CHAPITRE YI
Nous avons constaté, dans le chapitre précédent, qu'on pouvait s'inspirer des principes de la composition en peinture, qui sont : l'unité de caractère, le groupement des diverses parties, l'harmonie des tons, les effets d'ombre et de lumière.
Mais ces règles ne sont pas les seules qu'on doive invoquer quand il s'agit d'ajouter le travail de l'homme aux matériaux mêmes de la nature. Il en est d'autres qui président à la composition des jardins et que nous allons successivement examiner.
Utilité; proportion. — Lumière; lois de la vision. — Parmi les principes généraux qui doivent gouverner l'art des jardins, il n'en est pas de plus important que ceux de l'utilité et de l'échelle. Par utilité, j'entends la convenance relative de toutes ïbs parties d'une résidence, qui peuvent y rendre la vie facile et agréable à un propriétaire, suivant ses goûts et sa situation de fortune. Par échelle, je veux parler de la proportion comparée des objets, qui dépend du phénomène de la vision, de ce coup d'œil de l'artiste qui lui fait juger plus sûrement d'après son impression qu'au moyen des procédés mathématiques. Son rôle est de considérer les choses non comme elles sont en réalité, mais comme elles apparaissent dans l'ensemble, de manière à ce qu'il puisse les éloigner, les réunir ou les supprimer pour obtenir l'effet que lui indiquent son imagination et sa raison. Sans cette faculté de voir juste et par anticipation le résultat qu'il se propose, l'artiste en jardins n'existe pas. C'est à trente ans en avant qu'il doit reporter en esprit le terrain sur lequel il travaille, et non confiner sa pensée sur le produit immédiat des transformations qu'il va entreprendre. Les effets du paysage doivent être étudiés par l'œil du peintre avant d'être mesurés par le compas de l'architecte. Il ne faut pas oubher que les objets n'ont pas de dimensions intrinsèques, et que c'est
la comparaison, l'échelle qui nous les fait paraître grands ou petits. C'est ainsi que les deux obélisques représentés par les figures 20 et 21 , bien qu'ils soient de la même hauteur, nous paraissent cependant de dimensions très-différentes, en raison de la grandeur des personnages qui sont placés auprès et dont nous avons toujours la taille présente à l'esprit. Un moment de réflexion fait comprendre, par les proportions comparées, que l'un de ces obéUsques est deux fois plus haut que l'autre. De même une statue colossale ou une colonne vue à grande distance feront paraître les arbres comme des arbustes. La conséquence à tirer de ces faits est qu'il ne faut pas exagérer, dans un paysage, les dimensions d'un objet dont les proportions naturelles nous sont connues , sous peine de diminuer fictivement celle des objets environnants.
Ce respect de la proportion ou de l'échelle est nécessaire non-seulement pour la relation des objets placés auprès les uns des autres, mais il forme la règle de tout embellissement basé sur la perspective , d'après cette loi que la dimension apparente des choses diminue en proportion de leur distance. Ainsi, comme apphcation à l'art des jardins, on peut conseiller de placer de petites vaches bretonnes dans une prairie, ou un pont à plusieurs arches sur une rivière artificielle pour en augmenter fictivement la surface, car de même que la distance fait paraître petit un objet grand, de même un objet petit étendra la perspective.
Les lois de l'optique ou de la vision ont des applications constantes dans l'art des jardins, et il est nécessaire d'examiner dans quelles circonstances principales elles doivent être considérées.
On sait qu'en physique on nomme axe optique principal d'un œil son axe de figure, c'est-à-dire la ligne droite par rapport à laquelle il est symétrique, ou la droite qui passe à la fois par les deux centres de la pupille et du cristallin. L'angle optique est produit par les axes optiques principaux des deux yeux, lorsqu'ils sont dirigés vers un point unique. On nomme angle visuel l'angle sous lequel on voit un objet, c'est-à-dire l'angle formé par les axes secondaires partant du centre optique du cristallin pour embrasser les deux extrémités opposées de l'objet. Pour une même distance, cet angle décroît avec la grandeur de l'objet, et pour un
Fig. 21.
Fig. 22,
même objet il décroît avec la distance. De là l'explication de la loi indiquée plus haut, que les objets paraissent d'autant plus petits qu'ils sont plus éloignés. Par exemple, dans la figure 23, les arbres «, b, c, d, e, quoique de hauteurs très-diverses, paraîtront tous de la même grandeur à l'œil placé en A, parce que, malgré leur éloignement relatif, ils sont tous compris dans un même angle A, B, E.
