‹ L'art de vivre cent ansChapitre 2 sur 5 · A 45 FRANCS · texte numérisé non relu

A 45 FRANCS

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ABRÉVIATION. — L’abréviation est interdite dans la rédaction des actes.

Elle est permise, mais mal portée, dans les

rapports sociaux. Ne pas dire, par exemple, dans un dîner, à sa voisine:

— Comment, vous ne buvez pas de champ , madame?

ABRICOTS (confitures d’). — Raison d’être de tous les potirons que voifë voyez cultiver aux environs de Paris.

ABSENCE. — Pendant quatre ans elle ne peut, dit le droit, être que présumée.

Pas mal de femmes mariées agissent, au bout de quatre heures, comme si elle était definitive, et remplacent leur mari par un amant dès qu’il a le dos tourné pour aller à la chasse ou ailleurs.

Se méfier.

De tous les trucs, le faux départ est le plus pratiqué par les gens qui tiennent à savoir ce qu’il vaudrait mieux ignorer.

Ne jamais donner, en pareil cas, rendez-vous au domicile conjugal, car le mari a le droit d’être deux fois indigné, — d’abord de ce qu’on le trompe, ensuite de ce qu’on use ses meubles.

ABSINTHE. — De tous les poisons connus, celui-ci étant le plus dangereux, puisqu’il est agréable à boire, la loi, toujours intelligente, en autorise la vente librement.

Elle perçoit même un fort droit dessus.

Ce qui fait d’elle la complice de l’assassinat.

ABSTINENCE. — Ingénieux moyen imaginé par les riches pour avoir un prétexte de se bourrer de truffes et de primeurs.

Un cas de conscience que je ne me suis jamais expliqué — ni les dévots non plus :

Si l’on communie un vendredi, Jésus-Christ

ayant dit: Ceci est ma chair ! il se trouve qu’on fait gras et qu’on commet un péché!!

ABUS D’AUTORITÉ. — On donne généralement, en France, ce nom à tous les actes commis par un gouvernement dont on n’est pas.

ACADÉMIES. — Comme je tiens mes lecteurs en assez haute estime pour les supposer incapables de fréquenter les mauvais lieux, il est inutile d’insister.

ACAJOU. — L’acajou, quand on savait s’en servir, était jadis un puissant moyen de fascination auprès du sexe faible.

Aujourd’hui, si vous vous présentiez même au seuil d’une piqueuse de bottines, avec une voiture de déménagement pleine de meubles fabri-

qués avec ledit bois, elle se révolterait et vous traiterait de grossier personnage.

Ce n’est pas que la vertu des piqueuses de bottines soit plus résistante.

Mais elles en sont au palissandre.

ACCESSION. — Par l’effet du droit d’accession, le propriétaire d’une chose l’est aussi de tout ce qu’elle produit.

Exemple : un lit et ses punaises.

ACCLIMATATION. — Une des manies du jour.

Jusqu’à présent, l’acclimatation ne paraît avoir réussi avec certitude que pour une seule chose: le choléra.

ACCOUCHEMENT. — L’exercice illégal de cet art constitue un délit passible d’une amende qui

peut être portée à mille francs, mais qui peut, quand on s’y prend avant terme, rapporter le double ou le triple.

Aussi beaucoup de nobles âmes n’hésitent-elles pas ; elles s’en font de jolies rentes.

ACHE. — Mot par lequel la botanique désigne le céleri sauvage, et l’orthographe des cuisinières l’arme du pompier qui leur est cher.

ACOMPTE. — La jurisprudence déclare que le débiteur ne peut forcer un créancier à recevoir un acompte.

Dans la pratique, c’est généralement le créancier qui ne peut forcer son débiteur à en donner un.

AFFUT. — L’affût est interdit la nuit.

Excepté à Paris, où les dames le pratiquent

sur le trottoir. Quand la police essaye de protéger le gibier masculin, il répond à la police : Et s’il me plaît d’être chassé !

AGE CRITIQUE. — Nom donné à l’âge où les femmes mûres se dédommagent de vieillir en éreintant les jeunes.

La médecine recommande les laxatifs à cette époque.

Mais le meilleur purgatif est encore la médisance.

On en obtient un visible soulagement.

AGENTS D’AFFAIRES. — Voir Police correctionnelle.

AGENTS DE CHANGE. — Je me suis toujours demandé pourquoi on ne disait pas plutôt Agents de chance.

L’Art de vivre cent ans.

Les conseils à donner pour les opérations de Bourse me paraissent se résumer en un seul : N’en faites pas.

AGLOSSE. — Insecte qui perce, dans les bibliothèques, la couverture des livres et se nourrit du livre lui-même.

Il n’existe qu’un moyen infaillible de destruction contre l’aglosse.

Mettez sur chaque rayon un roman naturaliste. L’aglosse en goûte tôt ou tard et meurt empoisonnée.

AIR. — Lorsqu’on veut le renouveler, s’il s’agit d’air respirable, on ouvre la fenêtre.

S’il s’agit d'un air de musique, on crie bis.

ALBUM. — Genre de mendicité malheureusement permis dans les salons.

V Art de vivre cent ans.

Quand je dis mendicité... Guet-apens serait plutôt le mot propre.

Je n’ai qu’un conseil à donner aux victimes qu’on prend à la gorge.

La réussite du procédé est infaillible.

La maîtresse de la maison, avec un sourire de tortionnaire, s’avance :

— Cher monsieur, rien qu’une pensée sur mon album.

— Comment donc, madame !

Et vous souriez aussi pour détourner les soupçons.

On vous apporte une plume et de l’encre... De l’encre !... Merci, mon Dieu !

Avec le coude vous faites bousculer l’encrier, qui inonde l’album.

Soyez tranquille, jamais plus on ne vous le représentera.

ALCOOL. — Cette substance, par un jeu sin-

Il)

L’Art de vivre cent ans.

gulier de la chimie, sert à conserver les morts et à décomposer les vivants.

Méfiez-vous.

L’alcoolisme n’a jamais réussi qu’à M. Zola..., à qui il a rapporté de forts droits d’auteur, pendant que c’était le public qui avait les nausées.

ALCOVE. — C’est, suivant le côté dont on envisage la question, l’endroit de l’appartement qui coûte ou qui rapporte le plus.

Je glisse — faute de pouvoir appuyer.

ALIMENTS. — En terme de droit , on désigne ainsi les moyens de subsistance que se doivent mutuellement les époux, les descendants et les ascendants.

L’individu tombé dans l’indigence par sa faute n’en a pas moins le droit de demander des aliments.

Vous avez, par exemple, une femme qui vous a planté là pour faire une noce effrénée.

Lorsqu’elle devient vieille et que les amants ne donnent plus, cette bonne et touchante loi lui murmure à l’oreille :

— C’est le moment de te rappeler que tu as un mari et de le faire financer.

