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CHAPITRE PREMIER

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Dans ses mémoires, Sully, retiré à la campagne, trace un tableau charmant de ses occupations : « Il entroit dans ses jardins, où après avoir fait quelques tours, il passoit ordinairement par une petite allée couverte qui séparoit le parterre du potager et se rendoit par un escalier de pierre, dans une grande allée de tilleuls en terrasse, de l'autre côté du jardin. Le goût d'alors était d'avoir grand nombre d'allées extrêmement couvertes, avec quatre ou cinq rangs d'arbres ou de palissades. Là, il s'asseyoit sur un petit banc ou fauteuil de bois verni à deux places, et appuyant ses deux coudes sur une grande fenêtre grillée, il s'amusoit à considérer, d'un côté une campagne agréable, de l'autre côté une seconde allée en terrasse, très belle, qui fait le tour d'une grande pièce d'eau appelée l'étang-neuf, et est terminée par un bois de haute futaie appelé le Grand-Parc. Quelquefois aussi c'étoit dans son parc qu'il prenoit le divertissement de la promenade, et assez souvent dans son charriot ou coche avec la duchesse son épouse. » Sully mourut en 1641 ; c'eût été un autre dépit ajouté aux autres, pour cet homme qui se plaisait à un jardin aussi modeste et qui savait la valeur de l'argent,

s"il avait pu voir ces nouveaux parcs, que l'on commença de construire peu d'années après, où la somptuosité le disputait à l'étendue. C'est que les mœurs avaient changé ; la bonhomie de Henri IV et des barbons n'était plus de mise. A un roi majestueux il fallait un décor en conséquence.

La personnalité de Louis XIV explique l'horticulture du temps, comme l'art et les lettres. De même que les petits jardins du moyen âge n'avaient convenu aux Médicis et aux grands seigneurs italiens, qui n'auraient pu y déployer le faste de leurs cours, de même le roi désira des parcs immenses, symbole de l'immensité de son pouvoir, où courtisans et visiteurs de marque prissent conscience et crainte du pouvoir nouveau. Et comme les littérateurs et les artistes demandaient conseil aux chefsd'œuvre anciens, les jardiniers s'inspirèrent aussi de ces exemples. A vrai dire, ceux-ci étaient à merveille choisis pour le but visé. La pompe d'une cour fastueuse pouvait se dérouler à son aise dans ces allées larges et sans fin, parmi ces parterres, où la beauté des fleurs et des statues n'était que pour faire valoir celle des dames, où la nature, soumise à l'homme, se prêtait à toutes ses fantaisies théâtrales. On peut dire de Versailles ce que Taine écrivait de la villa Albani : « C'est un débris, comme le squelette fossile d'une vie qui a duré deux siècles, et dont le principal plaisir consistait dans la conversation, dans la belle représentation, dans les habitudes de salon et d'antichambre. L'homme ne s'intéressait pas aux objets inanimés, il ne leur reconnaissait pas une âme et une beauté propre ; il en faisait un simple appendice de sa propre vie ; ils ne servaient que de fond au tableau, fond

CONSIDERATIONS GENERALES 173

vague et d"importancc moins qu'accessoire. Toute Tatten-

iiG. 59. — PARC (Chansons de Lahoide\. (D'après Moreau le Jeune) (1775 1.

tion était occupée par le tableau lui-même, c'est-à-dire par l'intrigue et le drame humain. Pour reporter quelque

l'y 4 L ART DES JARDINS

partie de cette attention sur les arbres, les eaux, le paysage, il fallait le.s humaniser, leur ôter leur forme et leur disposition naturelle, leur air <> sauvage ^', Tapparence du désordre et du désert, leur donner autant que possible l'aspect d"un salon, d'une galerie à colonnades, d'une grande cour de palais. Les paysages de Poussin et de Claude Lorrain portent tous cette empreinte : ce sont des architectures ; la campagne y est peinte pour des gens de cours, qui veulent retrouver la cour dans leurs terres. Il est curieux à ce sujet de comparer l'ile de Calypso dans Homère et dans Fénelon. Dans Homère, c'est une ile véritable, sauvage et rocheuse, où nichent et crient les oiseaux de mer. Dans Fénelon. c'est une sorte de Marly. « arrangé pour le plaisir des yeux - .

