé de deux couplets de contenu bien distinct, le premier 459-467 consacré à l'attitude des Rutules, le second 468-472 à celle des Troyens ; du fait que le premier est inachevé il faut conclure que Virgile a rédigé les deux couplets chacun pour lui et qu’il les a mis en place sans les souder exactement et ceci représente un moment de la composition, celui où les éléments d’un morceau ayant trouvé leur forme, Virgile les assemble en remettant à plus tard le soin de les emboiter les uns dans les autres. — (7) 468 sq. Aeneadae duri murorum in parte sinistra Opposuere aciem, nam dextera cingitur amni ; on peut déterminer par rapport à quoi sont données ces indications ; Virgile se représente le camp troyen comme un camp romain : c'est un rectangle ; si l’on se place devant le praetorium en lui tournant le dos et en regardant devant soi dans la direction de la porte principale, on a à sa droite un des côtés longs du rectangle, c'est celui qui fait face à la plaine ; conformément à cette orientation, la, porte principale est du côté de la mer; 470 sq. et turribus altis Stant maesti, motif et fin de vers repris X, 121, miseri stant turribus altis. — (8) 473 pauidam... per urbem rappelle 169 trepidi ; c’est l’état d'âme des Troyens ; ils sentent la gravité de le situation, mais cela ne les empêche pas de sec défendre énergiquement ; l’héroïsme chez Virgile ne cesse pas d'être humain. — {°) 475 ca'or ossa reliquit se trouve déjà II, 308. — (9) Macr. Sat., V, 9, 12, prétend que la lamentation de la mère d'Euryale est copiée sur celle d’Andromaque 7/., XXII, 437 sqq. Mater Euryali ad dirum nuntium, ut excussos de manibus radios et pensa dimiticret, ut per muros et uirorum agmina ululans et comam scissa decurreret, ut effunderet dolorem in lamentationum querelas, totum de Andromache sumpsit lamentante mortem mariti. La critique antiqrce est en général superficielle ; 11 y a des ressemblances extérieures et matérielles. Comme la mère d’Euryale, Andromaque est en train de tisser une étoffe ; mais dans Virgile le fait produit un effet de pathétique, 476 prépare 488 sq; xauai ÔË ot Zxrece ueoxis 448 combiné avec Apollon. Aygon. "III, 254 sqq. Ôuwx d rodwv noondootfe Pxlodoar Nipata al xAworzoac aoAÂcec ExtoËr müout ëdoauoy a donné Excussi manibus radii reuolutaque ponsa, 476, peydooto déoouto qpratvdôr Ton. mépyoy te xai 4yÜoytEey ÜptAov, 460 sqq. a donné Euolat... non ille uirum... memor 477 sqq: mais la lamentation elle-même est très différente, bien qu'il y ait quelques traits communs : celui de l'abandon, aûtio èuè otuyeo® évi mévÜet Aeimerc Xügnv Ëv meydootst 483 sq. potuisti linquere solam, Crudelis ? 482 sq., celui du cadavre laissé en proie aux bêtes Nùy dÈ où uèv... A6hat eddai Édovtat, ÉTEl %E XÜVES XOpéowytrat 508 sq. canibus data praedalatinis Alitibusque iaces 485 sq. ; le motif de l’étoffe tissée provient d'Homère, mais avec une application plus directe et plus intime : en somme les deux morceaux sont difiérents. — (1) 480 caelum dehinc questibus implet, fin d’hexamètre reprise mécaniquement de G., IV, 515 loca questibus implet.

P. 676. (1) 481 sq. senectae Sera meae requies, motif repris XII, 57, senectae Tu requies miserae. — (2) 486 sq. Macr. Sat., V, 2, 21, cite comme prototype Ennius in Cyesphonte Neque terram inicere neque cruenta convestire (corpora Mihi) licuit neque miserae lauere lacrimae salsum

sanguimem. — ($) 495 sq. le motif a déjà servi pour exprimer le désespoir d’Énée lors de l'incendie de la flotte, V, 69r sq. — (4) Serv. 479 est conquestio matris Euryali plena artis rhetoricae ; nam paene omnes partes habet de misericordia commouenda a Cicerone in rhetoricis positas. — (5) Ennius cité par Serv., 503, At tuba terribilem sonitum taratantara dixit, Virgile a reculé devant l’onomatopée familière et a ennobli. — (6) 504 la dominante morale du combat virgilien est la fureur guerrière, la dominante matérielle, le fracas et les cris ; ce sont les deux caractéristiques de l’action du légionnaire romain : A.-Gelle, I, x1. 9, Quid ille uult ardentissimus clamor milhitum Romanorum, quem in congressibus proeliorum feri solitum scriptores annalium memorauere ?.. An..., cum... prope ad manus uentum est, tum iam e propinquo hostis et impetu propulsandus et clamore terrendus est ?

P. 677. (1) 508 sq. Qua rara est acies interlucetque corona Non tam spissa uiris, X, 122, mais ici par suite des pertes subies, rara muros cinxere corona. — (2) 509 sq. telorum effundere contra Omne genus Teucri... 512 saxa... quoque... uoluebant, c'est la répétition de la défense du palais de Priam, II, 467 sq. nec saxa nec ullum Telorum interea cessat genus. — (8) 518 caeco.. Marte se trouve déjà II 335, dans un autre sens. — (4) 520 est inachevé, 503-524 présente exactement le même cas que 459-472; c'est un morceau composé de deux couplets de physionomie différente et rédigés isolément, dont le premier se terminait au milieu d’un vers et que Virgile a juxtaposés sans se préoccuper provisoirement de les emboiter l’un dans l’autre ; 524 Rescindit uallum et scalas in moenia poscit fait du reste presque doublet avec 506 sq. parant.. uellere uallum. Quaerunt.… scalis ascendere muros.

P. 678. (1) 526 sq. Quas ibi tum ferro strages, quae funera Turnus Ediderit expression fixée qui se retrouve 784 sq. tantas strages impune per

urbem Ediderit. — (2) 528 Serv.-Dan., Est... Ennianum qui potis ingentis oras euoluere belli; l'emprunt semble annoncer qu'Ennius a été largement mis à contribution dans ce qui suit. — (>) Appien, B. C., 5, 33,

nous apprend qu'au siège de Pérouse en 41 av. J.-C., siège resté célèbre et sur lequel Virgile avait eu sûrement des détails, Octavien avait garni de 1500 tours de bois les retranchements dont il avait entouré la ville. — (4) 532 summaque euertere opum ui, XII, 552 summa nituntur opum ui, Serv. hemistichium Ennianum. — (5) 533, defendere saxis fin d’hexamètre reproduite mécaniquement, X, 130. — ($) 541, caelum tonat omne fragore est reproduit avec changement d’un mot, XII, 757 caelum tonat omne tumultu. — (7) 544 sqq. le motif de la bâtardise, qui est un de ceux dont se sert Virgile pour différencier ses personnages est homérique, IZ., VI, 24, à propos de Boukolion, fils de Laomédon, oxétioy Ô Ëë yelvaro uirno ; Virgile l’a réuni au motif, également homérique, de la défense violée d'aller à la guerre, 1l., II, 832 sq., à propos du devin Mérops oddè obs maiduc Éuonev Drelyeuw els TOhEmOY @biorvooa. — (8) 550 Hinc acies atque hinc acies adstare Latinas, il se peut que Virgile ait employé le mot Latinas dans un sens large pour désigner l’armée de Turnus ; il est pourtant plus probable qu'il à voulu indiquer que la légion latine a rejoint ; les 300 cavaliers qui la précédaient sont arrivés vers la fin de la nuit, l'infanterie a pu arriver peu de temps après. — (9) 551 sqq., la comparaison est inspirée par celle plus

développée de la Teichomachie, TPE ITEAT sqq., avec cette différence que là le sanglier ou le lion, auquel est comparé Hektor, cherche à se frayer un passage, tandis qu'ici la bête à laquelle est comparé Helenor, faible adolescent, va au-devant de là mort ; la première idée de la différentiation

a pu venir de Î{., XX, 164 sqq., où le lion blessé s’élance contre les chasseurs #v viva mon 'Avôowv À aûros œpierar mowtw ëv opÉAw : il a supprimé l'alternative en mettant les choses au pire. — (10) 558 tecta paraît signifier le haut du mur, la dernière assise, celle qui recouvre toutes les autres. — (11) 559 cursu teloque secutus, il lui lance un trait en courant, XII, 354 Ante leui iaculo longum per inane secutus, 775 sq. teloque sequi, quem prendere cursu Non poterat. — (l) 561 sq. sont imités d’I/., XIT, 394 sqq. mais l'exploit de Sarpédon est différent ; Sarpédon perce de sa lance un des défenseurs du mur et attirant à lui sa lance le fait tomber en avant ; il arrache alors un créneau de ses mains puissantes et ouvre une brèche dans le mur. — (13) 562 sqq. dans l’Z/., XV, 690 sqq. Hektor s'élançant contre le navire de Protésilas est comparé à l'aigle fondant sur des oiseaux près d’un fleuve parmi lesquels sont mentionnés x5xvwv douAuyodetpuwv, XVII, 673 sqq. Ménélas scrutant le champ de bataille est comparé à l'aigle aux yeux perçants qui découvre le lièvre au gîte et ëtT aôt& "Eocsvto xai té pivy xx AaBwv éfeilero Duucy, XXII, 308 sqq. Hektor fondant sur Achille est comparé à l'aigle qui descend des nuages ‘Aotz:wv 7, Gov’ ualriv À ntwxa haywov; on voit où Virgile à pris lelhèvre, le cygne et l’agneau ; seulement dans Homère les trois comparaisons sont appropriées à l'acte : entre l’aigle qui fond sur sa proie et Turnus qui tire d’en bas un guerrier par les pieds, il n'y a aucun rapport. — (14) 568 taedas ali ad fastigia 1actant, même motif et même fin de vers, VIIT, 491, ignem ad fastigia iactant. — (15) 569 saxo atque ingenti fragmine montis se retrouve X, 608, cf. XII, 531. — (16) 577 il n’y a aucune difficulté à reconnaître ici Corynaeus de VI, 228, mais Corynaeus reparaît vivant, XII, 298 ; Virgile s’est embrouillé dans la liste de ses noms propres. — (7) Nous avons des exemples de ces massacres étourdissants, résumés en une suite de noms propres, 11, XIV, 511 sqq., où cinq Achéens tuent d'affilée huit Troyens, Ileioroos 0 Aus they "OtAGos Tayds viôç, etoù Ajax équivaut à Turnus, Apollon. Aygon., I, 1040 sqq., où neuf Argonautes tuent douze Dolions ; mais dans aucun des deux passages on ne trouve le balancement du carnage virgilien.

P. 670. (1) 578 alis adlapsa sagitta, fin de vers identique, XII, S 10 (2) 582 Pictus acu chlamydem, XI, 777, Pictus "acu“tumiErS ferrabine clarus Hibera,, XI, 772, peregrina ferrugine clarus, Catulle EXIV 27

ferrugine Hibera ; le motif VIT, 761 sqq. est très analogue. — (3) 585 pin-

guis ubi et placabilis ara Palici reprend textuellement, VII, 764 pinguis ubi et placabilis ara Dianae ; toutefois il n’est pas nécessaire que la construction soit identique et, comme les Paliques sont des jumeaux, il est probable qu'il faut lire : pinguis ubi et placabilis ara, Palici — Palici étant un nom pluriel en apposition ; il est curieux que, mentionnant les Paliques, Virgile ne leur ait attribué qu’une caractéristique banale et qui à déjà servi. Les Paliques probablement adorés par les premières populations sicihennes antérieures aux Grecs étaient des génies vulkano-chthoniens ; c'étaient les esprits des sources de la localité où ils étaient révérés et où il y avait des cratères de dimensions moyennes projetant de l'eau bouil-

Fe

lante et sulfureuse. A l’époque historique, ils avaient un temple, des aménagements pour de nombreux pêlerins, un oracle ; le sanctuaire était l’endroit où se prêtaient les serments les plus solennels et en cas de faux témoignages les dieux manifestaient la vérité et même suivant certains témoignages punissaient les coupables. — (4) 587 la manœuvre de la fronde est décrite avec une élégante précision : adducta circum caput egit habena, fragment de vers repris XI, 579 Et fundam tercti circum caput egit habena ; 589 multa porrectum extendit harena, même motif et même fin de vers que V, 374, tulua moribundum extendit harena ; Arcens est atteint aux tempes comme Tagus, IX, 418 sq. — (5) 591 Dicitur est là pour donner à la chose de la réalité : Virgile la préssnte comme une tradition et non comme inventée par lui.

P. 680. (1) 596 sq. Vociferans... ingentem sese clamore ferebat, c’est un

. géant et un brutal. — (2) 598 obsidione... teneri, locution fixée, X, 109, castra obsidione tenentur. — (3) 6or Quis deus Italiam... début d’hexamètre repris X, 72, Quis deus in fraudem... — (4) 602 fandi fictor traduit

Il, XXII, 287 dotunns xai émix\omoc... obwv,

P. 681. () En ce qui concerne les injures 2dressées aux Troyens : 598 Non pudet obsidione iterum ualloque teneri, les Rutules s'étaient déjà étonnés de la lâcheté des Troyens refusant la bataille en plaine, 55 sqq., Tenerum mirantur inertia corda, Non aequo dare se campo... sed castra fouere ; Turnus 142 sq. s’en était indigné et déjà Hektor reprochait à ses compatriotes leur tendance à se réfugier à l’abri de leurs remparts. 1}, XVIII, 287 ‘H où nw xexoonoûe EeAuévor Evdolt rûoywv : 599 bis capti Phryges rappelle en enchérisant le mot de Juno VII, 295, Num capti potuere capi et est repris par Turnus, XI, 402, Gentis bis uictae ; 599 morti praetendere muros rappelle ce qu’a dit Turnus, 143, Fossarumque morae, leti discrimina parua ; 600 En, qui nostra sibi bello connubia poscunt ! rappelle ce qu’a dit Turnus, 138, Coniuge praerepta ; Turnus, 133, avait ramené à certaines limites la volonté des dieux à propos de l'établissement des Troyens en Italie, Numanus, 607, va plus loin et la révoque en doute ; 602, le mouvement Non hic Atridae nec fandi fictor Ulysses reproduit la menace de Turnus, 154 sq. Haud sibi cum Danais rem faxo et pube Pelasga Esse putent ; en somme Numanus ne fait guère que reprendre les idées de son beau-frère. Dans sa critique acerbe du costume Phrygien, il se souvient de celle qu'avait faite Jarbas : 616 et habent redimicula mitrae équivaut à IV, 215 sqq. Et nunc ille Paris... Maeonia mentum mitra crinemque madentem Subnexus ; 617 O uere Phrygiae, neque enim Phryges, qui rappelle IV, 215, cum semiuiro comitatu, est emprunté à l’outrage, adressé par Achille, Il., II, 235, et par Ménélas, VII, 96, ’Ayattdec, oùxir ’Ayatot, avec quelque chose de plus, Phryges étant déjà méprisant. Quant à la caractéristique de la race italienne, bien qu elle soit faite d’un seul jet et qu’elle soit d’une unité superbe, elle s'inspire de l'éloge de l'Italie, G. II, 136 sqq. et du portrait des Équicules, En, NAT, 744 sqq. ; 603, Durum ab stirpe genus, Jupiter avait dit en parlant d'Énée, 1, 263 sq., populosque ferocis Contundet, Anchise en s’adressant à Énée, V, 730 sq. gens dura atque aspera cultu Debellanda tibi Latio est ron dit G:, Il, 167 sqq. genus acre uirum... Ads uetumque malo Liguremx.. . Scipiadas duros bello ; 605 Venatu inuigilant pueri, les Équicules sont caractérisés, En. VII, 746, par adsuetaque multo venatu nemorum ;

607 patiens operum paruoque adsueta iuuentus reprend avec changement d'un mot, G., Il, 472 patiens operum exiguoque adsueta iuuentus ; 609 sq. uersaque iuuencum Terga fatigamus hasta, il est dit des Équicules, VII, 748, Armati terram exercent ; le trait final 612 sq. semperque recentis Comportare iuuat praedas et uiuere rapto, c’est exactement avec chansement d'un met celui qui termine lc portrait des Équicules, VII, 748 sq. ; le trait nec tarda senectus Debilitat uiris animi mutatque uigorem, 610 sq., a son prototyp chez Apollon. Argon., I, 43 sq. to’ ad Papo0eoué ot Aôn Fuix, pévey d’ëtt Du dpros, We To nd006 ne0.— (2) 622 Non tulit Ascanius, même motif et même début du vers, II, 407, Non tulit... Coroebus. — (3) 622 sqq. neruoque... equino Contendit telum est une imitation de forme d’Attius dans le Philoctète cité par Serv.-Daniel tcndens neruo equino concita tela ; que le fond soit emprunté au passage de l’//1ade, IV, 116 sqq., où Pandaros lance sa flèche contre Ménélas, c’est ce que prouve le fait qu'une fois. la flèche prête à partir, Ascagne promet un sacrifice à Jupiter comme Pandaros promet une hécatombe à Apollon et la concordance 631 sq. sonat una fatifer arcus. Effugit... sagitta avec 125 sq. Atyée loc... ahto Ô toto ‘Oéubehrs. Virgile pour rendre l’impression plus terrible a ajouté l’épithète fatifer, qu'il n’a employée qu'une autre fois en l’appliquant à l'épée d’'Énée, VIII, 621 ; il l’a donc réservée pour le père et pour le fils, qu’il met ainsi sur le même pied. Ce qui est curieux, c'est qu'ici il a intercalé une imitation d’Apollon. Aygon., IV, 283 ’10ù6 0 auporéoïot Gtasxéuevos rahdunotwv, passage où Éros lance sa flèche contre Médée et dont il s’est déjà souvenu ailleurs, que d’autre part, En. XI, 859 sqq. il a décrit avec beaucoup plus de développement les préparatifs pour lancer la flèche et que cette fois 1l a imité de beaucoup plus près l’1J., IV, 116 sqq.; du même passage d'Homère, 1l à donc tiré deux imitations, la seconde bcaucoup plus poussée que la première. Les détails techniques qu'il donne ici sont plus à leur place dans l’Iliade, poème de réalités, que dans l’Enéide, poème de sentiments et d'idées ; on voudrait croire que, s’il les a introduits ici, c'était pour signaler la maîtrise d’Ascagne et préparer les compliments d’Apollon ; mais il est probable qu'il s’est simplement proposé d'insérer ici une imitation homérique de pure forme.— (4) 625 Audacibus adnue coeptis est repris textuellement de G., I, 40, dans des circonstance; sans rapport avec celles- C1 ; 626 feram... dona locution fixée, qui se trouve déjà G., III, 22, Dona feram ; 627 aurata fronte iuuencum, usage romain, mais déjà dans la Dolonie, que Virgile vient d’utiliser, Diomède, promet à Athéné une. génisse aux Cornes dorées, I1., X, 294 Ypvodv xipaoiv mepryevas (cf. Od!, III, 384) ; le taureau cornupète a déjà servi comme offrande imaginaire à Pollion, 629 se trouvr déjà textuellement Egl., III, 87. — (5) 630 sq. caeli... de parte serena Intonuit laeuum est pris à Ennius cité par Cic. de Div., IT, 39, 82, Tum tonuit laeuum bene tempestate serena ; le coup de tonnerre à gauche, qui est romain, a déjà servi, II, 693, le. coup de tonnerre sans indication d'orientation, VII, 141 sqq. ; déjà dans l’Il., XV, 377, pour avertir qu’un vœu est accepté uéya d Entones untiéra Zeds. — (5) 632 horrendum stridens.… sagitta, le sifflement de la flèche ou du javelot, rendu ici avec intention particulièrement terrible, est un des bruits usuels du combat virgilien toujours accompagné de fracas. — (7) 633, caua tempora, locution fixée, qui se retrouve 808 et X, 891 ; la blessure

aux tempes causant la mort a déjà servi 418 sq. et 588 sq., c’est-à-dire qu'elle figure trois fois en un peu plus de deux cents vers, ce qui n’indique

pas une grande fécondité d'invention. — (8) 638 Aetheria tum forte plaga, locution fixée qui se trouve déjà dans la même structure métrique, I, 394, Aetheria quos lapsa plaga. — (?) Naturellement les allusions

à Anchise se raréfient dans les derniers livres de l’Enéide ; celle-ci est suggérée à Virgile par le fait que dans l’ZZ., XVII, 322 sqq., lorsqu’ Apollon invite Énée à combattre pour soutenir le courage des Troyens, il prend la forme de Périphas, qui est un ancien héraut de son père et un serviteur dévoué ôs ot napd matoi yépovrt Krnoboouwv yépacxe, otÂa gppeai ue eièws; le motif du vieil écuyer de la famille à qui on a confié le fils dans sa jeunesse a resservi à Virgile, XI, 31 sq., où Acoetes ancien écuyer d'Évandre a été chargé de veiller sur Pallas, et la reprise du motif est soulignée par une reprise d'expression, Armiger ante fuit 648 se retrouve, XI, 32; il est très possible que le Butès qui figure ici soit celui que tue Camille, XI, 690 sq., puisqu'’ici 651, il est donné comme un guerrier redoutable ; un autre Butès, pugiliste renommé, est mentionné, V, 371 sqq., comme ayant été tué aux jeux funèbres en l’honneur d’'Hector ; c’est le cas du même nom employé pour désigner deux personnages, l’un mort, l’autre vivant, comme celui de Remulus, IX, 360 et 593. — (10) 650 sq. Omnia longaeuo est modelé sur IV, 558 sq. Omnia Mercurio similis uocemque colcremque Et crinis flauos.

P. 6832. (1) 656 sqq. sic orsus Apollo Mortalis medio aspectus sermone reliquit Et procul in tenuem ex oculis euanuit auram est modelé sur IV, 276 sqq. Tali Cyllenius ore locutus Mortalis uisus medio sermone reliquit Et procul in tenuem ex oculis eu anuitauram.— (2) 663 animas que in aperta pericula mittunt est une imitation de détail d’IZ., IX, 322, Atèv ënnv Voyiv Tapa bah evo rokemilery. — (3) 664 sqq. l'aspect de la mêlée est décrit d’ après la Teichomachie homérique., II., XII, 156 sqq. vupddes à Ô 6 TiTToy Éoate, ‘ ‘Âc t' QVE LOG Car, vé DEA SXLOEVTA Dovi 72, Tapeiac HATÉYEVEV ëTi Xbovi rovho Borel pr". "Qc rov x yetpüv Péher Cedv, quiv 'Ayarwv "HÔë xai x Tobuwv: xopules à duo adoy direuy BahÂouevar puAaxeoot «ai asie buoakéesqa = tum scuta cauaeque Dant sonitum flictu galeae —, sans doute avec influence d’'Ennius ; l'emprunt est fait justement au passage de la Teichomachie, qui à fourni à Virgile l'épisode suivant. — (4) 669 sq. quam multa grandine nimbi In uada praecipitant reprend, V, 458, quam multa grandine nimbi culminibus crepitant, dans des circonstances toutes différentes. — (5) 670 cum Juppiter horridus austris, fin de vers analogue, G.1, 418, cum Juppiter uuidus austris ; 671 Torquet aquosam hiemem paraît assurer le sens de imbris torti, VIIE, 429.

P. 683. (1) Sat., VI, 2, 32... de Pandaro et Bitia aperientibus portas locus acceptus est ex libro quinto decimo Ennii, qui induxit Histros duos in obsidione erupisse porta et stragem de obsidente hoste fecisse. — (2) 672 sq. le nom de Pandarus, qui n’a rien ici qui le justifie, semble avoir été suggéré à Virgile par le fait qu’en imitant, 622 sqq. pour l'exploit d’Ascagne, l’Il., IV, 116 sqq., il a eu sous les yeux le nom de Pandaros ; Bitias est un nom qui a été donné à un Carthaginoiïs, I, 738 ; Pandarus ct Bitias sont fils d’Alcanor de l’Ida ; ils ont été élevés dans le bois de Jupiter par laera, qui paraît être une dryade ; dans L’I7., XVIII, 42 ’latox est une Néréide ; le passage confirme l’hypothèse que IX, 177 sq. Ida Vena-

trix est bien une nymphe ; des détails de jeunesse et d’origine analogues nous sont donnés sur Arcens, IX, 581 sqq., sur Virbius VII, 761 sqq.; tout cela se meut, avec variantes, dans le même cercle d'idées. — (3) Dans l’Iliade, XII, 131, les deux géants prennent position en avant de la porte roomäpotÿe nuAdwy, parce qu'ils veulent en interdire l'entrée, ici 677 en arrière — intus — parce qu'ils veulent laisser pénétrer l'ennemi, pour le massacrer ensuite. — (4) Les deux colosses sont comparés 674 aux sapins et aux montagnes de leur patrie, 679 sqq., à deux grands chênes des bords de fleuves italiens que Virgile connaissait ; les deux comparaisons font à peu près double emploi, la seconde dit moins que la première, en revanche elle évoque des souvenirs personnels de Virgile ; ilest probable qu'elles sont venues toutes les deux à l’esprit de Virgile, quand 1l a rédigé ces vers et il les a conservées provisoirement : peut-être à la révision eût-1l supprimé la première ; quant à la seconde, elle est soudée au contexte, sublimi uertice nutant 682 rappelant nettement cristis capita alta corusci 678 ; le prototype c’est la comparaison homérique appliquée à Polypoitès et à Leonteus, HS RMS tr To pèv aox moonapotÜe muAdwy ddnhawy Esrasav te ÔTtE doi odpecty Dpuxdprvot, AT +’ aveuoy piuvovot xai 0ETOy HHOTA TAYTU, Pétnou vera not dinvexéeos apapuiar, qui l’a peut-être déjà inspiré En., IV, 441 SqG. ; AIS NSs ON deux aotsrot Danaens massacrés par Énée sont dits éAatnoty oi 0UTARLY, Od. , IX, 191 sq. Polyphème est comparé à la cime isolée d’une montagne, Ste biere Ybnawy épéwy, Ô TE paivera oo ar &hÂwy, de même la ferme d’Antiphatès, X, 113, Oonv T Üpeos xopurriv, et c'est peut-être de là que provient ici 674 montibus aequos ; dans l'En., III, 679 sq. les Cyclopes ont été comparés à des chênes ou à des cyprès, et comme au IIIe !., 681, nous lisons silua alta Jouis et ici Iouis... luco 673, il semble bien que Virgile se soit rappelé ici le passage correspondant du IIIe livre. — (5) Virgile multiplie dans ce livre le motif de l’imprudence : c’est l’imprudence d’Euryale qui cause sa perte, c'est l’imprudence de Pandarus et de Bitias et surtout celle de Bitias qui occasionne le massacre des Troyens, c’est l’imprudence de Turnus qui sauve les Troyens de la destruction ; c’est là un moyen facile qui dispense d’assigner aux événements des causes profondes et nécessaires. Virgile justifie du reste adroitement ces imprudences par la psychologie de ceux qui les commettent : Euryale est un adolescent, qui ne peut résister à l'attrait des belles armes, Pandarus et Bitias comptent sur leur force, Turnus est emporté par l’ardeur du combat. P. 684. (1) 696 sq. Si le premier guerrier que rencontre Turnus — is enim se primus agebat — et qu'il tue s'appelle Antiphatès, c’est parce que dans la Teichomachie, la première victime de Leonteus est un certain Antiphatès, ’Avripatny mèv mowrov.…. IIATE aûrocyeôtny 11, XIL 1017 Sq Virgile le fait donc revivre pour le faire tuer de nouveau, cette fois non par un Achéen, mais par un Rutule ; s’il est de Thébé en Mysie, c’est que c'était là la patrie du père d’ Andromaque, IT., 1, 366, et s'ilest bâtard'de Sarpédon, c’est que Sarpédon joue un grand rôle dans la Teichomachie ; Thebana de matre nothum 697 est modelé sur Supposita de matre nothos, VII, 283. — (2) 699 Aera per tenerum est emprunté à Lucr., II, 145 ; stomachoque infixa, de même 12, XVII, 47 sq., Ménélas tue Euphorbos HAT sropdyouo bépebha NvË ; de même le sang noir., /!. XX, 470, àrao péhay aîua 27’ A0TOd xÉÀTOV . et l’échauffement ‘du fer dans la bles-

sure, Il, XVI, 333, Iüv © OnofeoudyOn Eipos atuart. — (3) 708 sq. le bouclier ayant été percé par la phalarica qui a traversé la cuirasse, c’est bien Bitias qui tombe sur le bouclier et non le contraire ; c’est au bruit du corps qui s’abat — intonat ingens — que convient la comparaison qui suit et non à celui que pouvait faire le bouclier en tombant sur le guerrier. — (4) Tite-Live, XXI, 8, ro, Végèce De re milit., IV, 18, Enn. cité par Nonius, p. 555, 16. — (5) 717 Latinis désigne ici l’armée de Turnus en général, mais paraît bien sous-entendre que les Latins proprement dits ont rejoint et participent à l’action. — (6) 717-719 : dansl’Z7., II, 446 sqq. Athénée pousse au combat les Achéens, V, 506 sq. Mars excite l’ardeur des Troyens, X, 366 sq. et 482 sq. Athéné donne la force et le courage à Diomède, XIII, 43 sq. Poseidon excite au combat les Argiens ; IV, 440, Aciudç tr’ n0è b660ç sont en action ; IX, I sq. abris ’Ayatobs @ecnesin ÊXE pUA, pO6OU XPUCEVTOS étaton dit à peu près la même chose que Immisitque Fugam Teucris atrumque Timorem ; 77. XIII, 298 sqq., Arès marchant au combat est suivi de son fils D6fos capable d’épouvanter les plus vaillants guerriers ; 718 stimulos... sub pectore uertit, locution fixée, qui se trouve déjà dans une tout autre circonstance, VI, 101, cf. stimulis agit, VII, 405. — (7) 721 est inachevé ; c’est le même cas que pour 467 ; le morceau 717-730 se compose de deux couplets, qui sont également nécessaires et qui se font suite : 717-721 une nouvelle ardeur s'empare des Latins, qui poussent vigoureusement le combat ; 722-730 Pandarus, sentant la résistance impossible, ferme la porte du camp ; les deux couplets ont été rédigés séparément ; puis Virgile les a juxtaposés, sans se préoccuper de les souder métriquement, ce qui devait venir à la révision.

P. 685. (1) 730 pecora inter inertia, alliance de mots fixée, qui se trouve déjà IV, 158. — (2) 731-733, tout le passage est rédigé avec des réminiscences homériques ; l'éclat des yeux : ZZ., XIX, 365, sq. Achille s’arme, dé ot Üooe Aupnéobny we el ve mupôos oéhaç; les lueurs des armes : V, 4, Diomède marche au combat Auï£ (Athéné) ot ëx xdoulics te xai donidos AKALATOY Tôp, XIX, 374, Achille prend son bouclier +0ù d’ araveue oéAxs vÉveT’ MUTE prvns, 381 sq. il met son casque à Cimier 1. 9'LASTTE US améhautev "Irnovorç Tovpdherx: meptoselovro à Eberout Xo5 PGEtau, XXII 134 sq., Achille marche contre Hektor auwpi dë yahxos durer "xchos ad y ”H Too at0opévou À Aehtou aviovros ; le bruit de l'armure, IV, En Diomède saute à bas de son char, Aervoy Ô’Ebouye JAN à ËTt oTr eco 0 ca XXI, 254 sq., Achille fuit devant le Skamandre nt o:40esot de yahxos Eueodahéov xova- Bréev. Virgile, qui s'applique à établir entre Énée et Turnus un DARAUS lisme, a ménagé à Énée une apparition analogue, X, 261 sq., 270 sqgq. 731 sq. arma Horrendum sonuere a pour contre-partie XII, 700 en parlant d'Énée horrendumque intonat armis ; les cristae sanguineae de Turnus sont le panache rouge dont il a été question, IX, 50 et 270. — ($) 736 feruidus ira se trouve déjà VIII, 230. — (4) 740 Olli subridens, même début d'hexamètre, dans un tout autre sens, I, 254 ; 742 Hic etiam inuentum.…. narrabis Achillen, passage de rappel, la Sibylle avait dit, VI, 89, alius Latio iam partus Achilles ; le motif de la commission à faire aux enfers a déjà été mis dans la bouche de Néoptolème, II, 549. — (5) 744 summis adnixus uiribus se trouve déjà V, 226, dans une tout autre circonstance. — (6) 745 sq., le motif du trait détourné de sa destination par une

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divinité est homérique, IZ., VIII, 311, AAN Üye nai to0? ALAOTE * TAPÉGPNÀEV yao 'Aréhuv, cf. XX, 438 sqq., Od., XXII, 256 et 273. — (7) 748 teli… auctor, locution fixée qui se trouve déjà 420 sq. teli... auctorem. — (8) 749 sublatum alte consurgit in ensem se retrouve XII, 729 Alte sublatum consurgit Turnus in ensem ; même attitude, X, 797 sq. — (?) Virgile a souligné la similitude par des identités de termes, 752 sqq. ingenti concussa est pondere tellus; Collapsos artus.. Sternit humi moriens 708 sq. collapsa ruunt immania membra, Dat tellus gemitum. — (10) 750 sqq. le coup est emprunté à Apollon. Argon., II, 102 sq.q, dans le combat des Argonautes et des Bébryces moûrds yes pèv ävépa Kaotwp "HAao’ énecobmevoy xepalñs Ünep: à 0’ éxadreo0ev ”EvÜa xa EvO” œuououwv ër &upotépotstv xexoÜn ; mais c'est immédiatement après le coup porté que la tête fendue s’abat sur les épaules ; en plaçant la chose après la chute du corps, Virgile a montré qu'il n’empruntait que des mots ; partibus aequis n’est pas chez Apollonios ; c’est presque une impossibilité ; Hor. Sat., I, 1, 99 sq. at hunc liberta securi Diuisit medium, fortissima Tyndaridarum plaisante sûrement. — (1) 757 sqq. la tournure se trouve dans l'Iliade, VIII, 217, XVIII 454, XXI 544, mais non le motif de l’imprudence ; 759 Vltimus ille dies... fuisset, locution fixée, II, 248 sq. quibus ultimus esset Ille dies. — (12) 760 caedisque insana cupido rappelle 354 nimia caede atque cupidine. — (3) 761 est inachevé ; comme pour 717- 730 et 459-472 le morceau se compose de deux couplets quise tiennent : 756-761 imprudence de Turnus qui, au lieu d'ouvrir la porte, s’élance sur les ennemis ; 762-777 description des ravages qu'il fait dans leurs rangs. Egit in aduersos est l’antécédent naturel de Principio Phalerim, etc. ; ici encore nous avons à faire à deux couplets destinés au même morceau, rédigés chacun pour lui-même et ensuite simplement juxtaposés. — (4) 764 le motif est homérique, 11., V, 1, XVI 127 sqq., etc. — (15) 762 le motif du fuyard à qui on coupe le jarret se retrouve X 699; cf. Tite-Live, XXII, 51, 7. — (16) 763 raptas fugientibus ingerit hastas se retrouve textuellement XII, 330 appliqué également à Turnus. — (17) 767 est la transcription en lettres latines d’IZ., V, 678, ’Aluaydody 0" Aldy re Nouova re Iloëraviv re, Serv. dit avec raison : unde apparet non ad historiam sed ad ornatum poematis haec nomina pertinere ; en effet ces quatre guerriers tués par Ulysse dans l’Jliade ne sauraient être tués de nouveau par Turnus dans l’Enéide ; 574 Turnus Itym Cloniumque, Dioxippum Promolumque pourrait également être écrit en lettres grecques. — (18) 769 sq. le sens paraît être occupat ab aggere dexter ; les guerriers qui combattent sur le rempart et qui font face au-dehors sont attaqués par derrière; Lynceus, lui, aperçoit Turnus et il marche à sa rencontre ; c'est au moment où il descend du talus que Turnus l'attaque occupat ab aggere, et comme il se trouve à sa droite, qui n’est pas protégée par le bouclier, il lui fait sauter la tête. — (19) 770 sq. le coup est emprunté à l’Iliade où il est attribué à Achille, c'est donc un coup de maître XX 481 sqqq. 0 Ôè paoyavw adyéva Deivas Th\ adtn rhhnxt xaon Bake puedç adte EpovdvAtwy ÉxraÀ0" 0 d’ëmi x0ovi xeiro tavvolels, cf. XIV, 406 sqq.

