‹ L'art dentaire en médecine légaleChapitre 68 sur 113 · L'TI · texte numérisé non relu

L'TI

3" Celle qui la rattache à Véclampsie infantile.

1" La première la plus ancienne compte encore de nombreux partisans. Mentionnée par Ambroise Parc, elle a été acceptée par Fauchard, Bunon, Du val , Oudet, et plus récemment par Tomes et Broca.

Toutes les maladies de l'enfance : lièvres éruptives, coqueluche, rachitisme, scrofule, entérites, etc., d'après cette théorie, seraient capables de produire l'érosion. Magitot lui fait une grave objection : ces maladies, les fièvres éruptives par exemple, n'apparaissent guère que la première ou la deuxième année, trop tard par conséquent, d'après lui, pour entraver la calcification.

Par contre, les diathèses héréditaires ou acquises, rachitisme et scrofule, influent considérablement sur l'organisation des dents. Mais, pour Magitot, elles impriment à la dent des altérations de forme générale et de structure intime qui n'ont aucun rapport avec l'érosion. Le même auteur avoue que certaines dents de rachitiques pourraient être considérées comme érodées, mais dans ces cas, il y a eu, dit-il, coexistence du rachitisme et de l'éclampsie.

Nous verrons que les études spéciales de M"''= SoUier sur les dents des idiots et des rachitiques renversent complètement cette manière de voir.

Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, beaucoup d'auteurs pensent que les pyrexies de l'enfance peuvent entraîner des altérations dentaires.

Pour nous, nous croyons que cette affirmation renferme une grande part de vérité, et que les maladies éf uptives, en particulier la scarlatine, peuvent produire du côté des dents des troubles considérables, se traduisant par une érosion des couronnes en voie de calcification au moment de la pyrexie.

Maintes fois, nous avons pu surprendre les parents de nos petits clients, en leur disant à quel âge leurs enfants avaient été atteints de fièvre éruptive accompagnée ou non d'éclampsie.

2° La seconde opinion est celle qui attribue l'érosion à la syphilis héréditaire.

Née en Angleterre en 1863 avec Hutchinson, elle a été brillamment défendue en France par le P"" Parrot et plus récemment par Fournier. Mais ce dernier déjà est éclectique.

Le mémoire d'Hatchiiison (1863) consacré à l'étude de la kératite interstitielle dans ses rapports avec la syphilis héréditaire ne mentionnait qu'incidemment les lésions dentaires.

Magitotfait remarquer que dans 63 cas où Hutchinson indique la coexistence de l'échancrure du bord libre des dents, lésion qui porte aujourd'hui son nom, il ne signale pas l'altération des molaires qui, on le sait, est constante.

Parrot est beaucoup plus affirmatif et regarde l'érosion comme pathognomonique de la syphilis.

Ses arguments reposent sur la coexistence avec l'érosion dentaire de certaines lésions osseuses du crâne, des mâchoires, sur des macules cutanées, traces d'ulcérations éteintes, sur des ostéophytes, et enfin sur le rapport entre le siège de Térosion et l'âge d'élection des accidents syphilitiques.

Magitot a combattu vivement ces idées.

Il reproche d'abord à Parrot de n'avoir fourni aucune observation d'érosion caractéristique avec altérations osseuses spécifiques, etc., en un mot, sans diagnostic absolu de syphilis hériditaire.

Au contraire, Parrot, entraîné par sa conviction, affirme à priori la syphilis héréditaire par la seule existence de l'érosion.

C'est là évidemment une méthode scientifique insuffisante.

Un grand nombre de gens syphilitiques héréditaires ne portent pas d'érosions.

D'autres qui en portaient n'étaient pas syphilitiques.

Parrot affirme l'existence de la syphilis aux temps préhistoriques et se base pour cela sur l'existence de l'érosion. Magitot répond avec raison qu'on pourrait aussi bien incriminer l'éclampsie, d'autant plus que ces dents sont trouvées sur les crânes trépanés dont nous avons déjà parlé. La syphilis ne peut causer l'érosion, d'après ]\Tagitot, parce que cette maladie a une action longue et continue et qu'il faut, pour produire cette lésion, une affection à invasion brusque.

Enfin un argument décisif pour Magitot, c'est l'existence de l'érosion chez les animaux qui n'ont jamais la syphilis.

