‹ L'art des versChapitre 27 sur 43 · ALEXANDRIN A CÉSURE FIXE · texte numérisé non relu

ALEXANDRIN A CÉSURE FIXE

Deux vers de Boileau en donnent, à la fois, le précepte cl l'exemple:

Que toujours, dans vos vers, j le sens, coupant les mots. Suspende l'hémistiche, | en marque le repos,

(L'Art Poétique.)

Cet alexandrin-type, à la rigidité duquel les classif[ues ne se sont pas toujours soumis, présente donc deux caractères:

1° La césure en est unique et fixe; elle est placée à la sixième syllabe, coupant ainsi le vers en deux parties égales, appelées hémistiches.

2° Ce repos de la voix sur la tonique médiane doit coïncider avec un certain arrêt du sens; autrement dit, à la sixième syllabe, la césure doit être psychologique en même temps que phonétique.

De ce ((ui précède, il s'ensuit que la sixième syllabe du vers portant la tonique sera: ou la dernière syllabe d'un mot non terminé par un e muet « Que toujours dans vos vers », ou l'avant-dernière d'un mot toi-miné par cette voyelle muette « Suspende rhémis//(he... » ; mais, alors, il faudra que l'e muet

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se puisse élider, que, par conséquent, il se trouve lui-même devant une voyelle « en marque le repos...». Avec grande raison, Boileau se serait refusé à écrire:

Suspende Thémisti | che, marque le repos,

car, avec celte-césure dite (( enjambante », la syllabe muette n'étant plus supprimée par l'élision, c'est seulement après elle, donc après la septième syllabe, tiue la voix se serait reposée et que se serait arrôlé le sens; et .la division du vers par moitié n'existerait plus. La césure ce enjambante » est donc interdite.

Pourvu qu'il se soumette à l'obligation de cette forle tonique médiane, le poète disposera à son gré, à l'intérieur de chaque hémistiche, des accents secondaires, ou accents rythmiques, par le moyen desquels il variera la cadence de ses vers; toutefois, il ne les fera jamais porter sur la syllabe qui précède l'une des deux toniques obligatoires, — celle de la césure et celle de la rime, — c'est-à-dire qu'il évitera d'accentuer la cinquième ou la onzième syllabe; car, alors, il y aurait succession de deux accents, d'où cacophonie:

De ce sourcilleux roc l'inébranlable cime.

(Chapelain, La Pucelle.)

Boileau ignorait la véritable cause de la dureté de ce vers; mais voulait-il, par dérision, imiter le style rugueux de l'auteur de la Pucelle, que, instinctive-

ment, c'est par des successions de toniques indues qu'il y arrivait:

De mon flamboyant cœur l'âpre état vous savez...

Maudit soit l'auteur dur dont l'âpre et rude verve...

(Epigrammes.)

Et, d'ailleurs, quand nous rencontrons des vers, de coupe classique ou non, dont la prononciation nous inquiète, nous pouvons être sûrs que c'est parce que le poète a placé des accents rythmiques à la cinquième ou à la onzième sjdlabe. Ainsi, j'ai relevé, dans l'œuvre posthume de Victor Hugo, Dieu, ces alexandrins:

L'être est un hideux tronc qui porte un divin buste...

Dont un bout est nuit froide et l'autre bout clarté...

Au sommet resplendit l'Olympe, caverne astre..

Si Victor Hugo avait revisé ce poème, il aurait certainement modifié de pareils vers, tout comme Corneille corrigea celui-ci, qu'on peut lire dans la première édition d'Horace :

,Tg suis Romaine, hélas ! puisque mon époux l'est,

qui devint, dans les éditions suivantes:

Je suis Romaine, hélas ! puisqu'Horace est Romain.

Ce n'est, pas qu'on doive proscrire absolument l'accentuation sur la cinquième et la onzième syllabes. Elle est admissible:

1" Quand la cinquième ou la onzième syllabe

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peut, sans dureté pour l'oreille et sans obscurité pour l'esprit, se lier — en perdant son accent propre, en devenant proclitique, — avec la sixième ou la douzième, puisqu'alors, en somme, il n'y aura plus deux toniques en contact:

Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir?

(Racine, Phèdre.)

Qui ne demandent compte à ce malheureux fils...

(Racine, Andromaque.)

