PRÉFACE
Les relations de Fart dentaire et de la médecine légale nous avaient depuis long-temps frappé, et durant le cours de nos études médicales, nous avons eu maintes fois l'occasion d'en remarquer l'importance.
Nous avons fait des recherches, et la bibliographie qu'on trouvera a la fin de notre travail indiquera la quantité des documents que nous avons dû consulter. Mais cette étude nous a montré combien jusqu'ici la médecine légale avait négligé d'utiliser les services, si précieux pourtant, que les dentistes pouvaient lui fournir. Grâce à une pratique de l'art dentaire ininterrompue pendant seize années et à l'enseignement de cet art auquel nous nous sommes livrés à l'Ecole Odontotechnique de Paris, nous avons pu acquérir une certaine expérience de ces matières, et nous avions alors conçu le projet de faire une revue d'ensemble de cette importante question, quand une catastrophe récente vint nous confirmer dans la voie que nous avions entreprise.
Nous voulons parler de l'incendie du Bazar de la Charité (4 mai 1897). Les serv^ices nombreux et importants rendus par nos confrères dans l'identification des malheureuses victimes de cette terrible journée, ne firent qu'augmenter notre désir de poursuivre cette étude. Et nous insistions déjà sur ces faits dans une communication au dernier Congrès international de médecine de Moscou et au Congrès dentaire de Paris.
L'entreprise était difficile tant par son étendue propre que par l'abondance des matériaux épars qu'il nous fallait réunir. Elle nécessitait de longues recherches et d'importants sacrifices. Nous n'avons pas cru cependant devoir reculer devant ces obstacles et nous avons fait tous nos efforts pour mener à bien notre œuvre.
Un coup d'œil jeté sur la table'des matières montrera combien
sont multiples les questions médico-lég-ales qui peuvent être soulevées par l'art dentaire.
Après avoir établi les données fournies par le développement, l'anatomie, la patholoi^ie dentaire^ nous avons essayé de faire une synthèse en montrant Texpert-dentiste à l'œuvre, et surtout en établissant la nécessité de s;i nomination dans certaines expertises.
Les lésions traumatiques des dents, les morsures, les altérations duos .1 des habitudes, a des professions, nous ont arrêté lonj^-ueinent. La lecture de ces chapitres montrera s'ils méritent l'importance que nous leur avons donnée.
L'ethnog-raphie dentaire, et les altérations diverses de ce système, chez les criminels, les idiots, les dégénérés en général, ont été particulièrement négligés par les auteurs.
Nous avons essaye de résumer les [)rincipales acquisitions de la science moderne sur ces points.
Nous avons enfin réuni, à la lin de notre travail, cinquante observations parmi les plus intéressantes, sur le sujet qui nous occupe. En face d'un tel faisceau de preuves, il nous semble qu'on pourra difficilement nier l'utilité que peut avoir l'examen du système dentaire dans les cas d'ideniification à établir.
Notre vœu le plus cher serait que notre voix fût entendue et qu'à l'avenir le dentiste fût nommé dans certaines expertises où son intervention aura les plus heureux résultats.
Nous avons accompagné notre travail de nombreux dessins qui montrent soit des formes normales, soit des états pathologiques caractéristiques.
Nous espérons qu'ils pourront être utiles et que les dispositions qu'ils indiquent se fixeront mieux dans l'esprit. Ces dessins sont dus à M. Leuba, dont le talent est bien connu dans le monde mr'dical et qui a reproduit les pièces iivec ur.e rigoureuse exactitude.
On pourra de même s'étonner que dans un travail de ce genre, nous ayons cru devoir nous étendre si longuement sur l'anatomie descriptive des dents.
Nous avions pour cela plusieurs raisons. Et d'abord les connaissances anatomiques précises sont les bases sérieuses qu'un
expert-dentiste doit posséder pour conduire à bien sa tâche parfois si difficile.
D'autre part, il nous a semblé que cette anatomie descriptive des dents était insuffisamment décrite dans les grands traités classiques.
Enfin, nous étions pour cette étude tout à fait favorisé. Xotre maître, M. le P^' Poirier, qui durant tout le cours de nos études médicales nous a donné maintes preuves de son affectueuse bienveillance, nous avait ouvert son laboratoire d'anatomie. Nous avons pu y étudier les dents sur de nombreux sujets, et nous le remercions ici de sa bonté.
Mais nous voulons lui dire toute notre reconnaissance pour la constante sympathie qu'il n'a cessé de nous témoigner. Il a été notre maître dans les études anatomiques et nous n'avons pas besoin de vanter ici ses leçons si claires et si intéressantes.
Plus tard, il n'a cessé de nous diriger par ses bienveillants conseils et ses encouragements amicaux. Que notre cher et excellent maître reçoive ici l'expression publique de notre très profonde gratitude.