Lui-même, en 1881, présenta au Congrès de Londres une mâchoire de bœuf dont deux incisives étaient affectées du sillon caractéristique de l'érosion.

Eii 1883, Capitan montra à la Société d'anthropologie un crâne de chien où Ton pouvait voir des altérations dentaires absolument semblables aux érosions de l'espèce humaine. D'autres auteurs les ont signalées chez le singe (Regnault), chez l'hippopotame (Oudet).

Do l'ensemble de cette argumentationj ]\[agitot se refuse à voir dans l'érosion une lésion pathognoinonique de la syphilis.

D'ailleurs les partisans de la théorie syphilitique eux-mêmes ont l'ait des concessions.

M. le Pr Fournier, dont l'autorité est si considérable en pareille matière, est éclectique.

Voici ce qu'il dit à ce sujet :

« L'école anglaise a cru que l'influence héréditaire de la syphilis est l'unique cause des érosions dentaires-, à mon avis, il y a ici, comme partout, une part de vérité et une part d'erreur. Sans doute l'hérédité syphilitique sert d'antécédent à l'érosion dans un nombre de cas considérable, mais il n'est pas rare de rencontrer des érosions dentaires sur des sujets non syphilitiques. »

Mais il fait remarquer, avec juste raison^ que la syphilis est la plus commune de toutes les causes capables de produire l'érosion.

Au sujet de la dent d'Hutchinson, il est très affirmatif et la considère comme pathognomonique de la syphilis héréditaire.

Ce n'est pas l'avis de tous les auteurs, tant s'en ftiut, sans parler évidemment de Magitot et de ses élèves qui sont absolutistes aussi dans leur sens.

Mais on a apporté quelques observations de sujets qui contractaient la syphilis et étaient porteurs de la dent d'Hutchinson, fait inexplicable avec les idées actuelles.

Les travaux particuliers de M. Lawrence sur les dents syphilitiques l'ont amené à conclure dans le même sens que le P^' Fournier.

3^ La théorie de l'éclampsie a été créée par Magitot, et à sa suite, a été adoptée par une foule de médecins. Nous citerons les noms de Castanié {T/ûse de Paris, 1871), Rattier {Thèse de Paris, 1879), Quinet {Thèse de Paris, 1879), Leplat {Thèse de Paris, 1891), etc.

Mag-itot est absolutiste, et ne reconnaît qu'une seule cause de l'érosion : réclampsie infantile. Dans sa communication faite au Congrès de Londres (1881), il apporte quarante observations où le rapport entre l'érosion et l'éclampsie est un fait indiscutable.

Il trouve en effet dans l'éclampsie tous les sym-ptômes lui permettant d'expliquer rérosion : brusquerie de l'attaque, donc trouble immédiat et profond de la calcification.

Le nombre des sillons correspond à celui des accès.

Les objections n'ont pas manqué à la théorie de Mag-itot et déjà au Congrès de Reims en 1880, Parrot prétendait que l'éclampsie est incapable de produire l'érosion. Une pareille attaque ne dure que quelques minutes et elle ne peut interrompre suffisamment la formation de l'émail et de l'ivoire.

Magitot répond, il est vrai, que ce n'est pas l'attaque elle-même mais l'état du système nerveux qui entraîne la lésion, de plus l'éclampsie se manifeste toujours par séries d'attaques.

Cependant il est avéré, à l'heure actuelle, que la doctrine absolutiste de l'éclampsie est fausse.

M""^ Sollier a trouvé au contraire que l'érosion était plus fréquente chez les sujets qui n'ont pas eu de convulsions.

On trouvera dans sa thèse d'intéressantes statistiques à ce sujet.

Les conclusions de Mag-itot sont donc exag-érées comme le sont celles de Parrot.

Les érosions dentaires, dit le P^' Fournier, sont des lésions banales communes, pouvant dériver de causes diverses. Une cause morbide quelconque peut constituer un trouble profond de la nutrition, et, partant, de la nutrition dentaire, tout aussi bien que la syphilis. Toutefois disons que cette dernière sert le plus fréquemment d'origine à l'érosion.

Bien d'autres causes ont été invoquées :

Le rachitisme, déjà incriminé par Bunon en 1843, a suscité, en 1875, les travaux de Nicati. Bourneville et M*"^ Sollier ont étendu leurs recherches aux idiots et apportent un grand nombre de cas d'érosions dentaires.

