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CHAPITRE II

FRANCE

Les jardins de France, au xvi'- siècle. n"ont rien de comparable. Longtemps encore ce fut la disposition gothique qui prédomina, où Ton ne remarque même pas ces caractères transitionnels visibles aux principaux monuments de répoque : le Palais de justice de Rouen, la tour Saint-Jacques, Téglise Saint-Eustache, l'iiôtelde Cluny. Au folio 15 des Heures d'Anne de Bretagne (tig. 20), illustrées par Jean Perréal, on peut voir un jardin de l'ancien style, sur un rempart, près d'un château-fort; deux femmes sont assises entre les trois pans de mur, habituels au xv'' siècle ; l'une tresse une couronne; Tautre, à genoux, lui présente des fleurs, qu'une petite tille, portant un panier au bras, cueille sur le talus ; une palissade entoure ce jardin, formée de traverses en losanges. Le même recueil, avec son ornementation florale si curieuse, et qui représentait, diton, les espèces ensemencées dans les parterres du château de Blois, montre combien cette culture était importante et goûtée à l'époque.

Pour qui n'est pas familier avec l'histoire de cet art, la première idée est que les parcs français sont inspirés des villas italiennes. Tout convie à raisonner ainsi par indue-

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tion. La Renaissance française n'est-elle pas, comme on l'a dit, un prolongement et un effet de la Renaissance italienne ? La « découverte de l'Italie » influa, à la fois, sur les lettres et les arts. Toutefois il n'apparaît pas qu'il en fut ainsi pour l'horticulture.

Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le passage suivant des Ornements des Jardins de plaisirs, décrits par André Mollet, intendant des jardins du roi : « Comme premier embellissement, une grande avenue à double ou triple rang, soit d'ormes femelles ou teilleux (qui sont deux espèces que nous estimons plus propres à cet effet), laquelle doit être tirée d'alignement perpendiculaire à la façade devant la maison, au commencement de laquelle soit fait un grand demi-cercle ou quarré. Puis en la face de derrière ladite maison doivent être construits les parterres de broderies d'icelles, afin d'être regardés et considérés facilement par les fenêtres, sans aucun obstacle d'arbre, palissade ou autre chose haute, qui puisse empêcher l'œil d'avoir son étendue. Ensuite les dits parterres en broderies, se placeront les parterres en compartiments de gazon, comme aussi bosquets, allées, palissades hautes et basses en leurs lieux commodes, faisant en sorte que la plupart desdites allées aboutissent et se terminent toujours à quelque statue ou centre de fontaine; et aux extrémités d'icelles allées y poser de belles perspectives peintes sur toiles, afin de les pouvoir ôter des injures du temps quand on voudra. Et pour perfectionner l'œuvre, soient placées des statues sur leurs piédestaux et les grottes bâties en leurs lieux convenables, puis élever les allées en terrasses suivant la commodité du lieu sans y oublier les volières, fontaines, jets d'eau, canaux et autres tels ornements.

lesquels étant duement pratiquez, chacun en leur lieu, forment le jardin de plaisir parfait. »

Dans ses Promenades de Paris, M. Alphand s'élève contre une pareille théorie. Le jardin ainsi compris, reproduit la disposition générale de la maison ; les lignes des parterres de broderies et des compartiments de gazon continuent les lignes de la façade; le rondeau du milieu représente le centre du château. C'est donc le bâtiment qui impose le dessin du jardin ; il ne devrait pas en être ainsi ; un jardin est fait pour le site, et non le site pour le jardin. Pourquoi a-t-on commis ce contre-sens ? Cest que le propriétaire d'un domaine ordonnait à son architecte de lui construire une villa suivant un modèle aperçu et admiré en voyage, et ce, sans s'inquiéter si le type de ce modèle convenait à la topographie de sa propriété. L'objection a grande valeur, et montre assez combien les jardins français diffèrent des italiens, puisqu'ils sont établis d'après des principes diamétralement opposés. Toutefois, la conclusion d'Aphand semble un peu sévère ; il y a nombre de parcs agréables, bien qu'uniformes, parmi ceux de cette époque. Mais il faudra attendre un siècle encore, jusqu'à Louis XIV et Lenôtre, pour trouver en France des jardins comparables à ceux de la Renaissance italienne.

