‹ L'art des jardinsChapitre 70 sur 341 · M. Baril let-Deschamps · texte numérisé non relu

M. Baril let-Deschamps

bois, développèrent leurs formes tropicales des plus disparates avec la végétation environnante Ce prétendu style eut bientôt un nom : on l'appela Vliorticultiire décorative.

Que nous sommes loin de l'idée de la beauté dont j'ai essayé plus haut de rappeler les lois! Où sont l'unité, l'harmonie, l'ordre qui satisfont à la fois les regards et la raison? Sous le faux prétexte que des gazons, des arbres, des eaux et des fleurs font toujours plaisir à voir, on a substitué, aux anciens jardins symétriques, un genre plus artificiel encore. Le premier au moins avouait sa tendance : montrer la main de l'homme et dompter la nature ; celui-ci lui emprunte ses éléments, et, sous prétexte de l'imiter, lui fait jouer un rôle ridicule, j'allais dire efféminé.

Ce n'est pas cela — disons-le bien haut — qui constitue l'art des jardins. S'il cherche ses moyens d'action dans la nature, c'est pour les faire valoir d'une manière simple et noble. C'est dans le tact, le discernement, le jugement déployé dans la sélection et la composition des objets qui doivent produire le beau, que consiste la faculté de l'esprit nommée bon goût. C'est par une judicieuse union entre le l)eau et le pittoresque que l'artiste donne aux scènes l'expression, la vie, sans détruire leur unité.

Cette digression critique terminée, revenons au parallèle entre le beau et le pittoresque.

Il est nécessaire d'allier, à l'apparence douce et harmonieuse que l'on recherche dans la beauté, une certaine dose de pittoresque, disons-le, de rudesse relative. A chaque pas vous verrez cet heureux mélange dans les plus belles productions de la nature. La silhouette déchirée des rochers, les flancs escarpés des montagnes, les chutes d'un torrent, le tronc noueux des arbres, le hmbe découpé des feuilles, l'éclat varié des fleurs, les couleurs ardentes de l'automne, les épines et le calice mousseux d'une rose, un buisson d'églantine en fleur, la crinière d'un bon, les bois d'un cerf, les aspérités de l'architecture gothique, l'ornement dans l'architecture grecque, le détail dans la peinture, la draperie dans la sculpture montrent la beauté alliée au pittoresque. Je ne veux pas dire que la beauté soit impossible sans cette pointe de pittoresque, mais les deux conditions réunies excitent davantage des émotions agréables et variées, sans détruire le principe d'harmonie.

La douceur des formes et des couleurs entraîne une idée de repos, apporte le pittoresque ou la rudesse l'idée de l'excitation, mais aussi de la variété et de la vie. Un paysage rempli d'ornements projetés dans tous les sens fatigue le regard, et l'on y cherche en vain le calme; tandis que les jardins trop soignés dont je viens de parler, par leurs éternelles surfaces polies, manquent d'imprévu et d'animation.

1 . On comprendra que je m'abstienne de faire ici des personnalités et de citer de nombreux jardins où je pourrais indiquer des exemples de toutes ces fautes de goût.

DU SENTIMENT DE LA NATURE

Les grands peintres ont bien compris ces lois. Claude le Lorrain est incomparable pour l'ampleur et la noblesse de ses paysages, l'harmonie de la composition et la distril)ution de cette lumière chaude et dorée, dont il avait le secret à l'égal du Titien. Le pittoresque chez lui a cependant une part importante, soit dans l'opposition des couleurs des arbres auxquels il donne les nuances les plus diverses, soit dans cette tendance à représenter presque toujours les scènes colorées de l'automne, soit lorsqu'il donne un sentiment à son tableau par l'action des personnages et le choix des ornements. L'Albane, au contraire, en peignant une nature polie et fardée, est descendu du beau au joli et au prétentieux; Breughel, par la profusion des détails d'un .fini excessif, a détruit toute idée de grandeur et de repos dans ses paysages. Pendant que le génie puissant de Rubens lui faisait sacrifier parfois la beauté au pittoresque, Titien, par une heureuse pondération, alliait le sentiment à l'art décoratif, la magie de la couleur à la force, et la pureté du dessin à l'unité de la composition. Chacun de ces deux grands artistes avait sa tonalité préférée : on a pu dire que la couleur de Titien était celle de l'automne et la palette de Rubens celle du printemps.

Chaque artiste peut donc conserver son originalité propre sans méconnaître les lois de la beauté et du pittoresque ; sans oubher que le détail ne doit pas dominer; que la première loi d'un tableau sur la toile et d'un tableau sur le sol est d'être un tout; qu'une fleur, si belle de près, est une tache à distance ; que la forme et la couleur doivent s'unir ; que les caractères de l'atmosphère, de la lumière et des ombres doivent être les études préférées, et que sans principes et sans discernement, on n'atteint jamais la véritable beauté.

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