La théorie rachi tique rallie à l'heure actuelle beaucoup d'adhérent ^

Panas d;!'sij?nait les dents d'IIiitchiiisi.ji sous le nom de dents rachitiques.

Castanié, dans sa thèse (1882), reconnaît ijue la scrofule, le rachitisme précoce peuvent engendrer l'érosion.

Eyssautier (1885) invoque toutes les cachexies : le diabète, la grossesse, l'ataxie, et il appelle l'attenfion sur l'intoxication saturnine.

Notre ami le D' Maire, dans sa thèse .:-onsacrée à l'érosion dentaire (Paris 1898), se rallie aussi à la même opinion. Le rachitisme est pour lui la cause de l'érosion. Il a réuni quatorze observations et dix lois Icrachiiisme se trouvait dans les antécédents des sujets.

Pour appuyer ses conclusions, le D' Maire a examiné les squelettes de rachitiques du Musée Dupuytren, et dans plus delà moitié des cas, dit-il, il a observé l'érosion.

Nous avons examiné aussi ces pièces du 31usée Dupuytreu, mais il n'existe pas d'observations relatant l'histoire de ces sujets, si bien qu'il ne nous est pas permis d'exclure la syphilis de l'étiologie. de ces érosions.

Il nous reste à attirer l'attention sur une dernière cause capable de produire l'érosion. Il s'agit de l'intoxication mercurielle.

Signalées par J. Hutchinson (1877;, les lésions mercurielles ont donné lieu depuis à quelques travaux importants. Lée (1877), Moon (1879), Busch (189d) ont décrit les altérations des dents par l'action du mercure. C'est surtout la première molaire qui est atteinte parce qu'elle est calcifiée avant les autres. Les dents mercurielles sont caractérisées par l'absence d'émail sur les quatre premières molaires et parfois sur les incisives et les canines.

On les observe chez des jeunes sujets auxquels on a administre du mercure pour combattre des convulsions.

Pour résumer cette longue discussion étioli»gique, nous dirons que l'érosion dentaire reconnaît des causes multiples et que les théories exclusives sont toutes à rejeter.

La syphilis, l'éclampsie, les pyrexies de lenl'ance, les cachexies graves, le rachitisme, les intoxications comme celles par le mercure peuvent le produire.

§4. — PATHOaÉNIE.

Sur ce sujet l'accord est à peu près fait. Il s'ag-it d'un arrêt ou d'un trouble du travail physiologique de la formation des tissus de l'émail et de l'ivoire.

Ce que nous disons ailleurs de la calcification nous dispense d'entrer ici dans de longs développements.

Il nous suffira d'ajouter que l'ivoire et l'émail s'accroissant par couches successives, si ce travail se trouve altéré ou supprimé, l'érosion se produira, contemporaine de l'affection causale.

Dans l'émail, une ou plusieurs rangées de prismes étant ainsi frappées d'une sorte d'inaction, laissent à la surface du chapeau de dentine une raie ou un sillon plus ou moins large et entièrement dépourvu d'émail.

Dans l'ivoire, la production d'abord régulière des couches dentinaires se trouve suspendue non tout à fait, mais les matériaux calcaires au lieu de se déposer molécule par molécule se produisent par une série d'intermittences séparées par des temps de repos.

Le trouble s'exerçant en même temps sur tous les germes dentinaires en voie de calcification, on observera plus tard l'érosion sur toutes les dents correspondantes et son niveau sur chacune d'elles sera d'autant plus rapproché du sommet, que le chapeau de dentine avait lui-même moins de hauteur au moment de l'influence causale.

Ce mécanisme une fois établi, examinons si par la situation de l'érosion, par les dents atteintes, il est possible de remonter à l'âge du sujet lorsqu'il a subi la maladie considérée comme étiologique de la lésion.

Le problème se trouve ainsi posé au point de vue médico-légal, d'après la connaissance du mécanisme que nous avons indiqué.

D'un côté, nous savons les dimensions du chapeau de dentine aux différents âges avant et après la naissance. L'érosion avec ses

caractères, sa situation, sa distance à la couronne et au collet nous est aussi connue.

II reste à savoir à quel âg-e s'est produite la cause perturbatrice.

Ainsi résumé, le problème peut paraître simple, mais en réalité il ne l'est pas, a beaucoup près, et le médecin-expert qui se trou- A'era en présence de cas semblables devra être très circonspect et ne pas enfermer ses conclusions dans des limites de temps trop étroites.