Ce ne sont pourtant pas les excellents jardiniers qui ont manqué. Voici d'abord la dynastie des Mollet, le premier^ jardinier du duc d'Aumale à Anet; son fils, Claude, auteur d'un ouvrage, paru en 1652 : « Théâtre des plants et jardinage, contenant des secrets et des inventions incognues à tous ceux qui jusqu'à présent se sont meslés d'escrire sur cette matière, avec un traité d'astrologie propre pour toutes

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sortes de personnes, et particulièrement pour ceux qui s'occupent à la culture des jardins. » Et c'est le petit-fils, André Mollet, l'auteur des Ornements des Jardins, et qui fut intendant des parcs de Jacques I"'', roi d'Angleterre.

Il convient de citer aussi Olivier de Serres, qui, dans son Théâtre d'agriculture et mesnage des champs, consacra son sixième livre à l'étude des jardins, dont il y a quatre genres à son idée : le bouquetier ou de luxe, le potager, le fruitier, et le médicinal. Voici enfin cet extraordinaire Bernard Palissy , qui non content de produire ses chefs-d'œuvre d'émaillerie, s'intéressa aux sciences physiques et naturelles, coordonna les notions positives qu'il avait acquises du temps de ses arpentages dans les marais salants d'Aunis et de Saintonge, ouvrit même en 1575, un cours d'histoire naturelle, conseilla l'usage de la marne comme engrais, disserta sur l'origine des fontaines, et donna le plan d'un jardin de son invention avec allées en croix, carrés égaux et amphithéâtre, d'où l'utopie n'est pas absente. Tous admettent le principe fondamental plus haut énoncé, et qui asservit la nature au bâtiment ; c'est peut-être en pensant à leurs œuvres que Montaigne écrivit cette phrase clairvoyante : « Ce n'est pas raison que l'art gagne le point d'honneur sur notre grande et puissante mère nature. Nous avons tant rechargé la beauté intrinsèque et richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l'avons de tout étouffée, si bien que partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises. »

Un architecte du plus grand talent, dont la vie est à peine connue, Jacques Androuet du Cerceau, qui mourut au commencement du xvn" siècle, écrivit un ouvrage : les

plus excellents bastiments de France^ dont la première édition parut en 1576 (une édition fac-similé, en 2 volumes in-folio, en a été publiée à Paris, en 1868, par les soins de MM. Destailleur et Faure-Dujarric), où il décrivit les châteaux et parcs de son époque, et, à côté du texte, grava des plans et des vues fort intéressantes. C'est le guide précieux qui va nous permettre de visiter à sa suite, en toute sécurité, les jardins quïl a vus. D'autres documents compléteront ses lacunes.

On peut noter, en France, à cette époque, un mouvement semblable à celui qu'avait observé Burckhard en Italie, et qui poussait les grands seigneurs à vivre à la campagne une bonne partie de l'année. C'est cette tendance qui favorisa la construction de châteaux et de parcs un peu partout, mais de préférence sur ces bords de la Loire, que l'on appelait le jardin de la France. Aucune région n'était plus propice à cet usage ; à travers les plaines grasses et verdoyantes de la Touraine, le fleuve étale sa masse paisible, qui semble immobile sous le soleil ; de molles ondulations dévalent de très loin pour mourir sur ses rives, fournissant au génie des constructeurs des emplacements de choix, d'où la vue s'échappe pour errer sur un panorama merveilleux. Et pour ceux qui préfèrent aux vastes horizons une nature plus intime, les affluents offrent tout près, avec leurs vallées étroites, la sinuosité capricieuse de leurs cours, un cadre plus en rapport avec les préférences de leur goût.

Au témoignage d'Androuet du Cerceau, il y avait déjà à Blois « pareillement de beaux et grands jardins, différant des uns des autres, aucuns ayant larges allées à l'entour, aucunes couvertes de charpenterie, les autres de coudres,

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autres appliquées à vignes... Sortant des jardins du lieu, l'on va à une allée couverte d'ormes à quatre rangs, jusques à la forêt prochaine, laquelle allée contient douze cents tant de toise, comme je l'ay toisé. On peut aller du

l-IG. 46. — ■ MOXTAUGIS. JARDIN LN ÉVLNTAIL.

