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L'art decoratif dans le vieux Paris

LIBRAIRIE GÉNÉRALE DE L'ARCHITECTURE ET DES ARTS INDUSTRIELS CHARLES SCHMID, ÉDITEUR 51, rue des Écoles, 51

THE GEÏÏY CÉNTP UBRARY

DANS

AVANT-rPtOPOS

Notre Ville formait vers la fin du xviii0 siècle, un vaste musée dont les divers éléments se trouvaient figurer, aussi bien dans les édifices publics et clans les monuments religieux que dans les hôtels et dans les habitations particulières. Les églises regorgeaient de tableaux, de tapisseries et de tombeaux sculptés dans la pierre et dans le marbre ou modelés pour être fondus en bronze. C'est la source principale où ont puisé nos musées modernes pour leur création. De leur côté, les grands seigneurs et la riche bourgeoisie occupaient des hôtels somptueusement décorés de peintures murales et de lambris sculptés, dans lesquels ils se plaisaient à rassembler des meubles précieux et des collections d'objets d'art de toute nature. Bien que nous trouvions dans les nombreuses descriptions du temps, des renseignements curieux sur les œuvres d'art que contenait alors Paris, que de monuments importants pour l'histoire du pays n'ont-ils pas disparu dans le cataclysme final du xvme siècle? On ne saurait s'en faire aujourd'hui qu'une idée bien insuffisante, en présence de la quantité et de l'intérêt des pièces, que les musées et les amateurs ont recueillies, sans qu'elles eussent été trouvées cependant dignes d'être citées par aucun des auteurs qui nous avaient précédés.

Des motifs nombreux se sont réunis pour entraîner la diminution de ces richesses. On doit en accuser tout d'abord les variations du goût qui vient successivement renouveler l'aspect des monuments. La France

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est peut-être la nation qui se soucie le moins de son passé et chaque génération ne se croit en rien obligée à conserver les œuvres des siècles passés. 11 semble à chacune logique de condamner ce qui s'est fait avant elle, comme étant suranné. Puis les événements politiques ont toujours eu une corrélation fatale avec nos édifices. Il est de règle presque constante qu'on les rend responsables de nos variations et qu'ils doivent payer la rançon du pouvoir qui vient de sombrer. Le premier mouvement instinctif du peuple est, en effet, de démolir, sans penser que l'Histoire, à défaut de monuments visibles, saura rendre à chaque régime la justice ou le blâme qui lui sont dus.

La Révolution a démontré l'impossibilité de supprimer absolument tout ce qui rappelle le passé. Malgré les mesures prises par un gouvernement disposant des pouvoirs dictatoriaux les plus étendus, il ne put supprimer tous les usages de l'ancienne administration dont bientôt les chaînons se rejoignirent. Moins indispensables aux besoins de la vie journalière, les œuvres d'art devaient être plus atteintes et elles reçurent des blessures nombreuses dont elles ne sont pas guéries et qui sans doute resteront à tout jamais ouvertes. Les églises et les maisons conventuelles furent alors fermées ou aliénées après avoir été dépouillées des richesses qu'elles renfermaient. Quelques-unes furent démolies pour en exploiter les matériaux; d'autres furent affectées à des services publics de toute sorte. En môme temps on mettait au pillage les archives de ces édifices, de sorte que l'on détruisait non seulement les monuments de l'art, mais encore les traces de leur existence.

Cependant la Révolution désaffecta bien plus qu'elle ne détruisit, le temps lui manquant, mais elle n'en porta pas moins un coup fatal à nos richesses artistiques.

L'Assemblée nationale, si sage dans ses dispositions, avait voulu parer à ce danger en instituant le Muséum Français contenant les plus belles toiles religieuses de Paris et celui des Petits-Augustins où Alexandre Lenoir avait recueilli les monuments royaux de l'abbaye de Saint-Denis et les tombeaux de nos églises, mais les dépôts nationaux étaient encombrés de pièces que nos musées ne pouvaient toutes contenir; il fallut faire un choix et l'on mit en vente une foule d'objets précieux, tandis que d'autres tout aussi rares étaient envoyés à la fonte D'ailleurs les prescriptions de l'Assemblée, n'avaient pas été

(1) Disons cependant que la création du Muséum Français est devenue notre magnifique Musée du Louvre, tandis que la Restauration a fait fermer le Musée des Monuments français, et qu'un grand nombre de sculptures sauvées par Lenoir sont abandonnées depuis cent ans dans les cours de l'École des beaux -arts.

