I MO
lorsqu’il se révolte contre tout ce que nous lui faisons subir, depuis le gras-double jusqu’à l’alcoolisme.
ÉTRENNES. — Je trouve dans le grand Dictionnaire de la Vie pratique cette phrase, qui me semble être d’un optimisme exagéré :
« Les parents n’ont pas moins de plaisir à les donner que les enfants à les recevoir. »
Passe pour les enfants ! Mais quand vous avez quelque scélérat de petit neveu qui vient se moucher sur votre manche, qui vous jette ses quilles dans les jambes, qui est laid, hargneux, braillard, et qu’il vous faut débourser vingt francs pour lui acheter un polichinelle, je crois que le plaisir que vous ressentez est contenu dans de bien étroites limites.
Le même dictionnaire énumère les doses que les convenances imposent en matière d’étrennes.
Il dit, par exemple :
L'Art de vivre cent cuis.
« Quand un jeune homme ou un homme non marié est habituellement reçu dans une maison, les usages lui font presque une loi d’offrir, le premier jour de l’an, des bonbons à la maîtresse et aux jeunes filles de la maison. »
De cette rédaction il résulte que les hommes mariés sont dispensés de ce tribut odieux et ridicule à la fois.
Voilà ce qui explique pourquoi tant d’hommes se mettent au cou la corde du mariage.
Ils ont là une circonstance atténuante, dont ii serait injuste de ne pas leur donner acte.
ÉVÊQUE. — Ce dignitaire ecclésiastique doit présider à toutes les affaires religieuses de son diocèse.
Il est donc naturel et nécessaire qu’il ne s’en éloigne jamais.
C’est pourquoi les Freppel et autres habitent
Versailles ou Paris, y donnant tout le temps à la politique et lâchant avec désinvolture leurs ouailles.
EXÉCUTEUR (des hautes œuvres). — Si vous avez un fils, je ne vous conseille pas de le pousser vers cette branche (style Prudhomme).
La profession exige des qualités trop multiples, et la concurrence y est trop acharnée (182 demandes pour une seule place à la dernière vacance).
Un fantaisiste a surnommé l’exécuteur des hautes œuvres Yopticien de la dernière heure (à cause de la lunette).
Si par hasard vous rencontriez cet estimable fonctionnaire dans une soirée, je ne vous engagerais pas à réédificr en sa présence cette plaisanterie.
L’exécuteur actuel passe, du reste, pour un homme fort rangé et très économe.
Ce n’est pas comme un de ses prédécesseurs dont on demanda la destitution, sous prétexte que c’était un panier percé.
FAILLITE. — La faillite, en certains pays, est considérée comme un des moyens les plus simples et les plus réguliers de faire fortune.
La France est sur le point de prendre rang parmi ces pays-là.
Il y a des gens auxquels un failli inspire plus de confiance qu’un autre. Leur raisonnement, que je n’apprécie pas, est celui-ci :
— Au moins, comme ça, on voit clair dans ses affaires.
Un jour de souffrance, dans tous les cas.
La sagesse des nations, qui a des proverbes à tout faire, dit d’une part : « Péché avoué est à moitié pardonné. »
C’est sans doute pour cela que la faillite est traitée avec plus d’indulgence que la banqueroute.
Mais la même sagesse des nations disant aussi que péché caché est à moitié pardonné, pourquoi être aussi sévère pour la banqueroute frauduleuse )
La faillite, du reste, n’empêche ni de bien se porter, ni d’engraisser, ni d’être reçu dans le meilleur monde. Tout au plus gène-t-elle pour le port des décorations.
Mais il y a un moyen bien simple de tourner la difficulté : c’est de faire faillite d’abord. On trouvera moyen de se faire décorer plus tard, quand ce sera oublié.
L’Art de vivre cent ans.
FAIRE-PART (lettres de). — Les lettres de faire-part sont de trois sortes : mort, mariage ou naissance.
Au premier abord, c’est la lettre de mort qui semble être la lettre de deuil. On la cerne même de noir pour souligner cette signification.
Mais dans la pratique, presque toujours, c’est plutôt la lettre de mariage qui annonce un malheur.
La lettre de mort, s’il s’agit d’un veuf, indique que tout est fini.
La lettre de mariage, hélas ! que tout ne fait que commencer.
La lettre de mort a, en outre, la compensation de l’héritage.
