‹ L'art de vivre cent ansChapitre 5 sur 5 · GO · texte numérisé non relu

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belle (vieux style) en la galantinant. Elle vous répondrait infailliblement en des termes que M. Zola seul pourrait transcrire.

GALETTE. — Autre moyen de séduction célébré par Paul de Kock.

11 est tout aussi démodé que le précédent, même sur le sommet de la butte Montmartre, où un moulin lui est cependant dédié.

Toutefois, monde retourné, dans le bal installé à-haut, M. Alphonse daigne accepter ce comestible dont la main des dames se plaît à le combler.

Décidément il digère tout, M. Alphonse : la pâte ferme et les affronts.

GAZ. — Si vous avez un oncle, et que cet oncle soit susceptible de vous laisser un héritage, tâchez de le décider à faire poser le gaz dans son appartement.

U Art de vivre cent ans .

C’est un conseil d’ami que je vous donne.

De la sorte, en effet, vous ajoutez à toutes les chances qui peuvent abréger la vie de votre auguste parent l’asphyxie et l'explosion.

Et vous n’avez rien à redouter, puisque c’est l’État lui-même qui autorise le monopole des compagnies qui travaillent ainsi à la dépopulation de la France.

GLACE. — Si vous désirez faire avec succès votre cour à cette petite fleuriste que je vois à votre bras, ou à cette agréable modiste avec qui vous échangez des œillades, ne lui offrez pas une glace à la vanille, à la pistache, à la fraise, etc.

Offrez-lui plutôt une glace à l’armoire.

GLACIÈRE. — A la campagne, l’été, on cherche tous les moyens de se procurer des boissons rafraîchissantes et rafraîchies.

D’où une foule de glacières mécaniques et autres, préconisées par les quatrièmes pages.

La méthode la plus simple et la moins coûteuse est celle-ci :

Vous achetez sur les quais un certain nombre de tragédies. Vous en avez beaucoup pour peu d’argent.

Il suffit d’envelopper une bouteille entre deux tragédies pour qu’elle soit frappée en dix minutes.

Essayez.

GOUTTE. — Un médecin, qui était doublé d’un philosophe, a dit :

— On guérirait la goutte, si l’on pouvait guérir la gourmandise.

Il n’y a rien à ajouter à ce commentaire.

GROSSESSE. — La médecine constate que la grossesse est souvent accompagnée, chez la femme, d’envies qu’il faut satisfaire.

Il est permis d’ajouter qu’elle a été précédée d’une envie qui a été satisfaite.

Le préjugé populaire affirme que la nature se livre, à propos d’envies, à des facéties photographiques pour lesquelles le corps de l’enfantjoue le rôle de plaque.

Ainsi, si la mère a eu l’envie d’embrasser un académicien sans pouvoir réaliser ce vœu, l’enfant portera sur la poitrine un petit rasoir.

La science le prend de haut avec cette croyance, qu'elle traite de baliverne.

Je crois que la science n’en sait pas pliis long là-dessus que les autres.

Pendant le cours de la grossesse, l’exercice est indispensable. Il ne faut cependant rien pousser à l’excès, et la danse de corde, par exemple, pourrait avoir des conséquences fâcheuses.

« Les personnes qui entourent une femme qui est dans une position intéressante, — dit le Dictionnaire de la Vie pratique que je transcris respectueusement, — ne peuvent apporter trop de soin à lui épargner les contrariétés. »

Si donc vous êtes un bon mari et que votre femme vous dise qu’elle a envie de passer huit jours avec son cousin Ernest, vous n’avez pas à hésiter.

Prenez le premier train et allez-vous-en n’jmporte où.

Au cours de la grossesse peuvent se produire certains accidents auxquels on a donné le nom de regards .

Il peut arriver, par exemple, si vous avez un domestique noir, que votre femme accouche d’un petit nègre.

N’en soyez pas ému, c’est votre faute.

Des gens ingénieux exploitent lesdits regards d’une façon lucrative.

Ils ont remplacé VArtd'élever les lapins par l'Art de contempler les bocaux et de s’en faire des rentes.

Pour cela, il suffit de conduire son épouse tous les matins au Jardin des plantes, devant la collection des fœtus à deux têtes et à trois jambes.

Si Dieu bénit vos nobles efforts, vous serez doté d’un phénomène que vous pourrez montrer dans les foires. Ce qui vous permettra de vivre dans une douce oisiveté.

C’est ce que je vous souhaite du fond du cœur.

Ainsi soit-il !

HABITATION. — Je vous donnerais bien d’excellents conseils sur le choix d’une habitation. Mais à quoi bon >

Neuf fois sur dix, dans la vie, on n’est pas libre d’habiter où l’on veut..

Vous seriez bien avancés, si je vous, conseillais soit un magnifique premier dans l’avenue de

l’Opéra, soit un château accompagné de bois et orné de pièces d’eau, sans pouvoir vous donner les cent mille livres nécessaires pour vous conformer à mes recommandations !

A Paris, ce que je peux vous dire, c’est de tâcher que votre prison ne soit pas trop cellulaire et qu’il n’y ait pas plus de quatorze pianos dans la maison.

HACHIS. — Je crois être en mesure d’ouvrir aux dentistes un horizon nouveau.

Vous avez vu comme moi, dans les passages, au coin des rues, des vitrines dans lesquelles les poseurs de dents .exhibaient des mâchoires mécaniques.

Je me suis toujours demandé pourquoi jces mâchoires mâchaient. à vide, alors que, mieux avisés, leurs fabricants pourraient en tirer des revenus en même temps qu’une réclame

Il leur suffirait, pour cela, de s’entendre avec un pâtissier ou un charcutier du quartier, pour le compte desquels lesdites mâchoires mécaniques confectionneraient toute la journée des boulettes de godiveau et de la chair à saucisses.

Il y a là une force perdue, et j’ai toujours déploré cette perte.

Voilà mon cœur soulagé.

HALEINE. — On a préconisé différentes méthodes pour combattre les effets de la mauvaise haleine. Je vous conseille de ne vous fier à aucune, car ces prétendus remèdes vous voleront votre argent,

Voici, cependant, une méthode ingénieuse et pas coûteuse du tout que je livre aux méditations de qui de droit.

Vous faites la cour à une dame ou à une demoiselle, pour le bon ou pour le mauvais motif, peu importe. Sachant que vous êtes affligé de ce

défaut rédhibitoire, vous vous demandez comment faire pour l’approcher et lui dépeindre votre flamme sans la faire reculer au physique et au moral >

Il y a un moyen.

Ayez soin de placer, au préalable, la dame ou la demoiselle dans un violent courant d’air. Elle y pincera un non moins violent rhume de cerveau qui abolira momentanément chez elle toute sensibilité du nerf olfactif. Vous profiterez de ce temps de répit pour poser votre double-six avec avantage et sans douleur.

Lorsque l’effet du courant d’air commencera à diminuer, vous réitérerez par le même procédé.

Quant aux suites, si elle s’apercevait de tout,une fois qu’il sera trop tard, que vous importe ? Vous en serez quitte pour lui fredonner narquoisement au nez : Fallait pas qu'elle y aille !

HÉMORRAGIE. — S’il ne s’agit que d’une hémorragie nasale, pour l’arrêter, glissez dans le dos de la personne atteinte un objet froid.

Une clef, par exemple.

Un morceau de Richard Wagner opère plus sûrement encore. ,

Si l’hémorragie n’est pas simplement nasale et présente un caractère exceptionnel de gravité, faites appeler le médecin. Il est à peu près certain qu’il arrivera trop tard.

HIRONDELLE. — On professe en France un culte aussi particulier que bizarre pour cet oiseau vagabond, qui vient chez nous quand le ciel est. pur, pour nous planter là aussitôt que les mauvais jours commencent. J

Je crois, étant donné notre caractère national, . que si nous avons un faible aussi marqué pour l’hirondelle, c’est parce que sa conduite excuse celle que nous tenons la plupart du temps entre nous.

U Art de vivre cent ans .

Je ne vous empêche pas, malgré cela, si tel est votre fantaisie, mesdames, de loger des hirondelles dans votre maison, à la campagne.

Pour peu que vous ayez soin de leur préparer un nid au-dessus de la porte, vous aurez de temps en temps, comme distraction, le plaisir de les voir déposer un hommage inattendu sur la calvitie des vieux messieurs ridicules qui viendront vous voir et qui entreront ou sortiront en saluant profondément.

HOMARD. — Pour faire une cocote accomplie, il faut trouver une femme à qui le homard ne pèse pas plus sur l’estomac que le remords sur la conscience.

- C’est facile.

Ce qui m’étonne, c’est que les gogos de l’amour, en voyant une petite dame grignoter ce crustacé, n’aient jamais compris l’avertissement qu’il y avait pour eux dans ce spectacle et ne se soient pas dit :

L’Art de vivre cent ans.

— Moi aussi, quand elle m’aura mangé, elle jettera les épluchures.

HOMÉOPATHIE. — Je ne suis pas de la paroisse, sachez-le bien. Toutes les médecines sont égales devant mon scepticisme.

La justice, pourtant, me force à constater (vous en ferez ce que vous voudrez) que l’homéopathie a peut-être un peu plus de chances que les autres d’arriver à guérir, parce qu’elle donne beaucoup moins de remèdes.

HOPITAL. — ■ Pour les poètes, l’hôpital était un moyen de propagande qui jadis pouvait être considéré comme infaillible.

Sitôt qu’on entendait dire qu’à l’Hôtel-Dieu ou à la Charité un malade avait sous son oreiller un dictionnaire de rimes, l’émotion était géné-

176 V Art de vivre cent ani.

raie et le rimeur était sûr de passer à la postérité. . .

Le scepticisme contemporain a malheureusement bien changé tout cela.