Et c’est en perpétuant ces admirables incongruités que les ennemis du divorce prétendent défendre la morale !

ALLAITEMENT. — Écoutez la sagesse des nations, elle vous dira que la mère doit allaiter son enfant.

Or, en ce qui concerne Paris, la plupart des mères, chlorotiques épuisées, ne font teter à leurs petits que le rachitisme et l’anémie. Leur vrai devoir est donc de passer l’enfant bien vite à une nourrice de campagne ayant chair et sang pour deux.

Par exemple, il faut surveiller la nourrice et l’cmpccher de faire avaler au nourrisson la moitié des mêlés-cassis que son pompier lui offre comme gage d’amour.

Nous avons aussi le biberon, qui a du bon — en ce qu’il n’a pas de relations avec les pompiers.

Un inventeur vient de créer le biberon à musique qui, assure-t-il, inculque le goût de l’art en même temps qu’il réconforte.

On attend avec angoisse l’appréciation de l’Académie de médecine.

ALLUMETTES. — Quand vous rentrez chez vous, vous prenez une poignée de cinquante allumettes de la Compagnie et vous frottez vivement.

Il y a chance pour que, dans le nombre, une s’enflamme — sinon à la première fois, du moins à la troisième ou quatrième.

U Art de vivre cent ans.

Familièrement, le mot allumettes s’emploie aussi pour désigner les jambes des dames maigres.

N’en pas abuser dans le monde.

ALOUETTES. — On fait avec cet oiseau des pâtés et des réveille-matin à l’usage des amoureux. (Voir Roméo.)

On peut combiner les deux.

Mangez trop de pâté d’alouette, et ça vous empêchera de dormir.

AMENDE. — Le Code, dans une foule de cas, ajoute l’amende à la prison.

Ce n’est pas ça qu’on appelle Y amende honorable.

AMEUBLEMENT. — Un des moyens de séduction qui réussissent le plus sûrement.

Quand on voit à l'œuvre ces petites dames en quête de palissandre, on ne s’étonne plus que la profession de tapissier et la comédie aient fraternisé en la personne de Molière.

Généralement ce ne sont pas ceux qui payent les meubles qui les usent.

On ne peut pas tout faire.

AMORCES. — Varient suivant la nature de la pêche.

Pour la pêche aux lecteurs, en ce moment, c’est l’amorce faisandée qui a la vogue. (Voir Naturalisme.)

Pour la pcche aux sirènes, c’est toujours le billet de banque.

ANNONCES. — Assurent la fortune d’un commerçant... quand elles sont faites dans un bon journal.

J’ai des raisons pour conseiller le Charivari.

ANNIVERSAIRE. — Il y a des anniversaires de plusieurs sortes :

L’anniversaire de la naissance d’abord.

Celui-là est caché avec tant de soin par les femmes qu’il y aurait manque de galanterie à insister.

L’anniversaire du mariage vient ensuite.

C’est le jour que les conjoints choisissent d’ordinaire pour dire :

— Ai-je été bête d’épouser un pareil butor !

Ou :

— Si j’avais su que Léonie se dégommerait si vite, c’est moi qui serais resté garçon !

Ou :

— j’ai peut-être tort de le tromper, car je l’ai aime... Bah ! il y a si longtemps !

Ou encore :

L Art de vivre cent cnts.

— Ai-je été assez volé!... On m’avait garanti des espérances. Et sa marraine n’a pas encore claqué. Sa tante Balandreau non plus...

L’anniversaire mortuaire (troisième cetégorie) est fêté aussi.

Genre Prudhomme. — Voilà déjà deux ans que ce pauvre Duval est mort... Ce que c’est que de nous !

Genre élègiaque. — Deux ans que mon mari... Et personne ne s’est encore présenté pour le remplacer !

Genre soulagé . — Deux ans que je suis veuf... Assurément les deux plus belles années de ma vie!

Genre folâtre. — Deux ans que je mange de l’oncle à tous mes repas. Et je n’en suis pas dé. goûté... Le malheur, c’est qu’il n’en reste plus que de tout petits morceaux — et que je n’en ai pas d’autre !

Genre hygiénique. — Deux ans aujourd’hui que l’ami Chevret est mort... Il fait beau temps... Je vais aller déjeuner à Saint-Ouen, je pêcherai à la ligne, et en revenant je donnerai un coup de pied jusqu’au cimetière.

ANTICHAMBRE. — Voulez-vous un parapluie neuf à la place d’un vieux?

C’est là qu’il faut faire son choix, un jour où il y a du monde.

Seulement, les antichambres sont en général si mal éclairées, qu’on peut être le volé... en croyant être le contraire.

Nota. — Si l’on est consciencieux, on allume une allumette-bougie et on choisit en connaissance de cause.

ANTICIPATION. — Action du paysan qui, en labourant, anticipe chaque fois sur le champ de son voisin.

C’est plutôt antichiper qu’ anticiper qu’il faudrait dire.

ANTIDATE. — Lesjuristes recommandent de ne jamais chercher à donner à un acte une date antérieure à celle du jour où il a été réellement fait.

Je crois la recommandation inutile en ce qui concerne l’acte de naissance des dames.

ANTIQUAIRES. — Les Antiquaires ont formé une Société qui intervient auprès du gouvernement, à ce qu’on dit, pour lui signaler les antiquités qui ont besoin de réparations Comment ne lui ont-ils jamais indiqué alors certaines comédiennes que la galanterie m’empêche de nommer?

APOSTILLE. — Coup de plume qu’on donne au bas d’une pétition ou d’une demande de place

pour se débarrasser de l’animal qui l’a rédigée.

On se console de cette corvée en pensant que si ça ne fait pas de mal, ça ne peut pas faire de bien audit animal.

AQUARELLE. — Une distraction pour les demoiselles qui ne trouvent pas de maris.

On les occupe à peindre des pèches à l’eau.

Je les préfère au vin.

AQUARIUM. — Si vous avez besoin d’un prétexte pour donner, sans être entendu, un rendezvous à une femme mariée et que son mari ait la manie del’aquarium, votre moyen est touttrouvé : Vous coupez avec un diamant un coin d’une des parois... L’eau commence à cascader. Effarement général à l’aide duquel vous vous approchez d’elle et vous lui dites:

— Demain, deux heures, pont d’Iéna !...

Un conseil encore :

IJArt de vivre cent ans.

Dans le grand monde, n'employez jamais le mol aquarium pour désigner un café fréquenté par les Alphonses.

Il faut encore deux ou trois romans de M. Zola pour que cette façon de parler soit admise au faubourg Saint-Germain.

ARAIGNÉE. — Petit insecte dont la fréquentation peut être une distraction pour les prisonniers, à condition que, comme Pellisson, ils sachent jouer de la flûte.