La lettre de naissance s’envoie pour faire savoir qu’on est le père d’un garçon ou d’une fille.
Si la recherche de la paternité était permise, que de fois la lettre de naissance tomberait sous les coups de la loi sur le faux en écriture publique !
Mais soyez sans crainte et allez-y gaiement 1 La recherche de la paternité est défendue.
Ne pas pousser l’exccs de zèle jusqu’à envoyer des lettres de faire-part pour annoncer qu’une demoiselle que vous avez séduite vient de mettre au monde un gros bébé.
Ça n’est pas reçu.
FIACRE. — Il est bien difficile, dans ces courtes notices, de renseigner le lecteur sur tout ce qui concerne les rapports du bourgeois avec les voitures publiques et avec ceux qui les conduisent.
Nous nous bornerons donc à quelques indications sommaires.
Si vous ctes pressé, allez à pied. C’est la première de toutes les recommandations, et cellelà pourrait, à la rigueur, me dispenser de toutes les autres.
Lorsque vous habitez un quartier éloigné, vous êtes à peu près certain, si vous prenez un fiacre
le soir, d’avoir à lutter à main plate ou fermée avec le cocher.
En montant, dites négligemment :
— A la préfecture de police.
Puis, deux ou trois minutes après, quand la voiture a commencé à rouler :
— Non... je suis trop fatigué pour travailler ce soir... Cocher, rue...
Et vous donnez votre véritable adresse.
Plus de danger qu’il récrimine.
Toutefois, — les jours de neige ou de verglas, — ne vous obstinez pas outre mesure.
Autrement il pourrait vous arriver ce qu’il advint à un mien ami. Il monte dans un véhicule, au sortir du Vaudeville.
— Cocher, faubourg Saint-Jacques.
— Jamais !
— C’est ce que nous verrons.
Le cocher part en maugréant ; mais, rue de la Paix :
— J’ peux pas aller plus loin.
L'Art de vivre cent cnis.
— C’est ce que nous verrons! répète mon ami, à qui l’exclamation a déjà réussi.
La voiture ne bouge pas.
Mon ami s’entête et...
Et soudain un frisson le secoue.
11 ouvre les yeux, — car il avait fini par s’en dormir.
Où est-il )
Toujours rue de la Paixl
Le cocher avait dételé tranquillement et l’avait laissé là...
Si un cocher parait mécontent de l’insuffisance du pourboire, répondez :
— C’est juste... Donnez que je...
Il coupe dans le pont, en vous rendant votre monnaie.
Vous reprenez doucement l’excédent que vous lui aviez attribué et lui restituez le reste.
Ce n’est pas que ça puisse enrichir, mais c’est d’un bon exemple.
FIDÉI-COMMIS. — La loi n’en reconnaissant pas la validité, son sort dépend uniquement de la bonne foi de l’ami à qui on s’est fié.
Donc, conclusion impérieuse que vous aurez tirée avant moi :
Ne faire jamais de fidéi-commis.
Évitez aussi, à ce sujet, de commettre un pataquès à l’instar de Guibollard, qui demandait un jour :
— Ah ! çà, dans quelle administration est-il donc commis, ce monsieur F'idéi dont on parle toujours ?
FLAGRANT DÉLIT. — Il y a deux façons de constater le flagrant délit en matière d’infidélité conjugale : involontairement ou volontairement, Si c’est involontairement, on peut se tirer d’affaire et se sauver du ridicule, soit par la violence, soit par le sang-froid.
La violence n’a pas besoin de règle de con-
Ml
duitc. Elle opère elle-même, selon l'inspiration du moment.
Évitez seulement de vous tromper et de tirer dans l'escalier sur un monsieur qui vient de passer la soirée à jouer au loto chez les voisins d'au-dessus et que vous prenez pour le séducteur.
On paye la casse.
Si vous êtes pour l'école du sang-froid, il y a un certain nombre de mots à placer, suivant vos goûts particuliers.
Vous pouvez, après avoir constaté que vous l’ctcs, refermer rapidement la porte en disant :
— Ohl mille pardons... je vous dérange.
Vous pouvez vous écrier :
— Oh ! monsieur... Sans y être force!... C’est de l’héroïsme.
Cela, je le répète, est affaire de goût.
