CHAPITRE III
JARDINS ANGLAIS EN FRANCE
C'est une aussi rapide décadence qu'il faudra enregistrer en France, mais précédée d'œuvres plus gracieuses, plus aimables, parées de toutes les qualités inhérentes à l'esprit français; et jamais Horace Walpole ne s'est trompé plus lourdement que lorsqu'il prédisait l'insuccès inévitable du genre nouveau dans notre pays. Les gens du x\ni'^ siècle, d'une intelligence affinée, d'une délicatesse exquise, et d'une incomparable souplesse, virent, sans hésitation, tous les avantages des théories de Kent, et, ne s'embarrassant point que l'invention fût anglaise, il leur suffit qu'elle fût belle pour l'assimiler à leurs moeurs. Aussi bien les idées de Le Nôtre ne convenaient plus à cette civilisation si différente de celle du xvii" siècle. Pour les mœurs décadentes de Louis XV et de la cour, pour les frivolités si adorables de Marie-Antoinette, pour les manières précieuses de ces jolies femmes, vêtues d'élégances, qui se jouent dans les tableaux de Pater, de Lancret et de Fragonard, pour les songeries des poètes, des romanciers, même des savants, qui demandent désormais à la nature autre chose que d'être une figurante dans un décor solennel, il convenait que le jardin anglais fût introduit en .France.
Toute une conjuration latente y inclinait les esprits, et amena son triomphe vers 1770. La part principale a été prise par la littérature. L' Encyclopédie parut de 1750 a 1781, répandant parmi le public le goût de Tobservation naturelle ; de 1760 est la traduction des Saisons de Thompson ; la Nouvelle Héloïse de Rousseau, avec la description du jardin paysager de Clarens. de 1761. \'oici. en 1770, les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce, par Leroy ; en 1764, les Saisons de Saint-Lambert; la Composition des paysages, du vicomte de Gérardin, en 1777; le Jardin de Mon. ceau. par Carmontelle. en 1779; les Études de la nature de Bernardin de Saint-Pierre, en 1784 ; en 1787 Pa?// <>/ Virginie, dont les descriptions de nature ont un succès considérable, supérieur à celui de l'Histoire naturelle de Buffon, lequel, à la vérité, fut un précurseur. Le voyage en Grè-re de Choiseul-Gouffier; est de 1782; VAnarcharsis de Barthélémy, de 1788: les Mois de Roucher, les Jardins de Delille. de 1782; les Églogues de Chénier. vers 1785; sans compter les idylles de Gessner, qui mourut en 1788, V Agriculture de Rosset, la Nature champêtre de Marnézia, et le Praedium rusticum. du P. \'anière.
De tous ces auteurs, doués de talent inégal, qui, dans un si court espace de temps, avaient produit ces ouvrages: chefs-d'œuvre littéraires, ou poèmes d'inspiration médiocre, voyages, même simples compilations, les uns faisaient revivre des civilisations disparues, s'émotionnaient à la vue des belles ruines, qui se profilaient à l'horizon sur les hauteurs de THellade ou de la Grande Grèce ; les autres ouvraient les yeux devant les merveilles des champs, s'efforçaient d'apprécier une fleur pour sa beauté, sans chercher à lui demander une utilité décorative, s'intéres-
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(D'après Le Barbier et Née.)
saient à la vie si variée, si multiple, si passionnante de cette nature, que Ton s"avisait alors de découvrir. On voulu
l'avoir à sa portée, tout proche de soi, pour s'en rassasier après une si longue privation ; et comme l'ardeur du néophyte s'accompagne à bref délai d'une ombre de désillusion, on s'ingénia à corser, pour ainsi dire, ce nouveau plaisir par l'adjonction de tous ces éléments disparates et hétéroclites, qu'offraient, à profusion, la science mal digérée, confuse, brouillonne et présomptueuse des archéologues et historiens d'alors, l'imagination un peu maladive, et déjà épuisée des poètes contemporains, enfin la manie de copier le passé, manie rétrospective si singulière dans cette société assoifée d'un avenir différent du présent, et qui allait en mourir.
S'il faut en croire Delille, les deux premiers jardins irréguliers furent ceux de Tivoli, par Boutin, à Paris, et ceux de la duchesse de Boufflers ; mais le type parfait du genre nouveau est le petit Trianon de V^ersailles. Pour l'étudier, la besogne est facile, puisqu'il se prête à l'étude, comme au temps de Marie-Antoinette, et parce qu'il a été l'objet de recherches minutieuses de la part de MM. Gustave Desjardins et Pierre de Nolhac.