En ces temps de soubresauts, on ne saurait donc trop recommander aux parents qui destinent leurs fils à la politique de leur faire apprendre cet instrument.

On ne sait jamais ce qui peut arriver.

ARBITRE (libre). — Je vous donnerais bien des conseils sur la manière de vous en servir,

mais ce serait à peu près comme si je conseillais à une balance de nep^s pencher du côté où l’on met le poids le plus lourd.

ARCHITECTE. — Un jour M. de Talleyrand arrive chez un duc de ses amis et le surprend en profond travail devant un plan.

— Eh! que faites-vous là, cher duc?

— Je cherche le moyen de couper les ailes du château que je fais construire. Mon diable d’architecte veut me ruiner.

— Vous aurez beau lui couper les ailes, ça ne l’empêchera pas de voler!...

Le mot est ancien, et aujourd’hui Dieu me préserve d’insinuer que l’architecture puisse jamais se tromper d’un demi-centime à son profit.

Cependant.. , j’engage fortement les personnes qui sont prises de la fatale manie du bâtiment à se faire donner un devis, plus un engagement signé avec chiffres définitifs

L’Art de vivre cent ans.

Après quoi elles pourront espérer ne pas dépenser plus du triple de la somme fixée.

ARGENTERIE. — Il y a plusieurs manières de nettoyer l’argenterie. Voici, je crois, la plus sûre: Vous prenez un domestique sortant de prison pour vol. Vous faites semblant d’ignorer ses antécédents fâcheux, et quelques jours après vous lui confiez toute votre argenterie pour qu’il la porte chez votre orfèvre.

Vous pouvez être à peu près certain qu’en route votre argenterie sera nettoyée.

ARMOIRIES. — Chacun, aux termes de la législation, est libre de faire figurer sur sa voiture, sur ses cachets les armoiries qu’il lui convient de se donner.

Ainsi le docteur X..., célèbre pour ses avortements, peut se faire peindre deux aiguilles en croix avec cet exergue: Décrochez-moi ça.

L’Art de vivre cent ans.

Ce qu’il y a en circulation de blasons de contrebande défierait la statistique.

Toutefois — toujours aux termes de la législation — il est interdit de s’approprier les armoiries d’une autre famille.

A moins qu’on ne prouve, ce qui est souvent facile, que cette autre famille les avait elle-même chipées à une troisième.

ARRHES. — Somme donnée comme acompte et garantie sur le prix d’un marché.

Quand c’est un homme politique qui se vend, il ne donne généralement pas de reçu.

ARROSAGE. — Opération que les bourgeois en villégiature pratiquent sur leurs jambes, en croyant la pratiquer sur les plantes de leurs plates-bandes.

Comme on chercherait vainement à changer leurs habitudes sur ce point, je n’essayerai même pas.

A Paris, l’arrosage s’opère avec des lances qui, en un instant, font de la surface du macadam un charmant marécage.

Cette façon de fabriquer de la boue artificielle nous est enviée par l’Europe.

Faut-il qu’elle soit jalouse!

ARTIFICE (feu d’). — Récréation qui fait partie du programme de toutes les fêtes publiques et de pas mal de fêtes particulières.

Dans les fêtes publiques, elle est ordinairement complétée par l’écrasement de plusieurs personnes.

Dans les fêtes particulières, où l’on est plus modeste, on se contente de quelques doigts brûlés, d’un œil crevé par-ci, par-là, ou du feu mis à la maison du voisin.

V Art de vivre cent ans.

ASPERGES. — Ce légume est excellent et très apprécié.

On peut donc le faire figurer de confiance dans tous les menus — excepté peut-être dans celui du dîner qui précède une nuit de noces.

ASTICOT. — L’asticot, au dire des experts, constitue un appât extrêmement attrayant.

Je n’y veux pas contredire.

Mais tout le monde n’étant pas sensible à cet attrait, je vous invite à ne pas faire comme un pêcheur de ma connaissance, qui emportait ses asticots dans un sac de papier.

Il monte en wagon. Le sac avait une fissure.

Et voilà les asticots qui, un à un, tombent sur le crâne d’un monsieur chauve placé sous le filet.

Le monsieur chauve s’est gratté en murmurant à un ami :

— C’est drôle... J’ai des démangeaisons au

cuir chevelu. On dirait que mes cheveux veulent repousser !

Mais il y a des gens qui pourraient ne pas prendre aussi heureusement la chose.

AUTOGRAPHES. — Si vous faites collection d’autographes et que vous désiriezvous procurer gratis des lettres de célébrités littéraires ou artistiques, je vais vous donner divers trucs.

Les compliments réussissent assez bien.

Quand vous qualifiez un poète de Dieu de la poésie, il vous répond généralement: Merci !

Mais c’est un peu usé.

Parlez-lui d’un rival, et vous serez bien plus sûr de votre affaire.

Écrivez, par exemple à un peintre:

« Monsieur,

« Modeste débutant, j’avais cru devoir demander un conseil à M. Meissonier; il me l’a refusé.

V Art de vivre cent ans.

Je viens à vous, cependant, plein de confiance ; car on m’a dit que vous étiez toujours encourageant pour les jeunes... »

C’est infaillible. Vous aurez avant trois jours votre autographe (dans les cinq à huit francs).

Il y a encore un procédé infaillible.

Si vous ne tenez pas à la teneur de la réplique et qu’il ne vous faille que trois lignes avec signature, vous écrivez:

« Monsieur,

« Un admirateur de votre talent vient de mourir, vous laissant un legs de 100,000 francs. Je désirerais savoir à quelle heure je peux me présenter chez vous. »

Le lendemain matin au plus tard vous avez votre autographe.

Pour les hommes politiques, c’est plus facile encore.

Il suffit de prendre une feuille de papier et de commencer par ces mots :

« Électeur influent de votre circonscription... »

Seulement, je dois vous prévenir que, vu leur extrême abondance, les autographes d’hommes politiques ne sont guère cotes au-dessus de 25 centimes.

AVEU. — Un célèbre guillotiné, le nommé Avinain, eut, sur l’échafaud, un élan de cœur.

— Mes amis, cria-t-il, n’avouez jamais !

Je n’ai rien à ajouter à cette belle et moralisatrice parole.

En amour, l’aveu tire moins à conséquence; mais il a le défaut d’arriver toujours quand celle à qui on le fait était déjà au courant. A quoi bon, dès lors )

Quant aux aveux écrits, comme ce sont des brevets de ridicule qu’on se décerne, je les proscris avec autant de rigueur que le faisait le noble Avinain.

Après ça je sais bien que vous ne m’écouterez pas. Peut-être — le cas échéant — ne m’écouterais-je pas moi-même.

