TARDIX D UNI-: MAISON DE THE
rivières et des ruisseaux capables de porter des barques. » La ligne droite n'est pas habituelle aux rivières : « elles serpentent et sont interrompues par diverses irrégularités. On y construit des moulins et d'autres machines hydrauliques dont le mouvement sert à animer la scène. Ils ont aussi un grand nombre de bateaux, de formes et de dimensions différentes. Leurs lacs sont semés d'îles, les unes stériles et entourées d'écueils, les autres enrichies de tout ce que l'art et la nature offrent de plus parfait. Ils yintro-
duisent aussi des rocs artificiels et ils surpassent tous les peuples dans ce genre d'imitation. Pour les bosquets, les Chinois varient toujours les formes et les contours des arbres, joignant ceux dont les branches sont grandes et touffues avec ceux qui s'élèvent en pyramides, et les verts foncés avec les verts gais... Ordinairement, ils évitent les lignes droites, mais ils ne les rejettent pas toujours. Ils font quelquefois une avenuejorsqu'ils ont à mettre encore un objet intéressant. Quant aux chemins, ils sont constamment pratiqués en ligne droite, à moins qu'un obstacle naturel ne s'y oppose. 11 leur parait absurde de faire une route qui serpente, car, disent-ils, c'est ou l'art ou le passage fréquent des voyageurs qui l'a tracée, et // n'est pas à supposer que l'homme ait volontairement choisi la ligne courbe. En un mot, les jardiniers chinois traitent un jardin, comme les peintres composent un tableau... » Que l'horticulture chinoise ait influé sur les jardins paysagers d'Europe, le fait est incontestable. Mais elle ne les a pas créés, d'abord parce qu'il y avait depuis longtemps en Angteterre des jardins pittoresques quand parut le livre de Chambers ; c'est qu'aussi, comme l'a fort bien remarqué Alphand, le système est loin d'être le même : « Comme l'habitation chinoise, sans en excepter le palais, a conservé l'aspect de la chaumière, le jardin a, en apparence, l'allure de la nature simple. Cependant, en y regardant de près, on aperçoit que, de même que la chaumière transformée, ennoblie, a été ornée de détails élégants, de matériaux précieux, que son extérieur modeste est compliqué de colonnettes, de balcons, de portiques, de sculptures, de peintures ; de même le jardin, malgré son irrégularité, son air champêtre, n'est pas moins orné, étudié que la maison,
ORIGIXHS DU JARDIN PAYSAGER ET JARDINS ANGLAIS ^or
et son tracé rustique décèle un grand luxe d'intention. On n'y a pas réalisé des tableaux de la simple nature, mais les beautés d'une nature très raffinée, très factice, très
IIG. I^^. yAKUINS CHINOIS.
D'aprcs un panneau de laque noir, à dessin d'or en relief.)
retouchée. •' Et, enfin, les Chinois avaient horreur de la ligne courbe, caractéristique du jardin pittoresque.
L'invention vient bien d'Angleterre, et le jardin paysager a été, à juste titre, dénommé jardin anglais. Horace Walpole cite un certain Bridareman qui, lassé de voir toujours tracer des parcs réguliers, avec un art abâtardi par des disciples éloignés de Le Nôtre comme Loudon et Wise. réagit contre
la sculpture végétale, « étendit ses plans, dédaigna les compartiments symétriques, et quoiqu'il s'attachât encore trop aux allées droites bordées de hautes palissades, ce n'était plus seulement que de grandes lignes ; le reste était varié, par des sites agrestes, par de petites futaies de chênes plantés sans ordre, mais, à la vérité, toujours environnées de palissades. » L'écrivain anglais commet d'ailleurs à ce propos une erreur singulière, en attribuant à Bridgeman la découverte des .ih I ah! Or, les ah ! ah ! ouvertures pratiquées dans )es murs de clôture, existaient depuis longtemps à Versailles.