Si Gilbert revenait au monde, il aurait beau trépasser aux mains de l’Assistance publique, personne ne prendrait garde à ses vers de mirliton.

L’hôpital fut autrefois, pour les artistes aussi, un excellent instrument de réclame. Mais les artistes de nos jours ayant tous pignon sur rue, la question ne les intéresse plus.

Reste le commun des martyrs. ,

Hélas ! on n’a pas encore pu conquérir le droit à l’agonie. Tous les jours, les grabats adminis tratifs refusent du monde.

Pas belle à regarder de ce côté-là, notre civilisation. Détournons donc les yeux.

HORLOGER. — Deux professions donnent à ceux qui les exercent un droit illimité sur la bourse du prochain.

V Art de vivre cent ans .

La première, c’est l’état de couvreur.

La seconde, c’est l’horlogerie.

Quand un couvreur monte sur votre toit, il est libre d’y exercer les plus effroyables ravages et d’en arracher toutes les ardoises pour avoir le plaisir de les remettre à vos frais.

S’il en manque cinq, il vous en compte cent.; Regimbez-vous ? Avec un gracieux sourire, il vous répondra :

— Si Monsieur veut venir là-haut s’assurer par lui-même ?... —

Autant vaudrait vous présenter un pistolet tout de suite pour que vous vous suicidiez. ;

Encore le couvreur court-il quelques risques lui-même. Dédommagement pour ses victimes.

Mais l’horloger, lui, avec les mêmes latitudes d’exploitation, a en outre l’avantage de travailler à l’abri de tout péril.

Si vous voulez être édifié surce chapitre, rien de plus simple.

Faites l’expérience que voici :

Choisissez une rue où il y ait deux horlogers.'

Entrez dans la boutique de l'un et achetez-y une montre neuve.

Mettez-la dans votre poche.

Traversez la rue.

Pénétrez chez le second horloger et dites-lui:

— Je ne sais pas ce qu’a ma montre, elle ne marche plus.

L’horloger n° 2 se mettra une loupe dans l’œil, aura l’air de contempler un instant, puis avec sérénité vous répondra:

— FUe a besoin d’être nettoyée, et il y a une pièce qui ne tient plus. C’est vingt-cinq francs.

Rien à ajouter, n’est-ce pas?

HUISSIER. — Il y en a de deux sortes : les huissiers d’antichambre et les huissiers qui instrumentent.

Si vous devez être jamais ministre, — cela peut arriver à tout le monde, par le temps qui court, — vous saurez bien vite que le vrai maître du ministre, c’est votre huissier.

Les solliciteurs, eux, ne le savent que trop depuis longtemps.

Un bon conseil :

Ne soyez jamais humble avec eux. L’homme qui. les salue bas est perdu. En gardant votre chapeau sur la tête, vous avez quelque chance d’être moins tarabusté. .......

Encore cela dépendra-t-il de ce qu’ils auront mangé à leur déjeuner.

Quant aux huissiers à papier timbré, d’abord je me plais à croire que vous n’avez avec eux aucun genre de relations ; ensuite, demandez-moi plutôt de vous enseigner l’art de dompter les tigres, les panthères ou les caïmans.

HYGIÈNE. — Vous comprenez bien que je ne serai pas assez sot pour vous donner là-dessus des indications téméraires.

J’aurais contre moi les médecins, qui tôt ou tard se vengeraient, en m’envoyant dans l’autre

monde, de ce que j’ai essayé de leur retirer leur gagne-pain.

Il est, en effet, certain que si l’hygiène existait, la médecine n’aurait plus de raison d’être.

Et dire qu’il y a à l’Académie de médecine une section d’hygiène 1

Comme s’ils allaient se suicider 1

HYPOCONDRIE. — Affection qui vous fait voir toute l’humanité en laid.

C’est-à-dire qui vous rend lucide.

Les autres hommes, qui ne veulent absolument pas en convenir, fourrent volontiers les hypocondriaques dans les maisons de fous.

Méfiez-vous 1

HYPOCRISIE. — Je n’ai pas de meilleur moyen de parvenir à vous recommander.

HYSTÉRIE. — Comme quoi, en dépit du proverbe, on a quelquefois le droit de se plaindre que la mariée est trop... belle.

Demandez à l’hystérie ce qu’on doit penser de l’expression: faibles femmes?

On donne, de temps à autre, à la Salpêtrière, des représentations dont les hystériques font tous les frais.

J’ai assez bonne opinion de vous pour croire que vous n’y avez jamais assisté et que vous n’y assisterez jamais, car ma répulsion hésite entre ceux qui organisent ces spectacles et ceux qui les savourent.

J’oubliais. L’hystérique est aussi très employée par les fabricants de miracles.

Mais ça regarde ceux qui consomment ee genre de marchandise..

‘il

IDIOT. — Aux termes de la loi, la famille d’un idiot doit veiller sur lui et est responsable de tous ses actes.

A voir les livres qui se publient, les tableaux qui s’exposent, les musiques qui se jouent, les discours même qui se prononcent à la tribune, on acquiert vite la certitude que vigilance et responsabilité sont également dérisoires.

V Art de vivre cent ans .

IMMORTELLE. — Cette fleur étant celle qui se conserve le plus longtemps, le deuil l’a naturellement choisie, vu que c’est celle qui lui permet le mieux d’oublier sans que ça se voie trop.

Le culte des morts a beau être très recommandé en France, je ne vous conseillerais pas, si vous n’avez pas d’argent pour acheter une couronne, de décrocher celle d’une tombe voisine pour la porter à votre oncle ou à votre tante.

Ce serait un sentiment dont la délicatesse échapperait aux juges de la police correctionnelle.

IMPUISSANCE. — Notre Code immortel, vu que le but de l’hymen est de faire des enfants, déclare que l’impuissance n’est pas une cause de rupture pour un mariage.

Toujours plein de logique, notre Code.

Au cas où vous seriez affligé de cette infirmité spéciale, ne comptez pas dessus pour désavouer la paternité d’un enfant qu’aurait madame votre

épouse. La loi n’entend pas non plus de cette oreille-là.

De sorte que vous auriez le double désagrément d’avoir fait savoir à tout le monde que vous ne pouvez pas être père et de garder tout de même les charges de la paternité.

INDULGENCES. — Je me suis toujours demandé comment les dévots peuvent avoir un tel besoin d’indulgences, que toutes les occasions leur sont bonnes pour en faire provision.

11 y a là un dilemme.

Quelqu’un qui ne se salit pas n’use pas dix pains de savon par jour pour se nettoyer.

Croyez-moi donc : conduisez-vous en honnêtes gens et vous n’aurez pas besoin de ces lessives quotidiennes.

INGRATITUDE. — Elle peut causer la révocation d’un don.

V Art de vivre cent ans.

Méfiez-vous, en conséquence, mais ne vous effrayez pas trop. Vous pouvez, en effet, user de mauvais procédés, vous montrer indifférent, ne pas même avoir l’air de reconnaître, quand elle passe dans la rue, la personne dont vous tenez une donation : ce n’est pas de l’ingratitude aux yeux de la légalité.

L’ingratitude ne commence que quand vous la rouez de coups ou que vous cherchez à l’assassiner.

Vous voyez que vous avez de la marge. Allezy gaiement I

INJURES. — Il est bon, si vous désirez vous donner le plaisir d’entreprendre en société un ennemi, que vous sachiez à quoi vous vous exposez.

Les nuances sont assez subtiles.

L’injure simple, devant le juge de paix, n’entraîne pas plus de cent francs d’amende. Devant les tribunaux, ça peut aller jusqu’à cinq cents.

Ne pas confondre l’injure et la diffamation. (Voir ce mot.)

L’injure — on ne saurait trop le répéter — est l’expression outrageante qui ne contient l’imputation d’aucun fait. Vous dites, par exemple : — Muffle! voyou! scélérat! Pas de diffamation.

Mais si vous criez : « Banqueroutier! » ou « Assassin! » diffamation.

Quelquefois la distinction est délicate à faire.

Vous qualifiez quelqu’un d’académicien, quand il ne l’est pas. C’est à la fois une injure et une . diffamation. De même si vous l’appelez naturaliste : car, par ce mot, vous l’accusez de se livrer à des besognes malpropres.

J’ajouterai, pour achever de vous édifier, que sur ces questions les arrêts pataugent perpétuellement.

Comme sur tant d’autres, d’ailleurs.

INONDATIONS. — Fléau redoutable qui ne peut avoir d’utilité que s’il se produisait juste

au moment où votre maison vient de prendre feu.

Mais je vous tromperais si je vous faisais croire à la fréquence de cette coïncidence providentielle. Aussi je n’essayerai même pas.

INSOMNIE. — Si vous avez essayé de tous les remèdes sans succès, tâchez d’entrer dans la magistrature ou de vous faire nommer député.

Ce sera votre va-tout.

INTERDICTION. — Mesure que les pères sont toujours portés à réclamer contre leurs fils, quand ceux-ci imitent les fredaines auxquelles ils se sont livrés eux-mêmes.

Ce sentiment est trop humain pour que je cherche à le combattre.

INVITATIONS. — La politesse demande qu’on réponde sans retard à une invitation.

V Art de vivre cent ans.

Si vous l’avez acceptée, il ne serait pas convenable de vous dédire au dernier moment, sous un prétexte futile, tel que la mort d’un oncle à héritage.

Comment voudriez-vous qu’on crût que le chagrin vous coupe l’appétit?

De leur côté, ceux qui invitent doivent y mettre des formes et ne pas écrire, par exemple, le matin d’un dîner :

« Mon cher monsieur X...,

« Comme nous serions ce soir treize à table par suite de l’indisposition subite d’un de mes convives, je vous prie de vouloir bien le remplacer. »

Il y a des gens qui ont le caractère si mal fait qu’ils seraient capables de se formaliser.