AVORTEMENT. — Je trouve cette mention curieuse dans le Dictionnaire de la Vie pratique : « Pour les peines qu’entraîne l’avortement provoqué, voyez le Dictionnaire des Sciences. » L’avortement, une science ! Est-ce assez joli !

BACCALAURÉAT. — Examen à la suite duquel on vous délivre un diplôme qui ne prouve pas que vous sachiez quelque chose et qui a de fortes chances de ne vous servir à rien.

On passe neuf ans dans un collège ou lycée pour obtenir un diplôme.

Et l’on se plaint que la vie est courte !

BACCARA. — Oh ! je sais ce que vous allez me demander !

Faut-il tirer à cinq )

Ma statistique prouvant qu’on se ruine aussi infailliblement avec le oui qu’avez le non, je crois que c’est ou jamais le cas de respecter la liberté individuelle.

BADIGEONNAGE. — Opération obligatoire tous les dix ans pour la façade des vieilles maisons et nécessaire tous les matins pour la façade des vieilles cocotes.

Seulement il y a une différence : dans le premier cas, le badigeonnage coûte ; dans le second, il rapporte.

BAILLEUR DE FONDS. — Nous ne recommandons pas très vivement cette position sociale à nos lecteurs.

Quand on baille des fonds, ou l’entreprise ne réussit pas, ou elle réussit.

L’Art de vivre cent ans.

Si elle ne réussit pas, vous perdez votre argent. Si elle réussit, celui à qui vous avez prêté pense :

— Cet animal-là avait bien besoin de venir me prendre une part de mes bénéfices. Quel exploiteur !...

Et vous perdez votre ami.

BAINS. — Un traité spécial pourrait seul donner tous les conseils que comporte l’hygiène des bains en tout genre.

La place nous manque donc, et nous sommes forcé de nous borner à cette indication sommaire :

Si vous désirez fonder un établissement de bains chauds, ne prenez pas pour enseigne : A Marat.

Le souvenir n’est pas engageant.

BALAI. — Instrument avec lequel on nettoie ou qu’on rôtit.

Dans le premier cas, il rapporte peu. Employé de la seconde façon, il donne des bénéfices agréables.

C’est pourquoi l’on voit tant de femmes de

chambre devenir maîtresses de n’importe

qui.

Pour rôtir le balai avec profit, vous prenez un vieux monsieur bien allumé...

(Je ne puis, car il y a des dames, compléter la démonstration.)

BALANCE. — Opération délicate de la tenue des livres.

On peut s’arranger pour que toujours le résultat soit faux.

Mais alors, ce n’est plus une balance, c’est une balançoire, et la cour d’assises s’en mêle.

Il y a tant d’autres façons de voler avec impunité, que jamais nous ne conseillerons celle-là à personne.

BALANCES. — Cet instrument est d’une utilité générale.

Mais cette utilité est surtout appréciée par certains marchands fripons qui, si les balances ne les avertissaient, seraient exposés à donner, sans le vouloir, le poids à la pratique.

BALANÇOIRE. — Se purger en s’amusant.

Ce genre d’émétique champêtre est le moins coûteux de tous et le plus infaillible, — surtout pris après dîner.

BALLONS. — On se moque, en général, des gens qui cherchent la direction des ballons. Nous estimons que mieux encore cela vaut que de chercher la direction d’un théâtre.

Dans le premier cas, en effet, comme il est sûr qu’on ne trouvera pas, la manie est inoffensive.

Dans le second, au contraire, on finit toujours par trouver — et on se ruine.

BALS PUBLICS. — Jadis les individus qui se livraient, dans un bal public, à une danse inconvenante étaient expulsés.

Aujourd’hui la danse inconvenante est une profession, et les administrations payent des Clodoches pour venir s’y livrer devant l’aimable société.

C’est un progrès des mœurs à ajouter à tant d’autres.

BANQUE DE FRANCE. — Ce que c’est que le préjugé I

Si l’on vous voit entrer de jour à la Banque de France, cela vous pose.

Si vous essayez d’y entrer la nuit, c’est mal vu.

BANQUEROUTE. — Moyen de s’enrichir très commode à pratiquer — surtout en voyage.

U Art de vivre cenl ans.

L'incognito seulement est nécessaire pour éviter ce que les physiciens appellent le choc en retour.

Quant à l’intervention de la conscience dans l’affaire, elle n’est guère plus à redouter.

Les sleeping-cars sont si commodes, qu’on est à peu près sûr qu’elle ne se réveillera pas en chemin.

BARBE. — Nous n’avons pas de conseils à donner à nos lecteurs sur ce sujet.

Mais nous n’engageons pas celles de nos lectrices qui ont de la barbe à la porter.

BATTRE. — Opération qui redonne aux tapis une fraîcheur nouvelle.

Certains physiologistes ont prétendu que cette même opération, pratiquée sur les dames, rafraîchit également l’amour.

Nous ne garantissons rien.

BÊCHER. — A la campagne, on bêche la terre.

A Paris, on bêche ses confrères.

Comme distraction, ceci est évidemment préférable à cela, d’autant que dans le premier cas on s’éreinte, tandis que dans le second, ce sont les autres qui sont éreintés.

BEURRE. — Vous prenez de la margarine...

BIBLIOTHÈQUE. — Ce meuble est utile aux gens qui aiment les livres et indispensable aux gens qui ne lisent jamais... pour faire croire qu’ils ont quelque souci intellectuel.

Une bibliothèque est le premier objet qu’achètera un parvenu, ignorant jusqu’à l’orthographe.

BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES. — Il y en a deux ou trois qui servent à Paris.

Dans toutes les autres, trois ou quatre maniaques suffisent à conserver leur place à messieurs les conservateurs.

Et c’est ce pauvre vieux budget qui pa\e !

Nous croyons devoir prévenir les personnes qui prennent les bibliothèques publiques pour dortoir gratuit, qu’on y sommeille dans des conditions défavorables à l’hygiène.

L’air n’y est pas assez renouvelé, et la chaleur des calorifères entête.

Cependant, lorsqu’il gèle, vente ou pleut, on est encore mieux là que sur un banc des Champs- Elysées ou sous l’arche d’un pont.

BIJOUX. — Le langage des bijoux a, de nos jours, remplacé avantageusement auprès de ces dames le langage des fleurs.

N’ayez pas peur. On ne vous trouvera jamais

trop bavard. A condition, toutefois, de ne pas vous mettre dans le cas de vous faire dire :

— C’est faux.

BILLES. — Mettre une bille dans son soulier passe pour un moyen infaillible de se rappeler quelque chose qu’on doit faire et qu’on ne veut pas oublier.

Je le signale sans le garantir.

BILLETS. — J’ouvre un dictionnaire, et j’y lis :

« Complaisance. — Désir d’être utile ou agréable inspiré par un bon naturel. »

Je prends le Code et j’y lis également :

« Billets de complaisance. — Ces billets constituent un délit que la loi atteint. »

Allez donc vous y reconnaître, si l’on vous envoie en prison pour avoir eu un bon naturel.