(D'après Androuet Du Cerceau.)

chasteau à l'ombre sous les arbres d'icelle jusques à la dicte forest ». Ce sont des jardins et allées de ce genre qui étaient à Chambord; on peut s'en faire une idée par les parterres, qui s'étendent encore maintenant derrière le château, semés de gazon touffu, séparés les uns des autres par de larges allées, et longeant des ormeaux fort épais, dont le feuillage offre un asile ombreux contre la chaleur. Tout autour se déploie, à des distances considérables, un parc de sept mille cinq cents hectares, percé de roules, planté de vraies forêts, qui plaquent des taches de vert

bigarré du plus pittoresque effet pour qui contemple ce panorama du haut d'une terrasse.

Non loin est Chenonceaux, que Thomas Bohier, intendant des finances, fit construire sur le Cher même ; le château porta envie à François I*"', qui en devint propriétaire en 1533, après le procès en malversations intenté par la couronne à son ancien serviteur. Catherine de Médicis, puis Diane de Poitiers l'habitèrent, piquées d'émulation pour l'embellir. « Il y a deux jardins en ce lieu, l'un delà le pont, lequel est fort grand ; l'autre plus petit, est deçà la rivière à main gauche en entrant au bastiment; au centre et milieu duquel jardin est un petit caillou d'un demi- pied, ou environ, avec un trou de poulce et demi de diamètre, et fermé d'une cheville de bois, laquelle ostée, il sort un gect d'eaue de la hauteur de trois toises de hault, qui est une belle et plaisante invention. » Gilles Berthelot, ancien trésorier de France, dut aussi, sous le poids d'accusations, abandonner au roi son château d'Azay-le-Rideau, bâti sur l'Indre, près de Chinon, et qui avait un parc et des bosquets renommés . On peut mentionner enfin, de l'autre côté de la Loire, le château de Montargis, sur les bords ravissants du Loing (fig. 46) ; il fut donné par Louis XII à la femme d'Hercule de Ferrarfe. Renée de France, qui s'y retira en 1560, et le restaura. Un immense jardin s'arrondit tout autour, sur deux rangs de parterres plantés d'arbres à leurs extrémités ; on y remarque un immense berceau aboutissant à la chapelle, un labyrinthe double, à lignes droites et rondes. Au delà, des jardins, divisés par des allées circulaires ou transversales, se déploient comme un immense éventail de verdure.

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Plus au nord, en Xormandie. l'un au centre, l'autre sur les confins de la province, les châteaux de Gaillon et d'Anet méritent d'arrêter l'attention. Le second appartenait à Louis de Brézé, second mari de Diane de Poitiers. Henri II le fit restaurer richement pour en faire un cadre digne de sa maîtresse. Il fut aidé dans son œuvre par Jean Goujon, Jean Cousin, Philibert Delorme, c'est-à-dire par rélite des artistes contemporains. « Le jardin est de bonne grandeur, et richement accoustré de galleries à l'environ, dont les trois costez sont tant en arcs qu'en ouvertures carrées, le tout rusticque, qui donne au jardin un merveilleux esclat à la veùe. Le jardin est garny de deux fontaines bien prinses, et assises, à cause qu'il est plus large que profond. Derrière iceluy sont deux grandes places servantes comme de parc, séparez d'ensemble toutesfois, le tout clos. Icelles places sont remplies comme par parquets, les unes de prez, les autres de taillis, autres de bois, de garennes, d'arbres fruitiers, viviers; et iceux parquets sont séparez par allées, et entre chacune allée et parquet, en une partie, sont canaux. La haironnière est comprise en ces places. Aussi Torengerie, en laquelle un bastiment bien plaisant, les volières à oyseaux aussi un bâtiment joignant le jardin, auquel est praticqué une salle fermée d'une cave, en ordre d'une demie circonférance. En somme, tout ce qu'on désirerait pour rendre un lieu parfaict, est là sur le derrière... »

Le château de Gaillon fut construit, sous Louis XII, par le cardinal d'Amboise ; il appartint ensuite au cardinal de Bourbon. « Ce logis, est accommodé de deux beaux jardins : l'un desquels est au niveau d'iceluy ; et entredeux une place, en manière de terrace que Monsieur le cardi-