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observées partout d'une façon scrupuleuse. Les autodafés de statues, de tableaux, de livres, de chartes se poursuivaient librement même au fond des provinces et s'attaquaient sans discernement à tout ce qu'on croyait rappeler l'ancienne tyrannie.

La loi relative aux émigrés vint mettre également une énorme quantité d'objets d'art, à la disposition de la nation. Les hôtels, dont presque tous les propriétaires avaient abandonné la France, furent confisqués et leur mobilier fut vendu à des prix dérisoires, comme celui des châteaux royaux.

Nous n'avons point en ce moment à rechercher ce que sont devenus les précieux mobiliers que leur valeur devait faire émigrer à l'étranger, jaloux de s'enrichir de nos dépouilles; nous ne nous occuperons que des hôtels dont la décoration primitive avait été commandée pour rester en place; intention qui trop souvent n'a pas été observée fidèlement par leurs nouveaux propriétaires. Dans le cours du travail que nous entreprenons, nous trouverons, en effet, nombre d'hôtels vides des peintures murales et des lambris sculptés qu'ils ont contenus et que les architectes ou le commerce ont à l'envi anéantis. On peut dire même que la vogue prise de nos jours par ces décorations leur a été aussi funeste que le mépris dans lequel elles sont longtemps restées. Ajoutons cependant que le premier de ces motifs a détruit barbarement une suite d'oeuvres artistiques sans profit pour personne, tandis que l'intérêt de la spéculation se bornait à l'enlèvement de tout ce qui était susceptible d'être vendu. Mais là encore, cet enlèvement a eu pour effet de supprimer tout ce qui rappelait l'origine des monuments tombés dans les mains des marchands.

Le grand empressement avec lequel les amateurs et même les musées étrangers recueillent les moindres débris de la décoration intérieure des deux derniers siècles, tient à la supériorité hors de toute comparaison avec laquelle cet art a été pratiqué en France. Ce fut une création toute parisienne, imaginée pour servir de cadre à l'ancienne société française, éprise du beau et du noble en toutes choses, aussi bien dans les arts que clans la littérature. Les grands ministres Richelieu et Mazarin, car les causes politiques ont souvent une grande répercussion sur l'esprit général d'un pays, avaient placé au sommet le pouvoir royal, et il entrait dans leurs vues, d'affirmer cette prédominance par toutes les manifestations de la magnificence. Avant les encouragements donnés à l'art français, notre école se traînait à la remorque de la Flandre, et les dernières lueurs de l'art de Fontainebleau sont bien inférieures aux fresques et aux ornements de Primatice et de Rosso.

Rien de plus insipide et de plus faux que les grandes figures peintes par F réminet et par Dubois, d'après les colosses de Michel-Ange. Richelieu et Mazarin voulurent faire revivre nos traditions artistiques; ils appelèrent de l'étranger des décorateurs pour leurs palais, et surtout ils rassemblèrent des collections dans lesquelles nos maîtres trouvaient des modèles à imiter. Le premier artiste qui profita de ces encouragements fut Simon Youel, qui séjourna longtemps en Italie, où il étudia le style de Guido Reni et qui fut chargé en France de décorer de nombreux hôtels, de plafonds et d'arabesques claires et d'une charmante invention, et de dessiner des cartons de tapisserie. Son meilleur titre de gloire est cependant d'avoir fondé une école d'où sont sortis Lebrun, Lesueur et les meilleurs peintres de Louis XIV. Pauvre peintre de tableaux, malgré le succès qu'il eut de son vivant, Lebrun est l'expression la plus élevée de la décoration française. Personne n'a mieux traduit que lui la majesté royale, ni mieux compris l'éclat dont elle devait s'entourer. Les œuvres nombreuses auxquelles il semble qu'il ait eu peine à suffire, portent toutes la trace d'un esprit éclectique, qui s'était assimilé les grandes compositions de l'art italien, en les transformant suivant les besoins de notre climat et la puissance nouvelle de la monarchie française. Malgré sa vigueur originale, la conception de Lebrun est un produit un peu conventionnel qui ne saurait lutter avec les beautés sévères de l'antiquité, non plus qu'avec le dramatique pittoresque du Moyen âge ou avec les exquises délicatesses de la Renaissance; mais sa pensée, dégagée de tout esprit d'imitation littérale, sut emprunter à chacune de ces périodes ce qui lui était nécessaire pour composer son œuvre, et il résolut le problème de former un style nouveau en demandant à chacune des époques qui l'avaient précédé des cléments choisis avec mesure et avec goût. C'est surtout par la science de l'arrangement, par l'ingéniosité et par la pondération de ses motifs que se distingue cette nouvelle création. On y retrouve, dans chaque ornement, la marque de l'esprit français qui répugne aux choses abstraites et qui n'aime que les compositions claires' et nettement formulées, aussi bien dans les arts que dans la littérature.