P. 686. (!) 773 ferrumque armare ueneno le motif des traits empoisonnés se retrouve avec fin de vers identique, X, 140, calamos armare ueneno ; Cf. XII, 857 sq. ; il figure dans l’Od., I, 260 sq. — (2?) 776 numerosque intendere neruis, c'est faire retentir fortement le rythme sur les

cordes ; VI, 646 a un sens analogue. — (3) ZZ., XV, 735 sqq. Ajax qui défend contre Hektor le navire de Protésilas encourage les Troyens à le soutenir, car il est dans une position périlleuse, "Hé tivis pauey eivar docontipas Onioow, HE ve vreïyos äoeuov, 6 x’ &vôoacr houyov &jaôvar; 736 sq. a inspiré directement 782 quos alios muros, quae iam ultra moenia habetis ? — (4) 783 o ciues comme 36 ici en rapport direct avec 784 per urbem. — (5) 785 iuuenum primos se trouve déjà VIII, 105. — (6) 788 sq., de même les Troyens derrière Hector qui les encourage Il. V, 498, Où 0’ekeAyÜnouy «at évavtior Écrav ’Ayatwv. — (7) 792 sqq. Il. XI, 548 sqq. Ajax obligé de reculer devant les Troyens est comparé à un lion qui attaque vivement une étable et que repoussent les chiens et les gardiens armés de javelots et de torches ; chez Virgile, c’est une scène de chasse ; la grande différence, c’est que le lion homérique tient bon le pluslongtemps . possible parce qu’il est tenaillé par la faim, 552 sq. 0 0 xoetwv éoatiEuwv ’Iôbet, le lion virgilien est soutenu par son courage, ce qui est plus noble ; 793 telis premit, locution fixée qui se trouve déjà VIII, 249 ; 794 Asper, acerba tuens, début d’hexamètre emprunté à Lucr., V, 35, mais où il est appliqué à un serpent. Virgile avait dit, en parlant du taon, G., III, 149 Asper, acerba sonans ; 796 Ille quidem hoc cupiens, début d’hexamètre analogue, X, 385. Ille quidem hoc sperans. — (8) Dans le passage cité plus haut, à la suite de la comparaison avec le lion, 17., XI, 566 Aîaxç ÿ GAÂOTE MY UVNGATKETO Ooïpiôos dhxic Adris Ünootpepbeis xai Éontosaone paAayyas Towwv iTrodauwv, ôtTè 0 Towmdsxeto pelyetv, ce qui à inspiré directement 709 sq. Quin etiam bis tum medios inuaserat hostis, Bis confusa fuga per muros agmina vertit, mais Ajax tantôt tient tête, tantôt tourne le dos; plus noblement Turnus fait toujours face. (°) 803 sqq. le motif est homérique, Z/., VIII, 397 zqq., XV 158 sqq.; 804 haud mollia iussa a déjà servi à Virgile, G., III, 41, pour exprimer les invitations pressantes à lui adressées par Mécène, tua, Maecenas, haud mollia iussa. — (10) 806 sqq., nous avons affaire ici à une traduction, très voisine du texte, du passage de l’II., XVI, 102 sqq., où Ajax est obligé d'abandonner la défense du navire de Protésilas Aïas 0 oùxir’ Eutuve: — Ergo nec iuuenis..…. subsistere... ualet — fridtero yao fehéessiv — iniectis sic undique telis Obruitur — Agquva piv Znvôs te voos — ceci développé par l’ordre de Jupiter porté à Junon par Iris — xai Toües dyavoi Bahovtec: — ingeminant hastis... Troes — dervnv dè rep} xootapotot paetvi, IfAnË Baxhlomévn xavaynv Ëye — strepit assiduo caua tempore circum Tinnitu galea, Virgile a ajouté saxis solida aera fatiscunt — fakero Ô’ aie! KanpäAao’ edrotr0’: Discussaeque iubae capiti — 6 0’ dorsreoùdv Ouoy Éxanvev ’Epnedov aièy Éywv odxoç aiôkov: — nec clipeo..… subsistere... ualet — Aie Ô aoyaléw Eyer’ Ao0parr, xXÔdE où 1dows Ildvroev ëx pekéwy Todd Éooesv, oddè mn eiyev ’Apnvedoat — tum toto corpore sudor Liquitur et piceum (ajouté par Virgile à cause de la poussière qui se mêle à la sueur), — nec respirare potestas —, Flumen agit, fessos quatit aeger anhelitus artus. Le trait nec sufficit umbo Ictibus n’a pas son équivalent dans le passage homérique, il a pu être inspiré par 14, XIII, 397 sq. où0 foucse Üwoné Xähutoc, qui pourtant a un sens différent. Le passage avait déjà été imité par Ennius cité par Macrobe Sat., VII, 2, 3-4, mais de moins près et avec moins de maîtrise ; Virgile paraît, tout en

se référant au texte homérique, avoir pris à Ennius quelques mots,

tinnitu = tinnit, toto COFPOTE — totum... corpus, nec respirare potestas = Nec respirandi fit copia. — (1) 814 fessos quatit aeger anhelitus artus est repris de V 432, uastos quatit aeger anhelitus artus, avec changement d’un mot accommodant la locution fixée à la circonstance.

Assemblée des dieux (1-117). — 1. Le X£ livre est relié au IX® par le mot snterea 1, qu'il faut prendre dans son sens étroit ; il signale la simultanéité de l’action qui s'engage avec celle qui termine le livre précédent. C’est au matin, après la nuit où ont été massacrés Nisus et Euryale, que Turnus attaque le camp Troyen (1). C’est pendant cette matinée qu'a lieu le conseil des dieux. De cette simultanéité nous avons une preuve dans le discours de Vénus même. Non seulement Vénus parle de l'attaque du camp comme d’une chose présente, mais elle décrit comme actuelle au moment même où elle parle, comme pouvant être constatée de visu par les dieux, l'invasion du camp troyen par Turnus (?). D'une façon générale, Virgile s’est astreint à ce que les scènes dans le ciel aient lieu pendant une pause de l’action terrestre, de façon que celle-ci ne soit pas interrompue par elles ; ici il n’a pas pu réaliser ce tour de force, le combat ne s’arrêtant pas ;il a lieu pendant l’assemblée des dieux ; il se continue quand la séance est levée et Virgile a clairement indiqué la chose par la répétition du mot interea 118, qui là aussi doit être pris dans son sens propre.

L'assemblée des dieux est un motif qui figure à plusieurs reprises dans l’Zhade ; les dieux tout en vaquant à leur existence journalière, mangeant, buvant, écoutant la musique d’Apollon et les chants des Muses, délibèrent sur le sort des hommes, témoignent de l'intérêt qu'ils y prennent et décident ou d'intervenir ou de laisser les choses suivre leur cours. C’est là un motif épique d’une grande majesté que Virgile ne pouvait négliger ; mais Virgile ne l’introduit qu’une seule fois dans son poème, et cela est caractéristique de son art ; il concentre ce qui dans l’Jliade est dispersé et donne ainsi plus de puissance à l'effet. En outre, dans l’Jliade, les délibérations des dieux sur les choses humaines sont un des incidents quotidiens de la vie dans l’'Olympe ;

les choses humaines sont leur préoccupation constante ; suivant le cours qu'elles prennent, ils règlent leur conduite et interviennent : leurs entretiens à ce sujet ont quelque chose de familier ; l'entretien au début du chant IV a lieu pendant le festin. La scène du début du livre X de l’Énéide a un caractère autrement solennel ; c’est la séance des grands jours d’un corps constitué ; des discours étudiés sont prononcés, qui rappellent ceux des chefs de partis à la‘tribune ; un débat oratoire a lieu, dans lequel sont déployées toutes les ressources de l’éloquence ; l'intérêt ne consiste pas seulement dans la décision qui va être prise, mais dans les péripéties de la lutte de paroles. Pour le fond, le modèle dont s’est inspiré spécialement Virgile est la délibération du commencement du chant IV de l’Jlsade ; après le combat de Pâris et de Ménélas, Zeus consulte les dieux pour savoir si l’on doit permettre la continuation de la guerre ou si tous ne seraient pas d'avis que l'accord conclu fût exécuté, qu'Hélène fût rendue à Ménélas et que la ville de Priam retrouvât la paix ; c’est évidemment le parti vers lequel il penche ; de même dans l’Enéide, Jupiter voudrait que les hostilités prissent fin. Mais, dans l’Jliade, Zeus se heurte à l’opposition d’Héré et renonce à poursuivre son projet de conciliation ; ainsi, dans l’Enéide, Jupiter échoue et les choses suivent leur cours. Virgile n’a pas laissé complètement de côté les autres assemblées des dieux de: l’Ihade ; au chant VIII, Zeus convoque une assemblée régulière (1) ; de même au chant XX, où c’est Thémis qui est chargée de porter les convocations (2). Ainsi, dans l’Enéide, Jupiter réunit les dieux pour une séance déterminée — Concilium... uocat 2. Enfin au chant VIII de l’'Iliade, Zeus interdit formellement aux dieux de se mêler désormais à l’action terrestre ; c’est bien là ce que se propose Jupiter dans l’'Enéide et ce à quoi il ne réussit pas. | Cette manifestation que Virgile a faite unique et à laquelle il n’a pas donné de précédent pour ne pas en affaiblir le caractère grandiose a été reculée jusqu’au X°® livre ; c'est là sa juste place ; jusqu'ici les événements n'étaient que de simples préparations ; on était encore loin du but ; Junon et Vénus s’efforçaient de les conduire au gré de leur désir et jouissaient d’une liberté relative, Jupiter les laissant agir à leur guise et n’intervenant, d’une façon brève et impérieuse, que lorsqu'il voyait les choses aller à la dérive et qu’il était indispensable de les remettre dans le droit chemin ; actuellement, le dénouement approche, il est imminent ; il n’y a plus de fluctuations possibles ; il serait plus conforme à la dignité divine que la volonté des Olympiens fût unanime et qu'elle s’employât dans un calme impressionnant à faciliter le cours inéluctable des destins. Il est singulier qu'ayant

conçu cette grande idée, Virgile ne l’ait point fait aboutir ; l'assemblée du X°® livre est un fiasco complet ; Jupiter renonce à la conciliation entrevue ; après l'assemblée, les choses vont comme elles allaient avant et elle n’a aucune influence sur l’action de l'Enéide ; elle a une importance considérable au point de vue de l'intérêt poétique et de la composition du poème. Le conflit entre Vénus et Junon est le ressort agissant et l'âme même de l'Enéide ; nous les avons vues jusqu’à présent déployer toute leur ardeur, toute leur passion pour maîtriser les événements et les faire tourner à leur gré ; leurs caractères respectifs, admirablement dessinés et accentués par le contraste, ont pris un relief extraordinaire ; mais elles sont intervenues isolément, successivement, et, sauf au IT livre où Junon vient proposer à Vénus un parti hypocrite qui n’aboutit pour elle qu’à une déconvenue cuisante, elles ne se rencontrent pas ; le VITE livre appartient à Junon, qui déchaîne la guerre ; au VIIIe, Vénus, qui n’a pu empêcher la guerre, qui du reste ne l’a pas tenté, apporte à son fils une armure qui lui assurera la victoire sur Turnus ; Junon rentre en scène au IX® où elle mène Turnus à l'attaque du camp Troyen, qui, si elle ne produit pas un résultat décisif, coûte aux assiégés des pertes sanglantes et les réduit à une situation critique. Pour que l'intérêt croisse, il faut que l'a-parte cesse, que les deux rivales s'affrontent résolument, dans un corps à corps furieux. La scène est attendue, nécessaire ; elle a été longuement, savamment préparée ; il est temps qu’elle éclate, Jupiter y assiste avec la majesté qui convient au père des dieux et au roi des hommes (1) ; mais ce ne sont ni ses discours, n1sa personne qui attirent notre attention ; elle se porte tout entière sur le duel oratoire des deux déesses, qui est un chef-d'œuvre d’éloquence et d’observation psychologique, où elles parlent comme nous nous attendons qu'elles le fassent, où leur caractère s’affirme tel que nous le connaissons, mais avec une vigueur et un mordant qui sont nouveaux. L'Olympe s'ouvre et Jupiter réunit l'assemblée des dieux dans la demeure astrale, d’où il contemple la terre (?). Son palais est disposé pour les recevoir ; ils prennent place dans une galerie ouverte à chaque bout — fectis bipatentibus 5 —, qui contient sûrement un hémicycle ; c'est une salle du trône — solio. aureo 116. Il préside et, s'adressant aux grands habitants du ciel — Caelicolae magni 6 — avec la considération qui leur est due, il s'étonne qu’ils aient changé d'avis et luttent entre eux avec tant d’acharnement ; suivant la fiction administrative, il présente la chose en général, bien que ce soient Vénus et Junon qui soient touchées directement. Il avait prohibé la guerre entre les Troyens et les Italiens ; on a été contre sa défense (#). Il engage les

intéressés à attendre l’époque légitime et fixée, celle où Carthage se ruera avec sauvagerie contre les remparts de Rome (?) ; alors ils pourront déchaîner leurs haines rivales et engager les hostilités (). Cette évocation des guerres puniques, dont le choc des Froyens et des Italiens n’est qu’un avant-goût insignifiant et une très faible image, projette sur l’Enéide l'ombre d’un avenir terrifiant ; elle rappelle celle qui clôt avec une énergie si dramatique les imprécations de Didon ; l’allusion a sans doute été inspirée à Virgile par les Puniques d'Ennius et peut-être y eût-il insisté davantage, s’il n'eût craint d’empiéter sur l’œuvre de son prédécesseur ; il semble bien qu'il se soit proposé de rendre à cette œuvre, à laquelle il devait tant, un hommage discret.

Jupiter s’est exprimé brièvement — paucis 16 —, en souverain qui signifie sa volonté, convenance que Virgile observe toujours ; il n’en est pas de même de Vénus (°) ; elle est femme, elle est passionnée, elle a beaucoup à dire ({). Son discours est bien celui que nous attendons d'elle ; c’est un long cri de détresse, mais un cri savamment modulé ; elle est en proie à une émotion violente, mais cela ne l'empêche pas de discuter avec une adresse consommée, de prendre ses avantages et de calculer ses effets ; elle se plaint et elle plaide ; elle plaide en avocat qui connaît toutes les ressources du métier et qui en use ; elle est insinuante, elle se fait modeste pour se concilier la sympathie et la pitié ; mais elle est en même temps pressante, pathétique, virulente ; elle demande peu, pour obtenir beaucoup ; elle présente les faits sous le jour qui lui est le plus favorable et les accommode adroitement aux besôins de sa cause.

18-19, dans un exorde court, mais expressif, elle exalte, avec un respect profond, la puissance de Jupiter (°), de qui elle attend tout; c'est sor habitude de se présenter en suppliante éplorée.

20-30, elle expose la situation, qu'elle donne comme effroyable, désespérée, et, pour qu'on ne l’accuse pas d'inventer, elle la met sous les yeux — cerms 20. Ce sont des choses qu’on peut voir du haut de l’'Olympe ; il suffit de regarder ($) ; elle fait un résumé saisissant des événements du VIITe livre : elle mcntre les Rutules insultant le camp, au milieu d'eux Turnus avec ses chevaux sans pareils (’), fier du succès et se précipitant — c’est bien là son allure impétueuse — ; c’est là ce qui s'est passé la veille ; elle arrive alors aux circonstances actuelles, l'ennemi dans le camp, les Troyens réduits à combattre sur les talus, pris à revers (8), tout cela en l'absence d’Énée, qui n’en sait rien ; les Troyens seront-ils donc toujours assiégés (°) ? Jusqu'ici elle n'a dit que la vérité ; la vérité toute nue est assez effroyable.

Quant à l’avenir, elle l’imagine plus noir qu'il ne sera ; profitant de l'ambassade envoyée au début du VIII livre à Diomède, elle le voit accourant déjà avec son armée et elle se demande si elle, la fille de Jupiter (1), ne va pas être de nouveau exposée aux coups d’un mortel ; cecin'’est qu'un effet oratoire, mais saisissant et qui termine le tableau par un trait pathétique.

31-41, elle discute alors de la façon la plus serrée le point de droit ; si les Troyens sont venus en Italie sans l’assentiment de Jupiter et malgré lui — c’est là un coup droit porté à Jupiter et une manière de l’intéresser à la chose —, s'il en est ainsi, elle ne lui demande pas de les secourir — elle ne risque rien par cette concession, ayant à son actif le discours du maître des dieux au premier livre — ; si au contraire ils n’ont fait que se conformer à tant d’oracles — elle sait bien que c’est le cas —, elle s'étonne que quelqu'un — qu’elle ne nomme pas encore mais dont tout le monde a le nom sur les lèvres — ose enfreindre ses ordres et changer les destins ; elle énumère alors toutes les infamies de ce quelqu'un (?) : la flotte consumée par l'incendie en Sicile — exustas… classis 36 ; ici elle exagère, il n’y a eu de brülés que quatre navires —, la tempête furieuse déchaînée par Éole, Iris envoyée du ciel ; il y a plus : Allectô a été évoquée du fond des enfers et s’est livrée à ses fureurs, sur la terre, parmi les villes italiennes (3). Ici encore les faits suffisent et, sauf une exagération légère, Vénus ne les travestit pas.

42-55, elle expose alors ses demandes et elle les fait si modestes, qu’on aurait mauvaise grâce à ne pas les lui accorder ; ce n'est là du reste qu'un artifice ; elle serait navrée qu’on la prît au mot, mais elle se sent garantie par la volonté de Jupiter et l'arrêt des destins, qu’elle connaît. Elle renonce à l'empire espéré dans des jours heureux (*) et cède la victoire aux protégés de Jupiter — wincant quos vincere mauis 43 —, en feignant de se tromper sur ses intentions, ce qui est une manière de le forcer à les déclarer. Puisque, dans sa dureté, son épouse — cette fois elle la désigne hardiment — interdit aux Troyens toute la terre (5) — elle n’ignore pas que Junon ne leur dispute que l'Italie —, elle supplie ($) qu'on lui permette de sauver son petit-fils (*). Elle abandonne Énée aux périls de la mer et à sa mauvaise fortune — comme si elle ignorait qu'il revient avec des secours puissants. Ascagne vivra sans gloire dans ses sanctuaires de Chypre ou à Cythère. Que Jupiter rende Carthage maîtresse de l'Italie, elle n’y mettra pas obstacle. C’est encore là une façon d’obliger Jupiter à dévoiler ses intentions véritables et ce renoncement désolé ne comporte pour elle aucun danger.

55-62, malgré sa résignation apparente, elle feint dans sa péroraison de se laisser emporter par la douleur que lui cause la misère imméritée des Troyens (1), tant d'épreuves subies à la recherche d’une patrie nouvelle ; il aurait mieux valu pour eux rester sur les ruines de Troie (?). Elle supplie Jupiter de leur rendre le Xanthe et le Simoïs et de leur faire gravir de nouveau le calvaire d’Ilion (?). Naturellement tout cela n’est pas sincère et Junon saura s’en prévaloir.

Junon répond ; elle aussi elle est tout entière dans son discours, violente, colère, mauvaise ; mais, dans la circonstance, elle non plus n’est pas maladroite ; elle saura percer à jour ce qu'il y a d’artificiel dans la philippique de Vénus, s'emparer des points faibles, négliger ce qui est fort, au besoin déplacer le terrain de la discussion. Elle a la mauvaise cause ; elle en tirera tout le parti qu’en peut tirer une femme blessée au vif et un habile avocat. Elle est en proie à une fureur lourde — Acta furore (À) graui 63 — ; c’est l’état d’âme dans lequel elle nous est presque toujours apparue jusqu'ici ; 1l est aggravé par l’invective outrageante dont elle vient d’être l’objet ; cette fureur conditionne le ton et le fond de son discours, qui n’a pas la belle ordonnance de celui de Vénus, maîtresse d'elle-même jusque dans ses éclats ; c’est une défense exaspérée, hérissée, dans laquelle elle se débat sous l’étreinte et essaie de se dégager de toute responsabilité.

63-64, elle ne s'adresse pas, comme l’a fait Vénus, à Jupiter ; elle fonce droit sur son ennemie, en se plaignant qu’elle la force à rompre le silence et à manifester ses ressentiments (°) ; elle ne prend la parole que parce qu’elle est provoquée, contrainte ; ce n’est pas elle qui attaque ; elle se donne ainsi le beau rôle.

65-73, elle prétend n'être pour rien dans la situation actuelle ; ni les hommes ni les dieux n’ont forcé Énée à faire la guerre et à se déclarer l'ennemi de Latinus. Elle dénature impudemment les faits : Énée ne s’est jamais présenté comme l'ennemi de Latinus ; c’est elle qui a rendu la guerre inévitable. Quant aux prétendus oracles, dont Vénus à parlé, elle les réduit à quelques prophéties de Cassandre, qui était folle ($). Ainsi Didon s'était refusée d’abord à croire À la réalité des oracles ; mais Junon est fixée sur ce point ; elle en est convenue dans le monologue du VII livre ; elle est donc de mauvaise foi. Ce n’est pas elle qui a conseillé à Énée de quitter son camp, de se conf'er aux vents, de remettre la conduite de la guerre à un enfant, d'aller exciter les Tyrrhéniens paisibles ; ici elle mêle le vrai et le faux : Énée a mis à sa place des chefs expérimentés ; quant aux Tyrrhéniens, ils étaient en guerre avec les Rutules et n’attendaient que lui pour

partir. Elle triomphe à bon compte en affirmant qu’elle n’est pas

intervenue et qu'Iris n’est pour rien là-dedans. Elle se garde bien de dire que c’est elle qui a averti Turnus d’attaquer le camp, et cela bien réellement en se servant d’Iris ; la soi-disant réfutation porte à côté.

74-80, eile s'étonne qu’on trouve étrange que Turnus, petit-fils de Pilumnus, fils de la nymphe Venilia, dieux nationaux, défende le sol de sa patrie, tout naturel que les Troyens lui ravissent sa fiancée ; elle n’a pas tort au point de vue purement humain ; mais elle passe à côté de la question, qui est de savoir si les événements sont oui ou non commandés par le destin, contre lequel on ne saurait se révolter. Elle travestit du reste audacieusement les faits en représentant les Troyens comme attaquant les Latins la flamme à la main, soumettant et pillant leur pays, demandant hypocritement la paix avec un appareil guerrier (1) ; ils ont tenté sincèrement d'obtenir la paix, ils sont sur la défensive ; c’est bien elle qui a voulu et machiné la guerre.

81-84, elle compare alors son rôle dans la guerre à celui qu’y a joué Vénus. Elle rappelle que Vénus a soustrait Énée aux Grecs en le dissimulant dans un nuage ; chose singulière, ceci n’est pas tout à fait exact ; dans le combat contre Diomède, Vénus a bien emporté dans ses bras son fils blessé, mais, atteinte elle-même à la main par Diomède, elle a dû le lâcher et c’est Apollon qui l’a recueilli et mis à l'abri en s’enlevant dans un nuage — Kat vov uèv meta yeociy éouaoaro Doifos ‘ArékAwy Kuavén vegékn Il V 344 sq — ; dans le combat contre Achille, c’est Poseidôn qui a sauvé Énée en répandant un brouillard sur les yeux d'Achille — AÿUtixa T@ pèy Enetra xar” Oplokuwy yéey ayAUy IL XX 321. — Et puis ce sont là des faits bien anciens, puisqu'ils remontent à la guerre de Troie. Dans la guerre actuelle elle lui reproche d’avoir transformé ses navires en autant de nymphes et ceci encore n’est pas tout à fait exact, puisque, dans ce cas, ce sont Jupiter et Cybèle qui ont agi. Junon aurait pu mentionner la protection accordée par Vénus à Énée au IIe livre de l’Enéide, la fabrication des armes au VIII ; si elle ne le fait pas, c’est évidemment parce que Virgile tient à ne pas charger Vénus. Là-dessus, Junon s’indigne qu’on trouve abominable qu'elle ait, elle aussi, apporté quelque aide aux Rutules — Nos aliquid contra Rutulos iuuisse nefjandum est — ; l’'euphémisme est charmant.

85-87, à propos de la feinte résignation de Vénus, elle emploie l'ironie : qu'importe qu’Énée soit absent ? Puisque Vénus a Paphos, Idalie, Cythère — elle reprend ses propres paroles —, pourquoi vientelle s'attaquer à un peuple belliqueux ? Le trait est mordant et cette fois il porte juste, puisque le prétendu désintéressement de Vénus n'était que verbiage.

88-05, elle termine en prenant la question de plus haut. Ce n’est pas elle qui est responsable des désastres des Phrygiens ; la cause du conflit entre l’Europe et l'Asie (1), c’est que Pâris, l’adultère Dardanien a forcé les remparts de Sparte ; or ce n’est pas elle qui lui a fourni des armes (2?) ni qui a excité sa passion. C’est alors que Vénus aurait dû craindre pour les siens ($) ; actuellement ses paroles ne sont que des plaintes tardives et une querelle injustifiée. Cette mise au point brutale doit être fort désagréable à Vénus et ici Junon a pleinement raison ; seulement ce n’est pas la question : tout cela, c'est le passé ; actuellement, il s’agit de savoir si les Troyens vont être autorisés à s'établir en Italie.

Le discours de Junon excite dans l'assemblée des mouvements divers — cunctique fremebant Caelicolae adsensu uario 96 sq. — ; si elle ne la domine point, elle y a donc des partisans ; ces murmures sont comparés avec beaucoup de poésie aux sourds grondements des vents dans les forêts à l'approche de la tempête (*). Alors le père tout puissant reprend la parole au milieu d’une manifestation grandiose de la nature, cessation de tout bruit dans la demeure des dieux, tremblement de la terre, silence de l’éther, apaisement des zéphyrs, calme de la mer (5) ; il invite ses auditeurs à graver dans leur esprit ce qu'il va dire ($) ; la mise en scène est impressionnante, mais tant de magnificence n’était pas nécessaire et fait contraste avec la pauvreté de la communication de Jupiter puisqu'il se borne à reconnaître que l'accord entre Troyens et Italiens est impossible et que les dieux ne veulent point renoncer à leurs discordes. Il déclare donc qu'il gardera entre les deux partis une neutralité impartiale (?), qu'ils ne devront le succès ou l'insuccès qu’à eux-mêmes et que les destins trouveront moyen de s'accomplir ($). Il prête ensuite son grand serment sur le Styx, qui a déjà servi ailleurs et qui ne fait que consacrer un résultat négatif, puis il se lève de son trône d'or ; les dieux du ciel l'entourent et lui font cortège jusqu’à la porte de la salle (°) d’où sans doute il rentre dans ses appartements.

L'assemblée des dieux paraît avoir été conçue par Virgile sur le modèle d'une assemblée du sénat romain, non pas à l’époque de la liberté républicaine, mais à celle où Auguste convoquait le Sénat sur le Palatin, avec cette différence qu'ici le maître doit renoncer à faire prévaloir son autorité. Ne pouvant empêcher la guerre, Latinus avait abandonné momentanément ses fonctions, Jupiter se renferme strictement dans les siennes qui sont de laisser aux choses leur libre cours sans intervenir arbitrairement. Ses déclarations du reste ne sont pas absolument conformes à la réalité des faits : puisque les destins doivent

s'accomplir fatalement, ce ne sont pas les actes des adversaires en présence qui décideront de la victoire ou de la défaite ; et même Jupiter ne s’en tiendra pas à la neutralité si solennellement annoncée ; nous le verrons à la fin de l’Enéide intervenir activement pour amener le dénouement. Tout cela n’est donc au fond que vain apparat, sans effet pratique. Ce qui reste, c’est l’altercation mouvementée de Vénus et de Junon, qui est une superbe joute oratoire. Quant au fond, quoiqu'aucune décision ferme ne soit prise, les choses tournent à l’avantage de Vénus ; les destins sont conformes à ses désirs ; l'affirmation qu'ils s’accompliront comble donc ses vœux et lui donne pleine assurance : il ne reste à Junon qu'à se morfondre ou — et nous verrons qu’elle s’y résignera — à tâcher d’adoucir les conditions qui s’imposent. Continuation du siège du camp (118-145). — 2. Le siège du camp troyen a continué pendant l'assemblée des dieux — Jnterea 118 — ; il ne s’arrête point lorsqu'elle est levée et il n’y avait aucune raison pour qu'il s’arrêtât ; si Virgile nous y reporte, dans un morceau du reste court et assez insignifiant, c'est qu'il veut peindre la situation matérielle et l’état d'âme de la légion des Énéades — Zegio Aeneadum 120 — ; plus leur situation sera mauvaise, plus ils seront déprimés, plus le retour d’Énée fera coup de théâtre et péripétie ; leur nombre a diminué ; ils n’ont aucun moyen de fuir (1) ; ils se tiennent mornes sur le haut des tours (?). Malgré des redites de détail, le morceau ne fait pas double emploi avec le IX£® livre ; en effet, dans le IX® livre, Virgile avait surtout décrit l'attaque, ici 1l se place du côté de la défense ; cette défense n’a rien de particulier ; on essaie de repousser les assaillants au moyen de gros blocs de roc (*), de javelots, de pierres, de brandons enflammés, de flèches ; sur le résultat des coups portés, Virgile est muet, ce qui indique que la défense est peu efficace. II ne nomme aucun des aggresseurs ; parmi les noms des assiégés, il y en a qui appellent quelques réflexions. Asius, qui ne figure pas ailleurs dans l’Enéide est introduit ici parce que, dans l’Iliade, ‘Astos mène la troisième division à l’attaque des navires et que l'attaque des navires est le modèle qui a servi à Virgile pour son siège du camp troyen ; "Astos est tué par Idoménée ; Virgile l’a donc ressuscité ; il n’est pas vraisemblable qu'il ait songé à un autre ‘Asto, oncle d’Hector, qui apparaît plus loin ; Thymoetes est un des démogérontes, qui tiennent compagnie à Priam aux portes Scées ; Virgile l’a rajeuni pour le faire reparaître dans la bataille (*). Sarpédon, dans l’Jhade, attaque furieusement le camp des Achéens et réussit à découronner le mur et à y faire une brèche ; il est tué par Patrocle ; Virgile ne l’a pas fait revivre, mais il nous en donne la monnaie dans la personne de deux

de ses propres frères. A la fin il mentionne Mnestheus, tout fier du succès qu'il vient de remporter sur Turnus (1), et Capys, fondateur de Capoue. Au milieu de ces guerriers, il nous montre l'adolescent Dardanien Ascagne, favori de Vénus (2), nu-tête, ses cheveux emprisonnés dans un cercle d’or retombant sur sa nuque d’une blancheur de lait ; il est pareil à une pierre fine sertie dans l'or, bijou destiné au cou ou à la tête, à l’ivoire encastré dans du buis ou du bois de térébinthe (?) ; on ne nous dit pas qu'il combatte, mais on est étonné de le trouver ici au milieu du danger, puisque Apollon, IX, 653 sq., lui a formellement interdit de figurer sur le champ de bataille ; d’où la preuve que les deux morceaux ont été écrits indépendamment l'un de l’autre et n’ont pas été accordés.

Enée en mer. Catalogue des navires (146-214). — 3. Les évènements qui forment la trame du poème se passant sur deux théâtres différents, l’action s’est scindée en deux ; avant que les deux branches de l’action ne se rejoignent, 1l faut que nous sachions ce qu'est devenu Énée depuis que nous l’avons quitté. Virgile nous ramène donc en arrière et il le fait de la façon la plus claire : pendant la nuit qui a suivi l'ouverture des hostilités entre les Troyens et les Rutules, et au milieu de cette nuit, Énée était en mer (?) ; la nuit dont il est question est celle pendant laquelle ont péri Nisus et Euryale, et c’est à la fin de la journée que les Rutules se sont présentés devant le camp troyen et ont tenté d’incendier les navires ; or, c’est justement à la fin de cette journée qu’Énée, parti de chez Évandre, est arrivé en vue de l’armée étrusque réunie au bord de la mer ; nous nous sommes arrêtés là ; il nous reste à savoir ce qu'il a fait pendant cette fin de journée ; Virgile le raconte avec une brièveté conforme à la rapidité avec laquelle se sont passés les événements : Énée s’est abouché avec Tarchon, il lui a dit qui il était, pourquoi il venait, quels alliés avait trouvés Mézence et quelle était l’exaspération de Turnus (°) ; la mention de Mézence est importante, puisque c’est contre lui que l’Étrurie est soulevée ; immédiatement — hauwd fit mora 153 ; ceci est capital pour l'intelligence des faits —, Tarchon conclut l'accord ; en règle avec le destin, conformément à l’ordre des dieux, les Lydiens s’embarquent sous les ordres d’un chef étranger ($). L'embarquement a lieu dans la soirée ; puis la nuit arrive et nous voyons le navire d’'Énée en tête de: la flotte ; à l'avant, comme Taptonuov, les lions de Cybèle dominés par le mont Ida (?) ; Énée est assis à l’arrière, méditant sur les évènements de la guerre (8) ; Pallas est à sa gauche et l’interroge sur les astres qui marquent la route et sur ses aventures.

Virgile à trouvé ici l’occasion d'insérer un Catalogue qui fait pendant

à celui qui termine le livre VII ; en les séparant l’un de l’autre, il a évité la monotonie de l’Iliade qui accole l’un à l’autre les Catalogues des deux armées ennemies ; en mettant en tête du second une invocation aux Muses débutant par le même vers que celle du premier, il a établi entre eux un rapport direct (1). Il a composé le second comme le premier d’un certain nombre d'éléments qu'il n’a pas insérés tous dans chacun des morceaux, mais qu'il a disséminés, de façon à constituer à chacun d'eux une physionomie différente ; ces éléments sont les suivants : nom des chefs et détails sur leur personne, force et armement des contingents, emblèmes des navires, esquisse d’une géographie de l'Étrurie au moyen de noms de villes, accompagnés parfois d’épithètes caractéristiques mais qui paraissent moins résulter d'impressions visuelles que celles du VIT livre — d’où l’on déduit que Virgile connaissait moins bien l’Étrurie que l'Italie centrale —, traits légendaires et historiques ; ces éléments, à l'exception des emblèmes des navires auxquels 1l a donné une grande importance, sont en somme les mêmes que ceux du VITE livre.

Le premier des alliés — princeps 166 — est Massicus, nom singulHièrement choisi, puisque le Massicus est une montagne célèbre de Campanie ; son navire s'appelle le Tigre ; 1l amène un contingent de mille guerriers venus de Clusium et de Cosae ; ce sont des archers.

En même temps vient le farouche Abas (2) — foruus À bas 170 — ; Vna paraît signifier que ses navires forment avec ceux de Massicus une des divisions de l’escadre et naviguent de conserve ; ses soldats ont de belles armes et à la poupe se dresse une statue dorée d’Apollon ; Virgile a peut-être voulu faire allusion au luxe des Étrusques ; Populonia, la métropole, a fourni à Abas 600 guerriers éprouvés, l’île d'Elbe, célèbre par ses mines de fer inépuisables, 300.

Le troisième — fertius 175 — est Asilas (?); Virgile esquisse donc l'intention de dépeindre l’escadre en ordre de marche ; mais c’est une intention qu'il ne poursuit que jusqu’au morceau suivant ; là encore il évite l’uniformité mécanique ; Asilas est un devin qui connaît l’haruspicine, l'astrologie, le langage des oiseaux, la signification de la foudre ; l’haruspicine et l'interprétation de la foudre sont spécialement étrusques ; le reste n’est que pour faire nombre ; Virgile aime à accumuler ; Asilas entraîne à sa suite (4) 1.000 guerriers qui combattent en rangs serrés hérissés de lances ; ils viennent de Pise, bâtie en territoire étrusque, mais qui doit son origine à la ville des bords de l’Alphée.

Suit Astyr — sequitur 180 — qui est très beau, excellent cavalier, et qui a des armes multicolores (5) ; quoique la cavalerie étrusque et la

cavalerie arcadienne aient été envoyées par terre, 1l n'y a pas lieu de s'étonner de le trouver là, puisque Pallas s'est embarqué également ; il a 300 compagnons unanimement dévoués à le suivre, qui viennent de Caeré (1), des campagnes du Minio, de Pyrgi la ville ancienne, de Gravisca, la ville malsaine.

Comme il faut varier la forme de l’énumération, l’apostrophe de rhétorique Non ego te. Transierim (?) 185 sq., introduit Ligurus brièvement caractérisé comme le chef très vaillant des Ligures et Cupavo, qui n’a qu'un contingent restreint — l’ambiance fait supposer que ce sont des Italiens du Nord — et sur la tête duquel se dressent des plumes de cygne. C’est là pour Virgile l’amorce d’une légende — jerunt 189 —, qui donne au morceau une physionomie spéciale analogue à celle du morceau concernant Virbius dans le catalogue du VII livre. Cette légende d'amour () est racontée avec une remarquable élégance de style ; si Cupavo a sur la tête des plumes de cygne, c'est que son père Cycnus (4), désolé de la mort de Phaéthon qu'il aimait, cherchait à se consoler en chantant son amour (°) à l'ombre des peupliers qui avaient été les sœurs de Phaéthon ; en vieillissant, il se couvrit de plumes blanches, quitta la terre et s’éleva en chantant vers les astres. Son fils, avec des compagnons jeunes comme lui, monte un navire portant à l’avant un centaure colossal, qui domine les flots et, dressé, les menace d’un énorme quartier de roc ($).

Ocnus est introduit sans autre transition que etiam ; fils de la prophétesse Mantô et du Tibre, il a fondé Mantoue et lui a donné le nom de sa mère (7). Virgile saisit l’occasion de donner sur Mantoue des détails historiques intéressants, auxquels le morceau doit son aspect particulier. Mantoue est riche d’aïeux, car elle peut se réclamer de trois races — Virgile ne dit pas lesquelles ($) — ; chacune de ces races est représentée par quatre peuples, c’est-à-dire qu’elle est à la tête d’une confédération de douze nations ; sa principale force vient des Étrusques (?). Ocnus amène 500 hommes ; à l’avant de son navire est le Mincius, fils du Benacus et couronné de roseaux glauques ; c’est un hommage rendu par Virgile au Mincio et au lac de Garde, qui avaient vivement frappé son imagination dans sa jeunesse, comme en témoignent les Bucoliques et les Géorgiques.

