‹ L'art de Virgile dans l'ÉnéideChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

L'œuvre d’art est le produit du génie de l’auteur assujetti à des conventions esthétiques déterminées. La grande faute de Virgile a été d'accepter, sans les vérifier, peut-être par une certaine mollesse d'esprit, des conventions esthétiques erronées et d'y enchaîner sa liberté. Pour les Romains du siècle d’Auguste, l'épopée n'était pas une forme qui avait traduit à une certaine époque l'idéal d'une race parvenue à un certain degré de culture. C'était l'expression la plus parfaite de la poésie, définitivement fixée pour tous les âges et pour tous les peuples. Un grand poète devait, s'il voulait s'élever au premier rang, écrire une épopée .C’est pour cela que Virgile a fait une épopée, qui est une œuvre de cabinet, qui résume un effort cérébral personnel très considérable et qui est artificielle. Or l’épopée-type pour les contemporains d’Auguste était l'épopée homérique ; c'est donc une épopée d'aspect homérique que Virgile s’est proposé de reproduire ; là encore il renonçait à son indépendance pour s’asservir à quelque chose d'extérieur. Ce quelque chose d'extérieur, il fallait à la fois l’imiter et le renouveler ; car tout en admirant Homère, les Romains du premier siècle avant J.-C. exigeaient pour la satisfaction de leurs goûts un art moins simple, plus nerveux, plus orné, à effets plus saisissants que l’art homérique. 11 fallait d’abord choisir un sujet qui fût légendaire et nous transportât dans l’âge héroïque ; quoi qu’on en ait dit, celui auquel s’est arrêté Virgile, n’était pas particulièrement ingrat ; les critiques qu'on a adressées à Virgile se justifient moins par le sujet lui-même que par la façon dont il l’a traité. Le point de vue particulier qu'il a adopté, c'est que cette légende était de l’histoire ; comme elle lui était transmise par des sources diverses, il avait à l’arranger suivant les buts de son poème et à faire prévaloir sur chaque point la version qui lui convenait le mieux ; mais il s’in-

terdisait de faire figure d’inventeur ; il faut admettre que l'imagination de Virgile était peu inventive ; mais il faut remarquer qu’en se présentant comme l'historien d’un passé réel, il s’interdisait toute fantaisie créatrice. Là encore il se mettait en lisière. La légende ne lui offrait que de grandes lignes vides et un squelette de faits ; il s'agissait de remplir le cadre ; il l’a rempli avec des motifs qu’il a empruntés pour la plus grande partie à Homère ; il s'était tracé dans l’Zliade et dans l'Odyssée des zones et comme des îlots d'imitation où il allait s’approvisionner ; mais il ne s’est pas interdit de les chercher ailleurs, chez les poètes épiques postérieurs comme Apollonios et les tragiques comme Euripide. Comme l’Enéide est une suite de morceaux rédigés isolément, elle est une agglomération de motifs d'origines diverses ; Virgile n'est pas un créateur qui tire de son fonds, c’est un démiurge et un ordonnateur ; il a à sa disposition tout un arsenal de matériaux avec lesquels il compose la substance de l’Enéide ; les motifs qu’il a ainsi accumulés sont nombreux ; ils ne le sont p?s assez pour l'étendue du poème, puisqu'ils reviennent en général plusieurs fois, souvent modifiés, mais toujours reconnaissables, comme les figurants, qui sur un théâtre réapparaissent avec des costumes différents. On a l’impression que Virgile vit sur une matière un peu mince pour l’œuvre et en même temps qu'il s'est donné pour l’amasser une peine énorme ; quand on lit les livres de bataille, on se rend compte qu'il s’est imposé un labeur très lourd pour se procurer des noms pour ses personnages, pour donner à ses personnages un semblant d'individualisation, pour les diversifier par les armes, par le costume, par la façon dont ils sont blessés et dont ils meurent.

