Delille a dit
Ce noble emploi demande un artiste qui pense, Prodigue de génie et non pas de dépense.
[Les Jardins, chant I''.)
mouvements de terrain, de rivières en ciment, de rochers en meulière, d'une profusion insensée d'ornements, de plantations variées comme dans un jardin botanique, et qui réussit à produire, à grand renfort de dépense, une œuvre ridicule cnti-e toutes.
La modération et la loyauté sont donc des qualités indispensables à un véritable artiste. Quelles que soient la richesse de la situation, la beauté du site, si la question d'argent prime toute autre considération dans son esprit, il y a bien des chances pour que l'œuvre qui sortira de ses mains soit mauvaise.
Il faut bien reconnaître que ces abus deviennent de plus en plus difficiles et que les grandes propriétés à convertir en parcs immenses, comme ceux de l'Angleterre au xvni^ siècle, ou les caprices ruineux d'un M. de Laborde, qui détourna la Juine pour l'amener dans son parc à Méréville, au prix de plusieurs millions, deviennent très-rares. L'accroissement de la fortune publique et sa diffusion dans un grand nombre de mains ont multiplié les propriétés moyennes et petites au dépens des grandes. En France, le partage des héritages entraîne l'aliénation ou la division des plus beaux domaines, qui disparaissent peu à peu. Deux générations suffisent aux fortunes, et les enfants ne peuvent plus conserver une grande terre devenue trop lourde pour un seul d'entre eux. L'Angleterre cependant, avec son droit de primogéniture et quelques autres États de l'Europe, voient la transmission des propriétés patrimoniales s'effectuer encore dans son intégrité antique.
Ce sont là des considérations d'une haute importance pour le choix d'une résidence, les dimensions à lui donner, les dépenses d'appropriation et d'entretien à faire. Un bon père de famille pourra s'accorder le plaisir de créer ou d'améliorer un parc et de bâtir une maison de campagne, sans perdre de vue l'avenir de ses enfants et la possibilité de laisser à chacun d'eux une retraite agréable quand ils seront chefs de famille à leur tour. Cette prévoyance est louable; j'en ai vu d'intéressants exemples. A plusieurs reprises, il m'a été donné de créer, d'accord avec le propriétaire, un parc qui devait grandir pou." devenir la dot de son enfant ; l'expérience a prouvé que le père avait vu juste.
Je parle seulement ici des grandes étendues de terrain, des parcs de cent hectares, attenant à de luxueuses résidences. Ces calculs de prudence n'ont plus leur raison d'être dès qu'on arrive à des surfaces beaucoup moindres, ce qui constitue la grande majorité des cas. Mais là encore, et toujours, l'architecte paysagiste ne doit conseiller que des embellissements motivés par le site, approuvés par la raison et combinés en vue de l'avenir.
Il n'est pas jusqu'aux parcs et jardins publics qui ne se rangent sous cette loi. LjCs fonds d'un État ou d'une ville sont soumis à des règles analogues à ceux des particuhers, et une sage économie doit toujours être présente à l'esprit de ceux qui les administrent.
Sans doute les grandes capitales peuvent entreprendre des travaux de
luxe, et des dépenses bien entendues deviendront productives en attirant les étrangers par la séduction des belles choses et en excitant les habitants à cette lutte de l'élégance dont Paris donne l'exemple ; mais c'est encore un art que de prévoir avec exactitude si cette influence s'exercera.
Nous verrons plus tard que, si certaines administrations municipales ont trouvé de grands avantages, même financiers, à créer des parcs publics donnant une énorme plus-value aux terrains avoisinants, il en est d'autres qui ont pu errer en entreprenant des tâches au-dessus de leurs forces.
C'est en Angleterre qu'il faut chercher jusqu'à présent les modèles pour le choix des sites destinés aux parcs publics et le lotissement des terrains contigus, à revendre aux particuliers pour bâtir. Toutefois, ce système a été transporté avec succès sur quelques points du continent, où il a produit des résultats remarquables.
Dans l'Amérique du Nord, les dimensions et le nombre des parcs publics dépassent de beaucoup ce que nous connaissons sous ce rapport dans l'ancien monde. C'est le seul pays du globe où quelques hommes se réunissant pour fonder une ville envisagent froidement son extension future, et se disent qu'une population actuelle de 10,000 âmes peut tracer le plan de sa ville pour le moment où elle renfermera 500,000 habitants. C'est ainsi qu'ont procédé les villes de Chicago, Saint-Louis, San-Francisco, et que continuent à agir Albany, Boston, Buflfalo, Cincinnati, etc. Cette largeur de vues, dans des circonstances exceptionnelles, m'a frappé à un point extraordinaire en visitant les États-Unis, et j'ai recueilli des observations que je reproduirai dans le chapitre consacré à ces grandes entreprises.