Parla loi naturelle du moindre effort, la voix peut, ici, glisser sur « point », en reculant l'accent jusqu'à « Phèdre », et sur la dernière syllabe de « malheureux », en le reculant jusqu'à « lils ». Il n'en résulte, en effet, aucun Jieurt désagréable pour l'oreille, et l'esprit distingue clairement les deux mots malgré leur fusion. C'est ce qui rend supportable, dans le vers de Victor Hugo cité plus haut, l'hémistiche : « qui porte un divin buste », tandis que l'hémistiche : « L'être est un hideux tronc... » est horrible à prononcer, et que « caverne astre » — qu'on entend comme un seul mot : « cavernastre » — surprend la pensée, qui hésite à le décomposer, tout comme le u mon époux Vest », de Corneille.

2" Lorsque les deux accents consécutifs sont séparés par un signe de ponctuation, puisque, alors, il n'y a plus choc :

Soit! Que te faut-il? — Prends, dit l'être avec dédain... Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. (Victor Hugo, La Légende des Siècles.)

3" Lorsque celle rencontre des accents force le lecteur à mieux frapper, l'un après l'autre, deux mots qui, pour l'effet intellectuel à produire, doivent être bien détachés, quoique aucune ponctuation ne les sépare. Ainsi, dans ce vers de Racine :

Je n'épargnerai rien dans ma juste colère,

(Andromaque.y

où le détachement du motcc rien » traduira la dureté, l'inflexibilité de Pyrrhus; et dans cet autre, du même poète :

Le sang de vos rois crie et n'est point écouté,

(Athalic.)

où la forte accentuation, bien distincte, des deux mots « rois » et « crie )> donnera toute sa force aux objurgations de Joad.

Hors ces trois cas, tenons-nous-en à notre règle, et ne posons d'accents rythmiques que sur l'une des quatre premières syllabes de l'hémistiche.

En général, dans chaque hémistiche, il n'y a qu'un de ces accents mobiles, donc, deux dans chaque vers; c'est le cas le plus fréquent. Mais ces accents ne sont pas absolument obligatoires. On peut n'en trouver aucun, comme dans ce vers où, avant le mot de l'hémistiche et celui de la rime, il n'y a que des enclitiques :

Avec Brilannicus | je me réconcilie.

(Racine, Biitannicus.)

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Et l'on peut n'en trouver qu'un seul, soit au premier, soit au second hémistiche :

Imaginations ! | — Célestes vérités !

(Corneille, Pulyeuctc.)

Un trou prodigieux | et perpendiculaire !

(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)

Admirez, en passant, quel mouvement d'âme cette suppression de l'accent rythmique donne au vers de Polijeucte, et quelle vision pittoresque elle suggère dans celui de la Légende ! Ce sont les trouvailles du génie.

Par contre, on doit éviter de mettre, sans raison, plus d'un accent rythmique à chaque hémistiche; le vers en devient désagréablement saccadé :

Moi-même, Arnauld, ici | qui te prêche en ces rimes...

(BoiLEAU, Epîtres.)

Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.

(André Chénier, Epîtres.)

Mais on peut aussi tirer des effets de celte multiplication des accents, et des effets très diversement heureux. Voyez, dans un sonnet de Jules Lemaîlre, quelle délicieuse nonchalance les deux accents rythmiques du dernier hémistiche achèvent de donner à ce vers, sur la Loire, en soulignant l'effet produit par l'allitération 'de ces trois mots où glisse la liquide / :

Muette, énigmatique, | et souple et lente, et bleue...

240 l'^ae,t des vers '

Et lisez, par contraste, dans la comédie de Corneille, Vlllusion Comique, le couplet où le capitaine Matamore déclare qu'il ne peut mettre l'épée hors du fourreau, parce que, dit-il, les feux jaillissant de la lame,

Auraient, en un moment, embrasé la maison, Dévoré, tour à tour, ardoises et gouttières, Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières, Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux. Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre. Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre, Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, gic-

[niers... etc..

Je m'arrête, comme essoufflé par ce tourbillon, qui m'entraîne d'un mouvement de plus en plus accéléré, au fur et à mesure que le nombre des accents s'accroît : il n'y en avait que quatre — en comptant les deux toniques obligatoires, — dans le quatrième vers; il y en a cinq dans le cinquième, six dans le sixième, sept dans le septième et le huitième!!! Et tout l'effet comique est dans cette progression.

Un exemple encore, — et je n'en connais pas de plus remarquable, — dans l'avant-dernier des huit vers suivants, dont les sept autres se contentent d'un seul accent rythmique à l'intérieur de chaque hémistiche :

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise ! Voilà que tu n'es plus ayant à peine été ! L'astre attire le lys, et te voilà reprise, O vierge, par l'azur, cette virginité 1

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Te voilà remontée au firmament sublime, Echappée aux grands cieux comme la grive aux bois, Et, flamme, aile, hymme, odeur, | replongée à l'abîme Des rayons, des amours, des parfums et des voix.