La fabrication de l’Enéide est un prodige de patience, d'ingéniosité, de science de la mise en œuvre ; l’étude de cette fabrication est très intéressante pour qui veut pénétrer les procédés et les secrets du métier virgilien ; mais l'intérêt ne va pas au delà ; rien de tout cela n’est vivant. Ce qui est extraordinaire, c’est que, dans cette besogne si minutieuse et qui sûrement lui a paru plus d’une fois fastidieuse, il ne se soit pas éteint et que sur cette charpente morte il ait organisé un corps vivant. Si, comme on le raconte, le Seigneur a pris une argile quelconque, qu'il lui ait donné une forme et qu'ensuite il lui ait insufflé l'existence, Virgile a agi de même et à ce point de vue il est créateur. Si l’on prend l’Enéide pour ce que d’après l'étiquette elle paraît être, c’est-à-dire pour un poème narratif, si l'on n’envisage que la succession des faits, elle ennuie ; il en est tout autrement, si on la considère comme ce qu'elle est en effet, c'est-à-dire comme un poème dramatico-lyrique ; et en effet c’est une vibration d'âmes.

A ce point de vue elle n’a pas vieilli et elle conserve un intérêt humain. On y trouve une richesse, une vivacité de sentiments, qui en font l’œuvre la plus chaude qu'on puisse imaginer. On regarde Virgile comme l'interprète le plus attendrissant des sentiments doux qu'on appelle à cause de cela des sentiments virgiliens. Virgile étant un poète objectif ne nous a pas livré le secret de son âme et ilest scabreux de chercher à l’atteindre toujours derrière ses personnages ; toutefois il est vraisemblable que l’opinion courante doit être complétée et modifiée. Ce qui se fait jour dans l’Enéide, ce sont tous les sentiments qui peuvent dans leur infinie variété agiter l'âme humaine ; on les y rencontre tous, jusqu'aux plus violents qui s’exaltent dans les emportements les plus tumultueux ; d’où il faut conclure que Virgile était capable d’éprouver et d'exprimer toutes les émotions, qu'il sentait tout et qu'il le sentait avec une nature italienne, c’est-àdire avec une vivacité extrême, que ce sont des fragments de cette sensibilité universelle que présentent tout à tour les héros de l'Enéde, qu'il s'identifiait sans peine avec eux, que c’est lui qui vit successivement en eux tous. C’est dire qu'il avait au plus haut degré le tempérament qui fait les grands poètes. Il nous dit ce que font les acteurs de l'Enéide et cela nous laisse assez indifférents, mais il insiste sur ce qu'ils sentent et c’est là ce qui nous touche. Tous au contact des choses frémissent et personnifient un ou plusieurs sentiments ; chez Didon c’est l'amour avec ses illusions et ses désespoirs qui consument une grande âme ; chez Énée, le plus conventionnel de tous, c'est la piété sincère et reconnaissante envers les dieux, c’est aussi l’affection paternelle et filiale ; chez Anchise, c’est la sollicitude éclairée, vigilante et délicate pour un fils chéri ; chez Évandre, chez Mézence, chez la mère d'Euryale c’est la douleur, que cause la perte d’un enfant unique ; chez Nisus et Euryale, c’est l'amitié la plus ardente et dévouée et c'est en même temps cette soif de la gloire, cet héroïsme juvénile qui court au sacrifice ; Iule est plein d’ardeur et de velléités généreuses; Évandre et Latinus ont la générosité accueillante envers les étrangers et l'ouverture du cœur ; Latinus, rempli des meilleures intentions, mais faible, dominé par les événements et par des volontés mieux trempées que la sienne, souffre de ce qu’il ne peut empêcher et est malheureux. Les dieux eux aussi ont une âme toute pétrie des passions qui tourmentent l'âme humaine ; chez Junon, c’est l’orgueil, la colère, le ressentiment inassouvi, le besoin de commander ; chez Vénus, la tendresse maternelle la plus en éveil et la plus prévoyante, qui cajole et qui flatte pour arriver à son but.

Ce ne sont pas seulement les personnages du premier plan qui se

montrent accessibles à toutes les émotions. Excepté ceux qui ne représentent qu'un nom, les éphémères qui ne sortent un instant du néant que pour y rentrer tout de suite, les plus humbles et les plus insignifiants ont une vie intérieure, sur laquelle un jour s’ouvre pour nous ; ils apparaissent à un moment de leur existence psychologique où ils sont affectés d’une certaine façon par quelque chose. De personnages glacés, qui n’éprouvent rien, il n’y en a pas dans l’Enéide ; il semble que Virgile fût impuissant à en concevoir un seul et c’est pour cela que nous sommes choqués, comme par une inconcevable anomalie, de l'indifférence opposée aux ardeurs de Didon par Énée, lequel du reste passe ailleurs par des émotions variées et profondes. Les moindres figurants ont des épithètes, qui sont banales, fortis, fidus, acer, mais qui signifient un état d’âme ; les collectivités même ont le leur ; les Troyens ne sont pas une masse inerte qu’Énée traîne à sa suite ; les événements ont sur eux une action très vive ; ils sont tour à tour découragés, accablés, réconfortés, joyeux ; les Latins se laissent déprimer par la défaite ou dans le péril extrême se montrent ardents à se défendre ; les Rutules, saisis de pitié pour Turnus, remués par la honte, ne veulent pas le laisser se sacrifier pour eux.