-Mais pour arriver à ce résultat, pour qu'il y eût des terrasses, et des escaliers aux cent marches où les courtisans, s'échelonnant sur toute la hauteur, pussent faire chatoyer aux rayons du soleil l'or et les chamarrures de leurs costumes, on se résigna, aisément d'ailleurs, et peut-être même sans en avoir conscience, à un contre-sens. Le système antique avait toutes chances de convenir à la renaissance italienne, puisque le pays n'avait pas changé d'aspect. On pouvait refaire des terrasses à Tivoli, à Palestrina, comme il y en avait eu à Tibur, à Préneste. dans toute la campagne romaine. L'art s'ajoutait alors, comme auparavant, à la nature. 11 n'en était pas de même en France ; toutes les provinces du centre ont en général un sol peu accidenté; les rivières s'y déroulent avec calme, dans une campagne paisible : les sites propices aux terrasses n'y sont pas très fréquents ; on ne les a d'ailleurs pas recherchés, sauf de rares exceptions, pour mieux faire

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES l"]^

valoir le g-cnie de l'homme. Sans prendre à la lettre la

IIG. 60. l'ARTERRIi DANS UN PARC.

; (D'aprcs Le Eouteux et Née.)

description passionnée de Saint-Simon, on peut se figurer assez facilement le pays de Versailles avant Louis XIV.

Autour du paviliûn de chasse, la plaine s'étendait par molle inclinaison, entre le plateau de Satory et les bois de Rûcquencourt ; et le regard pouvait la suivre, du côté de Saint-Cyr. jusqu'à des lointains sans barrières de montagnes. Pour lui imposer des terrasses, des bosquets, des escaliers élevés, des orangeries hautes comme des cathédrales, il a fallu bouleverser le paysage, amasser terrassements sur terrassements, détourner des rivières, fouiller la terre jusqu'à des profondeurs immenses, en un mot " forcer la nature ». On a obligé le site à se prêter aux combinaisons architecturales.

C'était tomber dans le défaut déjà reproché aux jardins français de la Renaissance. .Mais la ressemblance s'arrête là. pour qui compare, en effet, les parcs, tels que les rêve André .Mollet, et ceux que dessina Le Nôtre. Dans les premiers, en effet, la symétrie était absolue ; les parterres reproduisaient le dessin de la façade, et le continuaient, pour ainsi dire, sur le sol; dans les autres, au contraire, n les masses principales, comme dit Alphand. une fois arrêtées, surtout celles qui se développent autour de l'habitation, massifs ou parterres, l'ensemble admet très bien la variété dans les détails. Ainsi, au Luxembourg, les tracés ne sont pas symétriques, et, à Versailles, il n'y a aucune ressemblance entre la disposition des plantations situées à droite, et celles créées à gauche du palais '.

Ceux qui dénigrent ces jardins blâment leur « régularité inexorable ». Peut-être ne se sont-ils formé cette opinion qu'en étudiant des plans : <» Si on les regarde dans une gravure, dit si bien Charles Blanc dans sa Grammaire des arts du dessin, comme on les regarderait du haut d'un ballon, ces étoiles, ces demi-lunes, ces bassms ronds ou poly-

CONSIDERATIONS GENERALES l']']

gones, autour desquels viennent s'échancrer de longs rectangles ou de tristes carrés, ne permettent à l'esprit qu'une monotonie fastidieuse ; mais promenez-vous dans ces jardins, passez d'une allée obscure à un gazon frais, suivez ces chemins circulaires qui obéissent à la courbe d'un bassin où se jouent des cygnes, où brillent des eaux jaillissantes, votre impression sera tout autre, parce que la perspective va masquer ce que la géométrie a d'uniforme, et que les arbres, les arbustes, par leurs élévations différentes et par les caprices de leurs feuillages, corrigeront la froideur des alignements et feront disparaître l'aridité du compas, sans effacer pourtant l'invention de l'homme qui restera visible, bien qu'à demi voilée, au milieu des créations variées de la nature. Ces allées droites dont les bords n'offraient sur le papier qu'un parallélisme glacé, nous les voyons dans les jardins se rétrécir en fuyant, et les parallèles deviennent convergentes jusqu'à paraître se toucher à la distance où la vue se perd. Ces quinconces que l'on croit insipides quand la règle les a tracés, ils se colorent sur le terrain de clair et d'ombre; ils se rangent en avenues qui, s'élargissant, se resserrant tour à tour, sont inégales pour le regard ; chaque pas en remue le spectacle et le varie. De tous côtés, ces arbres alignés, mais divers par le mouvement de leur ramure, ouvrent de longues échappées à la pensée de l'homme ou à ses rêves... »