146 i.'art di:s jardins

nal de Bourbon à présent fait approprier d'édifices, tant au niveau dudit logis, que au pied de la terrace, adjustant à ce bas une galerie d'assez bonne ordonnance selon l'antique, qui regarde sur le val. Or est ce jardin accompli d'une autre belle gallerie et plaisante, digne d'être ainsi apelée, à cause de sa longueur, et du moyen comme elle est dressée, ayant sa veiie d'un costé sur le jardin et de l'autre sur le dit val, vers la rivière. Axi milieu d'un jardin est un pavillon, où se voit encores une fontaine de marbre blanc (fig. 47). Quant à l'autre jardin, il est compris en ce val, sur lequel la gallerie a son regard merveilleusement grand, et où seroit facile faire de grandes beautez : joignant lequel est un parc de vignes, dépendant de la maison, non fermé. Outre plus ce mesme val. tirant vers la rivière, ledit sieur cardinal a fait ériger et bastir un lieu de chartreux, abondant de tout plaisir. 11 y a davantage en ce lieu un parc, auquel si vous voulez aller, soit du logis ou bien du jardin d'en hault, il faut souvent monter, tant par allées couvertes d'arbres, que terraces, qui toujours regardent sur le val ; et continuant, vous parvenez jusques à un endroit, où eat dressée une petite chapelle et un petit logis, avec un rocher d'hermitage, assis au milieu d'une eaûe, ayant la cuve quarrée et entour icelle des petites allées à se pourmener : pour auquel entrer, il fault passer une petite bascule. Près de là se voit un petit jardin, et dans iceluy force piédestaux sur lesquels sont posés des figures entières de trois à quatre pieds de hault, de toutes sortes de devises : avec ce quelques allées bercées, couvertes de couldres : estant la place de cet hermitage fort mignarde et jolie, et autant plaisante qu'autre qui se puisse trouver.., » Cette description, si précise, est la plus longue qu'ait

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donnée Ducerceau, d'habitude peu prolixe; la planche, qui l'illustre, est très claire; les deux jardins accostent la terrasse, bordée de galeries, comme c'est la coutume alors ; un pavillon avec fontaine orne le centre de l'un d'eux. Les parterres sont coupés de compartiments de bro-

IIG. 47. GAIM.ON. JARDIN- irARTIi:).

(D'après A. Du Cerceau.)

deries les plus compliquées, ombragés de berceaux à leur entrée, et comportant aussi deux labyrinthes, dont Tun est curviligne et l'autre droit. Un grand bassin étend non loin de là ses deux bras, terminés par deux bassins semicirculaires. Tout près est un petit ermitage qui ne déparerait pas un jardin anglais.

Les rois et grands seigneurs qui, prisant la campagne, tenaient pourtant à se déplacer moins loin que la Normandie et la Touraine, s'étaient fait construire, aux alentours de Paris, dans la banlieue plus ou moins proche, des

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maisons de plaisance, comme étaient pour Rome Osties ou Tibur. Tel était Fontainebleau, par exemple, au milieu de sa forêt merveilleuse, qui offre une image abrégée de toutes les beautés admirées dans les pays de montagne. François F"" créa les jardins, que Ton a tant remaniés depuis; il y en avait trois principaux, ornés de compartiments de broderies : les jardins du roi, des buis et des pins; on y admirait des statues de Benvenuto Celiini, une grotte, des fontaines, un bassin immense de plus de quatre hectares, des quinconces, des places sablées pour le jeu de barres et de balle.