JARRETIÈRES. — Nous ne soulèverons pas, après tant d’autres, la question du au-dessus ou au-dessous. Elle nous semble vidée.

Le au-dessous saucissonne la jambe d’une façon lamentable.

Au-dessus!. . .

C’est d’ailleurs un prétexte pour pousser plus loin l’investigation, quand il s’agit de décrocher la jarretière de la mariée.

Nous ne professons non plus aucune admiration pour la coutume qui consiste à porter un poignard à la jarretière.

C’est une simple manière, pour la beauté (style Prudhomme) à qui on dit : « Rends les armes , » de répondre : « Viens les prendre^ » qui invite plutôt qu’elle n’effraie.

JAUNISSE. — Une des maladies que vous ferez bien d’éviter le plus, si vous êtes marié. Elle a l’air de faire des aveux.

JET. — Vous êtes passible d’une amende de i à 5 francs, si vous jetez des choses de nature à nuire par leur chute ou leurs exhalaisons.

Ainsi parle le tribunal de simple police.

A ce compte-là, on pourrait pour cinq francs se débarrasser d’un créancier, en lui laissant tomber du quatrième une commode sur la tète

V Art de vivre cent ans.

C’est pour rien.

Avis aux amateurs !

JEU. — Bien simple à régler, ce chapitre-là. Trois mots :

— Ne jouez pas.

JEUNE. — Invention imaginée par les prêtres de diverses religions pour ridiculiser la foi.

Localiser ia religion dans l’estomac et dans le gros intestin, c’est mettre Dieu en propre compagnie !

Comme ci-dessus, mon conseil se résume en trois mots :

— Ne jeûnez pas.

Et je me permets d’ajouter :

— C ’est trop bête !

JONCHETS. — Ce jeu consiste à enlever un des bâtonnets sans que le bâtonnet voisin s’en aperçoive.

J’y ai toujours vu une image assez symbolique de l’adultère.

JOURNAL. — Ici, je mets tout mon cœur dans cette recommandation convaincue :

— Abonnez-vous au Charivari!

JUPONS. — Je ne me sens pas capable de vous indiquer la manière de faire des jupons.

De les défaire plutôt.

Mais ce ne serait pas convenable.

Glissons.

LAIT. — Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de ce liquide jadis savoureux et hygiénique.

Il exista en effet, si l’on en croit les affirmations des octogénaires.

Comme vous n’êtes plus exposé à en rencontrer une seule goutte aujourd’hui, il serait superflu de traiter ex professo ce sujet archaïque.

LAPIN. — Animal que je ne saurais trop vous proposer pour exemple, à l’heure où toutes les statistiques gémissent sur la dépopulation de la France.

Imitez-le... dans la mesure de vos faibles moyens.

LÉGITIMATION. — Vous pouvez toujours, si vous êtes pris d’un remords de conscience, légitimer par le mariage un enfant de l’amour, — adultère à part.

Vous pouvez même légitimer de la même façon l’enfant d’un autre.

C’est une supériorité que vous vous donnerez sur vos collègues en mariage, qui endossent le plus souvent ;a progéniture d’autrui sans le savoir.

LETTRES. — La carte postale et le style télégraphique enlèvent presque tout son intérêt à ce paragraphe.

Avant dix ans, les amoureux eux-mêmes ne s’écriront plus qu’en petit nègre.

Seules les lettres chargées sont sûres de toujours rester en honneur.

LIBERTÉ. — Le recueil des lois et arrêtés imaginés pour la restreindre ou la supprimer formerait la matière d’environ douze mille volumes.

Vous comprendrez que je n’essaie pas de les transcrire ici.

LISTE CIVILE. — Comme nous espérons bien qu’un citoyen français n’aura plus affaire à elle, nous déposons simplement, en passant, un requiescat in pace sur sa tombe.

LIT. — Est-ce que ce serait par hasard en un jour de facétie folichonne que la législation a

imaginé de rapprocher dans un même paragraphe, en les exemptant de toute saisie, le lit et les instruments de travail ?

Le fait est que pour beaucoup de ces dames...

Aussi n’y a-t-il rien de surprenant à les voir acheter des lits luxueux.

Elles sont sûres d’avance qu’ils rapporteront toujours plus qu’ils ne coûtent.

Pour vous, ami lecteur, qui n’avez pas les mêmes motifs de prodigalité sur ce chapitre, bornez-vous à retourner le proverbe et à vous dire :

— Comme on aime à être couché, on fait son lit.

On pourrait aussi ajouter :

— Dis-moi comment tu te couches et je te dirai qui tu es.

Aimer un lit dur est l’indice d’un tempérament énergique et actif.

Un lit... Ainsi de suite.

Ici se présente, à l’usage des époux, la ques

tion des deux lits. Sur ce chapitre, ma conviction est intraitable.

Ne pas faire deux lits, c’est abréger la lune de miel de deux quartiers au moins.

Si le fruit défendu attire, le fruit imposé répugne. C’est logique.

Un homme d’esprit disait un jour, à ce sujet :

— Un amant qui ne fait pas lit à part, c’est un gourmand qui coucherait dans son garde-manger. L’appétit n’en aurait pas pour longtemps.

Il est encore un autre sujet délicat.

Le lit — car les extrêmes se touchent toujours ici-bas — est borné d’un côté par l’amour et de l’autre par les punaises.

Quelqu’un s’étonnait un jour de la déplorable facilité avec laquelle cet insecte se multiplie.

— Que voulez-vous ! objecta-t-on, on leur donne tout le temps le mauvais exemple.

Je ne vous inviterai pas à essayer de les amener à la dépopulation par l’exemple contraire. Je crois que vous perdriez votre temps. Bornez-

vous à un insecticide. Il y en a soixante-quinze: environ qui tous se proclament le meilleur.

Je ne suis pas fâché de vous laisser rembarrasdu choix.

LOCATAIRE. — Le code du locataire se cornpose d’une bonne centaine d’articles, où l’autocratie des propriétaires se donne carrière tout à l’aise.

Il est vrai d’ajouter que, quand un locataire, achète à son tour une maison, il devient généralement plus intraitable encore que ceux dont il. stigmatisait l’arbitraire.

Je ne pense pas que vous ignoriez que le premier devoir d’un locataire est de payer sonterme. Vous le savez au moins par ouï-dire.

C’est aussi le plus difficile à remplir. Beaucoup de gens volent leur prochain pour y arriver, et n’en sont pas moins considérés pour cela.

On pratique beaucoup, à Paris, un genre de

location spéciale : la location appliquée au beau :sexe.

Celle-ci, contrairement à l’autre, se fait d’ordinaire à plusieurs personnes en même temps.

Les locataires paraissent s’en accommoder cassez bien.

Ne troublons pas leur satisfaction par des commentaires moroses.

LOTO. — Si ce jeu s’est perpétué jusqu’à nos jours, ce n’est évidemment pas à cause de ses attraits intrinsèques.

Mais le loto est la Providence des amoureux.

Tandis que les parents, besicles sur le nez, poursuivent la réalisation des ternes et des quaïternes, petits cousins et petites cousines ont tout île temps de se serrer la main sous la table ou de dialoguer du genou.

Vous vous rappelez, n’est-ce pas ?

Ce sont ces souvenirs qui rendent le loto inviolable.

Autrement, quel supplice, mes frères !

Nous avons aussi des maris qui affectionnent le loto. Je souhaite de tomber sur un de ceux-là: ils sont sûrs de leur affaire !

LUTH. — Instrument dont on parle encore, mais qu’on ne voit plus jamais.

— Prends ton luth ! est un conseil que les poètes s’adressent souvent à eux-mêmes, mais qu’ils ont soin de ne pas suivre.

En quoi ils ont bien raison ; car s’ils le prenaient, ce luth, et qu’ils se présentassent ainsi dans un salon, l’étoffe des fauteuils elle-même éclaterait de rire.

MACARONI. — Ne jamais oublier la célèbre histoire et ne pas — quand on mange du macaroni chez un ami — profiter, pour embrasser sa femme, du moment où il s’en va dans la pièce voisine chercher une bonne bouteille de vieux vin.

Le parmesan révélateur risque de vous relier par un fil que, vu votre conduite de satyre, je me permettrai d’appeler télé faunique.

MAGNÉTISME. — Jusqu’à preuve contraire, je n’y vois qu’un prétexte à prendre les mains d’une jolie personne devant sa famille, sans que cette famille y trouve à redire.

C’est bien quelque chose.

Mais les prendre derrière ladite famille me paraissant toujours plus agréable, je ne cultive pas le fluide sous cette espèce.

MAI. — Ce mois ayant été gratifié de joli par les poètes, vous agirez sagement, dèe qu’il approche, en ne sortant jamais sans parapluie, en vous ajoutant un supplément de flanelle, en renouvelant votre provision de bois On sait trop bien ce qui peut arriver!

MAIGREUR. — Il faut toujours, pour se rapprocher du bonheur auquel on ne peut atteindre, voir les choses ici-bas par leur bon côté.

Si vous subissez une épouse maigre, dites-vous pour vous consoler que, si elle était grasse, chacune de ses robes vous coûterait un tiers d’étoffe de plus et que ses économies vous fourniront — au besoin — le moyen de vous consoler aux pieds d’une personne plus potelée.

Nota. — Ceci n’est pas un conseil que je vous donne. Ce n’est qu’une constatation.

MAILLOT. — Celui de tous les vêtements qui paraît se rapprocher le plus du costume de la vérité.

S’y fier cependant serait une naïveté. Il y a des pièges à agneaux.

Un définisseur a dit :

— Le maillot est une peau qui ment.

MAIN-CHAUDE. — Encore un de ces jeux surnommés innocents , dont la paillardise la plus raffinée ne saurait perfectionner la malice.