11 y avait un rapport trop intime entre les demeures où la société séjournait et les nouvelles décorations créées par Lebrun, pour que leur succès ne fût pas promptement accepté parla mode. A l'exemple de son souverain, toute la Cour s'empressa de renouveler l'aspect de ses châteaux et de ses hôtels pour y rassembler tous les raffinements du luxe le plus élégant.

Il nous a paru utile de faire ressortir les conséquences de la révo-

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Iution artistique due à Lebrun, pour montrer le pas immense qu'il fit franchir à la décoration, en condamnant sans retour tout ce qui rappelait le passé et ses formes monotones, pour créer un aménagement intérieur plus délicat et plus élégant. C'est à son influence qu'il faut attribuer la disposition actuelle des appartements dont les lignes générales, malgré des modifications de goût, sont restées les mêmes depuis trois siècles, et l'abandon de ces intérieurs du Moyen âge et de la Renaissance où la lumière était trop pauvrement ménagée au luxe du xvne siècle. Lebrun entraîna après lui les Rérain, dessinateurs du cabinet du Roi, Lepautre et tous les compositeurs de son époque. Son activité prodigieuse répondait à tous les besoins et il imprima à la peinture, de même qu'à tous les ornements, un caractère uniforme que l'on n'a plus connu après lui. Le mouvement qu'il avait imprimé à l'école française se continua au xvmc siècle sous l'influence des dessinateurs Robert de Cotte, Germain Roffrand, Mansard, Oppenordt qui enrichirent les châteaux et les hôtels de sculptures sur bois que l'on peut citer comme des modèles de goût et d'élégance. Leurs œuvres contemporaines de l'époque de la Régence, réunissent à la majesté du style de Lebrun, la fantaisie et la délicatesse des compositions de Watteau. Bientôt la mode abandonna la belle ordonnance des appartements de Louis XIV, que l'on trouvait trop grandioses, pour adopter les boudoirs, les petits salons qui répondaient mieux aux goûts du temps. Boucher est le représentant par excellence de cette nouvelle évolution, pour laquelle il sut varier à l'infini ses trumeaux de pastorales et ses allégories exprimées par des figures d'enfants. Les lignes droites furent impitoyablement abandonnées et remplacées par des ornements enroulés pleins d'originalité, mais d'un maniérisme outré. Il se produisit vite une réaction contre ce faux système, si charmant qu'il fût, et les dernières années de Louis XV montrent déjà la réaction classique due aux architectes qui avaient étudié à Rome les monuments antiques. En même temps, la découverte d'Herculanum et des villes ensevelies par le Vésuve, mettait à la disposition de l'école française, des motifs d'arabesques que l'on avait délaissés depuis la grande époque de Raphaël, bien que l'Italie ne les eût jamais complètement abandonnés. Le règne de Louis XVI se distingua par une perfection inimitable dans l'exécution. A côté des Pajou et des Clodion qui comptent parmi nos plus gracieux sculpteurs, il y avait une foule d'ornemanistes en tous genres auxquels on doit des merveilles de ciselure et d'ébénisterie, et dont nous parlerons quand nous aurons l'occasion de rencontrer leurs créations, au cours de cette étude.