La question des dents dans les races nous amenait à étudier l'anatomie dentaire comparée.
Le laboratoire d'anthropologie de l'Ecole des Hautes Etudes, dirigé par M. Manouvrier, nous a été d'un utile secours.
Nous remercions ici son éminent directeur, M. Manouvrier, de l'accueil aimable qu'il nous a fait.
Il est aussi un nom qui reviendra souvent dans les pages qui vont suivre, c'est celui de notre vénéré doyen M. Brouardel, réminent professeur de médecine légale de notre Faculté.
Nous avons eu le bonheur d'entendre ses leçons, et en matière de médecine légale nous ne pouvions nous inspirer d'une plus haute compétence, ni d'une voix plus autorisée.
Nous lui adressons toute notre reconnaissance pour son bienveillant accueil et pour les conseils si précieux qu'il nous a donnéS; en même temps que nous le remercions de l'honneur qu'il nous a fait d'accepter la présidence de notre thèse de doctorat.
Nous avons eu le bonheur d'entendre les savantes leçons de MM. les Pi= Pinard, Potain, Grancher, Duplay, Tillaux, et
l'enseignement de ces maîtres éminents nous a mis à même d'envisager les rapports de la pathologie générale avec l'art dentaire.
La liste de nos confrères, tant de' France que de l'étranger, qui nous ont fourni des documents, est trop considérable pour que nous puissions les mentionner en particulier ; nous leur adressons à tous nos plus sincères remerciements.
Il nous reste à témoigner notre gratitude à notre camarade d'études, M. A. Beauvois, externe des hôpitaux de Paris, qui avec un dévouement sans limite est venu partager nos veilles, et dont l'érudition nous a été si utile pour la mise en forme de notre travail.
NOMENCLATUEE D'ANATOIIE DENTAIEE
Toute science fait usag-e de mots techniques que les initiés seuls connaissent. Mais par le fait que les matériaux scientifiques sont accumulés lentement dans la suite des temps, les auteurs peuvent introduire des variations dans le sens des vocables usités. Des mots nouveaux apparaissent et il est nécessaire de bien préciser leur sig-nification.
A plusieurs reprises, les Sociétés savantes se sont occupées de fixer la nomenclature dentaire. Le Congrès dentaire colombien de 1893, tenu à Chicago, avait mis cette question à l'ordre du jour. Black fut chargé du rapport, et sa nomenclature fut en partie adoptée; nous la reproduisons ici avec les variations les plus récentes. Pour l'établir, il dressa le catalogue de tous ceux qui ont écrit sur l'art dentaire de 1891 a 1893 : journaux, livres, revues, etc. Leur nombre s'éleva à 2,965 avec un chiffre de 6,314 articles de journaux. Ils se répartissent ainsi entre les différentes nationalités :
AUTEUES. AKTICLES DE JOOEXAUX. LIVRES.
Langue anglaise :
Amérique 1 . 152
Angleterre 519
Canada 58
Langue allemande 610
Langue française 479
Langue italienne 47
11 n'était pas facile d'harmoniser les vues de tant d'écrivains différents, mais cependant l'accord a été à peu près établi sur beaucoup de points.
Voici le glossaire de Black, concernant l'anatomie descriptive des dents humaines. Nous y avons ajouté quelques dénomina-
— lu —
tions qui sont d'un usage courant, et qui nous semblent avoir besoin d'explication :
Alvéole. — Cavité du bord de la mâchoire dans laquelle se fixe la racine dentaire.
^[jKjle. — Ligne ou point de rencontre de deux ou plusieurs surfaces dentaires. Les surfaces mésiale et buccale se rencontrent pour former Tangle mésio-buccal.
Angle clistal. — Angle formé par la jonction du bord tranchant et de la surface distale des incisives et des canines, et angle formé par l'union des surfaces distale, buccale et triturante des bicuspides et des molaires.
Angle clisto-lablal. — Angle formé par l'union des surfaces labiale et distale des incisives et des canines.
Angle cUsto-buccal. — Angle formé par l'union des surfaces distale et buccale des bicuspides et des molaires.
Angle dlsto-lingual. — Angle formé par l'union des surfaces distale et linguale de n'importe quelle dent.
Angle disto-triturant. — Angle formé par l'union des surfaces distale et broyante des bicuspides et des molaires.
Angle mésial. — Angle formé par la jonction du bord tranchant et de la surface mésiale des incisives et des canines, et angle formé par la jonction des surfaces mésiale^ buccale et triturante des bicuspides et des molaires.
Angle mésio-buccal. — Angle formé par l'union des surfaces mésiale et buccale des bicuspides et des molaires.
Angle mésio-labial. — Angle formé par l'union des surfaces mésiale et labiale des incisives et des canines.
Angle mésio-l ingual. — Angle formé par l'union des surfaces mésiale et linguale des dents.