Aulestès s'avance pesamment sur un navire, dont les cent rameurs (1°) font écumer les flots ; l'emblème est un énorme Triton qui des sons de sa conque terrifie la mer azurée ; c’est jusqu’à la taille un homme velu ; le bas du corps se termine en monstre marin ; le dernier vers est très pittoresque : sous la poitrine de cet être moitié homme moitié poisson l’onde écume et gronde.

Cela fait en ‘tout 8 chefs (1) qui commandent à 30 navires (?) ; tous ou au moins un certain nombre d’entre eux ont donc sous leurs ordres une division navale, plus ou moins forte, ce qui est naturel, puisque les contingents sont plus ou moins nombreux (%). Il est singulier que Virgile ne fasse pas figurer dans le Catalogue Tarchon, le commandant en chef, comme il a fait figurer Turnus dans le Catalogue précédent.

Au livre VIT, il avait tracé un tableau de l'Italie primitive, tableau particulièrement intéressant au point de vue national, puisque Rome avait dû sa grandeur aux forces concentrées de l'Italie. Mais Rome devait beaucoup à la civilisation étrusque et c’est une dette de reconnaissance que paie Virgile en mettant à la disposition d'Énée l'élément étrusque qui lui assurera la victoire et qui contribuera dans l’avenir à la splendeur de Rome.

Rencontre des nymphes (215-255). — 4. La rencontre des nymphes est un épisode imprévu, ingénieusement imaginé et très poétique. Le développement qui le contient offre avec les v. 146-162 des contradictions prouvant jusqu'à l'évidence qu'il n’est pas du même jet, qu'il a été rédigé indépendamment de ces vers, et que des retouches eussent été nécessaires pour établir l'accord dans l’Enéide définitive (#).

Le jour à disparu ; 1l est minuit ; la lune brille au ciel ; cela est nécessaire pour le pittoresque de la scène qui va suivre ; l'inquiétude morale d'Énée se traduit par un redoublement d'activité physique () ; ici encore il est représenté comme n'épargnant point sa peine ; il ne dirige pas les événements ; mais il n'omet rien de ce qui le concerne. Il est donc à l'arrière de son navire tenant la barre et commandant la manœuvre des voiles ($). Il se produit alors une chose inattendue — ecce 219. À mi-route (’), les nymphes en qui Cybèle a transformé ses navires se trouvent sur sa route, nageant sur les flots ($) ; par les mots suarum.… comitum, Virgile semble indiquer que ces navires faits des pins de l’Ida consacrés à la déesse (*) n'étaient pas de simples objets matériels, mais avaient une conscience obscure de la grande mission qu'ils remplissaient. En tout cas les nymphes ont pour Énée le dévouement affectueux que lui témoignent tous ceux qui sont attachés à son sort. Elles reconnaissent de loin leur roi, quoiqu'elles ne l’aient jamais vu encore avec des yeux mortels et évoluent autour de lui (1). Cymodocea est chargée de porter la parole, parce qu'elle est la plus habile à la manier — fandi doctissima (1) 225 — ; le trait est spirituel ; ces nymphes n’existent que depuis quelques heures et il y en a déjà de plus capables les unes que les autres. Cymodocea saisit la poupe de la main droite et soulève son buste au-dessus des eaux en nageant sans bruit de la main gauche; ceci est pour la grâce du

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tableau : elle lui adresse un discours d’affaires en l'interpellant dans des termes du rituel religieux : « Es-tu éveillé, fils des dieux ? Reste éveillé » : c’est un des rares passages de l'Enéide qui attribue à Énée le caractère sacerdotal, que les commentateurs ont beaucoup éxagéré ; car, s’il offre perpétuellement des sacrifices, 1l les offre en laïc, et n’est pas prêtre pour cela (1). Cymodocea l’engage à faire force de râmes et se présente à lui, elle et ses compagnes. Actuellement nymphes dé la mer, elles étaient jadis les pins de l’Ida qui formaient sa flotte. Menacées de destruction et d'incendie par le perfide Rutule, elles ont rompu à regret leurs amarres (?) et le cherchent. Cybèle ayant eu pitié d’elles leur a donné leur forme nouvelle. Ceci n'est qu'une introduction ; Virgile n’a pas eu UHIUENIERE pour but de tracer un tableau gracieux ; l'épisode lui sert à communiquer à Énée les renseignements indispensables sur ce que sont devenus les Troyens depuis son départ ; à ce titre, il est intimement lié à l’action du poème. Ascagne — Cymodocea sait bien que c'est lui qui préoccupe Énée avant tout — est assiégé dans le camp par les Latins ardents au combat ($) ; la cavalerie arcadienne jointe aux vaillants Étrusques occupe déjà lés emplacements qui lui ont été assignés ; elle a donc été envoyée par terre, ce qu'Énée naturellement sait bien, mais ce qu’il faut que le lecteur apprenne à son tour ; ce n’est pas tout : en sa qualité de déesse, Cymo- .docea connaît le plan de Turnus et elle le dévoile à Énée, l'intérêt capital d’un général étant d’être informé des projets de son adversaire ; Turnus se propose d’opposer sa cavalerie à la cavalerie étrusque pour l'empêcher d'opérer sa jonction avec l’armée troyenne bloquée dans le camp (*). Cymodocea ne se borne pas à révéler à Énée les desseins de son adversaire ; elle lui indique ce qu'il a personnellement à faire : appeler dès le nn: ses compagnons aux armes et prendre en main le bouclier aux bords dorés que lui a fabriqué Vulcain. Elle lui prédit que le lendemain verra un carnage colossal de Rutules, ce qui est encourageant et ce qui en effet se réalisera. | En s'éloignant, elle imprime de la main droite au navire d’ Énée la rapidité d’un javelot et d’une flèche (°) ; c’est une chose à laquelle elle s'entend — Maud 1gnara modr 247, trait spirituel — ; le reste de la flotte règle sa marche sur celle du navire de tête. Virgile a sans doute voulu qu'on ne le chicanât point sur le temps employé pour la navigation de l'embouchure du fleuve de Caeré à la rive gauche du Tibre et il l’a abrégé par une intervention divine. Quant à Énée, il demeure stupéfait — sfupet inscius 249 — ; il est en effet dans. une situation singulière ; il vit dans une sorte de rêve merveilleux et plein de mystère ; il a été saisi par la revue des générations futures ; il n’a

pas pu comprendre grand chose à ces noms inconnus qu'Anchise a fait retentir à son oreille et à ces exploits guerriers illuminant un avenir inconnu ; il a senti l’attirance du terroir romain sans pouvoir s'expliquer ce quil contenait en germe de grandeur future ; il a contemplé sans en percer le secret les scènes grandioses ciselées par une main divine sur le bouclier ; ici, il vient de quitter une flotte et il retrouve des nymphes. Il reconnaît à cette métamorphose qu'il est protégé par Cybèle ; il adresse donc une prière simple, courte et énergique à la mère Idéenne des dieux, qui aime le Dindyme, les villes ceintes de tours et l’attelage de lions ; il la supplie de confirmer l’heureux présage, en mettant sous ses auspices les futurs combats, et de favoriser les Phrygiens. Les Troyens sont souvent appelés Phrygiens dans le IXe livre et le début du X£; il y a un long passage de l’Enéide sur lequel plane la puissance de Cybèle, la grande déesse, dont à l’époque historique les Romains adopteront le culte en l’empruntant à l'Asie. Ce sont les origines d’une partie importante de la religion romaine que Virgile se plaît ici à souligner.

Débarquement. Aristie d'Énée (256-361). — 5. Pendant ce temps — interea 250 —, c’est-à-dire non point pendant la prière d’'Énée, mais pendant la seconde partie de la navigation, le jour se lève ; c’est celui dont Virgile a déjà décrit l'apparition, IX 459 sq., mais sur un autre théâtre d'opérations. Les Troyens et les Rutules ont vu le jour se lever sur terre ; Énée le voit se lever en mer : la répétition était nécessaire. Se conformant strictement aux instructions de Cymodocea, Énée ordonne à ses compagnons de se préparer au combat (1). Bientôt après il est en vue de son camp ; de la main gauche il lève son bouclier flamboyant ; les Troyens, qui se croyaient perdus, poussent un cri qui monte vers les astres ; l’hyperbole banale est justifiée ici par l'intensité de l'effet ressenti ; l'espoir réveille chez eux la colère combative — iras 263 — et la défense devient plus active ; telles les grues du Strymon poussent des cris d’allégresse, quand avec les vents du sud et sous les nuées sombres elles reviennent dans leur pays d’origine (2). Turnus et les chefs de l’armée s’étonnent d’abord de ces manifestations ; puis ils aperçoivent les poupes tournées vers le rivage —les bâtiments à éperon accostent naturellement par l'arrière —, et, sous les navires qui la couvrent, c’est la mer tout entière qui paraît venir déferler sur la terre (3). L'aspect d'Énée a quelque chose d’effrayant et de surnaturel ; son cimier est embrasé ; la flamme jaillit de son panache ; l'or de son bouclier projette d'énormes lueurs de feu, comme les comètes couleur de sang rougeoient sinistrement dans la nuit limpide ou comme Sirius, qui apporte aux malheureux mortels la

soif et les maladies et dont l'éclat funeste attriste le ciel (1).

Malgré l'apparence imposante de la flotte et le flamboiement terrifiant de l’armure d'Énée — {amen 276 —, l’audacieux Turnus —c'est sa caractéristique constante — compte bien (?), en occupant le premier le rivage, empêcher les assaillants de prendre terre. Selon l'usage des généraux romains, il commence par adresser à ses soldats une courte harangue, le facteur moral passant avant tout : leurs vœux sont accomplis ; ils vont pouvoir briser à main armée la résistance de l'ennemi ; ce sera le combat corps à corps — Zn mambus Mars ipse 280 — et non pas l'attaque contre des retranchements. Chacun doit songer à sa femme, à sa maison ; il s’agit de renouveler les exploits des aïeux et d’assaillir l'ennemi encore mal assuré et trébuchant dans l’eau. La fortune sourit aux audacieux — c’est bien là la devise de Turnus. Contrairement à la harangue du VIIIe livre, celle-ci est très actuelle, très en situation (?). Turnus se préoccupe alors de prendre les mesures nécessaires ; bien qu’elle ait l'aspect extérieur de la bataille homérique, la guerre virgilienne est la guerre moderne de mouvement ; Turnus nous a été présenté jusqu’à présent comme un vaillant soldat; il a maintenant la responsabilité d’un commandant d'armée, qui, pour faire face à une intervention imprévue, doit changèr son dispositif en pleine action ; il ne veut pas interrompre le siège du camp ; mais il faut distraire une partie des troupes d'attaque pour parer à la surprise et faire front ailleurs. C’est à cela qu'il s'arrête ; mais il est prévenu par la décision d’Énée dans l'exécution de sa manœuvre et par l'impétuosité de Tarchon. Il en résulte que, comme général, il apparaît inférieur à Énée et cela était indispensable pour qu'humainement parlant et en dehors de l’arrêt des destins nous acceptions le dénouement de l’Enéide ; l'effort de Virgile pour que la victoire appartienne au meilleur est visible et louable. Mais d'autre part, au point de vue de l'intérêt, nous éprouvons une déception : après l'opération très spéciale de l'attaque d’un camp, Virgile vient de nous en faire entrevoir une autre, d'un caractère très particulier, une tentative pour empêcher un débarquement, c’est-à-dire un combat dans lequel les assaillants sont encore à moitié dans l’eau et s’efforcent de prendre pied sur le rivage ; cela est très différent d’une bataille en plaine ; Virgile était assurément capable de réaliser l’idée ; mais il ne trouvait pas de modèle tout préparé dans l’Zhade ; ce n’est pas du reste son habitude de poursuivre systématiquement, avec un parti pris énergique, ce qu'il entrevoit ; le débarquement s’opère donc sans encombre et sans rencontrer d'obstacle ; il est du reste décrit avec précision et pittoresque.

Tandis que Turnus parle et combine son plan — interea 287 —, Énée agit. Comme on a accosté par l'arrière, il fait lancer les planches du haut des poupes (1) ; beaucoup de soldats épient le moment où, le flot se retirant, l’eau est moins profonde et ils y sautent ; d’autres se laissent glisser le long des avirons, que naturellement on a bordés pour faire virer les navires. Énée agit en capitaine expérimenté et prudent. Tarchon plus fougueux — les Étrusques sont enragés contre Mézence et impatients d'en venir aux mains — découvre un endroit où la mer ne clapote ni ne se brise, mais où le flot monte sur le sable en s’étalant (?) ; il exhorte ses compagnons à ramer vigoureusement (3), à soulever, à emporter les navires de façon que l’éperon s'enfonce dans cette terre ennemie et que la quille s’y trace son sillon ; pourvu qu'il en prenne possession, peu lui importe de s’y fracasser (4). Ses compagnons lui obéissent, se lèvent de leurs bancs pour appuyer sur les rames, jusqu'à ce que les éperons sortent de l’eau et que les navires s'arrêtent ; tous sont indemnes, sauf celui de Tarchon, qui, étant monté sur un banc de sable, l'avant et l'arrière en porte-à-faux, fatigué par la vague, finit par se disjoindre ; l'équipage tombe à l’eau, s’embarrasse dans les morceaux de rames et les bancs et doit lutter contre le reflux qui le tire en arrière.

Malgré cet accident, l'opération a réussi. Turnus a eu beau se hâter — Nec Turnum segnis retinet mora 308 —, il arrive trop tard ; il doit se bornér à garnir le rivage des troupes qu’il amène (*) et nous allons assister à une bataille pareïlle à toutes les batailles. Elle débute par une aristie d’'Énée ; cette aristie est attendue. Au IX£ livre, Turnus nous a été présenté comme un guerrier sans peur qui accomplit des prouesses merveilleuses ; il est utile qu’à son tour Énée fasse grande figure sur le champ de bataille, qu’il se montre supérieur à son rival, pour que, comme je le disais tout à l’heure, la victoire finale revienne non pas seulement au champion du destin et des dieux, mais au plus fort et au plus vaillant. Aussi Virgile n’a-t-il rien épargné pour que les exploits d'Énée commandent notre admiration. Comme la bataille homérique, la bataille virgilienne est une succession d’aristies ; mais l’aristie n’est pas un simple chapelet d’actes individuels n'intéressant que celui qui en est le héros. Elle a son rythme. Elle sert à exciter le courage de ses compagnons, qui se rallient autour de lui pour exercer la poussée en masse qui décidera de la victoire ; d'autre part, quand l’action d’un grand chef se fait sentir sur un point du champ de bataille et que l'ennemi plie, les chefs adverses se réunissent à leur tour pour arrêter ses progrès ; l’aristie se termine parfois par un combat singulier d’une telle importance qu'il entraîne la défaite du

parti du vaincu. Quant à l'intérêt pittoresque de l’aristie, il résulte de la variété des coups portés et de l'individualisation des victimes caractérisées comme différentes les unes des autres ; c’est un intérêt purement extérieur et factice, puisqu'il s’agit de personnages fictifs que nous ne connaissons pas d’ailleurs ; pour le soutenir, Virgile s’est donné beaucoup de peine et a déployé une grande ingéniosité.

La bataille s'engage au son des trompettes — signa canwnt 310 — ; Énée qui, par la rapidité du débarquement, a prévenu Turnus lui enlève

l'initiative même des hostilités — primus.. inuasit (!) 310 —--, ce qui est d’un bon augure pour le succès — omen pugnae 311 — et il commence à massacrer les Latins — sérauique Latinos 311 —- en tuant

Théron, un géant qui l'attaque ; de son épée 1l traverse son bouclier, sa tunique toute rugueuse d’or et lui perce le flanc ; puis il frappe Lichas,mis au monde par l'opération césarienne et consacré à Phoebus. Non loin de là il étend morts le dur Cisseus et l’énorme Gyas (?), fils de Mélampus, compagnon d’Hercule et qui renversait des bataillons avec la massue, arme du héros () ; la massue figure de temps en temps dans la bataille virgilienne aux mains de guerriers particulièrement sauvages ; enfin il tue d’un coup de javelot dans la bouche Pharus (#), qui se livrait à de vaines bravades ; soit cinq victimes habilement diversifiées.

Jusqu'ici 1l n’a pas rencontré de résistance ; il allait mettre à mort Cydon, amateur de jeunes gens, épris pour le moment de Clytius, l'adolescent blond, quand il se heurte à un peloton formé de sept frères (°) qui lui lancent ensemble leurs traits ; ceux-ci rebondissent sans résultat sur son casque et son bouclier ou sont détournés par Vénus, service que rendent fréquemment dans l’Iliade les dieux à leurs protégés et qui, au IX° livre, a été rendu par Junon à Turnus (‘). Énée demande à son fidèle Achatès de lui fournir les traits qui ne manqueront pas leur but et dont il a jadis percé les Grecs. La scène qui suit a été comprise diversement et paraît s'expliquer ainsi : Suggere tela mihi 333 présuppose qu’Énée va lancer plusieurs traits : du premier il traverse le bouclier, la cuirasse et la poitrine de Méon (°) ; Alcanor vient au secours de son frère et le soutient dans sa chûte avec sa main droite ; un second trait lui traverse le bras et continue sa course tout sanglant, tandis que sa main droite, les nerfs coupés, pend inerte de son épaule. Un autre frère, Numitor, arrache le javelot planté dans le corps de Méon et vise Énée, mais il le manque ét ne réussit qu'à effleurer la cuisse du grand Achatès, qui, comme nous venons de le voir, se tient auprès de lui. Ce combat d’un homme contre sept est héroïque. | |

On s’attendrait à ce qu'Énée rencontre Turnus, qui a amené une partie de l’armée pour s'opposer au débarquement des Étrusques, mais ceci est impossible ; le duel des deux rivaux doit être retardé jusqu’à la fin de l’Enéide ; il ne l’est pas toujours par des motifs plausibles. Quoiqu'il en soit, ce sont, au lieu de Turnus, trois des chefs mentionnés au Catalogue qui assument la tâche d’arrêter Énée. C’est d’abord Clausus le Sabin qui frappe de loin Dryops de sa lance lourdement appuyée ; celle-ci pénétrant sous le menton perce la gorge de Dryops, lui coupant la parole et lui enlevant la vie (1) ; il frappe la terre du front et vomit un sang épais (2). Puis c’est le tour de six Thraces, trois descendant de Borée, trois autres venant de l’Ismare leur patrie ; ce ne sont pas des Étrusques, mais six des compagnons qu’Énée a gardés avec lui. Halaesus accourt ensuite, suivi de ses Aurunques, ainsi que Messapus. La bataille se stabilise ; après les exploits individuels, c’est la mêlée générale, décrite avec des réminiscences de l’Ihade (*), mêlée dense, acharnée qui se livre au seuil même de l’Ausonie et où aucun des deux partis ne peut enfoncer l’autre ; tels des vents contraires s’entrechoquant sans parvenir à se dominer (?). L'engagement devenu furieux est indécis et Énée est arrêté ; l’avantage est cependant pour lui, puisqu'il a réussi le débarquement, sans que celui-ci soit contesté, et qu’il n’a pas été rejeté à la mer.

: Aristie de Pallas (362-438). — 6. Virgile n’a fixé exactement ni le point où les Étrusques ont débarqué ni l'emplacement préalablement occupé par la cavalerie étrusque arrivée par terre ; il est donc impossible de tracer le plan de la bataille ; toutefois il est certain que le contact entre le corps de débarquement et la cavalerie s’est établi rapidement, puisque Pallas, voyant que les affaires allaient mal du côté des Arcadiens est venu les rétablir, qu'Abas, capitaine de l'un des navires étrusques est tué parmi les Arcadiens 427 sq., et qu'il y a avec eux, 430, des Troyens, qui ne peuvent être que ceux qu'Énée a amenés avec lui de chez Évandre VIII 546 sqq. Les Arcadiens se trouvent engagés sur un terrain défavorable, encombré qu'il est d'arbres déracinés et de quartiers de roc roulés par l’inondation d'un torrent ; obligés de renvoyer leurs chevaux () ils se battent à pied, ce à quoi ils ne sont pas habitués et ils ont le dessous. L'invention provient de ce que Virgile a réservé pour le XI° livre la grande bataille de cavalerie et qu’il n’a pas voulu anticiper. S’il les a fait rejoindre par Pallas, c’est que c’est à la tête des Arcadiens qu'il devait normalement se distinguer avant de mourir. Il leur adresse une harangue pressante (6), à la fois de raisonnement et de passion. Il les supplie de faire tête par tout ce qui peut les toucher de plus près, leurs hauts faits, le

nom, les victoires d'Évandre, les espérances qu’on met en lui et qu'il est en train de justifier. Il faut se frayer un chemin par le fer au plus fort des ennemis (1). C’est le chemin que leur trace la patrie à eux et à lui, Pallas, leur chef. Après les sentiments, les raisons : ils n’ont pas les dieux contre eux ; mortels, ils ont à faire à un ennemi mortel GE enfermés par la mer, s’ils ne veulent s’y jeter, il leur faut gagner le camp troyen. Cette harangue ressemble à celle prononcée par Mnestheus au IX livre, lorsqu’à l’intérieur du camp il rallie les Troyens épouvantés par l’audace de Turnus (°) ; la cause en est que l’une et l’autre s'inspire de celle d’Ajax lorsqu’au XVe livre de l’Jiade il exhorte les Danaens à défendre leurs navires ({).

Mais les paroles ne suffiraient pas à ranimer l’ardeur des Arcadiens ; en outre, avant de périr, il faut que Pallas accomplisse une aristie ; cette aristie, par son caractère, ne diffère pas beaucoup de celle d'Énée. La première victime de Pallas est Lagus (5) ; tandis que celui-ci essaie de soulever une grosse pierre, Pallas lui enfonce sa lance dans l’épine dorsale, à la séparation des côtes et il la retire. Hisbo espère le surprendre dans cette opération ; c'est un motif homérique qu'un guerrier se précipite pour venger un. camarade mort ; mais comme Hisbo emporté par sa fureur ne se garde pas, il reçoit dans le poumon l’épée de Pallas ($). Les coups que porte Pallas à Sthénius et à Anchémolus ne sont pas décrits, mais nous apprenons qu’Anchémolus, de la race antique de Rhoetus (7), a eu pour sa belle-mère un amour coupable. Quant à Laridès et à Thymber, ce sont deux jumeaux que leurs parents eux-mêmes ne pouvaient distinguer ; Pallas les différencie cruellement en coupant à Thymber la tête (8), à Laridès la main droite, qui, tombée, cherche son maître et dont les doigts à demimorts s’agitent et ressaisissent le fer qui leur échappe (°). Ainsi en quelques instants Pallas a tué cinq guerriers. Ses paroles et ses actes réveillent la douleur et la honte de la défaite chez les Arcadiens, qui s’arment contre l'ennemi (1°).

Il accomplit alors un dernier exploit, qui a le mérite de la singularité — Virgile cherche tous les moyens de soutenir l'intérêt — ; il visait Ilus ; Rhoeteus qui passe alors en fuyant sur un bige reçoit la lance qui ne lui était pas destinée, tombe du char et frappe de ses talons le sol des Rutules. L’aristie produit alors son effet habituel. Les compagnons de Pallas se groupent autour de lui pour l’aider (#); tels des foyers d'incendie allumés l’été dans une forêt par un pâtre, se réunissent pour ne former qu’un seul brasier (2). Mais d'autre part les chefs ennemis viennent au secours des leurs. Haloesus, qui avait contribué à arrêter l'avance du corps de débarquement, essaie de briser:

l'élan des Arcadiens ; il tue Ladon, Phérès, Démodocus (1), coupe de son épée étincelante la main droite que Strymonius lui portait à la gorge (?), frappe Thoas au visage d’une pierre et lui fracasse le cerveau (?). Ici nous apprenons sur lui un détail qui ne figure pas au Catalogue ; son père, craignant le sort, l’avait caché dans les forêts pour le soustraire à la guerre ; c’est après sa mort qu'il vient se faire tuer par Pallas (4). Celui-ci adresse d’abord une prière au Tibre, le fleuve national qui coule au pied du Palatin, auquel il promet de suspendre en trophée à un de ses chênes les dépouilles de son ennemi (5) ; et comme Haloesus protégeait un camarade, Imaon, il offre sa poitrine découverte à la lance de son adversaire.

Cette prouesse — 1l s’agit de la mort d’un grand chef — épouvante les Rutules. Mais le fils de Mézence, Lausus, guerrier redoutable — Pars ingens belli (©) 427 — intervient ; il tue Abas, commandant de l'un des navires étrusques ; il tue des Arcadiens, il tue des Étrusques et des Troyens (’). L'équilibre se rétablit par l'égalité des forces et la parité de valeur des chefs ; l’aristie aboutit, comme la précédente (5), à une mêlée indécise où les deux partis affrontés se paralysent. D’un côté Pallas, de l’autre, Lausus à peu près du même âge et remarquables par leur beauté ; c'est une idée ingénieuse que de les avoir mis face à face et peut-être Virgile a-t-il eu un instant la velléité de les faire se mesurer ensemble. Mais l’économie du poème est autre ; ils doivent tous deux succomber sous les coups d’un guerrier plus fort qu'eux et Virgile justifie la chose en disant que telle est la volonté du maître de l’Olympe (°). |

Rencontre de Turnus et de Pallas. Mort de Pallas (439-509). — 7. Cependant— Znterea 439 —, la sœur de Turnus (!) l’avertit de venir au secours de Lausus ; depuis qu'il a amené des troupes pour s'opposer au débarquement, nous ignorons ce qu'il est devenu ; s’il n’a point pris à l’action une part importante, c'est qu'il. ne pouvait encore se mesurer avec Énée ; les exigences poétiques conditionnent parfois chez Virgile la marche des événements. Il traverse les rangs sur son char rapide ; son entrée en scène est théâtrale, Virgile tombant facilement dans le théâtral, quand il veut être impressionnant ; il ordonne à ses compagnons de lui faire place ; Pallas est une victime qui lui est réservée ; il regrette seulement de ne pouvoir l’immoler sous les yeux de son père (1). Cette férocité, qui ne se manifeste qu'ici, n’est pas dans son caractère : Virgile ne la lui prête que par raison d'auteur, parce que la mort de Pallas doit être cause de la sienne. Pallas est stupéfait de cette apparition violente, parcourt d’un regard farouche le guerrier gigantesque (2) et lui répond noblement qu'il aura l'honneur de rem-

porter des. dépouilles opimes (1) ou de périr glorieusement (?), que son père accepte l’une ou l’autre alternative. Puis il s'avance dans le champ ; et les Arcadiens sentent leur sang glacé refluer vers leur cœur (3). Turnus saute à bas de son char et vient à sa rencontre, pareil à un lion qui aperçoit dans la plaine un taureau se préparant au combat (4). | |

Le duel’est simple et rapide ; quand Pallas voit Turnus à portée de la lance, bien qu'il se sente le plus faible, il ne désespère pas du succès ; il invoque Hercule (°) ; il est naturel que ce soit à lui qu'il s'adresse, puisqu'Hercule a été l'hôte de son père et que nous avons assisté au culte solennel qui lui est rendu par les Arcadiens ($) ; les termes de sa prière sont impitoyables — c’est une lutte à mort —; il souhaite dépouiller de ses armes ensanglantées son ennemi expirant et s'imposer en vainqueur à ses derniers regards. L’attitude des dieux à l'égard des événements humains n'est pas la même dans les derniers livres de l’Enéide et dans les premiers ; dans les premiers ils surveillent les événements et interviennent, mais à intervalles ; dans les derniers, leur occupation unique est de regarder la bataille et d’en suivre tous les détails ; c'est purement et simplement la conception homérique. Hercule entend la prière de Pallas, étouffe un gémissement et pleure ; son père Jupiter essaie de le consoler doucement en lui rappelant que l'heure de la mort est pour chaque homme fixée d'avance, que la vie est courte, que l'important est de s'illustrer, que beaucoup de fils des dieux ont péri sous les murs de Troie, qu'il a luimême perdu son fils Sarpédon (7) et que Turnus ne survivra pas longtemps à sa victime. Puis il détourne ses yeux des champs Rutules. Virgile a prêté ici à Jupiter une fermeté stoïcienne, une résignation à l’inévitable, une exhortation à l’héroïsme à propos d’un héros, qui ont beaucoup de grandeur et en même temps une sensibilité humaïne d'une délicatesse émouvante ; il ne veut pas voir de ses yeux la mort de Pallas (8). |

Pallas attaque, darde sa lance et tire son épée étincelante ; la lance vole, perce le bord du bouclier de Turnus et l’effleure (?) à l'endroit où le haut de la cuirasse cesse de protéger l'épaule. Turnus brandit la sienne ({) en se vantant qu’elle pénétrera mieux (!) ; en effet elle traverse par le milieu le bouclier, malgré toutes les lames de fer, d’airain et l'épaisseur du cuir, puis la cuirasse et enfin la poitrine du héros (©). Celui-ci arrache en vain de la plaie le trait tout chaud; son sang et sa vie s'écoulent en même temps ; il tombe en avant, ses armes retentissent sur lui et il mord la terre ennemie (13). Turnus Séimontre jusqu’à un cértain point généreux (14): Palläs a mérité son sort : il le

LE DIXIÈME LIVRE DE L'ÉNÉIDE 735 renvoie pourtant à son père sans lui refuser la consolation de lui donner une sépulture honorable. Cette générosité concorde peu avec la férocité du poème ; elle est commandée elle aussi par des raisons d'auteur : Virgile se réserve de peindre les funérailles de Pallas et la douleur de son père. Turnus mettant le pied gauche sur le cadavre (1) lui arrache son énorme baudrier (2), œuvre d'art où était ciselé dans l’or le meurtre des fils d'Égyptus par les Danaïdes et, triomphant, il s “enorgueillit d’une si belle dépouille.

Ici Virgile intervient ent comme 1l aime à le faire dans les circonstances solennelles ; il déplore que les hommes ignorent leur sort futur et qu'oubliant la mesure ils se laissent emporter par la prospérité ; appliquant cette idée à Turnus, il déclare qu’un moment viendra où il regrettera d’avoir tué Pallas et maudira ces dépouilles et cette journée. Il jette ainsi sur ses exploits un voile mélancolique et laisse entrevoir le dénouement de l’Enéide, imitant Homère qui, lorsque Hector succombe, fait allusion à la fin prochaine et prématurée d'Achille. Les compagnons de Pallas le rapportent couché sur un bouclier long en gémissant et en pleurant ; ils lui font une courte oraison funèbre et rappellent quelle douleur et quelle gloire sera pour son père la mort du héros tombé à son premier jour de bataille en ‘laissant d'énormes monceaux de cadavrés ennemis (ÿ).

Nouvelle aristie d'Enée (510-605). —8. Jusqu'ici les choses marchent assez mal pour les Troyens ; le corps de débarquement a pris terre, mais il n’a pu avancer ; les Arcadiens et les Étrusques, renforcés des éléments qu’il leur a fournis, ont perdu leur chef et sont en déroute — tenui discrimine leti (4)... uersis.… Teucris 511 sq. — ; c'est Énée qui va rétablir la situation et par sa vaillance décider la victoire, ; il fallait qu'il en fût ainsi et le but poursuivi par Virgile est manifeste. Informé sur-le-champ par un messager sûr — il y a donc entre les corps engagés des agents de liaison —, il se fraie avec l'épée un large passage (°) en cherchant Turnus. Virgile décrit son état d’âme : il a devant les yeux Pallas, Évandre, la table où il s’est assis et les engagements pris. C'est là ce qui va conditionner la nouvelle aristie qu'il entreprend ; celle-ci ne diffère pas de la précédente par les sources d’intérêt, la nature des coups portés, par ce qu’on peut appeler la fabrication matérielle ; elle s’en distingue par les résultats, par l'effet foudroyant des exploits d'Énée, par l’exaspération à laquelle il est en proie. Que le généreux accueil qu’il a reçu ait abouti à la mort de Pallas, cela lui semble révoltant ; il faut qu’il venge cette mort ; il est enflammé de colère -— ardens 514, ardenti 552 — ; il ne se connaît plus ; de là l'accès momentané de férocité que lui prête Virgile ; il a soif de carnage, il prend un

bain de sang, tue sans égard pour personne tout ce qu'il rencontre, ne fait pas de quartier, est sourd aux prières et insulte ses victimes ; ainsi sa seconde aristie n’est pas une simple réédition de la première ; elle est singulièrement plus terrible ; elle fait frissonner.

Il commence par prendre vivants cinq fils de Sulmo et cinq fils d'Ufens, qui est au Catalogue le chef des Équicules (1) ; c'est qu'il se réserve de les immoler aux mânes de Pallas, en quoi il imite Achille qui fait douze prisonniers Troyens pour les sacrifier sur le bûcher de Patrocle ; par ce détail nous sommes avertis qu'il est 1ci le doublet d'Achille vengeur de Patrocle (2). L'épisode suivant est la reproduction de celui d'Achille et de Lykaon. Magus ayant en se baissant évité sa lance se jette à ses genoux et le supplie, au nom des deux êtres qui lui sont les plus chers, de le conserver pour son propre fils et pour son propre père. Il lui apprend qu'il est riche et peut par conséquent payer une belle rançon. Il lui représente que ce n’est point de sa chétive existence que dépend la victoire des Troyens. Rien n’y fait ; Énée lui répond durement qu’il peut garder ses trésors pour ses enfants, que Turnus, par la mort de Pallas, a supprimé dans la guerre tout marchandage et qu'il est certain d’être d'accord avec les mânes d'Anchise et avec lule ; puis il saisit de la main gauche le casque de son adversaire, lui renverse la tête et lui plonge dans le cou son épée jusqu'à la garde (3) ; la brutalité de l'exécution montre qu'Énée est au paroxysme de la fureur. Non loin de là se trouve un prêtre de Phoebus et de Trivia (*), Hoemonidès, dont la tête est ceinte de bandelettes sacrées (), le vêtement et les armes éclatants ; il le poursuit et, comme il tombe, lui met le pied dessus ($), puis il l’immole et donne ses armes à Serestus (7), pour en faire un trophée à Gradivus (ô) ; il faut qu'il soit hors de lui, pour que ni le caractère sacerdotal, ni le peu de résistance de la victime ne l’arrêtent.

Nous avons été prévenus qu'il cherche Turnus ; maïs nous savons qu'il ne peut le rencontrer. Déjà, à défaut de Turnus, Virgile a utilisé ses lieutenants ; ici ce sont Caeculus, le fondateur de Préneste, et le Marse, Umbro, qui le remplacent. Mais ils sont incapables d'arrêter Énée — Dardanides contra furit 545 —— ; ce ne sont pas eux du-reste, ce sont des comparses qui périssent ; Anxur doit être un Marse ; car il avait prononcé une formule magique en qui il mettait sa confiance et en vertu de laquelle il se promettait de longues années (?) ; Énée lui coupe avec son épée la main gauche, qui portait le bouclier ; Énée est plus fort que la magie. Tarquitus, orgueilleux de ses armes éclatantes, était le fils de Faunus, dieu des forêts et de la nymphe Dryopé ; son origine divine ne lui sert à rien ; Énée perce de sa lance sa cui-

rassé et son bouclier, qu'il attire à lui en ramenant la lance en arrière et, insensible à ses prières, lui tranche la tête (1), puis pousse du pied sur le sol le tronc décapité. Ce traitement barbare ne lui suffit pas ; il ajoute des paroles cruelles — inimico pectore 556 (?) —, l’avertissant que sà mère ne l'ensevelira point dans le tombeau paternel, mais qu’il sera la proie des oiseaux, à moins qu’on ne le jette dans le fleuve où les poissons affamés lècheront ses blessures ($).