Le patient se met la tète sur les genoux d’une personne de la société, et...

O madame 1 madame! si ces genoux-là étaient les vôtres! . . .

MAINLEVÉE. — En jurisprudence elle arrange les choses.

Mais dans la vie courante, elle les dérange.

MAIRIE. — Il est particulièrement difficile de pénétrer dans cet édifice, le jour de son mariage, sans faire sotte figure. De quelque façon qu’on s’y prenne, on a sa portion de ridicule.

Si on la fait à la pose, c’est du ridicule solennel; si l’on est timide, c’est du ridicule enfantin.

D’ailleurs, réussirait-on à y échapper pour soi-même, que les parents, les témoins et toute la kyrielle qui se cramponne à vos trousses vous replongeraient dans l’abîme.

C’est peut-être pour cela que tant de gens.

quand ils s’accouplent, passent devant la mairie sans y entrer.

Je ne me sens pas le courage de leur en faire

un crime.

C’est aussi à la mairie qu’on vous présente, le lendemain de votre naissance. Toutes les instructions que je vous donnerais pour vous exhorter à vous tenir convenablement quand l’employé vous inventorie ne vous empêcheraient pas d’avoir, à ce moment décisif, si l’idée vous en prend, un fâcheux laisser-aller. Je glisse donc.

Enfin, c'est à la mairie qu’on ira déclarer votre décès. Mais ici votre rôle sera trop muet pour qu’il soit nécessaire de vous l’apprendre d’avance.

MALADIES. — On en compte pour l’instant 13,298. Et la médecine continue à en inventer.

Vous comprendrez aisément que ce chiffre me

dispense d’entrer dans des détails sur un sujet qui, d’ailleurs, manque d’entrain.

MANDAT. — Croyez-moi, préférez toujours le mandat de poste au mandat d’amener.,

MANGE-TOUT. — Le bourgeois pratique le mange-tout sous forme de haricot. La cocote, sous forme de bon jeune homme.

Le bourgeois en est quelquefois incommodé. La cocote, elle, digère toujours.

MARIAGE. — Nous ne nous occupons ici que du côté législation.

Pour qu’un mariage soit valable, il faut d’abord qu’il ne soit pas contracté avant l’époque légale. La loi considère que les femmes sont raisonna- * blés trois ans plus tôt queleshommes..En consé-

quence, elle leur permet de faire trois ans plus tôt cette folie.

La détermination de l’âge n’est pas absolue, d’ailleurs. On peut obtenir des dispenses pour causes graves. La plus grave est l’état de grossesse de la future, d’après le Code. D’après le bon sens, il semble qu’on ne doive pas être si pressé d’épouser une demoiselle dont la précocité n’a pas pu attendre quinze ans pour goûter la pomme.

Il n’y a pas de mariage quand il n’y a pas consentement des deux parties.

J’admire dans la loi cette interprétation exquise :

« L’homme qui, en violant une jeune fille, a encouru des peines légales et qui l’épouse pour se soustraire aux poursuites, ne peut prétendre ultérieurement qu’il n’était pas libre. »

C’est vraiment dommage. Voilà pourtant un monsieur dont le cas est bien intéressant. Pauvre victime !

Au moment de la célébration du mariage, les

futurs doivent répondre oui d’une manière intelligible. Ce qui ne veut pas dire d’une manière intelligente.

Lorsque les parents refusent leur consentement à un mariage, la loi permet de leur faire ce qu’on appelle des sommations respectueuses.

Le respect, dans ce document, équivaut à leur dire :

— Vous savez ! si ça ne vous va pas, zut !

Un dernier mot :

Si vous vous trouvez mêlé aux préparatifs d’un mariage dans lequel un de vos amis soit partie prenante, ne vous préoccupez pas trop de ne pas commettre d’illégalité. Au contraire.

Neuf fois sur dix, en effet, si vous lui avez préparé un cas de nullité, vous lui rendrez service.

MASSAGE. — Opération qui procure une abondante transpiration... à l’opérateur. Trans-

V Art de vivre cent ans .

piration qui peut, en certains cas, avoir les effets les plus salutaires.

Si donc vous avez des douleurs, ne vous faites pas masser. Massez une autre personne.

Aux avantages hygiéniques de cet exercice, vous ajouterez le plaisir de pouvoir gagner vos petits trois francs par séance.

MAT DE COCAGNE. — Il serait téméraire de compter aujourd’hui, pour vivre, sur son adresse à grimper au mât de cocagne.

Cette récréation lucrative passe de mode.

Force est donc de se rabattre sur la Bourse — qui a, du reste, pas mal d’analogie avec le mât de cocagne.

Là comme ici on glisse.

Ici comme là on ne réussit guère à atteindre le faîte sans se salir.

MATELAS. — Les matelas dont on fait continuellement usage doivent être refaits une fois par an.

Je connais des petites dames qui sont obligées de faire refaire les leurs une fois par mois.

Jugez !

MÉDECIN. — 11 y a sur le chapitre de la médecine une réciprocité touchante. On ne saura jamais de quel côté les récriminations sont le plus âpres et si ce sont les malades qui se plaignent avec le plus d’amertume des médecins, ou les médecins des malades.

Je propose un ex cequo.

J’ajoute que les plaintes pnt raison dans les deux sens.

Si un médecin reste plus d’un an sans vous demander ses honoraires, vous avez le droit de lui opposer la prescription.

C’est canaille, mais légal.

Je dois seulement constater que jusqu’ici on

n’a pu citer un exemple authentique d’un pareil oubli.

Le médecin est, aux yeux de la loi, complément libre de refuser son concours. Il peut répondre :

— Mourez sans moi.

C’est une de ses revanches.

Canaille, mais légal, comme ci-dessus.

On a vu souvent des malades profiter de ce refus de soins pour guérir avec rapidité.

Les erreurs commises par un médecin ne donnent lieu à aucun recours contre lui.

Cette impunité s’explique.

Sans quoi il aurait fallu trop agrandir les prisons, et le budget n’en aurait pas les moyens.

Si cependant un médecin se présentait en état d’ivresse manifeste et ordonnait un médicament évidemment contraire à la maladie, — par exemple, pour un œil de perdrix, un gargarisme empoisonné, — il pourrait y avoir lieu à des poursuites.

Par contre, la profession médicale donne des immunités galantes à nulle autre pareilles.

Vous pouvez vous enfermer dans votre cabinet avec n’importe quelle représentante du beau sexe, sans que personne — ni père, ni mari — ait le droit de vous forcer à ouvrir la porte.

Ce sont les petits profits du métier, — sans parler des gros.

MENDICITÉ. — Je me plais à supposer qu’aucun de mes lecteurs n’aura besoin de recourir à cette extrême ressource.

Pourtant la chanson assure qu’on ne sait pas ce qui peut arriver.

Pour mendier d’une façon lucrative, il faut surtout impressionner les gens par la vue de quelque souffrance qui leur fasse faire un retour sur eux-mêmes.

Ainsi on passe indifférent devant un aveugle assis, parce qu’on ne se croit pas menacé d’être jamais atteint de cécité.

Mais si l’aveugle s’agenouille, chacun se dit :

V Art de vivre cent ans.

— Comme ça me fatiguerait d’être pendant des heures dans cette position-là !

Et l’on est ému. Et l’on y va de ses cinq centimes.

MINISTÈRE. — Bâtiment public dans lequel ils sont cinq ou six cents employés qui travaillent comme quatre.

Cette inaction doit fatalement engendrer un mortel ennui ; et, dès lors, rien de surprenant à ce que cet ennui se traduise par l’accueil brutal qu’ils font au public.

Si vous avez affaire dans un ministère, armezvous donc de toute la résignation dont vous êtes capable et attendez-vous à ce que les garçons de bureau eux-mêmes vous traitent comme un malfaiteur qui s’introduirait de nuit dans une maison habitée.

Il y a cependant un procédé pour venir à bout de ceux qui sont trop insolents.

C’est d’être encore plus insolent qu’eux.

Ils commencent alors à vous regarder avec une appréhension qui est souvent le commencement de l’apaisement et à se dire tout bas :

— Il est grossier... Ce doit être un homme comme il faut.

MINISTRE. — Fonction publique jadis fort ambitionnée.

Elle ne l’est plus guère aujourd’hui que par es personnes qui ont un goût spécial pour le changement.

C’est un accident auquel je ne saurais trop vous conseiller de vous dérober par tous les moyens en votre pouvoir.

Un de ces moyens, qui me paraît le plus infaillible, est d’avoir une réelle valeur.

Il y a alors de grandes chances pour qu’on ne vous inquiète jamais.

MOISISSURE. — On a divers systèmes pour préserver les objets de la moisissure.

Il n’y en a malheureusement pas un seul bon pour les personnes.

MONT-DE-PIÉTÉ. — Que ce mot piété ne vous fasse pas illusion, et sachez bien d’avance que c’est chez un usurier que vous entrez, quand votre misère s’aventure dans ce repaire.

Ainsi vous n’aurez pas de désillusions.

MUSIQUE. — Si vous êtes père et que votre enfant manifeste de fatales dispositions pour cette spécialité déplorable, n’hésitez pas à user de toute votre autorité pour l’en détourner, même par la force.

La musique — sauf l’exception du génie — est l’art d’être désagréable aux autres en étant funeste à soi-même.

On fait souffrir et on souffre. On sème l’ennui et on récolte la misère.

Pas la peine de grossir le nombre des infortunés à qui une prévoyante sollicitude n’a pas su crier à temps : Casse-cou

NAISSANCE. — Ce premier acte de notre existence est trop involontaire pour que l’on puisse le réglementer.

