CHAPITRE II
J'ai voulu VOUS montrer d'abord par (|ucl miracle l'art des vers réalise pleinement et fixe éleinellement cette aspiration sublime de l'ame humaine, la Poésie. Bientôt je commencerai, de cet art, à vous enseigner les règles certaines et précises, tout en essayant de vous communiquer en chemin, par la beauté des exemples, l'instinct des lois mystérieuses qui ne peuvent être réduites en formules et en préceptes. Aujourd'hui, laissez-moi vous dire pourquoi j'ai entrepris cet ouvrage, et ce que j'en attends pour vous tous qui le lirez, si vous voulez bien le lire avec l'attention, avec la piété que je saurai mettre à l'écrire.
J'en attends pour vous, ù mes chers lecteurs, et, par surcroît, pour moi-même, un élargissement et un ennoblissement, une consolation, une pacification, une illumination de tous les jours de la vie.
En quelque obscurité de condition que le hasard vous ait lait naître, à quelque médiocrité de fortune que vous vous trouviez attachés, je vous promets, — si, par l'initiation à leur art, vous arrivez à comprendre, à pénétrer, à vous assimiler pleinement le génie des poètes, — je vous promets de vous ouvrir des sources de joie, grâce auxquelles plus d'un éclat vous paraîtra pale et plus d'une grandeur petite. Car, en étant à même de communier pleinement avec les poètes, vous aurez atteint, vous aurez égalé la vie supérieure que les plus nobles esprits et les plus grands cœurs de tous les siècles auront vécue aux heures les plus hautes et les plus généreuses de leur passage parmi les hommes. Ecoutez Lamartine, à la huitième vision de la Chute dun Arujc:
Il est, parmi les fils les plus doux de la femme,
Des hommes dont les sens obsenrcissent moins l'âme,
Dont le cœur est mobile et profond comme l'eau,
Dont le moindre contact fait frissonner la peau,
Dont la pensée, en proie à de sacrés délires,
S'ébranle a,u doigt divin, chante comme des lyres,
Mélodieux échos semés dans l'univers
Pour comprendre sa langue et noter ses concerts...
Ceux-là, fuyant la foule et cherchant des retraites,
Ont avec le désert des amitiés secrètes ;
Sur les grèves des flots en égarant leurs pas,
Ils entendent des voix que nous n'entendons pas :
Ils savent ce que dit l'étoile dans sa course,
La foudre au firmament, le rocher à sa source,
La vague au sable d'or qui semble l'assoupir,
Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.
I^s cornes des béliers rayonnent sur leurs têtes.
Ecoutez-les prier, car ils sont vos prophètes :
Sur l'écorce, ou la pierre, ou Fairain, écrivez Leurs hymnes les plus saints pour l'avenir gravés ; Chargez-en des enfants la mémoire fragile, Comme d'un vase neuf on parfume l'argile ; Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants Le cri de tous les jours, la voix de tous les temps ! C'est ainsi que de Dieu Finvisible statue, De force et de grandeur et d^arnour revêtue Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main. Grandira d'âge en âge aux yeux du genre humain, Et que la terre, enfin, dans son divin langage. Do pensée en pensée achèvera l'image !
Oui, voilà bien à quelle plénilude de vie vous vous trouverez associés par le commerce intime avec les poètes. Au milieu de ces vers admirables, il en est un, bien simple, que je n'ai pu transcrire sans que de chers souvenirs me remonlassent au cœur, c'est celui-ci:
Chargez-en des enfants la mémoire fragile !
El ce qu'il me rappelle, c'est l'éveil en moi du sens poétique, c'est la révélation de la Poésie telle qu'elle me fut faite, en mon plus jeune âge, sur les genoux maternels. Et j'ai tant dû à cette initiation première qu'en essayant d'initier autrui à tout ce que contient le langage des vers, il me semblera que c'est une dette que je paye. Oh! le « Petit oreiller » de la tendre Marceline Desbordes-Valmore!...
Cher- petit oreiller, doux et chaud sous ma tête. Plein de plume choisie, et hlanc, et fait pour moi, Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête. Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !...
Que de fois il fallut que ma mère me les répétât, ces doux vers, jusqu'à la prière finale:
Donne ù, l'enfant perdu, que sa mère abandonne, Un petit oreiller qui le fera dormir !