Angle mésio-triturant. — Angle formé par l'union des surfaces mésiale et triturante des bicuspides et des molaires.
Aj^ex. — Extrémité terminale de la racine dentaire.
Bicuspide. — Dent à deux tubercules. On appelle encore les bicuspidesT prémolaires ; il y en a huit : deux de chaque côté de la mâchoire supérieure et deux de chaque côté- de la mâchoire inférieure. On les appelle première et deuxième bicuspides supérieures droite et gauche et première et deuxième bicuspides inférieures droite et gauche. Elles siègent entre les canines et les molaires,
Bord du procès alvéolaire. — Partie mince du bord alvéolaire qui environne les collets dentaires.
Bord tranchant. — Bord formé par la jonction des surfaces labiale et linguale des dents incisives et bicuspides. Chez les canines ce bord s'élève en pointe prè-s de son centre.
Bacco-Ungual. — De la joue vers la langue^ comme le diamètre bucco-Iingual de la couronne d'une première molaire inférieure.
Buccal {oMjugal). — Appartenante la joue; vers la joue.
Canal radiculaire. — Cavité suivant l'axe longitudinal de la racine dentaire depuis la couronne jusqu'à l'apex.
Cément. — Tissu analogue à l'os et formant la surface externe des racines dentaires.
Collet. — Partie de la dent qui forme la jonction de la couronne et de la racine.
Contact proximaJ. — Contact des surfaces proximales de dents voisines.
Corne. — Prolongement grêle ou à pointe mousse s'étendant de la pulpe dentaire vers la pointe d'un tubercule.
Courbure gingivale. — Déviation de la ligne gingivale de l'horizontale dans son trajet autour du collet dentaire.
Couronne. — Partie de la dent qui est recouverte d'émail et qui est visible au-dessus de la gencive.
Couronne en cloche. — Caractérise la dent dont le diamètre mésio-distal est beaucoup plus grand que celui du collet.
Crète. — • Elévation allongée à la surface d'une dent.
Crête hucco-ginglvale. — Saillie voisine du bord ging-ival sur la surface buccale des molaires.
Crète Unguo-gingivdle. — Crête voisine de la g-encive à la surface ling-uale des incisives et des canines. Elle sièg-e sur le lobe ling-ual.
Crète marginale. — Saillie de l'émail au pourtour de la surface broyante des bicuspides et des molaires et sur les marges mésiale et distale de la surface linguale des incisives et des canines.
Crête oblique. — Crête allant obliquement en travers de la surface triturante des molaires supérieures. Elle est formée par l'union de la crête triangulaire du tubercule disto-buccal avec la portion distale de la crête formant le tubercule mésio-lingual.
Crête supplémentaire. — Crête à la surface d'une dent qui n'appartient pas à la forme typique de l'organe -, crête additionnelle.
Crête transversale. — Formée de deux crêtes triangulaires qui se joignent pour constituer une crête continue à travers la surface broyante d'une dent.
Crête triangulaire. — Crête allant de la pointe d'un tubercule vers la partie centrale de la face triturante d'une dent.
Creux. — Dépression vive qui s'observe dans l'émail surtout à la rencontre de plusieurs sillons de développement, comme à la surface triturante des molaires, par exemple.
Cusp (du latin cuspis). — Saillie prononcée ou pointe à la surface d'une dent, plus spécialement à la surface broyante.
Cuspicle (ou canine). — Dent présentant une pointe ou un cusp. Il y a quatre canines, une de chaque côté, à chaque mâchoire, situées aux coins de la bouche.
Dentine. — Tissu qui constitue le corps principal d'une dent.
Dents caduques. — Dents de l'enfant qui tombent pour faire place aux dents permanentes. On les appelle encore temporaires ou dents de lait.
Dents permanentes. — Dents de l'âge adulte, par opposition aux dents temporaires ou caduques.
Dents succédanées. — Celles des dents permanentes qui succèdent aux caduques et en prennent la place.
Dent a collet épais. — Dans laquelle le diamètre mésio-distal du collet est presque ég-al à celui de la couronne.
Distalement. — Du côté distal.
Email. — Tissu très dur qui recouvre la couronne dentaire.
Espace apical. — L'espace compris entre l'os ou la paroi de l'alvéole et l'apex. Cet espace est rempli par les tissus mous de la membrane péridentaire.
Espace interproximal. — Espace en forme de V, limité par les surfaces proximales de dents adjacentes et le bord de la cloison du procès alvéolaire entre les collets dentaires. Normalement cet espace est rempli par le tissu gingival.
Fissure. — Défaut de la surface dentaire déterminé par la réunion imparfaite de l'émail des différents lobes. Les fissures se présentent le long des lignes des sillons de développement.