Puis il poursuit, sans qu'il nous soit donné de détails, Antaeus et Luca, guerriers de premier rang (4), et le brave Numa et Camers le roux (°), fils de Volcens tué jadis par Nisus, le propriétaire territorial le plus riche d’Ausonie (f), roi d’Amyclae la silencieuse (?). Virgile alors le compare à l’hécatonkhir Égéon qui, avec ses cent bras et ses cent mains armées de boucliers retentissants et d’épées, ses cinquante bouches et ses cinquante poitrines vomissant la flamme, tenait tête aux foudres de Jupiter (8). La comparaison qui transforme Énée en un colosse surnaturel, exerçant dans toute la plaine ses fureurs victorieuses — /olo.. desaeuit in aequore wictor 569 —, matérialise la pensée maîtresse de tout le morceau ; ce n’est pas une division de l’armée de Turnus, c’est l’armée de Turnus tout entière qu'il bouleverse, qu’il décime et à lui seul 1l prépare la victoire finale. On s’attendraiït à ce que cette comparaison termine l’aristie ; cependant celle-ci continue. Énée s’avance au-devant du quadrige de Niphaeus ; à son aspect, en entendant ses grondements menaçants, les chevaux effarouchés s’enfuient et jettent leur maître à bas du char qu'ils entraînent vers le rivage. Le dernier épisode, qui n’est pas sans analogie avec celuici (°), couronne les prouesses d'Énée par le combat d’un:homme à pied contre deux guerriers montés sur un bige ; Liger conduit le char, Lucagus fait tournoyer son épée nue (1°); Énée se porte à leur rencontre et leur apparaît colossal — ingens 579 —, la lance en arrêt. Liger l’avertit qu'il a devant lui des chevaux plus terribles que ceux de Diomède et d'Achille (1), bravade insensée — uesano 583 —, à laquelle Énée ne daigne pas répondre ; mais il darde contre Lucagus sa lance, qui perce le bord intérieur de son bouclier et lui entre dans l’aîne gauche ; Lucagus roule à terre mourant et le pieux Énée lui adresse un sarcasme amer (2); antithèse saisissante, Énée n’est cruel que parce qu'il est pieux : il venge Pallas. Puis il se saisit du char ; en vain Liger, également tombé sur le sol, lui tend des mains impuissantes, le supplie, fait appel à sa pitié ; Énée lui répond que ce n’est pas ainsi qu'il parlait tout à l'heure et qu'il faut qu’il aille rejoindre son frère ; puis de la pointe de son épée il lui ouvre la poitrine, où sont les sources de la vie. :

Dans tout ceci Énée est un héros irrésistible qui emporte tout sur son passage comme un torrent ou comme un sombre ouragan (1). L'armée de Turnus est tellement désorganisée, qu’elle ne peut plus meintenir le blocus du camp et qu'Ascagne et les Troyens réussissent à en sortir.

Junon éloigne Turnus du champ de bataille (606-688). — 9. C st h un succès très réel ; toutefois le but de l’aristie n’est pas atteint, puisqu'Énée se proposait de joindre Turnus et de terminer d’un seul coup la guerre par un combat singulier ; il faut que la rencontre des deux héros soit différée, pour que l’Énéide ne tourne pas court; pour obtenir cet eftet, Virgile introduit ici une intervention de Junon ; comme il n’y a pas de pause dans la bataille, il ne saurait être question de faire coïncider, comme il y a réussi souvent, l’action dans le ciel avec une suspension de l’action sur la terre. A la façon homérique, les dieux suivent d’en haut les péripéties du combat et Jupiter n’est pas mécontent de la tournure que prennent les choses et de la déconvenue infligée à Junon, dont il n’approuve point les noirs desseins. Ce n’est pas un brutal, comme le Zeus homérique ; c'est un homme d'esprit, qui se borne à manier vertement l'ironie et qui est bien aise de faire sentir à une épouse incommode l’inconvenance de sa conduite et de prendre sur elle une revanche. La scène de ménage qui résulte de là est très différente de celle de Vulcain et de Vénus au VIII livre; quoiqu'’au fond elle aboutisse à la même chose, une demande présentée par la femme et agréée ; mais cette demande n'est pas agréée dans les mêmes termes ; ni le caractère des personnages, ni leurs rapports, n1 les circonstances ne sont les mêmes ; ce qui est pareil, c’est la justesse et la profondeur de l'observation marre

Tout en faisant la leçon à Junon, Jupiter cache l’amertume sous les fleurs ; 1l l'appelle pathétiquement sa sœur et l’épouse chère à son cœur — © germana mihi atque eadem gratissima conjunx 607 (2) ; — il la félicite de sa clairvoyance, qui est la qualité qui lui fait le plus évidemment défaut ; elle ne s’est pas trompée, c'est bien Vénus dont la protection — comme elle le lui a haineusement reproché dans la grande altercation du début du livre — soutient les Troyens et leur assure le succés ; sans cela, ils feraient piteuse figure n’ayant ni la vigueur du bras (#), ni le fier courage qui brave le danger. L’ironie est forte après les prouesses que vient d'accomplir Énée, qui n’a été aidé qu'une fois par Vénus, dans le combat contre les sept fils de Phorcus, en détournant de lui quelques traits, X 331 sqq. Jupiter a raison de signaler l'énergie et la vaillance du héros qui est le champion du destin et il représente ici le sentiment du lecteur moderne qui désire, puisque

fatalement Énée doit vaincre, qu'il ne le doive pas uniquement à la volonté des dieux et au destin, mais qu’il paie de sa personne ; or, il vient de le faire brillamment.

La riposte de Junon à ce coup droit est tout autre que nous ne l’attendions ; c’est une Junon toute nouvelle qui apparaît ; elle est domptée par les événements ; elle ne se révolte plus ; elle incline son orgueil — submissa 611 — et nous allons voir qu'elle abaisse singulièrement ses prétentions ; en même temps elle devient plus adroite et elle emprunte quelque chose de cette douceur insinuante naturelle à Vénus et par laquelle on réussit. Il ne s’agit pas pour elle de séduire Jupiter, qui n'est pas, comme Vulcain, un gourmand d'amour ; pourtant elle fait discrètement allusion à des tendresses d'autrefois — o pulcherrime coniunx 611 — ; elle soupire en pensant à l'affection qu'il lui a jadis témoignée, qu'il lui doit encore (1) et qui lui rendrait la tâche singulièrement facile. Elle lui reproche doucement d’abuser du désarroi d’une épouse malheureuse et soumise — aegram et tua tristia vussa timentem 612. Comme Vénus dans.sa démarche du premier livre, elle proclame sa toute puissance — ommnipotens 615 — et feint de croire que tout dépend de lui et de ses volontés ; elle est trop. habile pour parler du destin ; c'est une faveur qu’elle demande et ce sont ses ordres qu'elle attend. Comme Vénus, dont le discours du début du livre semble lui avoir singulièrement profité, elle n’introduit sa requête que sous la forme d’un regret et en se résignant : elle eût jadis obtenu sans peine l'autorisation d'enlever Turnus du champ de bataille et de le conserver à son père Daunus (?). Actuellement elle feint de consentir à sa mort (*), tout en plaidant adroitement sa cause : il est pieux (), il est de la race des dieux, il a toujours fait de larges offrandes à Jupiter lui-même.

Elle s'aperçoit alors que plus fait douceur que violence ; Jupiter tient à témoigner des égards à une compagne dont la soumission inespérée le touche ; il n’est pas question pour lui de sacrifier quoi que ce soit de son autorité et de ses devoirs ; mais il peut faire une concession en la délimitant strictement et mettant Junon en garde contre des espérances injustifiées. Il consent à ce que Turnus soit soustrait momentanément à la mort (°), à la condition que Junon ne tire pas de sa condescendance des conclusions exagérées et ne s’imagine point que l'issue de la guerre puisse être changée. C’est une faveur qu’il peut accorder — Hactenus indulsisse uacat 625 — ; mais il n'ira pas plus loin. Il est bienveillant mais ferme.

Naturellement Junon est au fond satisfaite ; mais elle veut croire qu'il n’a pas dit son dernier mot. Empruntant à Vénus les larmes, qui

sont un des moyens favoris de celle-ci, elle pleure — adlacrimans 628 —, pour la première fois dans l'Enéide, et elle ose penser que Jupiter lui accordera, tacitement (7), ce qu'il se refuse à accorder en parole, la vié sauve définitivement pour Turnus ; — car il le peut — qui potes 632 —, ce qui au fond est la vérité ; en effet, si les destins sont inflexibles sur la victoire des Troyens et leur établissement en Italie, il ne suit pas de là nécessairement qu'il faille que Turnus périsse. |

Cette scène, psychologiquement très bien conduite, où Junon retranche de ses exigences et où Jupiter se montre conciliant, prépare jusqu’à un certain point le compromis qui termine l’Enéide et le changement de ton de Junon la rend presque sympathique.

Elle se met immédiatement à l’œuvre, sans recourir cette fois à des intermédiaires, comme nous l’avons vu faire dans le passé ; descendant du ciel (2?) dans un nuage orageux, elle façonne avec un brouillard sans consistance une image d'Énée — wisu mirabile monstrum 637, ajoute Virgile pour notre édification — ; l'invention ne lui appartient pas : dans le combat homérique de Diomède et d’Énée, Apollon enlève celuici et lui substitue un fantôme, autour duquel continuent à se battre Troyens et Achéens ($). Ce qui est original, c’est la description amusée de ce fantôme, qui a d’'Énée les armes, le bouclier, le panache, la parole vaine et sans pensée, la démarche ({), et qui ressemble à l'ombre d’un mort ($) ou à une figure de rêve ; il emprunte son attitude à celle de Pâris, lorsqu'avant sa rencontre avec Ménélas celui-ci se pavane au premier rang de l’armée (6). Le fantôme fait de même, provoquant son adversaire de ses traits et de sa voix (?). Turnus l’attaque, darde sa lance qui siffle et le met en fuite ; bouleversé à cette vue par l’espérance, il l’insulte, lui reproche sa fuite, l'abandon de l’hymen convenu (5), et le menace de le coucher sur. cette terre qu'il a cherchée à travers les ondes (°); il le suit (1°) en brandissant son épée et ne sait pas qu'il se livre à une joie vaine. Il se détourne ainsi de la bataille ; le motif provient du passage de l’Zliade, où, lorsqu’Achille est sur le point de tuer Agénor, Apollon prend la forme de celui-ci et qu’Achille abusé par cette forme se lance à sa poursuite et laisse respirer les Troyens épouvantés (11); ainsi, dans ce morceau qui a pourtant de la cohésion et de l’unité, Virgile ne combine pas moins de trois passages de l'Jliade. |

Justement le navire, qui avait amené Osinius, roi des habitants de. Clusium (2), se trouvait là amarré à un rocher avec ses échelles de débarquement en place. Le fantôme tout tremblant s’y jette pour s’y cacher. Turnus, sans perdre un instant, s’y précipite à sa suite (8) ;

mais à peine est-il arrivé à l'avant, que Junon coupe l’amarre et que le navire est emporté par la vague descendante, cependant que le véritable Énée réclame Turnus pour le combattre (1) et fait un énorme massacre de ses soldats. Alors le fantôme léger s’élève dans les airs et va se confondre avec la nuée noire (?), celle qui a amené Junon et dont l’aspect sinistre corrige l’apparence comique de la scène, préparant ainsi le désespoir tragique de Turnus désabusé.

Il n’est pas rare dans l’Jliade qu’un héros soit enlevé du champ de bataille par une divinité qui veut lui sauver la vie ; le héros ne paraît point humilié de cette faveur ; Virgile a donné à ses personnages un sentiment de l'honneur beaucoup plus moderne. Quand Turnus comprend enfin ce qui lui arrive et à quel prix il a la vie sauve, il se révolte ; tendant les deux mains au ciel (#), il exprime son angoisse indignée dans un discours bref et tumultueux où se pressent les figures de rhétorique les plus mouvementées, traduisant l'agitation de son âme, et où s’exhalent brusquement toutes les raisons qu'il a d’être au comble de la douleur. Il se demande quelle faute il à pu commettre, pour que le Tout-Puissant le punisse avec tant de cruauté. Il envisage l’horreur de la situation, l’infamie du retour à Laurente dans de pareilles circonstances ; 1l songe aux compagnons qui ont suivi sa fortune, qu'il vient d'abandonner à une mort épouvantable, qu’il aperçoit fuyant en désordre et dont 1l entend les gémissements, quand ils tombent. Il voudrait que la terre l’engloutisse () ou que les vents par pitié entraînent son navire sur des écueils où il se briserait, jusqu’au fond des Syrtes où ne le suivraient ni la malédiction des Rutules n1 le remords de son déshonneur. Il ne se borne point à d’inutiles paroles. Il hésite entre deux partis, se percer de son épée ou se jeter dans les flots pour essayer de gagner le rivage et affronter de nouveau les Troyens. Trois fois 1l va tenter l’une et l’autre chose ; trois fois Junon apitoyée l’arrête et, porté par les flots agités, le navire aborde à l’antique ville de Daunus.

Le motif du fantôme n’est pas original et est un peu puéril ; mais Virgile en a tiré un effet psychologique admirable ; le caractère généreux de Turnus éclate tout entier dans le soulèvement intérieur que lui cause sa honte.

Aristie de Mézence (689-768). — 10. Cependant — interea 689 (5) —, à la suggestion de Jupiter — louis. monitis 689 ($) —, Mézence vient le remplacer au combat (?). Bousculés par Énée, privés de leur chef, les Rutules sont mal en point et les Troyens triomphent — Teucros…. ouantis 690 — ; tout n’est pourtant pas encore perdu. Mézence est un guerrier aussi vaillant que Turnus, plus mûr et plus robuste que

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lui : la dernière action de la journée sera la plus chaude. Ilest enflammé de colère — ardens 689 — ; à sa vue, tous les Tyrrhéniens qui le haissent, qui n’ont pris part à la guerre que pour se venger, se précipitent et l’accablent de leurs traits. Il se contente d’abord d'arrêter la ruée en infligeant des pertes sévères aux assaillants. Il est pareil à une roche qui, s’avançant dans la mer, en butte à toutes les fureurs du ciel et des flots, reste pourtant inébranlable sur sa base. La comparaison est homérique (1) ; seulement, danis l’Jlade, il s'agit d’un groupe de guerriers serrés les uns contre les autres et qu'essaie à lui seul et vainement d'attaquer Hector, ici d'un homme seul qui soutient le choc de toute une armée ; l'effet est incontestablement plus puissant chez Virgile. Les agresseurs sont repoussés ; Mézence en jette cinq à terre. Virgile décrit les blessures de deux d’entre eux : Latagus est frappé en plein visage d’une énorme pierre (?), Palmus ayant fait volte-face a le jarret coupé (?) ; sa cuirasse et son panache sont attribués à Lausus. Hébrus, fils de Dolichaon, et Évanthès le Phrygien sont simplement nommés ; la dernière victime bénéficie de détails personnels ; c'est Mimas, fils de Théanô, compagnon de Pâris et né la nuit même où la mère de celui-ci est, suivant l’expression célèbre, accouchée d’un brandon d'incendie (4) ; leur sort a été différent, Pâris est tombé dans sa patrie, Mimas gît inconnu au pays de Laurente. Cette énergique résistance refroidit l'ardeur des Tyrrhéniens et des Troyens, Ils n’osent plus attaquer que de loin, comme des chasseurs, en présence d’un sanglier qui débûché par les chiens fait tête, craignent d'affronter directement le monstre ; ainsi ils évitent maintenant d'engager le fer et se bornent à faire pleuvoir leurs traits sur l'adversaire en poussant des cris formidables.

Cette belle comparaison, dont le prototype est homérique (5), clôt la première phase de l’aristie ; c’est le moment pour Mézence de passer de la défensive à l'offensive ; la résistance a brisé le choc de l'adversaire ; l'attaque est foudroyante. L'occasion, c'est qu'ilaperçoit portant au loin le désordre dans l’armée Rutule — miscentem longe : media agmina 721 ($) — un certain Acron, dont l’histoire est singulière ; c'est un Grec qui, sur le point de se marier, a quitté Corythus (?) pour venir se battre et se distingue par son panache rouge () et la pourpre dont lui a fait cadeau sa fiancée. S’inspirant d’une comparaison homérique, Virgile représente Mézence se précipitant plein d’allégresse — alacer (*) 729 — sur les rangs pressés des ennemis, comme un lion qui ayant découvert une proie dans la forêt (12) fond sur elleet la dévore (1) ; Acron jeté à terre bat le sol noir de ses talons (12) et meurt ensanglantant le trait qui le tue et qui s’est brisé (1). Le second exploit

de Mézence est complaisamment développé ; il est important par l'effet qu'il produit et par la loyauté chevaleresque dont Mézence fait preuve. Orodès fuyait devant lui ; il dédaigne de l’abattre d’une blessure portée par derrière et s'arrange pour le combattre en face. Quand il l’a terrassé, 1l appuie sur le corps son pied et sa lance et proclame triomphalement sa victoire sur un adversaire gigantesque, qui était l’une des forces de l'ennemi (1) ; ses compagnons poussent des cris et entonnent joyeusement un péan (?). A la façon homérique, Virgile prête une sorte de seconde vue à Orodès qui annonce à Mézence qu'il ne jouira pas longtemps de son succès, que la mort qu'il va lui infliger sera vengée et que bientôt lui aussi sera à son tour étendu sur le sol (3). Mézence sourit — subridens 742 — d’un sourire sceptique et dédaigneux, mais où se mêle la colère que lui cause cette menace prophétique et 1l oppose la mort certaine et actuelle de sa victime — Nunc morere 743 (4) — à la sienne qui est encore problématique en laissant ironiquement le soin de l'avenir à Jupiter, en qui il ne croit pas (). Puis il retire la lance de la plaie ($) et Orodès s’endort du sommeil de fer pour l'éternité (?).

L'aristie de Mézence a atteint son point culminant ; c'est, nous l'avons vu, une loi de l’aristie virgilienne, que les prouesses du chef enflamment le courage de ses compagnons, qui se groupent autour de lui et à son exemple font un grand carnage de l'ennemi. Quatre Rutules ou Latins, dont un seul, Messapus, nous est connu, mettent à mort six adversaires ($). Puis Valerus, l'ancêtre légendaire des Valeri, jette à bas le Lycien Agis (°) ; Salius, l’un des champions de la course à pied du VE livre, se défait de Thronius, mais il succombe à son tour sous les coups de Néalcès (12). Un grand résultat est obtenu ; après la seconde aristie d’Enée, la fortune penchait décidément du côté des Troyens ; la situation est rétablie et les chances redeviennent égales — Jam grauis aequabat luctus et mutua Mauors Funera 755 sq. — ; la mêlée est terrible (4!) on s’entretue des deux parts sans vouloir lâcher pied (1?)

Ici, nous sommes un instant transportés dans le ciel ; à la façon homérique, les dieux contemplent d’en haut la bataille, mais ce qui est virgilien, c’est qu'ils prennent en pitié les souffrances aiguës des mortels qui s’abandonnent à leurs vaines fureurs. Vénus et Junon qui sont encore intervenues, la seconde à la fin du IX® livre, la première dans le Xe pour parer des coups trop dangereux, sont ici simples spectatrices. Quant à la pâle Tisiphone, elle fait rage parmi les milliers de combattants ; et c’est là un tableau grandiose et pathétique ; en bas l’aveugle Furie qui excite les hommes pour se baïgner dans leur sang ; au-dessus les dieux, étrangers aux passions

féroces, saisis de compassion en présence du carnage stérile et qui sont émus.

Cependant Mézence, qui a échappé à l’encerclement et qui s’est fait faire place par la vigueur de son bras, s’avance librement dans la plaine, échauffé par l’action — furbidus 763 — et brandissant sa-lance colossale. Il est de la taille du géant Orion (1), quant celui-ci se fraie une voie dans la vaste mer dont 1l domine les flots de l'épaule ou lorsque rapportant du haut des montagnes un orme antique (2) il foule le sol, tandis que sa tête se perd dans les nuages (*). Il n’est pas douteux que la comparaison de Mézence avec le gigantesque Orion ne soit mise là comme contre-partie à celle d'Énée dans sa seconde aristie avec l’hékatonkhir. C’est le moment où les deux héros vont se mesurer ensemble ; leur force et leur RUE sont surhumaines ; ils sont dignes de s'affronter.

Combat d'Enée et de Mézence. Mort de Lausus (769-832). — 11. Il faut se figurer le champ de bataille comme très vaste et se rendre compte du tumulte de l’action pour comprendre comment Énée, occupé à chercher Turnus et à massacrer les troupes placées directement sous ses ordres,n'’est pas encore intervenu pour arrêter l’aristie de Mézence. L'intention de Virgile n’est pas de tenir sans cesse nos yeux sur lui ; il apparaît et disparaît dans le flot montant de la bataille. Quand 1l réapparaît, c'est pour accomplir quelque chose d’important dans le cours des choses. Ici, 1l distingue Mézence au milieu d’un groupe considérable de guerriers — in agmine longo 769 —, ceux qui à sa suite ont fait un grand massacre de Troyens 747-754 du que nous verrons tout à l’heure arrêter un instant Énée lui-même 8or-802. Il marche à sa rencontre ; Mézence l'attend, inaccessible à la crainte, inébranlable (4). Le duel est court et simple. Mézence a du sang-froid et de la décision ; quand il voit l'adversaire à portée de sa lance, il formule la prière qu'on fait en pareil cas pour la réussite du coup ; mais cette prière est purement laïque ; c'est une dérision de la prière religieuse usuelle (). Il ne connaît comme dieux et n’invoque que son bras et le trait qu'il brandit ($) ; s’il ajoute un vœu, celui de consacrer un trophée garni de l’armure d’'Énée, du brigand — praedonis 774 (7) — son trophée à lui ce sera son fils Lausus, qu'il revêtira de cette armure ($). Puis il darde sa lance, qui siffle (°); mais celle-ci rebondit sur le bouclier divin et va frapper, à l'endroit où finit le flanc et où commence le bas ventre, Antorès,un Argien, compagnon d’'Hercule (1), qui avait suivi Évandre et s'était établi en Italie. Antorès est renversé, le malheureux, d’une blessure qui ne lui était pas destinée (4), regarde le ciel ()et meurt en se rappelant Argos, la douce (8). Le pieux

Énée — pius Aeneas 783, c’est le duel de l’homme pieux contre l’impie — darde sa lance à son tour ; celle-ci traverse les trois lames d’airain du bouclier, les épaisseurs de lin, les trois couches de cuir (1) et atteint laine (?), mais en ayant perdu sa force de pénétration. Virgile, qui nous tient toujours au courant des sentiments de ses personnages signale la joie d'Enée — actus 787 — à la vue du sang qui coule. Il tire l'épée et, enflammé d’ardeur — feruidus 788 —, presse son adversaire dans son désarroi. La rencontre a tourné à son avantage, mais uniquement parce qu 1l possède une armure merveilleuse.

Lausus, qui aime passionnément son père, gémit profondément et des larmes coulent de ses yeux. Il se produit alors un acte de dévouement (°) si admirable que Virgile intervient pour le glorifier, de même mais plus brièvement qu'il ne l’a fait à propos de Nisus et d’'Euryale, comme s'il se prenait lui-même à l'émotion qu'il veut nous inspirer. Mézence reculait, hors de combat, embarrassé par la lance restée fixée au bouclier. Au moment où Énée se dresse pour porter le coup d'épée, il s’élance, s’interpose (*) et permet à son père protégé par son bouclier, d'échapper. Ses compagnons poussent de grands cris et viennent à sa rescousse en lançant tous ensemble leurs traits contre Énée (5). Celui-ci est furieux — furit 802—, se ramasse et se couvre (6), comme au moment d’un ouragan de grêle (”), paysans et voyageurs se mettent à l'abri (f) en attendant qu'ils puissent reprendre le cours de leurs occupations ; ainsi Énée se protège, jusqu’à ce qu’elle cesse, contre la grêle de traits (°) qui s’abat sur lui ; ilapostrophe Lausus, il le menace, l’avertit qu'il va mourir, qu'il entreprend une tâche au-dessus de ses forces, que sa piété filiale l’égare. Lausus continue à l’assaillir impétueusement. Enfin la colère l'emporte (1), il plonge son épée tout entière dans le corps du jeune homme en traversant son bouclier léger — parmam 817 (1) — et sa tunique que sa mère avait filée en y mêlant des fils d’or souple (1?) ;le sang inonde les plis du vêtement (1) et l'âme de Lausus s'enfuit consternée chez les Mânes (14).

Virgile nous a montré Énée en proie, quand il s'agissait de venger Pallas, à un accès d’impitoyable férocité. Il revient à son naturel qui est humain et compatissant. Il n’a tué Lausus, innocent de la mort de Pallas, que sous la nécessité du péril extrême. Le coup fatal porté, en voyant son visage (5) envahi par une pâleur étrange (#), il soupire profondément, il tend la main d’un geste qu’on peut considérer comme un geste de regret et de douleur, et cette preuve héroïque d’une affection filiale, pareille à celle qu’il ressent pour Anchise, lui serre le cœur (17); il est le pieux Énée — pius Aeneas 826 — ; il se demande ce qu'il pourra faire pour récompenser un si beau caractère (18). II laisse

à Lausus ses armes qui faisaient sa joie — laelatus 827 — ; c'était un enfant ; il veut que son corps repose dans le tombeau de ses ancêtres (1), et, d’un mot qui nous semble peu modeste et qui choque le goût moderne mais qui a pour but d’attester combien la mort de Eausus est glorieuse, il ajoute, en guise de consolation, qu'il périt de la main du grand Énée — Aencae magni dextra cadis 830 (?). Puis, comme les compagnons de Lausus, surpris de cette générosité, hésitent, il soulève lui-même le corps dont les cheveux sont coquettement arrangés, comme il convient à un jeune homme et sans doute à la mode étrusque — de more 832 —, rappel touchant d’une élégance que la mort a détruite.

Mort de Mézence (833-908). — 12. Cependant — Znéterea 833 — le père de Lausus, Mézence, soignait sa blessure sur le bord du Tibre (?) ; on lave la plaie, il s’accote à un arbre pour se soutenir ({) ; son casque est suspendu aux branches ; sa lourde armure repose sur le pré ; des guerriers d'élite l'entourent (°); il souffre, respire difficilement, il a la tête penchée, sa barbe étalée sur sa poitrine. Il est en proie aux plus vives inquiétudes, il demande incessamment des nouvelles de Lausus ($), lui envoie incessamment des messagers pour le rappeler et lui porter les instructions de son père accablé de do 1leur — maesti 840 (?). Le malheur qu'il prévoit ne se fait pas attendre ; il entend les gémissements de ceux qui repportent en pleurant sur son bouclier (8) le héros tué héroïquement (*?). Comme toujours chez Virgile, son désespoir éclate par des manifestations violentes ; il couvre de poussière ses cheveux blancs (1°) — c’est ici seulement que nous apprenons que Mézence est un vieillard ——, et il se jette sur le corps qu'il embrasse étroitement (1).

Virgile a mis une fois sous nos yeux une mère, celle d'Euryale, deux fois un père, ici Mézence, au livre suivant Évandre pleurant un fils chéri. Le motif est si profondément humain, si poignant qu'il n’a pas craint de le répéter ; mais il le diversifie ; chacune de ces lamentations a son accent propre et se distingue des autres. En général, quand on pleure un mort, on s’apitoie sur le malheur de celui-ci et bien souvent sur le sien propre, sur l’abandon où on est laissé. Combien il est plus élevé de faire à propos de l’être aimé son examen de conscience, de se demander si on a rempli ses devoirs envers lui et de s'accuser de ses manquements. Or c’est ce que fait ici Mézence avec une rudesse farouche envers lui-même. Il se reproche d’avoir tenu assez à la vie pour laisser son fils se sacrifier à sa place, et le remords n'est pas tout à fait fondé, puisque Lausus s’est sacrifié spontanément et d’élan ; c’est cela qui lui fait ressentir profondément sa

blessure, qui jusqu'alors lui paraissait légère (1). Il se reproche d’avoir souillé le nom de son fils, en se faisant chasser haineusement du royaume paternel (?) ; il a ainsi compromis son avenir. Il se reproche de n'avoir pas expié et de ne s’être point offert au châtiment qu’il méritait (3). Il se reproche de vivre encore, mais il atteste qu’il ne vivra pas longtemps. Mézence nous a été représenté jusqu’à présent comme un homme abomimable ; cette confession ardente et désespérée le lave de ses crimes. Il apparaît ici avec une nature si noble, une moralité si haute, que d’un seul coup il se réhabilite. La mère d’Euryale supplie les dieux de ne pas la laisser survivre à son fils ; c’est en pareil cas l'expression usuelle de la douleur ; on voudrait suivre dans la tombe celui qu’on a perdu. Dans le mot de Mézence, Nunc uiuo neque adhuc homines uitamque relinquo, Sed linquam 855 sq, il y a autrement de fermeté, de décision que dans l’apostrophe banale aux dieux ; c'est un engagement, qui est la préface d’un acte. Mézence se dresse alors sur sa cuisse blessée et, sans se laisser abattre — Haud deiectus 858 ; la force morale dompte la faiblesse physique —, il se fait amener son cheval de bataille Rhaebus, le compagnon de ses victoires, sa gloire et sa consolation ; 1l le trouve accablé, tout comme lui-même — maerentem 860, maestr 840 — ; les animaux familiers devinent et partagent les chagrins de leur maître ; il lui rappelle qu'ils ont vécu longtemps, s’il y a quelque chose de long dans la vie humaine ; aujourd’hui ils vont remporter une nouvelle victoire ; Rhaebus va rapporter les dépouilles sanglantes et la tête d’'Énée ou il périra avec lui ; car il est trop fier pour se soumettre à un étranger et supporter des maîtres Troyens (*). Aïnsi ce brutal qui a commis les cruautés les plus atroces est au fond une âme sensible ; il traite son vieux compagnon en ami, il lui reconnaît une noblesse d'âme pareïlle à la sienne et, par les paroles qu’il lui adresse, il ne semble pas être de ceux qui n'aiment les bêtes que parce qu ils détestent les hommes. Puis il le monte, charge ses deux mains de javelots aigus (5) ; son casque d’airain brille hérissé d’une queue de cheval. Il a fière mine en s’élançant au combat ; on sent qu'ilne s’abandonne pas et qu’il mourra héroïquement. Virgile naturellement ne décrit pas seulement son aspect extérieur, mais aussi l’état de son âme; dans son cœur bouillonne le sentiment violent de la honte et de la douleur avivée jusqu’à la folie ($). Arrivé sur le champ de bataille, il appelle Énée à grands cris ; celui-ci le reconnaît, et, joyeux, invoque Jupiter et Apollon, pour qu’ils permettent la rencontre (*). Mézence lui répond avec cette hauteur sereine que donne le sacrifice résolu de la vie ; après lui avoir ravi son fils, il est vain d’essayer de l'ef-

frayer (1) ; il ne redoute point la mort ; il ne croit pas aux dieux (2) ; par suite l’invocation d'Énée le laisse froid ; il vient pour mourir, mais auparavant, il réserve à son ennemi un cadeau. Puis il lui lance ses traits en décrivant trois fois un cercle énorme autour de lui ; trois fois Énée tourne en lui faisant face et son bouclier se hérisse ($) des dards de son adversaire. L'originalité du combat — nous n'en avons pas encore vu de pareil —, c’est que c'est le combat d'un homme à cheval contre un homme à pied, qui a nécessairement le désavan- tage — pugna congressus iniqua 889 —; enfin Énée se décide (4) à agir ; il envoie sa lance entre les deux tempes, c’est-à-dire en plein front du cheval (5) qui se cabre, désarçonne Mézence et tombe sur lui en se démettant l'épaule. Troyens et Latins poussent une clameur. Énée accourt l’épée nue et brave Mézence en lui demandant ce qu'est devenue son énergie sauvage. Après avoir repris ses sens et revu une dernière fois la lumière du ciel, Mézence lui répond qu'il est inutile de l’insulter et de le menacer de la mort. Énée a le droit de le tuer : c’est là l'enjeu de la lutte, il ne demande qu’une chose, c’est qu'Énée lui accorde la sépulture pour le soustraire aux fureurs des siens et la consolation de partager le tombeau de son fils. Cette réponse est très belle ; elle est de quelqu'un qui, étant venu chercher la mort, ne s'étonne ni ne se révolte de la trouver, qui ne croit pas à la nécessité de la sépulture pour le repos de la vie d’outre-tombe, mais dont la dignité répugne à penser qu’il sera mis en pièces par des forcenés, et qui, ayant aimé tendrement son fils, désire être réuni à lui dans la mort. Puis il reçoit en pleine conscience le coup fatal ($).

Ce qui frappe dans tout ceci, c’est la supériorité morale de Mézence sur Énée et la façon dont il le domine. Assurément Énée est aussi brave que lui, il l’a prouvé; mais, m2tériellement, dans le premier choc, il ne doit son succès qu’à son armure divine et si, dans le second, le coup par lequel il abat le cheval est un beau coup de lance, adroit et vigoureux, il ne fait qu'achever un blessé en état d’infériorité et mis dans l'impossibilité de se défendre. Énée apporte dans l’action les sentiments des guerriers homériques et virgiliens, l’ardeur, le désir de vaincre, la joie du triomphe, le plaisir d’insulter l'adversaire ; rien de tout cela n’est bien neuf ni très élevé. Mézence accablé par la. mort de son fils surmonte sa faiblesse pour essayer de le venger, sans se faire là-dessus beaucoup illusion et marche délibérément à la mort ; ce renoncement d'un père qui, privé de son fils, ne tient plus à rien, cette fierté qui s'éteint, l’héroïsme d’un blessé qui vient s'offrir. à son ennemi sont des choses qui nous remuent. | |

Énée est respectable par sa piété, par ses élans perpétuels vers les.

dieux, sous la main desquels il est heureux de se sentir ; mais Mézence n est pas un impie grossier et vulgaire. Il ne croit pas aux dieux intervenant à chaque instant dans la vie humaïne et aux pratiques religieuses courantes ; il est libre-penseur, mais il n’insulte pas. Il y avait au temps de Virgile beaucoup de libres-penseurs, qui étaient des âmes distinguées ; on se demande si, dans la personne de Mézence: mourant, Virgile ne leur rend pas un hommage inconscient.

Énée et Mézence aiment leur fils et en sont aimés. Énée est un excellent père qui témoigne à Ascagne une affection de tous les instants — Omnais in Ascanio cari stat cura parentis T, 646 —; mais. cette affection, sans doute par suite des circonstances, ne trouve pas à se manifester d’une manière exceptionnelle et d’ailleurs Énée paraît se soucier modérément du tort que fait à son fils le séjour à Carthage ; quant à Ascagne, il adore son père, mais avec des démonstrations un peu enfantines. Autrement profond est l’amour de Lausus, qui, malgré le mal que lui a fait son père, n’hésite pas à lui sacrifier sa vie, et la tendresse de Mézence, doublée d’un remords, est singulièrement délicate et profonde.

Ainsi Virgile a rendu Mézence plus sympathique qu'Énée ; mais en tournant l'intérêt sur la victime, il en prive son héros ; il a écrit une très belle scène, mais qui nuit à l'impression totale du poème. II faudrait que nous ayons une foi entière dans la mission divine d’'Énée, et que, le considérant comme l'ancêtre providentiel d’une race prédestinée, sachant que l'avènement de cette race ne peut avoir lieu qu'au prix de malheurs individuels, qui ne sont dans l’ensemble que des détails insignifiants, nous en prenions notre parti et que nous les acceptions froidement comme la rançon de l’une des évolutions Îles plus mémorables de l'humanité ; or, tel n'est pas l’état d'esprit des modernes et nous ignorons s’il y avait beaucoup de Romains capables de faire dominer exclusivement ce point de vue dans leur appréciation de l’Enéide. Virgile lui-même, qui l’avait adopté délibérément, semble bien avoir, en tant qu'homme et poète, une faiblesse pour Mézence, comme pour Didon et pour Turnus.

Le Xe livre ne finit pas ; il s'arrête brusquement; Mézence, avant de mourir, a adressé à Énée une demande qui reste sans réponse ; nous. ignorons s’il obtient la faveur d’être enterré avec son fils. En outre, il y à une bataille en cours ; Virgile ne nous dit point quelle en est l'issue. Il est certain que cette issue n’est pas douteuse. Après la seconde aristie d'Énée, la victoire se dessine en faveur des Troyens. Turnus disparaît et, par conséquent, est hors de cause. Mézence rétablit un instant les affaires des Italiens ; lui mort, il n’y a plus personne pour

égaliser les chances ; c’est le désastre. On peut admettre que, primitivement, Virgile avait jugé inutile de perdre son temps à mentionner une conclusion qui s'impose. Mais le XT° livre débute par le vers Oceanum interea surgens Aurora reliquit ; or, ce n’est point pendant le combat d’'Énée et de Mézence que le jour se lève ; il faut donc admettre qu’à la réflexion Virgile s’était décidé à ajouter à la fin du X° livre quelques vers où il annoncerait brièvement qu'après la mort de Mézence les Latins et les Rutules quittaient la partie et qu’Énée et les siens prenaient un repos bien gagné ; il n’a pas eu le temps d'écrire ces vers, qu'il réservait pour la révision.

Conclusion. — 13. Le XE€ livre comprend les événements d'une journée et rétrospectivement quelques-uns de ceux qui ont eu lieu dans la nuit précédente et dans la seconde partie de la journée antérieure à cette nuit, événements que l’auteur n'avait pas encore racontés et dont la connaissance était indispensable pour l'intelligence de la suite des faits. Ils sont nombreux et variés et. ont pour théâtre l’Olympe, le camp troyen, le rivage de Caeré en Étrurie, la mer entre cette ville et l'embouchure du Tibre, les diverses parties du champ de bataille dont l'emplacement est la rive gauche du Tibre près de l'endroit où il se jette dans la mer. La composition du livre est donc compliquée ; Virgile donne les indications nécessaires pour que, malgré la dispersion des faits, le lecteur en suive facilement la succession et lenchaînement. Il nous fait passer par des émotions variées ; nous suivons avec un intérêt passionné le duel oratoire du début, qui, sous les formes de la rhétorique la plus savante, n'est pas seulement une Jutte de.paroles, mais l'opposition dramatique de deux caractères de femmes qui s’en veulent à mort et dont la rivalité s’exaspère ; nous nous apitoyons sur la détresse des Troyens enserrés dans leur camp, réduits à la dernière extrémité et sur le point de succomber ; la navigation sur mer est l’occasion du Catalogue des navires, qui est d’un intérêt plus modéré, mais qui attache par l’ingéniosité d’un art habile à accumuler les détails pittoresques ; en revanche, c’est un tableau charmant et d’une imagination très poétique que la rencontre des nymphes, jadis, comme navires, instruments à demi-conscients d’une expédition glorieuse, maintenant heureuses de saluer en pleine conscience leur roi et de l'aider de ce qu’elles savent ; l'apparition grandiose d’Énée à son armée nous fait présager la délivrance et la revanche triomphale ; mais le sujet principal du livre est la grande bataille qui sur 908 vers en occupe 601.