Une des causes principales de celte longue série de succès est la

conséquence de l'unité de direction imposée aux artistes par les dessinateurs du cabinet du Roi, chargés de composer ou de modifier tous les modèles des travaux et des ornements destinés à la Cour. Cette unité de conception assurait à tous les objets de la môme époque des qualités générales de style qui permettent facilement de définir à quelle époque de notre histoire ils appartiennent. Il est d'autant plus facile de les reconnaître à première vue que ces dessinateurs s'adressaient le plus souvent à des industriels-artistes rompus à toutes les traditions de l'art et comprenant à demi-mot ce qui était écrit dans les lignes de leur modèle. Au grand détriment de notre art décoratif, nous avons rejeté tout ce qui peut rappeler même de loin, une direction unique et l'expérience du passé. Chacun de nos monuments a ses architectes, ses sculpteurs, ses peintres, ses ouvriers de toute sorte qui travaillent isolément, sans qu'on leur dicte un programme de décoration générale. Il n'est pas rare de voir deux architectes se partager la construction et la surveillance du même monument, sans qu'aucun d'eux se préoccupe des soins de décoration et d'ameublement qu'il abandonne à des entrepreneurs spéciaux, comme étant indignes de son talent. Bien que l'on éprouve actuellement une tendance à rompre avec ces errements, il résulte de cet éparpillement des fonctions architecturales, un défaut d'harmonie qui se manifeste trop souvent parla banalité incohérente de l'aspect de nos monuments modernes.

Il ne reste qu'un petit nombre des chefs-d'œuvre de goût et d'arrangement que renfermaient les grands hôtels de Paris. La perturbation profonde qui accompagna la Révolution leur fut fatale et la plupart de nos richesses artistiques y périrent. Les anciens propriétaires avaient presque tous émigré ou étaient réduits à la misère, et ces maisons tombèrent dans les mains de propriétaires ignorants, ou furent affectées par le gouvernement à des services publics. Leur conservation paraissait assurée par suite de cette dernière utilisation, mais elles eurent trop souvent à souffrir des entreprises des architectes ignorants, ou du vandalisme des administrateurs qui ne pouvaient s'accommoder des pastorales et des panneaux sculptés du siècle précédent, dont les grâces leur semblaient peu d'accord avec le sérieux des affaires publiques. D'autres hôtels encore plus maltraités avaient été acquis par des spéculateurs qui les démolirent ou qui les transformèrent en établissements industriels. Bien peu retournèrent après la tourmente, clans les mains de leurs propriétaires, et nous sont parvenus intacts. Puis survinrent les changements du goût qui fit renouveler l'aspect intérieur des appartements. La société nouvelle voulut avoir son art nouveau pour ses demeures. Les boiseries

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sculptées furent arrachées, les arabesques peintes furent effacées, pour être remplacées par des parois lisses d.e stuc, sur lesquelles on réservait à peine la place de quelques bas-reliefs d'après l'antique. Les modes du Directoire et de l'Empire ne rêvaient plus que d'art antique et on croyait faire revivre à Paris la vertu lacédémonienne et l'élégance d'Athènes, en s'entourant d'un mobilier héroïque copié sur les marbres antiques.

Bientôt l'expédition d'Égypte et les victoires de la campagne d'Italie vinrent porter cette mode à son comble et l'on s'engagea en plein dans la mythologie. Tous les soldats de nos armées étaient divinisés sous les traits de Mars tandis que les femmes portaient les attributs de la mère de l'Amour. L'artiste le plus influent de celle réminiscence mythologique, fut le peinlre David, l'auteur de Léonidas aux Thermopyles et du Combat des Horaces, dont les portraits étudiés sur la nature sont d'une bien autre valeur que ces toiles toutes conventionnelles. Cependant le talent des artistes réussit toujours à se manifester et il ne faut pas oublier que notre immortel Prudhon a créé la majeure partie de ses compositions mythologiques pour la décoration des froids appartements du commencement du xixe siècle. Mais le plus souvent on avait adopté une décoration revêtue de stucs monotones pour accompagner cette fausse simplicité empruntée aux édifices antiques, et de tous les côtés on remplaçait les délicates boiseries dorées ou les arabesques peintes, par des surfaces en simili-marbre et par des tentures de papier. La décadence fut encore plus complète sous les régimes qui succédèrent au premier Empire, et l'on ne saurait rien imaginer de plus pauvre et de plus glacial que les décorations regardées, sous la Restauration et pendant le règne de Louis-Philippe, comme le dernier mot du confortable et du luxe.