Par exemple, on conseillerait tout à fait inutilement à un fils, si respectueux qu’il soit, de ne pas compromettre sa mère en venant au monde six mois après que celle-ci est mariée et d’attendre trois mois de plus.

Je n’insiste donc pas.

NARCOTIQUES. — Les narcotiques qui agissent sur le cerveau et en provoquent l’engourdissement ne sont des poisons qu’à doses excessives.

On s’y habitue, du reste.

Voyez Mithridate — et les académiciens.

Lisez donc le soir les romans de M. de Montépin. Mais pas plus de deux pages à la fois.

La recommandation, d’ailleurs, est superflue, puisque vous dormirez infailliblement dès la première.

NATATION. — L’art de prolonger son agonie si l’on se noie.

Les marins refusent d’apprendre à nager par philosophie.

Les autres hommes devraient en faire autant par coquetterie.

V Art de vivre cent ans.

C’est si hideux, un monsieur caleçonné et exhibant, en faisant la planche, des ballonnements qui font penser tout de suite à un chien crevé!

Quant aux dames... je suis trop galant pour leur dire ce que j’en pense.

Puisse mon silence être la leçon de ces reines !

NATURALISTE. — Sous ce nom, on compte deux genres de professions.

La première consiste à fourrer des substances assainissantes dans le corps des bêtes; la seconde, à fourrer des choses salissantes dans la tête des gens.

La première s’exerce honorablement, quand on s’est une fois accoutumé aux exhalaisons répugnantes qu’elle comporte.

Dans la seconde, on empoisonne son prochain.

C’est moins gênant et plus lucratif.

V Art de vivre cent ans.

Mais l’expiation viendra.

Elle vient déjà sous forme de dégoût public.

NÈFLES. — Fruit dont il est peu convenable de faire figurer le nom dans votre réponse à une question faite par une dame du monde.

NÉVRALGIE. — Thème sur lequel les femmes excellent à exécuter des variations perfides.

Monsieur veut-il être galant un jour où on a assez de lui ? Névralgie.

Madame a-t-elle besoin de rester seule pour recevoir son tiers état } Névralgie !

Si vous êtes en ménage, méfiez-vous dès que ce mot apparaît dans la communauté.

La névralgie — bizarre effet de pathologie matrimoniale — a son siège dans la tête de l’é-

pouse et ses ravages se manifestent sur la tête de l’époux.

NOISETTE. — Petit fruit qui possède la singulière propriété de pousser à l’accroissement de la population.

Ne pas confondre. Il ne produit pas cet effet étrange quand on le mange, mais seulement quand on le cueille.

NOURRICE. — Il est toujours assez délicat d’avoir à commander un menu pour quelqu’un dont on ne connaît pas bien les goûts.

C’est ce qu’il faut faire cependant avec les nourrices, — vu l’impossibilité de consulter au préalable le consommateur.

Afin de choisir une bonne nourrice, il est nécessaire de connaître non seulement son physique, mais encore son moral.

Il importe, assurent les traités écrits sur la

matière, qu’elle soit vive sans étourderie ni colère, qu’elle soit enjouée sans folie, et un peu sans-souci.

Vous pensez s’il est facile de juger tout cela d’un coup d’œil, quand on va au bureau d’où l’on ramène, dix minutes après, une nourrice.

Une mise en observation de deux ou trois ans serait au moins indispensable pour connaître à fond le caractère d’une nourrice, — car, étant femme, elle est, comme les autres, capable de toutes les dissimulations. Au bout de cès deux ou trois ans, vous pourriez être suffisamment édifié, — mais la nourrice n’aurait plus de lait !

NUIT. — D’après les dispositions formelles de la loi, aucun gendarme ne peut pénétrer, durant la nuit, dans le domicile des citoyens.

Il n’en est malheureusement pas de même pour les voleurs.

NUIT (de noces). — Croyez-moi, si vous vous apercevez...

Comment dire cela ?

Si vous trouvez qu’à la fleur d’oranger de votre douce compagne il manque un ou plusieurs pétales, ne faites pas de scandale.

Il y a là-dessus un proverbe sagace qui dit:

« La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. »

OBÉSITÉ. — Une simple anecdote à ce sujet.

J’avais accompagné, un jour, un ami chez un charlatan qui, par la voie des annonces, se vantait d’avoir trouvé un procédé infaillible pour dégraisser son prochain.

Mon ami, rendu crédule par son infirmité, avait absolument tenu à acheter un flacon de l’eau merveilleuse.

Il mit sur la table un billet de cent francs.

Le spécialiste fouilla dans son tiroir et, n’y trouvant pas la somme nécessaire:

— Adélaïde! cria-t-il, apporte donc de la monnaie!

Adélaïde — son épouse — parut. Elle devait bien peser dans les cent quarante kilos, cette mastodontesque personne.

Et ie mari vendait de l’eau pour faire maigrir !

J’espère que ce souvenir suffira pour vous dégoûter à jamais de ces duperies éhontées qui exploitent le pauvre monde.

OMBRES CHINOISES. — Ce fut la distraction de notre enfance à tous, distraction tombée en désuétude. Les ombres chinoises, cependant, n’ont pas complètement disparu. Elles ont une application dont vous ferez bien de vous méfier.

Vous, mesdames, quand, le soir, vous procédez aux intimités du déshabillage et que, sous les rideaux tendus, un effet de lampe projette des silhouettismes compromettants.

L’Art de vivre cent ans

Vous, messieurs, quand en duo vous vous laisserez aller à des enlacements qui ne regardent pas le public.

Je connais un mari qui a été mis par les ombres chinoises au courant des infidélités de sa femme. 11 passait sans méfiance sous les fenêtres de son ami Anatole. C’était le soir. Il lève les yeux machinalement.

— Tiens ! Anatole est chez lui; il y a de la lumière.

Soudain un grand cri. Une ombre chinoise, dans laquelle il a reconnu sa femme, passait le bras autour du cou d’une autre ombre chinoise dans laquelle il a aperçu la barbiche d’Anatole.

Je ne vous dis que ça.

OMNIBUS. — Le meilleur moyen de ne pas être exposé à tous les inconvénients de l’omnibus, c’est de prendre un fiacre.

Le meilleur moyen de ne pas être exposé aux

inconvénients du fiacre, c’est d’avoir une voilure à soi.

Une consultation analogue a déjà été formulée à l’usage des locataires. Je ne suis point un plagiaire, je cite mes sources.

Certains voyageurs se consolent des tracas delà correspondance, des lenteurs du transport, des émanations du voisinage, en exécutant en omnibus des soli d’orteil sur les pieds des dames qui leur font vis-à-vis.

Quelques-uns préfèrent les genoux. Affaire de goût. Le résultat est le même.

Si la dame ne répond pas, vous êtes volé. Si elle répond, vous êtes bien plus volé encore, car alors c’est une jolie coquine!

ONCLE. — Aliment qu’on'ne doit consommer qu’à petites doses, si l’on tient à faire durer le plaisir longtemps.

Il en est de terriblement coriaces, qu’il faut laisser mariner dans l’espérance durant des an-

nées entières avant de pouvoir y mettre la dent.

L’oncle se mange généralement mort, mais il peut aussi se manger vivant. Dans ce cas, on l’accommode à la sauce usurier.

Se méfier : cette sauce-là revient pendant longtemps.

OPÉRA. — Un mélophobe a dit :

« Il n’y a qu’une seule chose qui me paraisse plus douloureuse que de faire un opéra, c’est de l’entendre. »

Tout le monde n’est évidemment pas de cet avis, puisque l’on trouve trois fois par semaine un nombre suffisant d’originaux pour remplir, à raison de dix et vingt francs par tête, l’énorme salle exclusivement vouée à ce genre de supplice.

Mais il y a une explication à ce phénomène. Elle est dans la définition suivante d’un juste appréciateur :

a OPÉRA : Théâtre où on regarde beaucoup et où l’on écoute peu. »

OR. — Je lis dans le dictionnaire :

« OR : Conjonction. »

En effet, pour conjoindre, il n’y a rien de tel que l’or à notre époque.

Si vous pouvez vous en procurer par des moyens honnêtes, ce sera parfait.

Si c’est par des moyens déshonnêtes, cela passera tout de même, à condition que vous ne vous laissiez pas pincer.

OREILLE. — Cet organe est sujet à une foule d’affections douloureuses. Entre autres, je citerai : l’otite, les oreillons, les glandes, la musique de Wagner, etc. #

« On peut, dit le Dictionnaire sérieux de la

Vie pratique , laver tous les jours la peau de l’oreille. »

J’aimerais mieux : on doit.

Ce même dictionnaire ajoute :

« Des insectes, des mouches, des punaises peuvent s’introduire dans l’oreille. »

Je me plais à croire que vous n’habitez pas un logis assez dégoûtant pour que ce dernier cas puisse vous concerner.

OS. — On doit se tenir prudemment sur la défensive. Il ne manque pas, en effet, de bouchers indélicats qui cherchent à vous vendre des os pour de la viande.

Tenez-vous aussi en garde contre certaines petites dames qui en font autant.

PARAPLUIE. — Ceci s'adresse aux personnes pauvres ou économes, désireuses de se procurer un parapluie à peu de frais.

Vous vous rendez dans un restaurant quelconque le matin, à l’heure où il n’y a personne, et vous demandez à la dame de comptoir :

— N’a-t-on pas trouvé mon parapluie que j’ai oublié ici il y a quelques jours?

- — Monsieur va voir, répond-elle..

Et elle sonne un garçon.

— Montrez à monsieur les parapluies que nous avons. Il reconnaîtra le sien.

Naturellement vous choisissez le meilleur, vous remerciez et vous vous en allez, après avoir donné cinquante centimes au garçon si vous tenez à passer pour magnifique.