Victor Hugo (Les Contemplations.)

Au premier hémistiche du septième vers, cinq syllabes sur six sont accentuées : d'abord « et », car ce mol, après lequel la virgule marque une respiration, cesse d'être enclitique; puis la première syllabe de « |/amme, aile, hymne » enfin la dernière de « odeur » tonique obligatoire de la césure. El, loin que nous en souffrions, celle mulliplicilé des accents est ici une source d'extraordinaires beautés. En effet, entre la virgule qui suit « el » et celle qui suit « odeur » le poète force notre voix el notre pensée à s'arrêter quatre fois, sur les quatre substantifs qui symbolisent les vertus de la jeune morte. Et il le faut pour que soient réalisées ses intentions secrètes; car, que veut-il? Il veut, au vers suivant, nous rendre sensible le retour, par la mort, de ces quatre vertus terrestres aux célestes essences dont elles émanaient pendant la vie. El qu'allons-nous voir? Nous allons voir chacun de ces quatre accents, par une correspondance exacte, donner naissance, pour ainsi dire, à chacune des quatre parties égales du dernier vers, accentué de trois en trois syllabes :

Des rayons, | des amours, ] des pariums | et des voix.

Correspondance intellectuelle, cela saute aux yeux, mais aussi correspondance musicale, tradui-

sant, fuiroJjorant laulrc, conune celle de quatre notes frappées isolément dans une mesure, qui, à la mesure suivante, deviendraient les génératrices de quatre accords diiïéi-ents et successifs parmi lesquels chacune irait se fondre et se perdre. L'art du vers ne saurait aller plus loin.

J'ai appelé, en commençant, le vers de douze syllabes divisé en 6 + 6, avec arrêt du sens à la césure, Valcxandrin-tijpe du système classique. C'est, en effet, le modèle sur lequel presque tous les vers de nos poètes sont construits, jusqu'à l'avènement du romantisme. Les classiques se sont pourtant, comme nous le verrons bientôt, écartés quelquefois de celte coupe; mais, lors même qu'ils s'y soumettaient le plus rigoureusement, un Corneille ou un Racine n'en trouvaient pas moins le moyen d'introduire les modulations les plus variées dans l'inflexibilité de ces deux mesures égales.

Dans les dix vers suivants, par exemple, d'une si caressante mélodie, les places diverses assignées aux accents rythmiques suffisent à créer huit cadences différentes, quoique toutes soumises' au balancement de la césure médiane :

Croyez-moi, chère Esther, | ce sceptie, ce(, (.'inpire,

Kl ce« profonds respects \ que la terreur inspire,

DE LA CÉSURE DANS l'aLEXANDRIN 243

A leur pompeux éclat | mêlent pen de douceur,

Et ratigncnt souvent | leur trisle possesseur.

Je ne trouve qu'en vous | je ne sais quelle grâce

Qui nie charme toujours [ et jamais ne me lasse.

De l'aimable vertu | doux et puissants attraits!

Tout respire en Esther | l'innocence et la paix.

Du chagrin le plus noir | elle écarle les ombres,

VA fait des jours sereins 1 de mes jours les plus soni-

[brcs. 2+1—3 + 3

(Racink, Esllier.)

Et pourquoi, — puisque je ne suis pas ici seulement pour vous enseigner les lois précises de la versilication, mais pour vous faire enlrevoir, chaque fois que j'en ai l'occasion, les causes plus mystérieuses de la beauté des vers, — pourquoi, dis-je, ne vous ferais-je point remarquer que la suavité de ceux-ci ne lient pas seulement à la savante ondulation des accents mobiles, niais au grand nombre de syllabes muettes non élidées qui s'y trouvent ? Relisez-les à ce point de vue, et vous compterez une douzaine de ces syllabes (scepfre, mêlent, MiguenU Irisée, trouie, ie ne, quelle, change, ne nie, aima6/e, écarte, qui, après l'inévi-

244 l'art des vees

lable vigueur de l'accent, font glisser ou expirer les mots en douceur et comme en sourdine (1),

A présent, par contraste, lisons dans le Seriorius^ de Corneille, une fière et virile réponse de la reine Viriate. Même régularité de césure, également sauvée de la monotonie par la coupe intérieure des hémistiches; mais, ici, le poète, ayant à donner une impression d'énergie, loin d'accumuler des syllabes muettes, n'emploie^ d'un bout à l'autre du morceau, que des syllabes fortes. En dix-sept vers, nous ne rencontrons que trois fois des mots terminés par une muette non élidée : Rome, au premier et au quinzième vers, garde, au dernier; partout ailleurs, l'e muet, quand il se présente, est annulé par une élision, de sorte (jue nous n'entendons plus sonner que des sons éclatants, pleins, robustes :

Et que m'importe à moi ] si Rome souffre ou non?

