AUTRES JARDINS REGULIERS EN FRANCE
Altesse a refusé à tant de testes couronnées... Je continuerai à eslever mes pensées pour rembellissement de
riG. 91. CHANTILLY. — PORTIQUE DE TREILLAGE DAXS LE P.\RC.
(D'après une estampe de Pérelle.)
vos parterres, fontaines, cascades de vostre grand jardin de Chantilly... »
La situation du pays était très favorable à ces projets d'embellissement ; Teau n'y manquait pas, comme ce fut le cas à Versailles ; autour des bâtiments, deux étangs
déroulent une ceinture fraîche et pittoresque ; les ruisseaux de la Thève et de la Nonnette fournissent, à eux seuls, au débit des fontaines innombrables, et au canal long de trois cents mètres, qu'on creusa. Au delà, un parc fertile et verdoyant s'étend jusqu'aux forêts de Halatte et de Pontarmé, qui dressent dans le lointain leurs masses sombres- Ici, nul besoin d'aqueducs dispendieux, de captations pénibles, de plantations d'arbres amenés à grands frais de toutes les parties de la France ; la nature procure d'elle-même, sans efforts, tous les éléments d'une somptueuse résidence.
Le Nôtre, au niilieu de ce paysage débordant de vie et de fécondité, se montra supérieur à lui-même, inclinant la raison vers la fantaisie, interrompant la symétrie des lignes par d'imprévus et délicats arrangements. Il y eut une faisanderie, une ménagerie ; des estampes de Pérelle dessinent nombre de parterres, de boulingrins, de salles, de bosquets : le parterre de l'orangerie, le bassin Narcisse, la grande écluse et le pavillon de Manse, les trois bassins de la faisanderie, les petites cascades de Beauvais, les portiques de l'arquebuse, le salon pour le jardin de Silvie, les portiques de treillages à la tête de l'ile du Dragon (fig. 91), le parterre des grenouilles, les cascades au bout du petit bois, la patte d'oie, la fontaine de la tenaille. le pavillon des étuves, les fontaines de la gerbe et du miroir.
La renommée de ces travaux arriva jusqu'à Versailles, bien avant qu'ils fussent achevés ; aussi Louis XIV, en train de bouleverser son parc et ses jardins, s'empressa-t-il, en 167 1, de venir visiter son cousin ; l'accueil, qu'il y reçut, fut magnifique, plus fastueux encore que celui de
Fouquet; le roi, à ce point émerveillé, projeta d'acheter le domaine; Condé fit la sourde oreille. La réception coûta, paraît-il, deux millions. Le Prince n'épargnait rien en effet pour soutenir son rang; l'hospitalité chez lui était magnifique. Un dessin de Le Pautre permet de s'en faire une idée. Il montre une collation dans une salle de verdure formée par des pans de charmille, coupés net en retrait successif, et aboutissant à un espace rectangulaire qui contient le buffet; près des étagères de verdure et de fleurs se dressent des orangers en caisses ; la salle est fermée par une banquette circulaire, coupée en son milieu pour livrer passage; au centre, s'étale une table de verdure festonnée, chargée de paniers de fruits; des seigneurs et des dames s'apprêtent à prendre place. « Il y aura pour mille écus de jonquilles, écrit M""^ de Sévigné lors de la visite de Louis XIV; jugez de la proportion ! » Les jardins et les parcs étaient à proportion.
Ceux de Liancourt dans l'Oise, près de Clermont, ne le cédaient guère, d'après les témoignages contemporains, en beauté et en réputation. De nombreuses gravures de Silvestrc les font revivre à nos yeux, certaines accompagnées de légendes fort explicites. On y voyait un « parterre, des cascades où est une fontaine qui faict une nape d'eau ronde avec un demy globe dessus portant environ 60 pouces d'eau; 22 rangées de cascades de 3 napes d'eau chascune avec autant de jetz d'eau dessus qui bordent ledit jardin; fontaine du milieu dudit jardin où est un rocher couvert d'eau avec 12 autres jetz dans le même bassin, le tout portant environ 180 pouces d'eau. »
II y avait encore des « chandeliers d'eau portant environ chacun 16 pouces aux 4 carrez dudit jardin...: un carré
d'eau entouré d'allées et d'arbres taillez, au milieu duquel il y a un cabinet de verdure couvert en tonnelles avec 12 arcades au milieu, dans lesquelles il y a un jet d'eau a chascun hors aux quatre entrées..., une estoille de petites allées et des cabinetz avec un pré au milieu et une fontaine..., ormeaux en terrasse avec un pré au-dessous entouré d'eau de trois costez suivans la même figure, avec 25 jetz d'eau dedans et des tonnelles de verdure avec des arcades autour, et au millieu dudit pré est une fontaine faicte comme un pavillon d'eau qui a 13 pieds de diamètre en bas et environ 14 pieds de haut, toute couverte de napes d'eau. » A la fontaine de la perruque, on peut noter l'heureux effet d'une allée de peupliers, arbres très décoratifs, et que les horticulteurs du xvii'' siècle ne paraissent cependant pas avoir beaucoup recherchés. Le parc de Liancourt a dû être tracé par un très habile élève de Le Nôtre.
Il conviendrait de citer en outre les cascades et la fontaine de l'île à Chaville; les parterres de Sceaux; le jardin du grand prieuré franciscain de Charleville. fondé par Charles, « duc de Nivernois et de Rethelois, souverain d'Arches», en 1625, et qui comprenait un jardin des femmes, un jardin des prêtres et des religieux, du grand prieur, des herbes et simples servant à la médecine; une magnifique terrasse sur un étang avec cascade à Lésigny « village de la Brie françoise à l'Occident », et dont une fort belle gravure de Pérelle et Israël Silvestre interprète la pittoresque situation <fig. 92); à Rueil, la grotte de rocailles, les cascades, et le jardin des orangers auxquels les mêmes artistes ont consacré plusieurs planches (fig. 93 et 94); la cascade de Frémont (fig. 95), qui amène l'eau, suivant une pente insensible, et par une série de petits bassins plats.