ISOLA BELLA
piqué, à coups d'épingles, de lapis par le bleu translucide du ciel, des leccio aux troncs trapus, ramassés, épatés sur le sol, et où, à travers leur colonnade tourmentée et pressée, une bande de gazon, vert comme du velours, semble attendre la sieste d'une bacchante. Et dans des prés où des vaches noires au museau blanc, couchées sur l'herbe, la queue repliée, leur grande ombre devant elle, ruminent dans leur éternelle pose de sphinx, ici, les gradins ruinés d'un petit cirque, là, des eaux verdàtres, dans une blanche cuve de marbre blanc, plus loin, un tombeau antique, sur
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lequel se perche un rosier de roses effeuillées, et partout sur le sable roussâtre, Fombre passante, à tout moment, des corbeaux volant. Une verdure dense, que ni le vent ni la brise ne remuent, ne font bouger, et un paysage auquel une certaine immobilité du décor, avec un immuable soleil, qui semble arrêté et fixé par un Josué. donne une tristesse intraduisible. »
Dans les jardins royaux d"Aranjuez, en Espagne, sur le Tage, non loin de Tolède, c'est l'ennui qu'on respire; les berceaux sont énormes, pesants, graves ; la fontaine célèbre, qu'on attribue à Vélasquez, ne ferait guère honneur au grand artiste, et celle des Tritons, de Neptune, de l'épine, de Don Juan d'Autriche, ne valent guère mieux, surtout quand on pense aux merveilles de l'Alhambra et du Généralife ; et enfin l'ensemble ne mérite d'aucune façon la description enthousiaste qu'en a laissée la comtesse d'Aulnay, en 1679.-
Il n'en va pas de même en Angleterre, où Le Nôtre traça lui-même les parcs de Saint-James et de Greenwich, et un jardin du comté de Suffolk, dont, s"il faut en croire Laborde, chaque massif avait la forme et portait le nom d'un régiment. Le genre régulier fut dans ce pays en telle faveur, que le jardin pittoresque mit fort longtemps à être adopté là où on l'inventa. Loudon et Wise appliquèrent strictement les principes de Le Nôtre, le plus souvent avec une rigueur exagérée, inconnue même à \'ersailles. Le résultat est que les parcs symétriques de la Grande-Bretagne sont parfois assez monotones, et ennuyeux. Les principaux sont ceux de Long-Leate (Wilt), de Badminton (Glocester), Blenheim (Oxford), Stowe, Hampton-Court T'et .Moor-Park.
Les jardiniers d'Allemagne agirent comme leurs collègues d'outre-Manche, et exagérèrent de même la régularité du jardin français. 11 n'est que songer à Versailles, à un Versailles dépouillé d'arbres et de fantaisie, pour se figurer le parc de Nymphenbourg, à Munich, tracé sous la direction du roi Ferdinand-Marie. Charlottenbourg, le lustgarten et le thiergarten, Potsdam, les jardins de Mayence, Rosersberg (fig. 10;), Schwetzingen et Wurtzbourg ne présentent au regard que des lignes froides, de vastes étendues brûlées de soleil, une monotonie foncière que ne parviennent pas à égayer des accessoires assez inopportuns, ou des constructions étranges, dans le genre de celles de la villa Angiana (fig. 106, 107). Ce sont copies bien imparfaites de chefs-d'œuvre.
Ce genre faux sévit aussi dans les Pays-Bas, mais avec une moindre solennité et un style un peu enfantin. D'ailleurs les jardins symétriques y étalaient déjà leurs allées droites, bien avant Le Nôtre ; le jardin ne pouvait être autre que les maisons hollandaises, bien propres, lustrées, ordonnées, dont nous voyons une image nette et fidèle dans les intérieurs de Pieter de Hooch. Lts horticulteurs de Haarlem, qui eurent dans toute l'Europe une si grande réputation, disposaient les fameuses tulipes dans des parterres symétriques, le long de sillons rectilignes, qui ne s'incurvaient que rarement au gré d'une imagination et d'une fantaisie timides ; ici et là un vase, une fontaine, ou de rares statues, et bien plutôt de ces bonshommes, potiches grotesques, que l'on croirait échappés des peintures de Van Ostade, de Téniers ou d'Adrien- Brauwer : du sable multicolore faisait valoir le vert, ce vert si spécial, du gazon néerlandais ; et de mauvais plaisants n'ont pas
manqué de prétendre que les ménagères de là-bas époussetaient, tous les matins, les fleurs avec leurs plumeaux. C'est pure calomnie, sans doute, et les gens de Monin-
IIG. Io8. JARDIN DK LA MAISON DF NASSAU.
D'.iprès Walter (1660).
kendam, et surtout de Brook in Vaterland n'ont qu'à hausser les épaules en entendant de pareilles sornettes.
Il n'empêche que les Hollandais ont créé, à côté de leurs parcs réguliers, un jardin spécial, original, sinon beau, et que l'on a proposé d'appeler « minéralogique, où il n'entrait pas un atome de feuillage ; ce n'étaient que
ne. 109. CROTTE DL ROCAILLH.
D'après W'alter (1660).
268 i.'art dv.s jardins
pans de murs, garnis de rocailles, parterres de cailloux blancs, rouges, jaunes, noirs, vases de faïence, oiseaux dorés, statues d'hommes et d'animaux en coquillages, jets d'eau de verre dans des bassins d'écaillés, et, parmi, quelques carrés de tulipes et de jacinthes (fig. io8). »
Le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale possède un très curieux Recueil de fleurs, fruits, etc., peints sur vélin par Jean Walter, de Strasbourg, de 1656 à 1665 ; il reproduit les jardins de coquillages de la maison de Nassau, et nous permet de nous faire* une idée exacte de ce genre singulier. Voici, composée en 1659, pour Jean de Nassau, par Arnold Harnisch, de Mayence, sculpteur, une-grotte, au milieu d'un jardin, et s'ouvrant sur deux allées ; elle est couronnée d'une niche, où quatre têtes d'enfant, soufflant, représentent les vents ; au bas, dans la grotte, parmi les rocailles et les coquillages, une femme portant un enfant, et donnant la main à un autre, un nègre, armé de l'arc et de la flèche, et dont la bouche sert de robinet (fig. 109). Voici une autre grotte, avec des voussures peintes, oîi sont représentés Mars, dans un char attelé de chimères, la lune ou Diane avec des biches, le soleil traîné par des chevaux, les signes du zodiaque, au milieu de conques et de mousses pétrifiées (fig. iio); sur un autre, Saturne mangeant ses enfants, Vénus et des colombes, Junon et Jupiter entourés d'aigles et de paons. Mercure guidant un coq ; ici et là, des animaux fantastiques, des statues dorées, sur un fond de coquilles, piquées partout, faisant repoussoir à tout. Dans les parterres, on voit des compartiments où le jardinier s'est ingénié à figurer des feuilles avec leurs pédoncules, des fleurs avec les pétales et les sépales (fig. 108) ; des caisses d'orangers peintes