Tous les personnages de Virgile extériorisent leurs sentiments avec la spontanéité la plus franche et la plus prompte ; il y en a naturellement de plus ardents, de plus exaltés les uns que les autres ; chez certains la tension de la sensibilité va jusqu’au point où il semble que tout va se briser. Chez Junon, la passion se déchaîne en transports inouis ; elle lui enlève toute possession d'elle-même, toute clairvoyance, l’aveugle, étouffe en elle toute notion du juste et suscite des violences inutiles dans leur férocité. La passion accule inexorablement Didon à la mort, mais auparavant elle exerce sur elle de tels ravages qu'elle opère en elle comme une œuvre de destruction interne. Les grandes douleurs aboutissent à des défaillances qui sont des images de la mort. Parmi tous les organismes sensibles créés par Virgile — car là il est véritablement créateur — le plus excitable, le plus varié, le plus parfait est Turnus. Turnus, fils de roi, jeune, beau, guerrier heureux et vaillant, bien accueilli dans la famille de Latinus, sur le point de conclure un mariage qui comble tous ses vœux, voit tout à coup toutes ses espérances renversées ; il les défend avec une énergie farouche ; il est audacieux, impétueux dans l’action ; il tente l'impossible, impose sa volonté, déchaîne la guerre ; il affronte résolument une tâche supérieure à ses forces, accomplit les prouesses les plus hardies, mais ne peut saisir la victoire. Il lutte contre la malveillance, se défend avec l’indignation d’un cœur ulcéré contre des accusations basses, subit le

découragement et a des réveils énergiques d'espoir ; ‘finalement, il vient palpitant, hors de lui, s'offrir aux coups d'Énée et il succombe brisé, vaincu moralement, se rendant compte que ce n'est pas contre un homme comme lui qu'il a lutté, mais contre ces forces irrésistibles des destins, contre lesquelles il est enfantin de vouloir se dresser, car elles vous broient.

Le bouleversement des âmes se traduit toujours chez Virgile par les accents du pathétique le plus fort ; la passion s'exprime avec cette grande éloquence lucide, qui est sa forme la plus noble et donne lieu. à des discours enflammés, à des explosions où elle s'élève à une extraordinaire hauteur.

C’est surtout dans les combats que l'atmosphère de l'Enéide s’échauffe et que l’âme humaine apparaît enfiévrée. Les guerriers, même ceux qui sont presque des inconnus, ne sont point des gagistes qui échangent de grands coups pour le plaisir de la galerie ; ce sont des hommes haletants, transfigurés, qui y vont pour leur compte et de tout leur cœur. Le combattant est dominé par la colère — ra — et son état d'âme nous est révélé par des épithètes violentes ; 1l veut la mort de l'adversaire parce qu'il est son ennemi personnel —

inimicus —, il n’a plus de raison, plus de sang-froid — amens — ; il est bouleversé — {urbidus —, bouillant — feruidus —, exalté par le succès — exsultans — ; il a le mépris hautaïn de l’ennemi, le triom-

phe insultant, inexorable ; il repousse la prière du blessé qui est pris d’épouvante en voyant près de sa chair briller le fer, qui va s’y enfoncer. C’est une peinture saisissante de l’enivrement de la nature humaine dans la bataille.

Ainsi l'Enéide nous met en contact avec les émotions les plus diverses et les plus fortes que l’homme puisse ressentir et nous les fait éprouver. C’est par excellence un poème émotif.