Sous la forme traditionnelle des aristies homériques, cette bataille est une véritable bataille d'armées conduite avec une stratégie savante.

Sur un point du champ de bataille, les Troyens sont bloqués dans leur camp ; sur un autre, la cavalerie Tyrrhénienne et Arcadienne renforcée de quelques Troyens est arrivée pendant la nuït ; mais Turnus a réussi à la tenir en échec et à l'empêcher de faire sa jonction avec les Troyens assiégés. Énée, qui est un général manœuvrier et qui a le coup d’œil, choisit habilement pour aborder un endroit qui n’était pas défendu, et, comme il a de la décision, il opère son débarquement avec tant de rapidité qu'il le réussit. Turnus, qui lui aussi est manœuvrier, voit le péril et, sans compromettre une situation favorable, essaie de parer au danger ; mais il s’est laissé surprendre et il arrive trop tard. Énée a jeté ses troupes à terre et se met immédiatement en liaison avec la cavalerie ; à la tête du corps de débarquement, il pousse en avant et gagne du terrain, mais il est arrêté ; cependant Pallas à la tête de la cavalerie réussit à enfoncer les troupes qui lui sont opposées ; Turnus, averti du danger, accourt et par sa présence rétablit la situation ; l'ennemi plie ; à son tour Énée quitte le terrain où le combat s’est stabilisé pour courir à l'endroit où ses affaires vont mal. Il reprend l'avantage là où 1l était menacé d’être battu et son succès sur ce point est assez net pour que la garnison de son camp trouve le moyen de se débloquer, une partie des assiégéants ayant sans doute été rappelée “pour parer au plus pressé. Nous ne voyons pas trop ce que Turnus pourrait tenter pour éviter la défaite ; le fait que Junon l'enlève du champ de bataille montre qu'il n’y a pas grand espoir et qu'il est en danger de mort. À sa place Mézence rallie les troupes ; il parvient à arrêter le corps de débarquement composé des Tyrrhéniens ; mais Énée qui embrasse l’ensemble de l’action et qui sait être oùil faut, se porte à sa rencontre et le tue ; c’est la déroute.

Telle est la physionomie générale de la bataille ; elle est divisée en aristies qui donnent aux grands chefs l’occasion de déployer la valeur de leurs bras, mais qui en réalité sont des mouvements de troupes et qui, là où elles se développent, font avancer l’action ; derrière les chefs on sent les masses, que leur parole anime, que leur exemple encourage et dont les efforts puissants font reculer l’ennemi ; les chefs occupent le devant de la scène, les bataillons solides et compacts le reste du théâtre ; les aristies sont des opérations locales, dans lesquelles les officiers payent de leur personne et entraînent les troupes, mais ce sont les troupes qui soutiennent le poids du combat ; évidemment ce ne sont pas les quelques dizaines de guerriers abattus par Pallas, Turnus ou Énée qui amènent la décision ; nous savons qu’à la fin le sol est couvert de cadavres ; on en enterre des quantités au XI livre ; c'est là le résultat de la ruée l’une contre l’autre de deux armées

entières. Quant à l’aspect extérieur du combat, il est représenté de la façon la plus vive pour nos sens; tout le bruit et le tumulte en vient à nos oreilles ; nous entendons siffler les lances qui traversent les airs, retentir les armures sous le choc ou quand celui qui les porte roule sur le sol, gémir les mourants, s’enfler la clameur des soldats ou terrifiés ou triomphants. A nos yeux les épées flamboient, les casques, les cuirasses, les boucliers brillent ; c’est un Jjailissement de lueurs, comme c’est un cliquetis de sons. À ce mouvement matériel correspond l’enfièvrement des âmes, qui le produit et qui l'explique ; les combattants ne sont pas des marionnettes, des figurants, qui font des gestes de guerre ; assurément Virgile, malgré toute son ingémiosité, n’a pas en général réussi à les individualiser d’une façon qui nous intéresse ; ses individualisations sont parfois conventionnelles, empruntées, homériques ; il n’a pas, malgré son souci de les distinguer les uns des autres, réussi à nous les imposer ; les détails sur leur origine, leur histoire, leur généalogie, les événements de leur existence, leur costume, la différenciation des blessures et la façon dont la mort se manifeste, nous laissent froids ; tout cela est artifice et pure littérature ; ce quiest vivant, c'est l’état d'âme des combattants, le paroxysme de leurs sentiments, l’ardeur qui les anime, la colère qui les transporte, leur fureur, leur confiance en eux-mêmes, leur fierté de vaincre, leurs bravades et leur fougue ; et ce ne sont pas seulement les grands chefs avec l’âme desquels nous sommes mis en communication ; les plus obscurs ont une vie sensible intense. Il n’y a pas seulement dans la bataille virgilenne des coups violents échangés, mais une vibration d’âmes, une chaude atmosphère de vaillance, quelque chose du souffle guerrier de l’Zhiade, avec en plus l'esprit de sacrifice de ces héros tout jeunes qui courent à la mort et à la gloire sans consulter leurs forces et qui dérivent en partie de Patrocle, mais surtout de Troïlus, Znfelix puer atque impar congressus Achilli, 1, 475.

Un des traits particuliers du X°® livre et l’un des plus intéressants : en ce qui concerne la facture de l’Enéide, c'est le jour nouveau sous lequel il présente le caractère d'Énée. Jusqu'ici Énée est apparu comme un homme chargé d’une mission divine qu'il a acceptée, qu’il remplit loyalement, bien qu'il ne témoigne pas toujours pour elle un grand enthousiasme, qu’il la trouve lourde, qu’il ait parfois des découragements et des faiblesses. C’est un chef réfléchi, prévoyant, soucieux de veiller sur ses compagnons, mais dont l’activité ne trouve pas toujours à s'employer d’une façon supérieure et qui n’est parfois, comme au VIe et au VIII livre qu'un spectateur vivement intéressé et intelligent. Enfin 1l est guidé par les dieux qui ne lui demandent guère que:

d’être un instrument docile, et, jusqu’au bout, les arrêts du destin et la volonté des dieux traceront et faciliteront sa tâche. Pourtant ici, quand il s’agit de combattre l'ennemi, il est laissé à peu près à ses seules ressources et 1l se révèle comme un guerrier de premier ordre. Si les Troyens gagnent la bataille, ils le lui doivent ; c’est grâce à sa première aristie que les Troyens débarqués sur le rivagèe ne sont pas rejetés à la mer, grâce à la seconde que les cavaliers tyrrhéniens et étrusques, démoralisés par la mort de Pallas et sur le point de lâcher pied, se reforment et résistent ; c’est par suite de son intervention sur ces deux points importants du champ de bataille que l’étreinte se desserre autour du camp des Troyens et que ceux-cise dégagent ; enfin, quand les Tyrrhéniens, après une attaque furieuse contre Mézence, sont tenus en échec, c’est lui qui, en tuant Mézence, brise la résistance dernière. Comme général d'armée il est supérieur à Turnus ; ses qualités de réflexion et d'organisation lui font concevoir un plan, et il l’exécute en se trouvant partout où sa présence est nécessaire pour réparer des défaillances : Turnus se laisse enlever l'initiative de l’action, ce qui conduit à la défaite. Quant aux prouesses personnelles d'Énée, elles viennent en parallèle avec celles de Turnus ; des deux côtés la valeur est la même ; Énée donne l'impression d’un guerrier moins bouillant peut-être mais plus fort, plus capable de fixer la victoire en sa faveur ; il tient la promesse qu'il a faite à la Sibylle au VIS livre ; il fait preuve d'un mâle courage.

Au point de vue de l’état d'achèvement, le X£ livre porte des traces manifestes que Virgile ne le considérait pas comme terminé ; il offre deux catégories de vers inachevés ; les uns introduisent des paroles prononcées sans en caractériser la teneur et le ton, 17, 490, 580, les autres sont à la fin d’un couplet plus ou moins développé et laissent une lacune dans le contexte 284, 728, 876 ; 215-218 est en contradiction avec 159-162 et les deux morceaux n'auraient pas pu subsister tels quels dans l’Énéide définitive ; 256-275 offrent deux comparaisons qui se doublent jusqu’à un certain point et dont la seconde, qui n'est pas soudée au contexte, peut avoir été ajoutée postérieurement ; 661-662 ont peut-être été ajoutés postérieurement à la marge ; quant à la fin du livre, il semble bien que, lorsqu'il a écrit XI 1, Virgile était décidé à la modifier par une courte addition ; mais le livre n’a pas été soumis à une révision méthodique et prolongée. Cette révision aurait fait disparaître la disparate qui existe entre 545 sqq. et VII 756 sqq. En somme, le Xelivre représente assez exactement la seconde phase de la rédaction virgilienne ; la première consistait à composer un morceau d’abondance et de premier jet, la seconde à reprendre ce morceau,

eo

À le réduire, à lui donner sa forme appropriée, satisfaisant l’auteur, et à le mettre à sa place ; ces couplets n'étaient pas encore soigneusement confrontés entre eux de façon à effacer les désaccords de détail et rigoureusement emboîtés les uns dans les autres, de façon qu'il n'y eût plus de vers incomplets. C'était là le travail de rédaction définitive: que le X® livre n'avait pas encore subi. |

P. 713 (1) IX, 459 sqq. — (?) 22 sq. non clausa tegunt iam moenia Teucros, Quin intra portas atque ipsis proelia miscent Ageeribus moeroyum, passage qui paraît se référer directement à IX, 766 sqq., Ignaros in muris Martemque cientis... Lyncea... ab aggere... Occupat.

P. 714. — (1) 1I1., VIIT, 2, Zebs 0 Oewvy &yopnv moursaro. — (2) XX, 4 sq. Zedç Où Gépuora xéAeusez Deodbs ayopnvôe xakécou Koardç 47” OÙASunoLo TOÀUTTUY OÙ.

P. 715..(1) X, 2, diuom pater atque hominum rex, Ennius cité par Macrobe Sat., VI, 1, 10, Tum cum corde suo diuom pater atque hominum rex Effatur, par Varr. de L. L. V, 65, diuomque hominumque pater rex, Cic. de nat. deor. IT, 2, 4, patrem diuomque hominumque ; Serv. dit en outre 5, à propos de bipatentibus, est autem sermo Ennianus, 6, à propos de quianam, Ennianus sermo est ; d’où la conclusion que Virgile a largement utilisé Ennius dans ce passage. — (2) 1-4, dans l’Iliade, "O\dumoc est une montagne terrestre, l’Olympe de Macédoine où habitent les dieux ; Zeus y a son palais, V, 398 nos Üwua Atdç I 222 Awmar’ ÈS aiyi6yoro Aos, chacun des dieux y a le sien, isolé et construit par Héphaistos dans les replis de la montagne, XI 76 sq. ; ‘Hws annonce le jcur dans l’Olympe à Zeus et aux autres immortels, II, 48 sq. et, quand le soleil a disparu, ceux-ci vont se coucher chacun dans sa maison ; oboavés est distinct d’”Okvurnos et les dieux n’habitent pas le ciel. Dans l'Odyssée, VI, 41 sq., l’'Olympe, séjour des dieux, ne connaît ni le vent, ni la pluie, ni la neige, mais est toujours entouré d’une clarté brillante ; 1l ne semble pas que ce soit autre chose qu’une cime de montagne rayonnante de lumière. Déjà chez Pindare et peut-être chez Eschyle les dieux paraissent habiter non plus sur la montagne de Macédoine, mais dans le ciel : Pind. Ném. X 88, odoavod v xpvoéous douots, mais leur séjour conserve le nom traditionnel d’"Okopnos ; l'identification d’ oboavés et d’”’Olvuros est certaine chez Sophocle et chez Euripide. Chez Virgile, il y a un flottement à propos du séjour des dieux ; si l’on rapproche I, 223 sqq. et X 1 sqq., on voit que, dans le premier cas, Jupiter contemple la terre du point le plus élevé du ciel — uertice caeli —, dans le second du haut de l’Olympe homérique ; dans les derniers livres de l’Enéide, consacrés à des combats imités de l’Iliade, Virgile se rattache plus directement à la conception homérique en ce qui concerne les dieux. Il y a également chez lui un flottement sur le sens du mot Olympus qui désigne ici la montagne de Macédoine et ailleurs la voûte du ciel, X, 215 sq. Ilamque dies caelo concesserat almaque cursu Noctiuago Phoebe medium pulsabat Olympum. Ce qui est plus curieux, c'est qu'ici les deux conceptions sont mélangées ; le palais de Jupiter est

sur l'Olympe et c’est pourtant une sedes siderea 3: or, dans l’7/iade, doveocerc, épithète d’odoavcs n’est nulle part appliquée à l’Olympe. Quand on serre de près les réalités virgiliennes, on les trouve inconsistantes : X, 101 deum domus alta correspond à £00$ OùAounoto Hymn. hom. in Cer. 341, à0avarwv Édoç, 0ewvy Edos, Il, V, 360 et 367 et désigne l’Olympe tout entier ; mais c'est une question de savoir si X, 1, domus omnipotentis Olympi est la même chose ou ne s'applique pas uniquement au palais de Jupiter dont omnipotens est l’épithète normale ; dans le premier cas, Panditur X 1 serait en rapport direct avec Î 374 diem clauso componet Vesper Olympo, mais non dans le second. — (3) 6 sqq. il n’a jamais été question d’un changement d’attitude de la part des dieux, sauf VIII 40 sq., qui est en contradiction avec le contexte ; au contraire, 1, 264 sq. Jupiter a annoncé formellement la guerre fatale qu'Énée devait soutenir en Italie. T1 faut donc admettre qu’arrivé à la seconde partie de son poème Virgile a eu l'intention de modifier son plan primitif et d'introduire, pour insister sur le caractère néfaste de la guerre entre Troyens et Latins, une opposition formelle de Jupiter à cette guerre, opposition à laquelle Junon aurait passé outre, ce qui aurait dramatisé les choses. Cette intention, Virgile n’a pas eu le temps de la réaliser et nous n’avons à cela qu’une allusion ; la réalisation eût du reste nécessité des remaniements, qui n'ont pas été

opérés.

P. 716. (1) 12 Romanis arcibus se trouve déjà G., 1.493, humanas.…. arces, En. IV, 234, magnum exitium, Î], 100. — (?) 14 res rapuisse désignc

la guerre sous sa forme la plus primitive et la plus barbare, les razzias exécutées en pays ennemi; avant de déclarer formellement la guerre, le fétial romain procédait à l’adjuration qui s'appelait res repeterc, réparation du dommage et de la violence. — (3) 16 Venus aurea est la traduction xpvoñ Apooôtitn Il. III, 64, Od., VIII, 337 et pass. — ()} r6sqnon Pauca refert, le vers inachevé est de la catégorie de ceux qui introduisent provisoirement un discours et qui étaient destinés à faire place à une brève caractéristique du ton et de l’objet du discours. Les paroles de Vénus sont bien caractérisées plus loin par Junon querellis haud iustis 95, inrita iurgia 95, mais c’est une appréciation haineuse et méprisante, qui n’est pas celle que Virgile se proposait de donner. — (5) 18 O pater, o hominum diuomque aeterna potestas, de même elle avait dit, I 229 sq., O qui res hominumque deumque Aeternis regis imperiis. — (65) 20 Cernis acquiert toute Sa valeur si on le rapproche de 4 aspectat. — (7) 27 insignis equis, il y a là une légère incohérence ; au IX° livre, Turnus est à cheval, 50, portat equus, 269 Vidisti quo Turnus equo... ; X, 440 il est sur son char uolucri curru, cf. XIT 326 sq. ; 1l serait facile de corriger equis en equo, mais ce serait sans doute corriger Virgile lui-même, les disparates abondant dans l’Enérde : celle-ci aura échappé au feu de l'inspiration. — (8) 24 Aggeribus moerorum et inundant sanguine fossae a été repris XI, 382 Agger moerorum nec inundant sanguine fossae. — (?) 25 sq. numquamne leuari Obsidione sines rappelle IX 598, Non pudet obsidione iterum ualloque teneri ?

P. 717. (1) 30 tua progenies, elle avait déjà dit, mais dans un sens différent, I, 250, Nos, tua progenies. — (2) 36 fait allusion à V, 641 sqq., 37 sq. à I, 50 sq. ; il y a eu deux interventions d’Iris, V 605 sqq et IX 1 sqq.; Virgile les englobe dars une allusion unique. (8) 39 sq. Nunc etiam

amanis... mouet, Vénus emploie le terme même dont s’est servi Junon, VII, 312, Acheronta mouebo; c’est la fiction virgilienne en vertu de laquelle Vénus sait ce que Junon s’est dit à elle-même; Virgile obtient ainsi un passage de concordance et de rappel ; 41 Allecto medias Italum bacchata per urbes paraît rappeler spécialement, parmi tous les méfaits d’Allectô, le délire d’Amata, VII, 384 Per medias urbes agitur, 405 stimulis agit undiqué Bacchi. — (4) 42 Nil super imperio moueor met en cause directement Jupiter, qui avait dit à Vénus, I, 279, Imperium sine fine dedi,; Vénus lui laisse entendre clairement qu'il manque à ses promesses ; 43 Dum fortuna fuit, même début d’hexamètre. que III) 16. —— (5) 44 Sinulla est regio, Teucris quam det tua coniunx Dura, Vénus avait également feint de croire, I, 232 sq, quibus tot funera passis Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis, que Junon interdisait l’univers entier aux Troyens ; le souvenir de l'entretien avec Jupiter au I* livre plane sur tout son discours. — (6) 45 sq. per euersae, genitor, fumantia Troiae Excidia rappelle directement, III, 3, omnis humo fumat Neptunia Troia ; 1l y a longtemps que l'incendie de Troie est éteint, mais c’est un bel effet oratoire. — (7) 50 subducere pugnae, locution fixée qui se retrouve 615 : la proposition de Vénus n'est pas tout à fait nouvelle, puisque I, 691 sqq. elle avait déjà transporté pour une nuit Ascagne à Idalie ; Virgile revient sur les mêmes motifs, au lieu d’en inventer de nouveaux ; alta Cythera, 51, qui se trouve déjà TI 680 rattache le passage actuel à celui du Ier livre.

P. 718. (1) 56 Argolicos medium fugisse per ignis est une allusion à la protection qu’elle a accordée à Énée au IIe livre, 664 sq. Hoc erat, alma parens, quod me per tela, per ignis Eripis, — (2) 6o Atque solum, quo Troia fuit rappelle directement III, 11 Et campos ubi Troia fuit. — (8) 60 sqq., le mouvement est très pathétique, mais il a déjà servi; Énée a dit, II, 669, Reddite me Danais et I 96 sq il a envié le sort des Troyens

engloutis dans le Simoiïs. — (4) 62 Acta furore, locution fixée qui se trouve V, 659 actaeque furore. — (5) 64 dolorem, c’est le mot typique pour caractériser l’état d'âme de Junon, I, 9, Quidue dolens, 25 saeuique dolores, le rappel est un rappel d'unité. — ($) Anchise avait été plus

juste, III, 182 sqq. en reconnaissant que, si on ne croyait pas Cassandre, -elle disait pourtant la vérité.

P. 719. (1) 77 face Troianos atra uim ferre Latinis, il n’y a pas eu de la part des Troyens de dévastations par le feu, mais en revanche nous lisons, à propos des Rutules qui attaquent le camp, IX, 74 facibus pubes accingitur atris ; 78 les Troyens se sont établis sur le bord du Tibre, mais ls n’ont ni étendu leur domination ni pillé ; 8o Pacem orare manu, praefigere puppibus arma, ceci paraît se rapporter à la démarche auprès -d'Évandre, VIII, 116, Paciferaeque manu ramum praetendit oliuae ; les navires d’Énée sont armés, mais il ne vient nullement avec des intentions offensives ; les assertions de Junon sont autant de contre-vérités. P. 720. (1) 90 sq. consurgere in arma Europamque Asiamque rappelle VII 223, quibus actus uterque Europae atque Asiae fatis concurrerit -orbis. — (2) 93 tela dedi invite à prendre expugnavit dans le sens propre ; à côté de la forme courante de la légende, il y en avait une autre, mentionnée par Serv., 91 et 92, d’après laquelle Pâris aurait enlevé Hélène -de vive force ; c’est celle que choisit Junon, parce que si Pâris n’a point

CARTAULT, 48

réussi par la persuasion et s’il a eu recours à la violence, l’acte est plus coupable. — (3) 94 Tum decuit metuisse tuis, même mouvement et même début d’hexamètre, IV, 597, Tum decuit, cum sceptra dabas. — (4) 99. uenturos nautis prodentia uentos, la mention des gens de mer n’est pas nécessaire ici; mais G. I, 356 sqq. Virgile avait décrit les effets de l’approche de la tempête sur la mer et sur la terre ; c’est sans doute de là que lui est venue ici la réminiscence de la mer. — (5) rot Infit est un mot d'Ennius ; Ennius cité par Macr. Saë. VI, 2,22, avait décrit la grande émotion de la nature, mais dans des termes auxquels Virgile n’a rien emprunté; d’après Serv. 104, le scenario de l'assemblée serait pris de Lucilius ; il est possible que Lucilius ait parodié Enmius ; 102 arduus aether se trouve déjà G., I, 324. — (6) 104 reproduit IIT 250. — (?) 108 Tros Rutulusne fuat nullo discrimine habebo est construit sur le modèle de I, 574, Tros Tyriusque mihi nullo discrimine agetur. — ($) 113 Fata uiam inuenient se trouve déjà III, 395- — (?) 116 sq. 71. I, 533 sqq., les dieux témoignent également leur respect à Zeus, mais 1ors de son arrivée dans son palais et d’une tout autre façon Üeot Ô aux mavres dvéorav EE Éd£wv, cpoù mœarpdc Évavziov: 0004 tic Ethn Meivar Encpyôpevov, &AX àvtior ÉoTav Gmavrec.

P. 721. (1) 121 Nec spes ulla fugae, même motif et même début d’hexamètre. IX 131. — (?) 121 miseri stant turribus altis, même motif et même fin de vers, IX, 470 sq. et turribus altis Stant maesti. — (3) 127 sq. Fert ingens toto conixus corpore saxum, Haud partem exiguam montis,… rappelle. IX, 410, toto conixus corpore ferrum et 569 Ilioneus saxo atque ingenti fragmine montis... ; le motif vient d’IZ., XII, 380, cf. Od., IX, 481. — (t) 123, Il., 11, 838 et XII, 96 ’Aoctoç ‘Yoroxtônc, Virgile lui a donné un autre patronymique et s’est servi du patronymique Hyrtacides pour Hippocoon, V, 492, et pour Nisus, IX, 177; Il, III, 146 sq., nous lisons Ovuotrnv.… ‘Ixetaovi t’... d’où Virgile a tiré et le nom de Thymoetes et le patronymique ; ce vers ingénieusement composé avec des fragments homériques pourrait s’écrire en lettres grecques : on ne voit pas pourquoi le Thymoetes de II 32 et celui qui est tué par Turnus XII 364 ne seraient pas le même personnage que celui qui figure ici.

P, 722. (1) 143 sq. pulsi pristina Turni.. gloria désigne ici un événement antérieur, mais récent cf. XII 424 nouae rediere in pristina uires. — (2) 132 Veneris iustissima cura, Vénus avait dit de lui, 1, 678 mea maxima cura ; 1l semble bien qu'il y ait ici une allusion directe à X, 46 sqq.: le morceau a donc été rédigé après celui de l'assemblée des dieux, ce qui du reste est sans rapport avec la disparate signalée avec IX, 653 sqq. — (8) 134 sqq. une comparaison analogue appliquée à Énée embelli par Vénus et directement empruntée à Od., VI, 232 sq., où il s’agit d'Ulysse embelli par Athéné, a déjà figuré, En., I, 592 sq. ; elle a été ici retravaillée et développée et elle convient mieux à un enfant qu’à un homme fait. Ce n’est pourtant pas une preuve de beaucoup d'imagination ni même de goût que de redire du fils ce qui a été dit du père. — (4) 146 sq,., l’antériorité de l'ouverture des hostilités à la navigation d’Énée est rendue par l'opposition du plus-que-parfait et de l’imparfait : Contulerant…

secabat. — (5) 151 uiolentaque pectora Turni, uiolentia revient, XI, 354, 376, XII, 9, 45 comme caractéristique du caractère de Turnus ; c’est une dominante. — (6) 156 Externo commissa duci est un rappel intentionnel

de-VIII 503 Externos optate duces. — (7) 158 profugis gratissima

Teucris empêche d'entendre le mot Ida autrement que dans le sens de la montagne ; l’Ida est le pays des Dardaniens ; c’est là que la flotte a été construite, III, 5 sq. classem... Phrygiae molimur montibus Idae, IX, 80, Tempore quo primum Phrygiae formabat in Ida Aeneas classem ; c’est donc par une prévenance délicate que les Étrusques ont choisi pour Énée un navire portant le symbole de Cybèle ; il a été beaucoup question de Cybèle au IX° livre ; Cybèle a transformé les navires Troyens en nymphes 80-122 ; les Troyens ont été traités de Phrygiens sectateurs de Cybèle 614-620 ; nous allons voir reparaître les nymphes, X 215-245 ; les Étrusques étant des Lydiens, c’est-à-dire des Asiatiques, il n’y a rien d’étonnant qu'ils aient un culte pour Cybèle et qu’un de leurs navires soit revêtu de son emblême ; 171 la divinité protectrice de l’un des navires est . Apollon. — ($) 159 secumque uolutat Eventus belli uarios, même motif, VI, 157 sq., Énée est toujours un méditatif, qui réfléchit profondément sur les choses.

P. 723. (1) 163 sq. Pandite nunc Helicona, deae, cantusque mouete, Quae manus interea.…, VII, 641 sq. Pandite nunc Helicona, deae, cantusque mouete, qui bello acciti reges... — (2) 170, Abas est un nom qui désigne I 121 un des capitaines de navire d’'Énée ; comme celui-ci ne périt pas dans la tempête, 1l y a donc désormais deux Abas dans l’armée d'Énée ; le grec légendaire de III 286 n’entre pas en ligne de compte. — (3) 175 Asilas figure IX, 571 comme guerrier italien ; il y a là une véritable inadvertance ; Virgile s’est embrouillé dans la liste de ses noms propres. — (4) 178 Mille rapit, début d’hexamètre, qui a déjà servi dans le rer Catalogue, VII, 725. — (5) 181 uersicoloribus armis est sans doute une traduction d’14., III, 327 mouwiha vedyea, VI, 504, xAvta vebyezx mouxiÂx yaÂx

PU 240(EiS00v 1030. nec uidetur contrarium, quod ait (VII 652) Ducit Agyllina nequiquam ex urbe secutos, quasi et Turno et Aeneae praestet auxilium : nam 1lli Lausum fugientem secuti sunt, hi uero communi odio et consilio totius ciuitatis in Mezentium arma commouerunt ; il est possible que Virgile n’ait pas songé à l’objection ; en tout cas l'explication de Servius y répond d’une façon plausible. — (2) 185 Même procédé VII 733. Nec tu carminibus nostris indictus abibis... — () 188 uestrum est sans doute une apostrophe à Vénus en même temps qu’à Amor et non, comme le veut Servius, à Cycnus et à Phaéthon. — (4) 189 il est bien probable que ce qui a amené Virgile à raconter la légende de Cycnus est le souvenir des cygnes blancs du Mincio, G. II, 199, Pascentem niueos herboso flumine cycnos, sans soupçonner que Kyknos n'était probablement que le cygne chanteur de son pays. — (5) 191 maestum musa solatur amorem rappelle G., IV, 464, Ipse caua solans aegrum testudine amorem.— ($) 195 sq. Centaurus est le nom du navire que monte Sergestus, V, 122 Centauro inuehitur magna ; ici le navire paraît également de grandes proportions ; 197 et longa sulcat maria alta carina est modelé sur V, 158 et longa sulcant uada salsa carina. — (7) 199 sqq. Ocnus, dont la forme étrusque est Aucnus, mis en rapport avec Aulestes, son fils ou son frère, suivant Serv.-Daniel, 198, est, ainsi qu'Aulestes, un ancien héros du territoire de Pérouse ; d’après Serv.-Daniel, 7. c., pour ne pas entrer en conflit avec son frère Aulestes, fondateur de Pérouse, il aurait été fonder Felsina, quae nunc Bononia dicitur, dans la Gaule Cisalpine ; ses compagnons auraient fondé Mantoue et d’autres Castella, c’est-à-dire les

villes étrusques de la région. C’est par une étymologie reposant sur une analogie fortuite de sons, qu’on à mis en rapport avec Mantoue la prophétesse Mayrw, fille de Tirésias ; d’après les uns, elle serait venue en Italie après la mort de son frère ; d’après d’autres, elle aurait été fille d'Hercule. — (5) 202, d’après le Serv.-Dan., les populations qui se sont succédé à Mantoue seraient les Thébains — ceci n’a pas de valeur et provient de la mise en rapport de Mantoue avec Mavrw —, les Étrusques, les Gaulois et, suivant d’autres, les Sarsinates, c’est-à-dire des Ombriens. — (2) 203 Tusco de sanguine uires ne paraît: pas mis là uniquement pour expliquer pourquoi les Mantouans marchent contre Mézence : 1l se peut que Virgile veuille revendiquer pour lui-même une origine étrusque. — (10) 207 sq. centenaque arbore fluctum Verberat, la vnds £xatévévyos est dans l’Z/., XX, 247, le type du gros navire.

P. 725. (1) 2:33 Tot lecti proceres, ne figurent qu’au Catalogue Massicus, Astyr, Cinyrus, Cupauo, Ocnus ; Abas est tué par Lausus, X, 427 sq. Asilas figure dans le combat de cavalerie comme le chef qui conduit les Troyens, XI, 620, parmi les principaux chefs Troyens qui assistent à l’accord conclu, XII, 127, dans la mêlée parmi les chefs, XII, 550 ; comme Abas, Aulestes n'apparaît qu'une fois dans la suite ; 1l est tué par Messapus, au moment de la rupture de l’accord entre les Troyens et les Latins : on voit que Virgile n’a donné qu’un rôle assez insignifiant aux grands chefs étrusques évoqués par la confection du Catalogue et qu1n’ont guère servi qu'à cela. — (2) 213 Ter denis : 30 n'étant pas divisible par 8, les chefs étrusques ne sauraient avoir chacun sous leurs ordres le même nombre de navires ; l’addition ne comprend pas du reste le navire de Tarchon et celui d'Énée. — (3) Si l’on additionne les chiffres fournis par Virgile, on arrive au chiffre de 3700 hommes ; mais niles Ligures de Cinyrus, ni les compagnons peu nombreux de Cupauo ne sont dénombrés; le contingent d’Aulestes n’est même pas mentionné. De même, si nous savons que l’armée de Turnus est considérable, nous ignorons quel en est l'effectif exact. Nous sommes renseignés sur le nombre des navires d’Énée, mais non sur le nombre des combattants qu’il met en ligne. Les chiffres sont un motif, qui apparaît çà et là dans le développement virgilien ; mais 1ls ne sont jamais assez complets pour permettre une vue d'ensemble ; tout cela reste fragmentaire. — (4) Medium... Olympum 216 fait double emploi avec media. nocte 147 ; ce n’est qu'une redite ; mais si, 147, 1l est déjà minuit, il est absurde de dire, 215, iamque dies caelo concesserat, la mention de la disparition du jour, qui est le second jour passé chez Évandre et celui de l'attaque du camp Troyen, doit venir avant 147 et non pas 1C1; 159-162 représentent Énée assis à l’arrière de son navire — sedet —, songeant aux événements et causant avec Pallas, par suite inactif ; 218 1l est bien assis à la même place du navire — sedens —, mais il tient la barre et veille à la manœuvre des voiles ; il est donc en pleine activité ; interea 164 n'a pas grand sens ; il ne peut guère signifier que : pendant qu'Énée est songeur et cause avec Pallas ; or ke mot acquiert son sens plein si on supprime 146- 162 ; 1l signifie que, pendant que les Troyens défendaient désespérément leur camp, Énée était déjà en route pour venir à leur secours ; il marque la simultanéité des événements, simultanéité que Virgile signale par interea 118, interea 1. Toute difficulté disparaît donc si l’on supprime 146-162 et si l’on admet qu'ils ne figuraient pas primitivemeut dans le con-

texte ; d'autre part, les renseignements qu'ils donnent sont nécessaires ; il fallait que le lecteur sût ce qu'avait fait Énée une fois arrivé chez Tarchon, commentilavait obtenu l’embarquement immédiat de l’armée étrusque et pouvait l’amener sans tarder au secours des siens. Virgile aurait pu insérer ces renseignements à la fin du VIII livre ; 1l s’est décidé pour la place qu'ils occupent actuellement au X£: 146-162 ont été rédigés postérieurement à 215-255.— (5) 217 neque enim membris dat cura quietem est modelé sur IV, 5, où les circonstances sont toutes différentes, nec placidam membris dat cura quietem. —(6) 218 uelisque ministrat, même fin d’hexamètre, VI, 302, avec un sens différent : Énée commande la manœuvre des voiles, Charon les manœuvre lui-même. — (7) 219 medio in spatio, il est minuit, Énée a déjà parcouru la moitié de la distance, la seconde moitié sera parcourue plus rapidement, grâce à l'accélération merveilleuse de l’allure, 247 sq. — (8) 222 innabant pariter fluctusque secabant, le tableau est tout hellénique, les Néréides sont représentées comme yooomatymovec bypoxéheuGor, mepi xomact Paxyeiovoar, etc... Il a été inspiré à Virgile par le passage d’Apollon. Aygon., IV, 930 sqq. où les Néréides guidées par Thétis viennent au-devant du navire Argô. — (°) 230 Idaeae sacro de uertice pinus est un rappel de concordance de IX, 85 sq. Pinea silua mihi... Lucus in arce fuit summa est imité de Catulle, LXIV, auquel Virgile a fait ailleurs tant d'emprunts, 1 Peliaco quondam prognatae uertice pinus. — (10) 224 lustrantque choreis implique un hommage comme VII, 391, le lustrare choro, qui est une cérémonie du culte de Bacchus. — (1) 225 Quarum quae fandi doctissima Cymodocea est modelé sur I, 72, Quarum quae forma pulcherrima Deiopea.

P. 726. (1) 228 sq. uigilasne, deum gens, Aenea ? uigila... Serv. uerba sunt sacrorum ; nam uirgines Vestales certa die ibant ad regem sacrorum et dicebant : « uigilasne, rex ? uigila », quod Vergilius iure dat Aeneae, quasi et regi et quem ubique et pontificem et sacrorum inducit peritum. Comme il s’agit ici d’une veillée des armes, on peut croire que Virgile a songé aussi à l’ancien usage romain d’après lequel, au moment de l’entrée en campagne, le chef de l’armée agitait les hastae et les ancilia de Mars conservés dans un local de la Regia en poussant le cri traditionnel : «Mars, uigila ! » Plus loin, 2 70, en parlant du cimier du casque d’Énée, Virgile emploie le mot apex qui est proprement la baguette d’olivier qui surmontait le bonnet de laine du Flamen Dialis ; comme Virgile, indépendamment des Flamines, VIII, 664, n’applique pas le mot à d’autres personnages qu'Énée, X, 270, XII 492 et à Iule II, 683, il faut y voir sans doute une allusion religieuse. — (2?) 233 Rupimus inuitae tua uincula rappelle directement VII, 106, Gramineo ripae religauit ab aggere classem et IX, 117 sq., Et sua quaque continuo puppes abrumpunt uincula ripis ; en écrivant le morceau, Virgile s’est reporté directement au précédent ; 234 hanc faciem rappelle IX, 120 uirgineae facies. — (3) 237 ardentis Marte Latinos paraît devoir être pris dans le sens étroit, puisque, au moment du débarquement, Énée va se trouver aux prises avec les Latins ; mais il n’est que minuit : or, la cavalerie latine précédant la legio n’est arrivée au camp des Rutules qu’à la fin de la nuit et c’est seulement au matin que la legio a pu rejoindre à son tour: Cymodocea anticipe donc sur les événements et il y à ici une légère incohérence. — (4) 238 sqq. Virgile est libre de ne nous apprendre qu'ici que la cavalerie étrusque et arcadienne a été envoyée par

terre ; le plan de Turnus révélé par Cymodocea est bien celui qu’il a réalisé, puisque X, 362 sqq., nous voyons que les Arcadiens n’ont pu faire leur jonction avec les Troyens assiégés et qu'ils sont assez malmenés ; comme il n’est que minuit, il faut admettre que Turnus à pris la mesure en question, dont nous n’avons pas été informés, un peu avant l'expédition de Nisus et d’'Euryale, qui n’a lieu que pendant la seconde partie de la nuit ; rien de tout cela n’est impossible ; on est étonné cependant qu’au matin, lorsque Turnus, IX, 549 sqq., donne l’assaut du camp troyen, il ne paraisse pas se préoccuper de la cavalerie arcadienne et étrusque, qui est sur les lieux ; Virgile n’est pas sorti absolument à son honneur des difficultés de la chronologie des événements ; en outre, medias illis opponere turmas, 239 n’est pas absolument d'accord avec 362 sqq. où les Arcadiens ont été acculés sur un terrain qui interdit l’emploi des chevaux ; or, ce n’est pas la cavalerie Rutule qui les y a refoulés et maintenus. — (5) 246 sqq. dextra discedens impulit altam... puppim : fugit 11la per undas Ocius et iaculo et uentos fallente sagitta, le motif a déjà servi, avec des identités et des variations d'expression, V, 241 sqq. Et pater ipse manu magna Portunus euntem /mpulit : illa Noto citius uolucrique sagitta Ad portum fugit….; il est emprunté à Apollon. Aygon., II, 599 sq. lorsqu'Athéné fait passer l’Argô entre les Plégades Ôetrtéon Où diauneoès woe péoecbat, ‘H 0 Mxédr TTEOTEVTL METI0006 ÉGOUT’ OLOTE.