[4 + L^— 2 + 4 Quand j'aurai de ses maux [ effacé l'infamie,

[3 + 3—3 + 3 J'en obtiendrai pour fruit | le nom de son amie !

[4 + 2—2 + 4 Je vous verrai, consul, m'en apporter les lois

[4+2—4 + 2 Et m'ahaisser moi-même { au rang des autres rois !

[4 + 2—2 + 4 Si vous m'aimez, Seigneur, | nos mers et nos montagnes

Doivent borner vos vœux, [ ainsi que nos Espagnes.

(i) ïïsl-il utile fie fairo ici icnianjuer, aprùs fous les grammairiens, que ces oxi)ressioiis : « e niiict, svllabc miietle », sont impropres, car, à ])roprement parler, le seul e vérilaMement muet, lo seul que l'on n'entende point, est celui qui s'élide en rencontrant une autre voyelle.

DE LA CÉSUEE DAXS l'aLEXAN^DRUST 245

Nous pouvons nous y faire [ un assez beau destin,i

[3 + 3— i + 2 Sans chercher d'autre gloire | au pied de TAventin.

[3 + 3—2 + 4 Affranchissons le Tage | et laissons faire au Tibre.

[4 + 2— i. + 2 La liberté n'est rien ] quand tout le monde est libre;

[4 + 2— i- + 2 Mais il est beau de l'être, ] et voir tout l'univers

[4 + 2—2 + 4 Soupirer sous le joug | et gémir dans les fers;

[3 + 3—3 + 3 Il est beau d'étaler ] cette prérogative

[3 + 3—0 Aux yeux du Rhône esclave | et de Rome captive;

[4 + 2—3 + 3 Et de voir envier, | aux peuples abattus,

[3 + 3-2 + 4 Ce respect que le sort | garde pour les vertus.

Nous avons encore, ici, neuf cadences différentes ; et si c'est moins, en proportion, que dans le passage de Racine, c'est qu'ici le sentiment exige non plus une caresse nuancée, mais une frappe impérieuse, dont l'impression nous est communiquée, notamment, par le parallélisme des accents d'un vers à l'autre. Ainsi, relisez les vers 3, 4 et 5 : le premier hémistiche de chacun d'eux est accentué à la quatrième syllabe : « J'en obtiendrai pour fruit... Je vous verrai, consul... Et m'abaisser moimême... » Et, chaque fois, cette quatrième syllabe est la dernière d'un verbe, c'est-à-dire d'un mot qui, par essence, exprime l'action, la volonté, et qui, souligné ainsi trois fois de suite à la même place.

246 l'art des vees

par l'accent rythmique, est comme la révélation môme de l'âme hautaine et tendue de l'héroïne.

Ce n'est pas tout : une âme de cette sorte — bien cornélienne, — a, naturellement, le goût de ces sentences, de ces formules lapidaires qui semblent accroître encore, par la concentration de la pensée, l'autorité de celui qui parle.

Or, comment ces formules se gravent-elles dans l'esprit ? Par le parallélisme des mots, que corrobore celui des accents :

Affranchissons le Toge | et laissons faire au Tibre.

, Symétrie absolue des deux hémistiches : les deux accents rythmiques tombent sur les deux finales sonores des deux verbes, comme les deux accents toniques — celui de la césure et celui de la rime, — tombent sur les deux compléments de ces deux verbes. Au vers qui suit, môme symétrie, quant à la place des accents :

La liberté n'est rien I quand tout le monde est libre,

ce qui fait déjà, quatre fois de suite, sonner la cadence en 4 -t- 2. Une cinquième fois, la voici :

Mais il est beau de l'être...

Et l'accent rythmique est magnifiquement placé sur ce mot « beau », déjà rencontré un peu plus haut, et qui traduit si bien toute la superbe de Viriate. Puis, après ce cinquième retour, insistant,

DE LA CÉSURE DAXS l'aLEXAXDKIX 247

obstiné, d'une même cadence, le \ ers labandonne, enfin, dans ce second hémistiche :

...et voir tout l'univers, [2 + 4

pour achever de se défendre dans la formule 3 + 3—3 + 3 :

Soupirer sous le joug et gémir dans les fers,

qui permettra au personnage de metlre en valeur, au moyen de qualre accents également espacés, — les deux rythmiques et les deux toni{{ues, — chacun des quatre mots, méprisants et humbles — (( soupirer, joug, gcmir, fers » — rîans lesquels continuera de se reiiéier son orgueilicusc altilude.