Vers le milieu du siècle qui achève sa carrièré, on est revenu à une appréciation plus juste des choses. Le grand mouvement qui pousse les érudits vers l'étude des sources historiques, a mis en lumière le rôle important qu'avait rempli l'art français depuis les époques primitives de notre unité nationale jusqu'à nos jours. Nos vieux maîtres, dont les œuvres avaient été longtemps dédaignées, sont maintenant appréciés comme il convient à leur talent. Celle réaction s'étendit en même temps aux pièces d'ameublement, si variées de formes, si élégantes de proportions et si raffinées d'exéculion, qui obtiennent chaque jour des prix réservés autrefois aux seuls chefs-d'œuvre de la peinture. Bientôt on alla plus loin et l'on voulut reconstituer fidèlement les intérieurs d'autrefois, en installant les collections de tableaux, de meubles et de bibe-

lois, dans des hôtels anciens, en les entourant de lambris sculptés provenant de maisons disparues ou transformées.

Cet engouement passionné pour l'art ancien entraîna un nouveau péril pour les derniers survivants du luxe antérieur. Il ne tarda pas à surexciler la cupidité des spéculateurs qui, par tous les moyens, s'empressèrent de dépouiller une partie des hôtels parisiens de leurs ornements. Bien qu'en principe cette dispersion ait été très regrettable, tant au point de vue de l'intérêt historique qu'à celui de l'art, cependant le commerce a parfois sauvé de la destruction des panneaux peints ou sculptés qui, sans lui, auraient été vendus comme bois de chauffage. Souvent aussi il a fait surgir des œuvres perdues ou ignorées, de l'oubli où elles étaient ensevelies. Mais pourquoi faut-il qu'il agisse le plus fréquemment pour le compte d'amateurs millionnaires, contre lesquels la lutte est impossible et qui enfouissent, dans leurs palais de France ou de l'étranger, les merveilles qu'ils ont acquises à prix d'or! Si flatteuse que soit cette estime particulière pour les productions de notre art national, on peut dire qu'elle a eu des conséquences très regrettables pour ces objets eux-mêmes. Plus une pièce présente d'intérêt par sa rareté ou par son exécution, et plus elle a de chances de disparaître de la circulation artistique. Seuls, quelques initiés savent qu'elle a été transportée à Londres, à Vienne, à Francfort, ou qu'elle est restée à Paris, mais dans une demeure inaccessible au regard.

Notre administration, à laquelle certains intérêls artistiques resteront toujours étrangers, n'a pas été moins fatale à nos monuments par les règlements étroits qu'elle suit avec une rigueur draconienne. A l'époque de la Révolution, lorsque le pays, dont la production industrielle était arrêtée, se voyait dans l'obligation de faire argent de tout, la valeur d'art n'était comptée pour rien et la matière seule appréciée. On brûlait les tapisseries fabriquées pour François Ier, sur les dessins de Raphaël, pour en retirer l'or, tandis que les plus belles statues de bronze étaient converties en canons et que les marbres d'Anet, d'Ecouen et des châteaux, étaient utilisés pour être transformés en dallages ou en cheminées. Ce vandalisme élait presque excusable à cette époque troublée, où le pouvoir était exercé par des hommes nouveaux et obligés de donner satisfaction aux idées de réaction contre le régime qui venait de disparaître. Chacune de nos révolutions ne doit-elle pas inscrire, à son passif, la destruction de quelques-uns de nos édifices, ou de certaines de nos collections? La Révolution ne dura d'ailleurs que trop peu de temps pour détruire beaucoup, et son rôle se borna à la dispersion de tableaux ou d'archives, plus apparente que réelle. Les conséquences désastreuses de ses

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aliénations n'apparurent que plus lard. Les monuments et les objets d'art de quelque nature qu'ils fussent, étaient tombés dans les mains d'individus qui les avaient achetés à vil prix et qui ignoraient leur valeur et leur provenance. Ces nouveaux acquéreurs n'avaient aucun intérêt à les conserver et, pour tirer parti de leur propriété, ils achevèrent l'œuvre de destruction commencée par nos administrateurs. Ceux qui purent attendre des jours meilleurs, réalisèrent d'énormes bénéfices en revendant ces déhris du passé aux collectionneurs.