Le génie anglais répugnait depuis longtemps au genre régulier; déjà Bacon, dans ses Sermones, qui sont de 164.^, proscrivait la symétrie, l'émondage des arbres, les bassins où l'eau croupit. L'imagination la plus fantaisiste avait dessiné l'Eden de Milton ; Addison. mort en 1719, émettait la même opinion que Bacon dans son poème de la Campagne; t\. l'auteur de VEssai sur V homme, l'illustre Pope, qui vécut de 1688 à 1744, n'eut de cesse qu'il ne réalisât les idées nouvelles dans son petit jardin de Twinkenham, qui fut, au témoignage de Walpole. « un singulier effort de l'art et du goût. Le passage de l'obscurité au grand air par une grotte, les ombrages alternativement avancés et reculés, les bocages sombres, l'étendue de la clairière, et au bout du jardin, la solennité religieuse de ce plant de cyprès, qui conduit au tombeau de la mère du Pope, sont d'un jugement exquis ».
Mais le Le Nôtre du jardin paysager, celui qui répondit à toutes ces aspirations, formula l'esthétique nouvelle et donna les exemples les plus parfaits du genre, fut Wiliam Kent. Il était né en 1685, dans le Yorkshire ; d'abord
apprenti carrossier, il étonna de riclies amateurs de Londres par ses aptitudes pour le dessin, qu'il développa durant un séjour à Rome, où la générosité de lord Burlington lui facilita l'existence. 11 fut d'abord peintre d'his-
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lAKDIN 1) UNI. MAISON Ul: IUL.
toire. puis il se laissa aller à son goût pour l'architecture des jardins, et créa les parcs qui ont fait sa renommée. Il mourut en 1578, honoré, pourvu de titres, peintre du roi. conservateur des galeries royales.
Dans son Essai sur L'art des jardins modernes, traduit par le duc de Nivernais, et qui parut à Strawberry-Hill, en 1785, Horace Walpole a caractérisé en excellents termes la réforme de Kent : « Assez peintre pour sentir le charme d'Un paysage, assez hardi et assez ferme dans ses opinions
pour oser donner des préceptes, et né avec assez de génie pour voir un grand système dans nos essais imparfaits, il sentit le délicieux contraste des coteaux et des vallons s'unissant imperceptiblement l'un à l'autre. Les grands principes, sur lesquels il travailla, étaient la perspective, l'ombre et la lumière; ses matériaux étaient, outre le sol même, quil modifiait selon les besoins de son œuvre, les arbres, qu'il distribuait tantôt isolément, tantôt en bouquets ou en massifs, de façon à varier incessamment les aspects, à ménager les perspectives, à couper les espaces trop étendus. Au besoin, les fabriiques lui servaient à animer le paysage en y révélant de temps à autre la présence de l'homme. Ces fabriques ne consistaient guère qu'en pavillon? ou petits temples dans le style grec, en pagodes chinoises ou en tourelles gothiques. Ce ne fut qu'un peu plus tard qu'on introduisit des tombeaux, des ruines, des pyramides, et jusqu'à de petites forteresses. »
Il tira surtout un parti excellent des eaux : « Adieu les canaux, les bassins circulaires, les cascades tombant sur des escaliers de marbre... Un joli ruisseau parut serpenter à son gré ; s'il était arrêté par la différence des niveaux du terrain, son cours semblait seulement être caché par des bocages artistement distribués, et on le voyait reparaître dans l'éloignement à la distance où il devait naturellement y arriver... Quelques arbres, dispersés ça et là le long des rives de ce méandre, y répandaient leur ombrage; et quand il disparaissait entre les coteaux, d'autres ombrages, tombant des hauteurs, conduisaient l'œil sur la route supposée et formaient dans le lointain le point de vue où on le perdait, comme s'il eût tourné de l'autre côté de l'horizon. C'est ainsi qu'avec le seul coloris de la nature, avec l'art
lo6 i.'art des jardins
de saisir ses plus beaux traits, on vit paraitre une création nouvelle. On rendit aux arbres la liberté de leurs formes ; ils étendirent sans gêne leurs rameaux. Si quelque chêne ou hêtre distingué avait échappé à la cognée et survécu au reste de la forêt, on arrachait soigneusement le gui et la ronce pour lui rendre l'honneur de décorer et d'ombrager la plaine. Si le feuillage touffu d'un bois antique étendait au loin son dais mobile et devenait imposant par sa vénérable obscurité, Kent éclaircissait les premiers rangs et n'y laissait que quelques pieds d'arbres détachés et dispersés, pour ne donner passage qu'à une clarté adoucie, mêlant ainsi une lumière bigarrée à lombre allongée des tiges qu"il conservait en guise de colonnade. >'
