LES JARDINS FLAMANDS ET HOLLANDAIS
Pendant que les jardins, en Italie et en France, faisaient de rapides progrès sous le rapport du goût et du style, ceux des Pays-Bas étaient déjà célèbres par la culture, quoique inférieurs au point de vue du dessin. Dès le le commencement du xvi' siècle, les oignons à fleurs, jacinthes, tulipes, etc., y étaient en grande faveur. Dans un petit livre anonyme, publié à Paris en 1778 et intitulé Traité des Tulipes, on lit, page 68, que depuis longtemps ces plantes sont très-recherchées en Hollande, où l'on voulait, en 16.37, les « faire entrer en commerce, comme les diamants et les perles », mais que les États le défendirent par raison publicpie, de sorte qu'on en fut réduit à organiser des échanges, qui étaient dirigés par une confrérie placée sous l'invocation de sainte Dorothée.
Il est donc certain que bien avant cette époque les tulipes étaient en faveur dans les Pays-Bas, et que leur emploi ornemental dans les jardins fut l'origine de ces parterres dits hollandais qui se répandirent dans tout le nord de l'Europe. Ces dessins de jardins ne procédaient ni des parterres français, ni de ceux d'Italie, mais les entrelacements et les découpures (fu'ils présentaient étaient bien l'indice d'un genre particulier. On en peut voir un assez curieux exemple dans un livre flamand devenu assez rare * et qui donne 24 planches gravées sur bois contenant 136 modèles divers de parterres à fleurs; les figures 17 et 18 en reproduisent deux. Je me suis assuré que bon nombre de dessins prétendus originaux, publiés en Allemagne et en Angleterre, n'ont été que les copies des dessins de parterres donnés par Van der Groeri en 1670.
A cette époque, Le Nôtre était très-connu, sinon célèbre; il n'avait pas encore effectué son voyage en Italie, mais l'influence de son style se faisait déjà sentir dans les jardins du prince d'Orange, de Ryswyck, de Honsholredyk, du Bosch, près La Haye, etc., dont les dessins nous ontété conservés
1. Den nederlandlsen Hovenier, door J. van der Groen, Hovenier den H. Prinz van Orangien. — Amsterdam, 1670.
et qui dénoncent clairement l'imitation du style français dans la période qui s'étend de Claude Mollet h Le Nôtre. Les parterres du Bosch surtout rappelaient à s'y méprendre ceux que Claude Mollet avait dessinés à Saint- Germain du temps de Henri IV. Toutefois, un trait caractéristique des parterres hollandais de cette époque, c'est la propension aux cercles sectionnés. Ces lignes ne se trouvent pas dans les parterres français, tous carrés, ou formés de polygones fractionnés, et plutôt ornés d'arabesques d'aspect oriental que de compartiments rectilignes et curvilignes très-divisés.
Une particularité des jardins de ce temps en Hollande, c'est la perfection de la culture appliquée à certains végétaux. La vigne, par exemple, donnait d'excellents fruits en plein air (voir l'ouvrage de van der Groen, déjà cité, pl. 11), et il n'est pas étonnant qu'on retrouve aujourd'hui cette culture, pratiquée par les Vermoosiers ou maraîchers de la province néerlandaise nommée le Westland.
Quant aux ornements des jardins autres que les plantes, les livres du
temps indiquent un mauvais goût ridicule, principalement dans les décorations en treillage et dans les végétaux taillés. On cite une chasse au cerf tout entière, qui avait été découpée dans une charmille aux environs de Haarlem.
La plus grande partie des jardins hollandais, au xvi^ et au xvn" siècle, étaient entourés d'eau, ou pourvus de grands canaux ou bassins comme on en rencontre à chaque instant dans les Pays-Bas. Dans le sol sableux que le fond du lac de Haarlem a fourni aux industrieux horticulteurs de ce pays, se cultivent ces admirables oignons à fleurs qui passionnaient si fort autrefois les tulipomancs. Nous ne sommes plus au temps où l'amateur effréné aurait
LES JARDINS CLASSIQUES
vendu sa chemise, sa maison, son bœuf ou sa servante pour une tulipe. Cette fièvre allait jusqu'au délire. Plutôt que de laisser une plante unique passer entre les mains d'un autre, un de ces fous en écrasa l'oignon sous son pied. La culture en était tenue secrète. Dans le petit livre dont je parlais plus haut, l'auteur déclare que savoir bien cultiver les tulipes est aussi difficile que trouver la pierre philosophale et que, s'il veut bien donner au public les recettes vulgaires, il garde les secrets pour lui seul, car, dit-il :
« Point n'a plu au Créateur céleste L'iiorliculturo être ii tous manifeste. »
Un autre va jusqu'à dire : « La tulipe est la plus belle de louies les fleurs ; elle était sans doute le plus bel ornement du paradis terrestre ; on la pourrait dire le rhcf-d' œuvre de Dieu. S'il y avait eu du temps en Dieu pour créer les plantes, on pourrait croire qu'elle aurait été la première créée, puisqu'elle est la plus belle et la première en dignité. » Partant de ces douces folies, on s'explique assez bien le singulier engouement qui des tulipes passa aux jacinthes et, heureusement, n'alla pas plus loin, car depuis bien longtemps ces excentricités ont cessé, et les oignons à fleurs d'aujourd'hui, cent fois plus beaux que ceux d'autrefois, sont aussi beaucoup moins coûteux.
Sous le règne de Guillaume III d'Orange, stathouder de Hollande, les jardins de Loo jouissaient d'une grande réputation. C'était vers la fin du XVII* siècle. Marie II d'Angleterre les avait créés en 1(590, et Guillaume les compléta pendant la guerre de Sept ans. On vantait leur magnificence, même en les comparant à ceux de VersaiUes. Ils étaient situés dans la Gueldre, à douze lieues d'Utrecht. Les eaux y étaient fort belles, et l'on y remarquait six étangs à poisson, se déversant les uns dans les autres. Les noms de Marot ou de Marais, qui paraissent dans la description de ces travaux comme ceux des architectes, indiquent assez l'origine française du style qui fut mis en pratique à Loo.
Un autre exemple des jardins hollandais de ce temps est fourni par ceux du comte de Nassau, cfont Le Rouge, dans sa Colleciion de dessins^ nous a laissé une belle vue perspective. On remarquait aussi ceux de la Haye, résidence royale dont van der Groen donne une vue complète.
Plus tard, on citait les jardins de Broeck et d'Alkmaar, comme ayant conservé la pureté des anciens dessins hoUandais, mais les plans n'en ont pas été pubhés, que je sache. Les jardins de M. Smetz, près d'Anvers, présentaient encore, vers le milieu du xviii^ siècle, des avenues d'arbres verts taillés, des perspectives, des canaux, des lacs, des jets d'eau à surprise, etc. Ces décorations ont depuis longtemps disparu. La IIol-
àk L'ART DES JARDINS.
lande et la Belgique ont suivi d'autres errements, et nous verrons ces provinces, au siècle suivant, i)rcndre le rang le plus élevé dans l'horticulture européenne.