P. 727. (1) 258-260 correspond à 240 sq. ; sociis indicit signa sequantur .… rappelle pour l'expression IIT 234 sqq. sociis tunc arma capessant; signa sequantur paraît signifier qu'ils doivent se grouper autour des étendards; aussitôt débarqués ils vont avoir à combattre, il faut que leurs formations soient prises d’avance ; 261 sq. clipeum... Extulit correspond à 242 clipeum cape. — (2) 264 sqq. la comparaison est homérique. 1/., IIT, 1 sqq., les Troyens vont au combat en poussant des cris — xAwyyn +’ Èvorn t —, comme les grues qui, fuyant le mauvais temps et la pluie, s’en vont en criant —xhsyyn — versles bords de l’Océan porter la guerre aux Pygmées ; elle est très en accord avec la situation ; Virgile, en prenant la forme a fait autre chose; il compare les cris d’allégresse des grues revenant des pays du sud à leur pays natal à ceux des Troyens en voyant apparaître Énée ; mais la compareison est moins bien adaptée, les deux situations étant très différentes. — (5) 269 totumque adlabi classibus aequor est une tournure poétique qui correspond en prose à totoque aequore adlabi classes.

P. 728. (1) 270-275 ne sont pas absolument nécessaires ; l’aspect menaçant de la mer, 269 suffirait à justifier tamen 276 ; ils ne sont pas soudés étroitement au contexte ; capiti 270 n’est pas suffisamment déterminé, puisque, depuis 262, il n’est plus question d'Énée ; les v. 270-275 ne font pas double emploi avec 261 sq. puisque dans un des deux passages l'éclat du bouclier d'Enée est réconfortant pour les'siens, dans l’autre menaçant pour l'ennemi. Pourtant, après avoir vu apparaître une première fois le bouclier, on s'étonne de le voir apparaître une seconde fois. La comparaison 270-275 a été inspirée à Virgile par 1. XXII 25 sqq. où Achille traverse la plaine avec une armure qui rayonne comme cet astre “Ov te 40v’ ’Qpiwvos érixAnatv xaléovotv' Aaunpôtatos pèv O0 ecti, nanxdv dé Te ou rétoxtat Kai ve péoer mod nugerôv Gerhoïct Booroïowv. On peut admettre qu'elle n’a pas été conçue par Virgile en même temps que la trame continue du récit, mais qu’elle a été rédigée après coup pour imiter un

beau passage homérique et pour établir un parallélisme entre Énée et Turnus ; un effet analogue mais moins puissant et moins effrayant a été appliqué à Turnus, IX, 732 sqq. d’après ZZ., V, 4 ; il est possible que 270-275 fussent à la marge au moment de Ja mort de Virgile ; 274 sq. Ille sitim morbosque ferens mortalibus aegris Nascitur et laeuo contristat lumine caelum reproduisent la structure de G. III, 278 sq. aut unde nigerrimus Auster Nascitur et pluuio contristat frigore caelum. — (2) 276 répète X 20. — !3) Sauf 282-283 qui traduisent des conditions spéciales, cette harangue est pourtant faite avec des réminiscences homériques : 279 Quod uotis optastis adest, quand Achille envoie au combat les Myrmidons sous les ordres de Patrocle, il leut dit, ZZ., XVI, 207 sq. V0V 0 mépaytat buAdmidos péya Éoyov, Enc To noiv y’ épaule ; 279 perfringere dextra correspond à IJ. II, 473, XI. 713 Otap£aionr pematec et XII, 340, Pin préavres ; 280 sq. nunc coniugis esto Quisque suae tectique memor, Nestor dit aux Achéens, pour les encourager à défendre les navires, I!. XV, 662 sq. ènt 0 pvfouofe Exaotoc Ilatdwv nd 4\6ywv ka Ath9106 Ôè Touruwv ; quant à 280 In manibus Mars ipse uiris qui signifie qu les Italiens vont pouvoir faire sentir la force de leurs bras, tandis que jusqu'ici ils étaient arrêtés par des remparts qu'ils ne pouvaient entamer, 11 n’y a qu’un rapport de pure forme avec 11. XV, 741, T® ëv 200? pou et XVI, 630, ’Ev yäo yepoi réos rokéuo qui signifient autre chose. 284 est inachevé, mais correspond trop bien avec le caractère de Turnus pour ne pas avoir été conçu en même temps que le couplet tout entier et comme sa conclusion naturelle ; 279-284 ne sont du reste introduits par rien, 278 manquant dans les meilleurs mss ; ils ont donc été rédigés à part, puis insérés à leur place, mais sans être exactement soudés au contexte.

P. 729. (1) 287 de puppibus altis, le pluriel indique qu’Énée a sous ses ordres plusieurs navires, bien qu’il n’ait été question que d’un seul, X, 156 Aeneia puppis ; il y a donc là une disparate et quelque chose d’inexpliqué. — (2) 290 sqq. montrent que l'endroit où les Troyens ont établi leur camp et qui est tout près est supposé à l'estuaire même du Tibre et non en remontant le fleuve. — (3) 294 ualidis incumbite remis, locution fixée, V, 15, ualidisque incumbere remis ; 299 consurgere tonsis, IIT, 207, insurgere remis. — (4) puppim 297, puppis 302 sont pris dans le sens large de navire et non dans le sens propre de poupe, comme 268 et 287. — (5) 309 totam aciem ne signifie pas toute l’armée, puisqu'il en a laissé une partie pour continuer à bloquer le camp, mais toutes les troupes qu'il a amenées avec lui.

P. 730. — (1) 310 sq. turmas inuasit agrestis... strauitque Latinos ; ce sont bien les Latins proprement dits qu'Énée a en face de lui ; l’armée latine est composée surtout de paysans, VIII, 8, latos uastant cultoribus agros ; turmas est pris au sens large, puisqu' il ne s’agit pas de cavalerie. — (2) 318 Immanemque Gyan, Gyas est ici un Italien ; I, 222, 612, V, 118, et pass., c’est le capitaine d’un des navires d’ Énée, qui figure dans la mêlée de XII 460 ; il y a donc là une inadvertance de Virgile. — () 319 sqq. l’idée mélancolique que les qualités naturelles des hommes, leur science, leur lustre ne les préservent pas de la mort a déjà servi, VII, 756 sq., IX, 327 sq. ; elle est homérique, I1., V, 53 sq. — (4) 322 sq. Pharus meurt comme Volcens, IX, 442 sq.; un coup analogue qui coupe à la fois la

parole et la respiration est mentionné X, 346 sqq. — (5) 328 sqq. les sept frères dont il est ici question étant désignés comme Phorci Progenies 328 sq., tandis que la désignation manque pour Cydon, il est probable qu'ils ne sont pas les frères de GYAPAE : le motif des frères combattant ensemble a été repris XIT 270 sq. ; là les 9 frères sont appelés animosa phalanx, ici les -7 frères stipata cohors. mots qui ont pour objet par l’hyperbole de donner plus d'importance au groupe. — (6) IX, 745 sq. — (7) 336 sq. le coup, qui donne une grande idée de la vigueur d'Énée, est analogue à celui de 313 sq. ; de même 17. XI, 435 sq., à propos du coup de lance de Sôkos contre Ulysse, Auï pèv domtôos fe paeuvte üBoruov Eyxos, Kat d% Dwsrkos roôMÔGROS forpetoto ; mais Athéné intervient pour que le. blessure ne soit pas mortelle.

PArSL I) 40604 A0ES TRE COUP par HER Ménélas tue le fils de Panthoos, Il, XVII, 47 sqq. AY © dvayatouévoro xata otouayoto Oéme0Xx NôË’, mi d’ adroc Épeuce, Paoeln yetoi ntiÜrous: *Avruxods Ô amahoïo Ôvadyévos 11060’ dxwxn; c’est de là qu'est venu chez Virgile grauiter pressa-— grauiter impressa, mais qui s'explique moins bien chez lui où le coup est porté de loin — eminus — que chez Homère où il est porté de près. — (2) 349 crassum uomit ore cruorem, V, 469 sq. mais dans une autre circonstance, crassumque cruorem ore eiectantem. — (3) 361 haeret pede pes, densusque uiro uir, la formation en rangs serrés est décrite ainsi, 17., XIII, 130 sq. en parlant de guerriers qui s’archoutent les uns contre les autres pour résister à une attaque Doukavzes doov dovol, oaxos odxet ro0ÛehS vw, ’Aonc &o’ aonld éperde, xopuç x0pvv, dvéoa d avro et XVI 214 sq. en parlant des rangs qui se serrent pour opposer comme un mur à l'ennemi "Os &oapoy ropués te xai donides dppakdeosat. ’Aotis 49° donid Épetde, x6pus xOHpUV, dvÉpæ ÿ avip ñe ; le passage avait été imité par Furius : pressatur pede pes, mucro nine uiro uir, cité par Macrote Sat., VI, 3,5, qui ne paraît pas avoir entendu autre chose qu'Homère, ct par Ennius, dont le Bell. Hispan. 31, 6, cite le vers mis en prose pes pede premitur, armis teruntur arma où il s’agit d’une mêlée dans laquelle les adversaires se pressent réciproquement ; Virgile ne paraît pas avoir recouru directement à Homère, les éléments dont 1l à composé son vers se trouvant déjà chez Furius ; mais il semble bien que le sens soit celui que le Bell. Hispan. prête au vers d'Ennius, c’est-à-dire celui d’une mêlée. — (4) 356 sqq. l’idée première a pu être empruntée à 17. XVI, 763 sqq. où, pour représenter la rencontre des Troyens et des Danaens, Homère décrit la façon dont l’Euros et le. Notos font s’entrechoquer bruyamment et à l’envi les arbres d’une forêt, comparaison dont paraît s'être inspiré Virgile, En. II, 416 sqq. ; mais ici. il y a quelque chose de nouveau ct qui appartient à Virgile, l'équilibre établi entre les forces des vents qui cherchent à se vaincre sans y parvenir. — (5) Serv. 366 Est Romanae militiae : nam in locis impeditis equos comitibus dabant ét pedestri certämine confligebant. — (6) 367 unum quod rebus restat egenis, locution fixée, VI, or, cum tu supplex in rebüs egenis, VIII, 365, dans un sens différent, rebusque ueni non asper egenis,

P., 732. (1) 373 qua globus ille uirum densissimus urget, d’une façon analogue, IX, 515 qua globus imminet ingens. — (2) 376 totidem nobis animaeque manusque, Ajax interpellant Hektor 17., XIII 814 avait dit dpap Ôs ve yeioes apovetv ei: xai niv et il est probable que Numina nulla premunt 375 est inspiré de l’assertion contraire d’Ajax, ’AAÀX

AtdG pasriyt Laxh Éddunmey ‘Ayatot — (3) 369 quo fugitis, socii ? rappelle IX, 781, quo deinde fugam, quo tenditis ? 374 Hac uos et Pallanta ducem patria alta reposcit correspond à IX, 786 Non infelicis patriae... miseretque pudetque. —- (4) 369 per uos et fortia facta rappelle I7. XV, 734, Avéoec Éore, pilot, uvroaofe 0ë Dodoiôos àhxte, 377 Ecce maris magna claudit nos obice pontus rappelle XV, 739 sq. ’AAN èv y%o Towwv reûtp… Hôyrw xexAuuévor….. fuel ; Virgile a disséminé dans les harangues de Mnestheus et de Pallas les imitations de celle d’Ajax. Il l’introduit par Nunc prece, nunc dictis uirtutem accendit amaris 368 ; or, cette annonce nest justifiée qu'à moitié, attendu que les dicta amara. manquent ; ils ne manquent pas dans l’Z/iade quand :il s’agit de faire honte aux guerriers lâches, ainsi les deux Ajax, I!., XII, 267 sq. ’AXkoy perAuytors, &ÂÂoy orepeoïs nieootv Neixeov, Ôv viva nmayx{v maync mebrévra tèouev et c’est à quoi Virgile a pensé plus qu’à son propre texte. — (5) 380 fatis adductus iniquis, même structure de la fin du vers, Il, 257 fatis.. defensus iniquis, III, 17 fatis ingressus iniquis. — ($f) 387 ensem tumido in pulmone recondit, même blessure IX, 701, fixo ferrum in pulmone tepescit. — (7) 388 Rhoeti de gente uetusta, fin de vers reprise de IX 284 Priami de gente uetusta ; l’histoire d’Anchemolus est racontée par Serv., 388, et Serv.-Dan. donne comme source Alexander Polyhistor, ce qui atteste l'étendue des lectures de Virgile. — ($) 394 caput Euandrius abstulit ensis, de même IX, 770 sq. Turnus tranche une tête d’un seul coup d'épée ; pour l'expression cf. IX, 332, Tum caput ipsi aufert domino. — (°) 396 Semianimesque micant digiti ferrumque retractant, Ennius cité par Serv. 396, avait dit oscitat in campis caput à ceruice reuulsum Semianimesque micant oculi lucemque requirunt ; d’un trait émouvant Virgile a fait quelque chose de bizarre et de précieux ; Homère dit plus simplement, IZ., V, 81 sq. drû 0 Efece yeiou Bapetav, Alparceson Ôë yeio redtu rise ; la fin du vers ferrumque retractant se trouve déjà, mais dans un tout autre sens, VII, 694. — (10) 397-398 paraissent avoir été déplacés par une.erreur de copiste et doivent se lire avant 405 ; il serait singulier que Virgile eût réparti l’effct moral produit par la vaillance de Pallas en deux petits couplets séparés par un dernier exploit, qui n’a rien de particulièrement excitant ; mais surtout ac 405 ne répond à rien et ne s'explique pas ; on obtient une liaison grammaticale satisfaisante en lisant : Arcadas... dolor et pudor armat, etc., uelut..…., etc. Haud aliter socium uirtus coit...— (11) 410 socium uirtus coit omnis in unum, fin de vers reprise de IX, 8or, manus e castris propere coit omnis in unum. — (2) 405-409 le motif de l'incendie allumé dans une forêt par les pâtres a déjà servi G., II, 303 sqq., où il est involontaire : le motif des foyers différents reparaît, En., XII 521 sq. immissi diuersis partibus ignes ; ici Virgile à adapté la comparaison à la circonstance par la réunion des différents foyers ; il n’a rien emprunté aux incendies de forêt de l’Z/., XI, 155 sqq., XX, 490 sqq. |

P. 733. () 413 Hic mactat Ladona Pheretaque Demodocumque appartient à la catégorie des vers qui pourraient s’écrire en lettres grecques, cf. IX, 767, X 123. — (2) 414 dextram fulgenti deripit ense, le motif de la main coupée a déjà figuré 395, celui de la lueur de l'épée se retrouve 475 fulgentem deripit ensem. — (3) 415 sq. le motif du cerveau réduit en bouillie est homérique, 12., XI, 97 sq., le défoncement du crâne d’où

s'échappe le cerveau figure V, 413 et 480 à propos du combat du ceste, IX, 753 comme l'effet d’un coup d'épée, XI 698 comme l'effet d’un coup de hache. — (4) 419 sq. Iniecere manus Parcae telisque sacrarunt Euandri, Serv., sermone usus est iuris ; nam manus iniectio dicitur, quotiens, nulla iudicis auctoritate expectata, rem nobis debitam uindicamus ; Serv.-Dan. docet, quidquid destinatum fuerit dis, id sacrum appellari. — (5) 421 sq. la prière de Pallas est exaucée textuellement Da... ferro... uiam... per pectus Halaesi, 425 telo dat pectus inermum ; la fin de vers ferro, quod missile libro est reprise 773 telum, quod missile libro. — (6) 427, expression analogue, 737 Pars belli haud temnenda. — (7) 430 Grais imperdita corpora Teucri souligne, comme 333 sqq. l’idée que l’Enéide est une suite directe de l’Zliade. — (8) 431 Agmina concurrunt... uiribus aequis rappelle 357 uiribus aequis, 360 sq. acies... Concurrunt.. — (?) 437 magni regnator Olympi, VIT, 558 summi regnator Olympi, II, 770, superi regnator Olympi. — (10) 439 soror alma, elle apparaît ici pour la première fois ; nous apprendrons à la connaître, XII, 138 sqq. — (1) 443 c’est la répétition de la férocité de Néoptolème, II, 538, 663. — 446 corpusque per ingens cf. IX 734, immania membra ; l’épithète d’ingens est appliquée à Énée et, plus loin, avec moins de propriétété à Pallas lui-même, 485 pectus... ingens ; c’est une caractéristique constante des héros.

P. 734. (1) 449 spoliis... opimis, mot romain pris ici dans son sens propre, Turnus étant général d'armée et Pallas commandant en chef des Arcadiens, — (2) 449-450 c'est la reproduction avec plus de fierté du fatälisme d’Hector devant Achille, 7/., XXII, 253, Ehouut xev xey &lotny, déjà imité par Accius in Aymorum ïiudicio cité par Macr. Sat., VI, 1, 56, et par Ennius cité par Priscien, X, p. 501, 14. — ($) 452 Frigidus Arcadibus coit in praecordia sanguis est modelé sur G., II, 484, qui a un sens différent Frigidus obstiterit (4) 454 sqq. la comparaison du guerrier avec le lion qui attaque un troupeau de bœufs est fréquente dans l’Iliade, V, 161 sqq., XV 630 sqq., XVI 487 sqgq:. : l’image de Virgile est autre. — (5) 459 ita ad aethera fatur, fin de vers . identique, XI, 5 56 ; d’une façon analogue avant une prière, I1., III, 364 et VII 178, toy eiç obpavoy edouy, — (6) 460 mensas, quas aduena adisti, l’ expression est répétée à propos d’Énée, X, 516 sq. mensae, quas aduena primas Tunc adut ; 461 coeptis ingentibus, locution fixée, IX, 296 ingentibus... coeptis. — () 469-470, il y a là une réminiscence de la scène de l’J., XVI, 431 sqq. où Zeus est tenté de sauver la vie de son fils, Sarpédon, et où Héré l'en détourne ; 448 sq. IloAdoi yap mepi aotv péya Ilotamoto payovra Yieic aBavaruwy — Troiae sub moenibus altis Tot nafi cecidere deum. — (8) 473, de même XII, 151, Junon ne peut pas se résigner à voir les préparatifs de la mort de Turnus, Non pugnam aspicere hanc oculis, non foedera possum. — (?) 478 Tandem etiam magno strinxit de corpore Turni, de même la flèche de Pandaros ne fait qu'’effleurer Ménélas, IL., IV, 139./Axodtatoy Ô’ ao” Gtordç éméyoade yo6a pwroc. — (10) 470 ferro praefxum robur acuto, la périphrase insiste sur la force de la lance de Turnus, en rappelant 1/., X, 135, et pass. ahuiuov Eyyos daayuévoy 0Ëër yahxw et Od., I, 99, et pass.; mais ce qui dans les poèmes homériques est une simple formule prend ici une importance spéciale. — (11) 4817 c'est la même bravade que celle que Diomède adresse à Pâris, IZ., XI, 391 sq. — (12) 482 sqq. c’est le même coup que celui porté par Énée, 336 sq., plus

vigoureux encore, puisque Virgile insiste ici sur la résistance du bouclier ; Enée et Turnus sont deux guerriers de même classe. — (13) 488sq.sont homériques, Corruit in uolnus (sonitum super arma dedere), Il., XII, 395 sq. 0 Ô éonmomevos néce dovpt Ionvie, appi de ot, Boaye reuvyéa nowiha yahx®, V. 42, dpafnoe d reuye’ Èn’ adtw déjà imité par Ennius cité par Macr. Sat., VI, 1, 24, concidit et sonitum simul insuper arma dederunt ; Et terram hostilem moriens petit ore cruento, motif repris XI, 418 et humum semel ore momordit, 669 sq. cruentam Mandit humum, JL., Il, 418, Honvées v xovinouv 8Ô4E Aaotaro aïiav, XI 748 do d auv'e Éxrorov Dore OÛRE EAov oÙddaç, Eu dr Govpi dauévres. — (4) 490 vers inachevé de la catégorie de ceux qui introduisent un discours. 491 haec... memores mea dicta referte, formule fixée, XI, 176 haec memores regi mandata referte.

P. 735. (1) 495 et laeuus pressit pede, c’est l’attitude du guerrier homérique avant de dépouiller le mort de son armure, Il., XIII, 618 6 à A4 ëv ozn0eot Paivwy Teuyed v’ éfevaorte. — (2) 496 sqq. le motif a déjà servi ailleurs ; Euryale, IX, 359 sq., s'empare du baudrier de Rhamnès, qui cause également sa perte, mais d’une autre façon. — (3) 509 cum tamen ingentis Rutulorum linquis aceruos, en réalité Pallas n’a tué que cinq Rutules, mais Virgile fait entrer en ligne de compte ceux que sous sa direction ont massacrés ses compagnons ; il ne raconte que les exploits des chefs, ce qui se passe sur le devant du théâtre ; mais la bataille proprement dite est l’œuvre du gros de l’armée. — (4) 511 locution reprise de III, 685, leti discrimine paruo.— (5) 513 sq.latumque:..limitem agit ferro, locution fixée, IX, 323 lato te limite ducam ; metit 513 indique que Virgile a songé ici à la comparaison homérique des chefs abattant des files de guerriers avec les moissonneurs fauchant les épis le long du sillon, "0yu0v Éhaovwoty Il., XI, 68.

P. 736. (1) 517 sq. Ufens est un nom de fleuve transformé en nom de guerrier, Sulmo un nom de ville adapté au même usage ; Virgile se sert des termes géographiques pour désigner les Italiens ; cf. 545 Anxuris. — — (2?) 519 inferias quos immolet umbris, locution fixée reproduite avec variante, XI, 81 sq. quos mitteret umbris Inferias. 1/., XXI, 27 sq. Zwods ëx rotapoio duwdena AéEaro xoupoic, Ilouvry Ilatodxhoto Mevorriadxo Oavévros, cf. Il. XXIII, 175 sq.; l'imitation homérique n’est pas douteuse, mais l’usage était également romain : après la reddition de Pérouse — début de 40 av. J.-C. —, Octavien garda jusqu'aux ides de Mars 300 des principaux citoyens de la ville qu’il sacrifia aux mânes du diuus Tulius ; les arae Perusinae étaient restées célèbres, App., B. C., V, 48, Cass. Dio XLVIII, 14, Sen. de Clem., I, 11, Suét. Aug., 15, Vell.-Pat., II, 74; le passage est donc gréco-romain. — (3) 521-536, l'épisode de Lykaon, fils de Priam, suit immédiatement dans l’I/iade celui de la prise des captifs ; de même ici, celui de Magus; dans l’Jliade, XXI, 67 sq., Achille lève sa lance pour frapper Lykaon, d à bnréôoaue rai hafe yoovwyv Kôÿas dyyein Ô äo’ ünèo vwrou ëvl yain ’Ecrn … Aûtdp © Ti Étéon pèv EAU EAMosero youvwy, Th Ô Étéon ÉXEV ÉVHOS AKAYHÉVOY, oùdè pelter, En., X, 521 sqq. Inde Mago procul infensam contenderat hastam. Jle astu. subit, at tremibunda superuolat hasta, Et genua amplectens.. ; bien que limitation soit en partie littéraire, les circonstances matérielles, on le voit, ne sont pas tout à fait identiques ; quant aux supplications de Lykaon, elles sont tout à fait spéciales, et, n'ayant rien de commun avec les

événements et les personnages virgiliens, elles ne pouvaient être transportées dans l’Enéide ; suivant son usage, Virgile a été chercher ailleurs ; Il., VI, 46 sqq. Adrestos embrassant les genoux de Ménélas lui dit : Zwyoet, Atoéog vié, où Ô’ Eva ditar anotva: IIoAÀX Ov dpverod raToùs eut xeïtar Xahxde Te YOUGOG TE rohvruntôs. te olônpos... En, X520 sq. Est domus alta, iacent penitus defossa talenta Caelati argenti, sunt auwri pondera facti Infectique mih1; c’est de là et de passages analogues que provient la mention des métaux destinés à être offerts comme rançon ; Priam dit en parlant de Lykaon et de Polydore, dont 1l ignore encore la mort, 11., XXII, 49 sq. : AXN et pèv Cwovot perd otoatw, mn T'Av ÉTEND Xa\kOù te Yovooù T DANS Eort yäo Évôoy ; Hektor demandant la vie à Achille offre dans des termes enblables de ui payer une riche rançon. Il., XXII, 340 sq. ; ainsi fait Dolon en suppliant Diomède et Ulysse de le prendre vivant, I!., X, 378 sq. Quant à l'imvocation au nom de la famille et la correspondance entre la situation des deux intéressés, Virgile l'a empruntée à la prière d'Hektor, Il., XXII, 337 Atosou dnèo doyen YOSvWY cv Te ToxUwY, mais en inventant un père et un fils de Magus pour lui permettre de faire intervenir le souvenir d’Anchise et d’Iule, Én.,

X, 524 sq. Per patrios manes et spes surgentis Tuli, Te precor hanc animam serues gnatoque patrique, et 1l paraît avoir été influencé par les termes de la demande de sépulture adressée par FRA chez Hadès à Ulysse Od., XI, 66 sqq. Nôv dt ce vwy Ümrley youvat QU OÙ TA9EÜVTWV, [oôc 16409 xai narods, Ô € toépe TuTÜOV Éovta prie Ep 2% où 0’ 6v podvoy vi peydootoiv.Ëheumes. Pour l'inflexibilité d'Énée qui refusé defaire quartier à cause de la mort de Pallas, Virgile est revenu à la scène de Lykaon, où Achille refuse la rançon, 17, XXI, oo Ninte ur pot arotvx TipAÎSxEO, Un0 dayopeve, en déclarant que la mort de Patroclé l’a rendu désormais impitoyable envers tous les Troyens et surtout les fils de Priam ; 1l s’est également ressouvenu des paroles d'Achille à Hektor ; I!., XXII, 331 sq. “Exroo, dtdo mov Epns IlarookÀ NM ereyao Cove Eooeo” ... En., X, 533, Pallante perempto. Dans l’Iliade, le coup porté à Lykaon ne l’est pas tout à fait au même endroit que celui porté dans l'Enéide à Magus, mais 1l est aussi violent, XXI, 117 sq. av so! eu AD Éivos aupres X, 536 capulo tenus applicat ensem. Le morceau est, comme on le voit, de la catégorie de ceux où Virgile combine l’imitation de passages homériques différents, tandis que dans d’autres il dépèce un passage homérique pour en faire figurer les fragments dans différents endroits de l’Enéide. I] faut remarquer en outre qu'il s’est imité lui-même en reproduisant des traits qui lui avaient servi précédemment, 524 Per patrios manes et spes surgentis [uli est une réédition de VI, 364. Per genitorem oro, per spes surgentis Tuli, cf. IV, 274 Ascanium surgentem et spes beredis [uli, X, 371, Spemque meam, patriae quae nunc subit aemula laudi. Enée tue Magus d’une façon très analogue à celle dont Néoptolème immole Priam, 535 sq. galeam /aeua tenet atque reflexa Ceruice orantis capulo tenus applicat ensem, II, 552 sq. Implicuitque comam /aeua dextraque coruscum Extulit ac lateri capulo tenus abdidit ensem. Ce qui est original, c’est la plénitude concise de la prière de Magus, S. D. 524 Bene, ut in belli calore, breuiter omnes locos ad impetrandam u2niam complectitur. — (4) 536 Phoebi Triuiaeque sacerdos est repris mécaniquement de VI, 35, où le double sacerdoce attribué à la Sibylle conditionne la com-

position même du VIE livre, tandis qu'ici il ne correspond à rien. — (5) 538 Infula cui sacra redimibat tempora uitta rappelle mécaniquement G. III, 487, Lanea dum niuea circumdatur infula uitta, En., II, 430, nec Apollinis 2nfula texit, III, 81, Viréis et sacra redimitus tempora lauro. — ($) 540 lapsumque superstans, de même 490 quem Turnus super adsistens.— (7) 541, Serestus étant enfermé dans le camp, il y a là une inadvertance de Virgile; Serv., ad !. conclut à tort qu'il y a deux Serestus dans l’armée d’'Énée. — (®) 542 tibi, rex Gradiue, tropaeum, reparaît avec variante, XI, 7, tibi, magne, tropaeum, Bellipotens. — (%) 545 sqq., Virgile a annoncé, VII, 756 sqq. qu'Umbro comptait par ses enchantements échapper aux coups de la lance d’Énée, mais qu’ils ne l'ont pas préservé. Or, nulle part Umbro n’est blessé par Énée. C’est au contraire Anxur, persuadé lui aussi de l'efficacité des formules magiques qui en éprouve l’inanité. Les deux passages ont donc été composés séparément et la retouche qui devait les accorder n’a pas été faite.

P.737. (1) 554 sq. Tum caput orantis nequiquam... deturbat terrae, c’est ainsi que Diomède tue Dolon, Z!., X, 455 sqq: 0 0’ avyéva uéosoy ÉAagoey Pasyavtp diEac... Dôeyyouévou d &pa rod ye xdon xovinoiy EMYOn. — (2) 556 inimico pectore fatur se retrouve XI, 685 ; cf. XII, 888 saeuo sic pectore fatu?. — (3) 557-560, Virgile vient d’imiter l’épisode d'Achille et de Lykaon, il reprend ici un trait, qui plus haut ne lui à pas servi; Achille jette le corps de Lykaon dans le Skamandre en disant, Z7., XXI, 122 sqq.ëvravbot voy xetoo.., En., X, 557, Istic nunc, metuende, jace, avec addition du Metuende, qui correspond ironiquement à 550 exsultans... fulgentibus armis; pet iXO00ouv, où wretAñc Aîu’ arohtx mÜSoOvTat dxnôsec.…. dAA% Zxdjuavôpos Ofoer dire. 559 sq. aut gurgite mersum Vnda feret piscesque impasti wolnera lambent, seulement le sarcasme d'Achille sur les poissons est à sa place, puisqu'il jette le corps dans le Skamandre, tandis qu'il n’est pas question que le cadavre de Tarquitus soit jeté à l’eau ; ce n’est donc qu’une imitation de forme sans souci des réalités ; oùdé ge uhtnp ’Evôeuévn Aexéecot-yofsetat, 557 sq. non te optima mater Condet humi patrioque onerabit membra sepulcro, cecl suppose qu'Énée n'a pas connaissance de l’origine divine de Tarquitus, puisque celui-ci, étant fils de Faunus et de la nymphe Dryopé n’a sûrement pas de patrium sepulcrum ; il est probable que Virgile utilise simplement une formule banale ; 559 Alitibus linquere feris montre qu’il s’est en outre référé au sarcasme d'Ulysse tuant Sôkhos, ZI, XI, 453 sq. 4A\ olwvoi ’Qurnotai éovovot, neo mTeoù muxvd Pahdyres ; 559 rappelle d’ailleurs IX, 485 sq., canibus data praeda Latinis Alihibusque iaces ; 558 patrioque onerabit membra sepulcro est repris avec variation, XI, 212, ossa.. onerabant aggere terrae. — (4) 561 Antaeum et Lucam, prima agmina Turni rappelle 124 senior cum Castore Thymbris Prima acies. — (5) 562 Numa a été tué, IX, 454, Virgile s’est donc embrouillé dans les noms propres ; quant à Camers, persequitur ne dit pas positivement qu’il succombe, mais semble bien le laisser entendre ; 1l reparaît XII, 224. — (5) 563 ditissimus agri se trouve déjà I, 343, ditissimus aruis, VII, 537, c’est une formule et une fin de vers banale. — (7) Virgile paraît avoir transporté à l’'Amyclae du Latium la légende de l'Amyclae de Lakonie. — (8) 565-568, Aegaeon Briareos est un des trois Hékatonkhirs, fils d'Uranos et de Gaia, ci dans la forme la plus ancienne de la légende, sont enfermés sous la terre par Uranos

effrayé de leur force prodigieuse, délivrés par les Titans à la prière der Gaia, puis emprisonnés de nouveau à cause de leur violence et enfin délivrés définitivement par Zeus. D’après Hésiode, Théog. 147 sq., ils sont les alliés de Zeus dans la lutte contre les Titans ; la légende plus récente suivie: ici par Virgile les place au contraire parmi ses adversaires. En faisant vomir la flamme par Aegaeon, trait qui ne se rencontre pas ailleurs, Virgile altère la légende et montre qu’il confond les Hékatonkhirs avec d’autres êtres fantastiques créés par le même courant d'imagination. — (?) Il paraît développer, 575-601 le motif qui est indiqué 570-574, mais qui tourne court ; 579 aduersaque ingens apparuit hasta rappelle avec plus de puissance 571 ,Quadriiugis in equos aduersaque pectora tendit ; 580 est inachevé ; il est possible que le morceau ait été ajouté après coup, pour étoffer davantage l’aristie d'Énée ; dans l’IZ., XI, 1o1 sq. Agamemnon combat victorieusement deux fils de Priam montés sur le même char : Atap 0 En p’ ’Ioûy Te Ka "AV UpOY écevaplEuv, Ye d0w Houspoo, vOUoY xat yvhotov, aupuw Eiv vi Glpow ëdvras o mev vos hvrdyevev, ’Avrupoc ad mapé- Basxe neprxAvtos, Cf. XI 122 sqq.; c'est là le prototype de l'exploit ‘d'Énée. — (10) 577 strictum rotat acer Lucagus ensem, IX, 441 sq. rotat ensem Fulmineum, locution fixée. — (11) 581, Serv. voit là une allusion au fait que de ses combats contre Diomède et contre Achille, Énée vaincu est pourtant sorti vivant, tandis qu'ici il n’échappera pas : duos. obicit a quibus uictus est Aeneas, nec tamen usquequaquam ; nam eorum impetum uitauit. — (2) 594 Ipse rotis saliens iuga deseris à pour prototype la plaisanterie qu’adresse Patrocle à Kébrionès, après l'avoir jeté mort à bas du char d'Hektor, 17, XVI, 745, ‘Q mômo, à ma’ ëhawpoc: dvip, &ç peix xubtorà. | P. 738. (1) 602 sq. Talia... edebat funera ductor Dardanius, IX, 526 sq. quae funera Turnus Ediderit, locution fixée. — (2) 607, il n’est pas douteux qu'il ne faille voir là une allusion railleuse aux déclarations hautaines de Junon, I, 46 sq. Ast ego. Iouis Et soror et coniunx, VII, 308. Ast ego, magna Touis coniunx ; gratissima souligne l'ironie. L’ironie n'existe pas, 17. XVIII, 356, Zeds d “Honv moocéeune xasuyvéTny Ghoyow te, qui ne fait que signaler le rapport familial traditionnel ; ZZ., IV, 5 sq. le caractère de la scène est tout différent de celui de la scène qui nous occupe, puisqu'il s’agit pour Zeus de piquer au jeu Héré Adrix ënerpäro Koovtèrc ënelépev "Hony Keotopiotc néesot, maoafhrdny dyopeowv et d'opposer son indifférence à l’activité d’Aphrodite. — (3) 609 sq. non uiuida bello Dextera, le contraire, XI, 338 sed frigida bello Dextera ; locution analogue, V, 754 bello uiuida uirtus, XI, Êse uiuida uirtus.

Pivr39:16) 613 Si mihi, quae quondam fuerat... tournure qui se trouve déjà, V, 397. — (?) 616 Dauno... parenti, le nom de Daunus donné par: Virgile au père de Turnus reste inetpliqué ; ce Daunus n’a rien à faire avec l’ancien roi éponyme de la Daunia, qui est l’Apulie. — (3) 617 det sanguine poenas, locution fixée, IT, 366 poenas dant sanguine Teucri. — (4) 617 pio… sanguine, Serv. ad l. quod... dicit « pio sanguine » Aeneae eum latenter exaequat, qui ubique inducitur cultor deorum ; il semble bien en effet que ce soit là l'intention de Virgile. — (5) 622 mora.…. leti, XII 74 mora.….. mortis.