Nota. — Ce procédé n’établit pas précisément un précédent en votre faveur pour disputer un prix de vertu. Mais comme je suis sûr que c’est le moindre de vos soucis...

PARATONNERRE. — Vous avez une maison.

Il est parfaitement absurde d’oublier de la préserver à l’aide d’un paratonnerre.

Les conditions dans lesquelles cet engin de préservation doit être établi sont...

Plaît-il?... Vous m’arrêtez pour me dire q-ue

V Art de vivre cent ans.

vous n’avez pas de maison. Ni moi. Alors, n’en parlons plus.

PARENTS. — Vous pourrez ne pas avoir à vous en plaindre, à condition que vous soyez avec eux beaucoup plus sur la défensive qu’avec des étrangers.

Quant à avoir à vous en féliciter, comme je ne traite pas ici les cas exceptionnels, je ne soulèverai pas même l’hypothèse.

PARI. — Tout pari est une opération dans laquelle chacun des opérants a la douce conviction qu’il est en train de voler l’autre.

Rien ne donne mieux la mesure de l’honnêteté moyenne que la joie avec laquelle on envisage cette perspective canaille.

Dans quelques autres paris, la chose se complique d’une férocité homicide. Un des parieurs,

par exemple, est convaincu que non seulement l’autre perdra son argent, pour n’avoir pas pu manger vingt-quatre œufs durs de suite, mais encore qu’il en crèvera certainement.

Ne croyez pas que ça arrête une minute ce noble cœur.

D’où je me permets d’extraire cet axiome:

— Dis-moi comment tu paries, et je te dirai qui tu es.

PAROISSE. — La mienne, c’est les grands bois sous le grand ciel.

Je vous engage fortement à ne pas en avoir d’autre, si vous tenez à éprouver quelque admiration pour la création sans pour cela connaître le créateur.

PARQUET. — Si on ne recevait chez soi que ses ennemis, je comprendrais le soin qu’on prend

de faire cirer les parquets de façon qu’ils se cassent le cou.

Mais étant donné qu’on peut avoir quelques amis dans ce monde, je n’ai jamais compris cette invitation à la fracture.

PARRAIN. — Le Manuel du savoir-vivre déclare que le parrain doit d’abord un cadeau à l’accouchée, puis un présent à sa commère.

Il ajoute :

« Si la marraine est une jeune fille, elle ne doit accepter du parrain célibataire que les dragées et le bouquet. Ce serait s’engager envers le parrain que d’accepter davantage. »

S’engager à quoi }

Le Manuel du savoir-vivre me paraît coter les faveurs des jeunes filles au rabais.

PATERNITÉ. — Une supposition dont la loi sagace a défendu de faire la preuve.

L’Art de vivre cent ans.

Les messieurs en abusent. Mais si on renversait la proposition, ce seraient les dames qui en abuseraient.

Comme résultat, on arriverait à une dose de mensonge absolument semblable. Il ne me semble donc pas que ce soit la peine de changer.

PATIN. — L’exercice du patin passe pour favorable à la santé.

A condition :

i° Que vous n’attraperez pas une fluxion de poitrine en vous refroidissant ensuite.

2° Que vous ne vous casserez pas un membre.

Le Manuel du 'patineur indique que pour s’arrêter de la façon la plus gracieuse, il faut recourir au coup de patin nommé arrêt postérieur.

J’ai vu pratiquer bien fréquemment des arrêts

dans lequel le postérieur jouait le principal rôle. Ils ne m’ont jamais paru gracieux. J’en conclus que je ne m’y connais pas.

PEINTRE. — Je trouve dans le Dictionnaire de la vie pratique cette observation profonde :

« Pour prétendre à être peintre, il faut une vocation réelle. »

On oublie seulement de nous dire comment cette vocation peut bien se manifester pour être réelle.

J’ai connu pas mal de jeunes gens qui juraient de mourir plutôt que de ne pas s’adonner à la peinture. Ils n’en perpétraient pas moins d’abominables croûtes, qui faisaient regretter qu’ils ne s’en fussent pas tenus à la première des deux alternatives.

Le temps est passé, d’ailleurs, où la peinture était le plus court chemin pour aller à l’hôpital.

Quelque hideux que soient les tableaux perpétrés par un rapin, il se trouve des admirateurs aujourd’hui. (Voir Impressionnisme.)

Si donc vous avez un fils qui donne, dès sa jeunesse, quelques signes d’aliénation mentale, poussez-le dans la voie de l’art. Là, au lieu de lui valoir une camisole de force, ses extravagances lui vaudront peut-être une fortune.

PENDULE. — En cas d’invasion prussienne... Non. je ne veux pas y penser.

PENSION. — Il y en a qui sont alimentaires, je vous en souhaite une de tout mon cœur.

Il y en a qui sont le contraire. Ce sont celles où l’on met d’habitude les enfants et où des entrepreneurs sordides les font crever de faim.

Si vous avez l’ombre d’un sentiment paternel,

J.1 Art de vivre cent ans .

n’infligez l’internat sous aucune forme à votre progéniture. L’estomac y dépérit, le cœur s’y pourrit et l’esprit s’y hébète.

A cela près, c’est le meilleur système d’éducation connu.

PERMIS DE CHASSE. — Bon à tirer qui vous est indispensable si vous voulez vous débarrasser d’un de vos amis.

Pour vingt-cinq francs, vous pouvez, grâce à ce diplôme, lui envoyer en plein corps une copieuse décharge et n’en avoir que pour un an de prison.

Autrement vous risqueriez d’être condamné à mort. C’est, vous le voyez, de l’argent bien placé.

Je n’engage pas trop, cependant, à se débarrasser ainsi d’un mari à qui l’on aurait pris sa femme.

Ces maris-là, on les regrette presque toujours, une fois qu’on a l’épouse sur les bras.

Je pourrais ajouter, pour compléter l’article, la formule : Voir Gibier. Mais je ne pousserai pas l’ironie jusque-là, tout le monde sachant que lorsqu’on a un permis de chasse, le gibier est ce qu’on voit le moins en notre belle France.

PHARMACIEN. — Il y a, de même que des wagons, des pharmaciens de première et de seconde classe.

De même qu’avec les wagons aussi, on risque autant d’être tué par la première que par la seconde, en cas d’accident.

L’autorité tutélaire déclare que les pharmaciens ont seuls le droit de débiter un certain nombre de substances nuisibles. Mais vous pouvez vous procurer une foule de substances plus nuisibles encore chez l’épicier d’à côté ou chez le marchand de couleurs.

Quand un pharmacien se trompe dans l’exécution d’une ordonnance, les résultats peuvent

être funestes. Mais consolez-vous en vous disant que l’ordonnance elle-même vous aurait peutêtre été plus funeste encore. Vous vous tromperez rarement en pensant ainsi.

S’il vous arrive, pour payer une note de pharmacien, de lui donner une pièce de dix sous au lieu d’une pièce de dix francs, que votre conscience ne se fasse pas de trop amers reproches: il gagnera encore moitié dessus.

PHOTOGRAPHIE. — C’est comme pour le phylloxéra. Encore un fléau contre lequel on n’a pas trouvé de remède.

PIANO. — Le plus usité des arts de désagrément.

Je ne vois qu’un conseil à vous donner pour prendre cet instrument du bon côté.

Si vous jouissez de toutes vos facultés, ditesvous en l’entendant :

— Enfin ! c’est encore moins cruel que d’être sourd.

Si vous êtes sourd, ditez-vous en ne l’entendant pas

— Enfin ! voilà toujours une compensation.

PIGEON VOLE. — Jeu auquel les petites filles paraissent prendre un plaisir extrême.

Les grandes filles aiment mieux jouer à pigeon est volé.

PLATRE. — Méfiez-vous ! Rien de plus fâcheux que d’essuyer les plâtres.

Sur murs... et sur mûres!

PROCÈS. — Je n’en ai pas encore eu un seul, et cela fait ma joie.

J’ai un ami qui est dans le même cas, et cela fait son désespoir. Il est avocat.

L’Art de vivre cent ans .

Tout dépend donc du point de vue auquel on se place dans ce monde.

PROMENADE. — Cet exercice passe pour éminemment salutaire.

Certaines dames s’y livrent en arpentant de long en large le même trottoir. Dans ce cas, il n’est pas seulement hygiénique ; il devient lucratif.

Mais notez bien que ce n’est pas un conseil que je vous donne, mesdames !

PROMESSE DE MARIAGE. — Elle n’est pas obligatoire et ne peut contraindre la personne qui l'a souscrite.

L’inexécution de cette convention ne donne même lieu à aucuns dommages et intérêts.

Lorsque, dans une promesse de mariage, il a été stipulé une clause pénale ou un dédit contre la partie qui ne remplirait pas son engagement,

U Art de vivre cent ans.

cette stipulation accessoire n’est pas plus obligatoire que le reste.

Demandez-vous, dès lors, à quoi une promesse de mariage peut bien servir? J’ai cherché, moi, et je n’ai pas trouvé.

PROMETTRE. — Un proverbe assure que promettre et tenir sont deux. Quand vous voyez une femme aux formes séductrices, je vous engage fortement, vu les impostures des formes modernes, à toujours avoir ce proverbe-là présent à l’esprit.

Il y a tant d’appas qui promettent sans tenir!

PROVIDENCE. — Si ça vous est égal, ne parlons pas des absents.

RATELIER. — Un des moyens employés pour réparer l 'irréparable outrage.

Cet instrument prouve que les romances ont raison, et que les palais dorés ne font pas toujours le bonheur.

S’il fallait en croire les réclames, une mastication parfaite et une digestion irréprochable seraient

L’Art de vivre cent ans.

exclusivement réservées aux gens qui ont de fausses dents fabriquées par le célèbre A. B. C. D. Je ne vous conseille cependant pas de faire arracher vos dents, si vous en avez.