Près de Fontainebleau, à \'allery (fig. 48), construit par le maréchal de Saint-André, et que le prieur de Condé embellit « le lieu est accompagné d"un parc d'assez bonne grandeur (ainsi qu'il se voit par le toisage des murs du plan), clos et .bien fermé. Joignant iceluy est un autre cloz, pareillement fermé, contenant dix-sept arpens, où sont de toutes sortes de plans de vignes, tant d'Orléans, Coussy, Beaulne, Muscats, Anjou, que tous autres des plus exquis. Oultre ce y a un grand jardin, distant quelque peu du logis du costé du midy, fermé en parement par dedans, d'arcs de bricque ; à l'occident duquel est une gallerie, qui contient 29 arceaux ; et au bout de chacun costé d'icelle, un pavillon d'assez bonne montre et suffisante commodité. A Topposite de cette gallerie, oultre le jardin, est une chaussée, faisant séparation d'iceluy et d'un estang... Devers le septentrion se voyent plusieurs sortes d'arbres plantez à la ligne, ensemble un grand commencement de closture. .. Au reste, ce lieu est accomply de plusieurs singularitez, comme héronnerie, et telles aultres choses qui pourroient y estre requises. » La gra-

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vure indique qu'autour des pavillons et galeries il y avait une petite terrasse très basse, élevée seulement de trois marches, que deux arbres accompagnaient. Les parterres étaient composés chacun de six compartiments entourés de buis, et dessinés à l'intérieur, d'H, d'ellipses, de ronds, de carrés, de rectangles, inscrits les uns dans les autres et

lie. 48. \ALLHI(Y. JARDIN.

(D'aorcs A. Du Cerceau.)

enchevêtrés, avec l'apparence d'une véritable tapisserie de lleurs.

C'est aussi Rambouillet , alors propriété de Jacques d'Angennes, chez qui mourut François L'"', et dont le jardin, assez restreint en proportion du domaine et de la forêt, était cependant réputé pour son agrément ; Saint-Germain-en-Laye, à l'embellissement duquel François F'' et Henri II consacrèrent leurs soins, et auquel Androuet n'a consacré que ces quelques lignes, peut-être un peu dédaigneuses : « Outre plus, il y a un jardin de bonne grandeur. Davantage, la veue d'iceluv du costé du

Midi est autant belle que l'on scauroit désirer; comme ainsi soit que de chasteau on voit l'assiette de Paris, Montmartre, le mont Talverien, S. Denys, et plusieurs autres lieux assez lointains. »

LechâteaudeVerneuil, en Picardie, près deSenlis(tig. 4g), eut d'abord comme propriétaire Philippe de Boulainvilliers, <' homme fort amateur de l'architecture », puis-le duc de Nemours. « Le vallon est accommode de jardins, canaux, allées couvertes d'aulnes, et toutes circules diceux canaux avec un estang entre lesdits jardins, et le bourg. Quand est des allées, il y en a deux principales : Tune de bonne longueur ; et l'auireque ledit seigneur de Nemours a fait continue'r jusqucs à un moulin, estant au bout de l'étang ; en sorte qu'elle circuit, du costc du val, la montagne opposite à celle dubastiment. 11 y a d'avantage, assavoir, que cette montagne est la garenne ; et l'autre, où est assis le bastiment, c'est le Parc (au milieu duquel es: la venue du chasteau par une route droicte) accommodé d'allées fort plaisantes et diverses; d'autant que, jacoit qu'elles soient à niveau, elles ne laissent d'aller en montant ou descendant, par le moyen qu'aux angles, et au milieu d'aucunes d'icelles se trouvent de petits escaliers ; et sont ces allées ainsi pratiquées pour monter du vieil chasteau au neuf, et du neuf descendre au vieil, et comprises dans le bois dudit parc, et fermées tant par dessus que de costc et d'autre; tellement que, considérant le tout, me revenoient en mémoire ces labyrinthes anciens. Le parc est de bonne grandeur, lequel n'est toutefois remply de bois, et dans iceluy un vallon, enrichi de plusieurs autres belles allées couvertes d'arbres avec un Dedalus. »

Maître Androuet est un guide des plus précieux ; sans

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ses descriptions et ses gravures, qui pourrait se faire une idée de tous ces jardins? La plupart n'existent plus : quant aux autres, ils ne gardent plus sans doute aucune ligne de leur tracé primitif. Ainsi de Folembray, dit le Pavillon, près Coucy. Le jardin est composé de quatre parterres.

iiu. 49. — vi;rneuil. — plax du jakijin. (D'après A. Du Cerceau.)