P. 740. (!) 629 mente dares, XI, 795 mente dedit, locution fixée. — (2) 633 sq. caelo se... alto Misit, locution fixée, IX, 644 sq. ab alto.

Aethere se mittit ; cf. IV, 253 sq. praeceps se... ad undas Misit ; agens hiemem 634 se trouve déjà G., III, 470. — (3) ZI. V, 449 sq. Aôtäp 6 s:0wAov Tedt doyupirokos AndAwy Adtw T Aivela xehov Hal vebyeor toïov. — (4) 640 gressusque effingit euntis, V, 649 uel gressus eunti. — (5) 641 Morte obita, locution lucrétienne, I, 136, IV, 736. — (6) II., III, 18 sq. adrap © Ûodpe ÔUw xexopuluévx yalxp Ilthkwy ’Agyeiwvy mooxa\ero Tavras dotorouc. — (7) 643 primas... ante acies, locution fixée, IX, 595 primam ante aciem ; exsultat, motif qui se retrouve ailleurs, II, 469 sq. primoque in limine Pyrrhus Exsultat, X, 550 Tarquitus exsultans — (5) 644 Inritatque uirum telis ac uoce lacessit, motif analogue, mais dans des circonstances très différentes, 716 Missilibus longe et uasto clamore lacessunt. — (?) 649 thalamos... pactos, cf. IV, 99 pactos hymenaeos. — (1) 650 Hac dabitur dextra tellus quaesita per undas, le même sarcasme est reproduit, XIT, 359. En agros et quam bello, Troiane, petisti Hesperiam metire iacens. — (1) 651 Talia uociferans se trouve déjà II, 679, et souligne la violence du ton du discours. — (12) JJ., XXI, 600 sq. AT yo Enaeoyos ‘Ayrvope mävra ëouxps Estn rocoûe noûwv, 6 9 Eméoouro rossi duwxetv. — (13) 655 il n’est pas question d’Osinius au Catalogue des navires où Massicus, X, 166 sq., commande aux guerriers de Clusiur et de Cosae ; les commentateurs ont levé ingénieusement la contradiction en supposant que les habitants de Clusium avaient leur roi Osinius et ceux de Cosae le leur, qui n'est nommé nulle part, et que ces deux rois étaient sous les ordres suprêmes de Massicus ; il est bien possible que nous ayons affaire à une simple inadvertance de Virgile. — (14) 658 pontes tran- silit altos, cf. 654 ponte parato, ce sont les planches de débarquement garnmies sans doute de barres transversales et appelées par redoublement d'expression, 654 scalis.

P. 741. (1) 66x in proelia poscit, locution fixée, VIII, 614, in proelia poscere Turnum ; Tum 663 rejoint pardessus 661-663, le vers 660 ; d'autre part on ne peut admettre que 661-662 aient été déplacés par un copiste ; ils ne seraient à leur place, n1 après 664, ni après 665 ; peut-être ont-ils été ajoutés après coup pour préparer 674 sq. et étaient-ils encore à la marge à la mort de Virgile. — (2) 664 nubi se immiscuit atrae, fin de vers reprise de IV, 570 nocti se immiscuit atrae — (3) 667 Et duplicis cum uoce manus ad sidera tendit, formule banale usuelle chez Virgile, I, 93 sq. et duplicis tendens ad sidera palmas Talia uoce refert, II, 687 sq. oculos ad sidera laetus Extulit et caelo palmas cum uoce tetendit, III, 176 sq. tendoque supinas Ad caelum cum uoce manus. (4) 675 sq. aut quae iam satis ima dehiscat Terra mihi ? expression et fin de vers déjà employées, IV, 24, mihi... tellus optem prius ima dehiscat, traduisant la formule homérique, Il., IV, 182, VIII, 150, tôre pot xavor edoeta y0wv, VI 281 sq. &ç x£ ot 4001 l'aia yavou. — (5) 689 interea est employé 11 fois dans le X° livre; c’est un chiffre inusité, puisque celui qui vient après est de 6, dans les I. XI et XII. La fréquence de la répétition provient de ce qu’au X°® I. ïl se passe beaucoup d'événements sur des points différents et que Virgile tient à souligner la simultanéité de ces événements. — ($) 689 Iouis.. monitis ; à propos de l'aventure des tables mangées nous lisons, VII, 110, sic Juppiter ipse monebat; Énée étant un homme pieux, la chose ne fait pas difficulté, bien que nous n’en ayons pas été prévenus ; elle s'explique Kara rùd swwrwmevoy ; IV, 331, Iouis monitis s'applique à l'aver-

tissement de Jupiter communiqué expressément par Mercure, IV, 265. Mais Mézence étant par définition un impie n'obtempèrerait pas à une injonction de Jupiter; si Virgile n'a pas employé ici une expression toute faite, sans se préoccuper de la justesse, il faut admettre qu’il s'agit d’une impulsion psychologique dont eelui qui la ressent ignore l'origine ; ainsi 1., XV, 592 sqq. Zeus donne aux Troyens et aux Argiens des dispositions psychologiques qu'ils suivent sans s’en rendre compte. D'autre part l’intervention de Jupiter n’est pas absolument d’accord avec l’engagement de rester neutre qu'il a pris solennellement, X, 107 sqq. Il est vrai qu'y ayant manqué en permettant à Junon d'enlever Turnus duchamp de bataille, ce qui affaiblit les Rutules, 1l rétablit jusqu’à un certain point l’équilibre à leur profit en suscitant Mézence. — (7) 690 Succedit pugnae, locution fixée, XI, 826 succedat pugnae.

P. 742. (1) Il, XV, 618 sqq. Adte méton... “H ve pévet AE VER uY AatWnoù xAev0a Kômata ve roopcevra, En., X, 694 sq. Obuia wentorum furiis... Vim cunctam... perfert caelique marisque ; la concordance des termes atteste l'emprunt direct ; la même comparaison a déjà servi dans une circonstance différente, VII, 587 sqq. pour peindre la résistance morale de Latinus à l’émeute, mais, là, Virgile s’est tenu plus loin d’'Homère ; 695 minas perfert caelique marisque, pris au sens physique, reproduit VI, 113, omnes pelagique minas caelique ferebat, pris au sens moral. — (2) 698 saxo atque ingenti fragmine montis reproduit mécaniquement, IX, 569 dans une autre circonstance ; la même blessure figure déjà dans l’aristie de Pallas, X, 415 saxo ferit ora Thoantis. — ($) 699 sq. poplite Palmum Succiso uolui segnem sinit, la même blessure dans les mêmes termes, IX, 762 sq. succiso poplite Gygen Excipit ; elle est homérique, II, XIII, 212 xax’ iyvonv Gebnpévos ôter yahkxw. —— (4) 704 sq: et face praegnans Cisseis regina Parin reproduit VII, 319 sqq. nec face tantum Cisseis praegnans ; le motif de la camaraderie et de la naissance la même nuit est emprunté à l’ZZ., XVIII, 251, où il s’agit de Poulydamas "Extoopt O dev Éétaiooc, in Ô Ëv vuxti yévoyro. — (5) 706-713; 717-718 (la transposition adoptée par les éditeurs paraît s'imposer), la comparaison, quoiqu'ayant beaucoup d’unité, s'inspire pourtant de différents passages homériques : Il., XIII, 471 sqq. Idomeneus soutient l’attaque d’Enée, Épey wç te vi oùs oÛpeoiv ax menotbus, MO re méves HohoGuoTÔv ÈTE PO HEVOY moby dvôobv.….. wppiocer ÔÉ Te VUToy Onepflev … &XEEashar MELAWG KÔVES DOÈ HAL ävèp ae : de là 711 et inhorruit armos, cf. Hés. Sc. Herc. 391 en parlant d'un sanglier *0p0àc à èv Aovin potoset totyas autre detorv ; Il., XVII, 61 sqq. Ménélas est comparé à un lion 6peociroowos qui est en train d’égorger un bœuf pris au troupeau et que les pâtres et les chiens entourent sans oser l’attaquer de près : due Où toy VE HÔVEG T’ avèpes te vouñes IHoÀda pan ISÉovory aTrompobev, 000 ëdélovatv ’Avrioy ÈAOÈMEVAL" paha yo XAwWpOY Géos aloet, de là 712 Nec quisquam irasci propiusque accedere uirtus; Il, XI, 414 Sqq. Ulysse est attaqué par la masse des Troyens, il est donc dans la même situation que Mézence, ‘Qç d’ Üte KATO LOV aug 4ÔVEG (aheoot

re Zebovrau* … Ami dE t’ dicoovtat, dnai dE te xOuToc É0OVTUY

Tiyverar, de ES 718 Dentibus infrendens ; les chiens figurent dans les trois passages homériques 706 canum ; 706 de montibus altis peut provenir de 17., XIII 471 sqq ou de XVII 61 sqq. ; ilest à remarquer que

Virgile a localisé la scène en Italie en partant du mont Viso et du marais de Laurente et qu’en outre il a évoqué l’aspect des chasses romaines en montrant le sanglier poussé dans les filets par les chiens. — (6) 721, l’image est homérique, I/., V, 96, xAovéovra oahayyas, 166 dhamdovra otixac avüoüvy, Cf. En., I, 190 sq., omnem Miscet agens telis.. turbam. — (7) 719 venerat antiquis Corythi de finibus Acron, Iris avait dit avec exagération, IX, 10 en parlant d'Énée extremas Corythi penetrauit ad urbes : la vérité, c'est qu'il y a, parmi les Tyrrhéniens, des gens de Corythus ; Corythus n'est du reste nommée que parce que c ‘est la patrie légendaire de Dardanus. — ($) 722 Purpureum pinnis rappelle IX, 163 Purpurei cristis iuuenes. — (?) 729 alacer, à ce moment il à pris nettement l'avantage et il en ressent de l’allégresse ; Virgile est toujours soucieux de l’état d'âme . de ses personnages. — (10) 723 stabula alta, VI, 170, stabula alta ferarum, locution fixée. — (1) 722-728 Virgile amalgame ici des traits empruntés à plusieurs comparaisons homériques : J1., III, 21 sqq. Ménélas aperçoit Pâris au premier rang des combattants, Toy d’ &wç oùv événoey... 721 Hunc ubi... uidit — ; III, 23 "Qc re Aéwv ydon 726 gaudet — ; 23 sq. pey&hw ni cüpatt xUpouç Ebpwy 7 Ehapoy nepadv À G&yptov alya 725 capream aut surgentem in Cornua ceruum ; — 25 Iletvawy 724 uesana fames —; la chose est plus fortement motivée dans l’Ilade où Pâris est l'ennemi personnel de Ménélas, tandis que Mézence n’a aucune raison personnelle d’en vouloir à Acron, qui est un inconnu; ZZ., XII, 209 sqq., Sarpédon essayant de forcer le camp des Achéens est comparé à un lion qui veut pénétrer dans une bergerie : Bñ p° uev &ç re Aéwv pecitoopos, 6 rt’ ëntôevic Anpôy Ën xpetüy — Impastus — xéerar — suadet — dE Ouuds dyfvwo.. xai Eç muxtyoy douoy ëÀ0eïiv; le presque doublet impastus et uesana fames provient sans doute de l’utilisation des deux passages; Od., XXII, 401 sqq. Ulysse couvert du sang des prétendants est comparé à un lion, qui vient de dévorer un bœuf, Ilüy 0’ äpa où otnû6s Te mapñia Tr’ àupotéowev Aiuotoevta méher — 727 lauit improba taeter ora cruor, mais l'effet est autrement puissant dans l'Odyssée que dans l’Enéide ; évidemment 723-728 ont été composés à part; Virgile a mis le morceau en place, quoiqu'il se trouvât terminé par un vers inachevé, en se réservant de l'adapter plus tard complètement au contexte; une

comparaison analogue figure déjà IX, 339 sqq. — (1?) 730 sq. et calcibus atram caedit humum, le trait a déjà servi 403 sq. curruque uolutus caedit semanimis Rutulorum calcibus arua. — (13) 731 infractaque tela

cruentat dérive de Lucr. V, 1326 Tela infracta suo tinguentes sanguine saeul,

P. 743. (1) 737 ceci est homérique ; Il., V, 102 sq. le fils de Lykaon, après avoir blessé Diomède, s’écrie : ponee Toûes peyabupotr, xÉvTOopEs rnwv: Béfantat yap dpuoros *Axat®y.. ; Pars belli haud temnenda reprend avec variation, 427, Pars ingens bell, — (2) 738 après la mort d'Hektor, Achille engage ses compagnons à chanter un péan, 1}. XXII, 3971, Ndv d y" 4eldovres maufova... Nnvoiy ti yAapopïiot vewueba. SR ) 73954. IT. XVI, 851 sqq. Patrocle mourant dit à Hektor Où OÜnv 000 nec longum 740 — &\Àd tot Tn "AYX: rapéotnaev Davatos nai Hoïpa Hoacart — te quoque fata Prospectant paria 407 sq. — Xépot bapévr ’AYUÀT O6 äpopovos Ataxlôao : XXII, 358 sqq. Hektor prédit également à Achille sa mort ;: les ressemblances littérales montrent que c’est le premier passage

CARTAULT. 49

que Virgile s’est proposé d’imiter. — (4) 742 N unc morere, Néoptolème dit également à Priam, IE, 550, Nunc morere, Énée à Liger dans sa seconde aristie particulièrement féroce, X, 600 morere ; dans l'EZ., XXHEE, 365 nous lisons également téôvare , mais la chose est moins cruelle, puisqu'à ce moment Hektor est déjà mort ; Virgile a donc voulu obtenir avec le même mot un autre effet. — (5) 743 sq. ast de me diuom pater atque hommum rex Viderit ; dans l’Z4., XVI, 858 sq. Hektor n’est pas autrement ému de la prédiction de Patrocle : après tout on ne sait pas si ce n’est pas Achille qui succombera sous sa lance ; ce sont donc les paroles d'Achille, I/., XXII, 365 sq. que Virgile a traduites librement : Téüvart: xïpæ Ôd èyw vûre détopur, o6nnûre xev dn Zebe EdéAn véAeoar nat GÜdvaror Beoi œAot. L'effet n'est pas le même, puisqu’Achille s’en remet à la volonté de Zeus, tandis que chez Mézence il faut soupçonner une ironie ; toutefois, si c'est un blasphème, il est anodin et l’impiété de Mézence ne se manifeste que voilée. — (65) 744 hoc dicens eduxit corpore telum traduit, 44. XXII, 367 À pa nai èx vexooïo Épuoouro ydhxeov Ëyxoc ; la chose est décrite plus brutalement., XVI, 862 sq. — (7) 745 sq. Orodès meurt comme un héros homérique., Il., XI, 241 ‘Q 6 pèv adôr necwv xoturaato Y4AxEOv brvov, II, V, 82 sq. tôv Où nat’ Ücas EAhafs moppüpeoc Odvaros ai poipa xoatas) ; mais les deux vers de Virgile ont une puissance d’efiet lugubre qui ne se trouve pas au même degré dans l’Æliade. — (£) 750 Illum infrenis equi lapsu tellure iacentem, c’est ainsi que plus loin périt Mézence, cf. XII, 364, Et sternacis equi lapsum ceruice Thymoeten. — (?} 751 Lycius.. Agis, on est étonné de rencontrer ici un Lycien, puisque le navire d'Oronte, qui portait les Lyciens a été englouti, I, 113 sqq.; malgré I, 118, 1l ne semble pas que l’état de la mer ait permis de sauver aucun des naufragés ; il semble bien qu'il y aït ici une inadvertance de Virgile. — (10) 753 sq. Nealces Insignis iaculo et longe fallente sagitta reproduit en partie IX, 572, Hic iaculo bonus, hic longe fallente sagitta. — (1) 756 pariterque ruebant, IX, 182, dans un sens différent pariterque in bella ruebant. — (2) 756-767 est inspiré d’I4., XI, 70-83, caedebant pariter pariterque ruebant — 83 üAAvvytas 7’ éAluuévoue te; neque his fuga nota neque illis = 71 oùd Eteooc pavwovr’ Gkoïo p6Poua ; Éris joue le même . rôle que Tisiphone, 73, "Eow Ô àp' Éyape noAdarovaç eicopéwoæ, On yap Pa Üeüv maperéyyave maovauévoroiv ; mais l'immense pitié des dieux pour les mortels forcenés, qui fait la beauté du passage de Virgile n’est pas homérique.

P. 744. (f) 763 quam magnus Orion, Od., XI, 572, 'Opiwva TEeAwptoy ; 764 sq., Lucr., 1, 200 sq. pedibus qui pontum per uada possint Transire, En., II, 664 sq. en parlant de Polyphème, graditurque per aequor Iam medium necdum fluctus latera ardua tinxit — (?} 766 annosam montibus ornum, même fin de vers, Il, 626 antiquam m montibus ornum, — (%) 767 est repris textuellement de IV, 177, où ilest appliqué à Fama. — (%) 771 mole sua stat est préparé par la comparaison 693-696 et la résume. — (5) 773-776 Virgile a caractérisé d’une façon générale Mézence comme un impie ; il paraît avoir été assez embarrassé pour inventer des traits d’une impiété vraiment primesautière et scandalisante ; ici il imite Apollon. Argon., I, 467 sqq., où Idas, assurant à Jason qu'il n’a rien à craindre avec un compagnon tel que lui, lui dit: "Iotw vèv dôpu Bobgoy, dry repuwotoy &XkwyY Kôdo6 ëvi mohéorsi deipouut, OÙdE pa

dpEAher Zedc Togov, Ogaariôv mep Epov ddpu, mA vo Ti nux Aoiytov Écocotiu und dupaavroy &eGAoy ”Idew Ésrouévoto, xat ei Üeds ävridwro ; Idmon reproche à Idas, qui a bu, son impiété et il en résulte une querelle ; le prototype est le Kapaneus d’Esch. S. €. Thèb., 530 sq. ’Ouvuar à aiyumv, NY ÉXEL, paAkov Üeod Eéfer merotflws. — (6) 773 telum quod missile hHbro fin de vers reprise mécaniquement de 421 ferro quod missile libro. — (7) 774, le mot est encore appliqué à Énée, VII, 362, XI 484. — (8) 774 sq. C'est le même motif que 541 sq., seulement Énée, qui est pieux, consacre à Mars les armes d'Hémonidès. Déjà, 700, Mézence avait donné à Lausus les armes de Palmus pour s’en revêtir ; il y a là un double emploi qui atteste l'indépendance de rédaction des deux morceaux. — (°) 776 stridentemque eminus hastam est repris mécaniquement de 645. — (10) 779 le souvenir donné à Hercule ici et 460 a pour but de prolonger et de rafraîchir l'impression du grand morceau, qui lui est consacré au 1. VIII. — () 777sq.le motif de la blessure reçue par quelqu'un à qui elle n'était pas destinée figure également X, 343 sq., 401 sq. — (12) 78r sq. caelumque Aspicit, le motif du dernier regard jeté par le mourant vers le ciel à été utilisé plusieurs fois par Virgile, IV, 691 sq., X, 898 sq. — () 782 et dulcis moriens reminiscitur Argos, le motif est emprunté à Od. IV, 98 sq. où Ménélas parle de ceux ot tot’ ÜAovro Tooin Ëv eboein Exas ’Aoyeos tmmoëototo, mais Virgile l’a rendu singulièrement plus mélancolique et plus touchant en mettant le regret de la patrie dans l’âme même du mourant à son dernier soupir ; le rapprochement de l’épithète de Virgile et de celle d'Homère atteste d’ailleurs la différence du sentiment.

P, 745. (1) 783 sqq. Turnus avait tué Pallas, 482 sqq. d’un coup semblable et même en apparence plus vigoureux, mais le bouclier de Pallas n'avait sans doute pas la même résistance que l’énorme bouclier de Mézence ; en tout cas le parallélisme établi entre Énée et Turnus et l'intention de faire d'eux des guerriers de la même classe apparaît ici clairement ; Turnus périt d’un coup analogue, XII, 924 sq. — (2) 785 sq. imaque sedit Inguine, le motif de la blessure à l’aîne figure déjà 589 tum laeuum perforat inguen. — (3) 790 c’est la reproduction de l’intervention par laquelle Scipion, le futur Africain, sauva son père à la bataille du Tessin, T.-Live, XXI, 46, auxit... pauorem consulis uolnus periculumque intercursu tum primum pubescentis filii propulsatum. — (4) 796 seseque immiscuit armis, fin de vers identique, XI, 815. — (5) 8or Telaque coniciunt, même motif 329 sq. septenaque tela Coniciunt, 716 Missilibus longe... lacessunt ; 808 obrutus undique telis, IX, 807 sq. iniectis.. undique telis Obruitur, où Turnus se trouve dans une situation analogue à celle d'Énée. — (6) 802 tectusque tenet se, c’est l'attitude d’Hector en face d'Ajax, Il., XVI, 359 sqq. 0 Ôe idoein roAëpoto ’Aomtèt tavpein KEXAÀVILÉVOS edoias Œuovç Zuénter Ouarwy ve poiloy mx doùrov axôvrwv, Cf. XIII, 405 sqq. — (7) 803 sqq. la comparaison, développée ici, des traits avec la grêle est homérique, II, XII, 156. — (8) 807 Dum pluit in terris, hémistiche de Lucrèce, VI, 630. Cum pluit in terris. — (?) 809 nubem belli, /., XVI, 66, dans un autre sens xvaveov Towmwv vépos et XVII 242, roémoto vépoc. — (0) 813 saeuae iamque altius irae Dardanio surgunt ductori, locution fixée, XII 494, Tum uero adsurgunt irae. — (ll) 815 sq., c’est un coup pareil qu’Énée avait porté au père, seulement le bouclier de Lausus n'offre pas la même résistance. — (12) 818 le motif du vête-

ment tissé par la mère pour le fils se trouve déjà IX, 488. — (3) 819 Impleuitque sinum sanguis, 11., XX, 470 sq. drdp pékav aiux mat! aürod KéÂrov évérAnoev. — (14) 819 sq. tum uita per auras Concessit maesta ad manes, 1/., XVI, 856 sq., XXII 362 sq. Wuyr Ô’ èx Deléwy rrauévn "Ardoç dù GBéfnxey ‘Ov métuov yodwsa. — (15) 821 uoltum... et ora, le redoublement se trouve déjà IX, 251 uoltum... atque ora. — (16) 822 ora modis.. pallentia miris, I, 354, ora modis.. pallida miris, appropriation ingénieuse de l’hémistiche de Lucr., I, 123, simulacra modis pallentia

miris reproduit G., I, 477. — (17) 824 Et mentem patriae strinxit pietatis imago reproduit presque textuellement IX, 294, Atque animum patriae strinxit pietatis imago. — (18) 825 sq. Quid tibi nunc, miserande puer,

pro laudibus istis... Aeneas... tanta dabit indole dignum ? le même motif avec similitude d'expression, IX, 252 sq. quae uobis, quae digna uiri pro laudibus istis Praemia posse rear solui ? miserande puer se trouve également VI, 882.

P. 746. (1) 827 sq. Turnus avait également permis d’emporter le corps de Pallas, mais en s’emparant du baudrier ; dans le parallélisme établi ici, c'est Énée qui a l'avantage ; sa générosité est plus complète et il l’exprime avec un accent d'émotion étrangère à Turnus ; le trait est homérique, Il., VI, 417 OdE pv ëblevaorte, oefdooaro yàp vo ye Ouuw ; sur le redoublement Manibus et ciner1i, cf. IV, 34, cinerem aut manes, 427 Cinerem manesue. — (2) 829 sq. le même motif se retrouve XI, 688 nomen tamen haud leue patrum Manibus hoc referes telo cecidisse Camillae. — (3) 833 ad fluminis undam, fin de vers reprise mécaniquement de III, 389, VI, 714. — (4) 835 Arboris adclinis trunco, 11., V, 692 sq., les compagnons de Sarpédon blessé le placent dr’ aiytéyoro Atos mepwmahhet pny®.— (5) 837 Stant lecti circum iuuenes, de même J/., IV, 211 sq. quand Ménélas est blessé meot Ô’ adrov dynyépal Üocor &ororor Ko5xoo’, © d'év mégootot maototato iod0eos ows. — (6) 839 Multa super Lauso rogitat, locution fixée, 1, 750 Multa super Priamo rogitans, super Hectore multa. — (7) 840 maesti rappelle alacer de 739 et acquiert de l’opposition une force nouvelle. — (8) 841 cf. 506.—(%) 842 ingentem ne saurait s'appliquer maté-: riellement à un tout jeune adolescent ; c’est ici simplement l’épithète usuelle des héros. — (10) 844, cf. XII, 611, est modelé sur Catulle, LXIV, 224 Canitiem terra atque infuso puluere foedat et reproduit, Z/., XVIII, 23 sq., et Od., XXIV, 316 sq. ‘Apyporépnor d yepoiv EAwv xôvuv aidahdecoav Xebaro xax xepañc — (1) 845 corpore inhaeret, de même, XI, 150, Procubuit super atque haeret ; ambas Ad caelum tendit palmas, étant donné le caractère de Mézence, ne saurait être qu’un geste de protestation, à moins que ce ne soit une inadvertance de Virgileemployant machinalement une formule banale.

P. 747. (À) 850 nunc alte uolnus adactum est en corrélation avec 786 sed uiris haud pertulit, Mézence s'était bien aperçu qu'il n'était pas blessé à mort, il sent maintenant que sa mort va suivre. — (2) 852 Pulsus ob inuidiam solio, même motif dans les mêmes termes, XI, 539, Pulsus ob inuidiam regno. — (3) 854 animam sontem ipse dedissem, même fin de vers, X1, 162 animam ipse dedissem. — (4) 861-866 le prototype du discours au cheval est homérique ; ZZ., XIX, 400 sq., Achille sur le point d'aller au combat parle à ses chevaux Xanthos et Balios et espère qu'ils ramèêneront leur maître, quoiqu'ils aient laissé Patrocle sur le champ

de bataille ; Xanthos, à qui Héré donne pour la circonstance une voix humaine, promet à Achille de le ramener, mais l’avertit que sa mort est proche et se disculpe du malheur de Patrocle sur la volonté d’Apollon. Virgile a complètement transformé le motif ; il a supprimé le merveilleux un peu puéril et prêté aux paroles de Mézence une profondeur d'émotion que ne connaît pas l’I/iade. En même temps il y a là une préparation dramatique, puisque Rhaebus doit périr avec son maître. Virgile n’a rien emprunté à l’exhortation d’Hektor à ses chevaux. ZZ., VIII, 184 sqq., ni à la douleur des chevaux immortels d'Achille à la mort de Patrocle, Il., XVII, 437 sqq. Il s’en est tenu aux proportions humaines, autrement touchantes. — (5) 868 manusque ambas iaculis onerauit acutis, même fin de vers, XI, 574, iaculo palmas onerauit acuto. Il ne semble pas que Mézence puisse tenir par surcroît son bouclier. Pourtant si 885 il laisse Énée à sa gauche, il semble que ce soit pour se protéger lui-même de son bouclier. Virgile a laissé là une obscurité. — (5) 870-872 se retrouvent XII, 666 sqq. ; 872 manque dans les bons mss. et a été interpolé d’après XII, 669. — (7) 875 sq. la prière est très courte et se termine par un vers inachevé ; 1l semble bien que Virgile se réservait d'ajouter quelque chose et c'est à ce quelque chose non encore rédigé que répond Mézence ; quid me... levres ? 879 ne paraît pas suffisamment justifié par l'attitude menaçante que prend Énée, 877 ; Desine 881 étonne, Énée n'ayant prononcé qu'un vers et demi ; il est probable que tantum effatus aurait disparu dans le remaniement. 876 Incipias conferre manum, même motif en termes analogues, IX, 741, Incipe, si qua animo uirtus et consere dextram.

P. 748. (1) 878 il est curieux que ce soit Mézence qui caractérise Énée par le mot saeuissime et qu’en effet les circonstances lui en donnent le droit. — (?) 880 Il ne semble pas que le prototype soit ici l'impiété du Cyclope, qui s'exprime en d’autres termes et dans une circonstance très différente, Od., IX, 273 sqq.— (3) 884aureus umbo a déjà figuré 271 umbo... aureus d’une façon plus directement appropriée à la situation ; 886 Tela manu iaciens se trouve déjà 264, locution fixée. — (4) 890 Multa mouens animo se trouve déjà III, 34 et est caractéristique d’Énée, qui réfléchit toujours beaucoup avant d'agir. — (5) 890 Servius ad h. 1. inter tempora id est in frontem ; caua tempora se trouve déjà IX, 633, 808, locution fixée ; 891 Bellatoris equi, locution fixée, G. II, 145 et En., XI, 89, bellator equus. — (6) 907 iuguloque haud inscius accipit ensem, motif analogue, IX, 552 sq. seseque haud inscia morti inicit ; 908 Vndantique animam diffundit in arma cruore ; sur le motif de la vie, qui s’écoule avec le sang, 487 Vna eademque uia sanguis animusque sequuntur, IX, 700, reddit specus atri uulneris undam Spumantem. Le combat d’Énée et de Mézence se termine comme le combat de T. Manlius et de Mucius Geminus, deux cavaliers qui, après s'être abordés une première fois sans résultat, reviennent l’un sur l’autre, T.-Live, VIII, 6, 8, circumactis deinde equis, cum prior ad iterandum ictum Manlius consurrexisset, spiculum inter aures equi fixit. Ad cuius vulneris sensum cum equus, prioribus pedibus erectis, magna ui caput quateret, excussit equidem, quem cuspide ac parma innixum, attollentem se ab graui casu Manlius terrae adfixit ; spoliisque lectis, ad suos reuectus, cum ouante gaudio turma in castra…. tendit. La bataille virgilienne extérieurement modelée sur la bataille homérique a pourtant subi l'influence des anciens annalistes latins.

Erection d'un trophée à Mars. Harangue d'Enée (1-28). — 1. Par le mot interea x(1) le XIe livre est relié étroitement, non pas au X£ livre actuel, mais aux quelques vers, que Virgile se proposait d'y ajouter et dans lesquels il aurait indiqué qu’une fois la bataille gagnée les vainqueurs passaient la nuit sur le champ de bataille. Par un changement de ton qui produit un contraste saisissant, à la violence tumultueuse des combats acharnés succèdent la gravité des remerciments aux dieux et l'émotion lugubre des funérailles. Comme précédemment, Énée reste au premier plan et joue un rôle considérable ; c'est lui qui agit, qui dirige, qui ordonne ; il est l’âme de tout ce qui se passe.

Le jour s’est levé ; Énée est un homme très sensible ; sa première pensée est pour les victimes de la bataille — furbataque funere mens est 3 —, c’est d'elles qu’il voudrait d’abord s'occuper ; mais il sait subordonner ses préférences au devoir et son premier devoir est de remercier les dieux ; aussi, aux premières lueurs de l’aurore s’acquittet-il des vœux qu'il leur doit (?) ; puis, selon l’usage romain, il érige un trophée à Mars ; il fait tronçonner un énorme chêne ($), le dresse sur une éminence et y suspend les armes étincelantes de Mézence (*), son panache dégouttant de sang, ses traits brisés, sa cuirasse percée en douze endroits (5), son bouclier et son épée ($). C’est lui qui a remporté la victoire, c'est de ses propres mains qu'il constitue le trophée ; si celui-ci est de dimensions inusitées, c'est évidemment une exagération des coutumes habituelles ; mais quand on se rappelle que Virgile a donné à Mézence une armure colossale (?) et qu’il l’a comparé au géant Orion dont les pieds touchent la terre et la tête le ciel, on ne s'étonne ni de l’utilisation d’un chêne entier, ni de ses dimensions, qui paraissent plutôt insuffisantes ; l’hyperbole continue, avec tendance à diminuer. Le fait que c’est l’armure de Mézence qui est choisie

pour former le trophée, monument de la victoire, souligne l’idée qu’en l'absence de Turnus, c’est Mézence qui était responsable de l’armée italienne et que sa mort a été le signal de la défaite.

H harangue alors les chefs réunis autour de lui et qui ont assisté triomphants — ouantis 13 — à l'érection du trophée. Toute courte qu'elle est, cette harangue contient tout le nécessaire et témoigne d’un esprit en pleme possession de lui-même, qui envisage l’ensemble de la situation et la domine ; elle donne une grande idée du sang-froïd d’Énée et de sa compréhension claire et large ; il dit d’abord que le plus fort est fait, qu'il n’y a plus rien à craindre, la mort de Mézence étant les prémices du succès final. Il expose ce qui reste à faire : aller attaquer la ville de Latinus et se préparer, surtout moralement, pour que, dès que les dieux permettront d'entreprendre l'opération, «elle soit exécutée avec une décision immédiate (1). Énée apparaît ici comme un général qui a son plan de campagne, qui donne des ordres et veut qü'1ls soient suivis ponctuellement ; ce sont là les qualités maîtresses d’un commandant d'armée. Il ajoute qu’en attendant il faut ensevelir les morts, qu'il glorifie, ces âmes d'élite qui, en versant leur sang, ont assuré aux Troyens une nouvelle patrie, et d'abord renvoyer à Évandre (?) le corps de son fils, qui a péri prématurément, victime de son courage (ÿ).

Oraison funèbre de Pallas. Organisation de la pompe funèbre (29-99). — 2. C'est là le langage d’un chef, mais d'un chef qui ressent la tristesse des choses, car il pleure — inlacrimans 29 — ; il ne s’attarde du reste pas aux paroles ; il agit et se rend dans sa tente {{) où a été déposé le corps de Pallas, sous la garde du vieil Acoetes, écuyer d'Évandre qui lui avait confié son fils, au milieu des serviteurs, des Troyens, des Troyennes aux cheveux épars (). Il ne faut pas oublier que Virgile ne se propose pas seulement de mettre sous nos yeux une scène émouvante, mais aussi de décrire une imposante cérémonie funèbre, et que ces cérémonies étaient réglées chez les Romains avec un apparat théâtral. Aussi c’est quand Énée apparaît dans l’embrasure de la porte élevée (1) que les Troyennes se frappent la poitrine et font entendre un gémissement ; si le gémissement est énorme, s'il s'élève jusqu’au ciel, si le palais en mugit, ce sont là des hyperboles usuelles à Virgile et sur lesquelles il compte pour impressionner fortement. Énée est ému en apercevant le visage blanc comme neige de Pallas, la blessure de sa poitrine lisse — ceci pour nous rappeler qu'il s'agit d’un jeune homme —, et les larmes lui viennent aux yeux. Il prononce alors une courte oraison funèbre, pleine de douleur vraie et pourtant d’un caractère officiel. Il plaint Pallas — Miserande puer 42 — de

n'avoir pas assisté à l’établissement de son royaume et de n être pas revenu vainqueur chez son père — c’est là l'homme d'état qui parle en considérant les choses dans leur rapport avec les ambitions humaines. Puis il s’attendrit en pensant aux circonstances du départ, aux promesses qu'il à faites au malheureux père (1), aux avertissements de celui-ci sur les dangers à courir (?), aux illusions qu’il nourrit peutêtre encore en offrant des sacrifices pour celui qui n’est plus, au désespoir qu'il ressentira en voyant son fils mort. Tout ceci est dit dans un style soutenu avec une émotion un peu solennelle, mais sincère. Énée se reproche d’avoir trompé les espérances d'Évandre, puis il loue son fils, qui a succombé glorieusement — ceci est un motif d’oraison funèbre officielle —-, il regrette cette mort, qui est une perte pour l’Ausonie et pour lule — ceci est une vue d'homme d'état. En somme ces paroles, qui n’ont point de spontanéité, sont parfaitement adaptées à la situation d'Énée et à son rôle comme homme public. Elles pourraient être caractérisées autrement que par le mot defleuit 59, qui traduit simplement la tristesse du ton (?)..

Énée donne alors des ordres précis — imperat 69 — pour la levée du corps () et l’organisation de la cérémonie ; il commande une escorte de mille hommes choisis dans toute l’armée (5), escorte d'honneur (f} dont l'importance sera sensible au malheureux père dans sa douleur immense. Sans retard — haud segnes 64 —, on prépare la civière avec des branches et du feuillage ; on y dépose la victime pareille à une fleur de violette ou d’hyacinthe qui vient d’être coupée par la maïn d'une jeune fille et qui, bien que privée de ses sucs nourriciers n’a encore perdu ni son éclat, ni sa beauté (7). Énée sort deux étoffes de pourpre et d'or, que Didon avait jadis été heureuse de tisser de ses propres mains (®) ; de l’une il revêt Pallas et voile sa tête, destinée à être consumée par les flammes (?). Il attribue à Pallas une part considérable du butin fait dans le combat précédent ; il y ajoute personnellement des chevaux et des traits dont il s’est emparé sur le champ de bataille (9), ainsi que les captifs qu'il a pris vivants pour être sacrifiés sur le bûcher. Il ordonne que les chefs porteront eux-mêmes des trophées revêtus d’armures ennemies avec des inscriptions d’origine. Deux traits distinctifs sont à relever ici : d’abord la part que prend Énée à ces préparatifs, qu’il regarde comme lui incombant personnellement et sur lesquels il ne s’en remet pas à des inférieurs ; ensuite la magnificence voulue, qui transforme la pompe funèbre en un cortège triomphal. Virgile est sensible au faste et à l'éclat, qui lui paraissent relever les choses. Il semble qu'il ait conservé des émerveillements de plébéien.