Et lorsque je les sus par cœur, ce me fut encore une récompense que de les lui entendre redire, si j'avais été sage. Et ce fut la clé d'or qui m'ouvrit à jamais la porte des rêves. A présent. Corneille peut venir, avec le Cid, soulever d'enthousiasme héroïque le petit collégien qui pleurait de tristesse derrière les barreaux de sa prison. Et vous pourrez lui donner bientôt les Méditations de Lamartine; il les cachera, comme un trésor volé, dans le fond de son pupitre, d'où il les tirera, vingt fois par jour, pour les lire, relire et apprendre, pour transformer en mélancolie délicieuse et consolée sa morne détresse de tout à l'heure. Et quand il sera devenu un homme, — et ici je ne parle plus de moi, mais de \^ous peut-être, — quand il se demandera comment il a échappé à certaines souillures, protégé contre les vents mauvais la pure flamme de l'amour, élevé dans son cœur un autel à la pitié, gardé l'espérance, évité un peu de mal, fait un peu de bien, il vous dira qu'il le doit surtout aux poètes. Les autres enseignent, mais l'oreille peut les entendre sans que l'esprit les écoute et que le cœur les croie: eux, les poètes, par le magique pouvoir du rythme, ils appellent, ils retiennent, ils insinuent, ils pénétrent. (,'Omme une religion par le moyen des mythes, la l^iésie prend des idées et les transforme en sentiments par le moyen des images, lesquelles
sont des actions commencées, comme les actions sont des images réalisées; car, entre l'idée pure et l'action, il y a un abîme (jue l'ébranlement de la sensibilité peut combler seul. Et c'est poiu'quoi la Poésie, souveraine maîtresse des images, est, pour ceux qui la comprennent et qui l'aiment, la souveraine maîtresse de la vie intérieure prètc; se réaliser en actes.
Les anciens le connaissaient bien, le pbuvoi: éducatif et comme religieux de la Poésie. Rappelez-vous ce que dit Platon au troisième livre de sa République, où, selon l'babitude des Grecs, il appelle <i musique » la réunion de tous les arts du rythme: poésie, musique et danse: « La musique est la partie principale de l'éducation, parce que le nombre et l'harmonie s'introduisant de bonne heure dans l'âme du jemis homme, s'en emparant, y font entrer à leur suite la grâce, la beauté et la vertu. Et cela, dès l'âge îe plus tendre, avant que d'être éclairé des lumières de la raison; et, quand la raison sera venue, il s'attachera à elle aussitôt par le rapport secret que cet art aura mis entre la raison et lui. »
Et Pindare a dit en une de ses odes: (( La Poésie fait la paix dans le cœur de l'homme et dans le monde. Elle désarme Ares et éteint le feu du ciel; elle endort laigle même sur l'égide de Zeus, que baigne un nuage d'harmonie. » Magnifique image de cette vertu pacifiante de la Poésie qui fait de l'amour jusques avec de la haine, et du calme jus- (pies avec de la colère, en les ordonnant par la
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verlu d'une harmonieuse cadence. Et cest encore un parfait symbole de la Poésie éducatrice et pacifiante, que ce temple d'Ephèse évoqué par Victor Hugo dans son poème des Sept Merveilles du Monde:
Moi, le temple, je suis législateur d'EpJièse ;
Le peuple, en me voyant, comprend Tordre et s'apaise ;
Mes degrés sont les mots d'un code ; mon fronton
Pense comme Thaïes, parle comme Platon ;
Mon portique serein, pour lame qui sait lire.
A la vibration pensive d'une lyre ;
Mon péristyle semble un précepte des cieux ;
Toute loi vraie étant un rytlune harmonieux,
Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse ;
Mon austère équilibre enseigne la justice ;
Je suis la, vérité bâtie en marbre blanc ;
Le beau, c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant ;
Venez donc à moi, foule, et, sur mes saintes mai-ches,
Mêlez vos cœur, jetez vos lois, posez vos arches :
Hommes, devenez tous frères en admirant !...
Dans ces vers profonds et superbes, le beau n'est pas seulement devenu le vrai, il est devenu le bien; il s'est transmué en justice, en fraternité, en amour.