divisé chacun en quatre compartiments losanges et fleuris, que domine une terrasse étroite qui s'allonge devant la façade du château ; le parc - contient plus d'une grande lieue de tour ; et ce sont à la vérité les deux choses les plus remarquables de cette maison. Touchant l'occasion de ce bastiment, je croy qu'elle n'a esté autre, que le roy François se trouvant quelquefois à Coussy, commanda de le faire, comme pour lui servir de retraite et changement ; joinct que la situation en est fort belle. La cour se montre de belle grandeur, contenant quarante toises de

I=i2 L ART DES JARDINS

long : en laquelle longueur y a plusieurs aisances. Outre plus, vous y avez une avant-cour fermée, d'où l'on va au parc : et une terrasse du côté du jardin, joignant le logis, qui est d'assez bonne grâce ; d'autant que premier qu'entrer au dit jardin, en sortant du chasteau on trouve la terrace, et d'icelle on descend au jardin. 11 est bien vray, que le bruslement a grandement causé le dégast de ce lieu, auquel mesme on n'a point depuis touché; comme ainsi soit que la terrace semble aujourd'hui plutôt une allée de pré qu'autrement, par faulte d'entretien, encores que l'ordre et façon d'icelle ne laisse de décorer le logis ».

Ducerceau visita aussi Chantilly, où il remarqua deu.x jardins d'étendue inégale ; l'un était décoré d'une galerie à arceaux, élevée de quelques marches : tous deux entourés de bois, prés, taillis, cerizaies, « et autres commoditez 1). Des canaux la sillonnaient en tous sens ; en un coin, se trouvait une héronnière. '< Le parc est fort grand, à l'entrée duquel, ascavoir du costé du chasteau, est une eaue, qui donne un grand plaisir. »

Une miniature de 1526, appartenant à un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui se trouve reproduite dans la collection Gaignières, conservée au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale \ donne un charmant exemple de ce que pouvait être alors un jardin français. Henri d'Albret, au moment de son mariage avec Marguerite de \'alois, sœur de François l'^^ est représenté au milieu d'un parterre, contemplant une marguerite qu'il vient de cueillir (fig. 50). Une légende, inscrite sur une banderole, porte ces mots : inveni imam preciosam margari-

' Henri Bouchot. Catalogue Je la Collection de Gaignières.

riG. $0. — HENRI d'aLBKET DANS UN JARDIN (1526).

tam quant intimo corde collegi. Le parterre est divisé en carrés ; un autre s'étend par derrière, entouré de palissades très simples, dont les montants et traverses sont en fer. et garnies d'un treillage en losanges ; au milieu est un kiosque circulaire, élevé sur des degrés, et décoré à l'intérieur d'un vase sur un piédestal ; à droite, une charmille arrondit ses berceaux, garnissant tout ce côté du jardin. Des seigneurs et des dames se promènent dans les allées.

Il devait y avoir des jardins de ce genre au Louvre et dans les maisons des riches bourgeois, encore bien qu'il convienne de noter que Paris commença seulement après la province à s'embellir de beaux jardins. Ce retard n'a rien d'étrange, car lïdée est moderne d'orner les grandes villes de promenades plantées d'arbres et de fleurs qui rappellent la campagne, et même la suppléent aux yeux des pauvres gens. 11 faut donc arriver à une date avancée du xvi° siècle pour voir s'accomplir ces travaux, dus à l'initiative de deux reines de F'rance.

Catherine de Médicis, pour échapper au tracas des affaires, qui la harcelaient au Louvre, résolut de se faire construire un palais, où elle se reposerait de ses soucis, dans l'intimité d'une vie moins à l'étiquette que celle de la cour. Elle jeta son dévolu sur une prairie longeant la Seine, et qui s'appelait les Tuileries à cause des industries installées là depuis longtemps. Philibert Delorme, aidé de Jean Cousin, de Bullant et de Germain Pilon, lui présenta un plan de constructions que la mort l'empêcha d'achever, mais qu'Androuet du Cerceau continua. Le jardin était composé de compartiments de broderies, et d'un bois de futaies, où l'on avait ménagé des allées droites , et au milieu duquel se trouvait un bassin

J=,6 l'art DES JARDINS

rectangulaire. Le chenil royal, qui bordait ce jardin, fut donné par Louis XllI à son valet de chambre Regnard ; celui-ci en fit un jardin, qui « consiste, dit Sauvai, en un grand parterre, bordé, le long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres et élevées d'un commandement plus que le chemin des rondes, d'où Ton découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine, dans une vaste et plate campagne, et de plus tout ce qui se passe dant le cours. Depuis 1581, que ce bastion fut construit, jusqu'en 1630, ce fut toujours dans un grand désert en friche qu'on appelait la garenne aux lapins, et ou avoit été bâti le chenil du roi. » On ajouta plus tard au jardin des Tuileries, un étang, un bois, une volière, une orangerie, des allées, des palissades, un écho et un labyrinthe.

