‹ L'art des jardinsChapitre 63 sur 341 · Traité des lois et De l'orateur, I, 3, et passiin · texte numérisé non relu

Traité des lois et De l'orateur, I, 3, et passiin

tlous, les Gaulois, les races sémitiques, les Égyptiens! Quel sentiment élevé dans la contemplation de la nature chez les Minnesinger du moyen âge! Dans les épopées naïves de ces bardes, les descriptions des montagnes et des plus beaux sites tiennent une place considérable, et il faut recourir aux Védas, le plus ancien monument littéraire de l'Inde, aux chants sacrés des Hébreux ou aux poëmes des Arabes, pour trouver des peintures qui atteignent à ce niveau de poésie descriptive.

Au seuil d'un monde nouveau, Dante à son tour, avec la supériorité d'un immense génie, se fait le chantre inspiré de la nature. Le Purgatoire, dans le premier (v. 115) et dans le cinquième livre (v. 109), en contient d'admirables exemples.

Mais combien les descriptions de la nature prirent un plus noble essor quand la grande découverte du nouveau monde eut ouvert un champ d'observation infmi aux esprits et fait jaillir la source des sciences modernes! Les formes inconnues des plantes, l'immensité des forêts impénétrables, l'exubérance de la végétation déterminèrent chez les premiers explorateurs que n'attirait pas seulement la soif de l'or, une admiration que leurs écrits respirent à chaque page. Rien n'est plus touchant, en ce sens, que les lignes suivantes, détachées du journal de voyage de Colomb lorsqu'il décrit les richesses naturelles de l'île de Cuba : « L'attrait de ce nouveau pays, dit-il, dépasse de beaucoup celui de la campagne de Cordoue. Les arbres brillent d'un feuillage toujours vert et sont éternellement chargés de fruits; des herbes hautes et fleuries couvrent la surface du sol; l'air est tiède comme en Castille au mois d'avril; le rossignol chante avec une douceur qu'on ne saurait dire ; dans la nuit, d'autres oiseaux plus petits chantent à leur tour; j'entends aussi le bruit de nos grillons et celui des grenouilles. Un jour, j'arrivai dans une baie profonde et fermée de toutes parts, et là, je vis ce que jamais homme n'avait vu. Du haut d'une montagne s'élançait une cascade charmante ; la montagne était couverte de pins et d'autres arbres aux formes diverses, tous ornés de belles fleurs. En remontant le fleuve qui venait se jeter dans la baie, je ne pus me lasser d'admirer la fraîcheur des ombrages, la limpidité des eaux et le nombre des oiseaux qui chantaient. Il me semblait que je ne pourrais jamais quitter un tel lieu, que cent langues ne suffiraient pas à redire un pareil spectacle, que ma main enchantée se refuserait à le décrire ' . »

Le langage vrai de la nature était trouvé : on l'admirait désormais pour elle-même. Le Tasse, l'Arioste, Camoens, Milton, lui empruntaient leurs plus beaux effets poétiques; un genre littéraire nouveau venait de naître, auquel la force et la précision de la prose descriptive donnaient autant de valeur qu'en avait autrefois la langue versifiée. M'"^ de Sévigné-,

i\. Journal de Chr. Colomb [traduct. de Humboldt). 4" voyage (29 cet. — 21 déc. 1492). 2. Lettres. Années 1671 et 1689.

DU SENTIMENT DE LA NATURE

Jean-Jacques Rousseau', Buffon -, Bernardin de Saint-Pierre', Chateaubriand *, montraient successivement que l'intérêt dramatique n'avait pas besoin d'occuper le premier plan pour que leurs compositions fussent admirées d'un public désormais acquis à l'expression des beautés naturelles.

Sans doute l'excès ne se fit pas longtemps attendre. Aux descriptions justes de la nature dans ses plus belles scènes succédèrent bientôt les peintures emphatiques des voyageurs et des écrivains mal inspirés. Au lieu de suivre le précepte arabe, qui dit que « la meilleure description est celle qui fait de l'oreille un œil », les Delille et autres poètes ne virent dans la nature qu'un sujet de déclamation, et leurs œuvres empruntèrent un éclat artificiel à ce faux point de vue, que la critique moderne a fini par juger sévèrement.

La vérité, dans ce genre de littérature, qui ne le cède en grandeur à aucune autre, se trouve résumée dans cette belle leçon de Humboldt : « On peut donner aux descriptions de la nature des contours arrêtés et toute la rigueur de la science, sans les dépouiller du souffle vivifiant de l'imagination. Que l'observateur devine le Ken qui rattache le monde intellectuel et le monde sensible, qu'il embrasse la vie universelle de la nature et sa vaste unité par delà les objets qui se bornent l'un l'autre ; telle est la source de la poésie. Plus le sujet est élevé, plus l'on doit s'interdire avec soin la parure extérieure du langage. L'effet que produisent les tableaux de la nature tient aux éléments qui les composent ; tout effort, toute application de la part de celui qui les trace ne peut qu'en troubler l'impression. Mais si le peintre est familier avec les grandes œuvres de l'antiquité, si, en possession assurée des ressources de sa langue, il sait rendre avec vérité et simplicité ce qu'il a éprouvé lui-même en face des scènes de la nature, l'effet alors ne fera pas défaut. On est plus sûr encore du succès, si l'on n'analyse pas ses propres dispositions, et si on laisse les autres à toute la liberté de leurs sentiments. »

Page 1