Et ce n’est pas seulement un écho où retentissent tous les accents de la sensibilité de l’âme, c’est un miroir où se reflètent tous les aspects de l’insensible nature. Si l'imagination de Virgile n’est pas créatrice, elle est essentiellement représentative ; elle l’est au point de vue des. sons aussi bien qu’au point de vue des couleurs et des formes ; le pittoresque sonore et le pittoresque visuel s'associent dans l’Enéide et vont de concert, commandés par le sujet et non par les préférences de Virgile. Il est certain que Virgile aimait la nature et que ses yeux et ses oreilles lui apportaient des sensations autrement multiples et vives que celles du commun des hommes, qui ne savent ni voir, ni entendre. Pourtant le pittoresque chez lui n’est pas toujours d’obser-. vation directe et il est parfois difficile de distinguer celui-ci du pitto-

resque de lecture ; son imagination était aussi bien mise en jeu par l’un que par l’autre. L'image l’enchantait et s’imposait au travail de son esprit, quelle que fût la voie par laquelle elle lui parvenait. Habitant de Naples, il avait entendu les grandes sonorités de la mer; il n'avait jamais entendu les grandes sonorités des batailles et pourtant celles-ci tiennent leur place dans les livres de combats, comme les autres là où il est question de navigation.

Il aimait les paysages italiens ; la présence des Troyens en Italie lui a permis d'en décrire quelques-uns, tels qu'ils étaient restés gravés dans ses yeux. Très caractéristique est la sauvagerie de la gorge d'Ampsancte dans les Apennins, enserrée dans des pentes couvertes de bois au feuillage sombre ; c’est évidemment l'impression toute fraîche que Virgile nous en apporte. À ce rude paysage montagneux s'oppose l'embouchure riante du Tibre avec ses eaux blondes, les arbres qui les bordent, les oiseaux qui voltigent et qui donnent un concert ; nul doute que Virgile n’en ait personnellement goûté le charme. Bien souvent il résume une impression dans une simple épithète comme au Catalogue du VITE livre dans l’énumération des villes italiennes, au IIIe dans la courte description de la côte Sud de la Sicile ; ce ne sont que des indications jetées en passant ; mais elles évoquent tout un paysage. La courte description, également au IIIe livre, des Cyclades que Virgile n'avait jamais vues n’est pas moins jolie et il faut quelque réflexion pour s’apercevoir que nous n'avons affaire là qu’à un pittoresque de lecture et de réminiscence.

Le sujet de l’Enéide étant l’action et l’état d'âme des personnages, le pittoresque ne saurait y être traité pour lui-même. Les comparaisons fournissaient à Virgile un terrain tout préparé pour l'y introduire. Il est fâcheux que, comme il a construit l’âme de ses personnages avec des éléments psychologiques pris sur le vif, il n’ait pas composé ses comparaisons avec des impressions directes de la nature ; la plupart du temps il les emprunte à Homère ; mais quelquefois on constate chez lui le besoin d'insérer dans cette matière traditionnelle le souvenir d’une vision qui l’avait frappé personnellement. Ainsi, au IV® livre, Énée assailli par les demandes de Didon et y résistant est assimilé à un grand chêne que les vents secouent sans pouvoir le déraciner ; l'image en elle-même n’évoquerait aucun pays spécial si Virgile n'ajoutait que les vents du Nord viennent des Alpes ; il y a là un souvenir de l'enfance passée dans la Cisalpine ; de même les géants qui, au VIIS livre, défendent le camp troyen sont comparés aux chênes qui se dressent sur les bords du Liquetius, du Pô et de l’Adige. Il est à remarquer que ces échappées de vue sur la nature, incorporées depuis

Homère à la matière épique et en faisant partie intégrante, sont souvent présentées dans des vers ou dans des fragments de vers provenant des Géorgiques ; c’est à l’époque des Géorgiques qu'il s'était mis, comme le voulait l’ouvrage, en contact direct et prolongé avec la nature ; il ne semble pas qu'il ait jugé à propos pour la composition de l’Enéide de renouveler beaucoup ce contact : il a mieux aimé se servir des ressources préparées antérieurement ; combien il aurait ajouté de charme à l’Enéide, si, dans chacune de ses comparaisons, 1l avait enfermé l'impression d’une chose vue par lui et non par un de ses prédécesseurs, comme au IX livre la chute du géant Bitias lui rappelle le fracas de ces blocs de maçonnerie jetés dans la mer pour l'édification du palais de Baïae, le bouillonnement de la mer et l'émersion du sable noir. Là Virgile a vu et vu en poète.