BLANCHISSEUSE. — Si la blanchisseuse qui vous apporte votre linge est jeune et gentille, ne la retenez pas plus de deux heures chez vous.

Songez qu’il y en a d’autres qui l’attendent.

Nota. — Il est parfois prudent d’exiger d’elle la production de son acte de naissance, lorsque la conversation doit être familière.

Le chantage à la minorité est assez répandu dans la corporation.

BOIS. — Admirons les ressources ingénieuses de la Providence !

Le bois sert tour à tour l’été à rafraîchir, quand on se promène sous ses ombrages, et à

l'Art Je vivre cent ans.

sc chauffer l'hiver quand on le met dans la cheminée.

Les bois sont aussi la joie des chasseurs.

Dans le bois de haute futaie, on emploie le fusil pour chasser ; pour le bois de lit, le soufflet insecticide.

BONNE FOI. — Le Dictionnaire Je ta Vie pratique me fournit ce délicieux renseignement : « Quand on a commis un crime, les jurés apprécient la bonne foi avec laquelle a pu agir l’accusé. »

On chercherait en vain une formule plus charmante : Le crime commis de bonne foi.

BOUCHE. — Comme la lance d’Achille, elle peut réparer scs torts.

Témoin cette exclamation d’une cocote :

— Je ne peux pas en vouloir à ma bouche...

Ce que sa gourmandise me coûte ! Mais ce que ses baisers me rapportent!...

BOULES. — On a prétendu que devenir aveugle vous apprend instantanément la clarinette.

* Le jeu de boules, tant pratiqué par les invalides, devrait, à ce compte-là, vous faire pousser au moins une jambe de bois.

Le fait est sans exemple jusqu’ici.

Le jeu de boules, à la campagne, est parties lièrement recommandé, quand on désire faire la cour à la femme de l’ami qui vous reçoit.

Pendant que cet ami, tout entier au cochonnet, se tient courbé en deux, on peut tranquillement prodiguer à madame les assurances de sa tendresse.

Si le mari a des rhumatismes, ce qui fait qu’il ne se relève qu’avec peine, on peut calculer hardiment qu’on a le double de temps devant soi et agir en conséquence.

BOURRELETS. — On en a inventé de plusieurs sortes pour les appartements.

Pour les consciences, le seul connu est jusqu’ici le remords.

Mais il est d’un usage bien rare aujourd’hui.

BOURSE. — Édifice dont l’architecture est grecque, mais dont beaucoup d’habitués sont plus grecs encore.

L’entrée de la Bourse est gratuite. Demandez plutôt à tous les gogos à qui elle coûte des centaines de mille francs.

Le règlement deciarc que les citoyens jouissant de leurs droits politiques sont seuls admis à la Bourse, et que les personnes condamnées à des peines afflictives ou infamantes en sont exclues.

Si vous vous en rapportiez à ce règlement-là, que de poignées de main fourvoyées !

Une partie de la Bourse s’appelle parquet. Cette réminiscence du Palais de Justice devrait être un avertissement.

Feu M. Ponsard a écrit un Guide de la Bourse en vers.

Singulière façon de rendre les gens vigilants que de commencer par les endormir !

BOUTEILLE. — On appelle ça une mesure de capacité.

D'incapacité plutôt, à voir le nombre toujours croissant de malheureux que l’ivrognerie abrutit.

La bouteille se range. Ceux qui la cultivent se dérangent.

De ce petit récipient il sort tour à tour du rire et des larmes, de la gaieté et de la fureur, de l’espérance et du désespoir, de l’enthousiasme et de l’hébétement, de l’héroïsme et de la lâcheté.

Tout dépend de la dose. A chacun de se jauger. Je n’ai pas de conseil à donner là-dessus.

D’abord, parce qu’ils ne seraient pas suivis.

Autrefois, les tessons de bouteilles servaient à

préserver les murs contre l'escalade de ceux que souvent la boisson avait menés au vol.

C’était une variante de la lance d’Achille, — tombée maintenant en désuétude. •

BOUTONS. — Il y en a de plusieurs sortes.

En diamant, ils se portent aux oreilles.

Inflammatoires, ils se portent sur le nez et sur diverses parties du corps.

Autant il est difficile de se procurer les premiers, autant il est difficile de se débarrasser des seconds.

Il y a aussi les boutons d’habit et les boutons de bottines.

On a remarqué que, lorsque l’un d’eux vient à sauter, tous les autres l’imitent.

D’où l’expression : Doutons de Panurge.

BREDOUILLE. — Terme de chasse traduisant la déconvenue du chasseur qui ne rapporte

rien.

A la chasse à tir, les geais et les corbeaux ne garantissent pas de la bredouille.

Tuer un de ses amis non plus.

BREVET D’INVENTION. — Feuille de route pour la fortune... ou pour l’hôpital.

Quand vous avez une idée qui peut être utile, l’État, en protecteur éclairé, commence par vous demander 500, 1,000, 1,500 francs, pour que vous ayez le droit de crier: Au voleur ! si on vous la prend.

Frapper une taxe sur l’intelligence est une de ces combinaisons qui font si souvent la civilisation plus sauvage que la barbarie.

BRODERIE. — Ouvrage dont beaucoup de femmes se servent pour se donner une contenance quand elles font de l’œil à leur amant sous celui de leur mari.

Aussi y a-t-il un genre de broderie qui s’appelle le point d'armes.

Tout un aveu !

BROUILLARD. — Le temps le plus propice pour la chasse aux intrigues.

Quand il fait du brouillard, beaucoup de femmes se perdent. Vous les trouvez — et elles sont plus perdues que jamais.

On nomme aussi brouillard un livre de commerce.

Façon d’avouer qu’il est souvent bien malaisé de voir clair dans les comptes de messieurs les commerçants.

BRUITS. — Quand ils sont faux, on ne doit pas les laisser circuler.

Il y en a même de vrais pour lesquels il convient de faire la même recommandation.

BUFFETS (de chemin de fer). — On ne peut que s’en tenir, comme définition, à la formule : « Endroit où l’on sert aux voyageurs qui passent des aliments qui ne passent pas. »

BULLETIN (de bagages). — Morceau de papier que très ingénieuse Routine a soin de faire aussi petit et aussi mince que possible, afin qu’il ait plus de chances d’être égaré ou déchiré en route.

Douce attention !

BUREAU. — Un dortoir qui fait dormir.

Si vous avez épuisé sans succès tous les narcotiques connus, faites-vous employé.

CABINET. — Je me pénètre ici de la lecture d’un manuel sérieux.

« Un cabinet, dit-il, est fort utile dans un appartement. »

Je crois même qu’il aurait pu dire : indispensable.

