‹ L'art des jardinsChapitre 20 sur 74 · r la ville. Ils · texte numérisé non relu

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Montaigne revint une fois encore, en été, à Castello ; mais la villa n'avait plus pour lui le même charme de nouveauté ; et d'ailleure ïo>idoyance n'était-elle pas son tempérament > » De là. passant par la petite ville de Prato, je dinai à Castello, dans une auberge située vis-àvis le palais du Grand Duc. Nous allâmes après-dîner examiner plus attentivement son jardin, et j'éprouvai là ce que m'est arrivé en beaucoup d'autres occasions, que l'imagination va toujours plus loin que la réalité. Je l'avais vu pendant l'hiver nu et dépouillé ; je m'étois donc représenté sa beauté future, dans une plus douce saison beaucoup au-dessus de ce qu'elle me parut alors en effet. »

Il prenait un plaisir d'enfant à ces mécaniques, alors si en vogue : « Le mercredi, je vis la maison de plaisance du Grand Duc Ce qui m'y frappa le plus, c'est une roche en forme de pyramide construite et composée de toutes sortes de minéraux naturels (c'est-à-dire un morceau de chacun), raccordés ensemble. Cette roche jettoit de l'eau qui fesoit mouvoir au dedans de la grotte plusieurs corps, tels que des moulins à eau et à vent, de petites cloches d'église, des soldats en sentinelle, des animaux, des chasses, et mille choses semblables. »

A Tivoli, on lui donna le régal d'un concert : « La musique des orgues, qui est une vraïe musique, et d'orgues naturelles, sonans tousiours toutefois une mesme chose, se faict par le mo'ien de l'eau qui tombe avec grand violance dans une cuve ronde, voûtée et agite l'air qui y est, et le contraint de geigner, pour sortir, les tuyaux des orgues et lui fournir de vent. Une autre eau poussant

une roue-à-tout certeines dents, faict batre par certein ordre le clavier des orgues : on y voit aussi le son de trompètes contrefaicl. Ailleurs on vit le chant des oiseaux, qui sont des petites flûtes de bronze qu'on voit aux regales, et randant le son pareil à ces petits pots de terre pleins d'eau que les petits enfans souflent par le bec, cela par artifice pareil aux orgues ; et puis par autres ressorts on faict remuer un hibou, qui, se présentant sur le haut de la roche, faict soudein cesser cette harmonie, les oiseaus étant effraies de sa présance, et puis leur faict encore place ; cela se conduict ainsi alternativement, tant qu'on veut. Ailleurs, il sort comme un bruit de coup de canon ; ailleurs, un bruit plus dru et menu, come des harquebusades ; cela se faict par une chute d'eau soudeine dans des canaux, et l'air, se travaiJlant en mesmc temps d'en sortir, enjandre ce bruit. »

On y produit aussi un arc-en-ciel artificiel : « Il y a des estancs ou des gardoirs, aveq une marge de pierre tout autour, aveq force piliers de pierre de taille haus audessus de cet accoudoir, esloignés de quatre pas environ l'un de l'autre. A la teste de ces piliers sort de l'eau aveq grand force, non pas contremont, mais vers l'estanc. Les bouches étant ainsi tournées vers le dedans, et regardant l'une l'autre, jettent l'eau et l'esparpillent dans cet estanc, avec telle violance que ces verges d'eau vienent à s'entrebatrc et rancontrer en l'air, et produisent dans l'estanc une pluie espesse et continuelle. Le soleil tombant làdessus enjandre, et au fons de cet estanc et en l'air, et tout autour de ce lieu, l'arc du ciel si naturel et si appâtant qu'il n'y a rien à dire de celui que nous voïons au ciel. Je n'avois pas vcu ailleurs cela. »

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Ces belles inventions étaient dues à l'imagination d'un « M. Thomas, de Sienne », lequel fut 'employé aussi à Bagnaïa, près \'iterbe. pour la villa du cardinal Gambara, et qui y mit « beaucoup plus d'art, de beautés et d'agré-

riG. 45. — jAKUix. (D'après la Sainte Faiiiille de Filippino Lippi.)

ment. Parmi les différentes pièces qui la décorent, on voit une pyramide fort élevée qui jette de l'eau de plusieurs manières différentes : celle-ci monte, celle-là descend. Autour de la pyramide sont quatre petits lacs, beaux, clairs, purs et remplis d'eau. Au milieu de chacun est une

gondole de pierre, montée par deux arquebusiers, qui, après avoir pompé Teau, la lancent avec leurs arbalètes contre la pyramide, et par un trompette qui tire aussi de l'eau. On se promène autour de ces lacs et de la pyramide

par de très belles allées, où l'on trouve des appuis de pierre d'un fort beau travail. ^

Tels étaient ces agréments d'un genre si spécial, par le moyen desquels, comme s'il avait été besoin, les propriétaires de villas s'efforçaient d'intéresser les visiteurs, à qui la beauté seule des jardins ne suffisait pas, et qui s'amusaient fort de ces machines. Elles nous paraissent aujoudhui bien démodées ; mieux vaut les abstraire de son esprit, et ne songer, quand la pensée s'efforce d'imaginer la vie brillante des villas italiennes, qu'aux lignes imposantes des terrasses dévalant le long des collines, aux masses de chênes verts, sur lesquelles se détache en vigueur la matité des marbres, à cette architecture d'eau, bâtissant d'éphémères châteaux de cristal, chatoyant comme des prismes sous le ciel pur d'Italie : toutes beautés par quoi ces grands seigneurs, lettrés et artistes, ont témoigné de leur goût inné et de leur valeur esthétique.

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