LES CAUSES
Parmi ces causes, nous savons, depuis Broca et Magitot, qu'une des plus importantes est l'hérédité ethnique.
Les statistiques dressées par Boudin, Magitot et d'autres, sur les exemptés du service militaire, montrent que certaines régions de la France sont particulièrement frappées.
Paul Dubois a repris la question et a publié le résultat de ses observations lors du Congrès dentaire international de Paris, en 1889.
Ses données ne diffèrent pas d'ailleurs de celles de Magitot.
De ces travaux divers, il résulte que les départements qui fournissent le plus d'exemptions sont ceux du Nord et de l'Ouest, à l'exception de la Bretagne. Le Centre et le Sud sont particulièrement indemnes.
Magitot a eu l'honneur de montrer, le premier, que les remarques de Broca pour la taille s'appliquent au système dentaire, et que les raisons des différences sont dans les origines ethniques.
C'est donc dans les différences de races qu'il faut rechercher la cause de la répartition de la carie en France.
Nous avons déjà indiqué ces faits plus haut, dans le chapitre des races ; nous n'y reviendrons pas.
Cependant, il est d'autres causes qui ont été invoquées pour expliquer la répartition inégale de la carie. Nous les passerons en revue, d'après le travail de Paul Dubois.
La latitude ne semble avoir aucune iniiuence, pas plus que l'altitude, comme la montré Broca.
Quant à la constitution du sol, elle a eu quelques partisans : D'Omalius, d"Halloy, M. Duché.
Ce dernier a trouvé, pour l'Yonne, que les populations vivant sur les terrains primitifs ont de bonnes dents, tandis que celles qui vivent sur les terrains crétacés supérieurs et sur le tertiaire, , en ont de mauvaises. Mais d'autres observateurs ont montré que cette règle, en admettant qu'on puisse lui donner ce nom, souffrait de nombreuses exceptions, et à l'heure actuelle cette théorie n'a que peu de partisans, au moins en ce qui concerne son influence directe.
La constitution géologique du sol a, au contraire, une influence indirecte non contestable, en ce sens que l'altitude et les difficultés de communication sur le plateau central et en Bretagne ont longtemps préservé ces populations de mélanges ethniques fréquents, et que pour cette raison elles ont conservé leurs caractères originels, dont l'un était un appareil dentaire solide.
Mais aussi, comme l'ont montré les études des dentistes suédois, et en particulier de Forberg, la constitution géologique agit par les caractères qu'elle donne aux eaux potables. D'après les statistiques de ce dernier, la carie augmente dans la même mesure que la richesse en chaux diminue et vice versa.
Il en est de même pour l'hydrographie. Les cours d'eau n'ont pas d'autre influence que par la facilité qu'ils apportent dans les mélanges des races.
L'alimentation est une des causes de carie qui méritent un examen attentif.
Prunier-Bey attribuait la carie dentaire à ralimentation animale. Galippe arrive à peu près aux mêmes conclusions.
Selon lui, cette alimentation peut agir sur les dents de deux manières : localement par les décompositions acides ^ue produisent les fibres alimentaires séjournant entre les dents-, généralement, en privant l'organisme d'une certaine quantité de sels terreux.
Dans ce dernier cas, le système osseux aussi doit être frappé, et des statistiques de Chervin {Géographie médicale de la France) montrent, en effet, que la gibbosité et les mauvaises dents coïncident dans nombre de départements..
Cependant, de nombreux faits sont en contradiction avec cette théorie.
Depuis longtemps, Broca avait fait remarquer que les animaux carnivores n'ont pas de mauvaises dents.
De plus, les statistiques de Boudin, Chervin, n'assignent pas au département de la Seine, de tous le plus Carnivore, un mauvais rang pour la denture.
Enfin, dans certains pays où l'alimentation est presque exclusivement Carnivore, comme dans la République Argentine, la carie dentaire n'est pas plus fréquente qu'ailleurs.
M. Martin (de Moussy) et le D"" Etchepareborda ont signalé, au contraire, les bonnes dents des habitants de la Plata.
Les boissons ont aussi été invoquées comme causes de la carie, et la Normandie, le pays du cidre, a été souvent cité comme exemple. Cependant les dents sont bonnes en Bretagne, là où la consommation du cidre est aussi abondante.
Aux Etats-Unis et à Naples, une des causes de la carie se trouve dans l'abus des citronnades.
Quoi qu'il en soit, il est certain que ces différentes causes ont une influence plus ou moins grande et que l'alimentation est un facteur important de la carie dentaire.
Nous citerons en dernier lieu, sur cette question, l'intéressant travail de Whitney, que nous avons déjà indiqué.
Cet auteur a étudié spécialement l'influence de la nourriture sur les dents des populations hawaïennes. Placé dans des conditions spéciales d'observation, c'est-à-dire arrivé dans le pays au
moment où la civilisation n'y avait pas encore pénétré, il a pu voir les sauvag-es vivant de leur vie primitive et a examiné leurs dents. Puis les Européens sont arrivés et avec eux se sont introduits des changements considérables dans le genre de vie, dans la nourriture. La viande, le pain, les fruits acides et sucrés, les boissons fermentées ont remplacé peu à peu le poisson cru, l'eau, et la carie dentaire, rare jusqu'alors, est devenue très fréquente.
C'est là une observation d'une grande valeur, puisqu'elle nous fait assister pour ainsi dire aux modifications successives apportées dans l'état des dents, par un changement dans le genre de vie et dans l'alimentation.
Nous-mème avons observé à Cuba, lors de l'esclavage des nègres africains, que ces sujets avaient de très belles dentures et qu'ils les conservaient intactes jusqu'à la plus extrême vieillesse (80 à 100 ans). Les descendants de ces nègres africains ont encore des arcades dentaires très régulières, mais leurs dents sont bien loin d'avoir la même qualité que celles de leurs grandsparents. En eflet, malgré l'opinion traditionnelle à Cuba que, comme les nègres africains, les nègres créoles sont aussi indemnes de carie, nous avons pu constater dans les grandes plantations de sucre, que chez ces nègres la carie dentaire était très fréquente et que rares étaient les sujets atteignant la trentaine avec des incisives en bon état. En ville encore, la carie est très commune chez les nègres créoles, et sa cause se trouve dans leur mauvaise hygiène, influant aussi d'une manière évidente sur leur mortalité qui l'emporte de beaucoup sur le chiffre des naissances.
Tous les aliments n'ont certes pas une action nocive sur les dents, et même parmi ceux qui l'exercent on pourrait établir une échelle avec une infinité de degrés.
Mais, si sur certains aliments qui détériorent les dents, l'accord n'est pas encore fait, il n'en est plus de même pour d'autres. Le sucre, en particulier, a été depuis longtemps incriminé, et avec juste raison.
On a même dressé des statistiques et on a trouvé 'qu'il y avait une relation évidente entre la fréquence de la carie et la quantité de sucre consommé.
Nous relevons la statistique suivante, dans la Revue trimes^ trielle suisse d'odontologie (janvier 1898, p. 56) :