On y dompte la nature, il est vrai : « le constructeur trouvait, écrit M. Desjardins, dans les bosquets et les parterres, un prétexte à des dessins d'architecture ; le jardinier traitait les arbres, comme le coiffeur accommode la barbe et les cheveux ; et l'eau n'existait que pour mettre en valeur les talents du fontainier, qui la faisait tomber en

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nappe sur des buffets de marbre, en dais sur la tête des statues, en gouttes des cheveux tordus d'une \'énus dans sa coquille, ou jaillis en coup de feu d'un canon de fusil braqué sur le spectateur. » Mais il n'empêche que, derrière les palissades, il y a, pour qui sait les trouver, des coins de bois ravissants, des futaies immenses, où les ronces, les églantiers poussent en liberté leurs baies; le jardinier n'intervient qu'au moment où cette floraison sans contrainte pourrait gêner la croissance des arbres. On taille les ifs des terrasses ; mais les chênes, hêtres et sapins des massifs se développent à l'aise.

Sans vouloir jouer au paradoxe, on pourrait, comme on l'a fait des classiques, étudier le romantisme des jardins français.

Quoi qu'il en soit, malgré ses défauts, malgré ce vice fondamental du système, qui subordonne la nature à l'architecture, il n'empêche que le jardin de Louis XI\' est une merveilleuse création. On ne s'y est pas trompé ; certes, il est imité des jardins de la Renaissance, qui euxmêmes avaient emprunté leurs lignes aux parcs romains ; mais il est devenu le jardin français, comme les tragédies de Racine, imitées de Sophocle et d'Euripide, ont été. par un travail génial d'assimilation, des tragédies françaises, où triomphent les qualités françaises d'élégance et de clarté. Composé d'éléments hétéroclites, le parc de Versailles, modèle achevé du jardin français, ne laisse nullement de paraître original, et de forcer l'admiration. On aurait mauvaise grâce à la lui refuser. Il se déploie sur une étendue, que ni les Latins ni les Italiens n'auraient pu rêver. Au lieu du ciel toujours bleu, du soleil sans cesse ardent, il y a ici un azur comme voilé, des heures où les nuages,

CONSIDERATIONS GENEHALES lyc)

liés bas. semblent se traîner sur les hautes cimes des

FIG. 6l. — PARC.

D'après Moreau le Jeune (1774).

futaies, des merveilles de nuances roses à l'aurore, vio-

i8o t.'art des taroixs

lacées au couchant, avec les tonalités tendres de bleu, de jaune, de vert, les plus exquises: et. de toutes parts, les arbres se dressent avec cette force qu'ils ont seulement dans les contrées septentrionales. L'humidité même de l'air atténue l'éclat des marbres, et pose, ici et là, sur les lignes d'architecture, sur les socles des statues, un duvet de mousse qui a son charme. La solitude ne messied pas non plus à ces jardins construits cependant pour des assemblées nombreuses. On éprouve une émotion délicate, par les après-midi d'automne, à parcourir ces longues avenues solitaires, accompagnées de sculptures, quand les feuilles mortes se détachent de l'arbre, et viennent rider la surface d'un bassin, ou quand, dans un ciel terne et gris, les chênes et les hêtres dressent leurs branches dépouillées, et comme violettes. Si l'on s'arrête en quelque endroit choisi, sur la terrasse qui domine le bassin de Latone par exemple, le vieux parc prend aux regards un air de splendeur extrême ; il réjouit la vue par son développement normal, pondéré, harmonieux, où les divisions se correspondent sans dur parallélisme, où la raison ne fut pas assez absolue pour supprimer toute trace de fantaisie; son dessin en est clair, facile à saisir. Ces taches blanches sur le fond vert des taillis, c'est l'Aphrodite de Cnide, la Vénus de Richelieu, la Vénus de Médicls, la nymphe à la coquille, tout ce peuple de divinités gracieuses , enfanté par une race si semblable à la nôtre, à qui nous devons tant des chefs-d'œuvre, de laquelle il fait si bon d'être entouré. Et l'âme est ravie au milieu de toutes ces choses, qui sont à l'unisson de ses tendances les plus intimes. C'est le charme du jardm français pour une sensibilité latine.

CONSIDERATIONS GENERALES

Celui qui le dessina ainsi, répondant aux désirs de Louis XIV, est Le Notre (fig. 64). U naquit à Paris, en 1613; sur les instances de son père, surintendant des jardins du roi, il étudia la peinture dans l'atelier de Simon Vouet, où

lie. 62.

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