Autant qu'aux spectacles de la nature il s'intéresse à ceux qui sont . le résultat de l’activité et de l’industrie humaïne. Au premier livre, à propos de la réception des Troyens par Didon, il a rendu magnifiquement l’aspect somptueux de ces grands palais où, sous les lambris dorés, des lustres répandent une lumière plus éclatante que celle du soleil, où l’argenterie massive, l'or et la pourpre étincellent, où les voix bruyantes des invités se répercutent le long des vastes galeries soutenues par des colonnes. Ce pittoresque de l’opulence dans ses manifestations les plus éblouissantes est rendu avec une abondance de moyens provenant et de l’observation personnelle des nuits passées dans les palais romains et des descriptions des poètes antérieurs. Tout cela se mêle dans l'imagination de Virgile pour produire un tableau éblouissant.

Au pittoresque des choses s'ajoute dans ses vers le pittoresque des êtres ; il peint les hommes de la façon la plus plastique dans leurs attitudes, dans leurs gestes, dans leur activité. Leur vie intérieure se révèle par des mouvements, par des cris. En proie à la douleur, ils se tordent, ils se frappent, ils hurlent, ils se jettent à terre. Les sentiments, les passions ébranlent, agitent leurs corps. Lorsque Didon est résolue à mourir, elle se précipite avec fureur sur le bûcher ; elle est tremblante, farouche ; elle roule des yeux rouges de sang, ses joues palpitantes sont marbrées et elle est pâle de la mort prochaine. Au moment de l'échange des serments, Turnus, qui se sent voué à la mort, est posé comme par un peintre, humble et suppliant devant les autels, avec son visage d’adolescent et la pâleur de son corps juvénile. Quant à Camilla, elle est l’image la plus fraîche et la plus charmante de la grâce virginale par la sveltesse et la vigueur agile de son corps dont la pratique des sports a ennobli les lignes et que parent la pourpre et l'or.

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J'ai dit quelle ardeur les guerriers de Virgile apportent au combat : le côté matériel de l’action, c'est-à-dire le mouvement et le bruit, est décrit avec une vigueur saisissante. Nous avons beau savoir que les rencontres particulières sont imitées de l’Jliade, que les mêlées d’ensemble reflètent Ennius, l'impression totale est celle de quelque chose d’original et l’aspect menaçant de la guerre apparaît dans toute sa puissance. Les lances se hérissent comme la moisson d’un champ de blé. Tantôt la lumière chatoie sur les armes resplendissantes, tantôt le ciel se voile sous une nuée de traits, ou la poussière soulevée plonge les combattants dans la nuit noire. Le tumulte et le bruit sont à leur comble ; les javelots et les flèches sifflent ; les clameurs des soldats emplissent le ciel et se répercutent au loin ; sous les coups frappés les armures résonnent ; elles retentissent lors de l’écroulément des COrps ; ceux-ci palpitent et se tordent, lorsque le fer les transperce ; ils s’agitent dans les convulsions de la mort ; les blessures sont horribles et sur le sol le sang coule à flots.

Au-dessus du pittoresque reproduit se place le pittoresque créé, résultat du travail d'une imagination puissante, qui, combinant, agrandissant les éléments fournis par la réalité arrive à des effets que celle-ci ne donne point. Ici encore Virgile a été créateur ; 1l a ouvert devant nous les vastes espaces du monde souterrain où s'étendent de sombres forêts, où luit l’onde immobile des marais sinistres, où courent des fleuves aux eaux lourdes et boueuses, où roulent des. flammes torrentielles ; le tout est entrevu dans une demi-obscurité dans laquelle circulent des formes imprécises, des ombres vaines ; tout est vide, tout est irréel, tout est décoloré ; un silence angoissant règne, interrompu çà et là par des bruits terrifiants et prolongés. Et au sortir de ces ténèbres pesantes, Virgile fait rayonner à nos yeux la lumière sereine et pure des Champs-Élysées sur les bosquets printaniers et sur les pentes mollement gazonnées. Ce sont là pour le lecteur des impressions inoubliables et profondes. Aïlleurs il nous peint une ville antique, capitale d’un immense empire, regorgeant des trésors de l'Asie, s’anéantissant dans la nuit à la lueur des incendies et s’abîmant dans les flammes, tandis que ses défenseurs épars s’agitent inutilement pour la défendre et que les cadavres s’amoncellent dans les rues au seuil des maisons et des temples. C’est là une vision grandiose.