Fissure Unguo-gingivale. — Se rencontre parfois à la surface linguale des incisives supérieures. Elle sépare ordinairement le lobe lingual de l'une des crêtes marginales et s'étend dans le cément.
Fossette. — Dépression arrondie ou anguleuse à la surface d'une dent. Les fossettes se rencontrent principalement à la surface triturante des molaires et à la surface linguale des incisives.
Incisive. — Dent à bord tranchant. Il y a quatre incisives à chaque mâchoire, on les appelle incisives centrales supérieures et inférieures droite et gauche.
Inclinaison cCune dent. — Déviation du grand axe dentaire de la ligne perpendiculaire. Ainsi l'on dit : inclinaison mésiale des incisives, d'une surface -, déviation d'une portion de la surface d'une dent du plan général de cette surface.
Labial. — Appartenant aux lèvres; vers les lèvres.
Làbialement. — Vers les lèvres.
Labio-lingiial. — Des lèvres vers la langue. Ainsi l'on dit : diamètre labio-lingaal de l'incisive centrale.
Lingual. — Voisin de la langue ou vers la langue. Exemple : surface linguale.
Lingualement . — Vers la langue.
Ligne médiane. — Ligne centrale perpendiculaire du corps.
Ligne gingivale. — Ligne suivant laquelle s'attache la gencive autour du collet.
Lignes de développement. — (Voir Sillons de dévelojipemenf.)
Lobe supplémentaire. — Lobe qui n'appartient pas à la forme typique de l'organe, crête additionnelle.
Marge gingivale. — Partie de la couronne dentaire, voisine de la ligne gingivale.
Mésial. — Vers «la ligne médiane. On appelle surface mésiale des dents celle qui regarde la ligne médiane.
Mésio-distal . — Du mésial au distal; le diamètre mésio-distal de la première molaire inférieure.
Point de contact. — Point par lequel deux dents se touchent à leurs surfaces proximales.
Point de contact proximal. — Point par lequel se touchent deux
dents par leurs surfaces correspondantes. Procès alvéolaire. — Partie des os maxillaires qui enveloppe
les racines des dents et forme leurs alvéoles.
Proximité. — Approche ou contact des surfaces proximales des dents.
Palpe. — Tissu mou qui remplit la cavité pulpaire et les canaux radiculaires des dents.
Racine. — Partie de la dent qui est fixée dans l'alvéole et est recouverte de cément.
Rainure. — Dépression allongée à la surfoce d'une dent.
Eugosités. — Série des crêtes irrég-ulières sur la voûte buccale.
Septum (ou cloison). — Partie du procès alvéolaire qui se trouve entre les racines des dents et divise l'alvéole en compartiments.
/Sillon (sulcus). (L'auteur distingue le suJcus du groove que nous traduisons aussi par sillon ou rainure.) — Dépression notable et allongée à la surface d'une dent • ses deux plans inclinés se rencontrent en formant un angle^ où se trouve un sillon de développement.
Sillon mésio-lingual. — Sillon de développement allant en diagonale de la surface mésiale à la surface linguale, chez les , premières molaires supérieures qui ont le^<;inquième tubercule.
Sillon supplémentaire. — Dépression artificielle et allongée à la surface d'une dent généralement à fond lisse et arrondi. Il diffère des sillons de développement en ce qu'il ne marque pas la jonction des lobes.
Sillons de développement. — Lignes légèrement déprimées qui se voient sur l'émail d'une dent et marquent la jonction de ses lobes.
Surface buccale. — Surface dentaire répondant à la joue.
Surface labiale. — Surface dentaire voisine des lèvres. Les incisives et les canines ont une surface labiale.
Surface linguale. — Surface dentaire voisine de la langue. Toutes les dents ont une surface linguale.
Surface proxlmale. — Surface par laquelle une dent répond à une autre dent.
Tiers. — Divisions de la couronne d'une dent : dans le sens longitudinal, en tiers triturant ou incisif, tiers moyen et tiers gingival-, et dans le sens mésio-distal (de la largeur), en tiers mésial, tiers moyen et tiers distal.
Trou apical. — Petit orifice du canal pulpaire qui se trouve à l'apex.
Tubercule. — Légère élévation arrondie à la surface d'une dent. On en rencontre fréquemment sur la crête linguo-ging-ivale des incisives, et parfois sur diverses parties des autres dents. Ce sont des déviations des formes typiques dentaires.
MORPHOLOCilE DES MAXILLAIRES ET DE LA CAVITE BUCCALE.
Orthognatisme. — Bord alvéolaire droit.
Prognathisme. — Bord alvéolaire oblique et incliné en avant.
Opisthognathisme. — Bord alvéolaire incliné en arrière.
Normal. — Donnant place aisée à la série dentaire.
Diastolie. — De largeur exagérée.
Atrésie. — Etroit et donnant difficilement place aux dents.