L'administration du domaine public est restée fidèle aux principes qui ont présidé à son établissement lors du commencement du siècle; elle n'admet pas a priori la valeur artistique d'un objet ou son intérêt historique, parce que ce serait déclarer qu'il ne doit pas être aliéné. Se plaçant au point de vue exclusif de la formule légale et de rendement immédiat pour les caisses de l'Etat, cette administration ne se laissera jamais influencer par les mêmes considérations qui préoccupent les artistes et les amateurs. Cet exclusivisme volontaire et cette application d'un règlement trop absolu et suranné, ont fait subir au patrimoine artistique de la France, des pertes plus considérables encore que celles imputées à la période révolutionnaire, qui n'ont été que temporaires, tandis que les autres ont été poursuivies avec une méthode régulière et avec la complicité des architectes de l'école classique. Le mal a été incalculable et il n'a pas encore pris fin. Nos palais nationaux et nos grandes administrations ont été dépouillés de la majeure partie du mobilier précieux qu'ils possédaient, sous prétexte qu'il était ancien et hors d'usage, bien que très souvent, il s'y trouvât des pièces qui, sortant de là, entraient chez les amateurs les plus difficiles. Le vandalisme administratif s'est surtout attaqué à la décoration intérieure de nos édifices. Il y aurait une histoire longue et lamentable à écrire sur ces agissements barbares. Nous en dirons quelques mots au cours de ce récit. Nous nous bornons maintenant à en citer quelques exemples particulièrement scandaleux; nous en aurons bien d'autres à signaler dans tous les divers quartiers de Paris. Nous nous bornerons à rappeler les travaux d'aménagement du Musée de Versailles qui ont amené la mutilation des admirables boiseries de la chambre de la Reine, enlevées pour faire place à des tableaux encastrés dans une bordure de menuiserie; les lambris sculptés des appartements du premier étage, supprimés pour l'installation de la grande galerie des batailles, et la sculpture des appartements privés impitoyablement proscrite pour l'établissement des salles du Musée et revêtues uniformément de plinthes peintes en pseudo-marbre. Tout cela est perdu sans retour, car les panneaux ont Ch. 2

été brûlés par les acquéreurs, pour en retirer l'or qui les couvrait. Une partie des lambris et du mobilier de Trianon a subi le même sort. Nous avons assisté à la destruction du Cabinet des médailles et du grand escalier de la Bibliothèque nationale, ordonnée froidement par l'architecte Labrouste, d'accord avec le domaine, sans que les réclamations des amateurs indignés aient été écoutées. Dernièrement encore, on mettait en vente, à deux reprises différentes, des boiseries délicieuses provenant de l'hôtel construit par Lassurance pour M"e de Sens, et occupé depuis par l'état-major général de la guerre, sans que le domaine ait tenu compte de l'émotion publique et des enquêtes que le vandalisme de la première vente avait provoquées.

Malgré les pertes irréparables que ces ventes régulièrement poursuivies ont causé à la fortune publique, les décorations artistiques exécutées dans les anciens hôtels de Paris étaient si nombreuses, qu'il en reste encore des spécimens importants. Il faut, dans l'intérêt général, mettre ces derniers survivants à l'abri de l'ignorance administrative et de la spéculation. Nous pensons que le meilleur moyen d'arrêter ces dévastations, est d'établir l'inventaire des décorations peintes et sculptées que Paris et ses environs conservent encore, dans les monuments publics, dans les palais nationaux et dans les hôtels particuliers. Nous espérons que les renseignements recueillis par nous faciliteront la tâche de préservation entreprise par de nombreux amateurs et par la Société des amis des monuments de Paris qui a déjà pu sauver de la destruction plusieurs de nos édifices menacés. Il faut montrer que ceux qui subsistent sont connus et surveillés avec un soin jaloux. La première mesure indispensable est d'imposer au domaine public l'obligation de ne procéder à aucune vente, sans que les objets qui doivent y figurer aient été examinés par une Commission chargée de réserver ceux qui méritent d'être conservés pour nos collections publiques. Une loi récemment votée afin de sauvegarder les édifices et les œuvres d'art de la France, a étendu le champ d'action de la Commission des Monuments historiques, en les plaçant sous sa surveillance immédiate. Peut-être doit-on regretter que les pouvoirs de cette Commission ne soient ni assez étendus, ni assez définis. Jusqu'ici son action tutélaire s'est principalement portée sur les monuments du Moyen âge et de la Renaissance. Il est désirable que l'attention préservatrice de la Commission s'étende aussi sur les ensembles décoratifs et sur les pièces d'ameublement artistique que leur mobilité et leur valeur vénale mettent chaque jour en péril, et qui réclament une protection constante.