RECONNAISSANCES. — On compte trois sortes principales de reconnaissance : la reconnaissance qui vient du cœur, la reconnaissance qui vient du Mont-de-Piété et la reconnaissance qui s’effectue à la mairie.

La reconnaissance du cœur n’a pas à être réglementée. Il n’y a pas de règle sans exception.

La reconnaissance du Mont-de-Piété est l’objet d’un commerce suivi, commerce auquel s’enrichis sent pas mal de gens.

Ce qui prouve que l’État est un fameux filou, puisque l’écart entre ce qu’il vous prête et ce que vaut votre gage peut faire la fortune d’un intermédiaire.

L'Art de -vivre cent airs.

Quant à la reconnaissance d’un enfant naturel dont vous avez lieu de vous croire le père, à supposer que vous vous trompiez, où est le ■mal?

Vous vous trouverez dans la situation d’une foule d’honnêtes maris qui en paraissent ravis.

RENTE VIAGÈRE. — Si vous vousplaignez de la fuite des ans, ce qui est un sujet de doléances pour tant de gens ici-bas, je vais vous donner un moyen infaillible pour obvier à cet inconvénient.

Constituez une rente viagère à quelqu’un. Vous ne trouverez plus que la vie est courte.

RÊVE. — On a publié plusieurs Clefs des Songes. N’en achetez aucune.

Ce qui ne veut pas dire que les rêves n’aient pas une signification.

Mais il n’en ont qu’une seule : à savoir que vous avez un mauvais estomac ou que vous avez trop mangé. Consultez votre médecin. C’est lui seul qui a la vraie clef des songes.

RÉVOCATION. — Les donations entre vifs sont révocables. D’abord pour cause d’ingratitude.

Mais, pour qu’il y ait ingratitude, la loi exige que le donataire ait attenté à la vie du donateur ou se soit au moins livré sur sa personne à des sévices graves.

Autrement, le donataire reste libre de commettre à votre égard toutes les vilenies. Vous n’avez rien à dire ; vous n’avez qu’à payer.

Bien entendu, les clauses ci-dessus ne s’appliquent pas aux donations qu’on fait aux petites dames, lesquelles attentent quotidiennement

à la vie de feurs protecteurs âgés, en les poussant à des abus de folichonnerie plus infaillibles que l’assassinat.

Ici ce sont des affaires de commerce toutes différentes.

Vous pouvez aussi révoquer un testament. C’est une facétie mortuaire à laquelle se livrent pas mal de mystificateurs qui se font choyer par des jobards pour leur faire ensuite un pied de nez du fond de leur tombe.

Chacun prend son plaisir où il le trouve !

RINCE-BOUCHE. — Gracieux instrument imaginé par la civilisation la plus raffinée pour que les convives d’un repas simulent tous le vomissement au dessert.

La bienséance prescrit de ne pas profiter de cette circonstance pour rendre complètement son dîner, si médiocre qu’il ait pu être.

Alors, à quoi bon ?

J’aime mieux les Romains. Au moins, ils étaient conséquents jusqu’au bout.

ROSIÈRE. — Ceci est une opinion personnelle, qui ne vous engage à rien.

Mais je n’aurais jamais aimé épouser une rosière.

Malgré moi, je me serais toujours dit:

— Comment y a-t-il dans la commune tant de gens que ça qui soient sûrs qu’elle est rosière ? Ils sont donc allés y voir ?

SABOT. — Chacun sait en quoi consiste ce jeu d’enfant.

L’autre jour, aux Champs-Elysées, une gamine s’évertuait à frapper de la peau d’anguille le sabot qui tournait docilement à chaque coup.

Passe une cocote. Et en aparté:

— Tiens! c’est absolument comme moi avec Alfred.

Il y a là toute une poétique à votre usage,

mesdames. Mais comme vous n’en usez et abusez déjà que trop, jeme garderai bien d’insister sur la recette, quoique je ne porte pas un vif intérêt aux jocrisses que vous faites ainsi tourner.

SAGES-FEMMES. — Sur la porte de l’une d’elles, j’ai lu cette inscription: Accouchements à toute heure.

Trop souvent, hélas I cela veut dire: A toute heure... de la grossesse.

C’est qu’on gagne plus à être faiseuse d’anges qu’à être faiseuse d’hommes!

Commencez par rétablir les tours ; après, vous pourrez traquer les sages-femmes criminelles comme des bêtes fauves.

Mais seulement après.

SAIGNÉE. — 11 y a quarante ans, c’était le

remède à tous maux, et la devise médicale était: A tout saigneur, tout honneur.

Aujourd’hui, le médecin qui saigne est mis au ban de l’opinion scientifique. Le sauveur d’hier est devenu un assassin.

La vérité est peut-être que ça n’a jamais fait ni bien ni mal.

Et dire que telle est l’histoire de la médecine tout entière... Ah! passez- vous-en tant que vous pourrez, mes amis.

SAILLIES. — Les hommes ont celles de l’esprit, les femmes celles du corset. Choisissez selon vos goûts.

SANGSUES. — Encore un remède tombé en désuétude.

Celui-là est particulièrement regretté par les femmes mariées.

Aller poser des sangsues à une vieille tante malade était un des prétextes les plus usités quand on avait besoin de sa soirée, voire même d’une partie de la nuit.

Il a fallu chercher autre chose. On n’a pas encore trouvé l’équivalent. Je regrette de ne pas pouvoir l’offrir aux aimables pécheresses.

SÉPARATION DE CORPS. — La plus odieuse et la plus inepte des combinaisons que les législations aient jamais inventées pour punir l’innocent, le plus souvent au bénéfice du coupable.

Un mari bamboche, je suppose. Son plus grand désir et son plus grand plaisir sera évidemment d’être débarrassé de sa femme. La séparation de corps lui accorde cette joie. Mais, en revanche, elle condamne sa malheureuse épouse trompée, bafouée, délaissée, à la solitude éternelle, à l’éternelle privation de tous ses droits au bonheur et à l’amour.

U Art de vivre cent ans.

Le vice versa n’est pas plus honnête. Un galant homme qui, pour son malheur, se trouve avoir épousé une coquine, sera voué .à l’isolement jusqu'à la fin de ses jours, à moins qu’il ne se mette lui-même à désorganiser la famille du voisin en séduisant les femmes ou les filles.

Et c’est là, jusqu’à présent, tout ce que la loi a inventé chez nous pour moraliser le mariage. Étonnez-vous qu’il ait des adversaires allant jusqu’à la suppression I

Si vous voulez qu’on l’honore, votre mariage, faites-le donc honorable !

SÉPARATION DE BIENS. — Aimable opération à l’aide de laquelle un mari filou peut gracieusement escroquer ses créanciers, avec complicité de madame son épouse.

Ce qu’on est fier d’être Français, quand on regarde notre Code!

L’Art de vivre cent ans.

SEPTUAGÉNAIRE. — Je vous préviens que les septuagénaires sont affranchis par la législation de l’obligation d’être tuteur.

Si donc vous voulez jouer les Bartolo, prenezvous-y de meilleure heure.

Les septuagénaires ont aussi, au point de vue des travaux forcés, certains adoucissements. Il faut bien honorer la vieillesse., n’est-ce pas ?

Je ne veux pas vous dire au juste ce que sont ces adoucissements-là. J’aurais peur de vous mettre l’eau à la bouche.

SERMENT. — Ne vous semble-t-il pas stupide d’imposer le serment en justice, soit aux témoins, soit aux parties?

Ou vous avez affaire à un honnête homme, ou vous avez affaire à un gredin. L’honnête homme ne mentira pas, même sous forme de simple affirmation. Quant au gredin, il s’en moque pas mal.

L’Art de vivre cent ans.

SOIRÉES. — Le savoir-vivre a formulé, à l’usage, des soirées, toute une série de règles dont le grand Dictionnaire de la Vie pratique s’est fait l’écho.

Quand vous invitez, par exemple, une demoiselle ou une dame, vous devez dire :

— Madame ou mademoiselle, voulez-vous me faire l’honneur de danser avec moi la première contredanse^

On ne doit jamais dire : le plaisir.

Eh bien ! c’est drôle : moi, je trouve cette distinction grossière. Et je suis sûr que toutes les femmes seront de mon avis. Tout ce qui sent le respect est pour elles un commencement d’injure.

Le même code de la civilité affirme qu’un homme commet une inconvenance en demandant à sa danseuse de lui garder son mouchoir, son porte-monnaie ou son flacon.

L’inconvenance ne serait-elle pas plus grande encore s’il les gardait sans rien demander ?

Je n’insiste pas.

Si vous êtes bien élevé, vous n’avez besoin des

leçons de personne. Si vous êtes grossier, tout ce qu’on vous dira ne vous servira de rien.

SOUPER. — N’ayant de remise d’aucun médecin, je dirai la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Chaque fois que vous soupez, vous vous enlevez un mois d’existence, — au moins. A vous de voir si vos moyens vous permettent ce luxe.

A vous de voir aussi s’il n’est pas parfaitement stupide de vous gorger d’alimentation et de boissons à une heure où l’empâtement et la fatigue vous prédisposeraient plutôt à la nausée qu’à l’appétit.

SOUSCRIPTEURS. — Voir Gérants , Escroquerie, Police correctionnelle.

Vous saurez après cela ce qu’il vous reste à faire.

L’Art de vivre cent ans.

SURDITÉ. — Ne vous fiez pas trop aux sourds. Il y en a qui entendent quand cela peut leur être utile.

Si vous êtes affligé de surdité réelle, l’usage du cornet acoustique peut vous être d’un grand secours. Toutefois, n’en usez pas imprudemment à table.

Un domestique distrait pourrait croire que vous lui tendez votre verre et vous verser dans l’oreille un verre de bordeaux ou de champagne fort surpris de cette fausse direction.

