DE LA LITTÉRATURE DESCRIPTIVE APPLIQUÉE A LA NATURE
Nous avons effleuré l'étude du beau dans son essence générale et dans les moyens par lesquels il pénètre l'âme humaine. Il est temps de chercher maintenant sa trace dans l'une de ses plus séduisantes manifestations, dans la nature.
Les peuples anciens — les Grecs surtout — ont laissé de fidèles descriptions des beaux paysages, mais l'émotion s'y révèle rarement. La Création parlait à leur intelligence plutôt qu'à leur cœur, et dans leurs compositions littéraires, ils considèrent surtout la nature comme un cadre, un fond de tableau devant lequel se meut l'humanité.
Hésiode chante un hymne au printemps et dépeint sèchement quelques phénomènes naturels; Empédocle décrit la nature avec les images d'une rhétorique austère ; Homère nous intéresse plutôt qu'il ne nous charme en décrivant les forêts du Parnasse, la grotte de Calypso et les jardins d'Alcinoiis ; Pindare célèbre le printemps dans ses odes ; Sophocle chante complaisamment ce village de Colone où il prit naissance. Théocrite paraît, crée l'idylle et invente la poésie pastorale ; l'Anthologie nous apporte de gracieuses scènes paysagères ; Platon spiritualise quelque peu la nature ; Aristote en écrit l'histoire et en ébauche les lois ; Longus enfin, dans Daphnis et Chloô, a mérité d'être comparé à notre Bernardin de Saint-Pierre. Tous ces grands esprits ont suivi la même voie ; la description de la nature dans ses rapports avec l'homme.
Les Romains firent preuve d'une sensibilité moindre encore que les
DU SENTIMENT DE LA NATURE
Grecs, et la gravité ordinaire de leurs discours, la raison mesurée qui les rendait plus propres à saisir et à peindre la réalité des choses qu'à s'abstraire dans une poésie contemplative, se reflètent dans leurs ouvrages littéraires. Toutefois Lucrèce, dans son poëme de la nature, se montre à la fois philosophe et poëte, et trace des tableaux d'un charme naturel et vivant. Cicéron a montré souvent que les beautés de la nature le séduisaient', mais il n'y songeait guère qu'à sa villa champêtre d'Arpinum. Virgile a souvent décrit des paysages, mais toujours pour servir de cadre aux actions de ses héros. Horace n'a laissé que des fragments de ce genre, épars dans quelques vers bien pensés, frappés juste, mais qui ne font que passer rapidement à un autre sujet. Ovide, Tibulle, Lucain, rejettent aux second plan de leurs œuvres le tableau des beautés naturelles.
Les temps stériles de la basse latinité sont moins intéressants encore sous ce rapport. Le poëte Ausone a célébré les paysages de la Moselle dans un ouvrage sec et didactique. Quinte-Curce décrit les forêts persanes de Mazendaran; Pline l'Ancien, dont le neveu illustre a dit « que son savoir était aussi varié que la nature », a laissé de longues descriptions dans les trente-sept livres de son Histoire naturelle, mais l'émotion en est absente. Pline le Jeune, qui décrit par le menu ses villas du Laurentin et de Toscane, donne cependant la preuve qu'il goûtait le charme de la campagne, et il faut encore citer l'empereur Adrien, qui faisait reproduire la riante vallée du Tempe dans sa villa de Tibur.
Mais rien, chez ces écrivains, ne dévoile la trace d'un grand sentiment de la nature ; on n'en connaît pas de preuve plus convaincante que le silence complet qu'ils ont gardé sur les magnifiques scènes des Alpes et des Pyrénées, (jue pourtant les légions romaines avaient si souvent traversées pour porter la guerre dans les Gaules.
Il faut arriver au christianisme pour trouver dans les esprits le signe d'une admiration profonde pour la nature, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu. Le langage des Pères de l'Église, bien qu'il respire surtout le recueillement intérieur et les hautes méditations, reflète souvent un grand sentiment des beautés de la Création. Saint Basile a décrit admirablement les paysages de l'Asie Mineure. Saint Jean Chrysostome parle avec charme des environs d'Antioche. Le sentiment de la nature s'affirme de plus en plus à mesure que les siècles marchent, jusqu'aux temps où Albert le Grand et Roger Bacon délivrent les sciences des entraves qui les paralysaient et restituent à l'esprit humain sa liberté d'investigation.
Mais les différentes manières de sentir les spectacles de la nature ne dépendent pas seulement des temps ou des transformations des peuples; elles procèdent aussi de la variété des races et de leur génie particulier. Quelle diversité d'appréciations, sur ce rapport, entre les Grecs, les Hin-