AVANT- PROPOS

Nous avons cru utile de joindre à cet inventaire la mention de certaines décorations disparues, sur lesquelles nous avons rencontré des renseignements. Il nous semblerait difficile de nous borner à dresser la physionomie de l'ancien Paris sans citer les pertes que nous avons subies. Comment en effet, sans ce retour historique, reconstituer l'aspect intérieur des demeures parisiennes au siècle dernier, et savoir ce qui est disparu ou conservé dans chacune d'elles? Telle qu'elle est cependant, elle peut permettre de retrouver l'origine de certaines pièces qui figurent dans les collections des amateurs, ou de celles que les opérations du commerce ramènent parfois de l'étranger, après les avoir fait sortir de France.

Nous nous sommes appuyés le plus souvent sur les renseignements des auteurs dont nous donnons les noms et qui se sont occupés spécialement de la description artistique du vieux Paris W.

La surface de Paris est si étendue et, malgré toutes les pertes qu'il a subies, le nombre des monuments qu'il a conservés est si grand, que nous n'avons pu adopter pour cette revue, l'ordre historique qui aurait été moins aride et qui eût mieux fait comprendre la marche successive de l'art, mais d'un autre côté l'histoire nous eût entraîné à chaque instant, à des digressions perpétuelles, sans que nous eussions pu retracer toutes les vicissitudes des hôtels parisiens. Telle grande famille a successivement habité dix maisons. Est-il possible de savoir à quel moment elle avait abandonné chacune d'elles sans dépouiller leurs archives? Il fallait donc renoncer à cette marche plus vivante et satisfaisant davantage l'esprit, pour adopter une description plus simple et plus méthodique, abordant chacun des anciens quartiers les uns après les autres. Le classement chronologique aurait eu pour résultat de fatiguer le lecteur en l'entraînant sans cesse d'une extrémité à l'autre de la ville, tandis que plusieurs des quartiers de Paris ont conservé, dans une certaine mesure, leur physionomie originale, et se prêtent par suite à une description régio-

(1) Voy. Gilles Corrozet, La Fleur des antiquité» de la ville de Paris; Jacques Dubreul, Le Théâtre des antiquités de Paris ; Germain Biïce, Description de la ville de Paris; Piganiol de la Force, Description historique de la ville de Paris; Hébert, Dictionnaire pittoresque et historique ; Dargenville, Voyage pittoresque de Paris; Voyage p>ittoresque des environs de Paris; Millin, Antiquités nationales; Felibien, Histoire de Paris; Hurtaut et Magny, Dictionnaire ; Thiery, Guide des amateurs et des étrangers à Paris; Albert Lenoir, Statistique monumentale de Paris; de Guilhermy, Itinéraire archéologique de Paris; César Daly, Motifs historiques d'architecture extérieure et intérieure; Rouyer et Darcel, l'Art architectural en France; Racinet, X Ornement polychrome; Charles Normand, Nouvel Itinéraire-Guide de Paris; Bulletin de la Société des Amis des Monuments parisiens.

nale. Afin de nous renfermer dans des limites raisonnables, nous nous sommes principalement attaché à ne parler que des œuvres peu ou mal connues, en citant rapidement celles qui sont placées dans les monuments publics et sur lesquelles nous n'eussions pu rien raconter de nouveau.

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