L'œuvre de Kent est considérable. Il créa ou remania les parcs de Claremont, au duc de Newcastle (Surrey) ; celui de Pelham, à Esher ; de Carlton-house, au prince de Galles; de Roustham, au général Dormer : de Richemond; de Kensington (Middlesex) ; de Stowe, etc. Ce qui le différencie de Le Nôtre, c'est qu'il est plus un paysagiste qu'un architecte ; à la rigueur, il pourrait n'y avoir aucune fabrique dans ces jardins ; le parc de Versailles sans fabriques ne se comprendrait pas. Ses jardins restent beaux, malgré tous les progrès réalisés depuis ; ce fut un chef d'école, que l'on copia souvent, et, malheureusement, comme toujours, les copistes maladroits ont compromis par leurs exagérations son œuvre et sa gloire. Luimême, une fois ou l'autre, tomba dans cette erreur. Ne le vit-on pas, un jour, au château royal de Kensington, planter des arbres morts, parce qu'il y avait des arbres morts dans les paysages? On rit beaucoup de l'aventure,
peut-cti e a loi t, tout bien considère ;
danb notie I oret de I ontainc-
bleau on ne plante pas des ar-
bieb moitb, mais on laisse, a
dessein, des aibres mouiir
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IG. i;6. IAKDIN HOVAl. Dl. Kl.W. Euit aCtUcl.
^o8 l"art des jardins
déchiquetés, tordus, lamentables, ne contribuent pas peu à accroître la beauté du somptueux paysage.
Brown fut le collaborateur, et le meilleur disciple de William Kent ; il semble accorder aux architectures une place plus grande que son maitre; à cet égard, il influa même sur les idées de celui-ci, comme on peut le voir aux jardins de Stowe, en Buckinghamshire, qu'ils remanièrent de concert en 1738. On y remarque, entre autres fabriques, des temples de Bacchus et Vénus, de l'amitié, un temple gothique, un autre grec, un temple de la poésie pastorale, des dames, des illustres Bretons, de l'ancienne vertu, de la moderne vertu, un ermitage Saint-Augustin, une statue de dryade, la caverne de Didon, la colonne du roi Georges, le monument de la reine Caroline, l'hémicycle des sept divinités saxonnes, la grotte du berger, le salon de Nelson, etc. La multitude de ces bâtiments écrase et rapetisse les allées, au grand détriment de la perspective.
Il transforma aussi, en 1770, le parc de Blenheim, près Oxford, qui avait été offert comme récompense nationale à John Churchill, duc de Marlborough, favori de Jacques II, puis de Guillaume III, à la suite des victoires qu'il remporta dans la guerre de la succession d'Espagne, à Hochstaedt et Blenheim, Ramilles, Oudenarde, et Malplaquet (1706). L'Échiquier refusa d'ailleurs de solder plus tard les mémoires de Loudon et Wise, qui avaient été chargés de tracer un jardin français. Brown en conserva quelques parties, principalement autour du château, qui était immense, flanqué de tourelles, avec des dépendances considérables. Un pont avait été jeté sur un ravin à sec ; il y creusa un lac et le pont fut ainsi motivé ; dérogeant à ses goûts, il n'ajouta pour toutes fabriques qu'un arc triomphal
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et une colonne, pour rappeler les faits d'armes de Marlborough. Blenheim est son chef-d'œuvre. On cite encore de lui les parcs de Long-leate et de Sion-House.
Chambers lui-même, l'auteur de l'ouvrage sur les mœurs des Chinois, dessina les magnifiques jardins de Kew, dont le domaine fut acheté en 1730 par le prince de Galles, père de Georges II, et où sa veuve, la princesse Augusta, se plut à continuer son entreprise. 11 y multiplia les fabriques, telles que pagode chinoise, tour de Confucius. temples à la \'ictoire, à la Solitude, au Soleil, à Bacchus.. à Auguste (flg- 125. 126). On peut mentionner encore parmi les architectes paysagers d'Angleterre, Henry Englefield. Philippe Southcote, Eames, Wright, lord Kames en Ecosse, Ramsay, créateur des jardins de Leath-Ead, près d'Edimbourg. En Irlande, on remarque les jardins de Delville, non loin de Glassnevin, Moyra, Blarney-Castle, Castle-Town, etc.