Il passe ensuite au cabinet de travail et décrit ce qu’il considère comme la suprême élégance et comme le goût souverain :

« Tout y sera d’un aspect sérieux, comme il convient à un homme sérieusement occupé. »

Pardon, mais il y a tant de gens qui ont le cabinet sans avoir les occupations. A preuve, les avocats sans causes, les médecins sans malades, etc.

Enfin, c’est son idée, à cet excellent manuel.

Et il poursuit son descriptif ainsi :

« Un papier vert, des rideaux en damas ou en reps vert... #

Tais-toi, mon cœur !... Ces splendeurs infinies me rendraient fou d’envie...

CACHE-CACHE. — Ce jeu convient surtout aux jeunes filles.

Pourquoi ?

Parbleu! Parce qu’il permet, comme pas un, d’aller se faire embrasser dans les petits coins par les garçons.

Ça, je n’y vois pas grand mal.

Mais ce qui me paraît un peu imprudent, c’est qu’ensuite on crie: Cestfait!

CAHIER (des charges). — Énumération des clauses qui sont, à titre onéreux, imposées à un contractant.

Ne vous effrayez pas, lorsque vous concluez un marché, si ces clauses semblent oppressives.

De même que la parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée, le« cahiers des changes ont été institués pour contenir la nomenclature des choses qu’on devrait faire, mais qu’on ne fait jamais.

CAISSE. — La première chose que doit se procurer tout individu qui veut exploiter la crédulité des gogos.

Moins on a d’argent à mettre dedans, plus la caisse doit être de proportions gigantesques.

Gi

IJ Art de vivre cent ans.

CAISSIER. — Le choix d’un caissier est une des opérations les plus délicates de l’existence humaine.

C’est le cas de varier le mot de Beaumarchais.

« Aux vertus qui sont exigées d’un caissier, combien peu de patrons seraient dignes d’occuper la place ! »

Assurez-vous tout au moins qu’il n’a pas le goût des voyages.

Et ne le lui donnez pas vous-même par le manque de contrôle.

CALMANTS. — Varient selon la nature de ce qu’il faut calmer.

Pour les douleurs aiguës, on a les opaciés, le chloroforme, et cœtera.

Pour les peines de cœur, je ne connais qu’un moyen : prendre une autre maîtresse.

Il y en a bien encore un autre : attendre que l’objet aimé ait soixante-dix ans. Ça calme infailliblement, mais c’est un peu long.

CANICHE. — Animal qu’on qualifie bien injustement de domestique , car c’est la fidélité même.

Certaines gens s’imaginent que posséder un caniche rend aveugle:

C’est un préjugé.

CANOTAGE. — Exercice qui passe pour multiplier la race des cocotes et les recettes des traiteurs de banlieue.

En ce qui concerne la race des cocotes, il y a quelque iniquité dans cette imputation.

Le canotage en noie annuellement une certaine quantité, ce qui fait un brin compensation.

CANTHARIDES. — Dire qu’on a l’injustice de les classer parmi les insectes nuisibles.

Si elles avaient vraiment les propriétés réconfortantes qu’on leur attribue, ce serait une infamie de les calomnier ainsi.

GG

Mais je ne vous engage pas à vous fier beaucoup à cette légende de Jouvence, dont Paul de Kock a été le dernier croyant.

Les cantharides, à ce que je me suis laissé conter par les médecins, n’agissent sur le... cœur que par les nausées.

CAPRES. — Petites graines vertes qui sont à la fade sauce blanche ce qu’un mot d’esprit serait à un discours académique... s’il y était.

CARÊME. — Période de l’année durant laquelle la gourmandise, stimulée par certaines prohibitions , redouble de raffinements ingénieux.

Il y a d’ailleurs, pour les personnes qui désirent ne pas s’encaremer, un tarif en chiffres con-

nus.

CAROTTE. — La variété la plus commune est, d’après la botanique, la carotte blanche à collet vert.

En réalité, je crois que c’est la carotte qu’on tire à ses amis.

L’opération n’est pas des plus aisée toujours.

Il appartient au tireur de carottes d’apprécier, et, en général, ce n’est pas l’habileté qui lui manque.

Quelquefois le terrain est tellement dur qu’avant de tenter l’extraction on doit arroser de quelques larmes.

CARTES (a jouer). — L’État, proclamant le jeu immoral, s’empresse de percevoir un droit sur les cartes à jouer.

Cette variété d’Alphonsisme ne paraît pas porter préjudice à là considération des gouvernements.

On est tellement habitué à les voir pratiquer

la devise de Vespasien : « L’argent n’a pas d’odeur. »

En ce qui concerne les cartes à jouer, je n’ai qu’une recommandation à formuler:

— N’en touchez jamais une.

CARTES (de visite). — Carton de présence invente par les graveurs, qui ont réussi à persuader que cet usage est le nec plus ultra du bon ton.

Les cartes de visite ont toutefois leur utilité.

Voici comment il faut en jouer:

Vous avez une visite à rendre chez un raseur.

Vous vous embusquez pour guetter sa sortie. Dès qu’il est dehors, vous vous précipitez chez le concierge, et, après avoir demandé l’absent, vous déposez votre hommage en y faisant une corne.

Nota. — Une seule de la part des gens mariés m’a toujours paru être de la fatuité.

Il y a toutefois des visites que la carte ne peut remplacer. Les visites domiciliaires, par exemple.

* CASUEL. — Euphémisme employé pour désigner les exactions cléricales pratiquées sur les ouailles en vertu de l’axiome : Le prêtre vit de l'autel.

En catholicisme, on ne peut pas même mourir gratis.

La règle de conduite pour les personnes qui ne veulent pas enrichir ceux qui ont fait vœu de pauvreté est bien simple : •

Ne consommez pas, vous n’aurez pas à payer.

Dès lors, toutes vos sorties sont justifiées d’avance.

Il vous suffit, au retour d’un rendez-vous avec Arthur, de dire à votre conjoint :

— Ah ! mon ami, quelle misère dans cette mansarde !

Et, pour achever de détourner ses soupçons, vous ajoutez :

— Il n’y avait pas même de quoi se coucher!

CHASSE. — Voir Marchands de comestibles.

CHEMISES. — C’est le contraire des opinions politiques.

On n’en change jamais assez souvent.

CHEVEUX. — Une des fortes dépenses du budget féminin.

Autrefois on se cachait pour porter de faux cheveux. A présent cela fait presque partie de la corbeille de noces.

Pour les hommes, au contraire, l’usage de la perruque est presque tombé en désuétude.

Tl

Les gens chauves n’ont donc plus d’autres ressource que de ramener — en empruntant un qui vaut dix, comme disait Alphonse Karr.

J’emploie ici le mot classique; mais méfiezvous-en de ce mot-là.

En réalité, on ajoute un ridicule à une laideur.