En cas de flagrant délit volontairement surpris, on agit ou seul, ou avec intervention du commissaire de police.
Seul, on se cache habituellement dans une armoire. On y est très mal, surtout si l’on souffre d’un asthme.
Mais les progrès de la science sont venus, depuis quelque temps, en aide aux maris. Un pharmacien — rien de Fenayrou — a inventé des ballons respiratoires remplis d’oxygène. On les porte sous son bras en pressant et en aspirant à l’aide d’un tuyau.
Je vous conseille, en vue de l’armoire où vous pourriez séjourner plus longtemps que vous ne supposez, de vous munir d’un de ces ballons ingénieux. (Voir les réclames pour l’adresse.)
Vous y trouverez un double avantage.
D’abord, d’éviter les suffocations.
Ensuite, de mieux surprendre votre suborneur.
Car, en vous voyant avec cet appareil qui a un faux air de cornemuse, il ne vous reconnaîtra pas tout de suite, et commencera par murmurer :
— Que veut ce pifferaro )
Ce qui vous donnera le temps de le viser plus à l’aise.
Si vous réclamez les bons offices du commissaire de police, ayez soin de n’arriver qu’en même temps que ce magistrat protecteur.
Sinon, vous vous exposeriez à la mésaventure de ce pauvre mari dont j’ai parlé ailleurs, et qui, entré d’avance pour objurguer son épouse, se laisse amadouer d’abord et pincer à ses genoux ensuite par le représentant de la loi, qui vous le prend pour le séducteur et veut le mener au poste.
Quand on procède à une constatation de flagrant délit et qu’on escorte le commissaire, il est bon de préparer d’avance un petit sujet de conversation.
Sans quoi les idées ne viendraient peut-être pas en foule, vu l’émotion inséparable.
Et on ne peut cependant pas rester pendant tout le trajet sans échanger un mot avec ce monsieur honorable qui va vous rendre un signalé ser-
vice.
V Art de vivre cent ans .
La conversation, assez naturellement, peut se porter sur le temps qu’il fait.
Avoir soin nonobstant de choisir ses phrases.
Ne pas dire, par exemple :
— Il fait un temps à décorner des bœufs.
Car le commissaire de police, pour peu qu’il soit jovial, pourrait éclater de rire à ce mot de décorner.
Vous pourriez vous fâcher de ce rire, pour peu que vous fussiez susceptible, et lui allonger intentionnellement un soufflet.
11 pourrait — pour peu qu’il eût encore de la vigueur pour son âge — vous riposter par un coup de poing énergique.
Et voilà une rixe engagée, ce qui serait un spectacle peu édifiant pour la galerie.
Sans compter que si l’un de vous deux en sortait éclopé, plus de constat possible.
L’amant aurait le temps de filer.
Évitez également les conversations politiques.
L’Art Je vivre cent ans.
Elles risqueraient trop d’aboutir au même résultat.
Le sujet le plus naturel à aborder serait évidemment votre infortune conjugale.
Mais vous seriez capable de débuter par cette exclamation en situation*:
— Ah ! monsieur !... quelles coquines que les femmes !
Et dame ( si vous étiez tombé sur un commissaire de police marié, il pourrait la trouver mauvaise.
Décidément, je reviens sur ma précédente opinion. Le mieux est encore de marcher ou de rouler silencieusement vers l'endroit fatal.
égal... Les deux augures doivent faire une drôle de tète le long du chemin !...
FLANELLE. — Le préjugé a d’inexplicables caprices.
On peut mettre au défi une personne sensée
U Art de vivre cent ans.
de trouver une explication possible aux quolibets et aux anathèmes dont la flanelle a été couverte.
•Que peut-il y avoir de plus ridicule à porter sur sa peau un tissu de laine qu’un tissu de fil ou de coton ?
Mais, nous avons déjà eu l’occasion de le constater, par une aberration étrange il semble convenu chez nous que ridicule et absurdité marcheront toujours de conserve.
Quel est le soldat dont le seul nom fait éclater de rire toute une salle? '
C’est le pompier. Sans doute parce que celuilà préserve la vie des autres en risquant la sienne.
Le gilet de flanelle est un pompier, lui aussi, — car il pompe.
Il est préservateur également.
Les aimables farceurs devaient, par conséquent, le prendre pour thème à lazzi.