TABAC. — On prétend qu’il abrège l’existence. Or, depuis qu’on fume, la moyenne de la vie humaine a augmenté.

On prétend qu’il engendre une foule de maladies. Or, les femmes, qui ne fument pas, en ont tout autant que les hommes, qui fument.

On prétend qu’il hébète. Ça, je crois que c’est un bruit que les imbéciles font courir pour avoir une circonstance atténuante.

Maintenant, fumez ou ne fumez pas, c’est votre affaire.

Je crois, toutefois, devoir signaler un côté précieux de l’abstention aux amateurs d’aventures galantes.

Après chaque grand dîner, le monsieur qui ne fume pas reste en possession d’un véritable sérail, tandis que les maris s’en vont déguster le cigare ou la cigarette dans la pièce voisine. On ne se doute pas du parti que peut tirer un malin de cette demi-heure bien employée.

Essayez, et vous me remercierez. {Affranchir .)

TAPAGE NOCTURNE. — Il y a des lois qui le punissent de l’amende et de l’emprisonnement. Comment ne les applique-t-on pas à certaines représentations de nos théâtres de musique et à certains concerts des salles Herz et autres )

L’Art de vivre cent ans.

On a bien raison de dire que nous ne sommes pas gouvernés !

TESTAMENT. — Nous ne saurions entrer ici dans l’interminable détail des précautions dont on doit entourer la rédaction de son testament.

Nous nous bornerons à transcrire un passage vraiment prodigieux de la législation qui régit la matière.

Un testament, pour être valable, doit être daté, chacun sait cela.

— Or, cette date, dit un commentateur juridique, peut être, à la rigueur, remplacée par l’indication de fêtes ou d’événements dont l’époque n’est pas douteuse. Par exemple, on peut dire :

Le jour de la Toussaint.

Le jour de Noël .

Le jour anniversaire de la bataille de Waterloo...

L'Art de vivre cetit ans.

Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien connaître le monsieur qui éprouve le besoin d’écrire en tête de son testament : Le jour anniversaire de la bataille de Waterloo.

TONTE. — Cette opération ne se pratique sur les moutons qu’une fois par an. Mais sur les hommes, elle se peut renouveler tous les jours.

Pour plus amples renseignements, s’adresser à la Bourse ou chez ces petites dames, qui vous édifieront mieux que moi.

TRENTE-ET-QUARANTE. — Les moralistes ont eu beau prodiguer les anathèmes, ils n’ont pas encore pu arriver à me faire comprendre pourquoi le baccarat est un jeu licite, tandis que le trente-et-quarante est un jeu illicite.

S’il me fallait établir une comparaison entre ces deux façons de tenter la chance, je me per-

mettrais, au contraire, de trouver le baccarat, qui se joue tous les soirs dans des centaines de cercles, infiniment plus dangereux que le trente-etquarante, qui ne se joue plus que dans les États minuscules du prince de Monaco.

D’autant plus qu’à Paris le baccarat vous ruine à la fois la bourse et la santé. Au lieu qu’à Monaco, pays des orangers, si l’on se met la bourse à sec, on se met les poumons à neuf.

Le mieux, évidemment, est de s’abstenir en tout cas. Mais l’homme n’est pas parfait, et mieux vaut souvent canaliser ses passions que de prétendre leur barrer la route.

Quelques conseils aux joueurs :

Lorsque vous avez ponté sur la rouge ou sur la noire et que le croupier a annoncé le coup qui vous fait perdre, ne vous couchez pas sur la table pour reprendre votre argent en vous éGriant : « Le pain de mes enfants!... Jamais! » Cette manœuvre ne pourrait avoir d’autre résultat que de vous faire fourrer au poste.

Si un monsieur se suicide à la table de jeu au moment où vous gagnez, ne laissez pas percer votre mécontentement légitime en exclamant : « Allons, bon! il coupe la série! »

Ne prêtez jamais, quand vous jouez, la moindre attention aux charmes du beau sexe. Si l’on vous voit distrait, en effet, il se trouvera là au sitôt un ou plusieurs amateurs pour ratisser votre mise.

La suite à un prochain traité sur la matière.

TRUFFES. — Une des mystifications gastronomiques les plus audacieuses qu'on ait jamais imaginées.

Comme bien évidemment le charme de la truffe ne pouvait suffire à la faire aimer pour ellemême, on a eu l’idée de lui attribuer certaines propriétés stimulantes, qui ont assuré sa vogue en un siècle de ramollissement.

Gardez-vous d’en rien croire, et aussi d'y aller

L’Art de vivre cent ans.

voir. Vous appelez l’amour, et c’est la goutte qui répond.

De plus, vous seriez exposé à tomber sous le coup de la définition d’un brutaliste qui a dit, à propos des truffes :

— Ceux qui les cherchent et ceux qui les recherchent sont de la même race.

VENTRILOQUIE. — Cette carrière, jadis florissante, est aujourd’hui un peu délaissée.

Cependant, s’il faut en croire un estimable médecin qui a cru devoir écrire un traité sur la matière, rien n’est plus simple que de devenir ventriloque.

Il suffit :

i° De contracter la base de la langue ;

2° De contracter le larynx;

3° De contracter les amygdales;

4° De contracter le voile du palais;

5° De contracter les muscles du ventre;

6° De contracter les muscles de la poitrine;

7° De contracter les muscles du cou...

Après quoi, pour ventriloquer avec succès, il ne restera plus qu’à contracter... un brillant engagement avec les Folies- Bergère.

VERRUES. — Si vous tenez à passer pour un homme bien élevé, qualifiez invariablement de grains de beauté toutes celles que vous pourrez rencontrer sur la figure des dames.

VER A SOIE. — Ah ! si ce pauvre petit animal savait ce qu’il fait et quelles drôlesses il habille, comme il se mettrait en grève tout de suite!

Mais il n’en sait rien, et la culture du ver à soie continue à être ainsi une industrie non seu-

lement des plus fructueuses, mais aussi des plus délicates à exercer.

Les innombrables recommandations relatives aux six âges du sujet ne sauraient trouver place ici. Je vous renvoie donc aux livres techniques, tout en croyant devoir vous faire observer que l’art d’élever des lapins est beaucoup plus simple et tout aussi lucratif.

VIEILLESSE. — Maladie qu’il n’est pas donné à tout le monde d’avoir.

Le Dictionnaire de la Vie pratique conseille au vieillard de « continuer à agir dans la limite de ses forces ».

Hum! cela me paraît plus facile à dire qu’à faire.

VISITE. — Il est convenu, de par le code de la politesse, qu’après un dîner (voir Convives )

on doit, dans la huitaine, rendre une visite à la personne chez qui on a été reçu.

En réalité, ces visites constituent une corvée aussi pénible pour celui qui les fait que pour celle qui les reçoit. Raison de plus pour que la coutume s’en perpétue indéfiniment.

Le Dictionnaire de la Vie pratique , dont on ne se lasse pas de citer les beautés, donne cet avertissement précieux :

« On laisse dans l’antichambre son paletot; mais on entre avec sa canne et son chapeau, que l’on garde à la main sans les déposer par terre. »

Pas possible 1 C’est dommage. Une rangée de chapeaux sur le tapis offrirait pourtant un coup d’œil pittoresque.

VOISINER. — Le plus déplorable emploi que vous puissiez faire de votre temps.

Toujours, en effet, cela aboutit à un espionnage mutuel qui mène à une brouille inévitable. Vous voilà alors forcé de quitter un apparte-

ment auquel vous étiez accoutumé, dans lequel vous aviez vos aises.

Ne courez jamais ce risque. Des connaissances plus ou moins agréables, on en trouve tant qu’on en veut; un logement commode est souvent irremplaçable.

VOL. — Opération que je ne vous engage pas à pratiquer en plein vent. Vous auriez quatrevingt-dix chances sur cent d’être arrêté et mené au poste.

Si, au contraire, vous exercez à couvert, dans un domicile somptueux, en accrochant à votre porte le titre pompeux de quelque société en commandite, il y a gros à parier non seulement que vous pourrez voler avec impunité, mais encore qu’on vous tirera très bas le chapeau quand vous

WAGON. — On prétend que le peuple français est le plus sociable de tous les peuples. Ce n’est toujours pas en chemin de fer qu’il justifie cette réputation.

Tout individu qui a pris possession d’un wagon serait heureux, s’il osait, de tirer des coups de revolver sur les gens qui ont l’audace de vouloir y pénétrer à leur tour, après avoir payé leur place comme il a payé la sienne.

Nous avons tous passé par là.

Quand nous sommes parmi les assiégeants, le monsieur nous paraît grotesque; mais si nous sommes parmi les assiégés, nous faisons absolument comme lui.

Voici donc quelques moyens de conquérir la solitude en wagon :

Un des plus simples consiste à simuler, à la portière, une indigestion violente. Ce n’est pas que ça soit propre, mais cela vous assure presque infailliblement place nette.

Pour bien réussir, il faut généralement être deux, l’un tenant la tête de l’autre, en lui répétant :

— Je t’avais bien dit que tu mangeais trop de homard!

L’un des deux peut aussi simuler un accès de folie, pendant que l’autre redit d’un air éploré :

— Ah| mon Dieu, encore un accès!

Il est un troisième moyen. Emporter une paire de menottes que l’on met à son ami. On a l’air ainsi d’un agent de la sûreté qui emmène un

L’Art de vivre cent ans.

assassin, et c’est généralement une société qui n’est pas recherchée par les autres voyageurs.

WHIST. — Un jeu qui m’a toujours paru profondément sinistre.

Mais gardons-nous d’en médire jamais! Il rend à la société le plus signalé des services : il empêche pendant toute une soirée les imbéciles de parler.

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