On ne ramène pas, on éloigne.

CHEVREUIL. — Vous prenez du mouton...

Le reste se trouve dans toutes les Cuisinières bourgeoises.

CHIEN. — Un définisseur a déclaré que le chien est un billet qu’on prend à la loterie de la rage.

D’autre part, on soutient que c’est l’ami de l’homme.

Ce n’est pas le seul cas dans lequel l’amitié soit capable de jouer de bien mauvais tours.

Les ordonnances de police prescrivent, pour préserver en partie du danger que peut présenter la familiarité du chien, l’usage de la muselière.

Ce qui a perpétué cette coutume, c’est évidemment son absurdité, car chacun sait que la première chose que fait un chien enragé, c’est de se débarrasser de sa muselière, s’il en a une.

En a-t-on jamais rencontré un qui fût à la fois muselé et hydrophobe ?

Eh bien, alors?

CERTIFICATS. — Les habitudes de lâcheté veulent que, quand on renvoie un domestique dont on est mécontent, on lui délivre un certificat à l’aide duquel il pourra aller continuer ses méfaits dans une autre maison.

Ce procédé révèle chez les maîtres un esprit de solidarité touchant.

Au fond, quand on a été dupé, pour se réhabi-

liter à ses propres yeux, on n’est pas fâché qu’un autre le soit aussi.

CHAMPIGNONS. — Ce cryptogame est une éprouvette fidèle de la vanité humaine.

Vous voyez tous les jours des gens risquer leur vie pour le plaisir de se poser en connaisseurs et de s’attribuer ainsi une supériorité infime sur leur prochain.

Je ne vois aucun inconvénient à ce qu’un intelligent empoisonnement nous débarrasse de ces imbéciles.

Il en restera toujours assez.

CHANT. — On l’a classé dans les arts d'agrément.

Pour soi peut-être, mais pour les autres!... Toutefois la civilité puérile et honnête exige

L'Art de vivre coït ans.

qu’en société, on subisse ce genre de torture avec héroïsme.

Lors donc qu’une dame écartèlera devant vous n’importe quel air d’opéra, faites-vous une bouche qui ne grimace jamais.

Aux chats, il faut répondre par des souris.

CHARADES (en action). — Un des trucs inventés par les célibataires pour faire aux femmes mariées des déclarations derrière et devant leurs maris.

Ceux-ci paraissent d’ailleurs s’amuser énormément de ce petit exercice.

Ne vous gênez donc pas, quand vous êtes garçon. On vous le rendra plus tard.

CHARITÉ (dames de). — Diversion matrimoniale également appréciée.

Vous êtes l’épouse d’un homme qui ne fait .pas votre bonheur. Vous vous établissez dame de charité, et vous portez le bonheur en ville... chez les messieurs seuls.

CHLOROFORME.— Passe pour leplussûr des anesthésiques.

Cependant, si vous avez sous la main un discours académique...

CIMETIÈRE. — Enclos qui, sous prétexte d’honorer les morts, empoisonne les vivants.

Le haut luxe y consiste à serrer ses parents dans des tiroirs de commode en pierre.

Espérons que ce mot sera prochainement rayé du dictionnaire français, et que le feu, qui purifie tout, dit-on, sera chargé de purifier aussi notre pourriture, de toutes la plus hideuse.

COCHER. — Il faudrait un manuel complet pour vous donner tous les conseils que peuvent

comporter les rapports entre les cochers et les bourgeois.

Je me bornerai à dédier aux gens pressés ce truc infaillible :

Vous tombez sur une voiture qui vous remorque à travers les rues, sur le rythme qui devait régler la marche des bœufs chagés jadis de traîner les monarques indolents.

Vous commencez par faire observer au cocher que vous êtes très pressé.

Il vous répond en général: Zut! ou quelque chose d’approchant.

La langue française est si riche en synonymes !

Alors ne perdez pas de temps et mettez-vous résolument à cribler d’apostrophes l’automédon.

11 s’emporte, il s’exaspère.

Plus vous le secouez violemment, plus il a envie de vous casser les reins ; mais comme vous êtes hors de sa portée, machinalement c’est sur son cheval qu’il trappe avec fureur.

Là-dessus, celui-ci prend un petit temps de galop et vous ne manquez pas le train.

Pour ce qui concerne le cocher d’omnibus, je n’ai qu’une seule recommandation à vous faire.

Ne vous asseyez jamais derrière lui s’il fume et qu’il y ait du vent.

Si cependant vous avez un parapluie...

COFFRE-FORT. — Appareil dans lequel on a l’habitude d’enfermer ses valeurs pour les préserver des voleurs et du feu.

Les voleurs, en général, connaissent tous le moyen d’ouvrir un coffre-fort en y mettant plus ou moins de temps.

En cas d’incendie, ledit coffre-fort fait simplement office de rôtissoire.

Ne pas croire cependant que je veuille nuire à l’industrie de ceux qui vendent ce meuble.

Il peut avoir son utilité, mais à la condition qu’on sache s’en servir.

Voici comment :

Vous achetez un coffre-fort et vous avez soin de ne rien mettre dedans.

Vous cachez, au contraire, ce que vous possédez dans un coin quelconque de l’appartement.

Des voleurs arrivent et, voyant le coffre, se disent : C’est là !

Ou ils l’emportent en suant sang et eau, ou ils perdent leur temps à vouloir le crocheter.

Dans tous les cas, votre argent dort parfaitement tranquille dans l’endroit où vous l’avez dissimulé.

Le coffre-fort est ce qu’on appelle en médecine un dérivatif.

COLIN-MAILLARD. — Vous prenez un mari, vous lui bandez les yeux, et pendant qu’il erre à

tâtons, je n’ai pas besoin de vous dire ce que vous pouvez faire de sa femme...

. C’est très amusant.

COMMANDITAIRES. — On procède à peu près avec eux comme avec le mari ci-contre.

La commandite, c’est le colin-maillard des écus.

COMMISSIONNAIRE. — Philosophe à médaille, qui en dirait long sur les intérieurs parisiens s’il voulait violer le secret professionnel.

Un jour, j’en prends un.

Le dialogue suivant s’engage entre nous :

— Faites bien attention à l’adresse.

Et je lui montrai ma lettre.

— Oh ! oui, monsieur, répondit-il en promenant un regard attentif sur le papier.

Puis, m’apercevant que l’enveloppe n’était pas fermée et la recollant :

— Et pas d’indiscrétion, mon gaillard !

— Ah ! monsieur peut être tranquille, je ne sais pas lire.

Depuis ce temps, je n’ai jamais plus fait de recommandations aux commissionnaires.

Je crois que c’est ce qu’il y a de plus simple.

COMPÉTENCE. — Ce sont les juges qui prononcent sur la compétence du tribunal dont ils font partie.