Il y a dans toute l’Enéide une fermentation de vie interne et un spectacle ; quand on s’est abandonné sans préoccupation érudite et critique à en goûter le mérite sous ce double aspect, on regrette ce qu'il y a de conventionnel dans le cadre et dans la présentation ; on regrette que Virgile ne se soit pas libéré des liens dans lesquels il s’est comme à

plaisir enchaîné ; qu'il ait eu la superstition des formes traditionnelles et des choses établies, qu'il n’ait pas osé être simplement luimême ; derrière l’œuvre, on aperçoit un poète plus grand que celui qui s’est cru obligé de la faire telle qu'elle est.

En constatant que l’Enéide est un poème individuel, représentant

surtout l'effort intellectuel et érudit de Virgile, il ne faudrait pourtant .

pas croire qu'elle n’a aucun lien avec les temps où elle est née et avec le peuple qui l’a vu naître ; elle contient bien des choses qui la rattachent de près au siècle d'Auguste et des idées directrices qui sont nettement nationales. Virgile s’est proposé de peindre l’époque héroïque telle qu’elle apparaît chez Homère, non sans se piquer d’une couleur locale trop exacte et en se permettant des anachronismes ; le plus gros de ces anachronismes est d’avoir donné à ses personnages une psychologie et une moralité qui sont celles de l'élite d’une société formée par le long enseignement des philosophes. Énée par exemple est le beau-frère d'Hector, mais en même temps il est le contemporain d’Auguste. Les héros de l’Jliade et de l'Odyssée et ceux de l’Enéide, peuvent avoir à peu près les mêmes mœurs, en réalité ils n'ont point la même âme et sont les produits d’une tout autre culture. Achille, dans l’Zhade, oublie, parce qu'on lui a pris sa maîtresse, ses devoirs de solidarité envers ses compagnons d’armes et les verrait anéantir sous ses yeux qu'il ne se dérangerait pas. Ulysse, dans l'Odyssée, est un rusé compère, adroit, énergique, courageux, mais pour qui le but suprême de la vie et la règle-de conduite est de se tirer habilement des mauvais pas. Leurs pareils seraient singulièrement déplacés parmi les honnêtes gens de l’Enéide où ce qui frappe d’abord c'est qu'on y respire un parfum de bonté, de respectabilité, qu'on se sent parmi des types d’une humanité singulièrement affinée et ayant pour le juste et l’honnête un louable respect ; il n’y a dans l’Enéide que peu d'exemples de perversité: le traître Sinon qui est copieusement maudit, Drancès dont les calomnies venimeuseS sont là pour faire valoir la franchise généreuse de Turnus, Mézence qui nous est représenté comme ayant été un abominable tyran et comme continuant à être un impie, mais qui, par les reproches qu'il se fait de n’avoir pas rempli ses devoirs envers son fils, montre qu’il a une conscience élevée et sévère, et Junon dont le caractère était imposé par le plan de l'Enéide, mais soulève de la part de Virgile lui-même une protestation. Il est certain qu'Énée est un personnage qui manque d'unité ; il y a pourtant chez lui un trait fondamental, qui est d’être un homme de devoir ; 1l l’est quand il défend Troie, quand il refuse d'abandonner

son père, quand 1l descend aux enfers pour le retrouver ; il est bon, 11.