De la Grande-Bretagne, la nouvelle mode passa vite en Europe; elle eut une particulière faveur en Allemagne, et Frédéric II ne se fit pas faute de la faire prévaloir dans ses jardins de Sans-Souci. Tracés de 1745 à 1747, ils furent complétés en ce siècle par Frédéric-Guillaume IV. On y remarque, outre des vestiges du genre classique, comme le bassin avec le jet de quarante mètres et des statues de Pigalle, la colonne de Paolo Giordano, la montagne des Ruines, le mausolée, le bain romain, le temple de l'amitié, et la maison japonaise.
De même style sont encore les jardins de Rœulx, près de Mons, au prince De Croy (fig. 127), Dornach, près Vienne, avec un hameau, un temple de Diane, un parasol chinois; ceux de Gosau, non loin de Linz ; de Woerlich, dans
Anhalt-Dessau, sur un lac de l'Elbe, qui contiennent des ponts, ermitages, temples, rochers, ruines, presque à chaque pas; de Nymphenbourg, en Bavière, de Wilhelmshoë, près Cassel, de Laxenbourg, et de Lundenbourg en Autriche.
Les contemporains accordaient aussi de grands éloges au parc impérial de Tsarkoé-Sélo, entre Saint-Pétersbourg et Novgorod, et qui est l'œuvre d'Elisabeth et de Catherine II : « Une partie du parc, dit Xavier Marmier, a été dessinée d'après les règles symétriques des beaux jours de Le Nôtre, une autre façonnée en forme de jardin anglais. Tout a été employé pour lui donner la forme la plus pittoresque ; là où il n'y avait qu'une terre aride et fangeuse, on a planté des bois, tracé des mutes tortueuses, semé des gazons, creusé des pièces d'eau. On a formé, à force de patience et de travail, des allées d'arbres presque touffues et des points de vue qui ont la prétention d'être imposants et sauvages. Inutile [de dire que le promeneur retrouve là tout ce qui entre dans le procédé de fabrication d'un parc anglais bien organisé : ponts couverts, sources artificielles, fermes suisses, tours gothiques. De plus, on a l'agrément de découvrir, en errant de côté et d'autre, des mosquées turques, des obélisques égyptiens, un village chinois, une colonne élevée en commémoration d'une victoire d'Orloff, et non loin de cettte colonne historique un monument de deuil et de regrets : la tombe des chiens favoris de Catherine, et leur marbre funéraire, sur lequel trois courtisans de Catherine, M. de Ségur en tête, ont fait graver une longue épitaphe pour les recommander à l'amour de la postérité. Si les nymphes des eaux et des bois, les divinités austères de la nature du Nord ne sont
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pas satisfaites de tous ces embellissements, il faut convenir qu'elles sont bien difficiles. »
Dans le même pays il convient de citer aussi le parc d'Oranienbaum, près Saint-Pétersbourg, tracé en 1725 par le prince MenchikofF, le palais de Paulowsk dans la capitale même, la Taurîde de Potemkin, les jardins du comte Ramosowski près Moscou, de Pétrofka, des familles Czartoriski et Radziwil, où Delille avait illustré les monuments et chaumières de vers mélancoliques. C'est à Radziwil peut-être qu'on voit le mieux les extravagances où était tombé le style créé par Kent et Brown ; un bac traverse un petit bassin entre des sphinx et l'autel de la navigation ; il y a des bois sacrés, des autels environnés de vestales et d'amours; un salon oriental accompagne la tente du paladin ; des antiquités, habituées au ciel clair et bleu de l'Hellade, s'attristent sous ce climat chargé de vapeurs ; et un monument funéraire imposant pleure sur toutes ces bizarreries. Lès parcs dégénérés de Radziwil ou de Tsarkoé-Sélo ne valent pas mieux que les ouvrages anémiés et monotones de Loudon et Wise.