Notre appréciation de la dimension réelle des objets peut être influencée par plusieurs causes, telles que l'angle optique et l'angle visuel, la clarté de l'atmosphcreou sa nébulosité, l'accommodation particulière de l'œil, etc., mais la correction se fait naturellement, par une éducation inconsciente que reçoivent nos yeux dès le jeune âge et par une incessante comparaison avec d'autres objets connus.
C'est donc par la grandeur apparente que nous sommes impressionnés tout d'abord et notre esprit ne perçoit les dimensions vraies que par la comparaison. Cette hauteur apparente variera par trois raisons ; l'éloigne-
Fig. 23. — Théorie de la vision. Angle optique.
ment de l'objet, son inclinaison avec l'horizon, et la hauteur relative où est placé l'observateur.
Ainsi la hauteur apparente d'un objet perpendiculaire à l'horizon décroîtra avec la distance, si l'observateur reste immobile.
La hauteur apparente d'un objet perpendiculaire à l'horizon décroîtra avec son inclinaison sur l'horizon, l'observateur restant au même point.
La hauteur apparente d'un objet décroîtra avec l'élévation ou l'abaissement de l'observateur, la distance et l'inclinaison restant les mêmes et en supposant que l'axe optique ait été d'abord dirigé sur le milieu de l'objet.
D'où cette loi : que le point où l'œil perçoit un objet dans sa plus grande hauteur, la distance restant égale, est celui où l'axe optique tombe sur le centre de cet objet.
Ces règles peuvent être influencées par des circonstances particulières, l'état de l'atmosphère, la perspective aérienne, la netteté et la couleur des objets, la puissance de vision de chaque individu, etc., mais elles n'en dominent pas moins la matière en général, et reçoivent dans l'art des jardins de nombreuses applications.
J'ai repris l'expérience de Repton, auquel j'emprunte plusieurs faits de ce chapitre, sur l'angle de vision obtenu par le seul mouvement des yeux,
en tenant la tète immobile. J'ai trouvé que, l'axe de vision étant perpendiculaire à l'horizon, je pouvais voir au-dessus de cet axe l'espace compris dans un angle de 50 degrés et au-dessous dans un angle de 60 degrés, soit 1;10 degrés; tandis que cette valeur est très-amoindric chez d'autres personnes, dont les yeux sont enfoncés sous une forte arcade sourcilière. On peut faire cette observation partout ; elle m'a été personnellement facilitée dans la république de l'Équateur, lorsque, cà San Miguel, sur les flancs du Cliimborazo, j'ai pu embrasser d'un seul regard, et sans remuer la tète, le sommet neigeux de cette montagne (6,500 mètres) et l'immense plaine basse de forêts vierges qui s'étend à quarante lieues de distance jusqu'à la côte du Pacifique. Toutefois, dans un angle aussi ouvert la perception de toutes les parties n'est pas également pure, et je n'évalue guère qu'à 90 degrés l'angle où ma propre vue peut embrasser nettement un paysage en hauteur sans mouvoir la tête ^
On pourra dire que le mouvement de la tête est si rapide dans l'acte de la vision que la différence n'est pas sensible sur ce qu'on voit, soit qu'on change ou non de position. Mais cette objection est spécieuse, et nous ne voyons bien un objet dans ce cas que par sa relation avec ceux qui l'environnent. En effet, nous suivons aisément un ballon dans les airs quand même il n'est plus guère qu'un point noir; mais, si nousle quittons un moment du regard, nous avons peine à le retrouver dans l'espace, faute de points de comparaison pour nous guider vers lui.
Je crois qu'on peut fixer à 30 degrés environ (fig. 2Zi) l'angle formé au-dessus de l'horizon pour percevoir un objet dans la plénitude de ses proportions, et par conséquent calculer approximativement la distance d'un objet à un spectateur, quand on sait qu'une ligne abaissée du sommet de l'objet dont la hauteur est connue forme avec l'axe optique un angle de 30 degrés.
Ces détails techniques, qu'on pourrait trouver oiseux, sont cependant d'un intérêt capital dans la composition d'un paysage. Un exemple en fournira la preuve. Lorsque nous regardons un monument élevé, d'assez près pour qu'il soit compris en entier dans l'angle de 30 degrés entre son sommet et l'axe optique, il ne nous donne qu'mie impression de magnitude. Nous devons nous reculer quelque peu pour en saisirl'ensemble, les proportions et les détails, et asseoir enfin notre jugement artistique. Qui n'a été frappé de ce fait en examinant une de ces vieilles cathédrales gothiques, situées sur des places étroites?
La conséquence principale qui en résulte pour l'art des jardins est que la distance à laquelle on doit placer les éléments du paysage créé ou celle à laquelle on doit se placer soi-même, s'ils existent déjà et méritent d'être vus dans tous leurs avantages, doit être calculée suivant la loi d'optique qui