Je n'en finirais pas, si je voulais montrer toutes les beautés que ces alexandrins tirent de leur accentuation; ainsi, quand Viriale reprend, en faccentuant pour la troisième fois, ce mot essentiel, « il est beau », dans ce vers si expressif :

Il est beau d'étaler | cette prérogative,

où la suppression exceptionnelle de tout accent rythmique, au second hémistiche, semble élaler, en ::;ffet, ce long mot de « prérogative », ihot d'orgueil ,'t d'autorité encore... Mais il faut que je m'anète. J'espère que vous aurez bien voulu suivre avec atlention, avec patience, cette analyse assez minutieuse. Si vos yeux avaient couru trop vite sur la page, je vous demanderais de la relire, car jamais, sans doute, je ne pourrai vous mettre mieux à même de surprendre un des secrets de l'action des

L AET DES VERS

beaux vers. \'ous y aurez appris qu'écrire un alexandrin poétique ne consiste pas à aligner une phrase quelconque de douze syllabes, fût-elle exactement coupée à la sixième et ornée, à la douzième, d'une rime sonore; mais que presque toute sa beauté, tant intellectuelle que musicale, vient de l'art savant, ou, plutôt, du bonheur inspiré avec lequel sont placés sur les mots essentiels, non seulement les deux accents fixes, mais les deux accents mobiles et avec lequel les syllabes dites muettes sont mêlées aux syllabes à sonorité vigoureuse (1).

(i) On Ut dans l'Esthétique de la Langue Française, de M. Rémy de Gourmont

— et il faut que de ijareilles choses soient imprimées pour qu'on croie qu'elles aient pu être écrites — : « Depuis le xvii" siècle, la plupart des vers français contenant des e muets sont faux ». Suivent, à l'appui, des citations de Racine où les e muets sont imprimés en italiques, comme ne devant pas être comptés dans la numération des syllabes. L'auteur, qui est bon prince et ne désire pas accabler trop lourdement le poète de Plièdre, ajoute aussitôt que « la faute de Ve muet {sic) est rare dans son oeuvre ; il voulait douze syllabes et savait les trouver ». Ayant, par ces deux verbes qui trahissent (juelque condescendance, délivré ce certiûcat à l'élève Racine, M. de Gourmont cite quelques vers pareillement fautifs, des Conlemplations, d'où il res.sort, selon lui, que « le vers de dix syllabes se rencontre à chaque instant parmi les alexandrins de Hugo, celui de neuf syllabes ça et là ». Donc, quand M. de Gourmont lit le passage ci-dessus d'Eslher, il prononce et entend, avec la délicatesse d'oreille d'un vieil liabitué des cafés concerts pour qui o C'est dans l'nez qu'ça m'chatouille » esl la vraie prononciation de la poésie française :

Je n'trouve qu'en vous je n'sais quell' grâce Qui m'charm' toujours et jamais ne m' lasse,

ce qui fait que, pour lui, le second de ces alexandrins n'a que neuf syllabes, et que le premier n'en a même que huit.

On connaît cette maladie de la vue qui s'appelle le daltonisme : c'est un vice qui empêche de distinguer les couleurs. Et je ne crois pas que, jusqu'à présent,

— cela viendra sans doute, — aucune personne atteinte de cette infirmité se soit avisée d'écrire un traité sur la peinture et de disserter sur les nuances du coloris cliez Raphaël ou chez Rubens. Mais, s'agit-il de prosodie, on ne se demande point, avant de prendre la plume, si par hasard on ne serait pas atteint, quant à l'ouie, d'une disgrâce analogue à celle des daltonistes, puisqu'on n'entend pas ce que Racine, Victor Hugo et tous les poètes de tous les siècles ont cru entendre. On ne se dit pas que, eu somme, la sensibilité de l'oreille à la poésie n'est pas plus universellement donnée que la sensibilité de l'oreille à

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Enfin, contre ses détracteurs, vous pourrez conclure que l'alexandrin classique, malgré la fixité de la césure médiane, est déjà un instrument d'une sensibilité, d'une souplesse merveilleuses, qui suffirait encore, entre les mains de qui saurait s'en servir, à la création de chefs-d'œuvre.

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