Oui, les chefs-d'œuvre sont les vrais éducateurs des peuples; leurs plus vrais législateurs, ce sont, et surtout ce devraient être leurs poètes, en qui l'on retrouverait, tout le reste fùt-il détruit, l'essentiel de ce qui aurait été pensé, senti, voulu agi par la race. Toute la Grèce est dans Homère; Dante et Pétrarque ont fait l'Italie; et quant à Shakespeare, écoulez ce qu'en dit le grand Anglais Carlyle:
« Si l'on nous demandait: « Voulez-vous aban-
donner votre empire indien ou votre Shakesjteare? », réellement ce serait une grave question. Des personnages officiels répondraient sans doute en langage officiel; mais nous, pour notre part, ne serions-nous pas forcés de répondre: « Empire indien ou pas d'empire indien, nous ne pouvons faire sans Shakespeare. L'empire indien s'en ira, en tout cas, quelque jour; mais ce Shakespeare ne s'en va pas, il dure à jamais pour nous; nous ne pouvons abandonner notre Shakespeare... Nous pouvons l'imaginer comme rayonnant en haut sur toutes les nations d'Anglais, dans mille ans d'ici. De Paramatta, de New- York, en quelque lieu que soient des hommes anglais et des femmes anglaises, ils se diront les uns aux autres: « Oui, ce Shakespeare est à nous; nous l'-avons i)roduit, nous parlons et pensons par lui... » Oui, vraiment, c'est une grande chose, pour une nation, que d'arriver à avoir une voix articulée, (juc de produire un homme qui exprimera mélodieusement ce que son cœur à elle pense (1). »
Eh bien! nous aussi nous les avons, nos Homère, nos Dante, nos Pétrarque et nos Shakespeare, qui expriment et qui exaltent« mélodieusement » le génie particulier de notre race, qui sont notre lien national et qui, de plus, par un rare privilège, sont plus qu'aucuns poètes du monde les miroirs de l'homme universel et les annonciateurs de l'humanité future.
Or, quel culte leur vouons-nous? Hélas!
(I) Les Héros, Iratluctioii J.-B. Izoulet.
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11 îiesl pas d'iiuuible » iraulein » qui, en qiiillanl rAlluiiiagne pour aller servir, ii 'emporte, dans ^^a malle VHerinann et Dorothée de Gœlhe, ou les poésies de Schiller. Il n'est presque pas de maison anglaise où il n'y ail un Shakespeare; et plus d'mie pauvre <( miss », venue en France pour élever nos enfants, l'Ouvre chaque soir son Tennyson, et, par les Idyltes du Roi ou la Princesse, reste en communication consolante avec l'âme de sa patrie, et avec un peu d'idéal.
Connaissons-nous bien, nous qui avons étudié, qui sommes des savants presque, tout ce que renferme de consolation et de joie, d'héroïsme et d'amour, le ti'ésor de Corneille et de Racine, d'André Chénier, de Lamartine et de Victor Hugo, sans vouloir parler des vivants? Dans combien de bibliothèques bourgeoises ne chercherait-on pas en vain un Alfred de Musset, un Leconte de Lisle, un Sully Prudhomme? Il est des villes cnlières où l'on ne trouverait pas un seul volume des poètes modernes, à côté des vieux classiques jamais rouverts depuis le collège... Quant au peuple, il ne sait môme pas les noms des uns ni des autres!
Et pouiiaiil. on lit... Mais (|uc lit-on, pour que l'obscénité monte, pour que la haine grandisse, pour que la volonté se dissolve, pour que la notion de l'amoiu' se dépra\e, pour que le sens du bien et du mal aille en s'émoussant?
Nul recours que dans les poètes, en qui, pendant des siècles, se sont concentrées les tendresses, les puretés, les énergies, les espérances de
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notre race, avec le pouvoir de les répandre, au moindre appel, sur la multitude des âmes.
Eh bien! cette vertu de concentration et ce pouvoir d'expansion, la Poésie le doit à ces lois magiques, à cet art des vers sans la connaissance duquel les vers ne sont que des lignes inégales et vaguement sonores. Pour qui ne connaît point cet art, les vers semblent même, ô erreur! avoir entravé la pensée; pour qui le connaît, au contraire, ils l'ont délivrée, ils ont — et ils le pouvaient seuls — ouvert à son libre vol les perspectives infinies.
Apprenons ensemble l'art des vers. Le chemin que nous aurons à suivre sera quelquefois aride; mais vous savez, à présent, à quels jardins enchantés il peut nous conduire: partons.