Ne vous en effrayez pas. . -
Loin de là : la flanelle pourra devenir pour vous ce que le langage savant appelle un critérium.
Soyez épris d’une femme. Si vous voulez la soumettre à une épreuve concluante, arrangezvous pour dire devant elle que vous portez de la flanelle.
Si elle rit, ne l’épousez jamais ; c’est une dinde qui sera capable ultérieurement de toute sorte de cascades. Faites-en tout au plus votre maîtresse; elle n’est bonne qu’à ça.
FLUXION. — Un des maux qui ont le privilège de causer chez nos semblables une douce hilarité.
Le fait est que la fluxion soumet les lignes du* visage humain à d’étranges torsions. On a presque l’air d’un portrait de Manet.
Il existe contre la fluxion une foule de remèdes de bonne femme. Je ne vous en recommanderai
aucun. Ils compliquent la laideur sans abréger le mal.
Qui le croirait ? la fluxion peut devenir un engin de coquetterie.
Voici comment :
Si vous avez un râtelier complet et que vous désiriez dépister les soupçons, enveloppez-vous de temps en temps la joue dans un foulard, et dites aux gens qui s’informent :
— C’est une satanée dent du fond qui...
On demeurera convaincu qu’il vous en reste encore.
FOLIE. — Le sujet est trop triste pour que je veuille me permettre la moindre plaisanterie.
Pourtant, je ne puis m’empêcher de relever, dans un auteur grave, ce délicieux commentaire sur la folie :
«L’énergie de la volonté et la fermeté de caractère peuvent l’empêcher de se déclarer. »
152 V Art de vivre cent ans.
Mais, ô Calino, le premier caractère de la folie, c’est son inconscience; le second, c’est l’impuissance de la raison à lutter !
Cela revient à dire à un homme qui a une jambe de bois que l’énergie de la volonté peut lui en faire repousser une vraie.
Quels comiques sans le savoir que ces gros dictionnaires!
FROMAGE. — Un des aliments qui, au dire de la science, contiennent le plus de principes nutritifs.
Il peut avoir aussi une autre utilité, qu’un de mes amis lui a découverte.
Il habite la campagne l’été, et à la campagne, par les affreuses saisons qui se succèdent depuis quelque temps, le manque de distractions se fait quelquefois cruellement sentir.
Nous avons la balle et la boule,
La balançoire et caetera...
r Mais la balle, la boule, la balançoire sont des récréations un peu usées. J’en dirai autant du billard anglais et même du jeu de crocket.
, Mon ami, ingénieux et avide de nouveauté, a imaginé de collectionner un certain nombre de fromages de Brie dans un état d’avancement propice.
Avec eux, les jours où il a du monde et où l’averse ne permet pas d’autres plaisirs, il organise des courses de fromages.
Il paraît que les péripéties sont très mouvementées.
Essayez-en.
Si ça ne réussit pas à souhait, vous aurez toujours la ressource de faire manger les coureurs à vos invités.
FURET. — Petit jeu de société qui permet de se livrer, en présence des maris et des mamans, à toute une série d’aimables incongruités.
L’Art de vivre cent ans.
On se met en cercle, hommes et femmes. On tient à la main un ruban dans lequel est enfilé un anneau que l’on fait mine de se passer.
Vous comprenez combien il est commode, grâce à ce petit manège, de chanter un tas de chansons de gestes à celle pour qui l’on soupire, de jouer des doigts et des genoux, de se glisser des billets tendres, etc.
Il n’y a que les familles pour inventer de ces plaisirs dits innocents, où s'ébahit la niaiserie bourgeoise dans toute sa beauté.
FUSÉES. — Encore un récréatif bourgeois fort en honneur.
Vous tenez à prouver à un ami que vous n’avez pas oublié le jour de sa fête.
Vous apportez un paquet de fusées. La première crève l’œil à sa femme ; la seconde met le feu à sa maison.
Voilà une preuve d’affection qu’il n’oubliera jamais.
Et, de plus, tout le pays le sait.
GALANTINE. — Même étymologie que galanterie.
Et, de fait, en cet heureux temps où fleurissait encore la grisette, une tranche de galantine suffisait souvent pour conquérir un cœur en charmant un estomac.
Ah! que nous sommes loin de cette charcuterie érotique avec nos cocotes à falbalas !
N’essayez pas, jeune naïf, de subjuguer une