Oui, mais qui prononce sur la compétence des juges eux-mêmes ?

CONCERTS. — Ces scélérats prennent le plus souvent la charité pour faux nez.

L’Art de vivre cent ans.

Je résume mon opinion sur leur compte en les appelant des bourreaux de bienfaisance.

CONCIERGE. — La plaisanterie est ici trop facile.

Je ne me déshonorerai pas en insistant.

CONCOURS. — Ce moyen, qui semble le plus naturel pour mettre le mérite en relief, ne produit neuf fois sur dix que des fruits secs.

Je ne me charge pas d’expliquer, je constate.

Si néanmoins vous désirez prendre part aux concours de l’Académie, les conditions se distribuent chez le portier, au bout du pont des Arts.

Mais il ne s’y est jamais laissé tenter, lui. Pas si bête !

CONFESSION. — Avez-vous jamais compris une pareille idée }

Jeter tous les jours cette poignée de cantharides dans le potage de gens qui sont voués au célibat.

Si j’allais à confesse, ce serait pour dire au confesseur :

— Je vais vous conter tout ce que vous voudrez, mais commencez donc par m’avouer quel effet viennent de vous produire les confidences de la petite brune qui sort d’ici.

CONGÉ. — Quand il s’agit d’appartement, il est nécessaire de le donner trois mois d’avance.

Quand il s’agit d’affection, on n’a pas même besoin de le faire la veille.

CONSEIL. — Si quelqu’un vous demande un conseil, avant de lui répondre, commencez par retourner la question dans votre esprit.

Supposez que ce soit vous qui fassiez la demande : tiendrez-vous compte de la réponse ) Jamais, n’est-ce pas )

Alors, pas la peine de vous mettre en frais, vu que l’effet est absolument le même sur les autres.

Ajoutons, pour être sincère et complet, qu’après les pièces de cent sous qu’on prête, ce sont les conseils qu’on donne qui vous font le plus d’ennemis.

Quoi de plus naturel, de par la vanité humaine ?

En présence d’un conseilleur, votre premier mouvement est de vous dire :

— Ah çà, ce monsieur se croit donc plus intelligent que moi !

CONSENTEMENT. — La loi exige que pour se marier les enfants demandent le consente-

ment de leurs parents, cela jusqu’à l’âge où l’on suppose qu’ils n’ont point encore le discernement nécessaire.

Mais dès que ce discernement est arrivé, les mêmes enfants peuvent en faire pour la première fois usage en lançant aux auteurs de leurs jours ce zut poli qu’on appelle une sommation respectueuse.

Aimable loi qu’on pourrait formuler ainsi :

— Dès que les gens sont devenus raisonnables, ils ont le droit de se moquer des liens de famille.

CONSULTATION. — Si vous êtes médecin, votre premier soin doit être de ne jamais recevoir un malade qui vient à votre consultation sans l’avoir soumis à une attente préalable d’au moins trois quarts d’heure. Autrement vous passerez pour un homme sans clientèle, et toute

L’Art de vivre cent ans.

votre science ne prévaudra pas contre cette impression.

Si vous êtes malade et que vous n’aimiez point à attendre, il est un procédé bien simple dont vous pouvez essayer l’emploi à coup sûr.

Simulez dans le salon du docteur un commencement de syncope. Il sera bien forcé de se montrer.

Il y en a qui aiment mieux crier : Au feu! Mais les médecins ont trop de moyens de représailles pour que je vous conseille cette fumisterie.

Quelques personnes, quand elles ont des pièces fausses à faire passer, les déposent volontiers sur la cheminée du médecin, chacun sachant que le décorum empêche ce dernier de les soumettre à un contrôle immédiat.

C’est pratique, mais ce n’est peut-être pas très délicat. v

Quant aux consultations gratuites imaginées

SG

par certains spécialistes, comme il faudrait être millionnaire pour suffire aux frais de pharmacie qu’elles entraînent, je crois inutile d’insister.

CONTRAT (de mariage). — Preuve de défiance réciproque que commencent par se donner deux personnes qui désirent se témoigner leur amour.

Pour qu’un contrat soit efficacement rédigé, il est indispensable que le futur et la fiancée procèdent comme s’ils se regardaient l’un et l’autre pour de vrais filous.

Pour ce qui est du jeu du contrat, qui se joue avec un canif, personne n’a besoin de faire un apprentissage. Tout le monde s’y met tout de suite. C’est d’instinct.

CONVERSATION. — On pourrait trouver, à titre de curiosité, dans de très anciens bouquins, des renseignements sur cet art perdu.

C’est de l’archéologie. Je passe.

CONVIVES. — C’est un usage général que de placer, dans un dîner, les personnes que l’on considère le plus à la droite et à la gauche de la maîtresse de la maison.

De cette façon, on fait une incontestable politesse à deux personnes, mais on fait aussi une incontestable grossièreté à toutes les autres ; car on leur dit clairement ainsi :

— Je vous estime infiniment moins que M. Z... et M. X...

La courtoisie intelligente consisterait à laisser chacun se placer à son gré.

Mais pas de danger que la routine capitule sur ce point.

Plus un usage est bête, plus il est sûr de durer.

La civilité puérile et honnête donne, en outre,

aux convives d’un dîner, un certain nombre de conseils.

Par exemple, de ne pas boire le reste de son potage en soulevant son assiette, de ne pas se détourner pour cracher par terre un plat qui ne vous convient pas, etc., etc.

On doit avoir soin aussi de rendre, dans la huitaine, visite à la personne chez laquelle on a dîné.

C’est sans doute pour attester, en se montrant, que sa cuisine ne vous a pas empoisonné.

CONVOI. — Quand on suit un convoi funèbre, il est inconvenant de commencer à faire des calembours avant d’être au moins à cinq cents mètres de la maison mortuaire.

Un usage idiot veut qu’on reste la tête découverte. Ce sont évidemment les ordonnateurs des pompes funèbres qui ont décrété cela pour s’organiser du travail.

V Art de vivre cent ans.

Si le nombre de voitures de deuil n’est pas suffisant pour contenir tous les invités, il n’est pas convenable d’offrir à une dame de la famille de la prendre sur ses genoux pendant le trajet.

Si un discours est prononcé sur la tombe, quelque empoigné que l’on soit par l’éloquence de l’orateur, on ne doit jamais crier bis quand c’est fini.

CORS (aux pieds). — Le seul moyen vraiment efficace de ne pas avoir des cors serait de marcher pieds nus.

On n’aurait que des durillons.

La mode s’opposant à cette substitution ingénieuse, il faut vous résigner à cette petite misère de la vie humaine.

Le cor aux pieds, d’ailleurs, a son utilité sociale.

Vous faites la cour à une femme mariée. Ayez toujours un coupe-cors dans votre poche.

Si le mari survient au moment où vous êtes à

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