est homme de famille, il est dévoué à ses compagnons, il est pieux envers les dieux ; un peu mou d’abord dans l’accomplissement de sa mission, il la remplit à partir du VIe livre avec une inlassable énergie ; il est juste, modéré dans ses demandes, reconnaissant des services qu on lui rend, respectueux de la foi jurée, loyal, ne recourant aux armes que pour obtenir son dû. S'il se conduit d’une façon déplorable avec Didon, c’est qu’il ne se connaît aucun devoir envers elle. Didon est d’une délicatesse morale remarquable ; si elle commet une faute, qui du reste lui est imposée, elle la caractérise ainsi avant de la commettre, et, après avoir essayé de se faire illusion, elle l’expie délibérément. Matériellement coupable, elle conserve sa pureté morale, comme Andromaque conserve la sienne, bien qu’elle ait dû subir deux époux après Hector. Turnus défend ses droits et ne réclame que ce qu'il croit lui appartenir légitimement. Latinus, Évandre, sont de bons rois, réfléchis et pondérés, qui gouvernent sagement leurs peuples ; ils donnent une idée aimable de la vieillesse, quand elle marche dans les voies de l'honnêteté. Pour les jeunes gens, indépendamment de leurs belles qualités de vaillance, ils sont toujours prêts à se dévouer ; Nisus et Euryale périssent pour n’avoir pas voulu se séparer et Lausus succombe en voulant sauver son père. Il y a de belles âmes dans l’Enéide et les personnages y sont d’honnêtes gens ; ils sont en outre sympathiques parce qu'ils sont bien élevés ; ils ont des formes ; ils se présentent avec une modestie qui n'exclut pas la conscience de leur mérite ; ils s’abordent courtoisement et se parlent poliment ; ils savent vivre ; Virgile paraît en avoir pris le modèle dans la bonne société contemporaine, celle où on se piquait d'urbanité. Enfin l’Enéide a une autre signification que sa signification d'art, une signification nationale ; Virgile y a déterminé et affirmé comment il entendait les destinées de son pays. Deux événements d'importance capitale les conditionnent : la clôture de la période des guerres civiles, la victoire de la nationalité romaine contre l'Orient. Ces deux choses on les doit à Auguste ; Auguste est désormais le chef incontesté des Romains ; il fondera une dynastie qui continuera ses traditions et ses bienfaits ; Virgile est donc absolument dévoué à Auguste, mais derrière Auguste il aperçoit le peuple romain et il le glorifie. Lorsqu'au VIe livre il a énuméré tous les grands hommes qui ont construit et cimenté de leur sang la grandeur de son pays, lorsqu'il a rendu l'hommage indispensable à Auguste, c’est le peuple romain qu'il évoque en dernier lieu avec son caractère de conquérant et d’'organisateur ; c’est le peuple-roi qui est chargé par la volonté divine et par l'arrêt du destin d’administrer le monde soumis. Auguste naturellement pas-

sera, mais Rome règnera toujours sur l'univers. C’est là la formule de l’impérialisme dont l’apparence est grandiose, mais dont la survivance a été funeste à l'humanité. Virgile est le porte-parole de la théorie du peuple prédestiné établissant l'unité dans le monde par la force et à son profit, il est le poète impérialiste par excellence, non pas seulement dans le sens du dévouement à la personne de l’empereur, mais dans celui de l'acceptation, de la proclamation de l'idée. Ce peuple-roi, il avait primitivement songé à en faire, par une combinaison érudite et sans fondement, le descendant des Troyens expatriés ; il a changé d’avis au cours de son travail ; en dernière analyse, il a fait du peuple romain l’aboutissement, avec un léger mélange de sang étranger, de la race italienne dont il a reconnu la vigueur robuste et les grandes vertus ; c’est chez les anciennes populations italiennes qu'il a été chercher l’origine des institutions romaines, non point par curiosité archéologique mais par reconnaissance pour des ancêtres vénérés. Ce qu'il contemple avec une pieuse et vibrante admiration dans l'Italie du temps d’Énée, c’est Rome en puissance. Aussi les passages consacrés dans l’Enéide à la célébration des gloires romaines ne sont-ils pas des épisodes arbitraires et des pièces de rapport. C’est une anticipation de l’histoire de l’Italie, qui ne pouvait se développer autrement qu’elle ne l’a fait. Si imprégné que Virgile soit de culture grecque, si préoccupé d’alimenter avec la poésie grecque sa propre poésie, c'est l'Italie qui possède son cœur, c'est à sa gloire qu'il a écrit l’Enéide ; il est le premier grand poète italien. |

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INTRODUCTION. — LA CARRIÈRE POÉTIQUE DE VIRGILE. LR Re CO OR

Principes critiques, p. 1. — Chronologie des « Bucoliques », p. 1. — : Chronologie des « Géorgiques », p. 7. — Chronologie de L’ « Énéide », p. 21. — Origine de l’inspiration des « Bucoliques », p. 28. — Origine de l’ins-

piration des « Géorgiques », p. 29. — Origine de l'inspiration de l’ « Énéide », p. 33. — Éléments constitutifs de l” « Énéide », p. 37. — Méthode de travail de Virgile. Plan de l’ « Énéide ». Exécution du plan, p. 43. — Dernière année et mort de Virgile, p. 49. — Condamnation par Virgile de l’ « Énéide », p. 50. — Edition de l’ « Énéide » par Varius, p. 53.

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