‹ L'art des jardinsChapitre 59 sur 74 · I.i: BOCAGE · texte numérisé non relu

I.i: BOCAGE

son nom de mariage, prétexte à jeux de mots faciles. En 178-]. on meuble ces maisons; l'eau va au moulin et fait tourner la petite roue ; les façades sont tapissées de vigne-vierge, en 1786; il y a des pots de fleurs en faïence aux fenêtres, des parterres de légumes dans les enclos jouxtant les maisons (fig. 131). Les charmantes miniatures de \'an Blarenberghe donnent une exquise image du hameau ainsi constitué. Grâce à elles, on suit la vie de cette petite exploitation rurale, les allées et venues du fermier fribourgeois Valy, du troupeau, des bergers, faucheurs, gardes, filles de

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ferme, taupier, ratier, garçons jardiniers. Les revenus de la ferme produisaient 30 000 livres ; elle en dépensait 36000. La reine y passait une vie modeste, exquise, en toilette de dentelles légères, une fanchon sur les cheveux, s'amu-

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sant à recevoir, comme des hôtes de passage, le roi et les courtisans, d'ailleurs en très petit nombre, et triés sur le volet. Elle seule et ses proches amies étaient maîtresses du lieu ; et les prétendues fonctions villageoises exercées

par le roi, le cardinal de Rohan. le duc d'Artois, ne sont que fables créées par l'imagination de l'allemand Meyer.

Telle est l'histoire du Petit Trianon, résumée d'après l'ouvrage de M. Gustave Desjardins. M. Pierre de Nolhac, dans un article sur les Consignes de Marie-Antoinette, cite un très curieux fragment des Mémoires contemporains du duc de Croy *, qui est une intéressante description des jardins anglais de la reine en i;8o : « J'allai ensuite chez mon ami Richard... Je n'y avais pas été depuis l'avant-veille de la mort du roi. où j'en avais été prendre congé, le cœur si gros. Richard et son fils me menèrent, et je crus être fou et rêver de trouver, à la place de la grande serre chaude qui était la plus savante et chère de l'Europe; des montagnes assez hautes, un grand rocher, et une rivière. Jamais deux arpents de terre n'ont tant changé de forme ni coûté tant d'argent. La Reine y faisait finir un grand jardin anglais du plus grand genre, et ayant de grandes beautés, quoiqu'il me paraissait choquant qu'on y mêlât ensemble tout le ton grec avec le ton chinois. A cela près, la grande montagne, les fontaines, le superbe palais de l'Amour, en rotonde, de la plus riche architecture grecque et des parties de gazon sont au mieux. Les ponts, les rochers et quelques parties me parurent manquées. C'était un genre mêlé auquel les amateurs de jardins anglais auront peine à se prêter. »

L'arboriculture nouvelle émerveilla surtout le visiteur : << Mais ce qui est superbe, c'est que M. Richard, se livrant à son goût et talent, y mettait de grands arbres de toutes

' Bibliothèque de Tlnstitut, volume 56 ; et Rezue de l'Histoire de Versailles. février i8qq.

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sortes ; et comme je lisais alors avec enthousiasme le cahier de l'admirable M. Besson sur les Alpes, qu'il fait enfin connaître en naturaliste excellent, M. Richard, qui en a fait le voyage exprès, me montra en nature tous les arbres et arbustes par gradation, qui sont sur les Alpes,

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HRMLNONVILLt. LA TOUR UE GABKIELLE.

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jusqu'où' cesse la végétation. C'est surtout pins, mélèzes superbes, puis, en s'élevant. grands sapins, pins sapins rabougris à petite feuille, puis ce qu'on appelle aulnes dans le pays et par .M. Besson. et qui v ressemble, mais est de toute une autre espèce, et enfin un petit rosier et un petit genévrier rampant des Alpes, qui sont les derniers avec cette apparence d'aulne. Il était bien curieux pour un zélé amateur de voir en nature ce que je venais de lire avec tant d'intérêt. M. Richard plantait une allée tournante avec de chaque côté un arbre de toutes les

espèces et variétés possibles. Il en réussira bien peu; mais, avec ce qu'il y a déjà, ce sera les deux jardins des deux reines de France et d'Angleterre qui auront ce qu'il y aura de mieux en grands arbres. » (Allusion au jardin botanique de Kew.)