En cet ordre de choses, l'œuvre de Marie de .Médicis fut. elle aussi, excellente. 11 ne faut pas s'étonner du goût de ces deux princesses pour l'horticulture ; n'avaient-elles pas eu sous les yeux, pendant toute leur enfance, des villas aussi belles que celles de Florence, de Pratolino et de Castello ? On lui doit le Luxembourg, et leCours-la-Reine, la promenade lapins accomplie qui soit au inonde, dit Sauvai. « Elle est longue de 1540 pas communs, large de 100, environnée de fossés, près des murs de Paris, entre la Seine et une campagne très fertile ; d'ailleurs partagée en trois allées, qui sont de i 600 ormes, dont celle du milieu porte 50 pas, et les deux autres 25 chacune. Ce lieu si admirable a été entrepris par Marie de Médicis, et, quelque achevé qu'il soit, elle Tauroit bien autrement embelli, si elle eust esté plus longtemps en France. De cette plaine ensemencée de bled, d'orge et d'avoine, bordée d'un côté du cours, et de

1^8 1,'art des jardins

l'autre du grand chemin de Saint-Germain-en-Laye, elle en auroit fait un grand jardin ; prés, parterres, fontaines, canaux, labyrinthes, et toutes les autres variétés qu'on peut désirer dans un jardin s'y seroient rencontrés, et le tout distribué avec autant d'ordre que d'esprit. Il auroit été terminé d'un grand et superbe pavillon, pour servir de retraite et rafraîchissement à leurs Majestés, lorsqu'elles viendroient au Cours. On avoit déjà fait voir à cette princesse plusieurs plans et élévations, tant de ce nouveau jardin que du pavillon, et même, en 1628, elle en arrêta un et qui fut paraphé le 12 mai. » Mais arriva la lutte sourde entre la reine et Richelieu, qui lui donna d'autres soucis, la journée des dupes, et la fuite en Flandre (1631).

Elle laissait du moins, derrière elle, un palais achevé, le Luxembourg, dont l'emplacement fut acheté, en 161 2, pour 90000 livres tournois, complété par l'achat de différents autres terrains du voisinage. La reine avait demandé que l'architecture du palais rappelât celle du palais Pitti, qui appartenait à sa famille; pour les jardins elle conseilla sans doute de s'inspirer des parcs italiens. Pour la première fois peut-être, en France, on tint compte du site spécial. Le parterre fut dessiné au bas du vallonnement, que recouvrirent deux étages de terrasses, décorées de fontaines, de bassins et de statues. Un aqueduc monumental amène l'eau d'Arcueil à une hauteur de 24 mètres, fournissant en abondance à toutes les fontaines du parc, et, entre autres, à la jolie fontaine .de Médicis. qui présente, d'une façon si singulière, les armes du roi à gauche, de la reine à droite. L'architecte est Jacques de Brosse : au bout d'un long bassin entouré de platanes,

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que relient des lianes de verdure, il a dressé un fronton gracieux, où. dans une niche, le cyclope Polyphème s'apprête à châtier Acis et Galatée.

Il y eut aussi, àTépoque, nombre de jardins privés renommés ; on cite, en 1577, ^^ jardin botanique de Nicolas Houël, apothicaire, orné de kiosques et de magnifiques fontaines (fig. 51, 52); les parterres de ce Nicolas des Yveteaux, célèbre surtout pour avoir présenté Malherbe à Henri IV, en 1605 ; et le fameux jardin de Conrart, dont il y a une description dans la Clélie de M"*' de Scudéry, et où le prudent silencieux réunissait souvent des amis : Godeau, Malleville, Gombauld, les deux Habert, la future Académie française.

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