Beaucoup ont prétendu qu'il suffisait de voir a quelle distance du bord libre de la dent siérait l'érosion et de se reporter ensuite au tableau de Magitot, que nous donnons plus haut, pour déterminer l'époque de l'intervention morbide. C'est aussi l'avis de Magitot, car il dit dans son Traité des Anomalies : « Si l'affection est de courte durée, elle se traduira par un sillon unique plus ou moins marqué et dont le siège sera invariablement la base du chapeau de dentine des dents en voie d'évolution. »

Le D'" Maire fait remarquer (thèse citée) que ce n'est pas au niveau de la base du chapeau de dentine que se produit l'érosion, mais en un point situé entre le sommet et la base.

Ce n'est qu'au cas de trouble intense que les cellules de la base seront atteintes, et cela est rare heureusement.

Si l'on se reporte, en efl'et, au tableau de Magitot, on voit la hauteur du chapeau de dentine aux différents âges. Mais il faut savoir que la vitalité des cellules qui contribuent à former ce chapeau cesse à un moment. Celles qui sont à ce stade ne peuvent donc plus être influencées par le processus morbide. La vitalité cellulaire n'est pas non plus exactement localisée a la base du chapeau de dentine, mais sur une hauteur variable de quelques millimètres à partir de cette base en se dirigeant vers la couronne de la dent. C'est là que siégera la lésion, et suivant la plus ou moins grande intensité de l'affection causale, toutes ou partie de ces cellules seront inlluencées.

La précision du temps se trou^■e donc varier dans des limites peu considérables, il est vrai, mais cependant suffisantes pour entraîner quelque erreur si l'on n'est pas averti.

Telles sont les considérations que le dentiste-expert doit avoir

présentes à l'esprit lorsqu'il sera appelé pour un cas semblable.

Si l'on ne considère plus l'érosion sur une dent quelconque, mais quelles catégories de dents sont atteintes, il devient possible de fixer une date avec un peu plus de précision.

C'est ainsi que la première grosse molaire au moment de la naissance a un chapeau de dentine qui mesure 2 millimètres environ.

C'est la première dent permanente dont la calcification est commencée à la naissance. Les autres dents, incisives, canines ne commencent à se calcilier que plus tard.

La connaissance de ce fait et la présence d'une érosion atteignant les premières grosses molaires seules nous permet d'affirmer que l'influence perturbatrice quelle que soit la théorie étiologique adoptée est survenue avant le premier mois de la naissance.

Plus tard, en effet, d'autres dents auraient été altérées; entre autres les incisives qui commencent leur calcification vers le premier mois.

Si l'érosion siège à la fois sur la première grosse molaire et sur les incisives en respectant les canines^, la cause qui l'a produite s'est exercée pendant les trois premiers mois, car après cette époque la canine, qui commence à se calcifier au troisième mois, aurait été aussi atteinte.

Nous savons aussi à quelle époque les dents ont terminé leur calcification. (Voir plus haut les tableaux deMagitotet dePierce.) A moins donc d'un retard dans la calcification, nous pourrons conclure qu'après la sixième année la première grosse molaire ne peut plus être atteinte; les incisives centrales après la septième année, les incisives latérales après la huitième en moyenne.

Enfin, après 15 ans, l'érosion ne peut plus atteindre que la dent de sagese.

La profondeur et l'étendue de l'érosion permettront aussi de déduire l'intensité et la durée de l'affection causale.

Un trouble léger ne produira qu'un fin sillon ou de petites cupules. Si le trouble est plus intense et si sa durée est plus grande, un plus grand nombre de cellules seront atteintes et l'érosion sera caractérisée par un sillon plus large et plus profond.

On le voit, le dentiste-expert, en présence d'un cas semblable

— -^Siî —

aura à tenir compte et de la dent atteinte, et du siège de l'érosion et de ses caractères, mais en présence de l'incertitude qui règne encore au point de vue de l'étiologie de l'érosion, nous pensons qu'il sera, dans tous les cas, utile de ne pas donner une trop grande précision à ses conclusions.

Mais en tout cas, ce qui est acquis et qui intéresse le médevin-expert, c'est que l'érosion, une fois constatée, sera toujours retrouvée, tant que les dents n'auront pas disparu. Nous insistons d'ailleurs sur ce point dans le chapitre sur la pathologie.

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