L'enthousiasme du duc de Croy, pour être réel, n'allait pas cependant sans certaines réserves ; les promeneurs de maintenant sont moins difficiles. De l'avis unanime des gens de goût, il est impossible de rencontrer un exemple plus exquis du genre nouveau ; dans ce cadre délicat, où semble sourire encore la grâce du passé, les choses ont un aspect touchant, qui produit dans l'âme une impression ineffaçable. Les tempéraments sensibles s'y complaisent ; à l'automne surtout, quand les frondaisons des chênes, des peupliers, des trembles et des bouleaux se colorent de blond, de jaune rouillé, de poupre, de brun ardent, quand la vigne vierge des chaumes rougeoie, et qu'il passe un air vif où tourbillonnent les feuilles mortes, par un soleil pâle d'octobre, c'est un charme incomparable de flâner le long du lac, près du moulin ou de la laiterie, d'entrevoir, dans la brume commençante, l'Amour de Bouchardon, qui se transit sous sa coupole, et de songer aux élégances qui ont vécu leurs illusions parmi cette ambiance de rêve.

On compte un grand nombre de jardins paysagers en France ; l'abbé Delille, que le prince de Ligne appela le nouveau Dieu des jardins, et dont les vers, comme des devises, s'étalaient, au témoignage de Laborde, sur les

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rochers ou fabriques de toules les propriétés, l'abbé Deliile, Gessner français, se plut à en décrire la plupart en style pompeux dans ce livre des Jardins imprimé dans la collection du comte d'Artois, et pour lequel l'auteur reçut, en échange, une abbaye. On lira aussi avec intérêt l'ouvrage

l-IG. 135. LRMtNONVILLi;. LA I-HKM1£.

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de Laborde déjà cité, la Description du jardin de Monceau, près de Paris, appartenant à Son Altesse Sérénissime le duc de Chartres, par Carmontelle, et le livre De la composition des paysages et des moyens d'embellir la nature autour des habitations, etc., par R. L. Girardin, mestre de camp de dragons, vicomte d'Ermenonville, paru à Genève en 1777.

René-Louis de Girardin exerça une grande influence sur l'horticulture contemporaine. Ayant acheté en 1760 la vicomte d'Ermenonville, il s'appliqua à créer un parc dans le genre nouveau, autour d'un château bâti par Henri IV,

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et que l'on appela V Ermitage. « Ermenonville, dit Laborde, par une circonstance heureuse et rare, renferme les sites les plus opposés, les situations les plus variées. Là, une prairie arrosée par une rivière charmante, ornée de bosquets plantés avec goût ; ici, une forêt épaisse, un lac solitaire ; plus loin, de vastes bruyères, des sables arides, des montagnes boisées et entrecoupées de gorges profondes. Cet ensemble agréable et sauvage à la fois se trouve coupé par un château placé au centre à peu près du parc, et dans l'espace le plus étroit de la vallée. Les eaux, qui sortent toutes du côté du midi, après avoir coulé dans le vallon et formé un très grand lac, viennent tomber devant les fenêtres du château par une chute très haute ; de là se répandant dans les fossés et tournant autour du bâtiment, elles commencent la rivière qui orne le côté opposé. »

Sur un monticule, se dresse un petit temple imité de celui de Tivoli; c'est le temple de la Philosophie, dédié à Montaigne ; au fronton est inscrite la maxime : Rerum cognoscere causas ; les six colonnes sont des hommages à Newton, Descartes, Penn, Voltaire, Rousseau, Montesquieu. Dans l'île des Peupliers était le tombeau de Jean- Jacques Rousseau, ancien hôte d'Ermenonville. Rien n'est plus pittoresque : au milieu de l'îlot, fort étroit, réuni par une mince passerelle à la pelouse voisine, accosté de hauts peupliers, qui élèvent dans le ciel leur maigre silhouette, est un monument de forme antique, avec des bas-reliefs, et deux inscriptions : Ici repose l'homme de la nature et de la vérité ; et : vitam impendere vero. On sait que la Convention décréta, en i;94, le transfert des cendres de Rousseau au Panthéon.

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Non loin est la tombe de 1 inconnu (fig. 133 : « On découvre, écrit Laborde. qui est le guide tout indiqué à travers ces jardins qu'il a vu créer, on découvre, dans une

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