Le développement qui suit est différent du précédent et ne fait pas double emploi ; c’est la mise en marche du cortège : d’abord, sans doute immédiatement après le corps, le vieil Acoetes, qui s’abandonne aux explosions les plus violentes de la douleur (1) ; puis des chars teints du sang des Rutules (?), ensuite le cheval de bataille de Pallas, dépouillé de ses insignes et qui verse des larmes ; on porte la lance et le casque du héros, c’est-à-dire ce que Turnus lui a laissé de ses armes (8) ; vient enfin l’escorte militaire, Troyens, Tyrrhéniens, Arcadiens (£), qui doit aller jusqu’à destination (5); Énée suit d’abord le cortège, puis s'arrête et le regarde se développer au loin; d’autres devoirs également pénibles l’appellent — alias... ad lacrimas 96 — ; il est pris par des fonctions impérieuses, qu’il série suivant leur importance. Il adresse en gémissant un dernier adieu à Pallas et retourne au camp.

Ambassade des Latins. Conclusion d'une trêve pour ensevelir les. morts (100-138). — 8. Il a fait tout ce qui dépendait de lui pour donner à ces funérailles toute la solennité que comportent et la vaillance du héros et la reconnaissance due au père et l’atrocité d’une mort si précoce ; il ne s’y attarde pourtant pas outre mesure et il a raison; il est responsable de tout, il faut songer aux affaires ; ses moments sont précieux. À peine est-il de retour au camp qu’arrivent des ambas- -sadeurs latins (6). Ils exposent en style indirect avec une brièveté et une précision remarquables l’objet de leur mission : ils demandent à Énée de rendre les morts — redderet 103 —, quisont en effet en sa possession et de permettre qu’on les ensevelisse. Ils justifient leur requête par deux raisons, l’une générale — on ne fait pas la guerre à des vaincus (*), des gens qui ont perdu la vie —, l’autre particulière aux circonstances — il leur a donné jadis le nom d'hôtes et de beaux-parents. La réponse d’Énée est intéressante par le jour sous lequel elle présente son caractère et par son habileté ; Énée a eu un accès de férocité, quand il a fallu venger Pallas ; il est revenu à son naturel, qui est la bonhomie — bonus Aeneas 106 — ; l’homme de guerre s’est révélé au X°® livre, nous avons maintenant à faire au politique qui songe à diriger les événements et à rétablir une situation normale. Il déplore les circonstances déplorables qui ont entraîné les Latins à la guerre et leur ont fait repousser son amitié (8). C’est là le thème souvent exposé par Virgile, à savoir que les hostilités entre les Troyens et les Latins ne sont que le résultat d’un lamentable malentendu, ce qui prépare et rend possible à la fin de l’Enéide la réconciliation des deux peuples sur le pied d'égalité. On lui demande la paix pour les morts ; il voudrait l’accorder même aux vivants. Il saisit l’occasion de dissiper les préjugés sur ses intentions et sur son débarquement dans le Latium ;

il n’est venu qu’en conformité avec les arrêts du destin (°) ; il ne fait point la guerre au peuple latin ; c’est le roi qui a rompu les relations d’hospitalité et préféré se confier aux armes de Turnus (2). Dans ces conditions il eût été plus équitable — Enée est un homme juste — que Turnus s’exposât lui-même à la mort (*) en acceptant un combat singulier dont l'issue aurait dépendu de la volonté des dieux ou de la vaillance respective des champions.

Le discours d'Énée frappe par l’humanité des sentiments, la largeur des vues et la. logique. Il produit sur les auditeurs un effet de stupéfaction — obsiibuere 120 —, et si Virgile emploie ici ce mot, qui lui est familier, c'est justement pour grandir Énée et montrer combien cette générosité chez un vainqueur est inattendue. Après un silence (#), Drancès, l'ennemi personnel acharné de Turnus (°) — ceci est une préparation — répond. Il débute par des compliments hyperboliques qui ne donnent pas de lui une idée bien favorable, mais qui rehaussent Énée à nos yeux — c’est bien le double but que se propose Virgile. I] promet de faire connaître à ses concitoyens les intentions d’Énée et de tenter la réconciliation aux dépens de Turnus ; c'est bien là ce qu'Énée désire. Il s’humilie, lui et ses concitoyens, avec une bassesse, qui nous le rend peu sympathique ($). Il est approuvé par ses compagnons (*) et l’on conclut une trève de douze jours, qui permet aux . Troyens et aux Latins d’aller dans la forêt chercher le bois nécessaire aux bûchers (6).

La démarche des Latins n’est pas décisive ; 1l semble pourtant que la guerre soit sur le point de s’apaiser ; quand elle se rallumera, ce sera une péripétie et la péripétie est un des procédés favoris de l’art virgilien.

Deuil d'Evandre (130-181). — 4. Le corps de Pallas arrive à Pallanteum le soir du jour par lequel le XIE livre s’est ouvert. Virgile n’a pas voulu que ce fût à l’improviste. La Renommée, qui avait d’abord répandu le bruit de ses exploits victorieux, a annoncé sa mort, ce qui produit dans les esprits une révolution tragique. Les Arcadiens se précipitent aux portes de la ville; suivant l'antique usage italien d'enterrer les morts à la nuit, usage auquel Virgile a soin de faire allusion — de more uetusto 142 (°) —, ils ont saisi des torches et c’est un tableau pittoresque que celui des flammes qui jalonnent la route au milieu des champs. Les deux cortèges se rejoignent (1) et quand les Phrygiens pénètrent dans la ville (4), les femmes poussent des cris violents de désolation (12). On ne peut retenir Évandre, qui fait arrêter la civière, se jette sur le corps de son fils qu’il tient embrassé, en pleurant et en gémissant — lacrimansque gemensque 150 —, et que la dou-

Jeur empêche longtemps de parler, ce qui prépare le pathétique du discours, sans en définir le caractère très particulier. Le désespoir d'Évandre n’a pas les éclats déchirants de celui de la mère d’Euryale, il ne se traduit pas comme celui de Mézence par un acte d'accusation personnel, qui serait ici sans objet. Il est profond mais sans révolte et résigné. Évandre est un vieillard sur lequel ont passé l’âge et la vie ; il sait souffrir. Sa douleur s’exhale d’abord par un flot de plaintes et de regrets, qui lui montent aux lèvres sans réflexion et sans ordre. Il se plaint que Pallas n'ait pas tenu sa promesse d’être prudent (1), bien qu'il ne s'étonne point qu'il y ait manqué. Il se plaint que son coup d'essai sur le champ de bataille ait abouti à un résultat si cruel et que les dieux soient restés sourds aux prières du père (2). Il regrette sa longévité, qui le fait survivre à son fils, tandis que sa vertueuse épouse — sanclissima comiunx 159 — à échappé par la mort à ce chagrin. Il regrette de ne pas s'être joint aux Troyens, puisque c’est lui qui aurait succombé sous les traits des Rutules, que c’est lui et non Pallas qu'on rapporterait inanimé. Tout cela ce sont des traits de douleur courante ; c’est maintenant que la lamentation d'Évandre prend son caractère distinctif, qui n’est celui d'aucun autre. Énée, par un scrupule délicat de conscience s'était reproché d’être la cause du malheur d'Évandre, qui l’avait amicalement accueilli, lui avait confié son fils et montré la voie du salut. Comme s'il était averti de cette délicatesse et qu’il ne voulût point demeurer en reste, Évandre n’accuse point Énée ; une âme vulgaire le maudirait ; la sienne est est trop élevée pour qu'il l’accuse ; il aime mieux imputer son infortune à la fatalité. Énée avait célébré la gloire de Pallas et pensé que cette gloire serait pour Évandre un adoucissement à l’amertume de la séparation. En effet, Évandre est sensible à la belle conduite de son fils, qui a succombé en menant les Troyens à la conquête du Latium (3). Le pieux Énée — pius Aeneas 170 — s'était appliqué à honorer Pallas par des funérailles dignes de lui ; Évandre est sensible à cette attention et déclare que lui-même n'aurait pu faire mieux (4) ; ainsi Virgile a établi un parallélisme entre Énée et Évandre ; ce sont deux nobles âmes, qui vibrent à l’unisson. Les trophées qu’on apporte et qu'Énée a voulu qu’on apportât parlent au cœur du vieux guerrier () et il ne doute pas qu’on eût dû y joindre celui de Turnus, si Pallas avait -eu l’âge et la force. Ici, par une sorte de pudeur, par laquelle se manifestent l’absence d’égoïsme personnel et la générosité, il s'interdit de retenir plus longtemps les Troyens loin du champ de bataille, et les charge pour Énée d’un message héroïque ; s’il consent à vivre encore, c'est qu’il attend de lui qu’il venge Pallas sur Turnus, et qu'il compte

porter à son fils cette nouvelle dans les enfers (1). Ce sont là des accents cornéliens et, d'autre part, en présentant la mort de Turnus comme le juste châtiment de celle de Pallas, Virgile cherche à diminuer l'intérêt que nous portons au rival d’Énée et à nous faire accepter son trépas.

Ensevelissement des morts. Désolation et troubles à Laurente (182- 224). — 5. Cependant — snterea 182 — le jour se lève (À) ; la scène précédente avait lieu la nuit ; c’est ici la seconde journée après la bataille du X®livre ; elle est consacrée à l’ensevelissement des morts. Du côté des Troyens, la cérémonie a un caractère solennel et grandiose; ce sont des vainqueurs honorant les héros auxquels ils doivent la victoire. Les deux grands chefs, Énée et Tarchon, président à l'érection des bûchers, l’un pour les Troyens, l’autre pour les Étrusques, et de chaque côté tout se passe suivant les rites des ancêtres — suorum More... patrum 185 sq. — ; ici un trait d’un pittoresque sombre : les flammes fumeuses et noirâtres plongent dans les ténèbres les hauteurs du ciel. Trois fois les cavaliers revêtus d'armes étincelantes () évoluent autour des bûchers allumés — decurrere 189 — et poussent des cris aigus. Par le mot même qu'il emploie, Virgile fait évidemment allusion à l’usage romain de la decursio funebris (*) ; mais les mêmes évolutions de cavaliers ont lieu dans l’Jliade à propos des funérailles de Patrocle (5) et une imitation textuelle prouve indubitablement que Virgile s’est référé au passage homérique ($) ; nous avons donc ici affaire à une scène de caractère nettement gréco-romain. Les clameurs des hommes et le retentissement des trompettes (7) ajoutent le pittoresque auditif au pittoresque visuel. D'une part on jette dans. les flammes les dépouilles enlevées aux ennemis morts (8), de l’autre les boucliers des camarades qu’on enterre et les traits (°), qui ne les ont pas préservés — non felicia lela 196, réflexion mélancolique. On immole à la Mort nombre de bœufs, des pourceaux (), des moutons ramassés dans les alentours. Tout ceci est pour la pompe de la cérémonie, le trait qui termine est pour la douleur vraie et achève la description, qui, malgré son caractère composite est très impressionnante ; sur toute l'étendue du rivage les survivants voient leurs compagnons se consumer, restent près des bûchers qui brüûlent et ne se laissent arracher de leur garde funèbre que par la nuit (1) qui fait briller au ciel les étoiles.

Du côté des Latins, les choses se passent différemment et les deux scènes sont vigoureusement contrastées. Les Latins sont des vaincus, par suite des malheureux —miseri 203 (2) —; ils sont en présence d’une quantité immense de cadavres, accablés par la défaite et l’énormité de

la besogne et ne peuvent comme les vainqueurs imprimer à la cérémonie funèbre un caractère solennellement ordonné ; ils élèvent des bûchers innombrables — innumeras… pyras 204 — ; ils enterrent beaucoup de cadavres — Virgile sait évidemment qu’il y a eu dans le Latium des peuples inhumants et des peuples incinérants — ; on transporte dans le voisinage pour les envoyer à la ville un certain nombre de corps, sans doute ceux des personnages notables. Le monceau colossal — ingentem 207 — des victimes vulgaires est brülé confusément (1), sans qu’on les compte, sans qu’on leur rende des honneurs spéciaux et des bûchers serrés s’allument dans les vastes campagnes. Tandis qu'au soir les Troyens ont terminé leur tâche, les Latins n’achèvent la leur qu’au matin du surlendemain — fertia lux 210, c’est-à-dire de la quatrième journée qui suit la bataïlle —, sans doute parce qu'ils ont perdu beaucoup plus de monde. Alors ils fouillent les couches profondes des cendres, dégagent les ossements accumulés pêle-mêle (2?) et les recouvrent de la terre encore chaude voisine des büûchers.

Nous sommes transportés dans la ville de Latinus, où vont avoir lieu des événements importants. Là ce sont des éclats particulièrement bruyants de douleur ; là le deuil prend des proportions considérables et il y a presque une émeute de femmes et d'enfants, mères, épouses, sœurs, orphelins, qui maudissent cette guerre terrible et les

rétentions nuptiales ($) de Turnus et lui enjoignent de mettre fin aux hostilités par un combat singulier (?) ; Drancés, qui reparaît ici, le charge impitoyablement et atteste que c'est à lui seul qu’en veut Énée (5) ; pourtant Turnus compte aussi des partisans ; il est protégé par le grand nom de la reine (f), qui le favorise, et par le souvenir de ses exploits ; il a évidemment pour lui le monde de la cour et les classes supérieures de la société, tandis que le peuple est soulevé contre lui.

Conseil tenu par Latinus. Duel oratoire de Drancès et de Turnus (225-444). — 6. Après les spectacles lugubres et les manifestations de douleur qui suivent les scènes de carnage du X® livre, vient une grande délibération politique, où les passions les plus ardentes éclatent, où la plus haute éloquence se déploie, où des âmes humaines, psychologiquement étudiées avec un art merveilleux, entrent sous nos yeux en conflit. Par une coïncidence dramatique, c'est juste au moment où les esprits surexcités par la perte de tant d’existences précieuses sont sous le coup immédiat du désastre que tout à coup — ecce 226 — arrivent, de retour de leur ambassade, les députés envoyés à Diomède. Leur tristesse — maesti 226 — s'ajoute à celle dont les

Latins sont accablés : l'ambassade a été vaine ; les Latins n'ont plus: qu’à chercher d’autres alliés (?) ou à faire la paix avec les Troyens.

Cette déception plonge le roi Latinus lui-même dans une douleur immense, qui l’abat — Deficit ingenti luciu rex ipse Latinus 231. Au VIIS livre, il a mieux aimé abandonner la direction des affaires que de déclarer la guerre aux Troyens. Depuis, il a repris le pouvoir, nous ignorons quand et à la suite de quelles démarches, et 1l est resté le chef de l’État, en se résignant à l’inévitable ; mais il est demeuré le même, très faible, très pessimiste, très persuadé qu'on l’a engagé dans une voie funeste, ceci voulu par Virgile pour que la réconciliation s'opère sans peine, Latinus n'ayant jamais fait la guerre qu’à son corps défendant. Les événements, c’est-à-dire la défaveur des dieux et les tombes fraîchement ouvertes, l'ont confirmé dans l'opinion qu’Énée est réellement un héros prédestiné et protégé d’en haut (?). Il convoque (*) donc en assemblée solennelle les principaux personnage de son royaume, qui accourent en foule — ruunique ad regra plemis Tecta uirs 236 sq. — ; ceci n’est pas simplement un trait pittoresque ; il s’agit d’une assemblée plénière et les plus grands intérêts de l'État sont en jeu. Latinus qui préside ({) par le double bénéfice du rang et de l’âge invite Vénulus, le chef de l'ambassade, à exposer tout au long les résultats déjà connus de sa mission. On fait silence (°).

Le discours de Vénulus est très simple et strictement objectif : les députés ont vu Diomède dans son camp (f) et surmonté tous les obstacles de la route — ce n’était pas une petite affaire à cette époque que d'aller du centre à la partie méridionale de l'Italie (?) — ; ils ont touché cette main sous laquelle a succombé Troie — Contigimusque manum, qua concidit Ilia tellus ©) 245 — vers qui, dans sa grandeur sobre, est fait non seulement pour donner une haute idée de Diomède, mais pour assurer à sa parole une autorité exceptionnelle ; si, après avoir triomphé des Troyens, il refuse désormais à se mesurer avec eux, c'est qu'iln'y a rien à faire. Ils l'ont trouvé occupé, après avoir vaincu les habitants du pays — wictor 247 —, à fonder une ville près du Gargan en Japygie, ce qui est le signe qu'il a renoncé aux aventures. Ils ont obtenu une audience (°), exposé le but de leur démarche et reçu une réponse, que Vénulus rapporte textuellement ; le ton en est caractérisé par les mots placido…. ore 251, que Virgile applique volontiers à la parole des rois prudents et sages, müris par l’âge, mais qui ont ici une valeur particulière ; ce n’est plus le guerrier terrible et fougueux de l’Ilhiade qui va être mis sous nos yeux, mais un Diomède apaisé par l'expérience et de bon conseil. Il se demande quelle mauvaise fortune pousse à la guerre les antiques Ausoniens, jadis sujets de Saturne,

peuples heureux et paisibles (1). Cette idée de la guerre rappelle à son souvenir d'abord les souffrances endurées sous les murs de Troie, souffrances qu’il ne mentionne que par prétérition, mais surtout les malheurs effroyables subis au retour par les principaux chefs, en punition de l'attaque violente dirigée contre Troie — Jliacos ferro uiolauimus (2) agros 255 — : Ajax foudroyé par Minerve au cap Caphereus, Ménélas chassé jusqu'au séjour de Protée dans les parages Égyptiens, Ulysse qui a vu les Cyclopes, le règne de Néoptolème terminé d’une façon tragique, le foyer bouleversé d’Idoménée, les Locriens d’Ajax, fils d’Oilée, obligés de se réfugier en Libye, enfin Agamemnon massacré au seuil de son palais par une épouse criminelle ; l’'énumération n’a pas seulement pour but de montrer que Virgile connaît les Noocot et de fournir une série de beaux vers d’accent tragique (?) ; dans les premiers livres de l'Enéide, les Troyens sont représentés comme des vaincus, condamnés à la défaite par l’inexorable volonté des dieux ; ils ont ici leur fevanche ; leurs vamqueurs ont été plus malheureux qu'eux, ils ont eu un sort plus déplorable — Vel Priamo miseranda manus 259 (À) —, et ce sort leur a été infligé par les dieux, car en faisant la guerre aux Troyens ils ont commis un crime qu'il a fallu expier — scelerum poenas expendimus omnes 258 —; Troie était donc, pour ainsi dire, sacro-sainte et c’est là une leçon à l’adresse des Latins engagés à grand tort contre Énée. Après avoir montré quelle malédiction s’est appesantie sur tous les chefs grecs, Diomède arrive à ses propres malheurs et en donne la cause. S'il n’a pas revu les autels paternels, sa femme si désirée (°), la belle ville de Calydon (f), c’est que les dieux ne l'ont pas voulu : actuellement encore il est poursuivi par des prodiges qui font frissonner ; ses compagnons changés en oiseaux, errent sur les fleuves et font retentir les rochers de leurs cris plaintifs (*) ; et c'est là un châtiment qui l’atteint dans leur personne — heu ! dira meorum Supplicia ! 273 sq. Il aurait dû le prévoir, quand il a commis le sacrilège de blesser Vénus à la main (6). Or les Latins savent bien qu'Énée est le fils de Vénus ; par conséquent ils sont avertis par cet exemple du danger qu'il y a à s'attaquer à Énée. Tout ceci est conçu pour démontrer que la cause des Troyens est en réalité celle des dieux. Aussi Diomède se refuse-t-il absolument à se laisser entraîner à la guerre ; il ensevelit le passé dans l'oubli et conclut en conseillant aux députés d'offrir à Énée les cadeaux qu’ils lui apportent. C'est un conseil qu'on ne lui demandait pas et qui est de nature à exercer une grande influence sur la délibération en cours.

Comme il vient de prononcer le nom d’Énée, il prend de là occasion de faire de lui un éloge impressionnant, éloge qui répond à l'intention

perpétuelle de Virgile de glorifier Énée, qui a d'autant plus de portée qu'il provient d’un adversaire et qui dans la circonstance est un argument décisif pour les partisans de la paix ; Diomède sait par expérience (1) combien Énée paraît grand, lorsqu'il se dresse pour l'attaque de près en levant son bouclier, avec quelle force irrésistible il darde sa lance. En réalité, le combat de l’Iliade n’a pas la physionomie que lui prête ici Virgile. C’est la lance de Pandaros, qui blesse Diomède ; celui-ci abat Énée d'une grosse pierre, qui lui brise le genou ; il le tuerait si Aphrodite ne l’emportait dans ses bras et il s'empare de son char. Énée n’a pas été pour lui le redoutable adversaire qu’imagine Virgile ; il y a également beaucoup d'’exagération à dire que la fortune aurait changé de face si Troie avait possédé un second Énée (2), que la résistance a été l’œuvre d’'Énée autant que d’Hector, qu'ils se valaient pour le courage et les exploits guerriers, Énée l’emportant pour la piété. La mise sur le même niveau d’Énée et d’Hector est un motif cher à Virgile ; il faut convenir qu'ici il pouvait s’autoriser de quelques passages de l’Zhade, dont il suffisait d’accentuer le sens dans la direction voulue (*). Diomède conclut en conseiïllant aux Latins de : faire la paix et d'éviter la guerre.

Vénulus termine de la façon la plus unie en disant que telle est la réponse de Diomède ; évidemment il n’à pas à la commenter ; elle parle du reste suffisamment d'elle-même. Elle ne convainc pourtant pas l'assemblée, qui se livre à des mouvements divers, comme l'assemblée des dieux au Xe livre après les discours de Vénus et de Junon ({); les mouvements divers sont comparés ici au grondement du torrent qui arrêté par des rochers dans sa course fait retentir ses rives.

Le silence une fois rétabli (5), Latinus prend la parole et son discours est introduit par un vers archaïque pour le style et pour l’usage qu’il mentionne ($) — Pyaefatus diuos solio rex infit ab alto 301 —; il est d’un ton déprimé et plaintif ; c’est le langage d'un vieillard conciliant et découragé. Latinus aurait voulu convoquer l'assemblée plus tôt — c'est dire qu'il est dominé par une volonté autre que la sienne —; cela aurait mieux valu — c'est donc lui qui avait raison — ; le moment est mal choisi, quand l'ennemi est aux portes de la ville — il semble qu'il exagère et il n’en est rien, puisqu’en effet l'ennemi va paraître, ce qui sera un coup de théâtre — ; tout ceci est une récrimination voilée contre Turnus. Il se fait une idée effroyable des Troyens, race des dieux (1), invincibles, puisque rien ne les rebute et que, même vaincus, ils ne déposent pas le fer. Il représente la situation comme désespérée : il n’y a pas à compter sur les Étoliens ; les Latins sont réduits à euxmêmes ; or c'est le désastre — il voit évidemment les choses trop

en noir — ; il n’accuse personne, constate le courage déployé et la mise en œuvre de toutes les ressources — en quoi il rend hommage à Turnus et à la vaillance de ses sujets. Puis il fait, non sans une certaine irrésolution, une double proposition (1) : ou bien céder aux Troyens pour s’y établir une bande de terrain qu’il décrit et délimite (2) et conclure avec eux une alliance sur pied d'égalité (®) en les associant à sa souveraineté, ou bien (4), s’ils le préfèrent, construire suivant leurs exigences et leurs plans une flotte (5) pour laquelle gn fournira les matériaux, bois et airain, la main-d'œuvre et les chantiers ($), en tout cas envoyer à Énée pour établir un accord, des députés du plus haut rang (7), avec des cadeaux, talents d’or et d'ivoire, chaise curule, trabée (®). C’est là-dessus qu'il ouvre la délibération pour remédier à une situation alarmante — 7ebus... fessis 335.

Sur ce mot découragé, Drancès prend la parole ; c’est l'ennemi personnel de Turnus (?), dont il est jaloux; suivant sa coutume de ne pas faire un portrait préventif complet de ses personnages et de réserver ce portrait jusqu'au moment où ils entrent en scène pour jouer un rôle important, Virgile complète la caractéristique esquissée quand nous l’avons vu pour la première fois ; nous apprenons ici par surcroît qu'il est libéral, beau parleur, assez lâche, adroit conseiller, intrigant, noble par sa mère, mais de père inconnu (1). Son discours est un chef-d'œuvre, tantôt d'insinuation venimeuse, tantôt de provocation insultante directe, sous le couvert hypocrite du dévouement au bien public poussé jusqu’au mépris du danger pour lui-même, jusqu’au sacrifice de sa personne, le tout emporté dans le mouvement d’une éloquence large, noble, pathétique — lingua melior 338 — ; et cela est merveilleusement imaginé pour préparer la réponse écrasante de Turnus. Drancès feint d’abord de croire que tout le monde est d'accord pour être de l’avis de Latinus, mais qu’une terreur plane qui empêche chacun de le dire ; il fait donc de Turnus un épouvantail, en quoi il profite habilement de l’insinuation de Latinus, qu'il était dominé par une volonté étrangère. Il adjure Turnus de laisser la discussion libre et il l’outrage de la façon la plus violente en parlant de sa male chance — auspicium infaustum 347 —, de son caractère funeste — mores… sinistros 347 —, en lui faisant porter la responsabilité de la mort de tant de chefs illustres, du deuil dans lequel est abîmée la ville, en bafouant cette irruption dans le camp Troyen faite par un matamore qui comptait sur la fuite pour se tirer d'affaire (1) — ce qui est un bel exemple de la façon dont la passion sans scrupule peut dénaturer les faits — et en affectant de braver des menaces de mort, qu’en réalité Turnus ne lui a pas adressées.

CARTAULT, 59

Après cet exorde agressif, impitoyable, injuste, où il fait porter à Turnus tout le poids du désastre, en attaquant son prestige sans prononcer son nom et en le traitant de fanfaron et de lâche, Drancès arrive à la discussion. En énumérant les concessions qu'il est disposé à faire pour obtenir la paix, Latinus, qui est timide, embarrassé, n’a pas osé aborder le point capital, celui du mariage de Lavinia. Ce point, Drancès l’aborde avec une brutalité voulue, avec l'intention d’être le plus blessant possible pour son adversaire — c'est le besoin de l’outrage qui domine tout le discours — ; il supplie Latinus de donner sa fille, c’est son droit comme père — natam.… Des pater 355 sq. —, à un gendre exceptionnel, digne de cette alliance — egregio genero dignisque hymenaeis 355 —, ce qui sera le gage d’une paix éternelle. Le motif qui inclinait Latinus au VITE livre, c'était la volonté du destin ; celui qu'invoque Drancès, c’est la supériorité d’'Énée sur son rival.

Puis, dans une péroraison enflammée, d'un souffle puissant, 1l adjure Turnus, qu'il représente toujours comme menaçant, de sacrifier ses droits au roi et à la patrie ; et il l’adjure en l'insultant : c'est sur lui que retombe le massacre des infortunés Latins ; il n’y a pas de salut à attendre de la prolongation de la guerre — Nuila salus bello 362 — ; tout le monde le supplie de consentir à la paix et à la seule condition qui la rende inviolable ; lui-même, que Turnus se représente comme son ennemi et qui ne fait pas mystère de l'être, se jette à ses genoux, lui demande d’avoir pitié des siens (1), de renoncer à son orgueil et de s’en aller puisqu'il est vaincu — Pulsus abi 366 — ; et en effet, à Laurente, Turnus n’est pas chez lui; sa capitale, c'est Ardée. Il y a assez de sang répandu (?) — Drancès se donne ici comme l’ami du peuple et l’appui des malheureux ; c’est un beau rôle — ; ou bien s’il est sensible à la gloire, s’il a un courage si ferme — Drancès a l'air d'en douter —., s’il tient tant à ce trône, qui lui sera apporté en dot — 1l lui impute un calcul d'intérêt —, qu'il ose se mesurer avec l'ennemi du pays. Et dans un mouvement d’une ironie superbe et empoisonnée, qui sent le tribun démagogue, il se demande si, pour que Turnus obtienne une épouse royale, il faut que le peuple, foule vile qu'on n’enterre ni qu'on ne pleure (*) et dans lequel il se comprend audacieusement, quoiqu'il n'ait point risqué sa vie, que ce peuple jonche le sol. Que Turnus, dont il met encore une fois en doute le courage ose regarder en face le rival qui le défie — Qui uocat 375 — ; c’est là le mot important, qui met injurieusement Énée au-dessus de son adversaire ().

L'effet produit sur Turnus par le discours de Drancès est vigoureusement caractérisé par Virgile : c'est une exaspération violente (}

— exarsit wiolentia Turni 376 — ; sa riposte s'annonce par un grondement — Dat gemitum 377 — et elle sort du fond de sa poitrine comme une explosion — ruwmpitque has imo pectore uoces 377. Le discours de Drancès est avant tout un outrage personnel à son adresse ; c’est l'outrage qu'il relève d’abord ; l'intention la plus visible et la plus perfide de son adversaire a été de faire planer sur lui un soupçon de lâcheté ; c’est là ce qui l’a ulcéré, c’est ce renroche dont il veut se laver et qu'il lui renvoie victorieusement : Drancès est un parleur abondant, alors qu'il faudrait agir et qui fait de grandes phrases, tant qu'il se sent à l'abri (!) : avec une ironie mordante, Turnus trouve naturelle cette éloquence tonnante — iona eloquio 383 ; elle est fort bien caractérisée — chez un homme qui s’est si brillamment distingué dans le combat ; or 11 n’y a point paru ; puis, brusquement, il le met au pied du mur en le défiant de marcher avec lui à l'ennemi (?) ; et, comme Drancès reste coi, il l’écrase en constatant qu'il n’y a chez lui qu’une langue qui frappe l’air et des jambes rapides à fuir. L’exécution est sommaire et définitive (3).

Un autre reproche lui a été particulièrement sensible, celui d’avoir été battu — Pulsus ego ? 392 — ; il le relève (4) en rappelant à cet être dégoûtant — foedissime 392 (°) — ses glorieux exploits, le Tibre gonflé du sang troyen (f), la descendance d'Évandre anéantie, les Arcadiens dépouillés de leurs armes et en rétablissant la vérité malignement défigurée sur son irruption dans le camp, où il a tué les colosses Pandarus et Bitias et répandu le carnage, quoiqu'il fût prisonnier dans le rempart (°).

Ce ne sont là que de vaines injures ; ce qui est plus important pour l'influence sur l'assemblée, c’est l’assertion défaitiste : la guerre est désormais sans espoir — Nulla salus bello 399 — ; elle est d’un fou — demens 309 — et s’appliquerait mieux aux affaires d’Énée avec qui son adversaire semble avoir partie liée (8). Turnus proteste contre ces tendances alarmistes et sa protestation n’atteint pas seulement Drancès, mais indirectement Latinus lui-même (°) et l'attitude découragée prêtée à Diomède ; comme ici le terrain n’est pas très solide et qu'en effet les choses ne vont pas aussi bien qu’on pourrait le souhaiter, il se réfugie dans l'ironie et exagère à dessein ce qu'on raconte de l'épouvante inspirée par les Troyens aux chefs grecs qui les ont vaincus ().

Enfin, pour en finir avec cette feinte terreur exprimée par Drancès, dans un mouvement pathétique, de le voir attenter à ses jours, il le rassure (11) en l’accablant de son dédain; ce n’est point par son fait que Drancès perdra jamais cette âme méprisable, qui est bien à sa place dans la poitrine qu'elle habite.

Drancès est écrasé par cette éloquence vengeresse, qui n'a pas les développements artificieux de la sienne, mais qui est autrement énergique, loyale et directe.

Le terrain ainsi débarrassé et la querelle personnelle vidée, Turnus se tourne vers Latinus et aborde le sujet même de la délibération ; il l’aborde par une concession, dans des termes qui montrent combien au fond elle est inadmissible et le révolte (1). Si la situation est en effet désespérée (?), il faut faire la paix ; mais cette paix lui semble si humiliante — dextras tendamus inertis 414 — qu'on comprend qu'il se reprenne immédiatement en déclarant que, pour quelqu'un qui a un peu de cœur, la mort est préférable (). Il discute alors cette situation, que Latinus a peinte sous des couleurs si sombres, et il montre qu’elle est loin d’avoir la gravité que lui prête un découragement injustifié ({) ; les Latins ont encore des ressources, l’armée est intacte, ils ont comme auxiliaires les peuples de l'Italie (5), les Troyens eux aussi ont perdu beaucoup de monde ($) ; pourquoi se laisser abattre (7) avant d’engager l’action ? C’est là le langage du mâle courage opposé à la faiblesse d'âme. Il ajoute que la Fortune est changeante ($), ce qui est à la guerre la vérité même ; il énumère les alliés qui restent encore aux Latins et qui suppléeront à l’absence de Diomède (°), Messapus, Tolumnius, Camille et sa cavalerie (1). Ceci est une préparation habile de Virgile, puisque la prochaine bataille sera une bataille de cavalerie et qu'elle se livrera sous la direction de Camille.

Il termine par une riposte au coup droit que lui a porté Drancès en le sommant de relever la provocation d'Énée au combat singulier ; il accepte le défi avec une grande noblesse, en exprimant le ferme espoir de vaincre, fût-il vrai qu'Énée vaut Achille et porte comme lui une armure faite par Vulcain ; il l’accepte parce qu'il a fait le sacrifice de sa vie à ses concitoyens et à Latinus son beau-père (1) — il répond ainsi au reproche d’égoïsme formulé par Drancès —et parce qu'il ne le cède en vaillance à aucun des anciens. Ce n’est pas Drancès, à qui il témoigne ainsi une dernière fois son mépris, qui subira la mort, si elle est fatale ; mais ce n’est pas lui non plus qui sera à l’honneur, s’il y a là du courage à déployer et de la gloire à recueillir.

Ce discours est admirable comme vengeance éclatante d’un héros contre un lâche, comme manifestation de fa fermeté d'âme lucide en face de la pusillanimité désemparée, de l'enthousiasme généreux, qui fait sans hésiter l’abandon de sa vie. Il grandit singulièrement : Turnus. Et pourtant au fond Drancès n’a point perdu sa peine, puisqu'il a acculé Turnus au duel qui lui coûtera la vie.

Attaque brusquée des Troyens. Mesures prises pour parer au danger

(445-531). — 7. Ce duel devant être, suivant le plan de Virgile, la conclusion de l’Enéide est nécessairement retardé par les événements. La discussion — certantes 446 — en est là, quand tout à coup — ecce 448 — un messager se précipite, annonçant que les Troyens et les Tyrrhéniens descendent du Tibre en ordre de bataille et couvrent toute la plaine. Les Latins sont évidemment surpris (1) ; l'effet de la nouvelle est foudroyant ; il en résulte un bouleversement matériel et moral, que Virgile décrit en termes énergiques : tumulte effroyable dans le palais du roi, grandes manifestations de terreur dans la ville, trouble dans le peuple qui est secoué, explosion de fureur guerrière — irae 452 (2) — ; on réclame des armes ; c’est le cri de la jeunesse (?) ; les sénateurs pleurent et murmurent (?) ; ces mouvements divers se traduisent par des clameurs pareilles à celles des bandes d’oiseaux qui s’abattent sur un bois ou des cygnes rauques dans les marais bruyants de l'embouchure du PÔ (). Quant à Turnus, il quitte brusquement l’assemblée en laissant un adieu ironique aux pacifistes, qui y siègent.

Énée nous a été représenté au X® livre comme un stratégiste de premier ordre ; pour achever sa victoire, 1l a conçu un plan, qui nous est communiqué plus loin et qu'il met immédiatement à exécution : lancer sa cavalerie dans la plaine.pour attirer à elle et accrocher l’armée qui s’est repliée sur Laurente, pendant ce temps faire avec le gros de ses troupes une marche forcée à travers la montagne et enlever par une brusque surprise la ville dégarnie. Mais l'intention de Virgile est de lui opposer dans la personne de Turnus un rival digne de lui, capable lui aussi de concevoir un plan stratégique et de manœuvrer. Pris à l’improviste, le jour précédent, par le débarquement d’Énée sur un point où il ne l’attendait pas, Turnus, cette fois, est sur ses gardes et ses éclaireurs l’ont renseigné exactement sur les intentions de l’ennemi ; il prend donc des dispositions en conséquence ; sa cavalerie arrêtera devant Laurente la cavalerie étrusque et troyenne ; quant à lui, il occupera avec son infanterie un défilé de montagne qu'il connaît bien ; là il attaquera Énée à l’improviste et l’anéantira. La riposte est bien conçue ; malheureusement pour lui il s’est laissé enlever le jour précédent l'initiative des opérations, ce qui est un désavantage, et il ne la retrouve pas ; en outre il a la male chance ; la partie de son armée qui combat sans lui n'offre pas la résistance sur laquelle il comptait ; il est obligé de quitter, pour couvrir Laurente, la position favorable sur laquelle il attendait Énée ; Énée n'obtient qu’un demisuccès, puisqu'il n’enlève pas la ville, mais il échappe au désastre.

Turnus est toujours bouillant, prompt à l’action ; mais en même temps, c’est un esprit lucide qui a vite pris son parti. Seul en face d'un

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